Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers
Une Collaboration
Personnages
- MOLIÈRE, 49 ans, M. REBEL
- PIERRE CORNEILLE, 65 ans...... M. ALBERT LAMBERT
- ARMANDE, (Melle MOLIÈRE) 26 ans. Mlle NANCY MARTEL
- MICHEL BOYRON, dit BARON, 18 ans Mlle A. LETURC
- PREMIER VALET, M. DALIER
- DEUXIÈME VALET, M. LALANNE
UNE COLLABORATION
La scène se passe chez Molière... 1671, dans une pièce attenant à son cabinet de travail. — Ameublement somptueux et sévère du XVIIe siècle.
SCÈNE PREMIÈRE.
Au lever de rideau, Armande et Baron répètent. Le manuscrit est au milieu d'eux sur la table. Armande est assise, Baron debout.
BARON, répétant
« Mais d'où vient qu'un triste nuage Semble offusquer l'éclat de vos beaux yeux ? Vous manque-t-il... Vous manque-t-il... »Psyché, tragédie-ballet de Pierre Corneille et Molière. Acte IV.
SCÈNE II.
BARON, prenant le manuscrit
Voyons donc...ARMANDE, lui retirant le manuscrit
Je n'ai pas besoin de ce contrôle.BARON
Je sais mal, j'en conviens. — Pas du tout ! S'il vous plaît, Mais comment travailler sur un rôle incomplet ? Notre chef a cru faire une belle merveille En donnant ce travail à Monsieur_de_Corneille, Qui, sur le plan tracé, compose à travers champs, Fait les actes derniers d'un coup, puis perd du temps, Et ne peut aborder la scène capitale, Le grand duo d'amour ; la chose était fatale, Comment ce grave et dur auteur, sur son retour, Pourrait-il murmurer le langage d'amour ?ARMANDE
Patience !BARON, insinuant
À moins que votre charme l'inspire.ARMANDE, piquée
Hein ?ARMANDE, nerveuse
Ah ! Voilà donc à quoi vous perdez votre temps ! À répandre sur moi ces soupçons insultants. Qui fait courir ces bruits ? Répondez, je vous prie.Baron proteste du geste.
Vos... coquines d'amour : la Beauval, la... de Brie ; À dix-huit ans ! donner dans ces vieilles beautés Qui viennent vous offrir leurs appas frelatés...Elle prend le manuscrit.
Ah... tenez !... Répétez... car je vous...BARON
Où reprendre ?ARMANDE, s'exclamant
À des attraits fanés se laisser ainsi prendre !BARON, continuant avec expression
« Marquer un déplaisir secret. Que vous soupirez de regret »Psyché, acte IV, scène III.
ARMANDE, étourdiment
Moi, soupirer pour vous !BARON, interloqué
C'est dans mon rôle.ARMANDE
Répétons...BARON, très ému
« Ah ! Psyché, de deux coeurs quand l'amour est extrême, Ont-ils des soupirs différents ? »Psyché, act. IV. scène III.
BARON
Eh ! Madame, à quoi bon ce tracas ?D'un ton pénétrant.
À m'imputer cela, rien ne vous autorise... Celle que j'aime... hélas... me hait et me méprise.ARMANDE, coquettement
Et quelle est celle-là ?ARMANDE, répétant avec rouerie
« Dans un coeur tout à vous que vous pénétrez mal, Je vous aime, Seigneur, et votre amour s'irrite De l'indigne soupçon que vous avez formé. »Psyché, act. IV, scène III.
BARON, éperdu
Serait-il vrai, Madame... Oh ! Pour cette parole !ARMANDE, froidement
Eh bien, que vous prend-il, je répète mon rôle.ARMANDE
Merci, Car c'est un compliment pour mon talent, ceci.Marmotant.
« De l'indigne soupçon que vous avez formé, De l'indigne soupçon que vous avez formé, »Psyché, acte IV, scène III.
BARON
Cruelle !ARMANDE, le regardant profondément
« Vous ne connaissez point quel est votre mérite, Si vous craignez de n'être point aimé. »SCÈNE II. Les mêmes, Molière.
MOLIÈRE, entre sur les derniers mots et va prendre Baron par le bras
Eh bien ! Que dis-tu là, maître maraud ?BARON, interloqué
Je dis...ARMANDE
Qui, moi ?ARMANDE, à Baron
Vous ai-je dit un mot... Parlez, monsieur, parlez... C'est lui qui fait le mal et vous me querellez.A Molière.
BARON
Non... La faute est à moi, je suis le seul coupable ; Cherchez un autre acteur plus apte, plus capable.ARMANDE
Eh bien, voilà-t-il pas encor vos mots honnêtes, C'est toujours contre moi que vous les débitez...MOLIÈRE
Comprenez à quel point mes nerfs sont irrités : Depuis que pour jouer Psyché la date est prise, C'est à qui pourra faire échouer l'entreprise, Tous à contrecarrer mes projets se sont mis : Mes collaborateurs, ma femme, mes amis. Corneille est amoureux et soupire... à la lune, De quatre médecins Quinault fait la fortune, Lulli — qui sait combien son concours m'est urgent - Pour payer ses plaisirs, m'emprunte de l'argent, Les peintres paresseux boivent comme des drôles, Et mes comédiens n'apprennent pas leurs rôles !BARON
Mais nos rôles enfin ne sont pas terminés Et d'hier seulement on nous les a donnés. La scène principale est à faire... au « troisième. » Pourquoi n'avez-vous pas tout composé vous-même ? Vous... vous l'auriez trouvée et faite en moins d'un jour,Regardant Armande.
Le vieux Corneille est-il d'âge à parler d'amour ?MOLIÈRE
Il est d'âge à pouvoir, Monsieur le bon apôtre, Imposer le respect aux insolents du vôtre, À se faire par tous saluer et très bas.Baron baisse le nez.
Apprenez votre rôle et ne répliquez pas.ARMANDE
C'est fort bien fait.ARMANDE
Vous donnerez mon rôle à la belle de Brie, Cela fera plaisir à vous comme à monsieur... Et son rôle, je crois, lui paraîtra meilleur.MOLIÈRE
Que dites-vous ?ARMANDE
Jamais vous n'êtes en colère Contre elle, et je comprends fort bien... elle sait plaire, Beaucoup... à beaucoup.LE VALET, à Molière
Monsieur Vigarani...MOLIÈRE
Bon ! Le décorateur ! Qu'il m'attende au théâtre !À sa femme.
Cessez de vous montrer d'humeur acariâtre ; Voyez donc où j'en suis ! Tout m'accable à la fois : Machinistes, tailleurs et danseurs aux abois ; À toujours inventer ma pauvre tête est lasse, Et cependant il faut qu'encor je me surpasse.MOLIÈRE
Qu'est-ce ?MOLIÈRE
Peste ! Le premier seulement. Il se moque !... Et le reste ? Sait-il bien que pour tout nous n'avons que dix jours, Que j'ai promis au Roi ?...LE VALET
Viendrez-vous ?MOLIÈRE
Oui, j'y cours.Le valet sort.
Ô mes comédiens ! On m'a vu vous maudire, Mais des musiciens que ne pourrais-je dire ? Ô race accapareuse, encombrante... et d'abord Sur leur accord parfait en parfait désaccord ; Pour deux ou trois fredons qu'ils croient qu'on idolâtre, Il faut leur octroyer les deux tiers du théâtre. Eh ! Qu'ils sont précieux, pointilleux, vaniteux ! Mais au reste ils se sont très bien jugés entr'eux, Car c'est par le bâton qu'il faut qu'on les conduise. Ah ! Ne disputons plus... puisqu'en vain je m'épuise... Au travail, mes amis, et cessons tout courroux, Je ne veux plus avoir à m'occuper de vous.Fredon : Terme de musique vocale. Vocalise qui se composait principalement d'une foule de petits agréments abandonnés aujourd'hui. Fig. Rendez-vous de trois personnes. [L]
MOLIÈRE
Corneille me la doit porter aujourd'hui même. Je pars.A Armande.
