Comédie en vers
Le Naufrage ou La Pompe Funèbre de Crispin
Représentée, pour la première fois, le 14 juin 1710 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- LE GOUVERNEUR, de l'île de Salamandres
- PIRACMON, habitant de l'île
- ÉLIANTE, jeune Française, amante de Licandre
- MARINE, suivante d'Éliante
- LICANDRE, gentilhomme français , amant d'Éliante
- CRISPIN, valet de Licandre
- UN INSULAIRE
- LE GRAND-PRÊTRE de l'île
- LA GRANDE-PRÊTRESSE
- GARDES et suite du gouverneur.
- SUITE du gouverneur.
- Plusieurs habitants de l'île, chantant et dansant.
NOTICE SUR DE LAFONT. [1818]
Joseph de LAFONT naquit à Paris eu 1686, et mourut à Passy le 20 mars 1725. Son père, procureur au parlement, voulait lui faire embrasser la même carrière ; mais l'école de droit lui plut moins que celle du théâtre, et s'étant lié avec le célèbre comédien Pierre Lenoir de la Thorillière, il se mit dès l'âge de vingt ans à composer des comédies. La première qu'il fit représenter fut "Danaé, ou Jupiter Crispin", petite pièce en un acte, en vers libres, mise au théâtre le 4 juillet 1707. Elle eut huit représentations. "Le Naufrage, ou ta Pompe Funèbre de Crispin", comédie en un acte, en vers, suivie d'un divertissement, donnée pour la première fois le 17 juin 1710, eut treize représentations. On la donne encore de temps en temps.
"L'Amour vengé", comédie en un acte, en vers, parut pour la première fois le 14 octobre 1712, et fut représentée dix-sept fois de suite avec le plus grand succès. Sa dernière reprise est du 7 février 1722.
La dernière pièce donnée par de Lafont au Théâtre Français, est sa petite comédie en un acte, en vers, intitulée "les Trois Frères Rivaux". Cet ouvrage passe pour le meilleur de son auteur : joué pour la première fois le 4 février 17133, il est resté au théâtre.
À compter de ce moment, de Lafont n'a plus travaillé que pour l'Académie royale de musique et pour l'Opéra comique.
Le théâtre représente une île sauvage. On y voit quelques habitations dans des rochers et escarpés ; dans l'enfoncement on découvre la mer dont le rivage est couvert de débris de vaisseaux.
SCÈNE I. Éliante, Marise.
MARINE
Vous avez beau compter, depuis notre naufrage, Depuis que nous restons chez ce peuple sauvage, Vous ne trouverez pas plus de huit jours.ÉLIANTE
Eh bien ! Après huit jours entiers je n'espère plus rien...À part.
Oui. Licandre a péri, malheureuse Éliante ! Et tu peux vivre encore !MARINE
Oui, la chose est touchante... Mais vous vivez, enfin... Dieu bénisse les jours De celui qui sitôt nous a prêté secours !...À part.
Il en est bien payé puisque je suis sa femme ; Son bonheur a suivi de près sa grandeur d'âme...À Eliante, en la voyant en pleurs.
Ce pauvre Piracmon !... Mais, quoi ! Toujours pleurer ? Il n'est pas temps encor de vous désespérer ; La mort de votre amant n'est pas encor certaine : Il peut s'être sauvé dans quelque île prochaine.MARINE
D'accord.ÉLIANTE
Je n'en puis plus douter, mon cher Licandre est mort. De mon père en courroux évitant la poursuite, Lorsque dans un lieu sûr il croit m'avoir conduite, Il faut que près du port il se trouve un écueil, Que de ce tendre amant la mer soit le cercueil ; Et, moi, que je me sauve en cette terre affreuse, Où, suivant du pays la loi trop rigoureuse., On me force aussitôt à choisir un époux !MARINE
J'ai trouvé cette loi moins terrible que vous. L'époux qu'on m'a donné n'est point trop haïssable ; Quoique né dans cette île, il est assez bon diable.ÉLIANTE
Que je trouve cruels les peuples de ces lieux ! Quoi ! Tous les étrangers qui se sauvent chez eux, Ou de force ou de gré, d'abord on les marie ! Que les lois de cette île ont de bizarrerie ! Hélas !MARINE
Comment ! De quoi vous plaignez-vous ? Crispin A feint, pour les tromper, de vous donner la main ; Ces barbares ont cru qu'il vous prenait pour femme.ÉLIANTE
J'ai peine la-dessus à rassurer mon âme. S'ils savent tôt ou tard, que pour les abuser, Un malheureux valet a feint de m'épouser, Voulant me réserver pour épouse à son maître...MARINE, l'interrompant
Comment diantre jamais pourront-ils le connaître ? Ils croient très fermement que Crispin a sur vous Les droits d'un véritable et légitime époux, Que l'hymen est parfait. Où pourront-ils apprendre Que vous vous réservez en secret à Licandre ? Madame, là-dessus n'ayez aucune peur. Crispin passe auprès d'eux pour un fort gros seigneur. La dépense qu'il fait...MARINE
Voyant notre vaisseau près de faire naufrage, Parmi les pleurs, les cris, il ne perd point courage : Il va du capitaine enlever le trésor. Se saisit d'un coffret rempli d'espèces d'or ; Puis, se jetant en mer, crie à perte d'haleine : « À moi, messieurs, à moi ! Sauvez le capitaine. » Ceux qui venaient du bord secourir le vaisseau S'en vont droit à Crispin, le retirent de l'eau, Et le vrai capitaine, ainsi que tout son monde, S'est vu dans ce moment enseveli sous l'onde... Mais vous me faites là répéter un récit Que Crispin vous a fait dix fois, à ce qu'il dit ; Et lorsque Piracmon nous sauvait dans sa barque, Vous-même avez pu voir...ÉLIANTE, l'interrompant
Est-ce que l'on remarque ?...MARINE, l'interrompant, à son tour, en voyant paraître Crispin
C'est bien dit... Mais voilà Crispin.SCÈNE II. Crispin, Éliante, Marine.
MARINE, à Crispin
Bonjour, Crispin.CRISPIN, avec embarras
Je suis chagrin... joyeux... j'appréhende... et j'espère... L'amour et le respect... par un effet contraire... Ainsi que la douleur... le plaisir... dans mon coeur...À Éliante.
Enfin, voici le fait... Monsieur le gouverneur, Instruit, par quelques gens, que notre mariage N'était pas consommé... « Quel est ce badinage ? A-t-il dit fièrement. Se moque-t-on de moi ? Ainsi ces étrangers méprisent notre loi ! Qu'on leur dise, à tous deux, qu'il y va de la vie, Si ce soir... »ÉLIANTE, l'interrompant
Ah ! Mourons...CRISPIN, l'interrompant, à son tour
Je n'en ai point d'envie.ÉLIANTE
Comment ?...CRISPIN, l'interrompant
Suivons plutôt l'ordre du gouverneur.MARINE, montrant Éliante
Quoi ! Son honneur, Crispin...CRISPIN, l'interrompant
Les flots l'ont englouti... N'y pensons plus.ÉLIANTE
Quoi ! Traître !..CRISPIN, l'interrompant
Est-ce ma faute, à moi, si mon maître a péri, Si vous m'avez prié d'être votre mari Pour ne pas épouser un de ces insulaires, Qui, ma foi ! N'aurait pas cherché tant de mystères, Et si le gouverneur veut qu'étant votre époux ... Est-ce ma faute, à moi ?CRISPIN, l'interrompant
Je ne suis rien.CRISPIN, l'interrompant
On dit qu'il est fort bon : que faut-il davantage ? Le grand-prêtre a formé cette belle union... Il ne nous reste plus que la conclusion.CRISPIN
Oui, mais le gouverneur me donne de la crainte. Il est sévère en diable !... Et, d'ailleurs, certain feu... Pour vos appas me presse... un peu plus fort que jeu... Je vous aime, Ëliante,... et le ciel me foudroie Si cette passion ne fait toute ma joie !... Et votre amant, mon maître, a bien fait de périr... Je meurs d'amour pour vous et vous m'allez guérir.ÉLIANTE, l'interrompant et voulant le chasser
Ôte-toi de mes yeux.CRISPIN, faisant quelques pas pour sortir
Je vais au gouverneur Qui saura soutenir ses lois avec vigueur. Il m'entendra lui dire, en parlant de son île, Qu'il ne tient pas à moi qu'elle ne soit fertile.MARINE, à Éliante
Madame, quel discours ! Avez-vous entendu L'exécrable dessein que le traître a conçu ?...À Crispin.
Impudent !SCÈNE III. Éliante, Marine.
MARINE
Le fripon ! Je vois bien que lui-même a fait la trahison ; Que si le gouverneur est instruit du mystère, C'est par lui.ÉLIANTE, à part
Malheureuse ! Hélas ! Que vais-je faire ?...À Marine.
Que ferais-tu, Marine, en cette occasion ?MARINE
Voyant paraître Piracmon.
Je ne sais... Mais voici mon mari, Piracmon... S'il pouvait nous servir !ÉLIANTE
Quoi ! Marine, déjà ?...MARINE, l'interrompant
Bon ! Dès les premiers jours.SCÈNE IV. Piracmon, Éliante, Marine.
MARINE, à Piracmon
Mon mari, nous avons besoin de ton secours. Crispin fait l'insolent. Il prétend que madame, Qui, comme je t'ai dit, a feint d'être sa femme...PIRACMON, l'interrompant
Oui, je sais le mystère.MARINE
Eh bien ! Ce faux mari Prétend, en se flattant que Licandre a péri, D'un véritable époux avoir le privilège.PIRACMON
Voyez-vous le pendard !PIRACMON, rêvant
Attendez... justement... J'entrevois un moyen Qui pourrait réussir. Faisons-lui peur.MARINE
Eh bien ?ÉLIANTE, à Piracmon
Mais en lui faisant peur, qu'espérez-vous ?PIRACMON
J'espère L'intimider, madame ; et de telle manière. Qu'il se mordra tantôt les doigts d'avoir voulu Entreprendre avec vous ce qui vous a déplu. Mais secondez-moi bien.PIRACMON
Oh ! Doucement ; Nous n'en viendrons pas là. Suivez-moi seulement... Oui, madame, je veux que, dans cette journée, Le gouverneur, cassant ce honteux hyménée, Trouve un homme en Crispin trop indigne de vous, Et trop lâche, en un mot, pour être votre époux. Je vous aurai bientôt appris tout votre rôle...Voyant paraître le gouverneur avec sa suite et Crispin.
Voici le gouverneur, suivi de notre drôle... Eh vite ! Éloignons-nous ; qu'il ne nous voie ici.Éliante, Marine et Piracmon s'éloignent.
SCÈNE V. Le Gouverneur, Crispin, Gardes et suite du Gouverneur.
CRISPIN, au Gouverneur
Seigneur, je ne mens point, et la chose est ainsi.LE GOUVERNEUR
Comment donc ! À nos lois faire une telle injure ! Je vous rendrai justice, et je vous en assure.CRISPIN
Vous me ferez plaisir.LE GOUVERNEUR
Vous êtes son époux : Elle doit se soumettre et n'obéir qu'à vous. Qu'est-ce qui lui flait donc haïr votre personne ? D'où viennent ses dégoûts ?CRISPIN
Moi, c'est ce qui m'étonne.CRISPIN
Non, par ma foi ! Bien loin de se faire prier Une fille qu'on est longtemps à marier, Fort souvent se marie elle-même.LE GOUVERNEUR
Votre femme voudrait faire de même ici ?SCÈNE VI. Piracmon, La Gouverneur, Crispin, gardes et suite du Gouverneur.
CRISPIN, l'interrompant
Eh bien ! Qu'est-ce ? Qu'a-t-elle ?PIRACMON, au gouverneur
La pauvre femme, hélas ! a termine son sort : Elle vient, à nos yeux, de se donner la mort ; Et, pour se dégager de ce triste hyménée, Elle a pris un breuvage et s'est empoisonnée, S'affranchissant ainsi d'une odieuse loi.CRISPIN, au gouverneur
Ma foi ! Tant pis pour elle. Est-ce ma faute, à moi ?LE GOUVERNEUR
Non, vraiment.CRISPIN
Mais voyez quel vilain caractère ! Je fais tout ce qu'on peut au monde pour lui plaire ; Je recule huit jours son plaisir et le mien, Et puis madame meurt !... Fi ! Cela n'est pas bien.CRISPIN
Préférer le trépas à l'honneur de ma couche ! Jeune, comme je suis, le teint frais, l'oeil charmant... Monsieur le gouverneur m'en faisait compliment... Ma figure a charmé plusieurs belles en France : Je les ai vu pour moi venir eu abondance. En voyant mon minois transporté de plaisir, Filles, femmes, chacune avait même désir. D'un seul geste, .d'un mot, à la cour, à la ville, J'en ai, foi de Crispin ! Enchanté plus de mille.LE GOUVERNEUR
Je suis ravi pour vous de ce petit malheur.LE GOUVERNEUR
Ah ! Seigneur, vous allez acquérir ; une gloire Qui doit éterniser votre illustre mémoire.CRISPIN
Comment ?CRISPIN
Comment donc ?CRISPIN
Oui, vraiment.CRISPIN, riant
Rions donc... Mais au moins, que je sache pourquoi ?LE GOUVERNEUR, à un garde de sa suite
Qu'on nous apporte ici le livre de la loi.Le garde s'éloigne un moment.
SCÈNE VII. Le Gouverneur, Crispin, Piracmon, Gardes et suite du Gouverneur.
CRISPIN, au gouverneur
Sans ce livre, en deux mots, dites, qu'ordonne-t-elle ? Faut-il que je reprenne une femme nouvelle ?LE GOUVERNEUR
Par le livre à l'instant vous allez être instruit.Voyant, revenir le garde qui s'était éloigné.
On l'apporte.SCÈNE VIII. Le Gardes, Le Gopuverneur, Crispin, Piracmon, Gardes et suite du Gouverneur.
LE GOUVERNEUR, à Crispin, en lui montrant le livre de la loi, que le garde lui présente
Lisez. C'est l'article dix-huitCRISPIN, prenant le livre, d'un air content, et lisant
« Quand le mari meurt, ou la femme, On allume de grands bûchers, Et le survivant doit se jeter dans la flamme, En montrant une grandeur d'âme Qui ne s étonne pas de semblables dangers, Et c'est un grand honneur pour tous les étrangers. »CRISPIN, au gouverneur, après avoir lu
C'est donc la le sujet qui doit faire ma joie ?LE GOUVERNEUR
Bénissez, bénissez le ciel qui vous l'envoie.CRISPIN
Moi, je le bénirais d'un pareil traitement ? Je dois plutôt songer à m'enfuir promptement... Moi, me laisser brûler ?... Ah ! Maudits insulaires ! Plus cruels, mille fois, que turcs et que corsaires ! De vous brûler ainsi vous êtes de vrais fous, Et je ne reste pas un quart d'heure chez vous... Adieu.Il jette loin de lui le livre de la loi, et veut s'enfuir.
LE GOUVERNEUR aux gardes
Holà ! Gardes... Quelqu'un ; qu'on l'arrête. Main forte !Des gardes saisissent Crispin et l'arrêtent.
CRISPIN, au gouverneur
Quoi ! C'est donc tout de bon ?PIRACMON, à Crispin
Croyez-m'en, avalez doucement la pilule. Périssez sans montrer de crainte ridicule : Car, enfin, il le faut, ou de force, ou de gré.CRISPIN, à part, et en pleurant
Malheureux que je suis ! Où me suis-je fourré ?LE GOUVERNEUR
Quoi ! Vous pleurez ?CRISPIN
Hélas !PIRACMON, à Crispin
Songez a votre gloire,LE GOUVERNEUR
Que diront nos neveux ?CRISPIN
Tout ce qu'il leur plaira.LE GOUVERNEUR
Jetez-vous, en héros, vous-même, dans la flamme.CRISPIN
Mais, messieurs, Éliante était-elle ma femme ? Notre hymen n'était pas seulement ébauché : Est-ce à moi, s'il vous plaît, d'en porter le péché ?LE GOUVERNEUR
Tout cela n'y fait rien, il faut mourir.CRISPIN, à part
J'enrage ! Ah ! Que n'ai-je conclu mon chien de mariage ! Si j'avais cru sitôt terminer mon destin, Avant que de mourir j'aurais fait un Crispin,CRISPIN, à part, et en pleurant
Ah ! Quelle tyrannie !PIRACMON
Premièrement il faut ne point verser de pleurs. On vous entourera de guirlandes de fleurs. Au son des instruments on viendra vous conduire Jusqu'au pied du bûcher.CRISPIN, à part
Juste ciel ! Quel martyre !PIRACMON
Quand vous serez monté tout au hant du bûcher, À côté d'Éliante on doit vous attacher. Vous n'aurez jamais vu tant de réjouissances. Le peuple autour de vous viendra former des danses. Nos chants élèveront votre nom jusqu'aux cieux. Vous-même, j'en suis sûr, vous serez tout joyeux. Vous serez enchanté de notre symphonie. Enfin, pour terminer cette cérémonie Par les quatre côtés, quatre flambeaux ardents Mettront le feu sous vous ; puis, quand il sera temps ; On ira recueillir vos cendres dans une urne ; Et votre nom...Le voyant dans la plus grande consternation.
Mais, quoi ! Vous voilà taciturne ?LE GOUVERNEUR, à Crispin
Marchez.CRISPIN, à Piracmon
Mais d'un instant ne peut-on reculer ?PIRACMON
Non, seigneur. Tout à l'heure on prétend vous brûler. ; Nous n'avons pas besoin qu'un bûcher se prépare : Il en est de tout prêts.CRISPIN, à part
Précaution barbare !PIRACMON
Oui, dans tous les marchés, de toutes les façons, On en trouve, qu'on roule au-devant des maisons. À quatre pas d'ici j'en sais un magnifique.LE GOUVERNEUR
Eh ! Cela fait honneur.CRISPIN, se jetant à ses pieds
Ayez pitié de moi, monsieur le gouverneur.LE GOUVERNEUR
Peut-on être attaché de la sorte à la vie ?CRISPIN
C'est mon faible.LE GOUVERNEUR
Fi donc ! Quelle badinerie !LE GOUVERNEUR
Nous croyons qu'on renaît aussitôt de sa cendre ;LE GOUVERNEUR, l'interrompant
Coeur bas !... Ah ! C'est trop faire injure à notre loi...À Piracmon.
Vous, Piracmon...PIRACMON, l'interrompant
Seigneur.LE GOUVERNEUR
Ayez soin de la fête. Que la cérémonie en un instant soit prête... Puis-je compter sur vous ?PIRACMON
Seigneur, tout ira bien.LE GOUVERNEUR, aux gardes, en montrant Crispin
Gardes... conduisez-le...À Piracmon.
Surtout, n'oubliez rien Pour rendre la musique et la danse célèbre.CRISPIN, à part
Ciel ! On va me donner un opéra funèbre !... Ah ! Le maudit pays !... Ah ! La maudite loi !CRISPIN, à part
Je vais me préparer à périr dans la flamme... Allons, c'est fait de moi... Dieu veuille avoir mon âme !Il s'éloigne avec Piracmon et quelques-uns des gardes du gouverneur, qui l'emmènent.
SCÈNE IX. Le Gouverneur, Gardes, Suite.
LE GOUVERNEUR à part
L'insensé ne voit pas la gloire de son sort : Il a le coeur si bas que de craindre la mort ! Puisse le ciel sur lui répandre ses lumières, Et lui donner aussi les forces nécessaires Pour pouvoir surmonter cette vaine frayeur !...Voyant paraître un insulaire, qui vient a lui.
Mais, quelqu'un vient à moi.SCÈNE X. Un Insulaire, La Gouverneur, Gardes, Suite.
LE GOUVERNEUR, à l'insulaire
Que me veut-on ?SCÈNE XI. Licandre, Le Gouverneur, Gardes, Suite.
LICANDRE, au gouverneur
Seigneur, je suis un étranger ; Sans secours, sans espoir, dons un pressant danger, Triste jouet des vents, échappé du naufrage, Et dans l'île voisine entraîné par l'orage ; Je viens du gouverneur, qui me renvoie ici, Vous apporter, seigneur, le billet que voici.Il lui présente une lettre.
LE GOUVERNEUR, prenant la lettre
Donnez. Je vous promets que, quoi qu'il me demande, Je ferai tout pour lui. Voyons ce qu'il me mande.Il ouvre la lettre et la lit haut.
« Le gentilhomme que je vous envoie a été jeté par la tempête dans mon île. Son nom est Licandre ; et il a fait naufrage depuis peu avec une personne, nommée Éliante, dont il était éperdument amoureux. Si, par hasard, vous aviez des nouvelles de cette aimable personne, vous rachèteriez la vie à son amant en la lui faisant retrouver. Informez-vous-en, je vous prie. Il n'est point impossible que l'orage l'ait jetée dans votre port. Donnez-y vos soins ; j'en aurai une éternelle reconnaissance. BRISAPH, gouverneur de l'île de Santoriada. »
LE GOUVERNEUR, après avoir lu
Oui, je puis contenter vos désirs curieux ; Je puis vous informer d'Éliante.LICANDRE
Ah ! grands dieux ! Quoi ! Je pourrais ici revoir celle que j'aime ? Que mon coeur est content ! Que ma joie est extrême ! Montrez-la moi, de grâce ! Achevez mon bonheur.LICANDRE
Elle est morte ?LE GOUVERNEUR
Je connais la grandeur du coup que je vous porte ; Mais, enfin, puisqu'il faut sans feinte vous parler, Elle, avec son mari, nous allons la brûler.LICANDRE
Ah ! Que m'apprenez-vous ? Elle était mariée ?...À part.
Cruelle ! Ma tendresse est-elle ainsi payée ?... Hélas !LE GOUVERNEUR
Mais, cependant, il faut vous dire tout. L'hymen n'a pas été terminé jusqu'au bout. L'époux, du moins, le dit : même je le présume, Et, suivant du pays la louable coutume, Nous brûlons les époux sur des bûchers ardents.LICANDRE
Permettez qu'avec eux je me jette dedans. Vous voyez bien qu'après cette perte funeste, La mort est désormais le seul bien qui me reste : Et ce sera pour moi le bonheur le plus doux.LE GOUVERNEUR
Le mari ne prend pas la chose comme vous ? Un sort si glorieux l'alarme et l'épouvante.LICANDRE, à part
Que j'éprouve, grands dieux ! La fortune inconstante ! En trouvant ce que j'aime on m'apprend en ces lieux Que la mort m'a ravi ce trésor précieux.LE GOUVERNEUR
Je vous plains.SCÈNE XII. Un Insulaire, Le Gouverneur, Licandre, Gardes, Suite.
L'INSULAIRE, au gouverneur
Tout est prêt pour la cérémonie ; Le bûcher, les flambeaux, le deuil, la symphonie. Le mari, cependant, ne se peut consoler.LICANDRE, à part
Je succombe... À ces mots je me sens accabler. Une vapeur secrète, en mes sens répandue, Me ravit tout_à_coup l'usage de la vue.Il reste sans connaissance.
LE GOUVERNEUR, à l'insulaire, en montrant Licandre
Il tombe évanoui... Qu'on l'ôte de ces lieux ; Il ne faut point offrir ce spectacle à ses yeux ; Sa trop vive douleur l'interromprait peut-être...Voyant paraître de loin le cortège qui arrive.
Le deuil s'approche... Allons au-devant du grand-prêtre.L'insulaire et l'un des gardes du gouverneur emportent Licandre dans un lieu éloigné, et le gouverneur va au-devant du cortège avec, ses gardes et sa suite.
SCÈNE XIII. Marine, Piracmon.
PIRACMON
Oui, c'est dans cet endroitMARINE
Où va le gouverneur ?PIRACMON
Que veux-tu dire ?PIRACMON
Sans doute.MARINE
Et cependant ici Monsieur le gouverneur ne l'entend pas ainsi. Le grand-prêtre, d'abord, mettra le feu lui-même ; Et que deviendrons nous avec ton stratagème ? Par ton ordre Éliante est au haut du bûcher.PIRACMON, l'interrompant
Il est plus scrupuleux encor que le grand-prêtre : Il ne badine point sur cet article-là.MARINE
Si le feu...PIRACMON, l'interrompant
Laisse-moi conduire tout cela. De ce qu'elle doit faire Éliante est instruite.PIRACMON
Tu verras, dans la suite... Si le drôle en revient, je veux que, de longtemps,Entendant le bruit des instruments.
Il n'ait dessein... Mais, chut... j'entends les instruments...Il regarde du coté par où vient le cortège, et le voit approcher.
La victime paraît, couverte de guirlandes... Viens-t'en, et joignons-nous à ces joyeuses bandes.Il va se réunir, avec Marine, aux insulaires de l'un et de l'autre sexes qui accompagnent le cortège.
SCÈNE XIV. Le Grand-Prêtre, La Grande-Prêtresse, Le Gouverneur, Éliante, sur le bûcher, Crispin, Piracmon, Marine, Gardes et Suite du Gouverneur, Troupe d'Iinsulaires, de l'un et de l'autre sexes, chantant, dansant, jouant de plusieurs instruments ,et portant des flambeaux allumés.
Le fond s'ouvre et laisse voir le bûcher sur lequel Éliante est placée, vêtue d'une mante couverte de fleurs. Ce bûcher est élevé au pied d'un mausolée galant, où l'Amour est représenté portant le portrait de Crispin. Le grand-prêtre, la grande-prêtresse , le gouverneur, ses gardes, sa suite, et une troupe d'insulaires, de l'un et de l'autre sexes, parmi lesquels Piracmon et Marine se sont mêlés, et qui portent tous des flambeaux allumés, conduisent Crispin, en cérémonie, au pied du bûcher, au son des instruments, et avec l'appareil le plus galant et le plus gracieux.
CRISPIN, à part, et pleurant
« Pleurez, pleurez, mes yeux, et fondez-vous en eau ; La moitié de Crispin mettra l'autre au tombeau : Mais je plains beaucoup moins, dans ce malheur funeste, La moitié que je perds que celle qui me reste... » Je dois être brûlé tout vif... Ô sort affreux !... Mon maître, quoique mort, est, ma foi, plus heureux.Ces quatre vers sont parodiés du premier couplet de Chimène, dans la troisième scène du troisième acte de la tragédie du Cid, de Pierre Corneille.
LE GRAND-PRÊTRE et LA GRANDE-PRÊTRESSE chantant ensemble
Crispin, il faut braver le sort. Par lui ta femme t'est ravie : Rejoins-la par un noble effort. Pour elle tu brûlais, brûlais, pendant sa vie, Brûle, brûle, avec elle, après sa mort,LA GRANDE-PRÊTRESSE chantant seule, à Crispin
D'un long veuvage on n'a point l'amertume En suivant sa femme au tombeau. De ce pays bénissez la coutume : Brûlez, brûlez d'un feu nouveau. Ici quand l'Hymen éteint son flambeau, L'Amour aussitôt le rallume.MARINE, chantant, seule, montrant Crispin
Crispin, en mourant dans la flamme, Doit se louer de son bonheur. Il va jouir de l'honneur D'être brûlé pour sa femme. Est-il une plus belle mort ? Chantons, dansons, et célébrons son sort.CHOEUR D'INSULAIRES, de l'un et de l'autre sexes, montrant Crispin
Chantons, dansons, et célébrons son sort.LA GRANDE-PRÊTRESSE, chantant seule, montrant Crispin
Dans ses yeux sa joie est bien peinte. Qu'il est content ! Qu'il est heureux ! Nous l'allons voir dans les feux, Sans qu'il pousse aucune plainte. Est-il une plus belle mort ? Chantons, dansons, et célébrons son sort,MARINE, chantant seule, montrant Crispin
Maris, de lui venez apprendre À suivre une femme au tombeau ; Et de ce phénix nouveau Venez chercher de la cendre. Est-il une plus belle mort ? Chantons, dansons, et célébrons son sort.CHOEUR DES INSULAIRES, de l'un et de l'autre sexes, montrant Crispin
Chantons, dansons, et célébrons son sort.CRISPIN, à part
Ô ciel ! Vit-on jamais une rigueur pareille ? Ils viennent me corner leur musique à l'oreille, Célébrer mon bonheur, rire, danser, sauter !...À tous ceux qui formait le cortège.
Je vous conseille encor de me faire chanter.SCÈNE XV. Licandre, La Grand-Prêtre, La Grande-Prêtresse, Le Gouverneur, Éliante sur le bûcher ; Marine, Crispin, Piracmon, Gardes et suite du Gouveneur, Troupe d'insulaires de l'un et de l'autre sexes.
LICANDRE, à quelques gardes, qui veulent l'empêcher d'approcher
Ne me retenez plus Dans ma douleur mortelle, Je veux voir Éliante, et brûler avec elle. L'époux n'aura pas seul ce funeste plaisir.CRISPIN à part, et sans reconnaître d'abord Licandre
Vous pouvez là-dessus suivre votre désir.LICANDRE, à part, en reconnaissant Crispin
Que vois-je ? Juste ciel ! Ma surprise est extrême... Je ne me trompe point... Oui, vraiment, c'est lui-même.À Crispin.
C'est Crispin !... Toi, maraud ! Cet époux fortuné, Qui m'as ravi l'objet qui m'était destiné !CRISPIN, reconnaissant Licandre
Eh quoi ! Monsieur, c'est vous ?...À part.
Ô ciel, je te rends grâce...À Licandre.
Vous venez à propos pour prendre ici ma place...À tous ceux qui forment le cortège, en leur montrant Licandre.
Messieurs, au moins, voilà le véritable époux.LE GOUVERNEUR
Nous n'en connaissons point ici d'autre que vous.CRISPIN, montrant Licandre
Pour lui faire plaisir, j'ai feint ce mariage.LE GOUVERNEUR
Que de discours !... Allons, sans tarder davantage, Montez sur le bûcher.Des gardes prennent Crispin et veulent le jeter dans le bûcher.
CRISPIN
Que l'on attende un peu.LE GOUVERNEUR
Non, non, point de délai.CRISPIN
Je vais crier au feu.LICANDRE, à part, en s'approchant du bûcher et regardant Éliante
Ô ciel ! Que de beautés vont se réduire en cendre !...Voulant monter sur le bûcher.
Je ne la quitte point.ÉLIANTE, l'entendant sur le bûcher, et se relevant
Ah ! Licandre, Licandre !CRISPIN, à part, avec surprise
Miracle !LICANDRE, à part, également étonné
Juste ciel !LE GRAND-PRÊTRE, au gouverneur, avec sévérité
Que vois-je ici paraître ? Avez-vous prétendu vous moquer du grand-prêtre, Monsieur le gouverneur ?ÉLIANTE, en descendant du bûcher
Pardonnez à l'amour, Qui nous a fait tenter cet innocent détour, Qui, pour me réserver toute entière à Licandre, M'a fait, blessant vos lois, un peu trop entreprendre. Il était mon époux.LE GRAND-PRÊTRE
Votre époux ? Eh ! Pourquoi Ne me pas confier un tel secret, à moi ? Je n'aurais pas permis ce second hyménée, Ou j'en aurais, du moins, retardé la journée Mais, puisqu'il est ainsi, je vous rends cet époux ; Aussi bien le second est indigne de vous. De mon autorité je romps ce mariage, Et vous rends à présent au noeud qui vous engage...Au gouverneur.
N'est-ce pas votre avis, monsieur le gouverneur ?LE GOUVERNEUR
Oui, sans doute ;LE GRAND-PRÊTRE, à Licandre et à Éliante
Ainsi donc, vivez heureux.CRISPIN, à part
Voyez-vous la malice et la friponnerie !LE GOUVERNEUR
Taisez-vous, lâche !...À Licandre et à Êliante.
Et vous, trop généreux époux ! Dans mon île goûtez les plaisirs les pins doux. Ce mépris de la mort mérite trop la vie ; Qu'à tous deux de longtemps elle ne soit ravie : J'en fais tous mes souhaits.ÉLIANTE
Seigneur, que de bontés !LE GOUVERNEUR
Je n'en puis tant avoir que vous en méritez...Et regardant Crispin.
Pour le seigneur Crispin...LICANDRE, l'interrompant
C'est mon valet.LE GOUVERNEUR, à Crispin
Quoi ! Traître ! Me tromper, me jouer, en trahissant ton maître ?...À Licandre.
Il faut qu'il soit puni.CRISPIN
Pardonnez-moi, seigneur : Je ne le suis que trop d'avoir eu tant de peur ; J'ai souffert diablement, et vous pouvez m'en croire.LE GOUVERNEUR, à Licandre et à Éliante
Avec plus de loisir j'apprendrai votre histoire ; Marine et Piracmon sauront m'en informer. Heureux amants, toujours puissiez-vous vous aimer !...Aux insulaires de l'un et de l'autre sexes.
Vous autres, par vos chants, prenez part à leur joie, Qu'à les bien réjouir chacun de vous s'emploie ;À Crispin.
Et, selon notre loi, nous ferons, dès demain. Pour surcroît de plaisir, les noces de Crispin.CRISPIN
Soit ; mais je ne veux point terminer cette affaire Que par un bon contrat et par devant notaire La dame ne s'oblige, en mourant devant moi, Que je ne serai point sujet à votre loi.Les insulaires des deux sexes forment des danses.
LE GRAND-PRÊTRE, chantant seul, à Licandre, à Éliante et à Crispin
Étrangers, qui trouvez ridicule Qu'ici l'on brûle Le survivant avec le mort, Vous avez tort. Ce tourment, qui paraît terrible, Fut inventé parmi nous Pour rendre une femme sensible À la mort de son époux.Les insulaires, des deux sexes, reprennent leurs danses.
LA GRANDE-PRÊTRESSE, chantant seule, à Licandre, à Éliante et à Crispin
Si vous voulez, malgré l'orage, Voguer encore en ce beau jour, Que ce soit sur la mer d'Amour : Il est beau d'y faire naufrage. L'Amour en quittant le rivage Promet toujours un heureux sort Avec lui, jusque dans le port, Il est beau de faire naufrage.CRISPIN, chantant seul, au parterre
Messieurs, notre nouvel ouvrage Peut couler à fond aujourd'hui ; Mais, en lui prêtant votre appui, Vous le sauverez du naufrage.473 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0