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Dialogue en vers· Ou le pour et le Contre

Le Politicomane et le Nihiliste

Jules Lagarde, J. L'Hermitte· imprimée en 1821· 310 vers· 3 personnages

Personnages

  • LÉANDRE
  • LE POLITICOMANE
  • LE NIHILISTE

LE POLITICOMANE ET LE NIHILISTE.

LE NARRATEUR

Philosophe moderne, en son champêtre asile, Loin du monde bruyant Léandre vit tranquille ; Il cultive un verger, les fleurs et la vertu : Loisirs charmants, et bien dignes du sage ! Au-delà des confins d'un modeste héritage Il n'étend point ses voeux. Qu'un pacha soit battu, Que les Carbonari soient ou non des rebelles, Son bonheur se refuse à ces tristes nouvelles. Aucun pamphlet, aucun journal chez lui N'apporte ni l'erreur, ni la fourbe ou l'ennui. Par lui la Politique en infâme est proscrite ; Et sur sa porte, en gros, cette annonce est écrite : « Un ami de la paix Habite sous ce toit rustique : Sur le seuil, en entrant, laisses la Politique Ou dans ces lieux n'entrez jamais. » Pour moi, si de mon gîte il me fallait défendre L'entrée à tout venant, comme le fit Léandre, Du nombre des bannis J'aurais soin d'excepter les belles ; Mais supposons qu'à la faveur des nuits, La consigne, parfois, aura cessé pour elles. Damon est de Léandre un contraste étonnant ! Des nouvelles du jour, de Naples, de la Grèce, De la chambre des lords, des rois du continent, À toute heure, en tous lieux, il vous parle sans cesse. Jusque dans nos malheurs il trouve des appas ; Récitant ce qu'il sait et ce qu'il ne sait pas ; L'esprit du Moniteur compose son génie. Rien ne peut arrêter son ennuyeuse ardeur : Amis, parents, épouse, ont à cette manie Cédé leur place dans son coeur. Chaque matin, au lever de l'aurore, Il se nourrit de journaux, de pamphlets, Les savoure, en dînant, comme ses meilleurs mets, Et le soir, à souper, il les digère encore. Or, vous figurez-vous ce journal ambulant, Au mépris de l'usage, introduit chez Léandre, Et l'autre, avec raison, peu jaloux de l'entendre, Lui donnant pour réponse un silence accablant ? « Mais encore une fois ! dit Damon en colère, Le prince aurait-il dû conclure ce traité, Odieux pour lui-même, et pour la liberté ? Répondez en ultra plutôt que de vous taire.... »

Carbonari : Membres d'une société secrète d'Italie qui travaillait au triomphe des idées révolutionnaires, et, par extension, membre de sociétés semblables dans les autres pays. {L]

Le Moniteur Universel : Gazette du XIXème créé à Paris en 1799.

LE NIHILISTE

Écoutez, là-dessus, le conte que rapporte Un écrivain judicieux : Il dit qu'en un lointain rivage, Où régnèrent longtemps l'abondance et les arts, L'on découvre, de toutes parts, Un pays inculte et sauvage, Dont le sol ne produit que des cyprès affreux. Vous eussiez vu jadis-les Amours et les Jeux Y folâtrer sur la plage fleurie. De la nature et du génie Vous eussiez vu les plus riches trésors : Ce n'était partout, sur ces bords, Que superbes palais, colonnes, pyramides, Frais vergers, bois touffus, jardins délicieux. Vous n'aviez pas, alors, chantres harmonieux, Troupes joyeuses et timides, À l'oiseau de Minerve abandonné ces lieux ; Et des Renauds et des Armides Goûtaient, à vos concerts, les voluptés des Dieux. Tout charmait les oreilles, Tout captivait les yeux. Bref, ce pays si fécond en merveilles, Où l'homme marchait sur des fleurs, Fut autrefois l'asile des Chimères : C'était là, du temps de nos pères, Qu'allaient s'effectuer leurs rêves enchanteurs ; C'était l'heureux séjour des châteaux_en_Espagne, Un second Élysée, un pays_de_Cocagne. Les souhaits des amants, et les voeux des auteurs, Mille projets imaginaires, Enfants de l'espérance, ou produits par l'orgueil, Passaient, en un clin_d'oeil, Du creux de nos cerveaux en des lieux si prospères, Et, convertis en âme, ils entraient dans des corps Qui, se mouvant par ces nouveaux ressorts, Réalisaient tant de beaux songes. Bien des illusions n'étaient plus des mensonges ! L'un occupait un trône. Un autre, à peu de frais, D'un château magnifique achevait la structure...

Armide et Renaud personnages de poème épique "La Jérusalem délivrée" écrit par Le Tasse (1544-1585).

LE NIHILISTE

La Politique, hélas ! N'aborda que trop tôt Sur ce paisible et fortuné rivage, Qui des rêves humains, pour le dire en un mot, Fut, durant trois mille ans, une riante imagé. Mais quand ce démon désastreux Enfanta parmi nous des projets chimériques, On vit soudain succéder, en ces lieux, À des songes légers, badins ingénieux, Des rêves noirs, pesants, les rêves politiques. Ô crime ! L'on vit même alors, Suivant de son destin la pente inévitable, On vit l'habitant de ces bords Accomplir, dans le sang, plus d'un rêve effroyable, Né de nos éternels discords. Loin du bruit, à l'ombre d'un hêtre, Tel qui naguère était heureux, En chantant des vers amoureux Sur sa flûte champêtre ; L'oeil hagard maintenant, et le glaive à la main, Un bonnet rouge en tête, égorge, pend ou pille Quiconque, suivant lui, n'est pas républicain. Le trouble divisa bientôt chaque famille. Par ses projets ambitieux, Un homme à l'esprit vaste, un géant politique, Ne rêvant que forfaits et combats furieux, Porta les derniers coups a ce peuple anarchique. Et c'est ainsi que, de nos tristes jours, Féconde en maux, en biens stérile, Des coeurs, autrefois leur asile, La Politique a chassé les Amours. Un imberbe, à présent, au sortir du collège, S'arroge, sans pudeur, l'orgueilleux privilège De gourmander son Roi, de régir, son pays. écoutez ses conseils ! Suivez donc ses avis ! Ce politique-né manque d'expérience, N'importe ! Il est couvert d'un vernis de science ; Il connaît quelques mots de latin et de grec ; Il parle même un peu le langage algébrique ; Ôtez-lui ce vernis, et mon homme est a sec ; Cependant il raisonne, il approuve, il critique ! Vaine jeunesse, employez vos moments Tour_à_tour aux travaux, aux plaisirs de votre âge ; Ne discutez que sur les agréments D'un sexe et sensible et volage... Mais quoi ? Ce sexe même, en de noirs arguments. Change son gracieux sourire, Affecte en ses discours la morgue, d'un prélat, Et cessant, sur les coeurs, d'étendre un doux, empire, À sa manière aussi veut gouverner l'État. Ô femmes ! Ce n'est point une étude pareille Que, dans son Art d'aimer, Ovide vous conseille. Affreuse Politique ! Ah ! Rentre au sein des cours, Où ton flambeau peut être utile ; Car, dans les mains du peuple, on le verra toujours Allumer la guerre civile.

Discord : État de ceux qui ne s'accordent pas. [L]

310 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica