Dialogue des morts en vers· Poème Dramatique
Le Réveil de Corneille
Représenté pour la première fois sur la scène de l'École des Hautes Études Sociales, le 8 Mai 1916, pour le 310e Anniversaire de Pierre Corneille.
Personnages
- LA MUSE DES GLOIRES, Melle MARGÈS, de l'Odéon
- LA MUSE DES DEUILS, Melle GUINA-RUDEL
- PIERRE CORNEILLE, M. PIERRE MATHIEU
LE RÉVEIL DE CORNEILLE
Au lever du rideau, Corneille dort dans un fauteuil. La Muse des Gloires et la Muse des Deuils arrivent en même temps, du fond.
LA MUSE DES GLOIRES
La Voix m'a dit : « Descends, car le Père t'appelle. »LA MUSE DES DEUILS
« Monte, m'a dit la Voix, car le Père t'attend, » Et je viens joindre ici, ô ma soeur immortelle, Les pavots de ma nuit aux fleurs de ton printemps.LA MUSE DES GLOIRES, près du fauteuil de Corneille
Il dort, mais d'un sommeil que le souci dévore, Car les morts voient aussi de troublantes aurores Qui viennent de la terre et causent leur tourment.LA MUSE DES DEUILS
S'il ne faut pour bercer sa peine Que l'oubli des terrestres haines, Crois-moi, ne le réveillons pas. Je possède tous les dictames : Quand je me penche sur les âmes, La douleur s'endort dans mes bras.Dictame : Plante labiée fort aromatique, qui passait, chez les anciens, pour un puissant vulnéraire. Le dictame de Crète. Fig. Voir CORNEILLE, Mélite, V,2. [L]
LA MUSE DES GLOIRES
Connais mieux, faible soeur, le maître d'énergie. Ce n'est pas le roseau qui plie Et cède au toucher du péril : De plus nobles pensers gonflent son coeur viril. Je lèverai le sceau qui ferme sa paupière, Je le ranimerai sans crainte et sans remords ; Que pour quelques instants il revoie la lumière Et je lui verserai le breuvage des forts.Elle étend la main.
CORNEILLE
Que voulez-vous, pâleurs voilées, Formes à peine révélées Que j'aperçois à mon réveil ? Blanche clarté, nuage sombre, Pourquoi, dans la muette pénombre. Venez-vous ravir à mon omBre Le divin bienfait du sommeil ?LA MUSE DES DEUILS
Père, je suis la Muse au front ceint d'asphodèles, L'inconsolable soeur des coeurs inconsolés, Qui garde dans son sein comme un dépôt fidèle La cendre chaude encor des bonheurs envolés. Je suis le confident des suprêmes détresses Qu'on invoque quand rien ne peut plus secourir, Et, dans l'amer rancoeur des perfides caresses, Tu m'appelas un jour, car tu voulais mourir. Alors, pour apaiser ta fièvre, Je laissai tomber de ma lèvre Le Léthé des sombres pavots. Je chantai la noble souffrance, L'âpre fiel des désespérances, L'orgueil qui calme tous les maux. Puis, comme la détresse humaine Se berce à l'écho d'autres peines, En attendant les jours meilleurs, J'évoquai dans l'ombre divine Le choeur sacré des héroïnes Que marqua le sceau des douleurs. Je dis les haines d'Émilie, Les noirs pensers de Domitie, Médée invectivant les cieux, Camille bravant la fortune, Le rêve affreux de Rodogune, Cornélie défiant les dieux. Père, je suis restée après toi sur la terre, Car ici-bas le deuil ne doit jamais mourir, Mais, sur mon front pâli, j'ai gardé le mystère De la douleur sans fin qui ne veut pas guérir.Asphodèle : Terme de botanique. Plante de la famille des liliacées, à laquelle appartient l'asphodèle rameux, dont le bulbe a été employé contre la gale. [L]
Léthé : Terme de mythologie. Un des fleuves de l'enfer, celui dont les ombres étaient obligées de boire pour oublier le passé. [L]
LA MUSE DES GLOIRES
Je suis, moi, la Muse des gloires, L'annonciatrice de l'histoire, Je suis la compagne au grand coeur. Je t'ai connu dès cette aurore Où le reflet du soleil dore Le front du poète vainqueur. J'ai chanté pour te plaire à l'heure des tendresses Le miel que met Eros sur deux lèvres en fleur, Le charme des amants, le parfum des maîtresses Et le murmure ailé des propos cajoleurs, Ta Mélite goûtant à peine Les délices du doux péché, La secrète ardeur de Chimène Et le tendre émoi de Psyché. Mais bientôt une ardeur sublime Nous porta, brûlants, vers les cimes Où le génie a ses autels. Alors, muse de l'épopée, J'ai chanté les grandes épées : Rodrigue, César et Pompée Et tous les héros immortels. Père, j'ai rapporté dans mes yeux les étoiles Qu'à pleines mains là-haut tous deux nous cueillions, Et si le vent du soir se glissait sous mes voiles, De mes cheveux épars jailliraient des rayons.CORNEILLE
Je vous reconnais bien, douces soeurs que j'aimais.À la Muse des Gloires.
Emporté dans ton vol, j'ai gravi les sommets.À la Muse des Deuils.
Avec toi j'ai suivi les terrestres chemins, Ma lèvre sur ta lèvre et ma main dans ta main. Mais la vie est finie et son triste mensonge. Pourquoi, toutes les deux interrompre le songe De mon repos sans lendemain ?LA MUSE DES DEUILS
Tu souffres, et mon âme est soeur de ta souffrance.LA MUSE DES GLOIRES
Tu gémis et ma voix éveille l'espérance ; Laisse tout haut parler ton coeur. Lorsque la brume se soulève Le cauchemar devient le rêve. Père, confie-nous tes douleurs.CORNEILLE
Dans mon songe éveillé, j'entendais, soeurs fidèles, Sans relâche passer un grand battement d'ailes.LA MUSE DES DEUILS
Père, c'était le cri rauque de la mitraille, La clameur effarée des tonnantes batailles.LA MUSE DES GLOIRES
Père, c'était le vol auguste des victoires, Inscrivant nos héros au temple de mémoire.CORNEILLE
Pour répondre à l'appel de ce fracas d'alarmes, Je ne vois plus qu'enfants et que vieillards, sans armes. Où donc sont les vaillants, les mâles, les aînés ?LA MUSE DES DEUILS
Ils sont là-bas, dans l'ombre, à la tâche enchaînés.LA MUSE DES GLOIRES
Sur les talus croulants, au penchant des ravines, Ils sortent pour dresser le mur de leurs poitrines.LA MUSE DES DEUILS
C'est la guerre des loups, la guerre des terriers.LA MUSE DES GLOIRES
Des entrailles du sol surgit le vert laurier.LA MUSE DES DEUILS
On combat dans la glaise et dans la boue immonde.LA MUSE DES GLOIRES
Le sacrifice obscur rayonne sur le monde. Après avoir rampé et cheminé sans bruit, Pendant que les vaisseaux maures gonflaient leurs voiles, Sous la pâle clarté qui tombait des étoiles, Serrés l'un contre l'autre et muets dans la nuit, Ils combattaient ainsi, d'un noble sang prodigues, Père, les compagnons sublimes de Rodrigue, Les soldats invaincus du Cid Campéador.Citation à "Cette obscure clarté qui tombe des étoiles", Corneiel, LE CID, 1637, v. 1283.
CORNEILLE
Oui, combien de grands faits ravis au Livre d'or ! Oh ! combien d'actions, combien d'exploits célèbres Sont demeurés perdus au milieu des ténèbres Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait, Ne pouvait deviner où le sort inclinait. Sur les forts du Brabant quand passa la rafale, Ainsi périt mon fils, sans qu'à l'heure fatale, Il sût pour quels drapeaux l'alléluia sonnait. On le retrouva mort au bord de la tranchée, Dans sa première fleur espérance fauchée. Du moins ses yeux ouverts n'ont pas connu l'effroi. Et Corneille est tombé pour la France et son roi.LA MUSE DES GLOIRES
Non, père, il vit toujours le vaillant de ta race Que la Mort effleura de son baiser sanglant. Peut-être combat-il sur la terre d'Alsace, Peut-être est-il au guet dans un fossé flamand ! Non, ils ne sont pas morts ses compagnons de gloire, Ils ont recommencé la course à la victoire Sous le pavois flottant de nouvelles couleurs. Lorsque notre pays attend sa délivrance, Il n'est qu'un combattant, comme il n'est qu'une France La cocarde a changé, ce sont les mêmes coeurs. Père, reconnais-les à des marques certaines, Père, bénis-les tous, soldats et capitaines, Les assiégés d'Arras, les vainqueurs de l'Yser, Ceux qui sous Richelieu conquirent la Lorraine, Ceux qui la reprendront aux geôliers du Kaiser. Artilleurs et poilus, piquiers et mousquetaires, Qu'ils portent la casaque ou le bleu d'horizon, Du même sang prodigue ont arrosé la terre. Driant et Cyrano ont le même blason ; Les chefs dont la sagesse égale la vaillance, Reconnais-les, pareils sous des noms différents. Sur la liste d'airain des sauveurs de la France, Joffre qui réfléchit, c'est Turenne qui pense, D'Amade c'est Créqui, Maunoury c'est Rohan. Champion des grands espoirs et de nobles revanches, Pétain rejoint Schomberg à l'ombre du drapeau, Et derrière Condé ceint de l'écharpe blanche Gassion silencieux sourit à Castelnau. Exploits victorieux ou fortunes adverses, La gloire de tes fils sonne au même beffroi. La Meuse inviolée vaut le Rhin qu'on traverse ; Le laurier de Verdun est celui de Rocroy.LA MUSE DES DEUILS
Père, les derniers-nés de la race hunnique, Les enfants d'Attila, sous le drapeau teuton, Ont ramené leurs chars aux champs Catalauniques Et, la hache à la main, ravagé nos cantons. Dans les prés dévastés, la horde passe et broie ; La meule, sans merci, écrase les cités ; La tempête de fer et de feu qui flamboie Sur les clochers s'abat à coups précipités. De nos temples sacrés qui gardaient dans leur ombre Le suprême reflet des peuples prosternés Les murs déshonorés ne sont plus qu'un décombre Où gît sous les débris l'idéal profané.Hunnique : qui appartient aux Huns.
LA MUSE DES GLOIRES
Voussure : Terme d'architecture. Courbure et élévation d'une voûte, d'une arcade. [L]
Leurs voussures seront la couronne murale, Offerte aux héros immortels. Dans l'azur nettoyé des dernières souillures Leur clocheton poindra, et, comme deux mains pures, Les tours se tendront vers le ciel.LA MUSE DES DEUILS
Si tu nous rends un jour la maison de prière, L'azur de ses vitraux et ses arbres de pierre, Muse, nous rendras-tu le temple des ormeaux, La chapelle des buis, le cénacle des chênes, Les hêtres inclinés sur les pentes prochaines, Comme des bras ployés inclinant leurs rameaux ? Nous rendras-tu les grands paysages de France, Les carrefours ombreux où dormait le silence, Les frênes apostés au tournant des chemins, Les vieux saules penchés sur le miroir des sources, Les haies où le chevreuil, arrêté dans sa course, Piétinait la feuille et bondissait soudain ? De l'Yser glorieux aux collines d'Alsace La rafale a passé, effaçant sur sa trace Ce qui fut la parure idéale des bois. Sous le profond labour de l'immense marée, Nivelant les massifs de sa houle effarée Elles ont disparu les forêts d'autrefois. Le canon qui rugit et l'obusier qui brame, Le tourbillon de fer et la nappe de flamme Ont fauché les sapins au niveau du gazon. La tempête a saisi les géants, les aïeules, Et, comme des fétus arrachés à la meule, Ils se sont abîmés au bord de l'horizon. Les coteaux ravagés par la brutale emprise Étalent le squelette aride de leurs flancs... S'il n'est plus de forêts, où chantera la brise ? Et s'il n'est plus d'oiseaux, que seront les printemps ?LA MUSE DES GLOIRES, à la Muse des Deuils
Brennus : Chef gaulois de la tribu des Sénons qui conquit Rome. On lui doit, selon la légende, le phrase : "Malheur aux vaincus".
Brandit le glaive de Brennus.LA MUSE DES DEUILS, à Corneille
Père, écoute la voix qui crie Sortant du sillon déchiré ; Écoute la terre meurtrie, Entends ses cris désespérés. Arrachant la verte tunique Des bois, des prés et des labours, Sur notre glèbe pacifique La guerre s'acharne toujours. Partout où va l'oeuvre de haine, Plus de champs, de monts, ni de plaine, Rien qu'un chaos mouvant que draine Le pied des chevaux écumants. Rien qu'un grand squelette de pierre Étalant dans les fondrières La blancheur de ses ossements. Ils ont assassiné dans leur morne furie La terre des vaillants, des forts, La France des aînés, la sublime patrie, Et ses flancs dévastés n'enfantent que la mort.LA MUSE DES GLOIRES
CORNEILLE, à la Muse des Deuils qui s'est agenouillée près de lui
Ô Muse des douleurs, ô Muse des détresses, Relève au ciel tes yeux plus beaux d'avoir pleuré, Mais serrant sur ton coeur le trésor des tendresses, Demeure à mes genoux, proche du sol sacré. Dans le funèbre abri de la morne demeure, Attentifs au fracas dont l'écho les effleure, Tous ceux qui sont tombés attendent d'heure en heure Le pieux souvenir et l'adieu des vivants ; Ils écoutent, pensifs, bruire le choc des armes. Tant que résonnera le canon des alarmes, Épanche à flots pressés la source de tes larmes, Épargne à nos martyrs les oublis décevants : À demi redressés dans leur linceul de gloire, Ils ne se coucheront qu'au jour de la victoire. Dessine jusque-là le geste expiatoire, Et qu'enfin le sommeilles surprenne rêvant.À la Muse des Gloires.
Mais toi, fille de mes entrailles, Conseillère faite à ma taille, Muse des ardentes batailles, J'implore ton dernier secours. Ô vierge, ô déesse, ô guerrière, Comme le convive de pierre, Pose la main sur ma paupière ; Enfant, rendors-moi pour toujours, Et qu'à tes compagnes divines Au choeur sacré des héroïnes, Dans leur cortège éblouissant, Parmi les sphères étoilées J'apporte l'écho des mêlées Et des bataillons frémissants !LA MUSE DES GLOIRES
Père, sois obéi ! sur ton front qui se penche Je vais poser le sceau de l'éternel sommeil, Mais, dans l'azur profond ouvrant son âme blanche, Ton âme aura bientôt un céleste réveil. Alors, dans l'auguste cénacle Où gardent la foi des oracles Tous les vaillants des anciens jours, Dis à la phalange immortelle Que, vigilante sentinelle, Notre France est debout, toujours ! Dis à Carlos, dis à don Sanche Qu'à notre poste de revanche Nous brandissons leurs étendards, Que pour la bataille sans trêve Nous avons ressaisi leur glaive, Maître des sublimes hasards. Dis à Nicomède, à Rodrigue Que leurs boucliers sont nos digues Contre le barbare abhorré, Et dis enfin au vieil Horace Que, derniers enfants de sa race, Nous n'avons pas dégénéré !424 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica