Comédie en vers et en prose· Comédie Mêlée de Couplets en un Acte
L'Avocat d'un Grec
Représentée pour la première fois à Paris au Théâtre du Palais-Royal le 9 janvier 1859.
Personnages
- BENOÎT, Négociant
- BROSSARD, Avocat
- MALVOISIE, Coiffeur
- VACHONNET, Amoureux de Céline
- PONTBÉDOUIN, ami de Benoît
- BABOCHET, domestique de Benoît
- CÉLINE, fille de Benoît
L'AVOCAT D'UN GREC
Un salon disposé pour un bal. - Portes au fond ; portes latérales. Une table de jeu à droite.
SCÈNE PREMIÈRE. Babochet, puis Vachonnet.
BABOCHET, seul, finissant d'allumer les candélabres
Là... Voilà Dieu ! Qu'il est beau comme ça le salon de Monsieur_Benoît ! Douze bougies allumées... à la fois !... Lui qui se couche avec une chandelle ! Après ça, un marchand de bois des îles, qui marie sa fille, peut bien faire un peu de dépense.
Montrant sa livrée.
C'est moi que je ris de me voir là dedans... J'ai l'air d'un prince du moyen âge ? Un simple garçon de magasin... Ils m'ont élevé, pour cette soirée, au grade de domestique ! Je brûle de me montrer à Clarisse... Une demoiselle que j'aime... et qui est femme de chambre... pour le bon motif... chez Monsieur_de_Pontbédouin... un ami de mon maître.
VACHONNET, à la porte du fond et bégayant
Peut-on en... en... en... en...
BABOCHET, sans se retourner
Tiens ! Un âne !
VACHONNET, finissant son mot
En... entrer ?
BABOCHET
C'est Monsieur_Vachonnet !
À part.
Le deuxième prétendu de Mademoiselle... C'est drôle !... Elle en a un qui est avocat et l'autre qui est bègue...
VACHONNET
Bonjour, Baba... baba... Babochet !
BABOCHET, à part
C'est l'autre qui est avocat !
VACHONNET
Monsieur Be... Benoît...
BABOCHET
Il est sorti.
VACHONNET
Monsieur Be... Benoît m'a en... en... en... en...
BABOCHET, à part
Si on ne jurerait pas que c'est un âne !
VACHONNET
En... engagé... à venir de bonne heure pour faire ses a... a... a...
BABOCHET
Acquisitions.
VACHONNET
Non ! Ses a... a... a...
BABOCHET
Abricots ?
VACHONNET
Non ! Ses... a... a... a...
BABOCHET
Passez-le, allez !... Il est trop difficile.
VACHONNET
Ses a... additions !
BABOCHET
Ah ! Oui... Il m'a parlé de ça... Il m'a même recommandé de vous faire entrer dans son petit bureau...
Tirant sa montre.
Il ne va pas tarder à rentrer.
VACHONNET, examinant la montre et sautant dessus
Oh !
BABOCHET
Eh bien ? Lâchez donc !
VACHONNET
C'est mama... mama...
BABOCHET
Quoi ?
VACHONNET
Ma montre !
BABOCHET
Comment ! Votre montre ?
VACHONNET
Ah ! Non... on m'a vovo... volé la mienne... Alors quand je vois une mon... montre...
BABOCHET
Vous sautez dessus !
VACHONNET
Toutou... toujours.
BABOCHET
C'est bien agréable pour les passants qui regardent l'heure.
VACHONNET
Laisse-moi te ra... ra... raconter une histoire ?
BABOCHET
Vous allez me raconter une histoire ! Ah ! Non !... Non !...
VACHONNET
Si ! si !
BABOCHET
Vous le voulez ? Allez.
VACHONNET, racontant
En... en.. en... en...
BABOCHET, à part
Voilà l'âne qui recommence !
VACHONNET
En... décembre dernier... j'aperçois place de la Bou... Bourse... un monsieur qui rég... rég... rég... rég...
Il trépigne d'impatience.
BABOCHET
C'est bien fait !... Ça vous apprendra !...
VACHONNET
Rég... réglait sa montre !...
BABOCHET
Très bien ! Reposez-vous.
VACHONNET
Je crois reconnaître celle qu'on m'a vo... vo... volée !... Prompt comme la foufou... la fou... foudre, j'arrache la mon... montre et je me sauve avec...
BABOCHET
Ça me paraît léger !
VACHONNET
Le plus jojo... jojo...
BABOCHET, à part, crispé
Crrrr... Il me semble qu'on me fait la barbe avec une scie !
VACHONNET
Le plus jo... joli !... C'est que la mon... montre n'était pas à moi !
BABOCHET
Ah ! Bien !... Elle n'était pas à vous, la montre. Alors, qu'est-ce que vous avez fait ?
VACHONNET
On cri... cri... on cri... cri...
BABOCHET
Comment, on cricri ? ...
VACHONNET
On criait au voleur ! La venette me prend et je jette la mon... la mon...
BABOCHET
Montre ! Allez !
VACHONNET
Dans le para... parapluie d'un monsieur... qui li... lisait les affiches du vau... du vau... du vau...
BABOCHET
Quel veau ?...
VACHONNET
Du Vau..._deville !...
BABOCHET
Ah !
VACHONNET
Et voi... voi... voilà !...
BABOCHET
Eh bien ! Qu'est-ce que ça me fait, tout ça ? Voyez-vous, vous avez une déplorable habitude... C'est de raconter des histoires... Ça ne vous va pas !...
VACHONNET
Pour... pour... quoi ça ?
BABOCHET, bégayant
Papar... ce que !...
VACHONNET
Fafar... farceur !
BABOCHET, à part
Cocor... nichon !
Haut.
Allez faire vos additions !
VACHONNET
Bon... bon... bonjour !
BABOCHET
Bon... bon... bonsoir !...
Vachonnet entre à gauche.
SCÈNE II. Babochet, puis Céline.
BABOCHET, seul
Pristi ! si ce n'est pas à vous rendre enragé !
CÉLINE, appelant et entrant par la droite
Babochet ! Babochet ! Ah ! Tu as allumé ?
BABOCHET
Douze bougies... à la fois !
CÉLINE, disposant les cartes et les jetons sur la table de jeu
Tu as bien porté toutes les lettres d'invitation pour le bal de ce soir ?
BABOCHET
Oui, mamzelle_Benoît... Je suis même monté chez Monsieur_de_Pontbédouin, qui a une si jolie femme de chambre !... Il viendra...
CÉLINE
Et les glaces, les gâteaux... tout cela est commandé ?
BABOCHET
Oui, mamzelle_Benoît.
CÉLINE
Mon_Dieu ! Ne m'appelle donc pas Mademoiselle_Benoît ?
BABOCHET, étonné
Tiens !
CÉLINE
Je sais mon nom... où est mon père ?
BABOCHET
Monsieur Benoît ? Il est sorti à deux heures en habit bleu et en cravate blanche.
CÉLINE
Ah ! Où est-il allé ?
BABOCHET
Monsieur_Benoît ? Je ne sais pas !
CÉLINE
Mais ne dis donc pas toujours Monsieur_Benoît ?
BABOCHET, étonné
Tiens !
CÉLINE
Il n'est venu personne ?
BABOCHET
Si... Il est là.
CÉLINE
Qui ça ?
BABOCHET
Votre prétendu...
CÉLINE, vivement
Monsieur Brossard ?
BABOCHET
Non... l'autre... le Vachonnet !
CÉLINE
Ah ! Quel ennui !
BABOCHET
Ça ! Je ne comprends pas comment votre père peut hésiter entre les deux.
CÉLINE
Il a une foule de préjugés contre la profession de monsieur Brossard.
BABOCHET
Mais elle n'a rien de malpropre, sa profession... un avocat !...
CÉLINE
Et quel talent !
BABOCHET
Oh ! Pour ce qui est du talent... en voilà un qui n'a pas sa langue dans sa poche ! Quel magnifique robinet d'éloquence !
CÉLINE
Et comme il est aimable !
BABOCHET
C'est ce que je voulais dire, quel aimable robinet...
CÉLINE
Ce n'est pas comme Monsieur_Vachonnet...
BABOCHET
Enfin, c'est aujourd'hui que monsieur votre père doit se prononcer...
CÉLINE
Air : A nos parents, a nos amis,
Il ne pouvait plus s'en défendre, Oui, c'est ce soir qu'il a promis De présenter enfin son gendre. Est-ce le bon qu'il choisira ?BABOCHET
Un père offre des garanties.
CÉLINE
Oui, son bon coeur l'éclairera.
BABOCHET
Sans compter ses douze bougies.
BROSSARD, dans la coulisse
Babochet !... Babochet !...
BABOCHET
C'est Monsieur_Brossard !
Brossard entre.
SCÈNE III. Céline, Babochet, Brossard.
BROSSARD, entrant
Babochet ! Un verre d'eau !
Il tombe dans un fauteuil.
BABOCHET, à part
Tiens ! Le robinet qui demande un verre d'eau !
Haut.
Voilà, Monsieur_Brossard !
Il sort.
CÉLINE, à Brossard
Qu'avez-vous donc ?
BROSSARD, se levant
Oh ! Pardon, Mademoiselle_Céline... Je ne vous avais pas vue... Ce n'est rien... Ceci vous représente un avocat triomphant et altéré... Je sors du palais...
CÉLINE
Vous venez de plaider ?
BROSSARD
Pendant trois heures... sans respirer ! Vous permettez ?...
Il respire fortement.
Ouf !... Ça fait du bien.
CÉLINE
Quelle plaisanterie !
BROSSARD
Vrai !... J'ai été superbe... Je suis encore tout étourdi de mon succès... Quand je pense que je l'ai fait acquitter !
CÉLINE
Qui ça ?
BROSSARD
Un petit gredin !...
CÉLINE
Comment ?
BROSSARD
Oh ! Mais là ! Ce que nous appelons un joli gredin ! On me nomme son défenseur d'office... Le farceur avait escamoté une montre dans son parapluie... C'était clair, c'était évident, ça crevait les yeux ! Eh bien ! Je leur ai prouvé le contraire... Moi, Brossard ! Et je l'ai rendu à la société... qui est sa mère... nourrice !
CÉLINE, riant
Un joli cadeau que vous lui avez fait là, à la société !
BROSSARD
Ah ! Dame ! Tant pis ! On me donne un nègre à blanchir... Je le blanchis !... C'est mon état.
Gaiement.
J'entreprends le nègre !
CÉLINE
Mais c'est très mal... Faire acquitter un coquin !
BROSSARD
Parbleu ! Si c'était un honnête, homme, où serait le mérite ?
Air : Tenez, moi, je suis un bonhomme.
L'éloquence est un cosmétique Qu'il faut dispenser avec soin, C'est à la laideur qu'il s'applique, La beauté n'en a pas besoin. Ses effets, lorsqu'ils sont rapides, Vous font surtout beaucoup d'honneur, Car plus il efface de rides, Plus ou vante le parfumeur.On sanglotait dans l'auditoire... L'huissier a mis à la porte un monsieur qui sanglotait trop... Brave homme, va !...
BABOCHET, entrant avec un verre d'eau
Voilà, Monsieur_Brossard... Voilà, Monsieur_Brossard !
BROSSARD, buvant
Ah ! Merci !
BABOCHET
C'est-y assez sucré, Monsieur_Brossard ?
BROSSARD
Mon ami, ne m'appelle donc pas toujours Monsieur_Brossard.
BABOCHET, étonné
Tiens ! Lui aussi !...
BROSSARD, lui rendant le verre
Emporte !
BABOCHET, à part, sortant
Oui, Monsieur_Brossard !...
Il sort.
BROSSARD, à Céline
Enfin, nous voilà seuls... Nous pouvons parler de nos projets d'avenir... D'abord, Mademoiselle, permettez-moi de vous inviter pour la première valse, la première contredanse, la première polka.
CÉLINE
Les trois premières !... Mais qu'est-ce qu'on dira ?...
BROSSARD
On dira... que j'ai du goût.
SCÈNE IV. Céline, Brossard, Benoît.
BENOÎT, entrant vivement et très ému
Où est-il ? Où est-il, ce cher ami ?
BROSSARD
Monsieur Benoît ! Qu'avez-vous donc ?
BENOÎT
Ah ! Brossard... Embrasse-moi !
BROSSARD
Avec plaisir.
Ils s'embrassent.
BENOÎT
Et toi, ma fille... Ma chère fille !... Embrasse-moi aussi !
Il l'embrasse.
BROSSARD, à part
Qu'est-ce qu'il a ?
BENOÎT, regardant Brossard avec attendrissement
Et dire que j'avais tant hésité... Va t'habiller, ma fille... Brossard, tu seras mon gendre !
BROSSARD
Comment ! Bien vrai ?
BENOÎT
Céline, tu seras sa femme !...
CÉLINE
Quel bonheur !
BENOÎT
Mais va donc t'habiller !
CÉLINE
J'y vais, mon père, j'y vais !
À part.
Mais qu'est-il donc arrivé ?
Elle sort.
SCÈNE V. Benoît, Brossard.
BENOÎT
Brossard... Je suis vaincu... Tu l'emportes !... Laisse-moi te regarder, t'admirer !... Qu'il est beau ! Moi qui te considérais comme un petit homme ordinaire... avec du ventre...
BROSSARD, serrant son gilet
Par exemple !
BENOÎT
Vrai ! Tu me déplaisais, mon ami... Je te préférais Vachonnet...
BROSSARD
Il est bègue...
BENOÎT
Oui, mais c'est un commerçant !... N'en parlons plus ; tu es grand, tu es immense, tu as cent_coudées !
BROSSARD
Vous êtes bien bon... Pourquoi ça ?
BENOÎT
Mais j'en sors, mon ami, j'en sors !
BROSSARD
D'où ?
BENOÎT
De l'audience !
BROSSARD
Ah ! Bah !
BENOÎT
Je me suis dit : avant de lui donner ma fille, il faut que j'entende parler ce gaillard-là... Et s'il ne plaide pas à mon idée... Tout est rompu.
BROSSARD, à part
Sapristi ! ...
BENOÎT
Entre nous, j'espérais que tu barboterais... Que veux-tu ? J'ai un faible pour Vachonnet !... J'entre dans le prétoire... C'est la première fois que je vais dans cet établissement... J'étais fort ému... Je me cache dans un coin... On appelle ta cause... Tu te lèves !... Ah ! Mon ami, que la toque te va bien... Je te prierai de la mettre quelquefois en famille.
BROSSARD
Comment donc ! Tous les dimanches... au dessert.
BENOÎT
Tu parles... Je t'avouerai qu'au premier abord ton client ne me revenait pas beaucoup.
BROSSARD
Je le crois bien !
BENOÎT
Mais en t'écoutant, il m'a semblé qu'une auréole descendait d'en haut pour éclairer cette noble physionomie !...
BROSSARD
Vraiment ?
À part.
Il est poétique, le beau-père.
BENOÎT
Peu à peu, je sentis les larmes me venir aux yeux et les sanglots... car j'ai sangloté.
BROSSARD
Allons donc !
BENOÎT
Au point que l'huissier m'a mis à la porte...
BROSSARD
Comment ! C'était vous !
Lui serrant la main.
Ah ! C'est gentil... Merci !
BENOÎT
Mais ça m'était égal, j'avais entendu ta péroraison j'avais vu le bouquet !... Et j'apprenais un instant après que ton client, le vertueux Malvoisie... était acquitté...
BROSSARD
Oui, beau-père... à l'unanimité... moins trois voix !...
BENOÎT, vivement
Comment ! Moins trois voix ! Ça fait pitié ! Un si magnifique caractère ! Un homme qui a sauvé une femme des flots ! Un vieillard !... Que dis-je, un commerçant !...
BROSSARD
Oui... Un Vachonnet, enfin !
BENOÎT
Un Vachonnet de l'incendie... et un enfant... je ne sais plus de quoi !... Moins trois voix ! C'est honteux !...
BROSSARD
Songez qu'il y avait contre lui des charges accablantes.
BENOÎT
Des charges ! Quelles charges ?... Quant à moi, j'étais convaincu... Surtout quand tu t'es écrié avec âme !
Déclamant.
Cet homme que l'on soupçonne, messieurs, cet homme que l'on accuse, cet homme que l'on flétrit... Je voudrais... Oui... Je voudrais qu'il fût mon frère !
BROSSARD
Ça a bien fait, n'est-ce pas ?
BENOÎT
Je t'en réponds, que ça a bien fait.
BROSSARD
C'est ce que nous appelons une ficelle.
BENOÎT
Comment ! Une ficelle ?
BROSSARD
Oui, un mouvement oratoire.
BENOÎT, de bonne foi
Alors, mon ami, mon compliment... Tu es sublime dans la ficelle !... Avocat ! Est-il une plus noble profession ? Ça m'a décidé tout de suite à te nommer mon gendre !... Ah ! Tu dois te sentir la conscience heureuse... Le coeur satisfait !...
BROSSARD
Moi ? Pourquoi ?
BENOÎT
Avoir fait acquitter un innocent !
BROSSARD, froidement
Oui, oui, oui...
BENOÎT
L'avoir rendu à sa famille ! Car c'est un père de famille... cinq enfants !
BROSSARD, froidement
Oui, oui, oui...
BENOÎT
L'as-tu revu au moins ? Lui as tu serré la main ?
BROSSARD
Ma foi, non !
BENOÎT
Eh bien ! Tu le reverras !
BROSSARD
Oh ! Je ne crois pas !
BENOÎT
Si... si... Je t'ai ménagé une surprise.
BROSSARD
Comment ?
BENOÎT
À la sortie de l'audience... Encore tout ému, tout transporté, je lui ai fait parvenir une lettre d'invitation pour notre bal.
BROSSARD, bondissant
Allons donc ! C'est impossible ! Une invitation, à Malvoisie ?
BENOÎT
Oui... au noble Malvoisie ? À ton frère !
BROSSARD
Mon frère ! Mon frère !... Que diable, un homme qui s'est assis sur les bancs...
BENOÎT
Un innocent ! La société lui doit une réparation... et je me suis chargé de la lui donner. Voilà comme je suis !
BROSSARD
Oui ?
À part.
Il est bête comme les souliers d'un Auvergnat ! Heureusement que l'autre ne viendra pas, il se rendra justice.
CÉLINE, entrant
Papa, papa, vos invités arrivent.
BENOÎT
Venez, mon gendre, venez.... Je vais vous présenter officiellement.
BROSSARD
Enfin !
À Céline.
N'oubliez pas les trois premières !
Benoît et Brossard sortent par la droite.
SCÈNE VI. Céline puis Malvoisie.
CÉLINE, seule cherchant quelque chose
Comprend-on ma tante, qui en arrivant a perdu son éventail... Un éventail de prix ! Mais où peut-il être ?
Elle cherche.
BABOCHET, annonçant du fond
Monsieur Malvoisie !
Malvoisie entre et salue de tous côtés, embarrassé de sa contenance.
CÉLINE, à part, le regardant
Un invité sans doute.
Saluant.
Monsieur !
MALVOISIE
Pardon... Mademoiselle... le nommé Benoît, s'il vous plaît ?
CÉLINE
C'est mon père, Monsieur, je vais le prévenir.
MALVOISIE
Vous êtes la fille du bourgeois ?
CÉLINE, étonnée
Comment, du bourgeois ?
MALVOISIE
Alors, permettez-moi, de vous remettre cet éventail que j'ai trouvé dans l'escalier.
CÉLINE, le prenant vivement
Celui de ma tante... Ah ! Qu'elle va être heureuse !
En sortant.
Je vous remercie, monsieur... je vous remercie...
Elle disparaît.
SCÈNE VII.
MALVOISIE, seul
Et ils ont osé m'accuser !... Un homme qui rend des éventails...
Par réflexion.
Je crois qu'on dit éventaux... Moi, un honnête coiffeur qui n'ai jamais pris un cheveu à qui que ce soit... Excepté un cheveu blanc par-ci par-là... Et encore j'en avais l'autorisation.
Il crache par terre.
C'est bien meublé ici... Quel peut être ce Benoît qui m'invite à ses soirées, et dans quel but ?
SCÈNE VIII. Malvoisie, Benoît, rentrant par la gauche.
BENOÎT, à lui-même
Allons, mes invités arrivent.
Apercevant Malvoisie.
Encore un ! Mais c'est lui... Malvoisie !
Lui serrant les mains.
Monsieur, vous êtes une de mes sympathies.
MALVOISIE
Monsieur, certainement... Pardon... Le nommé Benoît, s'il vous plaît ?
BENOÎT
C'est moi !
MALVOISIE, à part
C'est drôle... Je ne le connais pas !
Haut.
En rentrant, ma portière m'a remis une lettre d'invitation...
BENOÎT
La mienne ! J'ai pensé que vous voudriez bien nous faire l'honneur...
MALVOISIE
Est-ce pour coiffer ?
Tirant un fer de sa poche.
J'ai apporté...
BENOÎT
Comment ?
MALVOISIE
Je suis coiffeur.
BENOÎT
Coiffeur !... N'importe, la société vous doit une réparation et je suis heureux... Ah çà ! Et Madame ?... Vous n'avez pas amené madame.
MALVOISIE
Moi ?... Je suis garçon.
BENOÎT
Garçon !... Et vos cinq enfants ?
MALVOISIE
Je n'en ai pas.
BENOÎT, à part
Alors, qu'est-ce que Brossard a donc chanté au tribunal !
MALVOISIE
Voyez-vous, je n'ai jamais eu qu'un sentiment dans ma vie... pour une blonde... Il était trois heures du matin...
Il crache par terre.
BENOÎT, à part
Tiens ! Il crache par terre.
MALVOISIE
Son bourgeois était sorti... Il rentre, je me jette dans un placard et...
BROSSARD, en dehors, au fond
Où est donc le beau-père ?
SCÈNE IX. Malvoisie, Benoît, Brossard.
BENOÎT
Ah ! Voilà Brossard !
MALVOISIE
Mon avocat !
BROSSARD
Malvoisie !
BENOÎT, à Malvoisie, lui montrant Brossard
Ah ! Vous pouvez vous vanter d'avoir en lui un ami... un frère !... comme dans son plaidoyer.
MALVOISIE, avec effusion à Brossard
Ah ! Monsieur !... Si j'osais... Je vous embrasserais !
Il veut se jeter dans ses bras.
BROSSARD, l'arrêtant et bas
C'est bien... Trouvez un prétexte et décampez !
MALVOISIE
Plaît il ?
BENOÎT, serrant les mains de Malvoisie
Malvoisie... Vous êtes une de mes sympathies !
Malvoisie crache.
BENOÎT, à part
Il a encore craché par terre...
Haut.
C'est beau, c'est grand ce que vous avez fait.
MALVOISIE
Quoi ?
BENOÎT
Et l'on a pu vous soupçonner !
MALVOISIE
Ah ! Oui !... Figurez-vous que je regardais tranquillement l'affiche du Vaudeville... Un monsieur me jette une montre dans mon parapluie...
Il crache par terre.
BENOÎT, à part
C'est un brave homme... mais il a une fichue habitude.
MALVOISIE
On m'arrête... On me fouille.
BROSSARD, bas à Malvoisie
En voilà assez !... Partez !
MALVOISIE
Est-ce que la soirée est finie ?
BENOÎT
Mais pas du tout !... Ça commence !... Entendez-vous l'orchestre ?
On voit passer plusieurs danseuses dans le second salon.
MALVOISIE
Oh ! La jolie coiffure !... Des perles fines !
À Benoît.
Vous permettez que j'examine.
BENOÎT
Parbleu !... Allez donc !
Malvoisie entre dans le salon.
SCÈNE X. Benoît, Brossard.
BROSSARD, à part
Des perles fines ! Est-ce qu'il serait venu pour travailler ?... Il n'y a pas à hésiter, je vais prévenir le beau-père !
BENOÎT, redescendant
Il a l'air d'un brave homme !
BROSSARD
Beau-père, qu'est-ce que vous diriez si Malvoisie ?...
BENOÎT
Le noble Malvoisie !
BROSSARD
Oui... Si le noble Malvoisie était un filou ?
BENOÎT
Lui !
BROSSARD
Qu'est-ce que vous diriez ?
BENOÎT
Ce que je dirais ?... Mais je dirais que tu n'es qu'un saltimbanque et un histrion... qui abuse de la parole... Ce don des dieux.
BROSSARD
Cependant, beau-père...
BENOÎT
Comment ! Tu m'aurais fait pleurer... Tu m'aurais fait mettre à la porte de l'audience... Pour un escroc !... Pour un bandit ! Mais alors ta profession ne serait plus un sacerdoce ! Et je te mépriserais comme un danseur_de_corde ou un avaleur_de_sabres ! Et tu n'aurais pas ma fille !
BROSSARD
Cependant tous les grands orateurs... Cicéron lui-même...
BENOÎT
Mais je ne donnerais pas ma fille à Cicéron... sans prendre des renseignements !... Je lui préférerais
BROSSARD
Voyons... du calme !
BENOÎT
Je t'accorde Céline parce que tu as défendu l'innocence... mais du moment que l'innocence est un filou... et qui crache par terre encore !... Je te la retire... Où est Vachonnet !
BROSSARD, à part
Sapristi ! Me voilà bien !
BENOÎT, appelant
Vachonnet !
BROSSARD
Un instant, que diable !... J'ai dit : Si Malvoisie était un filou ? Mais il ne l'est pas.
À part.
Après tout, il a été acquitté.
Haut.
Je voulais vous faire peur !
BENOÎT
C'est ce que nous verrons... J'ai des soupçons... D'abord il n'est pas marié, il n'a pas d'enfants... Où sont-ils ses cinq enfants ?
BROSSARD
Oh ! C'est un détail !
BENOÎT
Tout ça c'est louche ; je te préviens que je vais le surveiller... Et si je le trouve le moindrement véreux... crac ! Tout est rompu !
BROSSARD
C'est convenu !
À part.
Je n'ai qu'un moyen, c'est de le camper tout de suite à la porte !
Haut.
Adieu... beau-père !
BENOÎT
Beau-père ! Pas encore...
BROSSARD
Oh ! Je suis bien tranquille !
ENSEMBLE.
BROSSARD
Air :
Ah ? Quelle sotte aventure ! Trouver un tel garnement Installé chez ma future... ! Il faut qu'il parte à l'instant.BENOÎT
À voir sa sotte figure ! Il est positif qu'il ment. Que penser de son allure ? C'est à s'y perdre, vraiment.Brossard entre dans le bal.
SCÈNE XI. Benoît puis Vachonnet et Babochet.
BENOÎT, seul
C'est drôle !... Pourquoi cette émotion... et puis ce qu'il vient de me dire... Ah ! Je me refroidis pour Brossard,... un avocat ! Qu'est-ce que c'est que ça, un avocat ? Tandis qu'un commerçant !...
VACHONNET, sortant de la gauche avec des papiers
Le beau... beau... beau-père.
S'approchant de Benoît.
En... en... en... en...
BENOÎT
C'est Vachonnet ! Ce brave garçon...
VACHONNET, montrant des papiers
Enchanté... J'ai trou... trou... trou... trou...
BENOÎT
Tu as trou trou... quoi ?
VACHONNET
Trouvé l'erreur...
BENOÎT, à part
En voilà un qui n'abuse pas de la parole... Ce don des dieux !
VACHONNET
Vous aviez retete... tenu... trois... et il fallait tretete.. tenir quatre !
BENOÎT, prenant le papier
Il a raison... Quel bon comptable !... Voilà le gendre qu'il me faudrait.
VACHONNET
J'ai vu mon, on... mon oncle... Il donne les vingt... les vingt...
BENOÎT
Quels vins !
VACHONNET
Les vingt mille francs de plus... pour la do... dot.
BENOÎT
Vingt mille francs de plus pour la dodot ! Bigre !
À part.
C'est drôle, comme je me refroidis pour Brossard.
Haut.
Vachonnet, espérance et confiance ! Je ne te dis que ça... Si je peux pincer l'autre... Le Malvoisie !... Et je le pincerai !...
BABOCHET, sortant de la droite et parlant à la cantonade
Oui, Messieurs, tout de suite...
BENOÎT
Qu'est-ce que c'est ?
BABOCHET
On demande un quatrième au whist !
BENOÎT
Un quatrième ?... Oh diable trouver ?... Eh ! Parbleu, Vachonnet ?
VACHONNET
Non, je veux dan... dan... danser.
BENOÎT
Toi ! Allons donc ! Tu ne peux pas danser... Tu es bègue !
VACHONNET
Avec ma fu... fu... future !...
BENOÎT
Non ! Va te mettre au whist !... Il est défendu de parler... voilà un jeu qui te va... Viens, je vais t'installer.
Il le pousse à droite.
VACHONNET, à part
Je trouve ça en... en... en...
Il entre à droite avec Benoît.
SCÈNE XII. Babochet, puis Malvoisie et Brossard.
BABOCHET, imitant Vachonnet
Il trouve ça en., en... en... en... Est-ce qu'il va braire comme ça toute la soirée ?...
BROSSARD, amenant Malvoisie par le collet de son habit
Par ici, et à nous deux !
MALVOISIE
Mais, qu'est-ce que vous me voulez ?
BROSSARD
Babochet... Va-t'en !
Babochet sort.
BROSSARD, à Malvoisie
Maintenant, expliquons-nous !... Que venez-vous faire ici ? Parlez !
MALVOISIE
Mais, dame !... J'étais venu avec l'intention de travailler...
BROSSARD
Ici ?... Ah ! Mais non ! Pas chez mon beau-père !
MALVOISIE
Pourquoi ça ?...
BROSSARD, à part
Il a peut-être déjà commencé.
Haut.
D'où venez-vous ?
MALVOISIE
Du buffet ! Quelle belle argenterie !
BROSSARD
Hein ? Un instant !
Il plonge vivement les deux mains dans les poches de Malvoisie.
MALVOISIE, à part
Qu'est-ce qu'il fait ?
BROSSARD, retirant deux mouchoirs
Deux mouchoirs ! Pourquoi deux mouchoirs ?
MALVOISIE
Je suis enrhumé du cerveau, et alors...
BROSSARD
Ta, ta, ta ! Avec moi, ça ne prend pas !
Lui rendant un mouchoir.
En Voilà un... C'est bien assez !
Il met l'autre dans sa poche.
MALVOISIE, à part
Il me taxe ! Mon avocat me fait mon mouchoir, à présent !
BROSSARD
Maintenant, vite ! Votre chapeau ! Votre paletot.
SCÈNE XIII. Brossard, Malvoisie, Benoît, puis Babochet, puis Céline.
BENOÎT, entrant par la gauche et à part
Il faut absolument que je pince Malvoisie... et je le pincerai !
BROSSARD
Allons ! En route ! Ne flânons pas !
BENOÎT, à part
Il le renvoie ! Mais s'il s'en va... je ne le pincerai pas !
Haut.
Où allez-vous donc ?
BROSSARD
Il est obligé de partir... Une affaire très importante...
BENOÎT
Par exemple !... Il n'y a pas d'affaires !
À Malvoisie.
Je vous garde ! Je le veux !
MALVOISIE, hésitant
Mais c'est que...
BENOÎT
Le souper sera splendide et copieux... servi en vermeil.
MALVOISIE
Ah !
BENOÎT, à part
Je l'amorce !
MALVOISIE
Allons, puisque c'est comme ça... Je reste...
À Brossard.
en vermeil !
BROSSARD, à part
Est-ce que le beau-père jouerait contre moi ?
Babochet à la porte du fond, repoussant des messieurs qui se jettent sur son plateau.
BABOCHET
Mais laissez donc !... C'est pour les dames.
BENOÎT, l'appelant
Babochet !
BABOCHET, s'approchant
Monsieur ?
Malvoisie prend une glace sur le plateau et la mange au milieu de la scène pendant ce qui suit.
BENOÎT, bas à Babochet, lui montrant Malvoisie
Tu vois bien ce monsieur ? Cent_francs pour toi s'il filoute quelque chose.
BABOCHET
Ah ! Bah !
BENOÎT, bas
Étale l'argenterie.
À part.
Quant à moi, je vais lui tendre un piège !
Il fait sortir son mouchoir de sa poche et rôde autour de Malvoisie pour se le faire prendre.
BROSSARD, appelant
Babochet !
BABOCHET, s'approchant
Monsieur ?
BROSSARD, bas, lui montrant Malvoisie
Tu vois bien ce monsieur... Cent_francs pour toi s'il sort d'ici sans avoir rien filouté !
BABOCHET
Ah ! Bah !
BROSSARD
Cache l'argenterie !
BABOCHET
Impossible ! Le bourgeois m'a dit de l'étaler !
Il remonte et disparaît.
BROSSARD, à part
Je m'en doutais !... C'est une lutte ! Eh bien ! Je la soutiendrai... Quand je devrais surveiller Malvoisie moi-même !
Prenant la cuillère des mains de Malvoisie qui a fini sa glace.
Pardon... Pardon...
MALVOISIE
Non... Ne vous donnez pas la peine.
BROSSARD
Si ! Si !... J'y tiens !...
MALVOISIE, à part
Il fait la cuiller aussi !
BROSSARD, à part
Et maintenant, je ne le quitte pas d'une semelle !
On entend l'orchestre.
CÉLINE, paraissant au fond, à Brossard
Eh bien ! Monsieur ! Je vous attends...
BROSSARD
Quoi donc ?
CÉLINE
Vous m'avez invitée pour les trois premières.
BROSSARD, à part
Ah ! Sacrebleu !
Haut.
C'est que dans ce moment...
BENOÎT, à part
Il ne veut pas quitter son gredin.
Haut.
Comment ! Mon gendre... de la tiédeur !... Où est Vachonnet ?
BROSSARD
Du tout ! Du tout ! Me voilà !...
Offrant son bras à Céline.
Je suis prêt !
Bas, à Malvoisie en sortant.
S'il manque une seule petite cuillère... Je vous étrangle !
MALVOISIE
Plaît-il ?
À part.
Quel drôle d'avocat !
SCÈNE XIV. Benoît, Malvoisie.
BENOÎT, à part
Plus je le regarde, plus je lui trouve le galbe d'un gredin.
MALVOISIE, bâillant et à part
Ah !... Je m'ennuie ici !
Regardant le plafond.
Joli plafond.
BENOÎT, à part
Est-ce qu'il aurait des intentions sur mon plafond !
MALVOISIE, remarquant la table de jeu
Tiens ! Des cartes !
À Benoît.
Faites-vous une partie ?...
BENOÎT
Une partie !... Hein ? Volontiers !
À part.
Il va faire sauter la coupe ! Ça me va ! Je le tiens.
Air de l'Aveugle de Bagnolet :
Laissons la folâtre jeunesse Se divertir en gambadant ; La danse fort peu m'intéresse.MALVOISIE, gaiement
Permettez-moi d'en dire autant, L'entrechat me semble embêtant. Au bruit de ce joyeux quadrille, Qui tous là-bas les émoustille, Je n'éprouv' qu'un désir ardent ; Tandis qu'ici chacun sautille, Je n'éprouv' qu'un désir ardent : C'est de fair' sauter votre argent.BENOÎT
Eh bien, à la bonne heure !
À part.
Il y met de la franchise.
Il s'est installé à la table.
MALVOISIE, de l'autre côté de la table
Combien jouons-nous ?
BENOÎT
Dix_sous, à l'écarté.
MALVOISIE
Ah ! Non !
BENOÎT, à part
C'est juste ! Il ne ferait pas ses frais !
Haut.
Allons, cinq_francs !
MALVOISIE, à part
Cinq_francs !... Pristi ! J'allais lui proposer deux sous.
Haut.
Laissez-moi battre ?
BENOÎT
Comment donc !
À part, pendant que Malvoisie bat les cartes.
Il mouille son doigt !... Il fait sa petite cuisine, le gueux !
Gaiement.
Ça me va !
MALVOISIE, lui passant les cartes
Là !... Voilà qui est fait.
BENOÎT, à part
C'est fait !
MALVOISIE
Donnez.
BENOÎT
Avec plaisir.
À part, tout en donnant.
Je suis sûr qu'il m'a fourré une petite famille de huit...
Retournant.
Le roi !
Très étonné.
Tiens !
MALVOISIE
Saperlotte !... Je propose ?
BENOÎT
Impossible !...
Jouant.
Je coupe !... Atout !... Atout !... Et atout !... J'ai la vole.
MALVOISIE
Pas de chance !
BENOÎT, à part
C'est pour m'amorcer... Je connais ça !
MALVOISIE
C'est à moi de donner.
BENOÎT, à part
Voilà son tour qui va venir... Aussi je le guette... Il a encore mouillé son doigt !... Je parie qu'il retourne le roi !
MALVOISIE, retournant
Huit_de_carreau !
BENOÎT, à part
Décidément, il est très malin.
Regardant son jeu.
Tiens ! C'est moi qui ai le roi !
MALVOISIE
Encore !
À part, avec méfiance.
Est-ce que le vieux tricherait ?
SCÈNE XV. Les mêmes, Brossard, puis Babochet.
BROSSARD, remerciant Céline au fond
Mille remerciements, Mademoiselle...
Se retournant.
Sapristi ! Il joue avec le beau-père !... Il va le plumer !
S'approchant de Malvoisie et lui frappant sur l'épaule,
Reperdez !
MALVOISIE
Hein ?
BROSSARD, bas
Reperdez... ou je vous étrangle !
MALVOISIE
Ah ! Je trouve ça joli, par exemple !
BENOÎT
Quoi donc ?
MALVOISIE
C'est monsieur qui me dit de reperdre !... Mais je ne fais que ça !
Criant.
Je ne fais que ça.
BROSSARD
Vous perdez ?
À part.
Ah çà, est-ce que je me serais trompé, par hasard ?
BENOÎT, à part
Brossard lui avait donné le mot... tout s'explique.
Haut.
Désirez-vous votre revanche ?
MALVOISIE
Merci !... Voilà vos cinq_francs.
BENOÎT, stupéfait
Il paye ! ! !
Il fait sonner la pièce sur la table.
Non... Elle n'est pas fausse !... Il est très malin... C'est égal, je le repincerai !
SCÈNE XVI. Les mêmes, Babochet, Pontbédouin.
BABOCHET, annonçant
Monsieur_de_Pontbédouin !
Pontbédouin paraît au fond. Benoît va au-devant de lui.
MALVOISIE, bondissant
Pontbédouin ! Saperlotte !
BROSSARD
Qu'avez-vous donc ?
MALVOISIE, bas
Un monsieur qui a surpris une page de ma vie privée !
BROSSARD
Patratras !... Il ne manquait plus que ça ! Filez par là !
Il lui indique une porte à gauche.
MALVOISIE
Oui !
Il s'élance vers la porte et ne peut l'ouvrir.
Fermée !
BROSSARD
Sapristi !
MALVOISIE
Il va me reconnaître.
BROSSARD
Louchez !
MALVOISIE, essayant de loucher
Comment ?
BROSSARD
Comme ça !
Ils louchent tous deux.
BENOÎT, redescendant avec Pontbédouin
Mon cher ami, permettez-moi de vous présenter mon gendre...
BROSSARD, saluant
Monsieur...
PONTBÉDOUIN
Jeune homme, laissez-moi vous féliciter...
BENOÎT, à part, regardant Malvoisie et Brossard, qui louchent
Qu'est-ce qu'ils ont donc à loucher comme ça ?
Haut, désignant Malvoisie.
Monsieur est un de ses clients...
PONTBÉDOUIN, saluant Malvoisie
Enchanté, Monsieur...
Le reconnaissant.
Ah ! Mon_Dieu !
MALVOISIE, à part
Vlan ! Reconnu !
BROSSARD, bas à Malvoisie
Tu n'as pas assez louché !
BENOÎT
Quoi donc ?
PONTBÉDOUIN
Rien... La surprise... Je ne m'attendais pas à retrouver monsieur ici...
BENOÎT
Vous le connaissez ?
MALVOISIE
Faiblement !
PONTBÉDOUIN, bas à Benoît
C'est un grec !
BENOÎT
Grand peuple sous Périclès !
PONTBÉDOUIN, bas
Mais non !... Il a été trouvé chez... chez un de mes amis... dans un placard, à trois heures du matin...
BENOÎT, joyeux
Comment ! Vous êtes sûr !...
PONTBÉDOUIN
Parbleu !
À part.
C'était chez moi !
Haut.
Jetez-moi ça, la porte !
Il s'assoit à la table de jeu.
BENOÎT, se frottant les mains
Eh bien ! Je suis très content ! Je suis très heureux !
BROSSARD, à part
Il se frotte les mains... Ça va mal !
BENOÎT
C'est ce pauvre Vachonnet qui va être heureux !... J'ai une bonne nouvelle à lui annoncer !
BROSSARD, inquiet
Ah ! Vous avez une nouvelle ?...
BENOÎT
Oui.
BROSSARD
Laquelle ?
BENOÎT
Je vais lui faire part de son mariage avec ma fille.
BROSSARD
Comment !... Mais c'est impossible !... J'ai votre parole !...
BENOÎT
Tu as ma parole... Si monsieur n'est pas véreux !
MALVOISIE
Hein ?
BENOÎT
Mais il l'est !... Heureusement !
MALVOISIE
Moi ?
BENOÎT
Tiens ! Je m'en rapporte à lui...
À Malvoisie.
Voyons, es-tu véreux ?
MALVOISIE
Monsieur... Je ne m'en suis jamais aperçu...
BENOÎT
Alors, veux-tu me dire ce que tu faisais à trois heures du matin dans certain placard...
BROSSARD, à part
Aïe !
MALVOISIE, à part
Sapristi !
BROSSARD
Mais rien de plus simple, beau-père...
Barbotant.
Qu'est-ce qui ne se trouve pas tous les jours... dans un placard... à trois heures... Parlons d'autre chose !
BENOÎT
Non ! Parlons de ça !
BROSSARD, à Malvoisie
Voyons, explique-toi !
À part.
Il va trouver quelque chose... Ils trouvent toujours !
MALVOISIE
Certainement, je pourrais vous le dire... mais... point ne le dois !
BENOÎT, à Brossard
Point il ne le doit... Mon ami, j'en suis désolé... Mais je n'ai qu'une parole... et je vais retrouver Vachonnet.
Appelant.
Vachonnet !
BROSSARD
Un instant !
À part.
Il s'agit de mon mariage, après tout ; blanchissons le nègre.
Haut.
Comment, beau-père, vous ne devinez pas ?
BENOÎT
Non !... j'ai le malheur d'être très obtus... Parle ! Dépêche-toi.
BROSSARD
Certainement...
À part.
Qu'est-ce que je vais donc lui dire ?
Haut et plaidant.
Mon client, Messieurs, est un homme intègre et bienfaisant...
Tout le monde se retourne pour regarder à qui Brossard s'adresse.
BROSSARD, continuant
Interrogez la cabane du pauvre... elle vous redira le nom de Malvoisie !
MALVOISIE, étonné
Tiens !...
BENOÎT, à part
Il plaide... mais cette fois...
Babochet entre par le fond et s'arrête pour écouter la plaidoirie.
BROSSARD, continuant
On nous accuse, Messieurs, de nous être trouvé à trois heures du matin dans un placard... Pitié !
BENOÎT
Mais cependant...
BROSSARD
Eh bien ! Oui !... Nous y étions !
BENOÎT
Ah !
PONTBÉDOUIN
C'est heureux.
BROSSARD
Mais comment y étions-nous ?...
Malvoisie lui fait des signes.
Rassurez-vous... Je serai chaste, messieurs.
Air : T'en souviens-tu ?
Reportez-vous à ce temps de folie Où la jeunesse exerçait tous ses droits ; Où pour cueillir les roses de la vie Vous n'aviez pas assez de vos dix doigts. À ces beaux jours où Cupidon nous somme D'aller semer notre coeur au hasard, Et comprenez comment un tout jeune homme Peut vers minuit flâner dans un placard...Pendant la fin du couplet, ils sortent tous leurs mouchoirs de leur poche et s'essuient les yeux.
MALVOISIE, parlé, à part et très ému
Hein ! Comment sait-il ?
PONTBÉDOUIN, parlé, se levant et à part
Qu'est-ce que cela signifie ?
BROSSARD, reprenant avec force
Demandez-vous comment un tout jeune homme peut, vers minuit, flâner dans un placard.
MALVOISIE, lui faisant des signés
Chut ! Taisez-vous !
BROSSARD, avec feu
Non, Malvoisie ! Vous avez beau me faire des signes... quand il s'agit de votre honneur... de celui de vos enfants...
BENOÎT
Il n'en a pas !
BROSSARD
J'attendais cette interruption... Je n'y répondrai pas.
BENOÎT
C'est plus commode !... Mais tout ça ne me dit pas pour quoi vous étiez dans le placard ?
BROSSARD, avec force
Vous voulez le savoir ?
BENOÎT et PONTBÉDOUIN
Oui !
MALVOISIE, vivement
Non ! Non !
BROSSARD
Eh bien ! Nous y étions pour une femme !
MALVOISIE, vivement
Ne la nommez pas !
BROSSARD
Pour une femme élégante et belle...
PONTBÉDOUIN
Ah ! C'est trop fort !... Et j'ai le droit de vous demander...
BROSSARD
N'interrompez pas !
PONTBÉDOUIN
Cependant, vous me permettrez...
BROSSARD
La défense n'est pas libre !... Je vais m'asseoir !
PONTBÉDOUIN
Mais cette femme a un mari !
BROSSARD
J'attendais cette objection... Un mari ! Vous appelez ça un mari !
PONTBÉDOUIN
Dame ! Il me semble que...
BROSSARD
Eh bien ! Soit !... Fouillons dans la vie privée de cet homme... de ce misérable !
PONTBÉDOUIN
Mais, Monsieur !...
BROSSARD
N'interrompez pas !... Parlerai-je de ses moeurs ?... Il n'en a pas !
PONTBÉDOUIN
Permettez !...
BROSSARD
Je ne permets pas !... Un être qui subventionne des créatures !
PONTBÉDOUIN
C'est faux !
BROSSARD
Qui entretient des liaisons coupables avec ses femmes de chambre !
PONTBÉDOUIN
Mais, Monsieur !
BROSSARD
Que n'est-il ici !... Vous verriez sur son front livide la trace de tous les vices !... Un joueur, un brutal, un ivrogne !...
PONTBÉDOUIN, criant
Mais, c'est moi !... C'est moi !
BROSSARD
Qui vous ?
PONTBÉDOUIN
Le mari.
BROSSARD
Vous ?... Sacrebleu ! Il fallait donc le dire !
Il remonte.
PONTBÉDOUIN, sautant à la gorge de Malvoisie
Quant à vous, Monsieur, répondez !
MALVOISIE
Aïe !... Vous m'étranglez !
PONTBÉDOUIN, le faisant tourner
Vous étiez dans le placard pour ma femme ?
MALVOISIE, criant et se débattant
Mais non !... Pour la bonne !
BABOCHET
Hein ?
BROSSARD, à part
Très adroit !
MALVOISIE
Pour Clarisse !
BABOCHET, allant pour lui sauter à la gorge
Clarisse !... Ma bonne amie !... Ah gredin !
Brossard le retient.
MALVOISIE
Puisque je dois l'épouser !
BABOCHET
Mais moi aussi !
PONTBÉDOUIN, à part
Et la drôlesse me faisait des mines !... Je vais la camper à la porte !
Haut.
Messieurs, je vous salue.
Il sort vivement.
BABOCHET, qui s'est approché de Malvoisie et lui montrant le poing
Ah ! C'était pour Clarisse ! Nous en causerons sur le carré.
BROSSARD
Babochet !...
Babochet sort.
SCÈNE XVII. Benoît, Brossard, Malvoisie, puis Céline.
BENOÎT, à part
Tantôt c'est pour la maîtresse, tantôt c'est pour la bonne... Moi, je continue à croire que c'est pour l'argenterie.
BROSSARD, à Benoît
Eh bien ! Beau-père, êtes-vous convaincu ?
BENOÎT
Comment donc !
À Malvoisie.
Recevez mes excuses, Monsieur... J'en conviens, je vous ai soupçonné, je vous ai pris pour un...
MALVOISIE
Il n'y a pas de mal... Entre amis... ça se fait ! C'est sa faute, le gredin !... Mais si jamais je le retrouve... Sa tôle est là !
BENOÎT
Qui ça ?
MALVOISIE
L'homme à la montre... Figurez-vous que je lisais l'affiche du Vaudeville...
BROSSARD
C'est bien... Nous connaissons l'histoire... D'ailleurs vous êtes complètement justifié...
BENOÎT
Oh ! Complètement ! Si complètement... que je vais vous donner une preuve éclatante de ma confiance...
BROSSARD, à part, effrayé
Hein ! Qu'est-ce qu'il va faire ?
MALVOISIE
À moi ?
BENOÎT
À vous... Depuis longtemps, je cherche un homme sûr, intègre, fidèle.
BROSSARD
Pardon... Pourquoi faire ?
BENOÎT, observant Brossard
Mais... pour en faire... mon caissier...
MALVOISIE
Tiens !
BROSSARD, à part
Nom_d_un_petit_bonhomme !
BENOÎT, à part
Il a tressailli !
Haut à Malvoisie.
Et j'ai songé à vous, mon ami...
BROSSARD
Mais, beau-père !...
BENOÎT
Quoi ?
BROSSARD
Rien... mais un caissier !... Il faudrait peut-être prendre quelques renseignements...
MALVOISIE
Oh ! Je ne crains rien !... Informez-vous à la Société_des_coiffeurs_réunis...
BENOÎT
Inutile !
À Brossard.
Je voudrais qu'il fût mon frère !... Avez-vous dit dans votre admirable plaidoyer...
BROSSARD
Oh ! J'ai dit ça !... J'ai dit ça !...
MALVOISIE
Vous l'avez dit !
BENOÎT
Et cela me suffit !
À Malvoisie.
Je vais vous remettre la clef de ma caisse.
BROSSARD, à part
Saprédié !
BENOÎT
Elle contient des valeurs assez considérables... entre autres la dot de ma fille...
BROSSARD
Ah ! Mais non !... Beau-père !
BENOÎT
Quoi ?
BROSSARD
Monsieur ne peut pas être caissier... Un vol...
Se reprenant.
Un coiffeur !
MALVOISIE
Oh ! Je lâcherai le cheveu !...
BENOÎT, à Malvoisie
Ma serrure est à secret... Je vais vous donner les lettres : EBT.
MALVOISIE, sans intention
Si je les oublie... Vous serez là pour me les rappeler.
BENOÎT, tirant une clef de sa poche
Maintenant, voici la clef...
BROSSARD, écartant Malvoisie qui va prendre la clef
Non, c'est impossible ! Je ne le souffrirai pas !
BENOÎT et MALVOISIE
Pourquoi donc ?
BROSSARD
Un coquin !
MALVOISIE
Ah ! Mais !
BROSSARD
Un grec ! Un flibustier !
BENOÎT, avec triomphe
Ah ! Tu l'avoues ! Très bien !... Tu es pincé !
BROSSARD
Comment ?
BENOÎT
Voilà ce que je voulais te faire dire ! Tu n'auras pas ma fille !
BROSSARD, à part
Quelle boulette !
CÉLINE, qui est entrée et a entendu ces derniers mots
Papa ?...
BENOÎT
Tu épouseras Vachonnet !
Appelant.
Vachonnet ! Vachonnet !
SCÈNE XVIII. Les mêmes, Vachonnet, puis Babochet.
VACHONNET, paraissant la porte de gauche
En... en... en... en...
BENOÎT
Approche... Vachonnet ! Ma fille est à toi.
MALVOISIE, regardant Vachonnet
Ah ! Mon_Dieu !... Mais c'est lui !... Je le reconnais !
BENOÎT
Qui ça ?
MALVOISIE
Lui !... L'homme... qui a jeté la montre dans mon parapluie !
BENOÎT et BROSSARD
Est-il possible ?
MALVOISIE, voulant sauter sur Vachonnet
Ah ! Gredin !
BENOÎT
Un instant ! Laissez-le s'expliquer... Est-ce vous, Monsieur_Vachonnet... qui, place_de_la_Bourse...
VACHONNET
C'est... c'est moi.
TOUS, indignés
Oh !
VACHONNET
Laissez-moi vous ra... ra... raconter...
MALVOISIE
Il se trouble !
VACHONNET
J'ai jeté la mon... montre dans le pa... pa... dans le papa... rapluie...
BENOÎT, indigné
Assez, Monsieur !... Un commerçant !... Sortez...
VACHONNET
Mais, je ne suis pas cou... cou... coupable !
BENOÎT
Expliquez-vous !
VACHONNET
Je lisais l'affiche du vau... du vau... du vau...
TOUS
À la porte ! à la porte !
On pousse dehors Vachonnet, qui fait de vains efforts pour se justifier. Babochet lui donne un coup de pied au au moment où il sort.
BENOÎT, à Malvoisie
Quant à toi, mon brave... Tu seras mon caissier... et cette fois, c'est sérieux.
MALVOISIE
Oh ! Merci !... Donnez-moi la clef de la caisse...
BENOÎT
Demain... Ça c'est la clé... de ma lampe.
BROSSARD, donnant la main à Malvoisie
Ce pauvre garçon ! Comment, tu étais innocent ?
MALVOISIE
Vous ne le saviez donc pas ?
BROSSARD
Ma foi, non !
MALVOISIE, retirant vivement sa main
Alors pourquoi m'avez-vous défendu ?...
BENOÎT
Il a raison, mon gendre !... Si les avocats ne soutenaient jamais les mauvaises causes...
BROSSARD
On n'aurait pas besoin de défendre les bonnes.
BENOÎT
Eh bien ?...
BROSSARD
Alors il n'y aurait plus d'avocat !
BENOÎT
Eh bien ?
BROSSARD
Plus de juges, plus d'avoués, plus de clercs d'avoué !
BENOÎT
Eh bien ?
BROSSARD
Alors il faudrait faire raser le Palais_de_Justice.
BENOÎT
Eh bien ?
BROSSARD
Alors à quoi servirait le Pont_Saint-Michel ?
BENOÎT
C'est juste !... il est logique !... Embrasse ma fille !...
CHOEUR
Air : Ah ! Je suis affamé ! (Piccolet.)
Ah ! quel heureux destin ! Oui, mon son gendre Va défendre La veuve et l'orphelin, Du soir au matin ! Sur son avocat l'auteur a compté ; Vous connaissez tous ma spécialité, Puissé-je, ce soir, dire avec fierté : Encore un coupable acquitté !Reprise.
Ah ! quel heureux destin ! etc.49 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica