Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers
Les Trois Freres Rivaux
Représentée, pour la première fois, le 4 février 1710 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- MONSIEUR PHILIDOR, bourgeois de Paris
- MADAME PHILIDOR, son épouse
- ANGÉLIQUE, leur fille
- LE MARQUIS LISIMON, frère, et capitaine dans le régiment de la Reine
- LE COMTE LISIMON, frère, et capitaine dans le régiment de la Reine
- LE CHEVALIER LISIMON, frère, et capitaine dans le régiment de la Reine
- MERLIN, valet de Monsieur et de madame Philidor
- LA RONCE, commissionnaire de Merlin
PRÉFACE
Cette comédie doit sa naissance à une conversation que j'eus cet hiver avec un de mes amis (Pierre Le Noir de La Thorilliere, célèbre comédien pour l'emploi des valets) qui a beaucoup d'esprit et d'érudition. La première idée qu'il eut sur ce sujet m'en fit venir une infinité d'autres, que j'ai mises en action, ainsi qu'on le pourra voir. Le succès de cette pièce m'a fait d'autant plus de plaisir que je n'avais osé m'en flatter. Mille circonstances attachées à la saison où elle a été donnée semblAient concourir pour l'étouffer dans son commencement ; mais par bonheur mon sujet s'est trouvé si nouveau et si théâtral, que j'ai surmonté tous les obstacles qui s'élevaient contre moi. Un sujet, quand il est un peu traité, est seul capable de faire réussir une pièce : aussi ai-je obligation à mon ami de m'en avoir donné la première idée. IL est inutile de répondre aux objections que l'on m'a faites. J'ai diverti avec assez de noblesse tous les honnêtes gens : c'était l'unique but que je m'étais proposé.
Dédicace
À MONSIEUR LE MARQUIS DE COURCILLON, GOUVERNEUR DE LA PROVINCE DE TOURAINE.
Allez, soyez obéissante, Partez, Muse. Quoique vos vers Soient des présents peu dignes d'être offerts, Il faut être reconnaissante. Allez les consacrer au vaillant COURCILLON : Que son illustre renommée, Que l'éclat de son rang, la grandeur de son nom, Que l'intrépidité qu'il fit voir dans l'armée, Jointe au goût qu'il fait voir pour l'érudition, Vous frappe d'admiration ! De quelque noble ardeur qu'on ait l'âme enflammée, Peu de gens sont connus de Mars et d'Apollon. Muse, offrez-lui donc votre ouvrage, Et qu'un respectueux hommage Vous fasse mériter l'honneur de ses regards. Est il pour vous une plus belle gloire Que de suivre un mortel qui sait de toutes parts Se tracer un chemin au temple de mémoire ? DE LAFONT.SCÈNE PREMIERE.
MERLIN, tirant trois bourses de sa poche, l'une après l'autre
Trois objets ravissants, trois bourses pleines d'or ! Qu'un valet est heureux chez monsieur Philidor ! Tel qui veut épouser Angélique sa fille Vient à moi pour avoir accès dans la famille. J'en ai novissime produit trois, tour-à-tour, Qui veulent par l'hymen couronner leur amour. Le premier a déjà tiré l'aveu du père, Le second a tiré parole de la mère, Le dernier de la fille a tiré l'agrément ; Et moi de tous les trois j'ai tiré de l'argent. Le premier est, je crois, Marquis, le second Comte, Et l'autre Chevalier... Justement, c'est mon compte : Capitaines tous trois, tous trois du même nom, Et tous trois introduits par moi dans la maison. Mon manège est plaisant ! Je suce les trois frères ; Mais, ma foi ! Le cadet fait le mieux ses affaires. Comme il paye assez bien, et qu'il paraît foncé, À la fille d'abord je l'ai droit adressé : Aussi je le sers mieux que ne ferait personne. Mon coeur officieux est à qui plus lui donne. Le bon de tout ceci c'est que, sans le savoir, Épris du même objet, tous trois pensent l'avoir ; Car j'ai conduit ma barque avec tant de sagesse Que chacun d'eux de l'autre ignore la maîtresse. Peste ! Pour un mari la fille est un trésor ; Car son père au Palais a gagné des monts d'or. Elle, elle a pour la robe une invincible haine, Et veut absolument un époux capitaine...Il remet les trois bourses dans sacoche.
Mais je vois justement le plus jeune des trois. Il marche doucement, et vient en tapinois : C'est quelque rendez-vous qui dans ce lieu l'appelle. Je ne me trompe point, car j'aperçois la belle Qui sort de son côté pour le même sujet.SCÈNE II. Le Chevalier, Angelique, Merlin.
MERLIN
Eh bien ! Qu'est-ce ? Approchez ; Merlin est du secret : Vous le savez ; je suis tout propre aux confidences.Le Chevalier et Angélique se saluent.
Eh ! Mon_Dieu, laissez là toutes vos révérences.LE CHEVALIER
Madame, quel bonheur de vous entretenir ! Mon sort avec le vôtre est-il prêt à s'unir ? Puis-je espérer bientôt par un doux hyménée Voir ma félicité justement couronnée ? Parlez, belle Angélique.ANGÉLIQUE
Espérez, Lisimon, Et sachez de mon coeur quelle est l'intention. Si mon hymen vous plaît, je veux vous satisfaire, Et j'y vais disposer et mon père et ma mère. Dans la robe ils voulaient me choisir un parti ; Mais c'est à quoi mon coeur n'a jamais consenti : Ils voudront bien enfin, ou je suis fort trompée, Pour seconder mes voeux prendre un gendre d'épée.MERLIN
Oui, madame a raison, ces messieurs du palais, Avec leur air gris-brun, sont des maris si laids ! C'est une nation impolie et grossière. Mais vive un capitaine ! À sa mine guerrière, À ses discours polis, à son air conquérant, La beauté la plus fière en peu de jours se rend. Pour moi, si j'étais fille, et que j'eusse des charmes, Ce serait à Monsieur que je rendrais les armes.LE CHEVALIER, ironiquement
Vraiment, Monsieur Merlin, vous êtes obligeant !MERLIN, à part
Eh ! là, là ; je t'en vais donner pour ton argent.LE CHEVALIER, à Angélique
Franchement, les robins, enfoncés dans l'étude, En abordant le sexe ont l'accueil un peu rude.MERLIN
Plaisant époux, ma foi ! Qu'un époux à rabat ! Car qu'est-ce, dites-moi, que Damon l'avocat ? Un fat, un ignorant balayant la grand'salle, Qui par sa vanité croit que rien ne l'égale ; Qui de papiers tout blancs a soin d'emplir son sac ; Qui décide de tout et ab hoc et ab hac ; Qui s'écoute parler, qui s'applaudit lui-même, Pindarisant ses mots avec un soin extrême ; Qui dans les entretiens tranche du bel esprit, Qui rit tout le premier des sottises qu'il dit ; Qui respecte lui seul sa mine de poupée, Le malin est en robe et le soir en épée ; Étourdi, dissipé, grand parleur ; en un mot Qui partout fait l'habile, et partout n'est qu'un sot.ANGÉLIQUE, ironiquement
Merlin fait des portraits !MERLIN
Oh ! C'est mon fort, Madame. Vive, vive un guerrier pour une jeune femme ! Et vous serez heureux l'un et l'autre à jamais Si l'hymen aujourd'hui peut remplir vos souhaits.ANGÉLIQUE
Tu trembles ! Pourquoi donc ?LE CHEVALIER
De grâce, explique-toi.MERLIN, à part
J'en vais encor tirer de l'argent, sur ma foi !ANGÉLIQUE
Que dis-tu là ?MERLIN
Moi, rien.ANGÉLIQUE
Ah ! Tire-nous de peine.ANGÉLIQUE
Eh bien, Merlin ?MERLIN
Eh bien ! Votre père aujourd'hui Veut vous voir pleinement satisfaite de lui ; Sur certain capitaine il a jeté la vue, Et vous allez dans peu, Madame, être pourvue.LE CHEVALIER, à part
Ah ciel ! Je suis perdu !ANGÉLIQUE, à part
Quel cruel contre-temps !LE CHEVALIER
Que ferai-je ? Ah ! Merlin, voilà ma bourse, prends. II faut jouer ici quelque tour de ta tête.LE CHEVALIER
Pour réussir en tout lu n'as qu'à dire un mot.MERLIN, prenant l'argent
Hélas ! il est bien vrai, je ne suis pas trop sot.LE CHEVALIER
C'est toi qui dans ces lieux voulus bien m'introduire ; Par toi j'obtins le coeur pour qui le mien soupire : Achevé mon bonheur ; car dans cette maison Je sais que de tout temps tu fus le factoton.MERLIN
Allez, je rends l'argent si dans cette journée Je ne vous conduis pas tout droit à l'hyménée. Je saurai bien lever toute difficulté... Mais que madame agisse aussi de son côté.ANGÉLIQUE, au Chevalier
Ne vous chagrinez point, Lisimon ; je vais faire Tout ce que je pourrai pour engager mon père.MERLIN, au Chevalier
Sinon, je saurai bien vous sortir d'embarras.ANGÉLIQUE, au Chevalier, en s'en allant
Revenez dans une heure : allez ; n'y manquez pas.Elle rentre dans l'intérieur de la maison et le Chevalier sort.
SCÈNE III.
MERLIN, regardant la dernière bourse qu'il a reçue
Voilà donc de l'argent encor que je raccroche ? Je fais un magasin de bourses dans ma poche... Je ne crois pas qu'au monde il soit d'agioteur, De notaire, de Juif, même de procureur, Qui porte aux louis d'or une plus tendre estime. Tirer à droite, à gauche, est ma grande maxime. Tout va bien jusqu'ici... Mais si les deux aînés En ce lieu, par malheur, se trouvent nez à nez ?... L'un a l'aveu du père, et l'autre de la mère ; Chacun d'eux a caché son amour à son frère : S'ils rencontrent ici leur cadet Lisimon, Et s'ils savent enfin que je suis un fripon, Que j'ai tiré des trois avec effronterie, Ils ne manqueront pas de me prendre à partie : Ils voudront s'expliquer... Que faire en ce cas-là ? Un peu d'effronterie ajustera cela... Mais je vois les aînés... Ah !... Juste ciel ! Je tremble... Qu'ils vont être ébahis de se trouver ensemble ! Restons... Puisque je viens de prendre mon parti, Morbleu ! Je n'en veux pas avoir le démenti.SCÈNE IV. Le Marquis, entrant par un côté du théâtre, Le Comte, entrant par l'autre, Merlin.
LE MARQUIS, dans le fond, à part
C'est ici la maison de mon futur beau-père : Je viens pour terminer avec lui notre affaire.LE COMTE, dans le fond, se croyant seul aussi
Madame Philidor, qui connaît mon amour, Doit me donner sa fille et conclure en ce jour.LE MARQUIS, à part
Monsieur Philidor croit que je suis fils unique ; C'est pour cela qu'il veut me donner Angélique.LE MARQUIS, à part
Le nom de Lisimon peut honorer sa fille.LE COMTE, à part
Mon nom seul peut me faire entrer dans sa famille.MERLIN, à part, sur le devant de la scène
Ma foi ! C'est un honneur qu'aucun des deux n'aura, Ou Merlin à la peine aujourd'hui crèvera !LE MARQUIS
Mais j'aperçois Merlin.LE COMTE
C'est Merlin ; c'est lui-même.LE MARQUIS, à part
Ô ciel ! Que vois-je encor ? Ma surprise est extrême... Est-ce une illusion ? Le Comte dans ces lieux !LE COMTE, à part, apercevant aussi le Marquis
Quel homme en cet instant se présente à mes yeux ?... C'est vous, Marquis, je crois ?LE MARQUIS
Comment ! C'est donc vous, Comte ?MERLIN, à part
Peste ! Ils vont s'éclaircir : ce n'est pas là mon compte.Merlin fait plusieurs révérences au Comte.
LE COMTE
Bonjour, Merlin, bonjour...À part.
Je ne sais où j'en suis ; Mais je veux être instruit de ce point, si je puis...Au Marquis.
Que faites-vous ici ? Quelle est cette aventure ?LE MARQUIS
Mais de vous bien plutôt que faut-il que j'augure ? Vous n'êtes pas ici sans dessein sûrement ?LE COMTE
Tais-toi, Merlin, tais-toi...Au Marquis.
S'il faut que je m'explique ; Je viens en ce logis pour l'hymen d'Angélique.LE COMTE, en colère
Quoi ! Morbleu ! ...MERLIN
Paix, messieurs... Respectez la maison... Quoi donc ! Prétendez-vous faire ainsi des querelles ? Messieurs les officiers, dites-moi des nouvelles.LE MARQUIS
Oh ! Morbleu !... Tais-toi donc ! Peste soit du butor !Au Comte.
Je viens ici mandé par Monsieur Philidor.Tirant une lettre de sa poche.
Voilà ce qu'il m'écrit ; car j'ai l'aveu du père.Butor : Gros oiseau, espèce de héron fainéant et poltron. On dit figurément d'un homme stupide et maladroit que c'est un butor. [F]
LE MARQUIS, lisant
« À Monsieur_le_Marquis Lisimon, capitaine dans le régiment de la Reine.
Faites-moi l'honneur, Monsieur_le_Marquis, de vous trouver tantôt chez moi. Je parlerai de vous à ma femme et à ma fille, et je ne doute pas que vous ne leur plaisiez fort. Ne paraissez pas d'abord dans la maison : promenez-vous, en m'attendant, dans les allées de mon jardin. Je les y conduirai l'une et l'autre, et ce sera là que se fera la première entrevue. »
COMTE, tirant de sa poche la lettre de madame Philidor, et lisant
« À monsieur le comte Lisimon, capitaine dans le régiment de la Reine.
C'est aujourd'hui, Monsieur_le_Comte, que je dois parler de vous à ma fille et à mon mari. Je vous attends. Nous finirons ce jour même, si vous souhaitez. Comptez sur ma parole. Trouvez-vous seulement dans mon jardin, et m'y attendez. J'aurai soin de m'y rendre avec mon mari et ma fille qui, comme je l'espère, seront charmés l'un et l'autre de l'honneur de votre alliance. »
LE MARQUIS
Ciel ! Que me dites-vous ?LE COMTE
Que venez-vous m'apprendre ?LE MARQUIS, bas
Merlin, écoute un mot, tirons-nous à l'écart.MERLIN, bas, au Marquis
D'honneur, je l'ignorais.LE MARQUIS, bas
Sais-tu que c'est mon frère ?MERLIN, faisant l'étonné
Votre frère, Monsieur ?... Ah ! Que m'apprenez-vous ! Eh ! Qui diable a donc pu l'introduire chez nous ?LE MARQUIS
Moi, je te le demande.MERLIN
Ah ! Monsieur, je vous jure Que j'en lave mes mains. Voyez, quelle aventure ! Mais la fille est pour vous : j'en ferais bien serment... Je m'en vais lui parler... Laissez-nous un moment...LE COMTE, bas, à Merlin
Vraiment, Monsieur Merlin, j'ai sujet de me plaindre.MERLIN
De qui, Monsieur ?LE COMTE
De vous.LE COMTE, bas
Et vous en agissez certainement fort mal : Vous deviez m'avertir que j'avais un rival. Je vous avais payé, je pense, en galant homme ?MERLIN, bas
Moi, je n'en savais rien, ou la foudre m'assomme ! Mais vous vous alarmez, je ne vois pas pourquoi : Angélique est pour vous, vous dis-je, croyez-moi...Haut.
Embrassez-vous, messieurs, sans causer de désordre.SCÈNE V.
MERLIN, riant
J'en suis quitte à la fin, mais ce n'est pas sans peine. Respirons un moment et reprenons haleine. Un autre se serait vingt fois déconcerté ; Mais dans le monde il faut surtout être effronté. L'effronterie en France est un vice à la mode : Rien de plus nécessaire, et rien déplus commode. Un parfait effronté ne doit rougir de rien ; Et c'est là le grand art pour amasser du bien. Les hommes de nos jours ont toute honte bue, Et de quelque côté que je tourne la vue Je ne vois d'indigents que les sots vertueux. II faut un front d'airain pour devenir heureux... Taisons-nous, j'aperçois mon bonhomme de maître ; Entêté du Marquis autant qu'on le peut être, Il prétend lui donner Angélique aujourd'hui ; Mais j'empêcherai bien qu'elle ne soit pour lui.SCÈNE VI. Monsieur Philidor, Merlin.
MONSIEUR PHILIDOR
Ah ! Te voilà, Merlin ?MONSIEUR PHILIDOR
Va, je te rends justice : Tu m'as toujours paru la perle des valets. Je sais que contre tous tu prends mes intérêts, Même contre ma femme.MERLIN
Elle est insupportable.MONSIEUR PHILIDOR
Sans doute.MONSIEUR PHILIDOR
Fi ! Ma femme est une bête. Je viens pour lui parler de mon gendre futur, Du Marquis, Lisimon ; mais, Merlin, je suis sûr, Pour peu que nous voulions insister sur le nôtre, Qu'aussitôt elle va m'en proposer un autre. Oh ! Je la connais bien !MERLIN
Moi, je n'en doute pas. Votre femme, Monsieur, a l'esprit haut et bas : Elle veut ignorer que celle loi si belle, Qui fait l'homme le maître, est la loi naturelle. Sa complaisance va comme un flux et reflux : Vous croyez la tenir ; vous ne la tenez plus. Pour sa tête, oh ! Ma foi ! C'est tout comme la lune, Qui tantôt paraît claire et tantôt paraît brune. Quand vous lui parlez blanc, elle vous répond noir, Et dites-lui bonjour, elle vous dit bonsoir.MONSIEUR PHILIDOR
Oh parbleu ! Nous verrons ; j'ai fait choix de mon gendre : Le Marquis Lisimon en ce lieu doit se rendre. Je prétends que ma femme avec lui file doux, Et que ma fille en fasse aujourd'hui son époux. Mais n'est-il point venu ?MONSIEUR PHILIDOR
En es-tu bien certain ?MONSIEUR PHILIDOR
Parbleu ! Merlin, je suis ravi de le savoir. Je veux tout au plutôt en parler à ma femme ; Va-t'en me la chercher.MERLIN
Mais si la bonne dame, Quand vous lui parlerez du marquis Lisimon, Avait un gendre en poche aussi de sa façon ?MONSIEUR PHILIDOR
Oh ! vraiment, c'est de quoi je la crois fort capable.MERLIN
C'est un esprit malin.MONSIEUR PHILIDOR
C'est un esprit du diable.MERLIN
Elle dit toujours non.MONSIEUR PHILIDOR
Moi, je dis toujours oui.MERLIN
Elle se fâchera.MONSIEUR PHILIDOR
J'en serai réjoui.MONSIEUR PHILIDOR, en colère
Oh ! Va, va, laisse faire !... Comment donc ! N'est-ce pas une fort bonne affaire ? Le Marquis Lisimon est joli cavalier. Ma fille pour époux voulait un officier ; Tous les gens du Palais lui causaient la migraine. Pour lui faire plaisir je prends un Capitaine. Je suis sûr qu'à ma fille aussitôt il plaira ; Et puis ma femme après de quelque autre voudra ! Corbleu ! Nous allons voir ! Fais ce que je désire ; Va, cours, dis-lui que j'ai quelque chose à lui dire.MONSIEUR PHILIDOR
Je veux lui parler seul ; Merlin, éloigne-toi.SCÈNE VII. Monsieur Philidor, Madame Philidor, Merlin.
MERLIN, bas, à madame Philidor
Le comte Lisimon, votre prétendu gendre, Est dans votre jardin, Madame, à vous attendre.MADAME PHILIDOR
Je viens à ce sujet parler à mon époux. Je te suis obligée Adieu, va, laisse-nous.Merlin sort.
SCÈNE VIII. Monsieur Philidor, Madame Philidor.
MONSIEUR PHILIDOR, à part
Voyons, sachons un peu tout ce qu'elle a dans l'âme.MADAME PHILIDOR, brusquement
Eh bien ! Mon cher époux ?MONSIEUR PHILIDOR, sur le même ton
Eh bien ! Ma chère femme ?MADAME PHILIDOR
Pour vous entretenir vous me voyez ici.MONSIEUR PHILIDOR
Pour le même sujet vous m'y voyez aussi.MADAME PHILIDOR
Au moins je vous demande un peu de complaisance.MONSIEUR PHILIDOR
Soit, mais je veux aussi de la condescendance.MADAME PHILIDOR
N'en ai-je pas toujours ?MONSIEUR PHILIDOR
Non pas avec excès.MADAME PHILIDOR
N'allez-vous pas déjà m'intenter un procès ? C'est vous qui commencez toujours à faire rage.MONSIEUR PHILIDOR
Ma foi ! Vous êtes, vous, un vrai trouble ménage... Mais brisons là-dessus. Nous venons nous parler ; Tâchons de commencer par ne point quereller. Notre fille Angélique à présent est nubile. Vous savez qu'en maris elle est fort difficile : J'ai voulu lui donner plusieurs gens du Palais ; Ils sont trop attachés, dit-elle, à leurs procès. Bref, elle a pour la robe une mortelle haine ; Et j'ai fait choix pour elle enfin d'un Capitaine ; C'est...Nubile : Qui est devenu apte au mariage, en parlant des filles. [L]
MADAME PHILIDOR
Je vous interromps tout d'abord sur ce point ; Sa mère à cet hymen ne consentira point.MONSIEUR PHILIDOR
Eh bien ! N'avais-je pas bien dit ? Ventrebleu ! Peste soit de votre chien d'esprit !MADAME PHILIDOR
Mais, Monsieur mon mari, d'un ton plus bas, pour cause.MADAME PHILIDOR
Oh ! Je veux la raison. L'époux que je lui donne est un joli garçon, Même il est capitaine.MADAME PHILIDOR
Et par où, s'il vous plaît ?MADAME PHILIDOR
Je prétends qu'Angélique à moi seule obéisse.MONSIEUR PHILIDOR
Selon ma volonté j'entends, moi, qu'elle agisse.MONSIEUR PHILIDOR
Et par quelle raison ?MADAME PHILIDOR
C'est que je suis sa mère.MONSIEUR PHILIDOR
Et moi donc, s'il vous plaît, ne suis-je pas son père ?MADAME PHILIDOR
Et quand vous le seriez ? Voyez, belle raison !MONSIEUR PHILIDOR
Je m'en moque ; j'aurai pour gendre Lisimon.MADAME PHILIDOR
Lisimon, dites-vous ? Lisimon, capitaine ?MONSIEUR PHILIDOR
Oui.MADAME PHILIDOR
De quel régiment ?MONSIEUR PHILIDOR
De celui de la Reine.MADAME PHILIDOR
Tout de bon ?MONSIEUR PHILIDOR
Tout de bon.MONSIEUR PHILIDOR
D'où vient donc tout-à-coup un excès de tendresse Que l'on pardonnerait à peine à sa maîtresse ?MONSIEUR PHILIDOR
Comment ! Lisimon ?MADAME PHILIDOR
Oui, c'est lui ; Et puisque nous voulons tous deux le même gendre, À votre volonté je suis prête à me rendre.MONSIEUR PHILIDOR
Voyez le grand effort !... Mais je suis tout troublé. Quoi ! Monsieur Lisimon vous a déjà parlé ?MADAME PHILIDOR
Oh ! Vraiment, j'ai fait plus ; ma parole est donnée De finir de ma fille avec lui l'hyménée.MONSIEUR PHILIDOR
De moi sur cet article il a parole aussi : Je vous dirai bien plus, Lisimon est ici.MADAME PHILIDOR
Je le sais bien.MONSIEUR PHILIDOR
Comment ?MADAME PHILIDOR
Je le sais bien, vous dìs-je.MADAME PHILIDOR
Sur mon billet il s'est rendu dans le jardin : II a reçu, vous dis-je, un billet de ma main, Par lequel en deux mots je lui mande et propose De venir au jardin pour terminer la chose.MONSIEUR PHILIDOR, riant
Je vous en livre autant. Le cas est singulier ! Je n'ai jamais rien vu de plus particulier ! Ne nous trompons-nous point ? C'est peut-être un autre homme : Est-ce bien Lisimon ?MADAME PHILIDOR
C'est ainsi qu'on le nomme.MONSIEUR PHILIDOR
Un garçon fort bien fait ?MADAME PHILIDOR
Oui, vraiment, fait au tour.MONSIEUR PHILIDOR
Assez beau de visage ?MADAME PHILIDOR
Ah ! Beau comme le jour !MONSIEUR PHILIDOR
Capitaine ?MADAME PHILIDOR
Oui, vous dis-je.MONSIEUR PHILIDOR
Ah ! Ma foi ! C'est lui-même.MADAME PHILIDOR
En doutez-vous ?MONSIEUR PHILIDOR
Moi ? Non... Mais c'est un vrai problème.MADAME PHILIDOR
Nous allions quereller ; car nos plus grands débats Viennent faute souvent de ne s'entendre pas.MONSIEUR PHILIDOR
Eh ! La chose à présent n'est pas encor bien claire.MADAME PHILIDOR
Il faut à notre fille apprendre ce mystère. Puisqu'elle hait si fort tous les gens du palais, Lisimon pleinement doit remplir ses souhaits.MONSIEUR PHILIDOR
Sans doute, et je prétends que l'affaire se fasse.SCÈNE IX. Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique.
MONSIEUR PHILIDOR
Comment donc ?MONSIEUR PHILIDOR
En voici bien d'un autre ! Eh ! Que veux-tu donc dire ?MADAME PHILIDOR
Mais,vraiment,son discours commence à m'interdire.ANGÉLIQUE, à Monsieur Philidor
Vous voulez, dit Merlin, tous deux me marier ; Et je viens tout exprès ici pour vous prier De ne me point forcer au noeud du mariage.MADAME PHILIDOR
Ah ! Le cas est nouveau qu'une fille à votre âge Ait pour l'état de femme une si grande horreur ! Des filles de Paris c'est l'unique fureur, Et leur esprit serait attaqué de folie S'il leur fallait rester filles toute leur vie.ANGÉLIQUE
Mais mon dessein n'est pas de rester fille... Hélas ! Un jeune cavalier m'a trouvé des appas ; Et je viens vous prier de renoncer au vôtre, Et de m'en accorder en même temps un autre.MONSIEUR PHILIDOR
Je ne m'attendais pas à ce petit détour. Or çà, Mademoiselle, en dépit de l'amour, À votre mère, à moi, j'entends qu'on obéisse.MONSIEUR PHILIDOR
Ceci n'est pas mauvais ! Quoi ! Quand un coup du sort Met votre mère et moi parfaitement d'accord, ( Ce qui n'arrive pas deux fois au plus l'année ) Vous seule vous rompez un projet d'hyménée ? Mais quel est ce mignon, ce joli jouvenceau Dont vous avez coiffé votre petit cerveau ?MADAME PHILIDOR
Je le gagerais bien, c'est quelque petit-maître.MONSIEUR PHILIDOR
Mais enfin quel homme est-ce ? Est-ce un homme de nom ?MONSIEUR PHILIDOR
Lisimon, dis-tu pas ? Quoi ! C'est chose certaine ?ANGÉLIQUE
Oui, mon père.MONSIEUR PHILIDOR
Et qu'est-il ?ANGÉLIQUE
Mais il est capitaine Au régiment, dit-on, de la Reine... Pourquoi Paraissez-vous surpris ? Vous riez.ANGÉLIQUE
Quoi ! Vous aussi, ma mère ?MADAME PHILIDOR
Le plaisant tour !ANGÉLIQUE
De grâce, expliquez ce mystère.ANGÉLIQUE
Ah ! Que m'apprenez-vous ?MONSIEUR PHILIDOR
Parbleu ! De Lisimon j'admire la sagesse ! Quelle discrétion ! Quelle délicatesse De prendre de nous trois en secret l'agrément ! Peste ! ce garçon-là promet infiniment !MONSIEUR PHILIDOR
Elle, Comtesse ? Non ! Elle sera Marquise, et je vous en répond : Lisimon est Marquis.MADAME PHILIDOR
Non, vraiment, il est Comte.ANGÉLIQUE
Non, il est Chevalier.MONSIEUR PHILIDOR
Eh ! Quel peste de conte ! Il est marquis, vous dis-je, et marquis très marquis ; Et tous les Lisimon le sont de père en fils.MADAME PHILIDOR
Et moi, monsieur, et moi, je soutiens le contraire.MONSIEUR PHILIDOR
Non ! Encore une fois mettons-nous en colère.MADAME PHILIDOR
Vous m'y forcez toujours ; car, tenez franchement...MONSIEUR PHILIDOR
Ne sauriez-vous parler qu'avec emportement ? Entre nous, vos discours sont pleins de pétulance.MADAME PHILIDOR
Et les vôtres, Monsieur, sont pleins d'extravagance.MONSIEUR PHILIDOR
Le compliment est doux !... Mais faut-il nous fâcher ? C'est une bagatelle... envoyons-le chercher. N'est-il pas au jardin ?MADAME PHILIDOR
Sans doute il y doit être. Nous n'avons qu'à parler, il va bientôt paraître...Voyant le Comte qui vient.
Mais je le vois venir.SCÈNE X. Le Comte, Le Marquis, paraissant en même temps, Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique.
MONSIEUR PHILIDOR, en voyant le Marquis
Justement le voici.MADAME PHILIDOR, prenant le Comte par la main
Tenez, c'est celui-là.MONSIEUR PHILIDOR, prenant aussi le Marquis par la main
Non, non, c'est celui-ci.MADAME PHILIDOR
C'est celui-là, vous dis-je.MONSIEUR PHILIDOR
Eh ! Mon_Dieu, non, ma femme.MADAME PHILIDOR, au Comte
Monsieur, n'êtes-vous pas Lisimon ?LE COMTE
Oui, Madame.MADAME PHILIDOR, à Monsieur Philidor
Là, Monsieur mon mari, n'avais-je pas raison ?MONSIEUR PHILIDOR, au Marquis
N'est-ce pas vous, Monsieur, qu'on nomme Lisimon ?LE MARQUIS
Oui, Monsieur.ANGÉLIQUE, à part
Juste ciel ! Ma surprise est extrême !MONSIEUR PHILIDOR, au Marquis
Capitaine ?LE MARQUIS
Oui, monsieur.MADAME PHILIDOR, au Comte
Et vous ?LE COMTE
Et moi de même.MONSIEUR PHILIDOR
Comment ! Deux Lisimon ?... Mais je n'y conçois rien.MADAME PHILIDOR
Pour moi, je n'en connais point d'autre que le mien.ANGÉLIQUE, à part
Tout ceci me paraît incroyable.LE MARQUIS, à Monsieur Philidor
Monsieur, j'espère en vous ; vous savez mon amour ?MONSIEUR PHILIDOR
Oui, monsieur, vous aurez ma fille, et dès ce jour.LE COMTE, à Madame Philidor
Vous savez mon ardeur ? J'espère en vous, Madame.MADAME PHILIDOR
Comptez sur moi, Monsieur ; ma fille est votre femme.MONSIEUR PHILIDOR, à Angélique
Angélique !ANGÉLIQUE
Mon père.MONSIEUR PHILIDOR
À quoi rêves-tu là ? Tu le connais si bien ! Explique-nous cela. Lequel est Lisimon ? Est-ce l'un ? Est-ce l'autre ? Parle ; est-ce le mien ?ANGÉLIQUE
Non.MADAME PHILIDOR
C'est le mien ?ANGÉLIQUE
Ni le vôtre.LE MARQUIS
Comment ! Mademoiselle, ai-je l'air imposteur ? Mon nom est Lisimon ; je suis homme d'honneur.LE COMTE, à Angélique
Permettez-moi de dire ici la même chose, Que Lisimon n'est pas un nom que je suppose.MONSIEUR PHILIDOR
Lequel croire des deux ? Par ma foi ! je ne sais...Au Marquis.
Mais vous me convenez, monsieur, et c'est assez : À mes commandements ma fille va se rendre.MADAME PHILIDOR, montrant le Comte
Et moi, je prétends, moi, que Monsieur soit mon gendre.MADAME PHILIDOR
Et vous n'êtes qu'un sot !ANGÉLIQUE, à Monsieur Philidor
Ah ! Mon père, en faul-il venir aux invectives ?MONSIEUR PHILIDOR, en colère
Quoi donc ! Dérogerai-je à mes prérogatives ? Vous dépendez de moi : je suis père et mari ; D'elle comme de vous je veux être obéi.LE MARQUIS
Ah ! Monsieur !...LE COMTE, à Madame Philidor
Ah ! Madame !...SCÈNE XI. LE CHEVALIER, Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique, Le Marquis, Le Comte.
ANGÉLIQUE, à Monsieur Philidor
Eh ! Le voici lui-même.MONSIEUR PHILIDOR
Eh, qui donc ?ANGÉLIQUE
Lisimon.MONSIEUR PHILIDOR, regardant le Chevalier
Qui ? Celui que je vois ?...À part.
Je ne sais où j'en suis.MADAME PHILIDOR, à part
Ni moi.LE MARQUIS, en voyant le Chevalier
Ni moi.LE COMTE, en voyant le Chevalier
Ni moi.LE CHEVALIER, à part
Le Marquis et le Comte !... Ô rencontre imprévue ! De tout ce que je vois mon âme est confondue.À Monsieur Philidor.
Ah ! Monsieur, pardonnez à mon étonnement ; Deux rivaux, je le vois, traversent un amant. Espérant m'allier avec votre famille, Je vous venais ici demander votre fille.MONSIEUR PHILIDOR
Oh ! Ma foi, c'en est trop, trois époux à la fois ! Prétendez-vous, messieurs, l'épouser tous les trois ?MADAME PHILIDOR
La chose assurément ne paraît pas faisable.MONSIEUR PHILIDOR
Mais qui diantre de vous est donc le véritable ?TOUS TROIS ENSEMBLE
C'est moi, monsieur.MONSIEUR PHILIDOR
Comment ! Tous les trois ? Oh ! parbleu ! A la fin je croirai que ceci n'est qu'un jeu !LE CHEVALIER
Monsieur, puisqu'il vous faut dévoiler ce mystère, Des aînés Lisimon je suis le jeune frère ; Nous servons tous les trois au même régiment : Nous nous trouvons chez vous je ne sais pas comment. Ils sont très étonnés : quant à moi, je vous jure Que je suis tout comme eux surpris de l'aventure.MONSIEUR PHILIDOR
Puisque vous m'assurez que la chose est ainsi, Je me trouve à présent un peu plus éclairci. Mais par quel cas fortuit vous trouvez-vous ensemble ?LE MARQUIS
Sans doute c'est l'amour qui tous trois nous rassemble. Quant à moi, Merlin seul m'a produit près de vous.LE COMTE
Quoi ! Merlin ? Ah ! Le traître ! Il mourra sous mes coups ! C'est lui qui m'a donné l'accès près de Madame.LE CHEVALIER
Ah ! Qu'entends-je ? Ainsi donc il trahissait ma flamme ? Il m'a comme vous deux produit dans la maison ; Il m'a deux fois tiré de l'argent.MONSIEUR PHILIDOR
Le fripon !LE COMTE, au Chevalier
J'en suis pour mon argent, comme vous pour le vôtre.LE MARQUIS
Il nous a donc dupés tous trois l'un après l'autre...À Monsieur Philidor.
Mais vous m'avez promis votre fille, Monsieur, Et de vous sur ce point j'ai parole d'honneur.MONSIEUR PHILIDOR
Oh ! Le vous la tiendrai.MADAME PHILIDOR
Ne craignez rien, Monsieur, vous serez son époux.ANGÉLIQUE
Ah ! Tant que de mon coeur je serai la maîtresse, Vous pouvez, Chevalier, compter sur ma tendresse.MONSIEUR PHILIDOR
C'est ce qu'il faudra voir.MADAME PHILIDOR, voyant entrer la Ronce
Mais que veut ce valet ?SCÈNE XII. Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique, Le Marquis, Le Comte, Le Chevalier, La Ronce.
LA RONCE, à Madame Philidor
Madame, on m'a chargé de vous rendre un billet.Madame Philidor prend la lettre.
MONSIEUR PHILIDOR, à Madame Philidor
Encore un Lisimon ?SCÈNE XIII. Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique, Le Marquis, Le Comte, Le Chevalier.
MADAME PHILIDOR, à part, ouvrant la lettre
Voyons un peu ce qu'il m'annonce... Le benêt ! Il apporte un billet au hasard ; Il devait bien nous dire au moins de quelle part...Examinant la lettre.
Je ne reconnais point du tout celte écriture Et je vois qu'on a même omis la signature.Elle lit.
« Ayant appris, Madame, que les deux aînés des trois Lisimon aspiraient au bonheur d'entrer dans votre famille, j'ai cru qu'il était de mon devoir de vous avertir que le Marquis est si fort adonné au jeu, et le Comte aux femmes, qu'ils rendront une épouse éternellement malheureuse. Vous savez, Madame, que ce sont là les deux vices ordinaires de presque tous les gens de guerre ; ainsi prenez garde à ce que vous ferez. »
Au Marquis et au Comte, après avoir lu.
Quoi ! Messieurs, vous aimez les femmes et le jeu ? Vraiment, vous pourriez bien ruiner ma fille en peu.LE MARQUIS, à Monsieur Philidor
Monsieur, à ma conduite on ne rend pas justice.MONSIEUR PHILIDOR, au Marquis et au Comte
Ce que j'apprends de vous, Messieurs, me fait trembler : Moi, vous donner ma fille ? Autant vaut l'immoler !MADAME PHILIDOR
Fi ! Les maris joueurs sont des maris infâmes ! Peut-on aimer le jeu ? Passe encor pour les femmes.LE COMTE
Madame, encore un coup, on nous accuse à tort ; Et s'il faut parler net, je soupçonne très fort Votre valet Merlin de cette fourberie. Nous avons des garants de sa friponnerie ; Et ce qu'il nous a fait à tous trois tour-à-tour Nous montre qu'il est bien capable d'un tel tour. Éclaircissons ce fait ; je le demande en grâce.SCÈNE XIV. Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique, Le Marquis, Le Comte, Le Chevalier, Merlin.
MERLIN, à part
Ah ! Que vois-je ?... La peste ! Ils sont encore ici, Je les croyais bien loin... Fuyons.LE COMTE, à Merlin
C'est donc toi, malheureux ! Dont l'audace est extrême ?LE CHEVALIER, à Merlin
Faquin ! Te voilà donc ?MERLIN
Qui, moi ? De vous jouer j'aurais eu l'impudence ?... Souverain protecteur des coeurs pleins d'innocence, Ciel ! Qui voyez ici l'affront que l'on me fait, Me laissez-vous noircir d'un semblable forfait ?MERLIN
Oui, monsieur.MERLIN
Est-ce ma faute à moi s'ils sont trois Lisimon ? J'ai conduit, ce me semble, assez bien leurs affaires : De quoi s'avisent-ils aussi d'être trois frères ?MADAME PHILIDOR
Mais ce n'est pas le tout... Connais-tu ce billet ? Je suis sûre, maraud, que c'est toi qui l'as fait ?LE MARQUIS, à Merlin
De tes tours insolents, coquin ! C'est là le pire.MERLIN
Qui, moi, faire un billet ? Je ne sais pas écrire. Si j'avais un peu su barbouiller du papier, Je serais à présent peut-être un gros fermier.LE COMTE, tirant son épée
Mon âme en ce moment veut être détrompée, Traître ! Ou bien dans ton sang je plonge cette épée !MERLIN
Mais, Messieurs, battez-moi, bourrez-moi, tuez-moi ; Je ne sais pas d'où vient ce billet, par ma foi !LE COMTE
Tu n'en sais rien, maraud ?MADAME PHILIDOR, au Marquis et au Comte
Je veux croire, Messieurs, qu'on cherche à vous noircir ; Mais avant de conclure il faut nous éclaircir Si ce qu'on nous écrit est faux ou véritable.MONSIEUR PHILIDOR, à part
Pour la première fois ma femme est raisonnable.ANGÉLIQUE, à Madame Philidor
Tout cela ne serait d'aucune utilité. Ces messieurs voudraient-ils forcer ma volonté ? Puisqu'un autre a mon coeur, que peuvent-ils prétendre ?MERLIN, à part
Bon ! Elle me seconde, et c'est fort bien l'entendre.LE MARQUIS, à Angélique
Madame, c'est assez ; je me tiens averti... Comte, m'en croirez-vous ? Prenons notre parti : Faisons par grandeur d'âme un effort sur nous-même, Puisque, tous trois rivaux, ce n'est pas nous qu'on aime.LE COMTE, au Chevalier
Chevalier, nous laissons un champ libre à tes feux...À Merlin.
Toi, maraud ! De tes jours ne te montre à mes yeux.Il sort avec le Marquis.
SCÈNE XV. Monsieur Philidor, Madame Philidor, Angélique, Le Chevalier, Merlin.
MONSIEUR PHILIDOR, à Merlin
Or çà, monsieur Merlin, je veux que sans mystère Vous me développiez le fond de cette affaire. Ces messieurs quittent prise ; ils en ont tout sujet. Si vous ne m'apprenez d'où vient ce beau billet, Comme un fripon fieffé je vais vous faire prendre, Jusqu'à ce que l'on ait des preuves pour vous pendre.MERLIN, se jetant à ses pieds
Permettez donc, Monsieur, qu'embrassant vos genoux Votre Merlin exige une grâce de vous !MONSIEUR PHILIDOR
Eh ! Quelle grâce ? Sis.MERLIN
Celle de ne point battre Un valet digne, hélas ! de l'être comme quatre...Tirant de sa poche les quatre bourses qu'il a reçues, et les lui montrant.
Jetez les yeux, Monsieur, sur mon petit trésor Et vovez seulement ces quatre bourses d'or : Des aînés Lisimon j'obtins les deux premières ; Et le cadet lui seul m'offrit les deux dernières. Je les servais d'abord tous trois sans primauté ; Mais le plus fort payant l'a lui seul emporté. Pour faire déguerpir les aînés des trois frères, J'ai cru dans un besoin mes ruses nécessaires ; Et cette lettre enfin, dont vous cherchez l'auteur, Est de l'invention de votre serviteur. De cent routes, Monsieur, qui vont à la fortune, Depuis près de trente ans je n'en ai trouvé qu'une. Si je vous ai trompé j'en pleure amèrement, Et j'en suis très fâché, Monsieur, assurément.MONSIEUR PHILIDOR
Comment, double coquin ! Nous jouer de la sorte !MONSIEUR PHILIDOR
En faveur de l'argent que cela t'a produit Je veux bien pardonner ce petit tour d'esprit ;Au Chevalier.
Mais n'y retourne plus... Ma fille a su vous plaire : Obtenez, s'il se peut, l'agrément de sa mère ; Cela se doit ainsi. Qu'elle approuve vos feux, Et je suis prêt, Monsieur, à vous unir tous deux.LE CHEVALIER, à Madame Philidor
Ma fortune est égale à celle de mes frères Pourquoi vos sentiments me seraient-ils contraires ?ANGÉLIQUE, à Madame Philidor
Ma mère, vous pouvez me faire un heureux sort.MADAME PHILIDOR
Entrons dans le logis, nous ferons cet accord.608 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0