Comédie en vers· Comédie en un Acte et en vers Libres
L'Impatient
Représentée, pour la première fois, par les Comédiens Français, le 3 Septembre 1778.
Personnages
- DAMON
- MONSIEUR DE BORCHAMP
- JULIE, veuve, fille de Monsieur de Borchamp
- DORLIS, peintre
- LAFLEUR, valet de chambre de Damon
- FLAMAND, valet de Damon
- LE NOTAIRE
SCÈNE PREMIÈRE. Lafleur.
LAFLEUR, tenant en main une épée, un chapeau, un mouchoir
Il vient de m'échapper, je ne sais où le prendre ; On ne peut l'habiller. Ah ! quel homme étonnant ! Le tonnerre est moins prompt, un volcan, moins bouillant ; Mais taisons-nous, je crois l'entendre.SCÈNE II. Lafleur, Damon.
DAMON, entrant avec précipitation, et achevant de boutonner sa veste
Ces marauds-là ne finissent jamais !LAFLEUR
Votre épée.DAMON met son épée
Abrégeons.LAFLEUR
Votre mouchoir.DAMON
Achève.DAMON
Mon chocolat.LAFLEUR
J'y vais.SCÈNE I.I.
SCÈNE I.. Damon, Lafleur.
LAFLEUR, dans la coulisse
Monsieur, monsieur.LAFLEUR, dans la coulisse
Dans l'instant.DAMON
Si tu ne viens...LAFLEUR, dans la coulisse
Je vole.DAMON
Maraud.LAFLEUR, dans la coulisse
Ah ! Patience !DAMON
Insolent.LAFLEUR, dans la coulisse
Grand merci.LAFLEUR, entrant, une tasse à la main
Je faisais votre chocolat.LAFLEUR
Il faut donc tout briser.DAMON, en s'asseyant devant une table
Eh ! vous n'êtes qu'un fat ! Il est brûlant ; je ne saurais le prendre.LAFLEUR
Mais, neuf heures, je pense,LAFLEUR
Le soleil aura tort. Pour en être éclairci,Damon tire sa montre.
Regardez votre montre. Eh bien ! Lorsque j'avance...LAFLEUR
À présent ?DAMON
Quel discours !LAFLEUR
Mais elle dort, je le parie.LAFLEUR
Hier, elle se coucha tard.DAMON
Tant pis.SCÈNE V.
SCÈNE VI. Damon, Lafleur.
SCÈNE VII.
LAFLEUR
Trop heureux qui pourra le gagner de vitesse ! Chacun a ses défauts : tel est le coeur humain. Moi, n'ai-je pas les miens ? D'abord, j'aime le vin : C'est qu'il est bon. Le jeu m'occupe, m'intéresse ; Mais tout homme d'esprit doit fuir L'oisiveté. De plus, je ne hais pas les femmes : Mais c'est un beau défaut, celui des grandes âmes.SCÈNE VIII. Damon, Lafleur.
DAMON, à part
On ne saurait la voir, et le jour va finir. Elle m'ordonne de l'attendre. De l'attendre ! Ah ! C'est trop souffrir.DAMON, à part
Y peut-on rien comprendre ?LAFLEUR
Je me tairai, Monsieur.DAMON
Elle est à sa toilette, et là, dans son ivresse, Oubliant l'univers et le temps qui nous presse, Elle sourit à sa beauté. Pauvres amants ! Avec quelle facilité Ce sexe vous abuse ! Il s'abuse lui-même : Et dupe de son propre coeur, Il croit aimer l'amant, ce n'est que soi qu'il aime. Mais enfin, dès ce jour, j'assure mon bonheur. As-tu vu mon futur beau-père ? Parle donc.LAFLEUR, froidement et les bras croisés
Oui, Monsieur.LAFLEUR
Non, Monsieur.LAFLEUR
Oui, Monsieur.LAFLEUR
Eh !...DAMON
Quoi ?LAFLEUR
Mais...DAMON
Oui, oui.SCÈNE IX. Julie, Damon.
DAMON
Je brûlais de vous voir, et loin de vos attraits Je m'abandonne à la tristesse. Pour vous que nul souci ne presse, Vous coulez vos beaux jours dans le sein de la paix.JULIE
Oui, j'aurais dû, sans consulter personne, Vous épouser dès le premier instant. Que je vous ai connu.DAMON
Cela serait charmant. Vous seriez toute à moi : ce ciel qui m'environne Me semblerait plus pur ; je vous verrais toujours : Vous m'aimeriez alors, me le diriez peut-être ; Et chaque jour que je verrais renaître ; Me paraîtrait le plus beau de mes jours.DAMON
Si je vous aime, hélas ! Mon âme trop sensible Reconnut son vainqueur en voyant vos attraits. Séduit d'abord par un charme invincible, Je ne vis plus que vous, je brûlais, j'adorais ; Je répétais le doux nom de Julie, Et cherchais dans vos yeux mon bonheur et ma vie. Trop malheureux depuis ce jour, Votre absence, l'espoir, le doute, tout m'agite : Dans la nuit, le sommeil m'évite ; Ou, trente fois, éveillé par l'amour, Je me lève pour voir l'aurore D'un jour qui ne paraît jamais. Vainement le sommeil ferme mes yeux encore, Je ne rêve qu'à vos attraits. Voilà mon coeur, et voilà comme on aime.JULIE
Très volontiers.DAMON
Pourquoi briser mon âme ? Pourquoi, si vous m'aimez, reculer sans pitié Le terme de mes voeux, le bonheur de ma flamme ?JULIE
Je vous l'ai dit.DAMON
Eh ! Quoi ?JULIE
Cultivez l'amitié, Les bontés de mon père ; obtenez son suffrage : Alors peut-être je m'engage...DAMON
Je veux me corriger, m'attacher votre coeur, Et mériter de vous un regard d'indulgence. Mais un terme si court borne notre existence, Et je suis dévoré d'une si vive ardeur.JULIE
Quand ?DAMON
Ce soir.JULIE
Oui.JULIE
D'accord.JULIE
Non. Car je jure ici, telle est ma destinée, De renoncer aux plus tendres amours, D'abjurer à jamais les noeuds de l'hyménée, Si je n'obtiens l'aveu de l'auteur de mes jours.JULIE
Où courez-vous ?DAMON, revenant et à part
Rien ne peut l'excuser.JULIE
Quoi sitôt ?JULIE
Malgré moi ?DAMON
Oui, ma chère Julie.DAMON
Aujourd'hui ?JULIE
Non. Son procès le tourmente ; Et lui parler d'hymen dans ces moments, c'est le contrarier, c'est mal prendre son temps : Mais vous pouvez, dit-il, et cet espoir m'enchante, Lui rendre un bon office, et hâter son succès.JULIE
Et du zèle...DAMON
N'en doutez pas ; Et je vais remuer et la Cour et la Ville ; Visiter juges, avocats. Adieu, Madame.DAMON
Je vais chez mes amis, chez le Comte_d'Ermonde, Chez le Marquis d'Alban ; je verrai tout le monde.DAMON
Mais à-peu-près.JULIE
Voyez, interrogez mon père ; Il vous en instruira ; mais daignez l'écouter. Songez, songez surtout à plaire.JULIE
J'y compte.SCÈNE X.
DAMON
Enfin je sens renaître l'espérance : Son père va venir ; il me tarde déjà Qu'il m'ait en quatre mots expliqué tout cela. Alors, au gré de mon impatience, Je sors, je vais dans tout Paris, Je fais agir tous mes amis ; J'assure son succès ; et ce soir, ce soir même, Mon beau père enchanté m'accorde ce que j'aime. Bon le voici.SCÈNE XI. Damon, Borchamp.
DAMON
Monsieur, serai-je assez heureux, Pour vous rendre un léger service Dans ce procès fastidieux Qu'osent vous intenter la fraude et l'avarice ?BORCHAMP
Oui, le sort qui m'opprime....BORCHAMP
On m'a dit aujourd'hui comme chose certaine, Que votre oncle, le Président, Est lié très intimement Avec mon Rapporteur, Monsieur de Lauvamaine.BORCHAMP
Je vais donc m'étayer de votre complaisance, Et vous conter de point en point exactement, L'histoire du procès, du jour de sa naissance.BORCHAMP
Auriez-vous quelque affaire ?BORCHAMP
Non, ma poitrine est de fer.DAMON, à part
Tant pis, morbleu !DAMON
Souffrez...DAMON court chercher des fauteuils
Soit, asseyons-nousDAMON
Depuis cent ans.BORCHAMP
Cette femme frivole, Qui veut parler, c'est-là sa passion ; Cite tous les Auteurs dont elle sait le nom, Et jamais n'écoutant personne, Bavarde le matin, et le soir déraisonne.BORCHAMP
Soit. Au décès du Baron, La Comtesse hérita de la terre d'Alienne ; Elle est, pour mon malheur, contiguë à la mienne. Dès ce moment fatal survinrent les procès, Et tout ce que l'enfer put inventer jamais Pour agiter le repos de la terre. Mais avec ce Baron, objet de mes regrets, Uni par les doux noeuds d'une amitié sincère....DAMON
Fort bien.BORCHAMP
Vous souvient-il encore de lui ?DAMON
Ma foi..BORCHAMP
C'était....DAMON
Un petit homme.BORCHAMP
Je le trouvais diffus ; certes, c'était dommage : Mais quand sa tête s'échauffait, Il commençait cent contes, s'égarait, Et se perdait dans un long verbiage. De ses récits il m'excédait souvent ; Mais je le supportais en ami complaisant.DAMON
J'écoute.BORCHAMP
Certain papier que l'esprit infernal, Pour mes péchés, a déterré sans doute, De la discorde a donné le signal. J'ai voulu transiger : en homme raisonnable, Je lui fis proposer, encore l'autre jour, Par son cousin, le Marquis de Frémour, Homme d'esprit, d'un caractère affable, Mais entre nous trop pétulant, Trop vif, et vous donnant au diable, Lorsqu'il est obligé d'écouter un moment.BORCHAMP
Je lui fis proposer....BORCHAMP
Vous connaissez les femmes ?DAMON
Oui, vraiment.BORCHAMP
Leur humeur et leur mobilité ?DAMON
Il est trop vrai, ce sont des âmes... Mais discutons avec tranquillité Sans perdre notre temps à médire des femmes.DAMON
Rien. Continuez toujours.Il se rassied, et dit à part.
Personne, hélas ne vient à mon secours !BORCHAMP
Loup dévorant, dont l'avarice S'engraisse de procès, et qui sous un air doux Cache un franc scélérat qu'il faudra que j'assomme.BORCHAMP
Pourquoi ?DAMON
Quant au procès ?BORCHAMP
Mon procès et mes droits....DAMON
Sont embrouillés ?DAMON
Je vous présenterai chez mon oncle aujourd'hui ? Vous le verrez, lui parlerez vous-même ; Et j'aurai le bonheur d'obliger un ami, Un véritable ami que j'honore, que j'aime.BORCHAMP
Fort bien, Monsieur ; j'adopte ce plan-là. Je vais chercher là-haut des papiers d'importance : Vous voulez bien m'attendre ?BORCHAMP
Je viens dans le moment.SCÈNE XII.
DAMON
Qu'il faut de patience ! Au diable et plaideurs et procès ! J'avais mille et mille projets. Mon Notaire, je crois, connaît cette Comtesse : J'y veux aller. Je bénirai les cieux, Si de Borchamp prévenant tous les voeux, J'arrangeais un procès fâcheux pour sa vieillesse. Que le temps aujourd'hui se traîne lentement ! Lafleur.SCÈNE XIII. Damon, Lafleur.
LAFLEUR, accourant
J'accours.SCÈNE XIV.
SCÈNE XV. Damon, Flamand.
FLAMAND
Monsieur ?FLAMAND
Et qui ?DAMON
Lafleur.FLAMAND
Où, Monsieur ?FLAMAND
J'y vais, j'y vais.SCÈNE XVI.
DAMON
Je pense Que, pour me tourmenter, valets, maîtresse, ami, Tout est ici d'intelligence. Mon éternel beau-père, ou bien s'est endormi, Ou l'âge éteignant sa mémoire, Il oublie à coup sûr que je l'attends ici. Mais Flamand, mais Lafleur ; on ne pourra le croire : Je sers d'exemple à la postérité. Lisons. Ciel ! Et Borchamp ! Où s'est-il arrêté ? Oh, pour finir, enfin, je vais chez mon Notaire.SCÈNE XVII.
LAFLEUR, du ton dont on annonce
Monsieur Borchamp. Quoi donc, il est parti ! Ma foi, que dira le beau-père ? Mais je le vois qui court, courons vite après lui.SCÈNE XVIII. Borchamp, Julie.
JULIE
Mais....BORCHAMP
Tu seras présente à l'entretien : Les Juges te verront, cela ne gâte rien. Une femme jeune et jolie Imprime un charme à la raison. Mais qu'est-il devenu ? Damon.Il l'appelle.
Damon. Vainement je l'appelle. Monsieur s'est évadé : l'aventure est nouvelle.BORCHAMP
Cherche le donc.JULIE
Lafleur.BORCHAMP
Le tour est très honnête.SCÈNE XIX. Les mêmes, Lafleur.
LAFLEUR
Il vient de s'échapper.JULIE
Par quel motif ?LAFLEUR
Il des brouillards dans la tête : Ennemi juré du repos, Il va, dit-il chez son notaire. Comme rien n'était prêt, maudissant les marauds, C'était moi, le cocher, d'assez brusque manière Il s'est sauvé.LAFLEUR
Ah ! vraiment ; au contraire, Il chasse et cocher et chevaux, Et dit qu'à pied, tout seul, il ira bien plus vite.BORCHAMP
Ô la pauvre cervelle !JULIE
Il suffit : sors.SCÈNE XX. Borchamp, Julie.
BORCHAMP
Voilà, Je te l'avoue, une étrange conduite ! Je me hâte, j'arrive, et l'on me laisse là ! Et tu m'en répondais ?BORCHAMP
Et l'autre jour encore, il m'en ressouviendra, Nous étions à la promenade ; Je marchais doucement, je respirais le frais : " Monsieur, dit-il, seriez-vous point malade ? Moi, non ; pourquoi cela ? Rien, rien : je le craignais. Nous poursuivons : l'instant d'après Monsieur me quitte, Prétextant, en plein jour, qu'il craignait le serein. Que penses-tu de cette fuite ?Serein : Humidité froide qui tomber vers le coucher du soleil, qui engendre des rhumes et des caterres. [F]
BORCHAMP
Le tien. J'en conviendrai sans peine, Je l'aimais, l'estimais, j'approuvais votre chaîne. Mais le voile est tombé : j'en appelle aujourd'hui. Crois-moi, ma chère, enfant, étouffe dans ton âme, Il en est temps encore, une funeste flamme Qui troublerait tes jours. Oui, l'amour trop souvent A payé de ses pleurs l'erreur d'un seul moment. Mais je songe à l'affaire ? Mon repos fatal ; Et pour sortir de ce dédale, Je visiterai, seul, Conseillers, Présidents : Cependant réfléchis, et pèse ma morale.SCÈNE XXI.
JULIE
Il paraît irrité de ses écarts fréquents. Hélas, quel fâcheux caractère ! De défauts, de vertus, quel contraste étonnant ! Agité sans motifs, toujours plus imprudent ; Et cependant jaloux de plaire, Il blesse les égards, repousse l'amitié : L'amour même, l'amour, dont il chérit la chaîne, Sur lequel son bonheur paraît être appuyé, A gémi bien souvent de ce feu qui l'entraîne. Mais comme il sait aimer ! Quelle fidélité ! Jamais son coeur, simple dans sa tendresse, N'a d'un mot captieux voilé la vérité.SCÈNE XXII. Julie, Lafleur.
LAFLEUR
MON Maître, accablé de tristesse, Demande un entretien du ton le plus touchant. Il est vif, mais son coeur est si bon !JULIE, à part
Quel amant ! Hélas ! que dois-je faire ? Oui, je sens ma faiblesse : La raison lutte en vain contre le sentiment.Haut.
Qu'il m'attende.LAFLEUR
Mon Maître ?SCÈNE XXIII.
SCÈNE XXIV. Damon, Lafleur.
LAFLEUR
Elle va revenir.DAMON
Bientôt ?LAFLEUR
Probablement.DAMON, à part
Ce qu'il faut pour écrire. Oui, pour plaire à Borchamp, Lui rendre le repos qu'il regrette sans cesse, Je vais au Président écrire en sa faveur, Et j'y mettrai de la chaleur. Mon oncle comprendra combien il m'intéresse.Il écrit.
LAFLEUR, à part, regardant Damon pendant qu'il écrit
Le calme enfin succède à ce grand mouvement : Je vois briller sur son visage. Les traits heureux de l'enjouement. Mais la scène varie, il s'élève un nuage.DAMON, à part
Quelle maudite plume !Au XVIIIème, on écrivait avec une plume généralement une plume d'oie.
LAFLEUR
Supprimez quelque lettre : un mot de plus, de moins,À part.
Qu'importe. En effet, que je meure S'il ne trouve les mots trop longs de la moitié.DAMON, à part
Cette encre est détestable !LAFLEUR, à part
Il est contrarié.DAMON
Une bougie.LAFLEUR, à part, sans entendre
Il est toujours le même.DAMON
Eh bien ?LAFLEUR
Toujours courant, toujours extrême, Il se fâche, il me gronde, et cependant je l'aime. Ah ! ah ! Je l'ai perdu ! Comment ? Où donc est-il ? À merveille ! J'entends.DAMON, apportant une bougie allumée
Pour être bien servi, c'est-là le vrai système.SCÈNE XXV. Les mêmes, le Notaire.
LE NOTAIRE, à Lafleur
Peut-on voir votre Maître ?LAFLEUR
Oui, Monsieur, aisément.DAMON, à part, en fermant sa lettre
Je me flatte, Monsieur Borchamp, Qu'un pareil procédé pourra vous satisfaire.LE NOTAIRE
Je le sais.LE NOTAIRE
J'étais sorti pour une affaire.SCÈNE XXVI. Damon, Le Notaire.
DAMON, à part
Ma voila délivré d'un pénible fardeau ! Ce procès finira ; cet espoir me console.Haut.
Je voulais vous parler de Madame d'Érole : On vous dit très-liés.LE NOTAIRE
Oui, je dois le connaître.DAMON
Peut-on le voir ?DAMON
Voyons-le donc.LE NOTAIRE
Ah ! Le voici.LE NOTAIRE
Je cherche mes lunettes.LE NOTAIRE
Il lit entre ses dents comme un homme qui cherche.
Vous êtes un peu prompt. M'y voilà.... Je désire.... Oui, quelque jour... de mes projets... À l'avenir....LE NOTAIRE
J'y suis.Il lit.
À l'égard du procès,Damon s'approche avec vivacité pour lire dans la lettre, le Notaire, par un mouvement de surprise, recule la tête, et laisse tomber ses lunettes.
Dont vous.... ah, ma lunette ! Elle sera brisée.LE NOTAIRE
Vous êtes obligeant.À part.
Sa tête est mal organisée.Haut.
Enfin, pour abréger ; car c'est probablement Le moyen de vous plaire....LE NOTAIRE
Qui, vous ?LE NOTAIRE
D'accord. Observez cependant....LE NOTAIRE
Quel feu ! Mais de sang froid combinons vos projets ; Et sachez qu'en perdant ces bois où tout abonde, Cette terre, Monsieur, déchoit de sa valeur.DAMON
Eh ! je renonce de bon coeur À l'argent, au procès, à tous les biens du monde : M'entendez-vous ?LE NOTAIRE
Oui, très distinctement. Mais, aussi-tôt l'affaire terminée, Faites-moi l'amitié de prévenir Borchamp Que sa cause est enfin gagnée, Qu'il peut dormir tranquillement. Volez, mon cher ami, daignez me satisfaire. Quoi vous restez pétrifie !LE NOTAIRE
Mais en effet, je suis extasié. Il faut cependant vous complaire, Et je me hâte d'obéir.Il marche d'un pas grave.
DAMON, le regardant marcher
Gardez-vous bien de trop courir. Encore un mot. Cachez à mon futur beau-père Le nom de l'acquéreur. J'exige le secret ; J'ai mes raisons.LE NOTAIRE
Comptez sur mon silence.SCÈNE XXVII.
SCENE XXVIII. Damon, Julie.
JULIE
Un peu !JULIE
Longtemps !DAMON
Pas mal.JULIE
Je le crois. Mais comment osez-vous vous flatter De mériter qu'un jour les noeuds de l'hyménée....Hyménée : mariage.
DAMON
Par un culte....DAMON
Non, non.DAMON
Ah ! croyez....JULIE
Encore !DAMON
Je me tais.JULIE
Oui, je le sais. L'amour d'un voile favorable Sait couvrir ses défauts : souple avant le succès, Il ne semble agité que du désir de plaire ; Mais, tôt ou tard, il cesse. Alors le caractère, S'irritât d'autant plus qu'il fut plus comprimé....SCÈNE X.IX. Les Mêmes, LAFLEUR.
LAFLEUR
Moi, Monsieur !SCÈNE XXX. Damon, Julie, Lafleur, Dorlis, Peintre.
DAMON, à Julie
Il me tourne à son gré.DORLIS, peignant
Il faut que je m'attache, et c'est-là le grand art, A bien saisir chaque nuance, L'expression, la ressemblance, Et le jeu de vos traits.DAMON, tirant sa montre
Il est déjà bien tard.DAMON
C'est que.... Souffrez, Madame.... Lorsque vous serez là, je verrai mieux Monsieur.Il fait mettre Julie à côté du Peintre.
JULIE, regardant le portrait
La bouche sera bien.JULIE
Il s'avance.DORLIS
Oui, j'achève à présent.DAMON, se levant
Ah ! Vous avez fini. Bon ! Vous êtes charmant.JULIE
Y songez-vous ?DAMON, assis
Où donc en êtes-vous ?DAMON, à Julie
Si je lisais mon bonheur dans les vôtres, Les miens respireraient le feu du sentiment.DAMON
Quoi ! Constamment ?LAFLEUR, à part
Il doit donner le Peintre au diable.DAMON
Que peignez-vous ?DAMON
On me fait trop d'honneur. J'aimerais mieux, pour mon bonheur, Que la main de l'Amour m'eût gravé dans votre âme.DAMON, bas à Julie, en se levant
Permettez-moi, Madame....Il se place derrière le Peintre.
Je veux voir ce qu'il fait.JULIE
Un moment.DORLIS, après l'avoir cherché des yeux
Eh ! Monsieur, Je ne pourrai jamais vous peindre.À part.
Quel homme !Haut.
Mon pinceau, ma verve s'échauffait.DAMON, revenant à sa place
M'y voilà ; calmez-vous.LAFLEUR, à part
Il y paraît.DAMON
Que peignez-vous ?DORLIS
Les yeux.DORLIS
Un ou deux, à-peu-près.DAMON, se levant
Vous les ferez sans moi.JULIE
Y songez-vous ?DAMON
De grâce.SCÈNE XXXI. Les mêmes, Flamand.
DORLIS, à part
Sortons d'ici. Cet homme est atteint de folie.SCÈNE XXXII. Damon, Julie, Flamand.
SCÈNE XXXIII. Damon, Julie.
SCÈNE XXXIV. Damon, Julie, Borchamp.
BORCHAMP
Que me veux-tu ? Qu'est-ce ?DAMON
Votre bonté se lasse. Mais n'imputez rien à mon coeur. Votre intérêt m'anime : écoutez-moi de grâce. Le Président, mon oncle, à qui j'avais écrit, Me répond qu'il a vu Monsieur de Lauvamaine ; Qu'on peut tout espérer, qu'il n'est rien qu'il n'obtienne D'un vieux ami qui le chérit. Mais jusqu'au bout je n'ai pas lu la lettre ; Daignez vous-même la finir.BORCHAMP lit
« Mon cher neveu, lorsque j'ai reçu votre billet, j'avais précisément Monsieur de Lauvamaine à dîner chez moi. Soyez tranquille sur les suites de vos démarches dans tout ce qui dépendra de lui. Il n'a rien, m'a-t-il dit, refuser à notre ancienne amitié. »
BORCHAMP
Il nous sert à ravir.BORCHAMP
Oui, je le vois, et je lui rends justice.Il lit.
« Mais, selon, votre coutume, vous écrivez avec tant de précipitation que vous oubliez la moitié des mots ; et vos phrases sont si embrouillées, que ce n'est pas sans effort qu'on devine votre pensée. »
À part.
Je le reconnais bien.Il lit.
« Je vous renvoie votre lettre, prenez la peine de la relire. »
À part.
Ceci sera nouveau.BORCHAMP continue de lire
« Mon cher oncle, il faut, en ma faveur, crever tous vos chevaux, et me rendre un service très important pour le plus maudit des..... La Comtesse. »
DAMON, lisant dans la lettre
Des procès.BORCHAMP
Ah ! J'entends, et rien n'est plus facile.Il lit.
« La Comtesse d'Érolle plaide, depuis un siècle, contre Monsieur de Borchamp, père... dont je suis éperdument amoureux, qui réunit l'esprit à la beauté. »
Je n'imaginais pas être encore si beau.BORCHAMP
Fort bien.Il lit.
« C'est un être processif, et sa cause est injuste. L'essentiel est d'obliger Lauvamaine ? Rapporter cette affaire dès demain ; il s'agit d'un malheureux bois de famille que Monsieur de Borchamp porte.... à un prix considérable. Je suis, etc. Voilà, mon cher neveu, votre billet, c'est une véritable énigme. Heureusement, j'ai quelque sagacité et quelque expérience, et j'ai compris que vous vous intéressez vivement à La Comtesse d'Érolle ; je ne vous connaissais pas cette belle passion ; mais comme vous m'assurez d'ailleurs que la cause de Monsieur de Borchamp est injuste, que c'est un être processif, j'ai fortement prévenu Lauvamaine contre lui, et il m'a promis d'appuyer votre belle Comtesse de tout son crédit. »
Vraiment, il n'appartient qu'à vous ! Votre amitié plaide avec énergie ; Et maintenant j'ai l'esprit en repos. Eh bien, que penses-tu de ce rare service ?DAMON, à part
Quelque démon, sans doute, a supprimé les mots.BORCHAMP, à Damon
Je le crois ; en effet...BORCHAMP
Non, c'est trop de bonté. À l'égard de l'hymen entre nous projeté, Il ne se fera point, Julie...BORCHAMP
Non.DAMON
Quelle cruauté !DAMON
À Julie.
Vous que j'aimais....À Borchamp.
Monsieur... Julie !... Ah, quel malheur ! Monsieur, j'ai tort si j'ai pu vous déplaire.BORCHAMP
Je le sais.SCÈNE XXXV. Les Mêmes, La Notaire.
LE NOTAIRE
Je vous apporte une heureuse nouvelle. La Comtesse, en ce jour, a changé de projets, Vous cède tous les bois, et renonce au procès. Voilà l'écrit signé.LE NOTAIRE
Au prix qu'elle a voulu Elle vient de vendre sa terre ; Et l'acquéreur, plus débonnaire, Renonce à tout droit prétendu.BORCHAMP
Cet homme-là, ne lui déplaise, Est pressé de jouir : les procès lui font peur : Et vous nommez cet honnête acquéreur,DAMON, bas au Notaire
Ne me trahissez pas.LE NOTAIRE
Souffrez que je me taise.BORCHAMP
Pourquoi ? Quel intérêt ?...BORCHAMP
Oui, ma fille, je vous entends.LE NOTAIRE
Vous le voyez ; si la tête est bouillante, Au moins le coeur est excellent ; Et vous devez, au gré de notre attente, Récompenser les soins d'un si fidèle amant.DAMON
Non, Monsieur, appuyé d'un si faible service, Je ne réclame point un prix aussi flatteur : Non, consultez avec plus de justice Et vos bontés et son bonheur.BORCHAMP
Son bonheur !... Tourmenté d'un pareil caractère, Osez-vous vous flatter de rendre un être heureux ?JULIE
Je réponds de son coeur, du zèle qui le presse : Sensible à l'amitié, plein de respect pour vous, Il fera, croyez-moi, son bonheur le plus doux De mériter votre tendresse, De consoler vos jours, d'aider votre vieillesse.BORCHAMP, à Julie
Tu le veux ?DAMON, vivement
Oui, Monsieur.BORCHAMP, à Julie
Épouse, j'y consens.DAMON
Ah, Julie ! ah, Monsieur, les plus vifs sentiments....Au Notaire.
Signons-nous le contrat ? On souffre dans l'attente.LE NOTAIRE
Il faudrait qu'il fût fait.DAMON
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