Dialogue en prose
Entretien de Scarron et de Molière
Personnages
- [MOLIÈRE]
- [SCARRON]
ENTRETIEN DE SCARRON ET DE MOLIERE.
MOLIÈRE
Je l'ai échappé des plus belles.
SCARRON
Vous êtes devenu ici bien brusque, vous qui étiez si honnête à Paris.
MOLIÈRE
La crainte fait qu'on s'oublie.
SCARRON
Qu'avez-vous ici à appréhender ?
MOLIÈRE
II ne s'est tenu à rien que je n'aie été chassé des Champs-Élysées.
SCARRON
Chassé ? Quel crime aviez vous comis ?
MOLIÈRE
N'avez-vous pas vu Caron, qui criait par tous les cartiers, aux badauds, aux badauds ; et qui chassait à grands coups d'aviron tout ce qu'il rencontrait de Parisiens, pour leur faire repasser le Styx ?
Caron est le passeur des Enfers. Il fait passer les morts sur le Styx avec sa barque.
SCARRON
Je l'ai vu, et comme je suis aussi bien Parisien que vous, j'ai su de bonne heure ce qu'il fallait faire, pour se mettre à couvert des bacules de ce Nautonier.
MOLIÈRE
Qui vous a rendu ce bon office, et qu'avez-vous fait pour éviter l'orage ?
SCARRON
Pétrone mon intime ami, m'est venu dire en confidence, qu'on en voulait aux Parisiens, pour avoir fait mille folies à la mort prétendue du Prince d'Orange Roi d'Angleterre, et que je n'avais qu'à me tenir sur mes gardes. Aussitôt je composai un quatrain, pour faire entendre que je n'avais pas trempé dans les extravagances des Parisiens ; et quand Mercure vint à moi, pour me faire passer parles baguettes, comme il en avait fait passer plusieurs autres ; quand Caron haussa son aviron, pour m'en donner contre les fesses, je chantai ma chanson d'improviste ; et dès qu'ils l'eurent entendue, ils me passèrent, zans me rien faire.
MOLIÈRE
Voulez bien prendre la peine de me la réciter, afin que je m'en serve au besoin ?
SCARRON
Volontiers. La voici.
Les badauds sont extravagants De mettre en terre les vivants. Vive, vive le Roi Guillaume ; Il rentre vif en son Royaume.MOLIÈRE
Je ne m'étonne pas que Caron et Mercure vous aient épargné. Et si j'en avais su autant, je n'aurais pas été si en peine que je l'ai été.
SCARRON
En êtes-vous échappé bagues fauves ?
MOLIÈRE
Oui, mai j'en ai toute l'oblígation à mon cher ami Plaute, qui apaisa la colère de Mercure et de Caron, qui allaient me maltraiter, par leur dire, que je m'étais joué des badauds, en ma Comédie du Malade_Imaginaire.
SCARRON
Fort bien inventé. C'est une défaite digne du bel esprit de Plaute.
MOLIÈRE
Par bonheur, ce messager et ce batelier, qui sont un peu étourdis, et qui étaient échauffés d'indignation, à cause du travail qu'ils avaient employés à chercher inutilement le Roi Guillaume, que les Parisiens faisaient passer pour mort, quoi qu'il soit entré en triomphe dans Londres, après avoir subjugué presque toute l'Irlande, le vingt Septembre 1690, ne firent pas réflexion à toutes les paroles de Plaute ; et comme ils savent assez que je suis un esprit d'improviste, ils crurent qu'en effet, j'avais fait une Comédie du Mort Imaginaire.
SCARRON
Que ce soit de bond ou de volée, il importe fort peu. Il suffit que vous en soyez quite pour la peur ; que vous n'ayez ressenti ni baguette ni aviron, et que nous possédions encore ici votre plaisant génie. J'ai aspiré à vous voir, depuis le quatorze Octobre 1660, qui fut l'année et le jour que je vins ici.
MOLIÈRE
Je vous en suis infiniment obligé. Je n'aspirais pas moins après vous que vous aspiriez après moi. Et je vous proteste que les douze ans qui ont régnez entre votre départ de l'autre monde et mon arrivée en ces Champs fortunés, m'auraient été ennuyants, si je n'avais bercé mon impatience, par les divertissements de mon théâtre. Vous fit-on bon accueil à votre arrivée.
SCARRON
On ne pouvait pas plus. Je fus heureux d'avoir de quoi régaler ces Champs, qui se repaissent extrêmement de nouvelles. Je m'attirai tous les principaux cercles de ce doux séjour, qui m'écoutèrent avec plaisir, racontant le mariage d'un des plus grands Rois avec la plus grande Reine du monde, qui était arrivé le neuf Juin de l'année 1660, c'est à dire cinq mois avant que je vinsse ici.
MOLIÈRE
C'etait une favorable conjoncture pour vous. Ne leur dites-vous rien de l'entrée triomPHante de ce grand Monarque dans notre ville de Paris, qui se fit le quatorze Août de la même année ?
SCARRON
Je n'en omis aucune circonstance. Tous les Champs-Élysées m'applaudirent ; et les plus entêtez de leurs magnificences, avouèrent de bonne foi, que cette solennité avait effacé tout ce qu'on avait vu jusqu'à lors en ce genre.
MOLIÈRE
Les Romains passèrent ils cette préférence ?
SCARRON
Ils la passèrent, et ils cédèrent ing2nument à Paris la gloire de l'ancienne Rome.
MOLIÈRE
Qui fut celui qui vous fit le plus d'accueil ?
SCARRON
Ce fut Virgile. Il me remercia de l'honneur que je lui avais fait en le travestissant. J'en fus fort satisfait, parce qu'au commencement je craignais que cet esprit sérieux n'eut pris de mauvaise part, que je l'eusse rendu aussi ridicule que je l'ai fait. Je lui en fis des excuses, afin de le prévenir, et de m'épargner une Mercuriale, mais il me dit fort honnêtement, que je lui avais ajouté ce qui lui manquait ; que son Énéide était un peu trop sérieuse, et que je lui avais donné les agréments qui lui fallaient.
MOLIÈRE
À quoi passez-vous votre temps présentement ?
SCARRON
À admirer.
MOLIÈRE
On ne peut pas toujours admirer. Quand vous êtes revenu de vos admirations, à quoi vous occupez vous ?
SCARRON
J'en reviens Fort peu. Tant les sujets en sont grands, cependant comme vous dites, on se lasse de tout, et même des admirations les plus flattantes. Quand je respire, je continue mon Roman comique.
MOLIÈRE
Cela doit être beau. Quels en sont des sujets ? Mais j'espère que vous me donnerez le plaisir de m'en donner quelque idée. Cependant, je vous prie de me découvrir les admirables sujets de votre admiration.
SCARRON
Je n'en ai qu'un.
MOLIÈRE
Quel est-il ?
SCARRON
C'est ma femme Françoise d'Aubigné Marquise de Maintenon.
MOLIÈRE
Je ne m'en étonne pas, et je m 'en étonne tout à la fois. Je ne m'en étonne pas : parce que cette Dame est comme une élève que la fortune semble avoir choisie, pour en faire sa favorite. Je m'en étonne : car, si l'on pèse mûrement les prodigieux mérites de cette Marquise, bien loin d'admirer son élévation, on admira ses admirateurs.
SCARRON
N'est-ce pas, parce que c'est ma femme, que vous en parlez si glorieusement ?
MOLIÈRE
La flatterie n'entre pas ici. Je ne sais comment on en a usé avec vous, en venant ici ; mais je sais, que quand je me présentai au bord du Styx en 1672, Caron ne voulut pas me prendre dans son bateau, que je n'eusse plongé dans le Styx, toutes les flatteries de mes préfaces, de mes dédicaces et des mes opéras.
SCARRON
Ainsi, je puis faire fond sur ce que vous dites.
MOLIÈRE
Vous le pouvez certainement. Mais vous a-ton raconté toute l'histoire de votre femme ?
SCARRON
J'en sais assez pour m'en divertir.
MOLIÈRE
Si vous saviez tout, vous sauteriez, vous triompheriez de joie.
SCARRON
Que m'apprendriez-vous de nouveau ? Je sais qu'elle était fort considérée d'Anne d'Autriche Reine de France mère de Louis_XIV. Je sais que ce grand Roi, dont l'estime vaut mille panégyriques de Pline, a jugé qu'elle était la plus digne de tout son Empire, sur qui il se reposât de l'éducation de ses deux fils le Duc_de_Maine et le Duc_de_Vexin, et de ses deux filles Mademoiselle_de_Nantes qui comme épouse du Duc d'Enguien est présentement Madame_la_Ducheffe, et de Mademoiselle_de_Tours.
MOLIÈRE
J'ajoute que la vertu et les autres brillantes qualités de ces quatre enfants royaux, font l'éloge de la Marquise_de_Maintenon, toutes les fois, qu'on les voit ou qu'on les entend.
SCARRON
J'avoue qu'elle était Demoiselle et Demoiselle de très bonne qualité quand je la pris, comme David avait pris Abisag, mais son incomparable mérite prévalut au-dessus de tout. Après tout, quand j'ai fais de sérieuses réflexions sur sa modestie, sur sa dévotion, sur son esprit et sur une infinité de vertus qui combattent et qui vainquent en elle, je me veux du mal d'avoir tant admiré, et je me dis à moi-même ; Louis_le_Grand la met au faite de l'honneur il est vrai, mais après tout, il fait justice au mérite de sa créature, en faisant justice à son discernement royal.
MOLIÈRE
Vous avez raison ; jamais personne ne garda plus de modération au comble ; jamais personne ne ménagea plus sagement la faveur auguste ; jamais personne ne fut moins bigote, et plus solidement dévote à la Cour. C'est une fleur nommée l'Imperiale, elle s'abaisse à proportion qu'on l'élève ; elle expose à la Cour le portrait de Judith, et d'Esther. Elle fait du bien à tout le monde. Elle fait le bonheur de la France par sa piété, et par sa prudence. Elle sanctifie la Cour.
Esther est une tragédie en musique en trois actes écrit par Jean Racine, elle fut commandée par Mme de Maintenon à son auteur pour être jouée au Collège de Saint-Cyr qui était sous sa protection.
Judith est une tragédie écrite par Claude Boyer, qui fut jouée au Collège de Saint-Cyr.
SCARRON
Caron m'a fait plaisir, en vous dépouillant de toute la flatterie avant de vous recevoir dans sa barque. Cette remarque redouble mes triomphes, je me réjouis de vous entendre dire tant de bien de la Marquise_de_Maintenon ; mais je suis au dernier période de la félicité de savoir qu'étant sans flatterie, toutes vos paroles soient des vérités.
MOLIÈRE
Je ne veux que jeter les yeux sur la maison de Saint-Cyr, qui est l'ouvrage de son esprit, pour mettre ses louanges en extrait. Trois cents Demoiselles ont élevées miraculeusement pour Dieu et pour le monde, sous les auspices de Madame_Brignon, qui reste ursuline étant Intendante de Saint-Cyr. Laissons ses mérites présents qui sont sublimes : parce qu'ils sont reconnus, et qu'ils étaient auparavant cachés, je vous demande s'il y avait une si grande inégalité entre vous et elle lorsque vous la prîtes ?
SCARRON
II n'y en avait pas. Les Scarron sont d'une des bonnes Noblesses de Paris, mais d'Aubigné ne lui cède en rien. Nos voisins à mon mariage, dirent que Mademoiselle_d'Aubigné n'avait pas épousé mon corps, qui n'était qu'un cul-de-jatte, mais mon esprit, qui passait pour extraordinaire. Paul_Scarron évêque de Chalon était mon frère, et j'ai quantité d'autres égards considérables, mais ma femme n'en avait pas moins.
MOLIÈRE
Elle épousa votre esprit, et je crois que vous épousâtes le sien ; que toute la France avoue transcendant.
SCARRON
Enfin notre mariage fut spirituel.
MOLIÈRE
Ce sont les meilleurs, et les mieux fondés. Il me vient quelque fois une pensée grotesque dans l'esprit.
SCARRON
Votre esprit est comme le corps du Soleil, d'où il ne sort rien que de lumineux.
MOLIÈRE
Caron vous a-t-il aussi dépouillé de la flatterie en vous recevant dans son bord ?
SCARRON
Il me mit en chemise.
MOLIÈRE
J'en suis bien aise : car j'aurais appréhendé que votre louange ne fut outrée. La pensée donc qui roule quelquefois dans mon esprit, est de savoir ce que vous feriez, si vous reveniez en l'autre monde ?
SCARRON
Alors pour alors. Comme Badaut, j'ai essuyé le danger de Mercure et de Caron ; je crois d'être en assurance pour l'éternité. Ainsi je ne me romps pas la tête à rêver à ce que j'auroi à faire, si je revenais en l'autre monde. À quoi bon s'inquieter d'un avedir ou impossible, ou qui n'arrivera jamais ? On boit ici du Léthé, pour oublier le passé chagrinant, et pour ne pas tomber dans des pensées noires, pour l'avenir. J'en ai bu simplement pour l'un et pour l'autre effet. Du reste, je suis toujours de belle humeur, et je dis plus que jamais ce que je disais étant le malade de la Reine Mère Anne_d'Autriche. Je suis donné en proie aux maladies, mais cela n'empêche pas que je ne divertisse tout le monde. On m'en a tant raconté de vos succès, que j'en suis entré en jalousie, autant qu'on peut être jaloux en ces jardins délicieux. Quoique je n'aie pas lieu de révoquer en doute les louanges qu'on vous a données, j'aime néanmoins de les apprendre de votre bouche ; les eaux ont infiniment plus de douceur dans leur source, que dans leur ruisseau. Êtes vous l'auteur de la Polixène ?
MOLIÈRE
Non. C'est un autre que moi. Il se nomme Molière comme moi, mais il ne se nomme pas Proclain, qui est le nom de ma famille, qui est de Paris.
SCARRON
On vous nomme Jean-Baptiste, mais vous avez eu un sort tout different de celui de votre tutélaire ; il périt pour avoir dit la vérité, à la Cour d'Hérode ; et vous, vous reçûtes récompense pour l'avoir dit à la Cour de Louis_XIV. Comment vous reçût-on ici ?
MOLIÈRE
Très favorablement ; dès que je mis le pied dans ces parterres fortunés, j'eus à ma rencontre une infinité de gens, qui vinrent me faire la bienvenue. Les premières furent quelques dames d'un air guindé, qui me dirent avec bien de l'empressement, qu'elles étaient ravies, que Monsieur l'Amiral_Caron m'eut reçu dans sa galère. Et qu'il m'eut mis à bord en ce Louvre champêtre.
SCARRON
Cela sent sa précieuse.
MOLIÈRE
C'en était en effet. Elles m'accablèrent de compliments. L'une dit qu'elle me recevrait sous son Impériale, en parlant de son carrosse. L'autre dit, qu'elle avait une conférence à avoir avec moi, voulant dire qu'elle me donnerait la collation. L'une m'ajouta, qu'un fauteuil me tendait les bras dans son appartement. L'autre dit que Monsieur_Ambroise m'attendait dans un cabinet de cristal, pour donner à entendre qu'elle avait de l'ambrosie à me faire boire, dans de belles coupes de verre.
SCARRON
Avons-nous ici des Précieuses ?
MOLIÈRE
Ce fut ce que je leur demandai. Elles me répondirent fort franchement, que tous les plaisirs entraient aux jardins Élysées, et que la préciosité servant de divertissement aux âmes simples, elle y avait sa place.
SCARRON
Ne témoigneront-elles pas d'être mécontentes de vous, qui les aviez jouées si agréablement sur votre théâtre ?
MOLIÈRE
Bien loin, elles n'en firent que rire, et elles me promirent, en une seule conversation, des expressions précieuses capables de former une juste comédie. Je les acceptai, et je vous invite pour le jour que je la représenterai.
SCARRON
Je m'y trouverai. Les précieuses étant retirées, qui vous vint accueillir ?
MOLIÈRE
Ce furent quantité de jeunes Seigneurs, qui étaient délicatement vêtus. Ils peignaient incessamment leur perruque. Ils s'arrachaient les poils de la barbe avec de fines pincettes d'acier. Ils prenaient du tabac en poudre. Ils en présentaient à tout le monde, et ils n'étaient pas fâchés qu'on louât la jolité de leur tabaquiere. Ils se curaient les dents. Ils se miraient dans de petites glaces de poche, où ils faisaient bien des grimaces. Ils s'abaissaient ; ils rehaussaient leurs manchettes. Ils raccommodaient leur cravate, pour qu'on vit le noeud de diamants qui la fermait. Ils donnaient mille contorsions à de légères cannes qu'ils avaient entre les mains. Ils chantaient. Ils dansaient. Ils demandaient ce qu'ils avaient très bien entendu. Ils juraient de méthode, ils jetaient les moustaches de leur perruque sur leurs épaules.
SCARRON
Enfin c'étaient des Marquis à la mode ; car toutes leurs fanfaronnades les trahissent. Ils vous reprochèrent, sans doute, de les avoir aussi maltraités que vous l'avez fait dans vos comédies ?
MOLIÈRE
Ils m'en surent bon gré ; et ils promirent de me donner en un seul jour, un sujet capable de jouer un nouveau Marquis sur la scène des jardins Élysées.
SCARRON
Je m'invite moi-même. Ne manquez pas de me faire avertir le jour que vous le représenterez.
MOLIÈRE
Je n'y manquerai pas. Les Marquis étant retirés, j'eus au-devant un homme nouvellement fait, qui portait ses armes dans un grand cachet, qu'il avait gravé sur une bague qu'il portait au doigt, et qui parcourait un livre de Généalogie.
SCARRON
Comment vous aborda-t-il ?
MOLIÈRE
Par me demander si les loges de l'hôtel de Bourgogne étaient bien remplies ? Si le parterre éclatait aux bons mots ? Si son oncle le Chancelier se portait bien ? Si son frère le Vicomte était à l'armée ? Si son cousin le Chevalier avoir un Régiment ? Si ses amis étaient toujours de la haute faveur auprès du Roi ? Si sa femme n'avait pas manqué de bien faire peindre ses armes au dos de son carrosse ? Si le Marquis son fils profitait dans l'Académie ? Si Mademoiselle sa fille s'était enfin accordée avec Monsieur_le_Comte qui la demandait ? Si l'on avait mis tous ses quartiers à son tombeau ? Si les Hérauts d'armes les avaient mis dans leur art héraldique ?
Quartier : Terme de blason. La quatrième partie d'un écusson écartelé. [L]
SCARRON
Ces interrogations chantent Le_Bourgeois_gentilhomme.
MOLIÈRE
Elles le chantent. II m'avoua que je lui avais prêté la matière de ma comédie. Qu'il en avait eu du ressentiment intérieur à Paris, mais qu'aux jardins Élysées, on s'accommodait de tout, et que le bourgeois gentilhomme se divertissait autant de lui-même, qu'il apprêtait à rire aux autres. Tandis que je m'entretenais avec le Bourgeois gentilhomme, Scapin vint se jeter entre mes bras. Il me raconta tous les tours de passe-passe qu'il avait fait depuis qu'il était aux champs Élysées.
Naulage : Terme de marine. Synonyme de fret, dans la Méditerranée. [L]
SCARRON
Faites-moi la grâce de m'en reciter quelques-uns.
MOLIÈRE
Je me ferai grâce à moi-même en vous la faisant : parce que je renouvellerai le plaisir qu'il me donna en me les racontant. Il me dit qu'il avait trouvé le moyen d'enivrer le bonhomme Caron, et de lui couper la bourse, où il serrait les naulages des passagers. Qu'il avait rasé le Duc_d'Alve pour le rendre mignon. Qu'il avait vendu une perruque au Prince d'Orange, le Fondateur de la République de Hollande, pour cacher sa chauveté. Qu'il avait vendu des lunettes d'approche à Gustave_Roi_de_Suéde, qui avait la vue courte. Qu'il avait offert à la Reine_Christine, un oreiller, pour faire 1'oraison de quiétude à la Molinos, mais qu'elle n'en avait pas voulu. Qu'il avait donné le plan de la ville de Pavie à François_Premier. Qu'il avait offert un chapeau noir au Cardinal Mazarin, mais qu'il ne l'avait pas voulu accepter. Qu'il avait vendu une tabaquiere au Prince_de_Condé, et qu'il l'avait acceptée de tout son coeur. Qu'il avait fait présent à Louis_XI d'un perroquet, qui disait Perone, Perone ; qu'il l'avait admis et qu'il n'en avait fait que rire. Qu'il avait présenté une corde d'arc au Grand_Vizir_Cara_Mustafa. Enfin qu'il s'était diverti aux dépens de tout ce qu'il y a d'honnêtes gens aux jardins Élysées, sans que personne le prit de mauvaise part.
SCARRON
Le petit coquin ne vous a-t-il pas dit qu'il m'a présenté d'une main une jatte pour y placer mon cul, et de l'autre le portrait de la Marquise de Maintenon.
MOLIÈRE
Non, il ne me l'a pas dit, mais je ne doute pas, que si je lui en eusse donné le temps, il ne me l'eût dit, avec quantité d'autres scapinades qu'il réserva à me raconter une autre fois.
Scapin : À la manière de Scapin, personnage fourbe de comédie.
SCARRON
Fut-ce tout ce qui vint vous rencontrer ?
MOLIÈRE
Il vint ensuite une foule de toutes sortes de gens, que j'avais joués sur mon théâtre.
SCARRON
Je ne doute pas qu'ils ne vous firent de mille reproches.
MOLIÈRE
Bien loin de se plaindre, ils se louèrent beaucoup de moi, et pour me faire la bienvenue aux jardins Élysées, ils m'offrirent de me donner la comédie, et de représenter eux-mêmes les personnages que j'avais joués. Je l'acceptai. Dieu sait le plaisir que j'en ai eu.
SCARRON
Pourquoi ne m'y avez-vous pas invité ?
MOLIÈRE
Le plaisir m'a tellement transporté, que j'ai dû me réserver tout entier à la jouissance, sans me répandre sur aucun autre objet étranger.
SCARRON
Qui monta le premier en théâtre, et qu'y représenta-t-on ?
MOLIÈRE
Ce fut Térence, qui représenta mon Étourdi, ou les Contre-temps.
SCARRON
Qui monta le second ?
MOLIÈRE
Ce fut Téocrite, qui représenta mon Dépit_amoureux.
SCARRON
Quel fut le troisième sujet ?
MOLIÈRE
Ce furent les Précieuses ridicules. Ovide les joua. Sganarelle ou mon Cocu imaginaire, fut représenté par Juvenal . Mes Facheux furent joués par Perse. Mon Amour medecin le fut par Properce. Mon Misanthrope le fut par Horace. Mon Médecin_malgré_lui, le fut par Tibulle.
SCARRON
Virgile ne se mit-il pas d'humeur ?
MOLIÈRE
Il se fit de la bande, et il représenta mon Sicilien ou l'Amour peintre.
SCARRON
Que fit Plaute cet esprit si enjoué ?
MOLIÈRE
Il représenta lui-même mon et son Amphitrion. Lucrèce joua mon Mariage_forcé. Catulle représenta mon George_Dandin, ou le Mari confondu. Séneque joua mon Festin_de_Pierre, ou l'Athée foudroie. Martial représenta mon École_des_Maris. Lucain joua mon École_des_Femmes. Petrone représenta au Critique_de_l'École des Femmes.
SCARRON
Homère ne parut-il pas en théâtre ?
MOLIÈRE
Il y paraît, et il y joua la Princesse_d'Élide, et les_Plaisirs_de_l'Île enchantée. Claudien représenta l'Avare.
SCARRON
Les poètes nouveaux ne furent-ils en voyant parler les anciens ?
MOLIÈRE
Les principaux se firent du jeu. Daniel Heinsus joua mon Pourceaunac. Hugues Grotius représenta mon Bourgeois_Gentilhomme. Angelin Gazée joua les fourberies_de_Scapin. Charles_Malapert représenta ma Psyché. Lotichius joua mes Femmes savantes. Sidronius Hoschius joua le Malade_Imaginaire. Le_Moine représenta l'Ombre_de_Moliere. Jean_Second joua les_Amants_magnifiques. Pierre_Corneille représenta Don_Garcie_de_Navarre_ou_le_Prince_jaloux. Douza joua La_Comtesse_d'Escarbagnas. Chapelain représenta mon Impromptu_de_Versailles. Guillaume Becanus joua ma Mélicerte, Comédie Pastorale.
SCARRON
Par qui finit-on ?
MOLIÈRE
Par Tartufe ou Tresau que Rapin joua.
SCARRON
Ah ! Que je regrette de ne m'être pas trouvé dans ces fêtes théâtrales.
MOLIÈRE
Vous en avez du sujet : parce que de ma vie, je n'eus plus de divertissement. Le théâtre des Champs-Élysées a des grâces inconnues à l'Hôtel_de_Bourgogne et au Palais-Royal.
SCARRON
Quelles furent les pièces les mieux représentées ?
MOLIÈRE
Ce furent Le_Malade_Imaginaire et Le_Tartuffe.
SCARRON
Pourquoi Le_Malade_Imaginaire ?
MOLIÈRE
Parce que ce fut en le jouant que je terminai la comédie de ma vie et que je vins en ce beau lieu, où il m'a encore servi pour me tirer du malheur des badauds.
SCARRON
Pourquoi se distingua-t-on du Tartuffe ?
MOLIÈRE
Pour me venger de ces hypocrites, qui ne veulent pas qu'on les nomme, et qui traitent leur secte de fantôme pour qu'on s'en donne autant moins de garde.
SCARRON
Quel tort vous avaient-ils fait ?
MOLIÈRE
Parce que j'avais découvert leurs impostures palliées du manteau de la reforme, ils ont essaie de faire jeter mon corps à la voirie, mais j'ai trouvé des amis, et entre les autres Dominique_Bouhours, l'auteur des incomparables entretiens d'Ariste et d'Eugène, qui eut la charité d'apandre*** cette épitaphe à mon tombeau ;
Ornement du Théâtre, incomparable Acteur, Charmant Poète, illustre Auteur, C'est toi dont les plaisanteries Ont guéris des Marquis l'esprit extravagants C'est toi, qui par tes momeries As réprimé l'orgueil du bourgeois arrogant. Ta muse, en jouant l'hypocrite, A redressé les faux dévôts. La précieuse à tes bon mots A reconnu son faux mérite. L'homme ennemi du genre humain ; Le Campagnard qui tout admire >N'ont pas lu tes écrits en vain ; Tous deux s'y sont instruits en ne pensant qu'à rire. Enfin tu reformas et la Ville et la Cour. Mais quelle en fut la récompense ? Les Français rougiront un jour De leur peu de reconnaissance. Il leur fallut un comédien Qui mit a les polir son art et son étude ; Mais, Molière, à ta gloire il ne manquerait rien, Si parmi leurs défauts que tu peignis si bien, Tu les avais repris de leur ingratitude.Pallier : Couvrir d'un déguisement, d'une excuse comme d'un manteau. [L]
Momerie : Mascarade. [L]
SCARRON
Je sais bon gré à Bouhours, d'avoir fait votre portrait en petit, mais si juste ; et de vous avoir vengé de l'ingratitude des Français. Fut-il le seul qui vous loua ?
MOLIÈRE
Les meilleurs auteurs du temps ont pris la peine de m'élever au-dessus de mon mérite. Le Juvenal Français, je dis Boileau, a eu la bonté de m'adresser l'une de ses plus belles pièces qui est fa seconde Satire, voici ce qu'il dit de moi ;
Rare et fameux esprit, dont 1a fertile veine Ignore en écrivant le travail et la peine ; Pour qui tient Apollon tous ses trésors ouvrerts, Et qui sais à quel coin se marquent les bons vers ; Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime. Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime ? On dirait, quand tu veux, qu'elle te vient chercher, Jamais au bout du vers on ne te voit broncher ; Et sans qu'un long détour t'arrête, ou t'embtrasse, À peine as-tu parlé, qu'elle même s'y place.SCARRON
On m'a dit que Boileau avait reçu des coups de bâtons, pour en avoir trop pincé.
MOLIÈRE
Ce ne sont que des ruades de Pégase.
SCARRON
Dont on se passerait bien.
MOLIÈRE
Ses maux passés sont bien compensés, et récompensés par la dignité d'historien d'un des plus grands RoIs de la terre, dont il est revêtu.
SCARRON
J'en suis bien-aise. Je ne veux pas souffrir que tout le monde si savant se soit empressé pour vous faire accueil à votre arrivée en ces lieux de délices ; je m'en va faire jouer mon Typhon ou ma Gigantomachie.
MOLIÈRE
Avant tout, recevons la coupe d'Ambrosie que Ganimède nous présente.
SCARRON
Recevons-là. À vous Molière.
MOLIÈRE
À vous Scarron, et à Dieu.
37 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0