Prologue en vers
La Querelle des Théâtres
Représenté à la Foire de Saint-Laurent 1718. Et ensuite sur le Théâtre de l'Opera, par l'ordre de S. A. R. MADAME.
Personnages
- LA COMÉDIE FRANÇAISE
- LA COMÉDIE ITALIENNE
- L'OPÉRA, Arlequin
- LA FOIRE, Pierrot
- MEZZETIN, Suivant de la Foire
- POLICHINELLE, Suivant de la Foire
- UN GILLE, Suivant de la Foire
- UN AUTEUR TRAGIQUE, suivant de la Comédie Française
- UN ACTEUR habillé à la Romaine, suivant de la Comédie Française
- UN CRISPIN, suivant de la Comédie Française
- UN PANTALON, suivant de la Comédie Italienne
- UN SCAPIN, suivant de la Comédie Italienne
SCÈNE PREMIÈRE.
Le théâtre représente la Salle de L'Opéra Comique.
LA FOIRE, seule
Holà, Danseurs, Chanteurs de Vaudevilles.
AIR 87. Din, dan, don.
Peuples à mes ordres soumis, Histrions forains mes amis, Venez, tous ; Accourez, troupe comique, Vite assemblez-vous. De votre lyrique Rendez tous les théâtres jaloux.Quoi, personne n'accourt à ma voix ! N'entendez-vous pas votre, maîtresse qui vous appelle ? Songez-vous ; que c'est aujourd'hui le premier jour de mes spectacles d'été ? Holà donc, Mezzetin, Olivette, Docteur , Polichinelle.
AIR 44. J'entends déjà le bruit des armes.
Répondez donc à mon attente, Mes enfants, venez, il est temps, Déjà le Marchand se tourmente, Sa voix appelle les chalands ; Et l'obligeant Massy présente Du tabac aux honnêtes gens.Massy : célèbre limonadier. [NdA]
SCÈNE II. La Foire, Mezzetin.
MEZZETIN, riant
Ha, ha, ha, ha, ha !
LA FOIRE
Quel sujet avez-vous de rire ?
MEZZETIN, riant encore
Ha, ha, ha, ha, ha !
LA FOIRE
Pourquoi donc ces ris immodérés ?
MEZZETIN
La Comédie Française et la Comédie Italienne...
Il continue de rire.
Ha, ha, ha, ha, ha !
LA FOIRE
Encore ? Hé bien, la Comédie Française et la Comédie Italienne ?...
MEZZETIN
Ces cieux Dames sont dans le préau. Elles veulent honorer de leur présence l'ouverture de notre théâtre. Elles viennent voir si la Foire sera bonne.
AIR 17. Menuet d'Hésione.
Elles ont vu beaucoup de monde Venir en foule dans nos jeux. Je ris de la douleur profonde Que fait paraître une des deux.LA FOIRE
C'est la Française apparemment ?
MEZZETIN
Vous l'avez dit.
AIR 2. Quand je tiens de ce jus d'Octobre.
Elle se livre à sa tristesse, Qui déconcerte son maintien : L'autre de la sienne es tmaîtresse.LA FOIRE
Oh ! C'est l'esprit Italien !
MEZZETIN
Mais les voici.
LA FOIRE
Qu'on ait soin de les bien placer. Ce sont mes supérieures, que ces Dames-là. Je ne suis que leur très humble servante. Je ne puis leur marquer trop de respect.
SCÈNE III. La Foire, Mazzerin, La Comédie Française La Comédie Italienne, Monsieur Charitides, auteur tragique.
LA COMÉDIE FRANÇAISE
Elle est appuyée d'un coté Sur la Comédie Italienne, et de l'autre sur Monsieur Charitides. Elle déclame les vers suivant dans le goût des Héroïnes du Théâtre.
N'allons pas plus avant, demeurons ma mignonne. Je ne me soutiens plus, la force m'abandonne, Mes yeux sont étonnés du monde que je vois : Pourquoi faut-il, hélas ! Qu'il ne soit pas chez moi !LA COMÉDIE ITALIENNE, quittant le bras de la Comédie Française
Oh ! Tâchez de vous soutenir toute seule... J'aI assez de peine à me soutenir moi-même.
LA COMÉDIE FRANÇAISE, à l'Auteur
Aidez-moi donc, vous, Monsieur Charitides.
MONSIEUR CHARITIDES, la repoussant
Je suis votre valet. Quand vous vous portiez bien, vous ne me regardiez pas : à présent que vous êtes malade, vous implorez mon secours : Serviteur.
LA FOIRE, à la Comédie Française
Madame,je suis ravie d'avoir l'honneur de vous voir. Permettez-moi de vous embrasser.
Elle s'avance pour l'embrasser.
LA COMÉDIE FRANÇAISE, la repoussant
Je me trouve mal.
LA COMÉDIE ITALIENNE
Et moi, tout de même.
LA FOIRE
Des fauteuils à ces Dames. Hé vite des fauteuils. Je crois qu'elles vont tomber en faiblesse.
La Foire et Mezzetin prennent les deux Comédies entre leurs bras, jusqu'à ce qu'on ait apporté des fauteuils. Les Comédies s'y mettent, et la Foire s'assied sur un Tabouret.
LA COMÉDIE FRANÇAISE
Je n'en puis plus.
LA COMÉDIE ITALIENNE
Je me meurs. Je crois que je serai obligée d'aller prendre l'air natal, ou de faite ici corps-neuf.
MEZZETIN, à la Comédie Française
Voulez-vous de l'eau de la Reine de Hongrie.
Eau de la reine de Hongrie : est une distillation qui se fait au bain de sable des fleurs de romarin mondées de leurs calices sans aucune partie de l'herbe, dans de l'esprit de vin bien rectifié. [F] [ce parfum renferme : romarin, lavande, berga, jasmin, cirse, ambre.]
LA COMÉDIE FRANÇAISE, le regardant de travers
Retire-toi, profane.
u Public, en déclamant.
Public, qui connaissez le prix de mes ouvrages Pouvez-vous accorder à ceux-ci vos suffrages.LA FOIRE
Ah ! Je vois la cause de votre défaillance ! Vous êtes fâchée de voir ici bonne compagnie, n'est-ce pas ?
À Mezzetin.
Voilà l'enclouûre. Hé, ventrebleu ! Madame, que ne faites-vous comme nous ? Mettez-vous en quatre pour plaire au public.
Enclouure : Empêchement, noeud d'une difficulté. "De l'argent, dites-vous, ah ! voilà l'enclouure", MOL. l'Étour. II, 5. [L]
LA FOIRE
Il a raison. Il semble que vous preniez plaisir à vous laisser-mourir de faim. Donnez des nouveautés.
LA COMÉDIE FRANÇAISE
La bonne drogue, que des nouveautés ! Ne fais-je pas mieux ? Je donne tous les chef-d'oeuvres de mon Théâtre,
AIR 15. Je ne suis né ni Roi, ni prince.
Mes pièces les plus excellentes, Tartuffe et les Femmes savantes , Amphitryon, le Grondeur, Et presque tous les jours l'Avare.MEZZETIN
Bon, l'on sait ces pièces par coeur.
LA COMÉDIE FRANÇAISE
Non, non , le public est bizarre.
LA COMÉDIE ITALIENNE
Effectivement, on ne sait comment ; faire pour le contenter. Il est saoul des vieilles pièces, les nouvelles le rassasient dès la première représentation.
LA FOIRE
Il est vrai que vos nouveautés passent comme des ombres.
LA COMÉDIE FRANÇAISE, levant les yeux au Ciel
Que Paris est aujourd'hui de mauvais goût !
LA FOIRE
AIR 19 : J'offre ici mon savoir faire.
Vous le trouvez raisonnable, Lorsqu'il va s'amuser chez vous ; Mais vient-il s'amuser chez nous, Son goût vous paraît détestable, Mais vient-il s'amuser chez nous, Son goût vous paraît détestable.LA COMÉDIE ITALIENNE
Sans doute. Il entend, chez nous des choses dignes de son attention : mais vos fariboles, vos fariboles...
LA FOIRE
AIR : Je ne suis né ni Roi, ni Prince.
Qu'appelez-vous des fariboles ? N'apprécions point les paroles ; Qui veut sainement en juger, Madame, trouve que les vôtres, Malgré l'idiome étranger, Ne valent pas mieux que les nôtres.Fariboles : Contes ; choses vaines qui ne méritent aucune considération. Ce mot est bas. [F]
SCÈNE IV. La Comédie Française, La Comédie Italienne, La Foire, Un Gille.
LE GILLE, à la Foire
Monsieur votre cousin , Madame.
LA FOIRE
Mon cousin !
LE GILLE
Oui, votre cousin. C'est un grand Monsieur de bonne mine, qui chante à tort et à travers tout ce qui lui vient dans l'esprit.
LA FOIRE
Ah ! C'est l'opéra : c'est ce fou-là.
LA COMÉDIE FRANÇAISE
L'Opéra ? Le traître ? C'est l'auteur de nos malheurs.
LA COMÉDIE ITALIENNE
À ce nom, je sens redoubler ma colère.
LA COMÉDIE FRANÇAISE
C'est lui, maudite Foire, qui t'a retiré du néant où je t'avais fait rentrer.
LA COMÉDIE ITALIENNE
Le voici. Je sois tentée de le mettre en pièces.
LA FOIRE
Mettre en pièces l'Opéra ! Oh ! Laisse ce soin-là à ses poètes et à ses musiciens.
SCÈNE V. La Comédie Française, la Comédie Italienne, la Foire, L'Opéra.
L'OPÉRA, vient en dansant, et en chantant
AIR 141 : Cotillon des Fêtes de Thalie.
Dans ce temps, Filles de quinze ans., Vous n'en savez pas moins que vos Mamans* Dès qu'on a quitté la lisière , On voudrait déjà... Tati, tati, tari , tata. Dans ce temps Filles de quinze ans, Vous n'en savez pas moins que vos mamans.Apercevant les Comédies.
Eh ! Bonjour, Mesdames. Vous ici ! Je croyais qu'il n'était permis qu'à moi de faufiler avec la Foire.
LA COMÉDIE FRANÇAISE, le prenant a la gorge
Il faut que je t'étrangle, Malheureux.
LA COMÉDIE ITALIENNE, se jetant sur lui
Que je te dévisage.
Dévisager : Déchirer le visage avec les ongles ou les griffes. [L]
L'OPÉRA, se débarrassant d'elles
Point d'emportement, Mesdames. Croyez-moi, vivons dans la concorde.
LES DEUX COMÉDIES, ensemble
AIR 202 : Gorgones de Persée.
Non, ce n'est que pour la colère Que nos coeurs malheureux font faits ; La concorde ne peut nous plaire, Nous y renonçons pour jamais. Non > ce n'est que pour la colère Que nos coeurs malheureux font faits.LA COMÉDIE FRANÇAISE
Vous avez beau faire, Monsieur l'Opéra, je perdrai mon ennemie.
L'OPÉRA
J'y mettrai bon ordre.
LA COMÉDIE ITALIENNE, à la Foire
Nous vous détruirons.
LA FOIRE, se moquant de ses menaces
Prrr.
LA COMÉDIE FRANÇAISE, lui mettant le poing sous le nez
Oui, nous vous abîmerons.
LA FOIRE, la repoussant
Il ne faut pas pour cela me mettre le poing sous le nez. Vos airs ne me conviennent point du tout.
LA COMÉDIE FRANÇAISE, fièrement
Je puis les avoir avec une petite créature comme vous.
LA FOIRE, en fureur d'une voix aigre
Petite Créature ! Vous n'êtes qu'une insolente.
LA COMÉDIE FRANÇAISE
Juste Ciel !
LA COMÉDIE ITALIENNE
Vous perdez le respect, ma mie.
LA FOIRE
Le respect ! Je veux que cinq cents diables m'emportent, si je ne vous applique à toutes deux mon respect sur le visage.
Elle fait l'action de cracher dans sa main.
LA COMÉDIE FRANÇAISE, outrée
Ah ! C'est trop en souffrir !...
Elle déclame.
Allons, c'est à nous deux à nous rendre justice. Que de cris de douleur la Foire retentisse. Courons chercher main-forte et d'un air furieux, Revenons saccager, tout briser dans ces lieux ; Nous n'épargnerons rien dans le désordre extrême Tout nous sera Forain, fût-ce l'Opéra même.Elle sort.
L'OPÉRA, riant
Ha, ha, ha, ha, ha !
LA COMÉDIE ITALIENNE, en s'en allant
Oui, rira bien qui rira le dernier. Vederète, vederète, Razza maledetta.
SCÈNE VI. La Foire, L'Opéra, Mezzetin.
LA FOIRE
AIR 203 : L'amour est pour le bel âge.
Quoi, chez nous on nous menace ! Souffrirons nous cette audace ? Quoi, chez nous on nous menace ! N'est-ce pas nous outrager ? .L'OPÉRA, riant
Même Air.
Au Public tâchez de plaire ; Et méprisez leur colère, Au Public tâchez de plaire ; Pouvez-vous mieux vous venger ?La Foire, L'Opéra et Mezzetin, ensemble.
L'OPÉRA
Au Public tâchez de plaire,LA FOIRE et MEZETTIN
Au Public tâchons de plaire,L'OPÉRA
Et méprisez leur colère.LA FOIRE et MEZETTIN
Et méprisons leur colère.L'OPÉRA
Au Public tâchez de plaire,LA FOIRE et MEZETTIN
Au Public tâchons de plaire,LA FOIRE et MEZETTIN
Pouvons-nous mieux nous venger.L'OPÉRA
Hoçà, Cousine. J'ai une prière à vous faire : Avancez-moi, de grâce, un quartier de ma pension.
LA FOIRE
En vérité, mou Cousin, vous êtes bien intéressé. Vous ne manquez pas d'argent.
L'OPÉRA
Pardonnez-moi. Je dépense, et je dois beaucoup.
LA FOIRE
Je vous l'enverrai demain.
L'OPÉRA
Cela suffit. Adieu, petite Mère.
Il s'en retourne comme il est venu , en chantant et dansant.
Dès qu'on a quitté la lisière, On voudrait déjà... Tati, tati, tati, tata.SCÈNE VII. La Foire, Mezzetin.
LA FOIRE
Allons, Mezzetin. Avertissez tous vos camarades : Il est temps de commencer.
AIR 113 : Préparons-nous pour la fête nouvelle.
Préparez-vous pour la fête nouvelle...SCÈNE VIII. La Foire, Mezzetin, Polichinelle, un Gille.
POLICHINELLE, l'épée à la main
Au feu ! Au feu !
AIR 59 : Aux armes, Camarades.
Aux armes, Camarades, L'Ennemi vient à nous ; Préparons-nous tous, Aux armes, Camarades ; N'allons point ici filer doux.LA FOIRE
Qu'y a-t-il donc ?
POLICHINELLE
AIR 61 : Les Trembleurs.
Nos deux fières Ennemies, De tous leurs Acteurs suivies, Viennent comme des Furies, Mes chers amis, fondre ici. Animons notre courage ; Ne cédons point l'avantage À leur envieuse rage.MEZZETIN, allant chercher son épée
Défendons-nous. Les voici.
SCENE IX. La Foire, Mezzetin, Polichinelle, un Gille, les Comédies Françaises et Italiennes avec leur suite.
LES DEUX COMÉDIES, ensemble
AIR 110 : Poursuivons jusqu'au trépas.
Détruisons tous les Forains Auteurs de notre indigence ; De nos propres mains Tuons cette engeance.Les Suivant des deux Comédies, et ceux de la Foire se battent à coups d'épée. Les derniers sont repoussés, et abandonnent le champ de bataille.
LA COMÉDIE FRANÇAISE
AIR 49 : Jardinier, ne vois-tu, pas ?
Rasons jusqu'aux fondements Ce Jeu qui nous outrage.LES DEUX COMÉDIES, ensemble
Oui ? dans nos ressentiments, Laissons-y des monuments De rage, de rage, de rage.Leurs suivants brisent les décorations.
LES DEUX COMÉDIES
AIR 204 : Parodie des Gorgones de Persée.
Ah ! Qu'il est doux pour notre rage De pouvoir faire ici tapage ! Heureuse la fureur Qui remplit ces lieux-ci d'horreur.On entend dans cet endroit, un bruit de timbales et de trompettes.
LA COMÉDIE FRANÇAISE
Quel bruit se fait entendre ? Nos ennemis auraient-ils repris courage ?
LA COMÉDIE ITALIENNE
Ils reviennent à la charge, qans doute.
SCÈNE X. Les deux Comédies, et leurs Suivants, la Foire, Suite de la Foire, L'Opéra.
LA FOIRE
AIR 8 : Je reviendrai demain au soir.
Oui, vous revoyez les Forains.Bis.
Défendez-vous,Romains. Voici notre ami l'Opéra,bis.
Qui pour nous combattra.Les Forains chargent leurs ennemis. L'Opéra se bat contre un auteur habillé à la Romaine, et le culbute. Les Comédies et leurs suivants se retirent, et les Forains demeurent vainqueurs.
SCÈNE XI ET DERNIÈRE. La Foire, Suivants de la Foire.
LA FOIRE
AIR 62 : Les Rats.
Laissons la poursuite De nos ennemis ; Il suffit qu'en fuite, Nous les ayons mis. Pour célébrer notre victoire. Venez ici, mes favoris.CHOEUR des Suivants de la Foire
Ô Alegria !LA FOIRE
Amis, chantons : Vive la Foire.
LE CHOEUR
Ô Alegria !LA FOIRE
Vive la Foire et l'Opéra.
TOUS, ensemble
Ô Alegria !Vive la Foire et l'Opéra.
Tous les Acteurs de la Foire se réunissent pour danser, le Prologue finit par là.
121 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0