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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Didon

Jean-Jacques Le Franc de Pompignan· créée en 1734· 5 actes· 1 517 vers· 9 personnages

Représentée, pour la première fois, le 21 juin 1734 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • DIDON, Reine de Carthage
  • ÉNÉE, chef des Troyens
  • IARBE, roi de Numidie
  • ÉLISE
  • MADHERBAL, Ministre et Général des Carthaginois
  • ACHATE, Capitaine Troyen
  • ZAMA, Officier d'Iarbe
  • BARCÉ, femme de la suite de la Reine
  • GARDES
Préface

On a toujours vu les amours de Didon et d'Énée comme une des plus belles inventions de Virgile. Le premier, et peut-être l'unique, objet de ce poète était de flatter l'amour-propre de ses concitoyens, et surtout de l'Empereur. Ainsi son héros ne descend aux Enfers que pour apprendre les noms et les exploits des fameux Romains qui doivent naître un jour sur la Terre. Vénus ne lui donne un bouclier fait par Vulcain que pour y tracer à ses yeux la naissance et l'éducation miraculeuse de Romulus et de Rémus ; la gloire de leurs descendants, leurs conquêtes, leurs divisions, leurs guerres civiles ; la défaite d'Antoine, et ce magnifique triomphe d'Auguste, qui dura trois jours. Enfin, pour ne pas m'écarter de l'épisode qui fait le sujet de cette tragédie, quoi de plus ingénieux que de conduire le fondateur de la nation romaine chez la Reine de Carthage ; d'inspirer à Didon un amour violent pour Énée ; d'arracher celui-ci aux charmes d'une passion incompatible avec sa gloire, et contraire aux ordres du Destin ; d'établir par cette fatale séparation la haine et la rivalité des deux peuples, et d'annoncer en même temps la supériorité des Romains sur les Carthaginois !

Si cette partie de l'Enéide a dû être intéressante pour les compatriotes de Virgile, elle ne l'est guère moins pour ses lecteurs. C'est un prince échappé de l'incendie de Troie ; un héros que les Grecs poursuivent avec fureur, à qui les nations étrangères refusent même l'hospitalité ; qu'une tempête affreuse a jeté sur les côtes d'Afrique, et qui se trouve lui-même réduit à la dernière extrémité lorsque Vénus l'envoie chez Didon. Cette princesse, aussi malheureuse que lui, persécutée par son frère et tyrannisée par les rois ses voisins, sacrifie ses propres intérêts à son amour pour Énée. Elle lui offre sa main avec sa couronne, et comble de bienfaits les Troyens. Cependant les Dieux lui enlèvent ce qu'elle a de plus cher. Son amant la quitte ; et cette reine infortunée aime mieux mourir que de survivre à la perte qu'elle vient de faire.

En effet, dit M. Racine, nous n'avons rien de plus touchant dans tous les poètes que la séparation de Didon et d'Énée dans Virgile. Et qui doute que ce qui a pu fournir assez de matière pour tout un chant d'un poème héroïque, où l'action dure plusieurs jours, ne puisse suffire à une tragédie, dont la durée ne doit être que de quelques heures ?

J'ai souvent été surpris que Racine ait donné la préférence à Bérénice sur Didon. Ce dernier sujet, bien plus théâtral que l'autre, aurait produit entre les mains de ce grand homme une tragédie égale à ses meilleurs poèmes. Il ne serait point tombé dans les fautes que j'ai faites, et aurait enrichi sur le peu de beautés qu'on a daigné remarquer dans ma pièce.

Après avoir présenté le sujet de Didon par le beau côté, en voici le vice et les inconvénients. Didon, dans l'Enéide, se livre trop légèrement à son goût pour un étranger qui n'est, à le suivre de près, qu'un prince faible, qu'un dévot scrupuleux. J'ai dû nécessairement abandonner Virgile dans le caractère de mon héros. J'ai même osé donner des bornes à l'excessive piété d'Énée. Je l'ai fait parler contre l'abus des oracles et l'impression dangereuse qu'ils font souvent sur l'esprit des peuples. J'ai voulu qu'il fût religieux sans superstition ; qu'il agît toujours de bonne foi, soit avec les Troyens quand il veut demeurer à Carthage, soit avec Didon quand il se dispose à la quitter ; en un mot, qu'il fût prince et honnête homme.

J'écrivis en 1734 que Virgile était un mauvais modèle pour les caractères. L'expression est dure, et ne convenait pas à mon âge, ni à mon peu d'expérience. Je la rétracte aujourd'hui par respect pour Virgile, en pensant toujours de même par respect pour la vérité.

Un écrivain illustre et que j'honore à tous égards a pris vivement contre moi le parti du Prince des poètes latins. Il m'a fait l'honneur d'employer à me réfuter une partie de la préface qu'il a mise à la tête d'un de ses ouvrages. J'attendais pour lui répondre une occasion de le faire à propos. Elle se présente aujourd'hui naturellement ; il ne trouvera pas mauvais que je la saisisse. D'ailleurs je fais gloire de penser comme lui sur les anciens en général et sur Virgile en particulier. C'était un poète incomparable, ce versificateur unique qui avait aussi ses défauts, et sa partie faible était l'art des caractères. M. le P.B. n'en convient pas. Ce que j'ose reprendre dans Virgile, il le trouve admirable ; et je sais que son sentiment est d'un très grand poids.

Si Pergama dextrâ

Defendi possent, etiam hâc defensa fuissent.

Comment a-t-on pu, dit-il, traiter de prince faible un héros aussi vaillant, aussi intrépide qu'Énée est représenté dans l'Enéide ? En quelle occasion a-t-il montré quelque faiblesse indigne de son caractère ? Sera-ce parce que Virgile l'a dépeint quelquefois versant des larmes ? Mais Achille, l'indomptable Achille, n'en verse-t-il pas dans Homère quand on lui enlève Briséis ? Ne pleure-t-il pas amèrement en apprenant la mort de son cher Patrocle ? Le terrible Ajax n'en fait-il pas de même en d'autres occasions ?

Ces citations sont exactes : l'application ne l'est pas. Les guerriers de l'Iliade pleurent quelquefois, je l'avoue : mais de quelle manière et dans quelles circonstances ? Ce n'est point à tout propos, comme Énée, qui pleure plus souvent et plus abondamment lui seul que tous les guerriers d'Homère ensemble.

Diomède, l'un des combattants aux jeux funèbres de Patrocle dans la course des chars, pleure de rage quand Apollon lui fait tomber le fouet de la main. Agamemnon pleure de dépit et de douleur dans le Conseil de Guerre qu'il tient pendant la nuit, pour annoncer aux chefs de l'armée, battus et poursuivis par Hector jusque dans leurs retranchements, qu'il faut promptement lever le siège et reprendre le chemin de la Grèce. Achille pleura quand Eurybate et Talthybius, hérauts d'Agamemnon, eurent emmené Briséis.

Qui ne voit d'abord que ce ne sont point là des pleurs de faiblesse ni de pusillanimité ? Ces attendrissements continuels ne supposent pas une grande fermeté d'âme. On voit des personnes qui expriment leurs sentiments par des larmes. Le plaisir, la douleur, la joie, l'admiration les font pleurer. Ce sont de fort honnêtes gens dans la société civile ; mais ce seraient de médiocres personnages dans un poème épique. Le don des larmes sied mal à un héros.

Madame Dacier(1) prétend que Virgile a puisé dans Homère jusqu'à l'idée même du sien. Énée dit à Pandare, fils de Lycaon, que la colère des dieux est terrible. C'est d'après ce mot qu'a été formé le principal caractère de l'Enéide. Cette remarque de Madame Dacier n'est point frivole, et renferme beaucoup de sens en peu de mots. Énée joue dans l'Iliade un rôle assez subalterne, quoiqu'il y ait pourtant ses traits distinctifs comme les autres ; car en fait de personnages, tout est peint, tout est vivant dans Homère. Mais en qualité de poète grec, il a cru devoir partout déprimer les Troyens. Énée près de combattre contre Diomède se croit déjà vaincu, et n'a d'espérance qu'en la vitesse de ses chevaux. Diomède, au contraire, compte si audacieusement sur la victoire qu'il ordonne d'avance à Sthenelus de courir aux chevaux de son ennemi et de les mener au camp. L'opposition de ces deux caractères est frappante. De pareils coups de pinceau ne sont pas communs chez Virgile. Ne pourrait-on pas dire qu'il n'a pas assez perdu de vue dans son poème la médiocrité d'Énée dans l'Iliade ? Souvent on est faible avec beaucoup de valeur ; et tel est, si je ne me trompe, le héros de l'Enéide.

Le reproche d'amant sans foi ne paraît pas plus solide à M. le P.B. que celui de prince faible. Il faudrait, selon lui, qu'Énée se fût lié à Didon par quelque engagement solennel. Mais on n'en trouve, ajoute-t-il, aucun vestige dans toute la narration de Virgile. Je lis, ou j'entends bien différemment le quatrième livre de son poème. J'y aperçois non seulement des vestiges, mais des preuves plus claires que le jour, de tous les faux serments qu'Énée a faits à Didon.

Établissons en premier lieu si c'est ici un prince ferme et raisonnable, un père de famille qui doit de bons exemples à son fils, un chef de nation, et le fondateur désigné du plus grand empire de la Terre ; ou bien un aventurier, un séducteur de princesses. Dans ce dernier cas il a pu croire que les bontés de la reine et les serments dont on est prodigue en pareille occasion, et qu'il n'avait pas refusées, au moins dans la grotte, ne l'engageaient que médiocrement avec elle. Mais on jugera autrement si l'on ne considère en lui, suivant le dessein de Virgile, qu'un prince toujours occupé de ses infortunes passées, de son état présent, et de l'oracle des dieux ; qu'un père soigneux de l'éducation de son fils et qui lui enseigne de bonne heure à supporter courageusement les revers et les travaux.

Disce, puer, vittutem ex me, verumque laborem,

Fortunatam ex aliis.

Il semble qu'un homme de ce caractère ne doive point abuser de la faiblesse d'une femme, d'une reine, de sa bienfaitrice. Pourquoi flatter sa passion ? Pourquoi souffrir qu'elle parle publiquement de mariage consommé ?

Nec jam furtivum Dido mediatur amorem,

Conjugium vocat.

Il y a plus. On ne peut douter qu'il ait promis à cette princesse de régner avec elle à Carthage. Jupiter en est allarmé. Il envoie Mercure, qui trouve Énée au milieu des architectes et des ouvriers, donnant des ordres pour le plan des fortifications et la disposition des édifices, et ne pensant en aucune façon aux préparatifs de son départ, ce qui lui attire des reproches très vifs de la part du messager des Dieux.

Je finis cette discussion, déjà beaucoup trop longue, en me couvrant du bouclier de de l'Académie de la Crusca, l'une des plus respectables compagnies littéraires de l'Europe. Voici comme elle s'explique sur le caractère d'Énée dans son apologie de Roland furieux de l'Arisote, contre le dialogue de Camillo Pellegrini sur la poésie épique.

Quel personnage pour Énée, qui était d'un âge mûr et qui avait un fils déjà grand, auquel il devait donner de bons exemples, de courir les aventures galantes et de faire l'amour comme un jeune homme, dans le temps qu'il était chargé des entreprises les plus importantes, et que les dieux lui avaient révélé qu'ils le destinaient à fonder l'Emprie Romain ! Quelle trahison d'abandonner indignement une reine qui, après l'avoir tiré de la misère, l'avait reçu dans ses bras et comblé de mille biens ! Vit-on jamais de plus noire perfidie ? Et c'est une raison puérile (è scusa da bambini) et contre toute vraisemblance, de prétexter des ordres de Jupiter, etc...(2) Les expressions de l'original sont moins mesurées que celles de la traduction.

Le fameux Rousseau a peint Énée d'après nature, ou pour mieux dire, d'après Virgile, dans une ode que tout le monde connaît.

Pouvait-elle mieux attendre

De ce pieux voyageur,

Qui fuyant sa ville en cendre

Et le fer du Grec vengeur,

Chargé des Dieux de Pergame,

Ravit son père à la flamme,

Tenant son fils par la main,

Sans prendre garde à sa femme

Qui se perdit en chemin ?

Je m'appuierai encore des réflexions de M. l'Abbé Desfontaines. Il me permettra bien de rapporter ici ce qu'il m'écrivait en 1740, dans le temps qu'il travaillait à sa belle traduction de Virgile : Je vous avoue que le caractère misérable d'Énée me dégoûte bien. Un auteur qui donneroit aujourd'hui un pareil caractère à son héros, soit dans un poème, soit dans un roman, serait sifflé. Énée est un homme faible et un dévot insipide. Tant d'autorités prouvent au moins que mon sentiment dans cette dispute littéraire n'est ni absurde ni singulier.

Il ne serait pas aussi facile de justifier les défauts de ma tragédie sur lesquels le succès qu'elle eut dans sa nouveauté ne m'a jamais ébloui. C'est le coup d'essai d'un âge sans expérience, une pièce composée sans le secours des connaisseurs et dans le fond d'une province. J'aurais peut-être mieux fait de ne la point livrer au public ; mais je ferais plus mal encore de la lui laisser avec toutes ses imperfections. On n'est pas forcé de s'ériger en écrivain, mais on est obligé de corriger ses écrits.

D'ailleurs, on ne risque rien à s'enrichir des beautés de Virgile. Je n'avais point profité de toutes celles qui pouvaient embellir ma pièce. J'avoue que je sentis bien, en composant cet ouvrage, que je ne saisissais pas tout ce qu'il y a de plus fort et de plus théâtral dans le quatrième livre de l'Enéide. Les avant-coureurs du trépas de Didon forment un tableau effrayant auquel je n'avais substitué que de la tendresse et de la douleur. En en mot, la prochaine mort de Didon, la pallida morte futurâ ne régnait point assez dans le cinquième acte, qui avait besoin en cela d'être remanié.

On a pu remarquer aussi que Madherbal promet à Iarbe, dans la première scène du premier acte, de représenter fortement à la reine qu'il est de son intérêt de préférer ce jeune prince à tout autre, ce qui semblait annoncer une scène entre Didon et ce ministre. Cependant il n'en est plus parlé ; car je compte pour rien ces deux vers du troisième acte :

J'ai cru devoir vous dire en ministre fidèle

Tout ce que m'inspirait votre gloire et mon zèle.

Il faut quelque chose de plus pour la justesse et la netteté de la conduite théâtrale. J'y ai remédié par une scène entière que j'ai ajoutée au premier acte. On en trouvera aussi une nouvelle au commencement du quatrième, entre Achate et Madherbal. À cela près, les autres corrections portent sur le dialogue en général, sur des vers faibles, des expressions négligées, des mots parasites et des rimes peu exactes.

On m'objectera peut-être que j'ai mis le récit d'une apparition au cinquième acte, contre l'usage constamment observé de ne placer ces sortes de morceaux que dans le premier acte ou dans le second tout au plus. Je répondrais, si je n'avais pas d'autre excuse, que l'on peut quelquefois s'écarter des routes frayées, pourvu que l'on arrive à son but, aussi vite et sans s'égarer. Mais Virgile vient ici à mon secours. Dans son poème, comme dans ma tragédie, les circonstances que j'ai décrites sont essentiellement liées avec le dénouement de l'action. Didon ne voit des spectres que quand elle a des remords ; et les remords ne viennent que quand Énée s'en va. Tout cela est dans la nature, et les véritables règles sont de peindre les passions au naturel.

Un étranger (Note 3) illustre, mais que ses liens académiques, si j'ose m'exprimer ainsi, ont naturalisé parmi nous, et qui joint à beaucoup de génie l'érudition la plus agréable et la plus variée, avait traduit Didon en italien, dans l'état où elle fut imprimée pour la première fois en 1734. Je n'avais pas le bonheur de le connaître quand il fit cet honneur distingué à ma tragédie. Je lui ai confié depuis mon manuscrit, et il m'a répété souvent, avec une candeur peu commune chez les gens de lettres, qu'en traduisant Didon il avait souhaité plus d'une fois tous les changements que j'y ai faits.

Heureux si les beautés de sa poésie pouvaient rendre la mienne supportable aux yeux d'une nation qui a produit les plus grands poètes ; et qui, ayant reçu des mains des Grecs tous les talents et tous les arts, les a répandus avec tant de profusion chez tous les peuples de l'Europe.

J'apprends dans ce moment que les comédiens, à qui on avait confié à mon insu et contre mes intentions le nouveau manuscrit de cette pièce, l'ont remise au théâtre sans avoir adopté d'autre changement que le nouveau cinquième acte, ce qui a dû produire un effet bizarre, ce dernier acte étant beaucoup moins vide de choses et bien plus travaillé que les quatre premiers, tels qu'on les a dans l'ancienne édition. Je me flatte que celle-ci réparera bientôt les inconvénients de cette représentation tronquée.

C'est tout ce que j'avais à dire sur une tragédie que le public a honorée de son indulgence, et que je voudrais rendre digne de son approbation.

(1) Notes sur le cinquième livre de l'Iliade.

(2) Nell'Eneade, che bel costume è quel d'Enea già maturo, e che aveva un figliuol già grande, que doveva imparar a vivere, e prendere esempio da lui ; nel tempo ch'egli aveva per le mani si grani imprese, a piantare il fondamento dell'imperio di Roma, il che a lui era stato rivelato, l'andarsi intabaccando, e perdendo ne gli amorazzi a guisa di un giovinetto ; e tradire con si scelerata fraude quella real femina, che ignudo e tapino e diserto l'aveva raccolto nelle sue braccia, e apertagli l'anima e'l corpo ? udissi mai il più solenne tradimento di questo ! ed è scusa da bambini il rifugio del commendamento di Giove, e fuor d'ogni verisimile, etc.

(3) M. l'Abbé Venuti, l'un des fondateurs de l'Académie de Cortone, Correspondant honoraire de l'Académie des Belles-Lettres et Inscriptions, associé de l'Académie de Bordeaux et de celle de Montauban. Il est arrière-neveu du savant Philippo Venuti, l'un des trois auteurs qui ont travaillé au meilleur commentaire que l'on a sur Virgile. Son frère est Surintendant des Cabinets du Pape.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Iarbe, Madherbal.

IARBE

Je t'étonne, et j'en rougis. Apprends De mon malheureux sort les progrès différents. Jadis, par mon aïeul exclus de la couronne, Avant que le destin me rappelât au trône, Tu sais que, déguisant ma naissance et mon nom, J'allai fixer mes pas à la cour de Sidon. À toi seul en ces lieux je me fis reconnaître, Je te vis détester les crimes de ton maître : Je crus que je pouvais me livrer à ta foi. L'épouvante régnait dans le palais du roi ; On y pleurait encor le trépas de Sichée. À son époux Didon pour jamais arrachée Coulait dans les ennuis ses jours infortunés. Je la vis ; ses beaux yeux, aux larmes condamnés, Me soumirent sans peine au pouvoir de leurs charmes : J'osai former l'espoir de calmer ses alarmes. Contre Pygmalion je voulais la servir. À ta reine en secret j'allais me découvrir : Rien ne m'arrêtait plus, lorsque sa prompte fuite Rompit tous les projets de mon âme séduite. Quelle fut ma tristesse ou plutôt ma fureur ! Tu voulus vainement pénétrer dans mon coeur. Indigné des forfaits d'un tyran sanguinaire, J'abandonnai sa cour affreuse et solitaire, Et portai mes regrets, mes transports violents Jusqu'aux sources du Nil et sous des cieux brûlants. Après quatre ans entiers, l'auteur de mes misères Me rendit par sa mort le sceptre de mes pères. Je passai de l'exil sur le trône des rois. Je crus que ma raison reprendrait tous ses droits, Que de mes mouvements la gloire enfin maîtresse Saurait bien triompher d'un reste de faiblesse, Et que les soins cuisants d'un malheureux amour Respecteraient le trône et fuiraient de ma cour. Bientôt un bruit confus, alarmant tous nos princes, Répand avec terreur au fond de leurs provinces, Que d'un peuple étranger, arrivé dans nos ports, Les murs de jour en jour s'élèvent sur ces bords. J'apprends que, de son frère évitant la furie, Didon veut s'emparer des côtes de Lybie... Qu'un amour mal éteint se rallume aisément ! Le mien reprend sa force et croît à tout moment. Dans ce nouveau transport, je me flatte, j'espère Qu'au milieu de l'Afrique une reine étrangère Ne rejettera point le secours et la main D'un roi, le plus puissant de l'empire africain. Par mes ambassadeurs j'offre cette alliance... Projets mal concertés ! Inutile espérance ! Ses refus, colorés de frivoles raisons, Deux fois m'ont accablé des plus sanglants affronts : Je veux, tel est l'amour qui m'aveugle et m'entraîne, Tenter moi-même encor cette superbe reine. Tout prêts à se montrer, mes soldats, mes vaisseaux Couvriront autour d'elle et la terre et les eaux. L'amour conduit mes pas ; la haine peut les suivre. Dans ce doute mortel je ne saurais plus vivre : Des refus de Didon j'ai trop longtemps gémi : Aujourd'hui son amant, demain son ennemi.

SCENE II. Didon, Iarbe, Madherbal, Élise, Barcé, suite de Didon dans le fond.

SCÈNE III. Didon, Madherbal, Élise, Barcé, suite.

SCÈNE IV. Didon, Élise, Barcé.

DIDON

Oui, je l'aime ; et mon âme est pour jamais la proie De la divinité dont il reçut le jour. Je reconnais sa mère à mon funeste amour. Car ne présumez pas qu'en secret satisfaite, Votre reine elle-même ait hâté sa défaite : J'ai combattu longtemps, et, dans ces premiers jours, La mort même et l'enfer venaient à mon secours. Tremblante de frayeur, de remords déchirée, Aux mânes d'un époux je me croyais livrée ; Mais ces tristes objets sont enfin disparus. Énée est dans mon coeur ; les remords n'y sont plus... Hélas ! Avec quel art il a su me surprendre ! Chaque instant qu'attachée au plaisir de l'entendre J'écoutais le récit de ces fameux revers Qui du nom des Troyens remplissent l'univers, Malgré le nouveau trouble élevé dans mon âme, Je prenais pour pitié les transports de ma flamme. Quelle était mon erreur, et qu'il est dangereux De trop plaindre un héros aimable et malheureux !...

À part.

Amour, que sur nos coeurs ton pouvoir est extrême !...

À Élise.

Même après le danger on craint pour ce qu'on aime... Je crois voir les combats que j'entends raconter ; Je frémis pour Énée et je cours l'arrêter. Tantôt sous ces remparts que la Grèce environne, Je le vois affronter les fureurs de Bellone ; Je le suis, et des Grecs défiant le courroux, Je prétends sur moi seule attirer tous leurs coups. Mais bientôt sur ses pas je vole épouvantée Dans les murs saccagés de Troie ensanglantée. Tout n'est à mes regards qu'un vaste embrasement ; À travers mille feux je cherche mon amant. Je tremble que du ciel la faveur ralentie N'abandonne le soin d'une si belle vie ; Mes voeux des immortels implorent le secours... Toutefois, au moment de voir trancher ses jours Dans ce dernier combat où l'entraîne la gloire, Je crains également sa mort ou sa victoire. Je crains que des Troyens relevant tout l'espoir, Il ne m'ôte à jamais le bonheur de le voir...

À part.

Ilion, à ton sort mes yeux donnent des larmes ; Mais pardonne à l'amour qui cause mes alarmes : De ta chute aujourd'hui je rends grâces aux dieux, Puisque c'est à ce prix qu'Énée est en ces lieux !

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Énée, Achate.

ÉNÉE

Depuis que dans le sang des peuples de Pergame Ménélas a puni les crimes de sa femme, Et qu'aux bords ravagés par les Grecs triomphants Les cendres d'Ilion sont le jouet des vents, J'ai conduit, j'ai traîné de rivage en rivage Le reste des Troyens échappés du carnage. Nous avons cru cent fois arriver dans ces lieux Que nous avaient promis les ministres des dieux ; Mais tu sais comme alors d'invincibles obstacles Démentaient à nos yeux le prêtre et les oracles. Ici l'onde en fureur nous éloignait du bord ; Là, par un vent plus doux, conduit jusques au port, J'ai vu des nations ensemble conjurées, Les armes à la main, nous fermer leurs contrées. Plus loin, quand mes soldats accablés de travaux Commençaient à goûter les douceurs du repos, Qu'ils vivaient sans alarme et traçaient avec joie Les temples et les murs d'une seconde Troie, Je vis les dieux, armés de foudres et d'éclairs, Aux Troyens effrayés parler du haut des airs, Et la contagion, pire que le tonnerre, Couvrir d'un souffle impur la face de la terre. Il fallut s'éloigner de ces bords infectés. Ainsi, dans l'univers proscrits, persécutés, Victimes des rigueurs d'une injuste déesse, Énée et les Troyens trouvent partout la Grèce. Touché de nos malheurs, un seul peuple aujourd'hui Nous reçoit dans ses murs, nous offre son appui. Crois-tu que mes soldats, qui jouissent à peine De l'asile et des biens qu'ils doivent à la reine, S'il faut abandonner ces fortunés climats Et braver sur les flots les horreurs du trépas, Reconnaissent ma voix et quittent sans murmure Le repos précieux que Didon leur assure, Pour aller sur mes pas en de sauvages lieux Importuner encor les oracles des dieux ?

ÉNÉE, l'interrompant

Je ne m'en défends pas ; Je brûle pour Didon. Sa vertu magnanime N'a que trop mérité mes feux et mon estime ! Je ne sais si mon coeur se flatte en son amour, Mais peut-être le ciel m'appelait à sa cour. Son malheur est le mien, ma fortune est la sienne ; Elle fuit sa patrie, et j'ai quitté la mienne. Le fier Pygmalion poursuit les Tyriens ; Les Grecs de toutes parts accablent les Troyens. L'un à l'autre connus par d'affreuses misères, Le destin nous rassemble aux terres étrangères ; Et peut-on envier à deux coeurs malheureux Le funeste rapport qui les unit tous deux ? Que dis-je ? Sans Didon, sans ses soins favorables, D'Ilion fugitif les restes méprisables, Inconnus dans ces lieux, sans vaisseaux, sans secours, Sur un rivage aride auraient fini leurs jours. As-tu donc oublié comme, après le naufrage, Nous crûmes sur ces bords tomber dans l'esclavage ? Les Tyriens en foule accompagnaient nos pas, Et déjà contre nous ils murmuraient tout bas. Sur un trône brillant leur jeune souveraine Rendit d'abord le calme à mon âme incertaine. Ses regards, ses discours, garants de sa bonté, Cet air majestueux, cette douce fierté, Ces charmes dont l'éclat, digne ornement du trône, Sur le front d'une reine embellit la couronne, Les hommages flatteurs d'une superbe cour, Tout m'inspirait déjà le respect et l'amour. Avec quelle douceur, écoutant ma prière, Dans le noble appareil d'une pompe guerrière, Cette reine, sensible au récit de mes maux, Promit de terminer le cours de nos travaux ! Les effets chaque jour ont suivi sa promesse. Achate, je dois tout aux soins de sa tendresse. Eh ! Puis-je refuser mon coeur à ses attraits, Quand ma reconnoissance est due à ses bienfaits ?

SCÈNE II. Didon, Énée, Élise

ÉNÉE

Vous voyez sur ces bords le déplorable reste D'un peuple si longtemps à ses vainqueurs funeste. Cependant, accablé du malheur qui le suit, Malgré l'abaissement où le ciel l'a réduit, Malgré tant d'ennemis obstinés à sa perte, Et la mort tant de fois à ses regards offerte, Ce reste fugitif, ce peuple infortuné À soumettre les rois croit être destiné. Les Troyens sur mes pas veulent se rendre maîtres Des climats où jadis ont régné leurs ancêtres. L'Ausonie est ce lieu si cher à leurs désirs. Leurs chefs osent déjà condamner mes soupirs. Je tremble que du ciel les sacrés interprètes Ne joignent leur suffrage à ces rumeurs secrètes, Et qu'un zèle indiscret, échauffant les esprits, Ne porte jusqu'à moi la révolte et les cris. Tel est du préjugé le pouvoir ordinaire ; Il soumet aisément le crédule vulgaire ; Courageux sans honneur, scrupuleux sans vertu, Souvent, dans les transports dont il est combattu, Le soldat entraîné sur la foi d'un oracle, Du respect pour les rois foule à ses pieds l'obstacle, Cède, sans la connaître, à la religion, Et se fait un devoir de la rébellion... Ah ! Si le même jour où mon âme contente Se promet un bonheur qui passait mon attente, Si, dans le moment même où vous me l'annoncez,

Voyant Didon changer de visage.

Une gloire barbare... hélas ! Vous frémissez !

Ausonie : pays d'une peuple d'Italie, de la famille des opique ou osque, habitait le long de la mer Tyrrhénienne, de la côte de l'Apennin, entre le Liris et le Vulturne, depuis le pays des Volsques jusqu'à Nole. Cette dénomination est étendue, souvent, à toute l'Italie.

SCÈNE III. Didon, Élise.

SCÈNE IV. Didon, Élise, Barcé.

SCÈNE V. Didon, Iarbe.

SCÈNE VI. Iarbe, Zama.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Iarbe, Madherbal.

SCÈNE II. Élise, Madherbal.

SCÈNE III. Didon, Madherbal, Élise.

MADHERBAL

Permettez, au milieu de vos tristes alarmes, Qu'un zélé serviteur interrompe vos larmes. Vous devez votre esprit, madame, à d'autres soins : L'amour a ses moments, l'état a ses besoins. D'un Africain jaloux vous concevez la rage ; C'est à nous de songer à prévenir l'orage. Je n'examine plus si l'hymen d'un grand roi, Si cent peuples soumis à votre auguste loi, Vos sujets glorieux étendant leur puissance Jusqu'aux bords où le Nil semble prendre naissance, Si l'avantage enfin de donner à vos fils Jupiter pour aïeul et les dieux pour amis, D'un éclat si flatteur devaient remplir votre âme, Ou du moins quelque temps balancer votre flamme. Avant que votre coeur, pour la dernière fois, Aux yeux mêmes d'Iarbe eût déclaré son choix, J'ai cru devoir vous dire en ministre fidèle Tout ce que m'inspiraient votre gloire et mon zèle ; Et ce n'est qu'à ce prix qu'un sujet plein d'honneur doit jamais de son maître accepter la faveur. Mais si sa volonté ne peut être changée, N'importe en quels projets son âme est engagée, Résister trop longtemps, ce serait le trahir : C'est aux dieux de juger, aux sujets d'obéir. Ainsi ne pensons plus qu'à la prompte défense Qui peut de l'ennemi confondre l'espérance. Bientôt sur ces remparts tous nos chefs rassemblés Calmeront par mes soins nos citoyens troublés. En vain contre Didon l'Afrique est conjurée ; Du peuple et du soldat ma reine est adorée : Tout peuple est redoutable et tout soldat heureux Quand il aime ses rois en combattant pour eux.

SCÈNE IV. Didon, Élise.

ÉLISE, voyant paraître Énée

Il vient.

SCÈNE V. Didon, Énée, Élise.

ÉNÉE, à part, au fond du théâtre, en apercevant Didon, et en voulant s'éloigner

Dieux ! Je ne croyais pas la rencontrer ici.

ÉNÉE, voulant la retenir

Ah ! Madame, arrêtez...

DIDON, l'interrompant

Ah ! Laisse-moi, perfide !

ÉNÉE

Elle fuit... arrêtez... prenons soin de sa vie.

Il fait quelques pas pour suivre Didon.

SCÈNE VI. Énée, Achate.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Madherbal, Achate.

SCÈNE II. Énée, Achate, Élise.

SCÈNE III. Énée, Achate.

ÉNÉE

Je n'ai que trop prévu ta plainte et tes reproches : Ton maître en ce moment redoutait tes approches... Mais que veux-tu ? L'amour fait taire mes remords, Et dans mon coeur trop faible il brave tes efforts. Cependant, tu le sais, et le ciel qui m'écoute M'a vu sur ses décrets ne plus former de doute, Renoncer à Didon, lui venir déclarer Qu'enfin ce triste jour nous allait séparer ; À ses premiers transports demeurer inflexible, Et paraître barbare autant qu'elle est sensible. Je contenais mes feux prêts à se soulever. Le dessein étoit pris... Je n'ai pu l'achever, Et je ne puis encor, tout plein de ce que j'aime, Rappeler ce projet sans m'accuser moi-même... Je courais vers Didon, quand tes empressements Commençaient d'attester la foi de mes serments. Que m'importait alors une vaine promesse ? Je tremblais pour les jours de ma chère princesse. Quel spectacle, grands dieux ! Quelle horreur ! Quel effroi ! Tout regrettait la reine et n'accusait que moi. Je ne puis sans frémir en retracer l'image. Son âme de ses sens avait perdu l'usage ; Son front pâle et défait, ses yeux à peine ouverts, Des ombres de la mort semblaient être couverts. Cependant sa douleur et ses vives alarmes Donnaient de nouveaux traits à l'éclat de ses charmes, Et jusque dans ses yeux, mourants, noyés de pleurs, Je lisais son amour, mon crime et ses malheurs !... Mais bientôt, ses transports succédant au silence, Je n'ai pu de mes feux vaincre la violence : Je n'en saurais rougir ; et tout autre que moi D'un si cher ascendant aurait subi la loi. Lorsqu'une amante en pleurs descend à la prière, C'est alors qu'elle exerce une puissance entière ; Et l'amour qui gémit est plus impérieux Que la gloire, le sort, le devoir et les dieux.

ACHATE

La gloire n'est jamais où la vertu n'est pas. Fidèle adorateur des dieux de nos ancêtres, Osez-vous résister à la voix de nos maîtres ? Oubliez-vous, seigneur, leurs ordres absolus, Et des mânes d'Hector ne vous souvient-il plus ? C'est par vous que j'ai su qu'en cette nuit terrible Qui vit de nos remparts l'embrasement horrible, Vous trouvâtes son ombre au pied de nos autels : « Fuyez, vous cria-t-il, enfant des immortels. Recueillez les débris de ma triste patrie, Et ses dieux protecteurs, qu'Ilion vous confie. Vesta, le feu sacré, sont remis dans vos mains, Comme un gage éternel du respect des humains. Qu'ils suivent sur les mers la fortune d'Énée ; Cherchez l'heureuse terre aux Troyens destinée. Partez, d'un nouveau trône auguste fondateur. » Ainsi parlait Hector ; ainsi parlait l'honneur... L'honneur, Hector, le ciel, rien n'ébranle votre âme !... Aimez donc ; devenez l'esclave d'une femme... Mais il vous reste un fils. Ce fils n'est plus à vous ; Il appartient aux dieux, de sa grandeur jaloux. Par ma bouche aujourd'hui vos peuples le demandent ; Promis à l'univers, les nations l'attendent. Vous le savez, seigneur, vous qui dans les combats De ce fils, jeune encor, deviez guider les pas : Ses neveux fonderont une cité guerrière, Qui changera le sort de la nature entière, Qui lancera la foudre, ou donnera des lois, Et dont les citoyens commanderont aux rois. Déjà dans ses décrets le maître du tonnerre Livre à ce peuple roi l'empire de la terre. Laissez à votre fils commencer un destin Sont les siècles futurs ne verront point la fin, Et n'avilissez plus dans une paix profonde Le sang qui doit former les conquérants du monde.

ACHATE, à part, apercevant Didon

Ah ! C'est la reine... Ô funeste présage !

SCÈNE IV. Didon, Énée, Achate.

SCÈNE V. Didon, Énée, Madherbal.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

L'acte commence vers la fin de la nuit.

SCÈNE II. Didon, Élise.

DIDON

Non, c'en est fait : voici ma dernière journée. J'ai vécu, j'ai régné, mes destins sont remplis. Vous voulez vainement rassurer mes esprits, Tout me nuit, tout m'afflige, et rien ne me console ; Je frémis du passé, l'avenir me désole ; Nos craintes, nos malheurs ne sauraient plus cesser, L'instant qui les finit les voit recommencer. D'un funeste soupçon justement occupée Tantôt par un ingrat je me crois trompée, Je l'accusais alors ; mais qu'il faut peu d'instants Pour donner à l'amour de nouveaux sentiments ! Il n'éclate, ne plaint, n'accuse, ou rend justice Qu'au gré des passions dont il fut le caprice. Je ne vois plus Énée ardent à ma quitter Aux transports les plus doux feindre de résister ; Je ne vois qu'un amant généreux et fidèle, Qu'un héros que la gloire auprès de moi rappelle, Qui préfère aujourd'hui mes intérêts aux siens, Et qui risque ses jours pour assure les miens. C'est lui seul qu'il faut plaindre, et c'est moi qui l'accable. Le Ciel sans mon amour lui serait favorable ; Au destin qui l'attend j'ai voulu l'arracher : S'il périt, c'est à moi qu'il faut le reprocher. Non, non, ne souffrons plus qu'une tête si chère, De nos tyrans communs éprouve la colère ; Sauvons-le, s'il est temps, d'une injuste fureur, Et soyons généreuse aux dépens de mon coeur. Quittez, quittez, Enée, un séjour trop funeste... Je vais donc renoncer au seul bien qui me reste ! Raison, tendresse, gloire, ah, c'est trop m'agiter ! Impérieux penchant dois-je encor t'écouter ? À ton joug rigoureux devrais-je être asservie Au milieu des horreurs qui menacent ma vie ; Et je sens toutefois que les mêmes horreurs Soutiennent mon amour contre tous mes malheurs. Je me défends en vain : une erreur qui sait plaire Reprend toujours sur nous son empire ordinaire ; Triste effet d'un amour qui prêt à triompher N'écoute des remords que pour les étouffer.

SCÈNE III. Didon, Élise, Barcé.

BARCÉ

Madame...

SCÈNE DERNIÈRE. Didon, Élise, Barcé, Madherbal.

MADHERBAL

Non, non, vous triomphez, Madame, et la victoire Vous assure le trône et vous comble de gloire. Pendant que l'ennemi dans les bras du sommeil Différait son attaque au lever du soleil. Le héros des Troyens ressemble nos cohortes, Leur parle en peu de mots, et fait ouvrir les portes. On invoque les Dieux sans tumulte et sans bruit, Nous marchons. Le silence et l'horreur de la nuit Dans le coeur du soldat plein d'un noble courage Versent la soif du sang, et l'ardeur du carnage. Nous arrivons aux lieux où de sombres clartés Guidaient vers l'ennemi nos pas précipités, Aussitôt le signal vole de bouche en bouche, On observe, en frappant, un silence farouche, Tout périt, chaque glaive immole un Africain, De longs ruisseaux de sang tracent notre chemin, Le sommeil à la mort livre mille victimes, Et le ciel, seul témoin de nos coups légitimes, Ne retentit encore dans ces noires fureurs, Ni des cris des mourants, ni des cris des vainqueurs. Cependant on s'éveille, on crie, on prend les armes. Iarbe court lui-même, au bruit de tant d'alarmes, Il arrive, il ne voit que des gardes tremblants, Des soldats égorgés, des feux étincelants, Et partout, ses regards trouvent l'affreuse image Des horreurs d'une nuit consacrée au carnage ; À ce triste spectacle il frémit de courroux, Et vole vers Énée, à travers mille coups. Les combattants surpris reculant en arrière Autour de ces rivaux forment une barrière, ils fondent l'un sur l'autre, et bientôt leur fureur Égale leurs efforts ainsi que leur valeur. Mais le dieu des combats règle leur destinée ; Iarbe enfin chancèle, et tombe au pieds d'Énée, Il expire. Aussitôt les Africains troublés S'échappent par la fuite à nos traits redoublés, Et tandis qu'éclairé des raisons de l'aurore Le soldat les renverse, et les poursuit encore, Le vainqueur sur ses pas rassemblant les Troyens Appelle autour de lui les chefs des Tyriens. « Magnanimes sujets d'une illustre princesse, Qu'Énée et les Troyens regretteront sans cesse, Sous les lois de Didon puissiez-vous à jamais Goûter dans ces climats une profonde paix. J'espérais vainement de partager son trône L'inflexible destin autrement en ordonne. Trop heureux, quand le Ciel m'arrache à ses appas, Qu'il m'ait permis du moins de sauver ses États, Et que mon bras vainqueur assurant sa puissance Lui laisse des garants de ma reconnaissance. Adieu, plein d'un amour malheureux et constant Je l'adore, et je cours ou la gloire m'attend. »

1 517 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica