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Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers

Les Trois Freres Rivaux

Joseph de La Font· créée en 1710· 608 vers· 8 personnages

Représentée, pour la première fois, le 4 février 1710 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • MONSIEUR PHILIDOR, bourgeois de Paris
  • MADAME PHILIDOR, son épouse
  • ANGÉLIQUE, leur fille
  • LE MARQUIS LISIMON, frère, et capitaine dans le régiment de la Reine
  • LE COMTE LISIMON, frère, et capitaine dans le régiment de la Reine
  • LE CHEVALIER LISIMON, frère, et capitaine dans le régiment de la Reine
  • MERLIN, valet de Monsieur et de madame Philidor
  • LA RONCE, commissionnaire de Merlin
PRÉFACE

Cette comédie doit sa naissance à une conversation que j'eus cet hiver avec un de mes amis (Pierre Le Noir de La Thorilliere, célèbre comédien pour l'emploi des valets) qui a beaucoup d'esprit et d'érudition. La première idée qu'il eut sur ce sujet m'en fit venir une infinité d'autres, que j'ai mises en action, ainsi qu'on le pourra voir. Le succès de cette pièce m'a fait d'autant plus de plaisir que je n'avais osé m'en flatter. Mille circonstances attachées à la saison où elle a été donnée semblAient concourir pour l'étouffer dans son commencement ; mais par bonheur mon sujet s'est trouvé si nouveau et si théâtral, que j'ai surmonté tous les obstacles qui s'élevaient contre moi. Un sujet, quand il est un peu traité, est seul capable de faire réussir une pièce : aussi ai-je obligation à mon ami de m'en avoir donné la première idée. IL est inutile de répondre aux objections que l'on m'a faites. J'ai diverti avec assez de noblesse tous les honnêtes gens : c'était l'unique but que je m'étais proposé.

Dédicace

À MONSIEUR LE MARQUIS DE COURCILLON, GOUVERNEUR DE LA PROVINCE DE TOURAINE.

Allez, soyez obéissante, Partez, Muse. Quoique vos vers Soient des présents peu dignes d'être offerts, Il faut être reconnaissante. Allez les consacrer au vaillant COURCILLON : Que son illustre renommée, Que l'éclat de son rang, la grandeur de son nom, Que l'intrépidité qu'il fit voir dans l'armée, Jointe au goût qu'il fait voir pour l'érudition, Vous frappe d'admiration ! De quelque noble ardeur qu'on ait l'âme enflammée, Peu de gens sont connus de Mars et d'Apollon. Muse, offrez-lui donc votre ouvrage, Et qu'un respectueux hommage Vous fasse mériter l'honneur de ses regards. Est il pour vous une plus belle gloire Que de suivre un mortel qui sait de toutes parts Se tracer un chemin au temple de mémoire ? DE LAFONT.

SCÈNE PREMIERE.

MERLIN, tirant trois bourses de sa poche, l'une après l'autre

Trois objets ravissants, trois bourses pleines d'or ! Qu'un valet est heureux chez monsieur Philidor ! Tel qui veut épouser Angélique sa fille Vient à moi pour avoir accès dans la famille. J'en ai novissime produit trois, tour-à-tour, Qui veulent par l'hymen couronner leur amour. Le premier a déjà tiré l'aveu du père, Le second a tiré parole de la mère, Le dernier de la fille a tiré l'agrément ; Et moi de tous les trois j'ai tiré de l'argent. Le premier est, je crois, Marquis, le second Comte, Et l'autre Chevalier... Justement, c'est mon compte : Capitaines tous trois, tous trois du même nom, Et tous trois introduits par moi dans la maison. Mon manège est plaisant ! Je suce les trois frères ; Mais, ma foi ! Le cadet fait le mieux ses affaires. Comme il paye assez bien, et qu'il paraît foncé, À la fille d'abord je l'ai droit adressé : Aussi je le sers mieux que ne ferait personne. Mon coeur officieux est à qui plus lui donne. Le bon de tout ceci c'est que, sans le savoir, Épris du même objet, tous trois pensent l'avoir ; Car j'ai conduit ma barque avec tant de sagesse Que chacun d'eux de l'autre ignore la maîtresse. Peste ! Pour un mari la fille est un trésor ; Car son père au Palais a gagné des monts d'or. Elle, elle a pour la robe une invincible haine, Et veut absolument un époux capitaine...

Il remet les trois bourses dans sacoche.

Mais je vois justement le plus jeune des trois. Il marche doucement, et vient en tapinois : C'est quelque rendez-vous qui dans ce lieu l'appelle. Je ne me trompe point, car j'aperçois la belle Qui sort de son côté pour le même sujet.

SCÈNE II. Le Chevalier, Angelique, Merlin.

ANGÉLIQUE, ironiquement

Merlin fait des portraits !

MERLIN

Moi, rien.

LE CHEVALIER, à part

Ah ciel ! Je suis perdu !

ANGÉLIQUE, à part

Quel cruel contre-temps !

ANGÉLIQUE, au Chevalier, en s'en allant

Revenez dans une heure : allez ; n'y manquez pas.

Elle rentre dans l'intérieur de la maison et le Chevalier sort.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Le Marquis, entrant par un côté du théâtre, Le Comte, entrant par l'autre, Merlin.

MERLIN, à part

Peste ! Ils vont s'éclaircir : ce n'est pas là mon compte.

Merlin fait plusieurs révérences au Comte.

LE COMTE, en colère

Quoi ! Morbleu ! ...

LE MARQUIS

Oh ! Morbleu !... Tais-toi donc ! Peste soit du butor !

Au Comte.

Je viens ici mandé par Monsieur Philidor.

Tirant une lettre de sa poche.

Voilà ce qu'il m'écrit ; car j'ai l'aveu du père.

Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]

LE MARQUIS, lisant

« À Monsieur_le_Marquis Lisimon, capitaine dans le régiment de la Reine.

Faites-moi l'honneur, Monsieur_le_Marquis, de vous trouver tantôt chez moi. Je parlerai de vous à ma femme et à ma fille, et je ne doute pas que vous ne leur plaisiez fort. Ne paraissez pas d'abord dans la maison : promenez-vous, en m'attendant, dans les allées de mon jardin. Je les y conduirai l'une et l'autre, et ce sera là que se fera la première entrevue. »

COMTE, tirant de sa poche la lettre de madame Philidor, et lisant

« À monsieur le comte Lisimon, capitaine dans le régiment de la Reine.

C'est aujourd'hui, Monsieur_le_Comte, que je dois parler de vous à ma fille et à mon mari. Je vous attends. Nous finirons ce jour même, si vous souhaitez. Comptez sur ma parole. Trouvez-vous seulement dans mon jardin, et m'y attendez. J'aurai soin de m'y rendre avec mon mari et ma fille qui, comme je l'espère, seront charmés l'un et l'autre de l'honneur de votre alliance. »

MERLIN, bas, au Marquis

D'honneur, je l'ignorais.

LE COMTE

De vous.

LE COMTE

Et moi, j'y vais aussi.

Le Marquis et le Comte sortent.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Monsieur Philidor, Merlin.

MONSIEUR PHILIDOR

Sans doute.

MONSIEUR PHILIDOR

En es-tu bien certain ?

MONSIEUR PHILIDOR

C'est un esprit du diable.

MONSIEUR PHILIDOR

Moi, je dis toujours oui.

MONSIEUR PHILIDOR

J'en serai réjoui.

SCÈNE VII. Monsieur Philidor, Madame Philidor, Merlin.

SCÈNE VIII. Monsieur Philidor, Madame Philidor.

MADAME PHILIDOR, brusquement

Eh bien ! Mon cher époux ?

MONSIEUR PHILIDOR, sur le même ton

Eh bien ! Ma chère femme ?

MONSIEUR PHILIDOR

Non pas avec excès.

MONSIEUR PHILIDOR

Et par quelle raison ?

MONSIEUR PHILIDOR

Oui.

MADAME PHILIDOR

De quel régiment ?

MONSIEUR PHILIDOR

De celui de la Reine.

MADAME PHILIDOR

Tout de bon ?

MONSIEUR PHILIDOR

Tout de bon.

MONSIEUR PHILIDOR

Comment ! Lisimon ?

MADAME PHILIDOR

Je le sais bien.

MONSIEUR PHILIDOR

Comment ?

MONSIEUR PHILIDOR

Assez beau de visage ?

MONSIEUR PHILIDOR

Capitaine ?

MADAME PHILIDOR

Oui, vous dis-je.

MADAME PHILIDOR

En doutez-vous ?

SCÈNE IX. Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique.

MONSIEUR PHILIDOR

Comment donc ?

ANGÉLIQUE

Oui, mon père.

MONSIEUR PHILIDOR

Et qu'est-il ?

MADAME PHILIDOR

Le plaisant tour !

SCÈNE X. Le Comte, Le Marquis, paraissant en même temps, Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique.

MONSIEUR PHILIDOR, en voyant le Marquis

Justement le voici.

MADAME PHILIDOR, prenant le Comte par la main

Tenez, c'est celui-là.

MONSIEUR PHILIDOR, prenant aussi le Marquis par la main

Non, non, c'est celui-ci.

MADAME PHILIDOR, au Comte

Monsieur, n'êtes-vous pas Lisimon ?

LE COMTE

Oui, Madame.

MADAME PHILIDOR, à Monsieur Philidor

Là, Monsieur mon mari, n'avais-je pas raison ?

LE MARQUIS

Oui, Monsieur.

MONSIEUR PHILIDOR, au Marquis

Capitaine ?

LE MARQUIS

Oui, monsieur.

MADAME PHILIDOR, au Comte

Et vous ?

MONSIEUR PHILIDOR, à Angélique

Angélique !

ANGÉLIQUE

Mon père.

ANGÉLIQUE

Non.

MADAME PHILIDOR

C'est le mien ?

ANGÉLIQUE

Ni le vôtre.

LE COMTE, à Madame Philidor

Ah ! Madame !...

SCÈNE XI. LE CHEVALIER, Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique, Le Marquis, Le Comte.

ANGÉLIQUE, à Monsieur Philidor

Eh ! Le voici lui-même.

MONSIEUR PHILIDOR

Eh, qui donc ?

ANGÉLIQUE

Lisimon.

MONSIEUR PHILIDOR, regardant le Chevalier

Qui ? Celui que je vois ?...

À part.

Je ne sais où j'en suis.

MADAME PHILIDOR, à part

Ni moi.

LE MARQUIS, en voyant le Chevalier

Ni moi.

LE COMTE, en voyant le Chevalier

Ni moi.

TOUS TROIS ENSEMBLE

C'est moi, monsieur.

MONSIEUR PHILIDOR

Le fripon !

MONSIEUR PHILIDOR

Oh ! Le vous la tiendrai.

MONSIEUR PHILIDOR

C'est ce qu'il faudra voir.

MADAME PHILIDOR, voyant entrer la Ronce

Mais que veut ce valet ?

SCÈNE XII. Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique, Le Marquis, Le Comte, Le Chevalier, La Ronce.

LA RONCE, à Madame Philidor

Madame, on m'a chargé de vous rendre un billet.

Madame Philidor prend la lettre.

MONSIEUR PHILIDOR, à Madame Philidor

Encore un Lisimon ?

MADAME PHILIDOR, à la Ronce qui sort

Attendez donc réponse...

À part.

Mais il s'en va...

SCÈNE XIII. Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique, Le Marquis, Le Comte, Le Chevalier.

MADAME PHILIDOR, à part, ouvrant la lettre

Voyons un peu ce qu'il m'annonce... Le benêt ! Il apporte un billet au hasard ; Il devait bien nous dire au moins de quelle part...

Examinant la lettre.

Je ne reconnais point du tout celte écriture Et je vois qu'on a même omis la signature.

Elle lit.

« Ayant appris, Madame, que les deux aînés des trois Lisimon aspiraient au bonheur d'entrer dans votre famille, j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous avertir que le Marquis est si fort adonné au jeu, et le Comte aux femmes, qu'ils rendront une épouse éternellement malheureuse. Vous savez, Madame, que ce sont là les deux vices ordinaires de presque tous les gens de guerre ; ainsi prenez garde à ce que vous ferez. »

Au Marquis et au Comte, après avoir lu.

Quoi ! Messieurs, vous aimez les femmes et le jeu ? Vraiment, vous pourriez bien ruiner ma fille en peu.

LE MARQUIS, à Monsieur Philidor

Monsieur, à ma conduite on ne rend pas justice.

SCÈNE XIV. Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique, Le Marquis, Le Comte, Le Chevalier, Merlin.

LE CHEVALIER, à Merlin

Faquin ! Te voilà donc ?

SCÈNE XV. Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique, Le Chevalier, Merlin.

608 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0