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un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en un Acte

Il Est de la Police

Eugène Labiche, Louis Leroy· créée en 1872· 5 personnages

Représentée, pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre du Palais-Royal, le mardi, 7 mai 1872.

Personnages

  • CATHERINE, M. Brasseur
  • GRAINDOR, Lhéritier
  • OCTAVE, Priston
  • JULIE GRAINDOR, Madame Gilbert
  • JOSÉPHA, Madame Breton
Avertissement

En ce qui regarde là Grande-Bretagne et l'Irlande, toutes les conditions et formalités requises par là convention conclue entre ce pays et la France au sujet de la reproduction, traduction et représentation des Ouvrages dramatiques, ayant été scrupuleusement remplies, Messieurs les Directeurs de théâtres de ce pays, qui désireraient faire représenter, tant l'original que la traduction ou imitation de : Il est de la police, sont priés de vouloir bien auparavant s'entendre avec M. Victor Richon, seul chargé de faire valoir les droits de ladite pièce dans toute l'étendue du Royaume-Uni.

IL EST DE LA POLICE

Un salon. - Porte au fond. - Portes latérales. - Une cheminée. Un placard.

SCÈNE PREMIÈRE. Julie, Graindor, puis Josépha.

JULIE, à la cantonade

Adieu mon ami, adieu, à bientôt.

venant en scène, tenant un carnet de bal à la main.

Voilà qui est curieux... En serrant ce matin mon carnet de bal, j'y ai trouvé ces lignes écrites par une main inconnue.

Lisant.

« Cher ange, je vous aime comme un fou... Je cherche un moyen pour m'introduire chez vous... Je le trouverai, ne vous étonnez de rien et attendez-vous à tout. Le comte de Poulenval. »

Je ne connais pas du tout ce monsieur-là ! Est-ce le petit brun qui m'a déchiré ma robe, ou le grand blond qui m'a cassé mon éventail ?... Il est cruel de ne pas connaître celui qu'on aimera peut-être un jour. Je n'y comprends rien... Je n'ai confié mon carnet à personne... On l'aura pris sur ma chaise, pendant le cotillon... Pourvu que ce Comte de Poulenval ne commette pas quelque imprudence... Heureusement mon mari est sorti... Il est allé à une conférence ; il s'agit de l'application d'un nouveau compteur électrique aux petites voitures... Il voulait m'emmener... J'ai refusé... Alors il m'a dit que j'étais une femme superficielle...

Josépha sortant par le fond.

JOSÉPHA

Madame.

JULIE

Que voulez-vous ?

JOSÉPHA

C'est une cuisinière qui se présente pour remplacer celle qui est partie.

JULIE

Ah !... Comment est-elle ?

JOSÉPHA

>C'est une fille de la campagne... Elle a l'air solide.

JULIE

Faites-la entrer.

JOSÉPHA

Venez !... Entrez !

SCÈNE II. Les mêmes, Catherine.

Catherine est en costume de paysanne et porte une malle sous son bras.

JULIE

Approchez...

À part.

C'est une forte fille.

CATHERINE, se plaçant devant Julie, avec sa malle sous son bras

Eh ben !

JULIE

Quoi.

CATHERINE

Quéque nous disons ?... Je vous conviens t'y comme ça ?

JULIE

Un instant... Déposez d'abord votre malle.

CATHERINE

Ah ! Non, si nous ne nous arrangeons pas... Faudra que je la reprenne.

JULIE

De quelle part venez-vous ?

CATHERINE

De la part de votre fruitière... Elle m'a dit que vous aviez besoin d'une cuisinière... Alors me v'ià.

JULIE

Avez-vous déjà servi à Paris ?

CATHERINE

Une fois, chez un animal de grainetier.. .

JULIE

C'est comme cela que vous parlez de vos maîtres... Pourquoi l'avez-vous quitté ?

CATHERINE

C'était un touche-à-tout... Il me faisait monter tous les jours à l'échelle, sous prétexte de lui descendre des bottes de foin... et il me prenait les mollets... un vrai touche-à-tout !

JULIE

C'est bien. Avez-vous des certificats ?

CATHERINE

Ah ! C'est pas ça qui me gêne !

Elle pose sa malle et tire un papier de son fichu.

Vlà un papier qui certifie comme quoi j'ai été couronnée rosière dans mon endroit.

JOSÉPHA, la regardant avec étonnement

Ah ! Bah !

JULIE

Rosière.

JULIE, lisant le papier

À dix-neuf ans et trois mois...

JOSÉPHA

Dix-neuf ans !

À Catherine, avec intérêt.

Vous avez dû bien souffrir ?

CATHERINE

Ah ! Oui !... Les premières années ça va encore... Mais après !...

JULIE

Vous vous appelez Catherine Leduc ?

CATHERINE

Catherine-Eudoxie Leduc... Chez nous Monsieur le brigadier de gendarmerie, m'appelait Eudoxie... Il trouvait cela plus maniable.

Elle reprend sa malle.

JULIE

Et vous savez faire la cuisine ?

CATHERINE

Parfaitement... Si vous aimez les soupes à l'oignon... Les tourtes à l'oignon et les tartes à l'oignon... Je soigne aussi les chevaux et je répare les toitures... Les couvertures.

JULIE

Comment ?

CATHERINE

Quand, par hasard, il manque une ardoise... Ça peut être commode.

JULIE

Comment ! Vous grimpez sur les toits ?...

CATHERINE

Papa est couvreur... Alors il m'emmenait pour lui tenir compagnie.

JOSÉPHA, à part

Quelle drôle de rosière !

JULIE

Je dois vous prévenir qu'ici la cuisinière monte le bois... et l'eau... Vous paraissez forte...

CATHERINE

Moi ? C'est-à-dire que vous seriez dans une baignoire, avec Mademoiselle...

Elle indique Josépha.

Que je ne serais pas embarrassée pour vous descendre dans la rue... Sans en renverser une goutte.

JOSÉPHA

Pas possible ?

CATHERINE

Par exemple, j'ai bon appétit... Je flanque par terre mes trois livres de pain...

JULIE

Combien voulez-vous gagner ?

CATHERINE

Dame !... Vous savez... Le plus possjble...

JULIE

Je donne trois cent-soixante-cinq francs...

CATHERINE

Vingt sous par jour. Nourrie et blanchie...

CATHERINE

Oh ! Ça, blanchie... Vous ne pourriez pas économiser un peu sûr le blanchissage et donner quelque chose de plus ?

JULIE

Non... C'est mon prix.

CATHERINE

Alors, topez ! C'est convenu.

Elle dépose sa malle.

C'est une brave femme.

Elle remonte au fond à gauche.

SCÈNE III. Les Mêmes, Graindor.

Graindor entre effaré ; il a un grand cache-nez ; sa perruque et ses favoris sont noirs.

GRAINDOR, au fond

Fermez les portes ! Je suis sûr qu'on m'a suivi.

JULIE

Quoi donc !

GRAINDOR

Ne hissez entrer personne... Et si l'on me demande... Dites que ce n'est pas ici.

JULIE

Mais qu'y a-t-il ?

GRAINDOR

Plus tard... Je ne peux pas le dire... Prévenez le concierge pour qu'il défende ma porte.

Il entre vivement à droite.

CATHERINE, bas à Josépha

Quel est ce vieux noir ?

JOSÉPHA

C'est Monsieur Graindor, le mari de Madame.

JULIE

Ah ! Mon_Dieu, qu'est-il arrivé ? Josépha, venez... J'ai besoin de vous.

Elle sort par le fond avec Josépha.

SCÈNE VI.

CATHERINE, seule

Plus personne !

Au public.

Chut !... Faut pas le dire, je ne suis pas une fille... Je suis un jeune homme... Tout ça c'est la faute de mon oncle Terreux... Un vieux troupier qui avait une jambe de bois... Papa était fier de la jambe de mon oncle Terreux... Mais pas maman !... Elle avait pris en grippe l'état militaire... et répétait toujours : j'ai mon idée !... Aussi quand je vins au monde... Papa était absent, maman pocharda le médecin chargé de constater les naissances et me fit inscrire sous le nom de Catherine-Eudoxie Leduc... du sexe féminin. Je grandis sous ces vêtements, j'appris la couture, le savonnage, la cuisine... Ma vertu faisait l'admiration du village... Je résistais à tous les garçons... Même au brigadier de gendarmerie, qui, à table, m'écrasait toujours les pieds avec ses grosses bottes... Ça m'ennuyait... mais papa désirait nous marier. C'était un bel bomme et pourtant il ne me disait rien. Ma chasteté eut sa récompense : à dix-neuf ans et trois mois je fus couronnée rosière... et quand la femme du maire m'embrassa sur l'estrade, nom d'un nom ! Un feu inconnu circula dans mon être... À partir de ce jour-là, je devins rêveuse, languissante, capricieuse... Je trouvais la soupe mauvaise... Maman avait beau y mettre de l'oignon... Rien n'y faisait... Pauvre mère ! Pardonne-moi les inquiétudes que j'ai pu te causer ! Je ne me plaisais qu'avec mes jeunes compagnes... Je les aimais toutes... toutes ! Un jour enfin... J'étendais du linge avec la Colarde... Une petite rousse... pas timide... le temps était orageux... les éclairs se bousculaient les uns sur les autres ... Un violent coup de tonnerre se fit entendre...

Il imite le tonnerre.

Je trahis mon secret... La Colarde fut bien étonnée... et moi aussi. L'année suivante c'est elle qui fut rosière à son tour... et le lundi de Pâques elle épousa le brigadier de gendarmerie... Je dois dire que le mardi il n'avait pas l'air content... Il jurait après les braconniers... C'est alors que papa me trouva une place de cuisinière à Paris... et me voilà à vingt ans... à la tête d'un sexe qui n'est pas le mien... mais il n'y a pas à dire, il le faut... Ma classe a dû lirer à la conscription la semaine dernière... Je suis réfractaire et si je ne veux pas être fusillé, il paraît qu'il faut que je reste fille pendant dix ans... C'est embêtant, mais que voulez-vous, on les fera ses dix ans... À propos, j'ai reçu ce matin une lettre du pays... Le facteur m'a dit : très pressée... malheureusement je ne sais pas lire... La petite femme de chambre va me défricher ça... entre camarades...

SCÈNE V. Catherine, Josépha.

JOSÉPHA, entrant

Tiens, vous-êtes encore-là, vous ?

CATHERINE

Oui... Je vous attendais

À part.

Elle est très gentille... mieux que la Colardel.

Haut.

Voulez-vous que nous soyons deux bonnes amies ?

JOSÉPHA

Je ne demande pas mieux... seulement une rosière... ça m'intimide...

CATHERINE

Ne faites pas attention... Je vous donnerai de bons conseils... Mon_Dieu que vous avez là une jolie robe !

JOSÉPHA

C'est de la popeline.

CATHERINE

Comment que vous dites ?

JOSÉPHA

Popeline.

Popeline : Étoffe unie dont la chaîne est de soie et la trame de laine retorse. [L]

CATHERINE, tendrement

Poupeline ! Ah ! Montrez-moi la doublure

Il la pince.

JOSÉPHA

Ah ! Mais, vous me chatouillez...

CATHERINE, à part

Elle est sensible.

Haut.

Craignez-vous le tonnerre ?

JOSÉPHA

Ah ! Je vous en réponds.

CATHERINE, à part

Comme la Colarde !

Haut.

Souvenez-vous que c'est pendant l'orage qu'on apprend à connaître les ceux qui vous aiment !

JOSÉPHA, à part

Elle a l'air d'une bonne fille...

Haut.

J'ai un petit service à vous demander.

CATHERINE

Moi aussi.

Toutes deux fouillent à leur poche et en tirent une lettre.

CATHERINE ET JOSÉPHA, ensemble

Lisez-moi ça...

JOSÉPHA

Hein ? Mais je ne sais pas lire...

CATHERINE

Ni moi non plus.

JOSÉPHA

Allons, bien ! Comment faire pour savoir ce que m'écrit Monsieur Gontran... ?

CATHERINE

Qui ça, Gontran ?

JOSÉPHA

Ne le dites pas à Madame... C'est un commis, un sous-chef de rayon qui me fait la cour.. .

CATHERINE

Un amoureux.

À part.

Ah ! Mais non je n'entendons pas ça !

Haut.

Est-il possible ! Vous, Mademoiselle Josépha... une personne distinguée qui a reçu de l'éducation ; vous ne savez pas lire, mais vous avez reçu de l'éducation...

JOSÉPHA

Un peu...

CATHERINE

Et vous allez prendre vos connaissances dans des rayons ! Ah ! Vous me faites beaucoup de peine.

JOSÉPHA

Dame ! Tout le monde ne peut pas être rosière.

CATHERINE

Non... Je ne vous demandé pas ça ; je suis incapable de vous donner de mauvais conseils... mais voyons, mon enfant, écoutez-moi.

Elle l'embrasse.

Je suis votre amie, moi.

JOSÉPHA

Oui, Mamzelle Catherine.

CATHERINE

Eh bien ! Pourquoi aller chercher des amoureux au loin... Quand il serait si commode d'en prendre un dans la maison ?

JOSÉPHA

Dans la maison... J'y ai bien pensé...

CATHERINE

Oh ! Chaste nature !

JOSÉPHA

Mais je ne vois personne... Il n'y a que des vieux...

CATHERINE

Peut-être qu'en regardant bien... nous chercherons ensemble.

JOSÉPHA

Oh ! Vous ! Une rosière, vous ne vous y connaissez pas...

CATHERINE, l'embrassant

Peut-être, peut-être...

JOSÉPHA, se reculant

Ah ! Mais vous me piquez.

CATHERINE, à part

Je n'ai pas fait, ma barbe...

Haut.

J'ai la peau un peu rude... l'air de la campagne... l'hâle.

JOSÉPHA

Dites donc, qu'est-ce que vous pensez de Madame ?

CATHERINE

Je pense que c'est une belle femme... Craint-elle le tonnerre ?

JOSÉPHA

Non, elle ne le craint pas... Elle l'aime...

CATHERINE

Ça revient au même... Et le bourgeois, son mari, qu'est-ce qu'il fait ?

JOSÉPHA

Oh ! Ça... Je ne peux pas le dire.

CATHERINE

Un secret ?

JOSÉPHA

Oui... Promettez-moi de ne pas le répéter.

CATHERINE

C'est juré.

JOSÉPHA

Eh bien !... On dit qu'il en est... C'est un cocher de fiacre qui l'a dit au portier...

CATHERINE

Il en est... de quoi ?

JOSÉPHA

Vous savez bien...

CATHERINE

Non.

JOSÉPHA, mystérieusement

De la police.

CATHERINE, faisant un mouvement

Ah ! Saprelotte !

JOSÉPHA

Qu'avez-vous donc ?

CATHERINE

Rien.

À part.

Et moi qui suis réfractaire... je me suis jeté dans la gueule du loup.

JOSÉPHA

Du silence surtout !

CATHERINE

Soyez tranquille...

À part.

Il n'y a qu'un moyen, je vais me faire mettre à la porte... et tout de suite ! Je le regrette à cause de la petite qui est gentille.

JOSÉPHA

J'entends Madame.

CATHERINE, saisissant une potiche

Très bien !

À part.

En flanquant çà par terre, elle me donnera mon compte...

SCÈNE VI. Les Mêmes, Julie.

JULIE, entre par le fond

Catherine !

CATHERINE

Madame.

JULIE

Les peintres arrangent votre chambre ; pour cette nuit vous coucherez dans celle de Josépha...

CATHERINE, étonnée

Moi ! Ah ! Bah !

À part, replaçant la potiche.

Je ne la casserai que demain.

JULIE

Josépha, allez aider cette fille à s'installer...

JOSÉPHA

Oui Madame.

À Catherine, qui a repris sa malle.

Venez-vous ?

CATHERINE

Avec plaisir... Soyez tranquille... Je dors comme une pioche !...

À part.

Ah ! S'il pouvait tonner un peu !

Elle sort par le fond avec Josépha.

SCÈNE VII. Julie, puis Graindor.

JULIE, seule

Je ne comprends rien à la frayeur de mon mari... Il est entré comme un homme poursuivi... J'ai recommandé au concierge de dire qu'il était absent depuis deux jours ; mais je voudrais savoir...

Apercevant Graindor qui entre.

Ah ! Le voici.

GRAINDOR, il porte une perruque très blonde et des favoris de la même couleur

Nous sommes seuls ?

JULIE

Oui... Tiens ! Tu t'es mis en blond ?

GRAINDOR

Pour ne pas être reconnu...

JULIE

Parle... Qu'est-il arrivé ?

GRAINDOR

Une chose... sinistre ! Je suis compromis !... Moi qui ne me mêle jamais de politique, c'est vrai, je n'ai jamais voulu avoir d'opinion... pour ne pas en changer... Eh ! Bien me voilà fourré dans un complot !...

JULIE

Toi ? Allons donc !

GRAINDOR

Ne ris pas. J'étais sorti bien tranquillement après mon déjeuner pour assister à une conférence sur les compteurs électriques... Je suis inspecteur de la compagnie des petites voitures, ça m'intéressait. J'entre... Et je me trouve au milieu d'une société de gens mal mis, je me dis : ce sont des cochers... Et je me place au pied de l'estrade pour mieux entendre. On désigne plusieurs personnes pour présider, tout le monde refuse... Alors, comme la conférence menaçait de ne pas s'ouvrir... je me propose.

JULIE

Tu as toujours la rage de te mettre en avant.

GRAINDOR

Je monte au bureau... On m'acclame, et j'entends dire, de tous côtés, bravo ! C'est un bon zig !... Cette qualification m'étonne... mais j'ouvre la séance. Le conférencier paraît à la tribune... C'était un jeune homme pâle... à la tenue négligée... Je vis tout de suite que je n'avais pas à faire à un poseur... pas de pince-nez... pas de gants, pas de mouchoir de batiste, ni autre, les cheveux incultes... et les mains sans prétentions. Je me dis, c'est un savant ; nous allons voir ce qu'il pense du compteur électrique... Il commence ! « Citoyens !... nous avons à choisir un candidat... [Il] n'en faut pas ! Je l'invite poliment à rentrer dans la question ; il me répond : Toi, tu m'embêtes ! Je lui inflige un rappel à l'ordre ; l'assemblée me siffle. Je m'aperçois que je présidais une réunion électorale foncée !

Zig : Terme populaire. Celui qui a de l'entrain, de la gaieté dans le caractère, de la rondeur et de la simplicité dans les allures. [L]

JULIE

Allons, bien ! Te voilà président de club !

GRAINDOR

Le tumulte grandit avec les propositions les plus insensées... Le commissaire se lève et dissout la réunion... Je me dis : très bien ! Allons nous-en ! Ah ! Bien, oui ! L'assemblée proteste et se déclare en permanence... nous voilà en permanence...

JULIE

Toi aussi ?

GRAINDOR

Comme les autres... puisque je présidais. On rédige une protestation qu'on me donne à signer le premier... Je veux refuser... lorsqu'un grand olibrius au regard jaune me dit : pas de manières ! Alors je signe...

Olibrius : Terme familier. Celui qui fait le méchant garçon ou l'entendu, et qui n'est le plus souvent que ridicule. [L]

JULIE

Imprudent !

GRAINDOR

Je signe Manlius !... Un faux nom ; mais cela ne me sauvera pas... Le commissaire a pris des notes. Je suis revenu ici par des rues détournées... Mais je sens que j'ai été filé... Tu sais, ça se sent... On ne voit personne derrière soi... On sent qu'on est filé.

JULIE

Ah ! Mon pauvre ami ! Dans quel guêpier t'es-tu fourré ?

GRAINDOR

Il est certain que la police va faire une descente chez moi... Fouiller mes papiers... Si on me demande, tu diras que je suis à Maubeuge, depuis quinze jours... Ça me fera un alibi.

JULIE

Sois tranquille... Nous te cacherons.

GRAINDOR

Ah ! Ma pauvre Julie ! Il est dur à mon âge de devenir un homme politique... quand on n'a jamais rien fait pour ça !... Dire qu'il va falloir peut-être-te quitter.

Il l'embrasse avec effusion.

SCÈNE VIII. Les Mêmes, Catherine.

CATHERINE, entrant et regardant Graindor qui embrasse sa femme

À part.

Tiens, un blond qui embrasse madame !

Il se retourne la face contre le mur en toussant.

Hum ! Hum !

GRAINDOR, tressaillant

Ce sont eux !... Déjà !...

JULIE

Mais non, c'est Catherine.

CATHERINE

Soyez tranquille, Madame, je ne dirai rien, je suis discrète...

JULIE

Quoi ? Que pourriez-vous dire ?

CATHERINE

Dame ! Que vous vous embrassez avec un gros monsieur... cendré.

JULIE

Mais c'est mon mari.

CATHERINE, étonnée

Lui !... Ah ! Bah !...

GRAINDOR, à Catherine

Silence ! Je suis à Maubeuge !

CATHERINE, à part

Il veut pincer quelqu'un... Comme ils sont malins ces gens-là... Je ne l'aurais pas reconnu.

JULIE, à Catherine

Voyons, que voulez-vous ?

CATHERINE

Il y a là un jeune homme qui demande à entrer...

GRAINDOR, à part

Déjà ! Voilà, ça y est !

JULIE, à part

Le Comte de Poulenval, sans doute... Quelle imprudence !

GRAINDOR

Son nom ?

CATHERINE

Il n'a pas voulu le dire.

GRAINDOR, à Catherine

A-t-il l'air d'en être ?

CATHERINE

De quoi ?

GRAINDOR

Eh bien, de...

Il lui parle à l'oreille.

CATHERINE

Monsieur verra ça mieux que moi...

GRAINDOR

Il faut le recevoir !

À Catherine.

Introduisez-le.

Catherine sort. À Julie.

Du calme... du sang-froid... de l'énergie... Moi je me cache !...

De la porte.

N'oublie pas de dire que je suis à Maubeuge depuis quinze jours.

Il entre à droite.

SCÈNE IX. Julie, puis Octave.

JULIE, seule

Enfin, il est parti !... Comprend-on ce Comte... ? Venir comme ça en plein midi... Au risque de me compromettre... Ah ! Je vais le recevoir comme il le mérite !...

OCTAVE, entrant et restant à la porte. Il porte un sac de voyage en bandoulière

Madame...

JULIE, sans le regarder

Je m'étonne, Monsieur_le_Comte, que vous vous soyez permis une pareille démarche...

OCTAVE, étonné

Hein ? Quel Comte ?

JULIE, le reconnaissant

Octave !

Se reprenant.

Monsieur Octave.

OCTAVE

Moi-même, ma chère Julie.

JULIE

Osez-vous bien vous présenter devant moi, après votre conduite... votre indigne procédé ?...

OCTAVE

Non... Ne vous fâchez pas... Écoutez-moi,

JULIE

Moi, qui vous avais tout sacrifié...

OCTAVE

Ça, c'est vrai, vous avez été bien bonne pour moi , je le reconnais.

JULIE

Et comment m'avez-vous récompensée ?... Un jour, je vous accorde la faveur de me conduire au Concert-Pasdeloup... Mon pauvre mari était malade.

Concert Pasdeloup : Concerts classiques réguliers à Paris qui continuèrent jusqu'au XXème siècle. Il étaient très populaires.

OCTAVE

Comment va-t-il ?

JULIE

Mieux, je vous remercie.

OCTAVE

Je ne le connais pas... Mais ça ne fait rien...

JULIE

Vous deviez me prendre à deux heures, le m'habille... Je fais une toilette charmante... pour vous plaire...

OCTAVE

Ah ! Julie !

JULIE

Deux heures sonnent... trois heures... quatre heures... cinq heures... personne !... Je me dis, il lui sera arrivé quelque accident. Le lendemain, pas de nouvelles... le surlendemain non plus.

OCTAVE

J'ai une excuse.

JULIE

Les jours, les semaines se passent... rien !... et c'est au bout de dix-huit mois que vous revenez...

OCTAVE, d'un ton pénétré

Julie, écoutez-moi, je relève d'une longue maladie... J'ai eu la grippe !...

JULIE

Pendant dix-huit mois ?

OCTAVE, d'un ton solennel

Cette grippe a dégénéré en coqueluche, et comme la coqueluche se gagne... Je me devais à moi-même de me tenir à l'écart de l'objet aimé. C'est un sentiment de délicatesse...

JULIE

Allons donc ! La coqueluche ne dure pas dix-huit mois.

OCTAVE, solennel

Non, mais elle a dégénéré à son tour en bronchite capillaire... l'affreuse bronchite capillaire !... Ah ! J'ai bien souffert ! Mais Dieu m'est témoin que, sur mon lit de douleur, je n'avais qu'une pensée : Julie ! Toujours Julie !

JULIE

Ah ! Ça me prenez-vous pour une bête ?... Voyons, soyez franc, vous avez quelque chose à me demander ?

OCTAVE, solennel

Julie, je vous aime toujours... Je vous aime plus que jamais.

JULIE, faiblissant

Bien vrai ?

OCTAVE, pleurnichant

Julie, ma famille veut me marier !...

JULIE

Ah !... Alors, c'est un billet de faire-part ?

OCTAVE

Oui... C'est-à-dire...

JULIE

C'est bien... et... est-elle jolie ?

OCTAVE, s'oubliant

Oh ! Des yeux bleus, une peau éblouissante, et des dents !

Voyant Julie faire la grimace.

Elle est atroce !

JULIE, dépitée

Voyons, parlez... Que me voulez-vous ?

OCTAVE

Voilà ce que c'est. Mon beau-père, un original, exige que je procède à la liquidation complète de mon passé.

JULIE

Comment ?

OCTAVE

Excusez-le... C'est une vieille bête... Je ne dois laisser derrière moi, ni portraits, ni mèches de cheveux, ni correspondances...

S'attendrissant.

Ni rien enfin qui puisse assombrir l'horizon de la mère de mes enfants !

JULIE

Comment !... Vous en avez déjà ?

OCTAVE

Oh ! Non ! Plus tard... Alors j'ai pris un coupé à l'heure et je fais ma petite tournée !...

Il ramène par devant son sac de voyage.

JULIE

Quelle tournée ?

OCTAVE

Celle des dames qui ont bien voulu m'honorer de leur considération.

Consultant une liste qu'il prend dans son sac.

J'ai encore sept... huit... neuf visites à faire.

JULIE

Neuf !... Et monsieur me parlait de sa fidélité...

OCTAVE

Oh !... C'était avant de vous connaître... Car après, je me suis arrêté... Quand on a rencontré la terre promise, on ne va pas plus loin.

JULIE, à part

Il est aimable au moins.

OCTAVE, tirant de son sac plusieurs petits paquets cachetés et en remettant un à Julie

Voici votre petit lot : lettres, billets, photographies, mèches de cheveux... tout y est. Maintenant, veuillez avoir l'obligeance de me rendre mon petit colis...

JULIE

le ne l'ai pas sur moi... Il est caché...

OCTAVE

Où ça ?

JULIE

Dans le violon de mon mari...

OCTAVE

Quelle imprudence !

JULIE

Oh ! Il y a longtemps qu'il ne s'en sert plus... Les cordes sont cassées... Attendez-moi là... Je reviens.

Elle entre à gauche.

SCÈNE X. Octave, puis Graindor.

OCTAVE, seul

Elle est très gentille... Elle a engraissé... Et ma foi, si je n'avais pas une voiture à l'heure.

Regardant à sa montre.

Non... moins vingt !... Je craignais de rencontrer le mari... Mais comme il ne me connaît pas, j'avais préparé mon petit prétexte... Je me serais présenté comme un agent de la Compagnie d'assurances, la Sécurité, qui vient pour renouveler la police... Elle est très gentille... Elle a engraissé.

Il remonte.

GRAINDOR, sortant de sa chambre avec précaution

Je n'entends plus rien... Il doit être parti.

Apercevant Octave.

Hein ? Lui !

OCTAVE

Le mari sans doute !

Saluant.

Monsieur...

GRAINDOR, saluant

Monsieur...

OCTAVE

Monsieur, je suis un agent de la Sécurité, je viens pour la police.

GRAINDOR

À part.

J'étais bien sûr qu'on me filait ! De l'aplomb.

Haut.

Enchanté, Monsieur...

OCTAVE

Je suis chargé de me présenter chez les personnes qui me sont signalées par l'administration.

GRAINDOR

Comment donc, Monsieur... Mais je trouve ça tout naturel... Je ne suis pas l'ennemi de votre institution... au contraire...

OCTAVE, remerciant

Ah ! Monsieur...

GRAINDOR

Il y a des gens qui sont contre, moi, je suis pour... J'aime l'ordre, la famille... la propriété...

OCTAVE

Moi aussi ; je l'assure, la propriété, Monsieur Graindor.

GRAINDOR

Mais pardon, vous croyez parler à Monsieur Graindor ?

OCTAVE

Oui...

GRAINDOR

Ce n'est pas moi, il est brun et il est à Maubeuge de puis quinze jours... Je ne suis que son meilleur ami, et en son absence...

OCTAVE

Vous tenez compagnie à sa femme ?

GRAINDOR

Juste.

À part.

Je le roule !

OCTAVE, à part

Mon successeur !... Elle aurait pu mieux choisir.

Haut.

Mon compliment, Monsieur ; je suis fâché de vous avoir dérangé.

GRAINDOR

Oh ! Nous ne disions rien de bien important... dans le moment.

OCTAVE

C'est une charmante femme...

GRAINDOR

C'est vrai !

OCTAVE

Nature aimante... un peu jalouse... Ce n'est pas un esprit supérieur... mais bonne musicienne...

GRAINDOR

Tiens, vous savez ?

OCTAVE

Zt puis elle a des qualités... sérieuses, une main adorable... des bras étourdissants... et des épaules !

GRAINDOR

C'est vrai... Les épaules...

OCTAVE

Et la jambe ! D'une finesse ! Une jambe de race ! Seulement la cheville est un peu proéminente...

GRAINDOR

C'est Vrai ! C'est vrai !

À part.

Ils savent tout ! Ils savent tout !

JULIE, rentrant

Je l'ai trouvé... Ah ! C'est toi, mon ami !...

OCTAVE, à part

Hum ! Elle me tutoie devant un tiers !

GRAINDOR, à part

L'imprudente ! Elle va me compromettre !

Haut, faisant des signes d'intelligence à sa femme.

Chère Madame, permettez-moi d'abréger ma visite... Mes compliments à Théodule, votre mari, quand vous écrirez à Maubeuge...

Saluant Octave.

Monsieur !...

À part, sortant.

Comme je le roule !

SCÈNE XII. Octave, Julie, puis Catherine.

OCTAVE

Ma foi ! J Je ne vous en fais pas mon compliment.. .

JULIE

Sur quoi ?

OCTAVE

Sur le gros bonhomme qui sort d'ici.

JULIE

C'est mon mari !

OCTAVE

Ah ! Bigre ! Mais pourquoi se cache-t-il ?

JULIE

Oh ! Une affaire fâcheuse qui l'oblige à prendre certaines précautions.

Prenant un ton pénétré.

Octave... voici vos lettres !

OCTAVE, pleurant

Ah ! Julie !... C'est un moment bien cruel...

Changeant de ton.

Elles y sont toutes ?

JULIE, pleurant

Toutes, avec les cheveux et la photographie... Je n'aurais jamais cru que ça finirait comme ça...

OCTAVE

Moi non plus, voyons... Julie... Du courage ! Nous nous reverrons... Je viendrai vous revoir... souvent.

Il l'embrasse.

JULIE

Oh ! Finissez... Maintenant que vous allez vous marier...

OCTAVE

Mais, je ne le suis pas encore, je vous trouve charmante, et si vous vouliez m'écouter...

JULIE, baissant les yeux

Quoi ?

OCTAVE, à part, allant prendre son chapeau

Ah ! Diable ! Non ! J'ai encore neuf visites à faire, n'entrons pas dans cette voie-là.

Haut.

Adieu, Julie !... Adieu, femme que j'ai tant aimée.

Il l'embrasse. Catherine, entre par le fond et voit sa maîtresse dans les bras d'Octave. À part.

Encore ! Elle ne fait donc que ça !... Et ce n'est pas son mari c'te fois.

Elle sort.

OCTAVE, la quittant

Julie, laissez-moi croire que j'emporte votre estime.

JULIE

Oui ! Mon ami... et je compte vous en donner une preuve.

OCTAVE

Comment ?

JULIE

En assistant à votre mariage !... Cachée derrière un pilier...

OCTAVE

Ne vous dérangez pas !... Vous êtes trop nerveuse.

JULIE

Si, j'en aurai le courage !

OCTAVE

Oh ! Merci !

À part.

Je ne lui dirai pas le jour...

JULIE, à part

Je verrai comment est sa femme...

OCTAVE, lui tendant la main

Adieu, Julie !

JULIE

Adieu, Octave !

OCTAVE

Oh ! La société est bien cruelle !

À part.

Sapristi ! Si je n'avais pas une voiture à l'heure...

Haut.

Elle est bien cruelle, la société !

Il sort.

SCÈNE XIII. JULIE, puis CATHERINE, puis GRAINDOR.

JULIE, seule et rêveuse

C'est un bon petit jeune homme, et malgré moi, tout à l'heure... J'étais émue... Je me rappelais le jour où je le vis pour la première fois... C'était à Versailles... Rue des Réservoirs... Mais bah ! Puisqu'il vase marier !

Tirant de sa poche le paquet de lettres qui lui a été remis par Octave.

Les voici, ces lettres !... Comment ! J'en ai écrit tant que ça ?... Non, je ne veux pas les lire... Ça me ferait trop de peine... Et puis, on pourrait me surprendre... Oublions !

Elle jette le paquet dans la cheminée.

Bientôt la flamme aura dévoré... Tiens ! Deux heures ! Et je ne suis pas encore coiffée.

Elle sonne.

CATHERINE, entrant par le fond

Madame a tinté ?

JULIE

Oui... Priez Josépha de venir me coiffer...

CATHERINE

Elle vient de sortir pour acheter du cordonnet.

JULIE

Ah ! Quel ennui ! Je ne peux pourtant pas...

À Catherine.

Savez-vous coiffer ?

CATHERINE

Un petit peu...

À part.

J'ai coiffé la Colarde !

JULIE, passant près de la table

Eh bien ! Voyons... Essayez...

Elle défait ses cheveux et ôte le fichu qui couvrait ses épaules. Elle s'asseoit.

CATHERINE, regardant les épaules de Julie, avec admiration. À part

Ah ! Mais !... Ah ! Mais... J'aime mieux ça que de ratisser des carottes.

JULIE

Eh bien ! Qu'est-ce que vous faites ?

CATHERINE

Je regarde, Madame, c'est si beau ! C'est blanc, c'est poli... On ne trouve pas ça dans nos campagnes...

Il pose un doigt sur son épaule.

JULIE

Ah ! Vous me chatouillez !... On dit pourtant qu'il y a des petites paysannes...

CATHERINE

Ah ! Ouiche ! C'est pas cette peau-là... Avec les peaux de chez nous on râperait du sucre. ..

JULIE

Allons ! Vous êtes une flatteuse... Coiffez-moi !

CATHERINE

Voilà, Madame !

Jouant avec les cheveux.

Sont-y en vrai, ceux-là ?

JULIE

Vous le voyez bien !

CATHERINE

C'est qu'on en a plein la main, et doux, et fins... et y sentent bon...

Il embrasse les cheveux qu'il tient à la main.

JULIE

Aïe ! Vous me lirez les cheveux !

CATHERINE

Pas de ma faute, allez !... J'en remettrais plutôt que d'en arracher !

JULIE

Dépêchez-vous !

CATHERINE, tout en la coiffant

Et comme Madame est potelée... Une vraie caille... avec des petites fossettes... jolies !... jolies !...

À part.

Ah ! Mais !... Ça me tient chaud !

GRAINDOR, entrant par le fond

Il est parti...

JULIE

Qui est là ?

GRAINDOR

C'est moi.

CATHERINE

Le mari !... Il a bien fait de venir.

Il coiffe Julie, tout en faisant des gestes d'admiration.

GRAINDOR, à part

J'ai guetté la sortie du policeman, dans le petit café en face... Et là, il m'est venu une idée étonnante pour établir mon alibi.

CATHERINE, à part, admirant les épaules de Julie

Oh ! C'est uni comme un tapis de billard... Sauf la couleur.

GRAINDOR, à part, tirant une lettre de sa poche

Une lettre adressée à ma femme, que je vais expédier sous enveloppe, à mon ami Bataille, de Maubeuge, en le priant de nous la retourner par la poste... Comme ça, on verra bien que je n'ai pas présidé la réunion.

À part.

Comme je les roule !... Voyons, un timbre... Ah ! Dans le secrétaire...

Il passe derrière Catherine et va fouiller dans le secrétaire.

CATHERINE, à part

Tant pis ! Je n'y tiens plus.

Il embrasse l'épaule de Julie.

JULIE, à son mari, sans se détourner

Finissez-donc, Théodule... C'est ridicule ce que vous faites-là.

GRAINDOR, étonné

Hein ! Quoi ? Je cherche un timbre.

JULIE, regardant alternativement son mari et Catherine, qui s'est éloignée et frotte le peigne avec une petite brosse

À part.

Ça ne peut pas être Catherine... J'ai cru sentir une barbe me piquer...

Haut, à Catherine.

Allez ! Je n'ai plus besoin de vous...

CATHERINE

Une autre fois, faudra pas que madame se gêne... Je serai bien heureuse de !a coiffer, ainsi que monsieur.

À part.

Je vais faire ma barbe !

Il sort par le fond.

SCÈNE XIV. Julie, Graindor, puis Josépha.

JULIE, se levant

Mon ami, est-ce que tu n'as pas fait ta barbe ce malin ?

GRAINDOR

Si... Et de très près... En veux-tu l'étrenne ?

JULIE

Volontiers.

Graindor l'embrasse sur une joue.

Et l'autre ?

Graindor l'embrasse sur l'autre joue. À part.

Ça ne pique pas !

JOSÉPHA, entrant très affairée

Monsieur !... Madame !

GRAINDOR et JULIE

Quoi ?

JOSÉPHA

Voilà ce que j'ai trouvé dans la malle de Catherine... des rasoirs !

GRAINDOR, les prenant

Des rasoirs !

JULIE

Catherine est un homme, j'en suis sûre !

GRAINDOR

Comment l'as-tu reconnu ?

JULIE

Mais... À ses pieds qui sont énormes.

GRAINDOR

Je comprends tout ! Il en est !... Il me file, il me file !

JULIE, à part

Plus de doute ! C'est le Comte de Poulenval !

GRAINDOR

Il a été placé ici par l'autre... son chef... Laissez-moi !... Je vais tirer ça au clair...

Les deux femmes remontent.

Josépha, priez Mademoiselle Catherine de venir me parler.

JOSÉPHA

Tout de suite, monsieur.

À Julie.

Est-ce que Madame exige toujours que je partage ma chambre avec Catherine ?

JULIE

Mais non, par exemple, je vous le défends !

Elle sort par la gauche et Josépha par le fond.

SCÈNE XV. Graindor, puis Catherine, puis Julie.

GRAINDOR, Seul

Je vais lui tendre un piège...

Il arrache un boulon de son habit.

Si c'est un homme, il ne doit pas savoir coudre... à moins qu'il n'ait été tailleur...

CATHERINE, entrant par le fond

C'est-y que monsieur me demande ?

GRAINDOR

Oui... Approche, ma petite Catherine, approche.

À part.

Elle a des pieds gigantesques. .. Et des mains de casseur de pierres...

CATHERINE, à part

Comme il me reluque... Est-ce qu'il se douterait de quelque chose ?

GRAINDOR

Sais-tu coudre, mon enfant ?

CATHERINE

Un petit peu.

GRAINDOR

Une femme...

Appuyant.

Une véritable femme doit savoir coudre...

CATHERINE, à part

Il se méfie.

GRAINDOR

Un bouton vient de se détacher... par hasard... de ma redingote...

CATHERINE

Oh ! Ça n'est pas difficile...

Elle prend, sur son fichu, une aiguille toute enfilée et se met à recoudre le bouton.

Ne bougez pas...

GRAINDOR, à part, en la regardant faire

La main est lourde... Mais l'habitude y est... Elle lance bien son aiguille.

CATHERINE

V'là ce que c'est... Je n'ai pas de ciseaux... Attendez...

Elle coupe le fil avec ses dents.

GRAINDOR, flairant la tête de Catherine

Elle sent l'oignon !... Ce n'est pas une preuve.

Catherine, en se relevant, cogne le nez de Graindor.

Aïe ! Prends-donc garde !

CATHERINE

Je ne me suis pas fait de mal... Monsieur n'a plus rien à me commander ?

Elle remonte.

GRAINDOR

Si... attends.

À part. Passant à droite.

Je vais lui tendre un autre piège... infaillible !

Avec explosion.

Catherine ! Tu es belle !

CATHERINE, étonnée

Hein ? S'il vous plait ?

GRAINDOR, à part

Nous allons bien voir si c'est un homme !

Haut.

Horriblement belle ! Tes pieds, tes mains, ton front d'albâtre exhalent un parfum qui fait aimer !

CATHERINE, à part

Encore un bourgeois qui se toque pour moi. Je n'en rate pas un.

GRAINDOR

La première fois que je te vis, Catherine... Je sentis pénétrer, dans mon âme, un charme inconnu... des rougeurs subites me montèrent au front... C'était l'amour ! Sais-tu ce que c'est que l'amour ?

CATHERINE

Bédame !

Elle baisse les yeux et fait mouvoir son sein comme une femme très émue.

GRAINDOR, la regardant et après un temps

Elle palpite... C'est peut-être une femme, je le saurai, quand je devrais tenter l'aventure. Elle est belle fille après tout...

Haut.

Catherine, pour un de tes regards, je suis prêt à faire les plus grands sacrifices... Je te meublerai un entre-sol... en soie rose... Dans un beau quartier.

CATHERINE

Près de la Halle.

GRAINDOR

Tu auras ta loge aux Italiens...

Italiens : Théâtre des italiens ou Théâtre de la Comédie italienne.

CATHERINE

Oh ! Ça...

GRAINDOR

Une voiture avec deux chevaux...

CATHERINE

Deux chevaux... À moi ? Sapristi ! Quel dommage !

GRAINDOR

Et deux domestiques... mâles.

CATHERINE

Non... j'aime mieux des femmes.

GRAINDOR

Ah !

À part.

Voyez-vous le bout de l'oreille ?...

Haut.

Voyons, réponds moi...

Il lui prend la taille.

CATHERINE, lui donne une forte tape

Chatouillez pas !

GRAINDOR

Acceptes-tu ?

CATHERINE

Dame !... Ça dépend de ce que vous me demanderez.

GRAINDOR

Un regard tendre.

CATHERINE

Ça, ça peut aller.

GRAINDOR

Ta main dans la mienne.

CATHERINE

Ça peut encore aller...

CATHERINE

Et après, je ne te demanderai plus qu'une chose.

CATHERINE

Laquelle ?

GRAINDOR

C'est de couronner ma flamme !

CATHERINE

Ah ! Voilà !... Comme ça vous tenez absolument à ce que je sois votre bonne amie... Voire courtisane ?

GRAINDOR, protestant

Oh !

CATHERINE

Mon_Dieu, moi, je ne demanderais pas mieux... Bien nourrie... Rien à faire... Une position... Honorable... mais vrai... Ça ne se peut pas ! Il y a un obstacle !

GRAINDOR, éclatant

Je le connais, ton obstacle... Tu es un homme !

CATHERINE, vivement

Non, j'ai un certificat !

GRAINDOR

Connais-tu ces rasoirs ?

CATHERINE, à part

Pincé ! Il va me dénoncer.

GRAINDOR

Maintenant, Mademoiselle, jouons carte sur table... Je sais pour quel motif vous avez pris ce déguisement...

CATHERINE

C'est pour ne pas être reconnu.

GRAINDOR

Naturellement, c'est votre état... Je ne chercherai pas à dissimuler plus longtemps, je m'appelle Graindor... Je suis pas à Maubenge !

CATHERINE

Je m'en doutais.

GRAINDOR

Quant à cette réunion... Je croyais assister à une conférence sur les compteurs électriques.

CATHERINE

Ah ! Voyez-vous ça.

GRAINDOR

Sur l'honneur ! Je suis un homme d'ordre, j'aime le gouvernement, j'aime tous les gouvernements !...

CATHERINE

Moi aussi.

GRAINDOR

Vous, c'est votre étal... Mais moi... je les salue tous quand ils viennent... et quand ils partent ; et si j'ai signé Manlius... C'est une preuve que je ne frayais pas avec ces gens-là.

Manlius Capitolinus : nom d'une famille romaine. Le plus connu fut Consul. Il y eu plusieurs tragédie dont celle de Desjardins (1662), celle de Dorat (1765) et celle de La Fosse (1747).

CATHERINE

Moi non plus, voyez-vous... Tout ça c'est la faute de la jambe de bois à mon oncle Terreux... J'aime le gou-gouvernement... J'ai été rosière... Le brigadier m'écrasait les pieds avec ses bottes... et je ne disais rien... Mais maman n'a pas voulu que je sois militaire.

Rosière : Jeune fille qui, dans un village, obtient la rose destinée à être le prix de la sagesse. [L]

GRAINDOR

Et c'est pour cela que vous avez embrassé votre belle profession ?...

CATHERINE

Voilà.

GRAINDOR

Voyons, nous pouvons-nous entendre ?... Vous n'êtes pas un méchant homme, que diable !

CATHERINE

Moi ? Je respecte même les z'hannetons.

GRAINDOR

Combien gagnez-vous par jour ?

CATHERINE

Vingt sous.

GRAINDOR, à part

Ah ! Comme ils sont peu payés !

Haut.

Tenez, voilà deux cents francs...

CATHERINE, les prenant

Pour moi ?

GRAINDOR

Je n'ai pas l'intention de vous corrompre... Nous causons... Remarquez que ce n'est qu'une simple causerie...

CATHERINE

Allez ! J'aime à causer comme ça.

GRAINDOR

Eh bien ! Je vous en promets le double... si je ne suis pas inquiété...

CATHERINE

Je comprends... Vous ne voulez pas être inquiété... Eh bien ! Ce n'est pas moi qui vous inquiéterai...

GRAINDOR

Touchez-là.

CATHERINE

Ah ça ! Vous ne me dénoncerez pas ?

GRAINDOR

Mais en vous trahissant, je me trahis moi-même... Mon intérêt vous répond de mon silence !

CATHERINE

Très-bien !... Alors, je peux me confier à vous...

Tirant une lettre de sa poche.

C'est une lettre du pays, très pressée...

GRAINDOR, apercevant Julie qui entre

Chut !... Ma femme.

JULIE, à Graindor

Eh bien ?

GRAINDOR, bas

Je ne m'étais pas trompé... C'est un homme.

JULIE

Ah !

À part.

Poulenval !

GRAINDOR

Pas un mot... il nous observe... Seulement, ménageons-le... ménageons-le beaucoup.

À part.

Je vais toujours faire partir ma lettre...

Il sort par le fond.

SCÈNE XVI. Julie, Catherine.

JULIE, à part, regardant Catherine

Il est affreux !

Haut.

Ah ! Quelle imprudence, Monsieur_le_Comte !

CATHERINE

Plaît-il ?

JULIE

Vous oublier au point de m'embrasser devant mon mari !...

CATHERINE

Je n'ai pas pu me retenir... Ça m'a échappé.

Lui présentant sa lettre.

Tenez ! Voici une lettre...

JULIE

Une déclaration ?... Jamais !

CATHERINE

C'est très pressé !

JULIE, lui indiquant la porte

Sortez, Monsieur_le_Comte, sortez !

CATHERINE

On s'en va, Madame, on s'en va !

À part.

Pourquoi donc qu'elle m'appelle Lecomte... J'y ai pourtant dit Leduc.

JULIE

Sortez, monsieur, sortez ! Ou je me retire.

Catherine sort.

SCÈNE XVII. Julie, puis Octave.

JULIE, seule

Mais il est laid et bête, et compromettant ! Porteur d'un beau nom, j'en conviens, de Poulenval ; mais porteur aussi d'une de ces têtes qui rappellent une femme au sentiment de ses devoirs.

OCTAVE, entrant vivement

Ah ! Dieu soit loué ! Vous êtes seule.

JULIE

Octave ! Qu'avez-vous ?

OCTAVE

Ah ! Une histoire !... Tout à l'heure, je me suis trompé de paquet... Je vous ai remis celui d'Ernestine Beaubeuf... Une ancienne, et je lui ai donné le vôtre !

JULIE

Ah ! Mon_Dieu !... Il faut le lui reprendre.

OCTAVE

C'est ce que j'ai voulu faire, mais bah ! Elle est plus forte que moi !... C'est une écuyère... Elle m'a déclaré qu'elle ne rendrait votre dossier que contre le sien... Vite ! Vite ! Ses petits papiers !

JULIE

Ah ! Mon_Dieu ! Je les ai brûlés !

OCTAVE

Sac à poudre ! Nous voilà propres !... Elle est furieuse parce qu'elle a vu, aux dates de votre correspondance, que je vous aimais en même temps qu'elle.

JULIE

Comment, Monsieur !

OCTAVE

Je pourrais me justifier... Mais nous n'avons pas le temps ! « Si dans une demi-heure, s'est-elle écriée, je n'ai pas reçu mon petit colis, au complet, j'envoie les lettres, les photographies et les mèches de Madame Graindor à son mari. »

JULIE

Quelle horreur !

OCTAVE

C'est canaille, mais tout à fait dans ses cordes.

JULIE

Vous souvenez-vous si je vous tutoie dans ces malheureuses lettres ?

OCTAVE

Tout le temps... et mon coco, et mon bébé, ma petite chicorée frisée, en veux-tu, en voilà !

JULIE

Je suis perdue ! Que faire ?

On entend la voix de Graindor.

Ciel ! Mon mari !

OCTAVE

Bigre !

JULIE

Sauvez-vous !

Octave se dirige vers la porte du fond.

Pas de ce côté ! C'est par là qu'il vient ! Cachez-vous... Vite !... Vite !

OCTAVE, montrant une porte sous tenture à gauche

Où ! Là ?...

JULIE

Oui, dans ce cabinet noir... C'est là qu'il serre sa contre-basse... Prenez garde de vous cogner...

OCTAVE

Soyez tranquille... J'y vois comme les chats.

Il entre dans le cabinet, à gauche.

SCÈNE XVIII. Julie, Graindor, puis Octave, puis Josépha.

GRAINDOR, entre par le fond, le carnet de bal de sa femme à la main, à lui-même

Ce n'est pas assez de mes inquiétudes politiques, il faut encore que des préoccupations conjugales...

Apercevant Julie.

Ah ! Madame, je suis bien aise de vous rencontrer.

JULIE

Quoi donc, mon ami ?

GRAINDOR, lui montrant le carnet

Connaissez-vous ceci ?

JULIE, à part

Mon carnet de bal !

GRAINDOR

Et pouvez-vous m'expliquer ces lignes ?... « Cher ange, je vous aime comme un fou... Je cherche un moyen pour m'introduire chez vous... Je le trouverai... Ne vous étonnez de rien et attendez-vous à tout. Signé : le comte de Poulenval. »

JULIE, troublée

Mais, je ne sais... Je n'y comprends rien... et s'il s'est introduit ici, c'est à coup sûr sans mon assentiment...

À part.

Il m'ennuie, ce monsieur !

GRAINDOR

Ainsi, vous ne le connaissez pas ?

JULIE

Du tout ! Je ne l'ai jamais vu.

On entend résonner une contre-basse dans le cabinet.

Maladroit !

GRAINDOR

Hein ! Qu'est-ce qui touche à ma contre-basse ?

JULIE

Je n'ai rien entendu .

GRAINDOR

Il y a quelqu'un dans ce cabinet... C'est lui ! Poulenval !

Ouvrant la porte du cabinet.

Sortez, Monsieur_le_Comte, sortez !

OCTAVE, sortant d'un air piteux, il tient à la main l'archet de la contre-basse

Je vous demande bien pardon.

GRAINDOR, le reconnaissant et d'un air très aimable

Comment ? C'était vous !

À part.

Le chef ! Il m'épiait !

OCTAVE

Mais... J'étais là... par mégarde...

GRAINDOR

Oui, je sais... Je suis désolé de vous avoir dérangé...

Appuyant.

Vos fonctions vous autorisent à vous trouver partout et ailleurs...

Il le débarrasse de l'archet.

OCTAVE

Quelles fonctions ?

GRAINDOR

Je vous ai deviné... Vous êtes...

Il lui parle à l'oreille.

OCTAVE, voulant protester

Moi ? Oh ! Mais, permettez !...

JULIE, bas à Octave

Silence ! Vous me sauvez !

OCTAVE, à Graindor, après une longue hésitation

Eh bien ! C'est vrai... J'en conviens !

GRAINDOR

Parbleu !

OCTAVE, à part

Sapristi ! C'est désagréable !... Quand il me rencontrera dans le monde...

JOSÉPHA, entrant, à Graindor

Monsieur, monsieur, un petit paquet ! Pour monsieur... avec un billet.

Elle lui remet le paquet et sort.

OCTAVE, bas à Julie

L'envoi d'Ernestine ! Votre dossier !

JULIE, bas

Reperdue !... Tirez-moi de là !

OCTAVE, bas

Si vous croyez que c'est facile !

GRAINDOR, qui a ouvert la lettre

« Lisez ces lettres, dont vous reconnaîtrez sans doute l'écriture... Elle vous apprendront bien des choses. »

JULIE, à part

Je n'ai plus qu'à me trouver mal.

Elle tombe sur une chaise.

GRAINDOR, se disposant à ouvrir le paquet

Voyons ces lettres...

OCTAVE

Arrêtez !

À part.

Puisque j'en suis, il faut que ça me serve à quelque chose.

Haut.

Un geste de plus et vous êtes perdu !...

GRAINDOR, étonné

Quoi ?

OCTAVE

Il y a des secrets qui brûlent la main de ceux qui les touchent !

GRAINDOR, regarde le paquet avec terreur et le change de main comme un objet qui brûle

Ah ! Mon_Dieu !

OCTAVE

Vous tenez là les fils d'une conspiration... à laquelle vous n'êtes pas tout à fait étranger... quoique vous en disiez.

GRAINDOR

Moi ? Je vous jure !...

OCTAVE

Silence !... Je sais ce que je dis.

GRAINDOR

Certainement, Monsieur l'inspecteur.

OCTAVE

Je connais les coupables... tous les coupables... Je ne dois pas les nommer. Graindor, remettez-moi ces lettres.

Julie se lève.

car c'est pour les saisir au passage que je me suis caché dans ce cabinet...

GRAINDOR, à part

Sont-ils malins !

Lui remettant le paquet.

Voilà, Monsieur l'Inspecteur...

JULIE, à part, souriant

Tiens !

OCTAVE

C'est bien... Mon rapport constatera votre soumission.

GRAINDOR

Je vous en prie.

OCTAVE, il va à la cheminée

Maintenant, voyez ce que je fais pour vous...

Il jette le paquet dans la cheminée.

L'administration sait, quand il le faut, se montrer paternelle.

GRAINDOR, ému et transporté

Ah ! Monsieur, que de reconnaissance !

JULIE, à Octave

Je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour mon mari.

OCTAVE, avec passion

Oh ! Ni moi, Madame !

GRAINDOR, à part

Il est charmant, ce garçon ! Je vais lui demander un service.

Haut à Octave.

Pouvez-vous me dire quel est ce Comte de Poulenval qui s'est permis d'écrire ?...

OCTAVE

Quel comte de Poulenval ?

GRAINDOR

Vous pouvez m'aider, grâce à... vos nombreuses relations.

OCTAVE

Ah ! Permettez... Je suis très occupé...

GRAINDOR

Oui, je le comprends... Vous ne travaillez pas pour les particuliers... Mais si vous vouliez seulement me prêter un de vos hommes...

OCTAVE

Un de mes hommes ?...

GRAINDOR

Catherine, par exemple.

OCTAVE

Mais je ne connais pas Catherine, moi...

GRAINDOR

Comment ! Il n'est pas des vôtres ?

OCTAVE

Mais non !

GRAINDOR, à part

Et mes deux cents francs !

SCÈNE XIX. Les Mêmes, Catherine, puis Josépha.

CATHERINE

Madame, comment faut-il arranger le lapin ?

GRAINDOR, à part

Oh ! Quel trait de lumière ! Ce déguisement... C'est lui, Poulenval !...

Mettant le carnet sous le nez de Catherine.

Lisez ceci, Monsieur_le_Comte !

CATHERINE

Lecomte ? Leduc !... Attendez !

Il tire sa lettre.

Lisez-moi ça, d'abord... Je vous lirai la vôtre après... si je peux.

GRAINDOR, prenant la lettre

Sa justification, sans doute.

Ouvrant la lettre.

Vous permettez, monsieur l'inspecteur.

Il lit.

« Ma chère fille... »

Parlé.

Comment ! C'est une fille à présent.

JULIE, à part

Ce n'est pas possible.

GRAINDOR, reprenant la lecture

« Ma chère fille... je sais que tu es un garçon. »

Parlé.

Ah ! Je disais aussi.

Lisant.

« La Colarde a bavardé. »

JULIE

Qu'est-ce que la Colarde ?

CATHERINE

C'est mon institutrice.

GRAINDOR, lisant

« Elle a tout conté à son, mari, le brigadier de gendarmerie. »

CATHERINE

Bécasse !

GRAINDOR, lisant

« Il ne trouve pas ça gentil... mais il te pardonne. »

CATHERINE

C'est un brave homme.

GRAINDOR, lisant

« Seulement, comme tu es réfractaire, il faut que tu reviennes tout de suite, tout de suite, pour qu'on te fusille ! »

CATHERINE, épouvantée

Hein ? Fusillé ! Ah !

Il tombe sur une chaise.

TOUS

Il se trouve mal.

CATHERINE

J'étouffe.

Aux femmes.

Défaites-moi mon corset.

LES FEMMES, se reculant

Ah ! Mais non !

CATHERINE

Quand je n'y serai plus, je vous recommande ma malle, à cause de mon linge... J'ai aussi deux paires de bas à la blanchisseuse.

JULIE

Mais vous ne partirez pas... D'abord vous me devez vos huit jours.

GRAINDOR

Pauvre garçon... Ah ! Il y a un post-scriptum, t.s.v.p.

Lisant.

« Ma chère fille, tout est arrangé. J'ai vu Monsieur le Maire dont je suis le couvreur ; comme c'était le jour du tirage au sort, j'ai plongé, pour toi, la main dans le sac... et j'ai amené le numéro 109, qui est le dernier... Tu es libéré. »

CATHERINE

Libéré ! Pas fusillé ! Ah ! Crénom ! Tradérida !

Il danse.

Je vas pouvoir porter des culottes !... Ah ! Josépha !

Il l'embrasse.

Ah ! Madame !

Il veut embrasser Julie.

GRAINDOR, le repoussant

Prends donc garde, butor !

CATHERINE

Puisque je suis un homme !

GRAINDOR

Raison de plus. À propos, et mes deux cents francs ?

CATHERINE

Parlons pas de ça, parlons pas de ça !

GRAINDOR

Tu n'en as plus besoin pour t'acheter un homme ?

CATHERINE

Mais, soyez donc tranquille, si ce n'est pas pour un homme, ça sera pour une femme et ça reviendra au même.

GRAINDOR

Dire que j'ai été assez naïf pour douter du sexe de cet animal-là !

CATHERINE

Bédame ! C'est pas étonnant, à votre âge... À force de s'y connaître... On ne s'y connaît plus.

texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0