De mon absence il sera très heureux...ARMANDE
Pourquoi ?MOLIÈRE, raillant
De vous, dit-on, Corneille est amoureux.ARMANDE, fâchée
Vous acceptez d'un coeur débonnaire et crédule Ce propos malveillant qui me rend ridicule.MOLIÈRE
Je ris, ma chère enfant...ARMANDE
Je sais d'où cela vient, C'est monsieur qui de ces brocards vous entretient.Brocard : Paroles mordantes, trait piquant. [L]
MOLIÈRE
J'affirme...ARMANDE
Et moi j'atteste Que je ne jouerai pas ce rôle...Elle veut sortir. Molière la retient par la main.
MOLIÈRE, fermant la porte
À l'autre maintenant ! Que le diable m'emporte ! Venez ça tous les deux ! Je défends que l'on sorte.ARMANDE, suffoquant
Vit-on jamais mari plus bourru, plus brutal ?...SCÈNE III. Les mêmes, Pierre Corneille, Armande, salue.
Molière va lui presser la main, Baron boude.
MOLIÈRE, amenant Corneille en scène
Venez ! Vous m'aiderez à vaincre une cruelle Dont le caprice vain ruine tout projet...CORNEILLE, à Molière
Vous avez tort...CORNEILLE
Vous avez tort.CORNEILLE
Certes, inclinez-vous et demandez pardon. La femme a tous les droits puisqu'elle est souveraine : Reine par la beauté, par le charme encor reine ; Chérissez tous les maux auprès d'elle soufferts : C'est trop d'heur, croyez-moi, que de porter ses fers.CORNEILLE
Oh ! Vous n'arrêterez pas ma galanterie. Vous m'avez mis en tête un sujet amoureux ; Mon sang brûle et circule ardent, jeune, fiévreux, Comme Ovide autrefois, j'ai pris en mon délire Tous les oiseaux du ciel aux cordes de ma lyre, Je les ai réchauffés de mon souffle vainqueur... Et je sens tous leurs nids palpiter dans mon coeur.CORNEILLE
Je l'ai là.MOLIÈRE
Bien... Lisons.MOLIÈRE, en s'en allant
Eh bien donc, au travail, et faites au plus tôt.CORNEILLE, le ramenant en face d'Armande
Et vous partez ainsi sans lui demander grâce, Voilà les damerets d'aujourd'hui. Triste race ! Les hommes de mon temps savaient aimer du moins. Ô le beau temps d'amour, de respect et de soins ! La beauté nous trouvait prêts à mourir sans cesse, Sur un signe, à ses pieds, par simple politesse.Damenret : Homme dont la toilette et la galanterie ont de l'affectation [L]
ARMANDE
Les temps sont bien changés.MOLIÈRE
Je suis sur des charbons.CORNEILLE, continuant
Et nous sommes encor joyeux, nous, les barbons ! Tout un siècle a frémi de mes scènes hardies ; Et malgré mes fureurs, mes sombres tragédies, Mon coeur est resté jeune et gai, toujours galant. Vous, vous avez versé le rire étincelant Dans plus d'une immortelle et profonde satire, Et vous avez perdu la gaîté du sourire : C'est vous l'auteur comique et votre âme s'aigrit, C'est moi le noir poète et voyez, mon coeur rit.Barbon : Vieillard, avec une idée de dénigrement. [L]
MOLIÈRE
La chose se pourrait expliquer sans mystère : Vous planiez dans le ciel, je regardais la terre, Et j'ai pu contempler dans ce monde imparfait, De combien de douleurs le rire humain est fait.À Armande.
Allons, faisons la paix et cessez mon martyre...ARMANDE, lui tendant la main
Allez ! Ne pêchez plus, grondeur.MOLIÈRE
Je me retire.Désignant Corneille.
Et livre à vos attraits ce terrible amoureux. Soyez impitoyable.À part.
Il n'est plus dangereux.MOLIÈRE
C'est inutile.À part, s'en allant.
Un trop jeune, un trop vieux, je puis être tranquille.Il sort.
SCÈNE IV. Corneille, Armande, Baron.
ARMANDE, à Baron
Pourquoi voulez-vous donc partir monsieur ?CORNEILLE
Mais on croirait ouïr un jaloux, Dieu m'assiste ! Il est plus jeune encore, il est encore plus triste. Vos ravissants attraits ont-ils su le charmer ?BARON, à part, avec colère
Il me raille...BARON, avec colère
C'est surtout en amour...ARMANDE
Quoi ?BARON
Qu'aux âmes bien nées La valeur n'attend pas le nombre des années.Citation du Cid de Pierre Corneille.
CORNEILLE
Que dit-il ?ARMANDE, sévèrement
Qu'il s'en va... Je l'ordonne. - Sortez.ARMANDE, dépitée
Allez la retrouver.BARON
Il sort.
SCÈNE V. Armande, Corneille.
CORNEILLE
Puisque vous l'ordonnez...CORNEILLE, empressé
Ordonnez ! Être esclave ici n'est point ma crainte.ARMANDE
Je sais que vous tournez fort bien les madrigaux, Les gens de votre temps sont restés sans égaux Dans cet art. Mais il faut songer à notre scène. Vous avez fait le reste et très vite et sans peine, Pourquoi réservez-vous ces beaux couplets d'amour Et les retardez-vous ainsi de jour en jour ? Hâtez-vous ! Car des gens, la malice trop noire Dit que vous ne pourrez sortir à votre gloire De ce trait gracieux, de ce divin projet ; Vous croyant la main lourde à traiter ce sujet.Madrigal : Par transformation du madrigal de la musique, pièce de poésie renfermant, en un petit nombre de vers, une pensée ingénieuse et galante. [L]
CORNEILLE
Il sera trop aisé de prouver le contraire ; Mais ma plume s'arrête au moment de le faire. Pourquoi ?... J'y rêve un charme ineffable et divin Qui m'apparaît et que je veux fixer en vain, Tout ce que je ressens et que je ne puis dire, Toute une floraison d'ivresse et de délire Qui soit digne en un mot du Dieu maître des Dieux ; Et je veux la trouver cette scène.... en vos yeux.ARMANDE
Pourquoi ? Les croyez-vous pour vous si dangereux Et craignez-vous encore d'en tomber amoureux ?CORNEILLE
Et quand cela serait ! Je sais bien qu'à mon âge Il doit m'être interdit de tenir ce langage. Mais ne savez-vous point le pouvoir de ces yeux ? Ne vous livre-t-il pas tous coeurs jeunes et vieux Depuis que mon Destin a rapproché ma vie De la vôlre et qu'un même intérêt nous convie À mêler nos pensers, nos désirs, nos esprits ? À vos divins attraits mon pauvre coeur s'est pris, J'ai senti tressaillir sous des traits invisibles Tous les feux endormis dans ses cendres paisibles. « Moi qui me figurais que ma caducité Près de la beauté même était en sûreté, J'étais venu sans crainte en affronter l'ivresse, Fier de mes cheveux blancs et fort de ma vieillesse ; Et quand je ne songeais qu'à remplir mon devoir, Je devenais amant sans m'en apercevoir. »Pulchérie, comédie héroïque de P. Corneille, acte II, scène I.
ARMANDE
Eh mais ! Discourez-vous pour de bon, je vous prie ? Ce n'est point madrigal d'antan, galanterie, Et si je comprends bien, vous me parlez d'amour.CORNEILLE
Hélas ! Et sans espoir pour moi d'aucun retour ! « L'amour chez mes pareils n'est jamais excusable, Pour peu qu'on s'examine on s'en tient méprisable, On s'en hait, et ce mal qu'on n'ose découvrir, >Fait encor plus de peine à cacher qu'à souffrir. J'aime et depuis longtemps ma flamme et mon silence Font à mon triste coeur égale violence, J'écoute la raison, j'en goûte les avis, Et les mieux écoutés sont les plus mal suivis. Cent fois en moins d'un jour je guéris et retombe, Cent fois je me révolte et cent fois je succombe Tant ce calme forcé que j'étudie en vain Près d'un si rare objet s'évanouit soudain. »Vers de Pulchérie.
ARMANDE
Je ne sais trop vraiment si je rêve ou je veille. C'est vous qui me parlez ainsi, Monsieur Corneille ? C'est le trait le plus noir du seigneur Cupidon D'avoir changé le vieil Horace en Céladon : C'est une raillerie ou c'est une gageure.CORNEILLE
Mon amour à ce point vous ferait-il injure ? J'espérais qu'à défaut d'un vulgaire bonheur Il était d'un mérite à pouvoir faire honneur.ARMANDE, riant
N'est-il pas fort plaisant que l'amant de Chimène Joue avec l'éventail léger de Célimène, Et qu'oubliant ainsi son passé glorieux, Il vienne étourdiment rêver pour mes beaux yeux ? Mais parlons tout de bon, songez-vous, sur mon âme, À quelle femme ici vous offrez votre flamme ?CORNEILLE
Certes l'adolescent galant qui sort d'ici Et que vous n'avez pas vu partir sans souci, Est mieux fait pour remplir votre coeur de clémence - S'il osait vous aimer - que ma triste démence !... Nous aimons bien pourtant malgré nos cheveux gris, Des derniers feux d'amour nous connaissons le prix Et la femme est pour nous la déesse, l'idole ! Quand pour les jeunes gens elle est jouet frivole. Et souvent on les voit dans leurs feux inconstants Se railler des bontés qu'on a pour leurs vingt ans Avec quelque rivale...ARMANDE, à part
Oh ! Servir de risée ! Être haïe encor passe... mais méprisée !... Sans doute ; il est près d'elle.CORNEILLE
Ah ! Ce coeur !...ARMANDE, nerveuse
Arrêtez ! De si hauts sentiments ne sont pas mérités. C'est faire trop d'honneur à votre humble servante, Et votre « Illusion » serait trop décevante ; En vain, elle sait plaire, inspirer et charmer, Elle n'est pas du temps où l'on savait aimer. Songez qu'à mon berceau ma précoce mémoire S'ornait des vers fameux qui firent votre gloire, Et que j'ai bégayé votre nom triomphant, Votre nom immortel avec ma voix d'enfant, Que j'ai trop admiré l'auteur du Cid, en somme, Pour oser quelque jour ne voir en lui qu'un homme, Ce serait l'abaisser par trop, en vérité, Et l'on m'en blâmerait dans la postérité ; Célimène ne peut aimer quand elle admire, Cherchez pour votre coeur un plus digne martyre, C'est Psyché seulement qui doit aimer un Dieu ; Pour moi, je me dérobe à cet honneur... Adieu ! -Elle sort.
SCÈNE VI.
CORNEILLE, seul
Se peut-il qu'à ce point on puisse me confondre ? Et mon coeur atterré n'a point osé répondre ! Avec quelle insolence et quelle cruauté, Du sommet de mon rève elle m'a rejeté, Me souffleter ainsi de l'oubli de mon âge, Voir dans mon pur amour un ridicule hommage, Et mépriser ainsi sans remords, sans émoi, Le sentiment profond d'un homme tel que moi ! Je ne la verrai plus, mais devant que je parte,Il s'assied et écrit pendant les derniers vers.
Je veux lui décocher cette flèche du Parthe. Ah ! Vous raillez mon_Dieu, belle, d'un ton narquois, Mais je tire pour vous ce trait de son carquois.Il écrit fiévreusement.
SCÈNE VII. Corneille, Molière, rentrant.
MOLIÈRE
Vous travaillez encor !... Votre plume s'escrime, Avec une vigueur qui doit plier la rime, Cette scène, on l'attend, ami, de toutes parts.CORNEILLE, affolé
Plus de scène, plus rien, je m'exile, je pars !CORNEILLE, sans regarder Molière
On disait vrai, c'est une ingrate, une perfide.MOLIÈRE
Qui ?CORNEILLE
La femme est un monstre effroyable et cruel, Le plus grand châtiment dont nous frappe le ciel.CORNEILLE
Où je vais ?... Au trépas !CORNEILLE, dans les bras de Molière
Elle était mon rayon, ma fleur, ma poésie.MOLIÈRE
Mais qui donc, têtebleu ?CORNEILLE
Raillé comme un barbon.CORNEILLE
« J'aimais quand j'étais jeune et ne déplaisais guère, Quelquefois de soi-même on cherchait à me plaire. Que n'ai-je vu le jour quelques lustres plus tard, Peut-être à son amour je pouvais avoir part. »Vers de Pulchérie.
CORNEILLE
Elle m'a méprisé d'une façon infâme.CORNEILLE, agité
Trouvez-vous pas ce trait effroyable, odieux ?CORNEILLE
Ma Psyché !MOLIÈRE, à part
Parfait ! Pauvre Molière !À Corneille qui marche à grands pas, le suivant.
Calmez-vous.CORNEILLE
Laissez-moi.MOLIÈRE
Comprenez.CORNEILLE
Laissez-moi.MOLIÈRE, à part
Le valet rebuté, c'est toujours mon emploi.CORNEILLE
Me traiter !MOLIÈRE
C'est affreux.MOLIÈRE, à part
Merci de l'obligeance !MOLIÈRE
C'est trop fort !MOLIÈRE
Sans nul doute.À part.
Il faut bien répondre à son caprice.Haut.
Mais vous adoucirez un pareil châtiment Et l'on sait ce que c'est qu'un courroux d'un amant.Misanthrope, acte IV, scène II.
CORNEILLE, sursautant et regardant Molière
Son mari ! ! ! Mais c'est vrai ! C'est à vous... Ô démence C'est à vous que je fais pareille confidence ! Ah ! c'est le dernier coup ! Laissez-moi de ce pas Cacher mon crime affreux dans l'oubli du trépas. Vengez-vous d'un perfide et sans autres alarmes...MOLIÈRE, lui barrant le chemin
Certes ! Étant l'offensé, j'ai droit au choix des armesPrenant la plume.
Et je mets celle-ci, mon maitre, en votre main, \ Certain qu'elle écrira ma scène avant demain.CORNEILLE
Quoi, vous pouvez songer ?MOLIÈRE
Je songe à mon théâtre.MOLIÈRE
Quel crime ?CORNEILLE
Enfin... d'avoir rêvé...MOLIÈRE, lui serrant la main
Je vous sais si bon gré d'avoir su lui déplaire.CORNEILLE
Ah ! Vous me réveillez avec ce mot... Merci Mais quel trouble ignoré m'avait pu rendre ainsi ? La raison rentre enfin dans ma tête plus saine.CORNEILLE
Vous l'aurez aujourd'hui... Je pars.MOLIÈRE
Et prompt retour.CORNEILLE, revenant
Et tenez ! Je la liens cette scène d'amour. Ah ! Mes soixante hivers ; on vous croit incapables D'exprimer du printemps les accents ineffables : Mais tout renaît en moi comme aux jours de bonheur, La scène sera faite...MOLIÈRE
Aujourd'hui !SCÈNE VIII. Molière, puis Armande.
MOLIÈRE
Mais c'est donc une loi de cette triste vie Qu'il faille nous donner à tous la comédie ?Armande rentre.
À la belle à présent. Voyons son embarras.À Armande.
Eh bien, vous m'avez mis, ma chère, en de beaux draps ! Corneille sort d'ici dans une humeur étrange En jurant que de vous il faudra qu'il se venge.ARMANDE
Ce doit être un avis pour messieurs les auteurs De choisir un peu mieux leurs collaborateurs.MOLIÈRE
Qu'a-t-il fait ?ARMANDE
Ah ! Mon deuil en est fait.MOLIÈRE
Et vous avez grand tort.ARMANDE
Quoi vous prenez parti pour lui, vous ! C'est trop fort ! Savez-vous qu'il osa me déclarer sa flamme ! Quelle audace ! - À son âge !MOLIÈRE
Ah !...ARMANDE
N'est-ce point infâme ?MOLIÈRE
Que non pas ! C'est le fait d'un vieillard bien portant À son âge ! Combien en voudraient faire autant.ARMANDE
Oui... Vous raillez, vous ! Mais moi, sans nulle clémence, J'ai vite rafraîchi son esprit en démence.MOLIÈRE, doux et grave
Et vous avez mal fait ! N'avez-vous pas compris D'un hommage pareil le haut et digne prix ? Avez-vous pu penser que cet époux fidèle, Cet homme plein d'honneur et ce père modèle Vienne achever sa route et son noble destin En mettant à vos pieds un vieillard libertin ? N'avez-vous pas conçu que vous étiez le rêve, La vague Déité que son génie élève, Et que dans cet amour voguant en plein azur Il ne glissait rien d'équivoque ou d'impur ? Que votre charme aidait sa Muse glorieuse... Ah ! Vous auriez compris, étant plus orgueilleuse, Quel prix pouvait avoir ce prestige vainqueur Qui lui rendait d'un coup les vingt ans de son coeur.ARMANDE
C'est bien subtil pour moi. - Mais sa flamme éthérée En courroux, dites-vous, s'est bientôt déclarée ? Voilà pour l'idéal un trait bien maladroit.MOLIÈRE
C'est que l'humanité reprend toujours son droit. Mais voyez ! Vous toujours si prompte à la satire, Le bouquet à Chloris que cela vous attire.Il lui remet la lettre de Corneille.
SCÈNE IX. Baron, entre doucement, Molière, Armande.
ARMANDE, lisant
Stances à la marquise. (Poésies diverses de P. Corneille.)
ARMANDE, à Baron
De quoi vous mêlez-vous ?À Molière lui montrant le billet.
Se peut-il que j'endure !...BARON, à Armande
Mais vous vous vengerez.ARMANDE
N'en prenez point souci. Si je ne puis sur l'un faire passer l'orage, Un autre peut porter les marques de ma rage.ARMANDE, nerveuse
Oui... Je ris de cela.ARMANDE, bas à Baron
C'est votre faute... Où donc alliez-vous, je vous prie ?BARON, bas
Rompre à jamais avec...ARMANDE
Cette vieille de Brie ?...BARON
Oui.MOLIÈRE, revenant
Toujours quereller.SCÈNE X. Les mêmes, Corneille, entrant avec un manuscrit.
MOLIÈRE, vivement
Notre scène ?CORNEILLE, à Armande
Ah ! Permettez, Madame, qu'à genoux Je demande pardon des discours les plus fous, Les plus impertinents qu'ait subis une femme ; Mais l'Amour et Psyché frémissaient en mon âme Et de leur feu si beau la céleste vigueur, Pour enflammer mes vers, avait brûlé mon coeur.ARMANDE, souriante
Un hommage si doux pouvait-il me déplaire ?CORNEILLE
Quoi ? Vous me refusez un moment de colère. Vous dédaignez de voir quels sont mes attentats Et m'en punissez mieux en ne punissant pas.Corneille plie la genou.
MOLIÈRE, qui a lu
Ah ! C'est parfait, divin !BARON, à part, regardant Corneille
Oh ! Que de patenôtres !Patenôtre : Il se dit des premières prières qu'on apprend aux enfants, et surtout du Pater. Par extension, vaines paroles sans cesse répétées. [L]
MOLIÈRE, à Corneille
Quoi, vous, vous, à ses pieds ! Elle doit être aux vôtres.Montrant le manuscrit.
Il n'est rien de plus pur, de plus beau, de plus doux ! Ce chef-d'oeuvre se doit écouter à genoux.BARON, bas à Armande
Vous n'allez pas du moins faire cette folie.ARMANDE
Voyons.BARON
J'enrage !ARMANDE, lisant
Oh ! La scène jolie !BARON, bas à Armande
Mais je suis au martyre.BARON, aux pieds d'Armande
« Je le suis, ma Psyché, de toute la nature, Les rayons du soleil vous baisent, trop souvent, Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent, Dès qu'il les flatte, j'en murmure, L'air même que vous respirez Avec trop de plaisir passe par votre bouche ; Votre habit de trop près vous touche Et sitôt que vous soupirez Je ne sais quoi qui m'effarouche Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés...Psyché, acte III, scène IV.
CORNEILLE
Il pleure, cet enfant.ARMANDE, s'inclinant
Pardonnez !BARON, baisant la main de Corneille
Noble maître !CORNEILLE, désignant Molière
C'est à d'autres genoux, enfants, qu'il vous faut mettre, J 'écrivais, il est vrai, mais Molière dictait.516 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica