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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Le Grand Sélim ou Le Couronnement Tragique

Roland Le Vayer de Boutigny· créée en 1644, imprimée en 1645· 5 actes· 1 875 vers· 11 personnages

Représenté pour la première fois en 1642.

Personnages

  • BAJAZET, Empereur Turc, père de Sélim, de Corchut, et d'Achmet
  • LA SULTANE, Fille d'Achomat, femme de Bajazet
  • SÉLIM, fils de Bajazet
  • CORCHUT, fils de Bajazet
  • ACHMET, fils de Bajazet
  • IZAÏDE, maîtresse de Sélim
  • L'AGA DES JANISSAIRES, ami d'Achomat
  • HALY, Bassa, grand ami de l'Aga des Janissaires
  • HEZEGOGLIS, Bassa, confident de Bajazet
  • ESCLAVE DE SELIM
  • ESCLAVE DE HALY BASSA
MONSIEUR, Et très cher ami

À MONSIEUR ***************

Quoique ma plume se soit d'un premier abord occupée à décrire une ingratitude sans exemple, mon coeur néanmoins n'a pas été susceptible de cette mauvaise impression, il a véritablement conçu les sentiments d'un ingrat ; mais il s'en est déchargé par ma main sur le papier, et n'a retenu qu'une grande aversion pour un vice si détestable. La réflexion qu'il a faite sur la méconnaissance de Sélim, lui a fait désirer de fuir une semblable faute, pour s'exempter du blâme toujours inséparable de l'erreur : et se servant enfin du crime d'autrui à son avantage, il m'a inspiré de satisfaire à notre amitié, et de rendre ce que je dois à la passion que vous avez toujours eue pour moi. Comme les lettres ont fait naître cette tendresse de votre affection, je désire que les lettres me servent pour la reconnaître, et je croirai n'avoir pas inutilement travaillé dans tout le cours de mes études, si par elles je vous puis témoigner que je suis,

MONSIEUR,

Votre très humble et très affectionné serviteur et ami.

*****************

Dédicace

AU LECTEUR.

LECTEUR, Accuse-moi de trop d'ambition, ou de peu de jugement, de mettre au jour une oeuvre imparfaite à ce point, je souffrirai librement ta censure, et sans me purger de l'un ou de l'autre, je dirai seulement que j'y suis obligé par des considérations, qui sont assez puissantes pour me faire mépriser quelque jugement que tu en fasses.

ARGUMENT

BAJAZET Empereur de Turquie, après la défaite de Zizim son frère, et une paix générale qu'il établit partout son Empire, s'en vint à Andrinople chargé de dépouilles ; triompher et jouir du mauvais destin de ses ennemis. Mais comme son esprit défiant et soupçonneux au dernier point, ennemi de son repos, le pensant être de son malheur, ne peut laisser une paix à l'âme, que le corps s'était si heureusement procurée : il conçut aussitôt de l'ombrage de la fidélité d'un certain Geduces Achomat, Bassa, dont il avait épousé la fille ; et par les soins généreux duquel il avait gagné la Bataille contre Zizim. Ses yeux furent bouchés à l'éclat de ses vertus, et ses oreilles ouvertes à tous les faux rapports qu'on lui faisait de son infidélité. On a beau lui montrer les exploits fameux de ce grand homme en leur lustre, il a devant sa vue le bandeau fatal de la jalousie, qui l'empêche de connaître des actions si parfaites et si brillantes : ou je dirai avec plus de vérité que l'éclat des gestes guerriers d'Achomat l'éblouit : et comme il n'a pas l'esprit assez clairvoyant pour pénétrer à fond les justes et généreux desseins, il en considère seulement l'apparence et la superficie, il les regarde ; il les regarde comme une matière, à l'ambition qu'il pense être dans son coeur, et non pas comme des conquêtes et des victoires qui formaient le soutien de son Trône florissant : enfin de son bonheur il en conjecture la perte, et la ruine entière de son autorité.

En cet état il songe à se défaire de Geduces, et pour plus facilement venir à bout de ce qu'il a projeté, il se résout de traiter splendidement tous ceux qui s'étaient le plus signalé dans sa dernière victoire : l'on peut penser qu'Achomat ne fut pas absent de ce magnifique festin, puisque c'était pour sa perte qu'il avait été entrepris ; il y fut donc en tête de tous les autres, et comme le Chef principal de cette Auguste troupe : là il fut permis de boire du vin (ce qui advient rarement en Turquie.) Et ces illustres guerriers, peu accoutumés à boire de cette liqueur, n'en eurent pas pris chacun deux ou trois fois, que leur tête remplie et offusquée des vapeurs, les fit retirer pour se reposer chacun chez soi. À la sortie de ce superbe banquet, il fit présenter une robe d'écarlate à chacun des assistants, hormis au pauvre Achomat, qui reçut une robe noire, présage assuré de son malheur présent. Sa conjecture ne fut point fausse ; l'Empereur le fait demeurer seul avec soi, et ayant fait quelque signal, se retira, et le fit étrangler par les Muets. Son trépas divulgué à Andrinople, les Janissaires firent une grande sédition, désirants venger une mort si injuste et si honteuse ; et entre autres l'Aga des Janissaires, grand ami du défunt, voulu soulever tous les soldats contre Bajazet : mais le tumulte fut étouffé dans son commencement, et ces Azamoglans quittèrent leur haine pour rentrer dans leur devoir. Bajazet avait eu trois fils avant que d'épouser la fille d'Achomat ; à savoir Sélim, Corchut, et Achmet. Le premier d'un naturel fort ambitieux, prit occasion du trouble, et se soulève contre l'Empereur, il résout de l'attaquer dans Andrinople, pour le combattre avec plus de facilité, vu que là il n'avait pas ses plus grandes forces ; Bajazet averti de cette partie, ne perd point temps, il va à Constantinople tout droit, avant que Sélim eut pu lever des gens de guerre, et l'attend, avec résolution de le faire mourir s'il a l'avantage sur lui. Son souhait en partie fut exécuté, et Sélim ayant perdu la bataille, est contraint de chercher son salut en fuyant, puisque dans sa poursuite il avait pensé perdre la vie : il s'en va chez le Roi de Tartarie son beau-frère, où pressé du remords de sa faute, il retourne à Constantinople, et se cache dans la maison de son frère Corchut, déguisé, pour ménager sa faveur auprès de l'Empereur. Voilà ce qui précède, le reste se lira peut-être plus agréablement dans les vers.

À MONSIEUR LE *****

Rondeau Burlesque.

ACTE I

SCÈNE I.

LA SULTANE, seule

Sage dispensateur du bon et mauvais sort, Qui tiens entre tes mains et ma vie et ma mort ; Souverain Protecteur des âmes affligées, Toi, par qui dans leurs maux elles sont soulagées, Et qui maître absolu de notre liberté Disposes des mortels suivant ta volonté : As-tu donc résolu, pour croître ma misère, Que je survive encore à la mort de mon père, Contrainte de baiser la main de son bourreau, Et de bénir le coup qui le mit au tombeau ? Ah ! Grand Dieu, fais plutôt que je quitte une vie Qui fomente les maux dont je suis poursuivie, Et que pour satisfaire à ton juste courroux Je paye le forfait que commit mon époux : Ma douleur par mon mal sera trop soulagée, J'outragerai celui qui m'avait outragée, Et par le doux effet d'un dessein généreux, Si je cause une mort, j'en saurai venger deux ; Bajazet qui verra l'excès de ma misère, Par ses propres douleurs me saura satisfaire, Ainsi par le regret qu'en concevra l'ingrat, Je vengerai la mienne, et celle d'Achomat : Mais, ô lâche dessein qui trouble ma pensée ! Trop indigne projet d'une Reine offensée, Indigne d'une fille et d'un coeur irrité, Et qui me ferait rougir de l'avoir médité ; Perdrai-je le désir d'une juste vengeance ? Que demande Achomat de mon obéissance ? Serai-je donc ingrate à qui je dois le jour ? Faut-il que mon devoir le cède à mon amour ? Rejetons ce dessein, il n'est pas légitime, Y penser seulement c'est se souiller d'un crime, Faisons plutôt, mon coeur, un complot généreux, Qui sans nous attrister nous rende plus heureux, Punissons Bajazet, perdons un infidèle ; Dieu, que dis-je, insensée : Ah ! Pardonne à mon zèle, Excuse, cher époux, l'excès de ma douleur, Il est trop légitime en ce coup de malheur, Ces premiers mouvements sont hors de ma puissance, Ne t'irrite donc pas de mon peu de constance, Si je prends des desseins contre ta liberté, Mon amour aussitôt dément ma volonté, Si je fais quelques voeux qui te semblent contraires, Hélas ! J'en fais assez qui te sont salutaires ; Et pour te témoigner si j'aime constamment, Mon amour te suivra jusques au monument : Mais chérir un tyran qui causa ma disgrâce, Qui me ravit mon bien, qui détruisit ma race ; J'aimerais donc celui qui commença mon deuil, Je serais en ses bras, et mon père au cercueil : Non, qu'il meure, l'ingrat, objet de ma misère, Venge-toi par sa mort de celle de ton père ; Quoi, tu tardes encore à faire ce devoir ? Mon bras, qui te retient ? N'as-tu pas le pouvoir De faire un si beau coup ? Ah ! Le lâche qui n'ose, L'amour selon son gré le conduis et dispose : Amour, cruel amour, tyran trop absolu, Permets-moi d'achever ce que j'ai résolu, Ne représente point à mon âme affligée À quoi par un hymen elle s'est engagée, Et ne me parle point pour finir mon courroux En faveur d'un ingrat, et d'un perfide époux : Amour, si tu le fais tu te rends son complice, Car de le protéger c'est approuver son vice ; Laisse-moi donc agir, et permets justement Que j'immole ce traître à mon ressentiment, Que je le sacrifie aux mânes de mon père, Et que pour satisfaire à ma juste colère, Je perde l'infidèle, et le prive du jour, C'est ce que tu dois faire en ma faveur, Amour : Oui, mais cette faveur, ce nom de mariage N'a-t-il pas satisfait à ce sensible outrage ? S'il me donna sa main pour guérir ma douleur, Dois-je employer la mienne à faire son malheur ? Non, ne punissons point par une mort infâme Celui qui tous les jours meurt pour moi par sa flamme, Et qui par les ardeurs d'une sainte amitié S'est donné tout à moi pour être ma moitié : Quel que soit le dessein que ma rage exécute, Qui m'éleva si haut est exempt de la chute, La force qu'il fit voir, m'y portant en ses bras, Montre qu'il n'en est point qui le renverse à bas ; Quittons pour nos parents des sentiments si tendres, Le feu de notre amour demande d'autres cendres, Qu'un bienfait si puissant étouffe ma fureur ; Qui mérita le corps, mérite aussi le coeur : Oublions une mort qui causa ma misère, Quiconque est notre Prince, est aussi notre père, Et qui par tant d'amour se fait notre mari, A droit aussi sur nous d'en être un peu chéri : Ô frivoles projets qui s'en vont en fumée ! Donc je perdrai celui qui m'avait tant aimée, Je perdrai mon Seigneur, et manquerai de foi : À celui qui jamais ne la donna qu'à moi ? Injustes sentiments qui bourrellent mon âme, Devoirs pleins de rigueur qui détruisez ma flamme ; Mais plus cruel amour dont un secret pouvoir Malgré tous mes efforts empêche mon devoir : Nature, amour, hélas ! Que faut-il que je fasse, Quel remède trouver pour finir ma disgrâce ? Serai-je sans amour, ou sans ressentiment Pour mon père Achomat, ou bien pour mon amant ? Hélas ! J'y suis contrainte, ô sort toujours contraire ! Ma faiblesse à tous deux ne peut pas satisfaire, Et quoique mon défi soit de plaire à tous deux, Il faudra néanmoins que l'un soit malheureux.

Monument : signifie encore le tombeau, et particulièrement en poésie. Le corps du Sauveur fut mis dans un monument tout neuf. Tous les anciens conquérants sont dans le monument. [F]

Boureller : Tourmenter, déchirer. [SP]

SCÈNE II. La Sultane, L'Aga des Janissaires.

L'original porte La Sultane comme locuteur, préférons Un esclave.

L'AGA

Madame, si ce bras peut vous rendre service, Si vous avez dessein que Bajazet périsse, Commandez seulement, et j'ose me vanter Qu'avec facilité je puis vous contenter, Quelque fidèle amour que je lui ai promise, Je me charge du soin de toute l'entreprise : S'il faut suivre Achomat, je quitte Bajazet, Étant meilleur ami que fidèle sujet ; Je m'accorde, Madame, à venger sa querelle, La foi n'est que contrainte, et l'amour naturelle, Et l'on peut pour ainsi suivre son naturel, Renoncer à sa foi sans être criminel : Ne délibérez point sur ce dessein auguste, Un complot généreux est toujours assez juste, Et pour vous inciter à ce noble attentat, Considérez que c'est pour venger Achomat, Celui qui pèse trop l'injure qui l'offense, Avec son ennemi se fait d'intelligence, Et se rendant après avoir bien combattu, Dedans l'eau de ses pleurs étouffe sa vertu : Songez au grand Bassa de qui vous êtes née, Bientôt votre douleur se verra terminée, Pensant à son courage en recevant la mort, Le vôtre à le venger deviendra bien plus fort ; Gémir, voulant pour lui produire un tel ouvrage, C'est plutôt l'irriter que punir cet outrage, Et ce n'est qu'à demi le venger d'un tyran, Que de laisser couler des pleurs parmi son sang : Madame, pour finir cette extrême misère, Soyez lui prompte ainsi qu'il fut à votre père, Comme qui donne tard n'est pas un bon ami, Qui punit tard aussi ne punit qu'à demi, Votre vengeance doit égaler sa malice, Dans son crime il fut prompt, soyons prompt au supplice.

LA SULTANE

Mais généreux Aga, que veux-tu que je fasse, Quoique pour s'assurer il ait détruit ma race, Je me souviens toujours qu'il me donna sa foi, Que je lui dois la mienne en qualité de Roi ; Qu'il est mon Souverain, et qu'à présent il m'aime, Puisque de son amour je tiens le Diadème.

Diadème : C'était autrefois un bandeau royal de tissu de fil, de laine, ou de soie, qui était la marque de la royauté, parce que les rois s'en ceignaient le front pour laisser le Couronne aux Dieux. [L]

LA SULTANE

Comment donc cher Aga ?

Aga : Les Turcs se servent de ce mot pour signifier absolument un commandant. [F]

SCÈNE III.

LA SULTANE, seule

Méprisons ces honneurs, et ce beau nom de femme, Le feu de ma colère est plus fort que sa flamme : C'est lui qui d'Achomat éteignit le flambeau, Et du Trône où je suis-je vois mieux son tombeau. Cher père si du Ciel tu peux ouïr mes plaintes Pardonne si l'amour m'a donné ces atteintes ; Les douleurs de mon coeur, lorsqu'il a combattu, M'ont bien puni d'avoir négligé la vertu. Oui généreux Aga, je suivrai ta pensée, Dans la mort d'Achomat je suis trop offensée : Et lorsque Bajazet manqua pour lui de foi, Ce traître montrait bien qu'il s'attaquait à moi. Il voulut me ravir la moitié de moi-même, Pour me récompenser après d'un diadème, Mais me donnant ce Sceptre, il ne m'a rien donné, Puisque c'est Achomat qui l'avait couronné. Il m'a fait seulement par un procédé rude Un présent du sujet de son ingratitude, Et loin de mettre fin à toutes mes douleurs, Pensant me consoler, m'a fait verser de pleurs. Il m'a fait, le tyran, en m'offrant la Couronne, Acheter par le sang, ce que le sang me donne. Monstre qui ne m'est plus qu'un triste objet d'horreur. Pour qui j'ai moins d'amour que je n'ai de fureur, Embrasse désormais quelque horrible Mégère Avec tes bras sanglants du meurtre de mon père. Présente en ton sérail et tes voeux et ta foi Aux larcins d'un corsaire aussi lâche que toi. Ne viens point me donner en ta brutale envie Des enfants dont je dois haïr déjà la vie ; Si tu ne veux un jour pour finir mes tourments Venir trouver la mort en mes embrassements.

Mégère : Nom propre d'une des trois Furies. Fig. Femme méchante et emportée. [L]

SCÈNE IV. Corchut, La Sultane.

SCÈNE V.

ACTE II

SCÈNE I. Corchut, Sélim.

SÉLIM

Dans l'état où je suis j'aurais droit de me plaindre, Si tout ce que je vois ne m'empêchait de craindre : Bajazet est mon père, il saura pardonner Au fils qui ne pécha que pour se Couronner. Les Princes généreux, quand nous rendons les armes, Épargnent notre sang, et reçoivent nos larmes : Du trône qu'un tyran voulait voir abattu, Ils en font un autel à leur propre vertu. Ils ne recherchent point de plus rude vengeance, Que de nous faire voir quelle était notre offense. Et tout notre supplice, ayant manqué nos coups, Est d'en être chéris bien souvent malgré nous. Qui demande pardon selon cette maxime, Fait mourir son supplice aussi bien que son crime. Et lors sans concevoir des projets inhumains, Un Roi laisse tomber la foudre de ses mains. La bonté fait en eux bien plus que la puissance, L'une fait la terreur, l'autre l'obéissance. Et mettant en leurs coeurs des desseins différents, L'une les rend des Dieux, et l'autre des tyrans. La bonté ce dis-tu, mère de la justice, Dans ses propres amis recherche plus le vice : Mais celle-là mérite un renom éternel, Qui fait mourir le crime, et vivre un criminel. La vertu vigoureuse agit comme ces princes Qui pour être absolus désolent leurs provinces, Enfin qui des méchants extermine l'erreur, S'il les punit est bon, s'il les change est meilleur. Mais que ne dois-je pas espérer de mon père, Ce qui fait grand mon crime, est-ce pourquoi j'espère ? Il me reconnaîtra pour son fils, et ses coups Passeront sur ma tête embrassant ses genoux. Dans le ressentiment qu'il a de mon outrage, Ses mains auront horreur de rompre son image : Voyant qu'en mon dessein je n'ai pas été seul, Il excusera lors ce que fit mon aïeul. Il verra bien quel est l'éclat d'un diadème, Que s'il eût pu faillir, il eût failli de même ; Que le trône où l'on voit les princes Ottomans, Content par leurs degrés leurs propres monuments ; Enfin reconnaissant si je lui fus rebelle, Que notre nature est d'agir ainsi contre elle, Il ne punira pas comme un usurpateur, Celui qui ne voulut qu'être son successeur.

Ottoman : Se dit des Turcs et spécialement de leurs sultans. [L]

CORCHUT

Qui demande pardon, selon cette maxime, Fait voir qu'il a lui-même horreur pour un tel crime ; Et lors pour sûrement établir ses desseins Un Roi laisse tomber la foudre de ses mains. Les Princes en ce point prennent pour impuissance Les mouvements qu'en nous produit la repentance, Et bien loin d'adoucir leurs rudes châtiments, Ne trouvant plus d'obstacle, ils croissent nos tourments. Pour punir ce forfait leur passion est telle, Qu'ils hasardent l'État que prétend le rebelle ; Et s'ils ont pardonné, c'était pour régner mieux Sur ceux qui ne pouvaient se relever contre eux. Quel que soit leur éclat dedans leur humeur sombre, Qui s'en approche trop aussitôt leur fait ombre, Le Sceptre est dans leurs mains, plus pour leur sûreté Que comme dans un lieu propre à sa majesté ; Et quelque grand malheur que le Ciel leur apprête, La Couronne en leur coeur tient bien plus qu'en leur tête. Convertir les méchants vaut mieux que les punir ? Oui bien ; mais c'est alors qu'on se peut maintenir. Celui qui fait mourir le méchant qui l'irrite, Fait ruiner la place où la révolte habite, Et montre tant d'horreur pour ce crime odieux, Qu'il n'en laisse pas même une marque à nos yeux. Mais quoi, que peux-tu donc espérer de ton père ? Par où ton crime est grand, par là je désespère. Il te reconnaîtra pour son fils, et ses coups Tomberont sur ta tête embrassant ses genoux. Dans le ressentiment qu'il a de ton outrage, Il ne souffrira pas cette imparfaite image : Il te fera, voyant qu'il ne sera pas seul, Ce qu'Amurat voulut faire envers ton aïeul. Il verra bien quel est l'éclat d'un Diadème, Donc de ce qu'il fera sois le Juge toi-même. Il verra que le Trône où sont les Ottomans Conte pour ses degrés leurs propres monuments : Enfin reconnaissant comme tu fus rebelle, Que notre nature est d'agir ainsi contre elle. Il punira son fils, comme un usurpateur Qui désira trop tôt d'être son successeur. Adieu Selim ; Adieu, mais crains que ton courage Ne serve à Bajazet pour venger ton outrage ; Lorsque la foudre gronde il la faut éviter, Ne s'en éloigner pas c'est bien la mériter.

SCÈNE II.

SÉLIM, seul

SCÈNE III. Sélim, L'Esclave de Sélim.

SCÈNE IV. Sélim, La Sultane.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. L'Aga des Janissaires, Haly, L'Esclave de Haly.

ACTE III

SCÈNE I. Haly, L'Aga.

L'AGA

Lorsque je m'engageai si fort dans cette affaire, Je pensai mûrement à ce que j'allais faire ; Ce fut de sens rassis, non point avec chaleur, Je considérai lors le bien et le malheur : Que tout mal en ce cas m'étais bien supportable ; Et qu'une telle mort m'était trop honorable.

Sens : On dit de même façon : sens rassis. Lorsque, forcé par la rencontre des choses, il revient à son sens rassis, et ne trouve rien en ses mains de cette haute fortune dont il embrassait une vaine image, BOSSUET Panégérique de Ste Thérèse I. [L]

SCÈNE II. Sélim, L'Aga.

L'AGA

Quel fâcheux accident lui donne tant [de] deuil.

L'original porte "tant deuil", il manque de, pour la métrique.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Izaïde, Sélim.

SCÈNE V. Bajazet, Haly, Herzegoglis.

HERZEGOGLIS

Accuse-toi toi seul de l'horrible tempête, Que depuis quelques jours a menacé ta tête. Un mort d'un fils vivant emprunte le secours, Pour se venger de ceux qui finirent ses jours. La perte d'Achomat est tout ce qui l'anime, Et son supplice seul est cause de son crime : Un Trône est mal payé qui l'est par le tombeau, Ce n'est pas un licol qu'on doit pour un bandeau, Et ta puissance enfin se voyant couronnée, Devait aimer celui qui te l'avait donnée.

Licou, licol : une têtière montée d'une longe de cuir pour attacher les chevaux, mulets, ou autres bêtes au ratelier, quand on les a débridées. (...) se dit aussi de la corde qui sert à étrangler les pendus. [F]

Bandeau : bande qu'on met sur le front. On met un bandeau à ceux qui reçoivent la Confirmation. les veuves portent un bandeau de crêpe en signe de grand deuil. On appelle le Diadème, un bandeau royal, parce que la marque de la Royauté était autrefois un bandeau, que les Rois mettaient sur leur front.[F]

ACTE IV

SCÈNE I. Bajazet, L'Aga, Haly, Herzegoglis.

SCÈNE II. Bajazet, Haly, Herzegoglis.

BAJAZET

Qu'Herzegoglis avecques toi demeure. Au pitoyable état où le destin m'a mis, Que résoudrai-je enfin mes chers et vrais amis. La paix dans mon État, le repos dans mes villes, Je me sens déchirer par des guerres civiles, Au milieu des plaisirs je n'ai rien que du deuil, Et le Trône où je suis est pire qu'un cercueil. Lorsque je fus vainqueur, dans les guerres publiques, J'eus chez moi de plus forts ennemis domestiques, Qui jaloux qu'ils étaient de me voir couronné, M'ôtèrent le repos quand je leur eus donné : Mais enfin assisté de la Toute-puissance, J'étouffai ce tumulte encore à sa naissance : Le triomphe bientôt de ces rébellions Et répandis le sang de ces plus fiers lions : Achomat fut de tous ma première victime, Je lui fis ressentir la peine de son crime : Rompis tous ses desseins, et je fis sagement Avorter ses projets en leur commencement. Un fils lui succéda, dont les lâches pratiques Soulèvent contre moi mes meilleurs domestiques : Il m'affronte, il m'attaque, enfin par un combat Se déclare ennemi d'un père, et de l'État. Mais inutilement il en veut à ma gloire, Le Ciel d'entre ses mains arrache la victoire : Et me voyant privé de forces et d'appui, Il se déclare enfin pour nous et contre lui. Sélim désespéré d'une telle conduite, Recherche tout honteux son salut en sa fuite. Et voyant tous ses gens sans désordre et sans loi, Il fuit chez son germain, encor tout plein d'effroi, Là ce monstre inhumain, endurci dans son crime, Suit avec plus d'ardeur la rage qui l'anime, Il ne désiste point, et sa punition Fait augmenter l'excès de son ambition. Il suit les sentiments que la rage lui donne, Et pour mieux envahir mon Sceptre et ma Couronne : Il gagne enfin le coeur de mes meilleurs amis, Et de tous mes sujets en fait mes ennemis. Ils suivent donc le fils et détestent le père, Et les obligeant tous à lui vouloir complaire, Sans plus considérer ni son sang ni sa foi. Il se fait demander et pour maître et pour Roi. C'est là, mes chers amis, l'état de ma disgrâce, C'est là ce qu'ont causé les crimes de ma race ; Veillez par vos conseils ma vieillesse assister, Et dites si je dois céder ou résister.

Germain : frère de père et de mère ; et il se dit à la différence des frères utérins, qui ne sont frères que du côté de la mère. Germain, se dit aussi des proches parents collatéraux, ou cousins qui sont les enfants de deux frères, ou de deux soeurs, et issus de germains, les enfants des cousins germains. [F]

Désister : Cesser. [SP]

HALY

Ces soldats qui pour mieux monter en un haut rang, Nourris d'un lait Chrétien en répandent le sang, Qui tuent leurs parents pour conserver les nôtres, Et pris par un tribut nous en acquièrent d'autres. Ces braves inconnus, ces illustres guerriers, Qui dessus leurs Cyprès font croître nos Lauriers. Ce coeur des Ottomans par qui l'État respire, Ces invincibles bras du corps de notre Empire, Qui pour de rendre un jour nos plus fermes soutiens, Quittent leurs libertés, et souffrent nos liens. Les Janissaires, dis-je, avec raison demandent D'avoir part dans le choix de ceux qui leur commandent. Ils seront aux combats plus forts et généreux, Leur témoignant ainsi l'estime qu'on fait d'eux. On obéit bien mieux à celui que l'on aime, Et celui qu'on choisit est un autre soi-même : Dans tout ce qu'il commande on le suit aisément, Parce qu'on suit ainsi son propre jugement. Mais appliquer un chef avecques des parties, À qui quelque défaut les rend mal assorties, C'est faire que le tout devienne moins puissant, Et que son mouvement soit faible et languissant. C'est comme un ver coupé dont la tête avec peine, Tire après soi le corps qui se suit et se traîne. De Sélim et d'Achmet, regarde qui vaut mieux ; L'un leur est en horreur, pour l'autre ils font des voeux. Mets ton Sceptre en sa main, ils en gagneront d'autres, Prive l'en ils perdront ceux qui sont déjà nôtres. Il faut, se disent-ils, pour nous donner des lois, Un Roi qui sache aussi commander à des Rois, Qui pour compagne au camp, ne traîne que la gloire, Dont les embrassements enfantent la victoire. Il nous faut un Soleil dont le regard puissant Nous fasse un jour remplir le vide du croissant : Et qui sachant de l'aigle abaisser la fortune, L'empêche de voler au-dessus de la Lune. Un Prince qui mettant tout le monde en ses fers, Ne fasse qu'un État de tout cet Univers. Achmet n'est pas celui de qui le grand courage Doit acquérir un jour un si bel héritage ; Le Sceptre dans ses mains sera comme un roseau, Et son front en enfant portera le bandeau. Si tu veux l'élever où sa folie aspire, Ton règne finissant, tu finis cet Empire. D'un second Bajazet le trop injuste choix, Fera ce qu'un premier pensa faire autrefois ; Dieu nous le laissera comme un digne supplice, Et nous serons punis par l'effet de son vice. Laissant tout notre État sans désordre et sans loi, Lui-même il punira ceux qui l'auront fait Roi. Ce lâche ne pourra donner à notre armée Les puissants mouvements dont elle est animée. Il sera commandant par un si mauvais sort, Une tête de bois mise sur un corps mort. Cependant ta Hautesse aura fait cet Ouvrage . De toi tu laisseras une si belle image, Ne considérant pas qu'en élisant Sélim, Tes victoires seront l'effet de son dessein. Par lui tu revivras après tes funérailles, Par lui quoique au tombeau, tu seras aux batailles, Et commandant partout, ainsi que c'est son but, Bajazet dira-t-on fut celui qui t'élut. Seigneur prend donc bien garde en l'état où nous sommes, À nous donner des Rois qui ne soient pas moins qu'hommes. Par cet illustre choix que tu feras pour nous, Même en ne régnant plus tu feras des jaloux, Et ton grand jugement nous fera reconnaître, Qu'en cessant d'être Roi, tu mérites de l'être.

Cyprès : La mort, le deuil, la tristesse. Les cyprès funèbres. Changer les lauriers en cyprès, changer la victoire en deuil, faire trouver la mort dans la victoire. [L]

Croissant : Croissant de Lune, un des symboles du monde musulman.

Bandeau : voir supra.

Hautesse : Titre d'honneur qu'on donne en ces quartiers aux Empereurs d'Orient. [F]

HERZEGOGLIS

Depuis le temps qu'on voit régner les Ottomans, L'on n'a point vu Seigneur de pareils sentiments. Quelque ardeur qu'aux combats nous ayons vu paraître, Un sujet n'eut jamais droit de se faire un maître : Quelque sang qu'un soldat pour son Prince ait versé, L'honneur de le servir l'a trop récompensé. N'écoute pas Seigneur, cet injuste requête, Les bras défendent bien, mais ils ne sont pas la tête, Et ces membres si forts qui font tous nos exploits, Peuvent donner des coups, mais n'ont jamais de voix. Si le droit de choisir devenait leur salaire, Nous verrions naître un Roi de chaque Janissaire. Et de l'État ainsi renversant tous les rangs, D'esclaves qu'ils étaient ils deviendraient tyrans. Empêche le malheur, il n'est rien de plus rude, Que l'ordre d'un esprit né dans la servitude ; Il se venge des maux de sa captivité, Surtout où peut agir son peu de liberté ; Et croit que qui lui rend ce don de la nature, Ne fait pas un bienfait, mais finit une injure. Puisque donner ainsi c'est leur rendre leur bien, Et que leur rendre enfin, c'est ne leur donner rien. Mais l'on obéit mieux à celui que l'on aime, Et celui qu'on choisit est un autre soi-même.

Il parle à Haly.

Ne regardez-vous pas qu'ainsi le Prince élu, Sur ceux qui l'ont fait Roi n'est jamais absolu : Il ne saurait sur eux exercer sa puissance, Puisqu'elle même fait toute sa dépendance. Et leur étant unis par de si forts liens, Tous ceux qui l'ont fait maître, il les croit tous les siens. Alors qu'on joint un chef avecque des parties, À qui quelque défaut les rend mal assorties ; Le tout qui s'en produit en devient moins puissant, Et dans son mouvement est faible et languissant ; Mais ce tout est bien fait, et rien ne lui peut nuire, Étant fait par un Roi qui seul le peut produire, Ou son autorité qu'on respecte toujours, Règne en celui qui règne à la fin de ses jours. Dedans l'autre au contraire, où le soldat conspire, À donner à quelqu'un ce grand et vaste Empire : Celui qu'on a choisi n'ose donner des lois, Ceux qu'il vit compagnons, il les croit tous des Rois. La tête en quelque sorte est d'une autre structure Que le reste du corps qui forment la structure : Autrement c'est un corps mal ordonné, confus, Où l'on appelle chef ce qui paraît le plus. Achmet, ce dites-vous ? N'est pas un grand courage ; Dites vos sentiments ; mais sans faire d'outrage, Considérez celui dont il est le portrait, Vous devriez l'honorer quand il serait mal fait. Mais pourquoi le blâmer, attendez quelque ouvrage, Sélim montre du coeur, mais un coeur plein de rage. L'oisiveté vaut mieux que la rébellion : L'obéissance aussi plus que l'ambition. Si même contre un père il forma ses tempêtes, Que ne souffriront point ces misérables têtes ? Il ne les verra plus que comme ses bourreaux, Ayant tué son père, il rompra ses couteaux. Il leur sera donné comme un digne supplice ; Ils se verront punis par l'effet de son vice, Et se montrant ainsi sans mémoire et sans foi, Lui-même il punira ceux qui l'auront fait Roi. Seigneur, prenant Sélim, tu témoignes ta crainte, Lui-même prend ton choix comme fait par contrainte ; Pour tout remerciement de l'avoir couronné, Il reçoit comme un mal, un bien trop tard donné, Et dit déjà partout par un sentiment traître, Il m'a fait Empereur, il ne pouvait plus l'être. Le grand Prince Ottoman alors qu'il fit ses lois, Dit que les Turcs seraient esclaves de leurs Rois, Établissant entre eux cette grande distance, Afin que les sujets fussent sans résistance. Par là notre Monarque est toujours absolu : Par là toujours on fait ce qu'il a résolu. Voyant sa Majesté l'on ne peut se résoudre D'en voir briller l'éclair sans en craindre la foudre, Et dedans cet éclat les Trônes sont des Cieux, Où ce n'est qu'en tremblant qu'on peut porter les yeux.

HALY

Mais comme un Médecin cherchant un bon remède, Pour chasser loin d'un corps le mal qui le possède, Donne pour l'affranchir des rigueurs du trépas Un suc qu'auparavant on ne connaissait pas. Ainsi souvent un Roi par des justes maximes, Doit dedans ses sujets approuver quelques crimes, Et pour lors qu'un État qu'accroît et prend son cours. Il peut faire autrement que dans ses premiers jours. Cela doit encor plus se réduire en usage, Lorsqu'un Prince ne peut repousser quelque outrage, Et joignant l'impuissance à sa sévérité, Il fait cesser l'éclat de son autorité. Seigneur dedans l'état où je vois les affaires, Les remèdes meilleurs ne sont pas ordinaires ; De l'Empire aujourd'hui, étire un peu tes soins, Pour être toujours Prince, apprends à l'être moins. La vertu fait un Roi, non pas l'obéissance ; Il est toujours monarque, encor que sans puissance, Et l'absolu pouvoir qu'il conserve chez lui, Vaut bien celui qui fait qu'il règne chez autrui. Si Sélim, dites-vous, paraît grand capitaine, Ses combats l'ont rendu digne de notre haine ; Et nous ne devons pas donner avec erreur, À la rébellion le prix de la valeur. Mais il a combattu pour ce qu'on lui dispute, Et s'il s'est élevé c'est de peur de sa chute ; Il a cru seulement être ses ennemis Ceux qui par leurs conseils, te sont mauvais amis. Il aime plus les siens que sa propre personne. C'est pour te Couronner qu'il prétend la Couronne ; Et désire arracher par ses justes desseins, Les chaînes, et non pas le Sceptre de tes mains. Si l'État a souffert des désordres extrêmes, Tes Conseillers, Seigneur, en sont la cause eux-mêmes : Ils t'avaient conseillé de perdre un innocent, Et pour se mieux défendre il s'est rendu puissant. Ainsi seuls ils ont fait nos sanglantes alarmes, Ainsi dedans ses mains ils ont porté les armes : Et Sélim seul ayant témoigné sa valeur, On les croit innocents parce qu'ils sont sans coeur. On dit qu'un Prince élu trouve qui lui résiste, Et l'État sous ses lois avec peine subsiste ; Mais non quand les soldats élèvent dans ce rang Un qu'ils devaient déjà respecter par son sang. Alors pour obéir ils n'ont point de contrainte, Leur choix fait leur amour, sa personne leur crainte, Et ces deux forts liens des Rois et des sujets, Font un Prince absolu dedans tous ses projets. Considère Seigneur, la force d'une armée, Quand pour son intérêt elle s'est animée, Rien ne peut relever un si fort mouvement : Et le crime s'accroît par la peur du tourment. Un grand peuple est toujours un monstre redoutable, Qui comme il est sans yeux, en est plus effroyable. Et tu n'ignores pas que l'on dit en tout lieu, Que quand le peuple parle, il est la voix de Dieu.

HERZEGOGLIS

Il est dans les États de certaines maximes, Qu'on ne saurait choquer sans commettre des crimes. L'insolence autrement prenant un libre cours, La face de l'État changerait tous les jours. Ce sont lois où l'Empire établit ce Génie, Qui conserve toujours sa parfaite harmonie, Et qui des autres lois étant le fondement, Font le pouvoir d'un Prince, et son gouvernement. Tu ne dois pas encor délaisser les affaires, Pour tout ce qu'on te dit, de tous ces Janissaires, Grand Prince c'est le bien de tous les Musulmans, De leur savoir donner de rudes châtiments. Tu dois pour te venger d'une telle insolence, Employer les efforts de toute ta puissance ; Lorsqu'un peuple est rebelle, un puissant potentat Perd avec plus d'honneur ses jours que son État. Ce qu'ils nous ont gagné les oblige à mieux faire, L'impunité jamais ne devient un salaire : Et quoiqu'avec ardeur on ait bien combattu, Le vice n'est jamais le prix de la vertu. S'ils ont formé l'État, doivent-ils le détruire, Et des bienfaits rendus servent-ils pour lui nuire ? Quoi qu'on veuille alléguer de Sélim furieux, Le crime qu'il a fait le doit rendre odieux : Mais si contre son père il parut si barbare, Du sang de ses voisins sera-t-il moins avare ; Sa rage paraissant dedans tous ses projets, Fera des ennemis, et non pas des sujets. Ainsi toute la terre à notre astre opposée, Rendra par l'Univers sa lumière éclipsée ; Et par une aventure effroyable à nos jours, Le Soleil décroîtra contre son propre cours. Quand la fureur d'un Roi nous donne des alarmes, Nous ne lui devons pas répondre avec les armes. Nous devons nous purger, et c'est toujours mieux fait, De souffrir innocent que commettre un forfait. Ce n'est pas aux sujets de juger si les Princes Sont capables des soins qu'ils doivent aux Provinces. Et par les sentiments d'un orgueil sans pareil, De juger des esprits qui sont dans leur conseil. S'ils font quelque action qui ne soit pas permise, Nous devons néanmoins souffrir leur entreprise : Car dedans la fureur de leurs plus rudes coups, Ils faillent contre Dieu, mais non pas contre nous. Ne t'épouvante pas des forces d'une armée, Dont le dessein s'en va se réduire en fumée, Étant ainsi sans Chef leur ardeur les trahit, Tous voulant commander, personne n'obéit ; Et par l'étrange effet d'une insigne injustice, Eux-mêmes de leurs bras ils forgent leur supplice : Dieu regarde le peuple, il est vrai, quelquefois, Même pour nous parler il le prend pour sa voix ; Mais c'est lorsqu'il s'agit de faire quelque injure, À ces premières lois que dicte la nature : Car lors comme on prétend s'éloigner de l'erreur, Un sentiment commun est trouvé le meilleur. Mais alors qu'il s'agit de donner des Couronnes, L'Esprit de Dieu descend dedans d'autres personnes ; Afin de mieux former cet oeuvre précieux, Dieu prend aussi des Rois qui sont comme des Dieux ; Il se sert de leur voix pour faire un tel ouvrage, Et leur image sert à faire leur image.

Potentat : Tout prince souverain, dont la puissance est redoutable par la grandeur de ses forces et par le poids de son autorité. [L]

Oeuvre : Substantif plutôt masculin, tantôt féminin. L'académie le fait toujours féminin ; mai quelque déférence qu'on doit avoir pour ses décisions, il est bien difficile de ne pas convenir qu'il est quelques fois aussi masculin. [F]

SCÈNE III. L'Aga, La Sultane, Sélim, Achmet.

ACHMET, apercevant Sélim s'arrête

Mes yeux, me trompez-vous ?

CORCHUT, parlant à Sélim

Mon frère que t'en semble ?

ACHMET, bas

Écoutons.

ACHMET, bas

Ô Ciel !

ACHMET

Fuyons.

SÉLIM ; tirant son épée

Nous sommes entendus. Traître tu le payeras.

ACTE V

SCÈNE I. Sélim, Corchut, Haly, L'Aga.

HALY

C'est par ses propres mains qu'il a fini son sort ; Mais je vais plus au long te dire cette histoire, Qui d'une Reine auguste éternise la gloire. Ce misérable Roi sortait alors du bain, Quand (ce que la Sultane attendait avec soin) Comme c'est sa coutume, il demande sa tasse. Elle la présentant avec beaucoup de grâce, Regarde le Sultan, qui sans trop s'émouvoir, D'un visage assuré feint de la recevoir. Mais conservant toujours ce soupçon dans son âme, Pour s'en mieux éclaircir il la rend à sa femme. Et comme par plaisir l'invite de goûter À ce breuvage doux qu'il faisait apprêter. La Sultane en ce point paraît un peu confuse ; Et par un compliment aussitôt le refuse, Mais par ce beau moyen prouve sa trahison. Ce refus du Sultan redouble le soupçon : Il la prie, il la presse, et toute résistance Au lieu de l'apaiser accroît son assurance. Il dit que ce refus est trop hors de raison : Il l'accuse de haine, en après de poison. Que fera cette Reine en ce malheur extrême, Elle est pâle à ce mot, son teint devient tout blême ; Et se voyant réduite en ce pressant danger, Se résout de mourir afin de se venger, Quoi, dit-elle soudain, pour être moins suspecte Tu crois qu'on te trahit alors qu'on te respecte, Seigneur qui fait donc naître un tel soupçon en toi, Comment remarques-tu que j'ai manqué de foi ? Alors cette Princesse en se baignant de larmes, Fit agir contre soi la force de ses armes : Et recevant la coupe elle en boit la moitié : Accuse-moi, dit-elle après d'inimitié. Bajazet ayant vu cet effet de courage, Lui demanda pardon d'un si sensible outrage ; Il boit à son exemple en ne se doutant pas De rencontrer la mort sous ce subtil appas. Mais abusé qu'il est par ces douces amorces, Du poison aussitôt il sent agir les forces. Et comme il n'avait pas le corps sain et bien fait, Plutôt que la Sultane il en connaît l'effet. Ô Ciel ? Injuste Ciel ! dit alors cet infâme, Mourrai-je donc ainsi par les mains d'une femme : Et faut-il que ce sexe avec si peu d'effort, D'un infâme cyprès ait couronné mon sort. Ce que n'ont pu les Rois au milieu des armées, Ce que des Légions au combat animées, N'auraient pas entrepris sans leur punition ; Une femme l'a fait à ma confusion. Non, non, je ne veux pas qu'on lise dans l'Histoire, Qu'un ennemi si faible ait pu ternir ma gloire. Vengeons sur son auteur, un affront si sanglant, Et puis de notre main répandons notre sang. Il dit, et sans tarder il tire son épée, Qui du sang de la Reine il voulait voir trempée. Mais sa faiblesse enfin décevant son espoir, Lui fait voir en tombant son trop peu de pouvoir. Son teint en un moment, de rouge devient blême, Chaque mot qu'il profère est toujours un blasphème. Et de son propre fer en se perçant le flanc, Il vomit à la fois et son âme et son sang. La Sultane voyant sa vengeance accomplie ; Reçois cher Achomat cette mourante vie, Dit-elle, soit content de ce sort malheureux, Je tiens de toi la vie, et je t'en offre deux. Cher père reçois donc ma mort pour ma naissance, C'est là de tes bienfaits toute la récompense. Comme au Trône aime-moi dedans le monument. Et d'un meilleur repos jouis paisiblement ; Je meurs l'ayant vengé, c'est ce qui me console. Son esprit aussitôt a suivi sa parole, Et ce divin rayon hôte d'un si beau corps, A quitté sa demeure après quelques efforts. C'est là comme finit ce Soleil sans exemples, Cette divinité digne des plus beaux temples. Qui désirant mourir pour vaincre nos malheurs, Doit après son trépas revivre dans nos coeurs.

En après : Locutions vieillies. Par après. Les en ôter, afin d'y en remettre par après d'autres meilleurs, DESC. Arith. J'ai peur.... Que j'aie peine aussi d'en sortir par après, MOL. l'Étour. III, 5. , puis après. Les soldats, puis après, en amis de la paix, RÉGNIER, Sat. VI. , en après. L'ange en après lui fait un long sermon, LA FONT. Fér.

HALY

Il croit en ce trépas recevoir une injure : Il déteste, il enrage, et ses moindres desseins Sont de s'ôter le coeur avec ses propres mains.

L'original porte Le Bassa, comme interlocuteur, il s'agit de Haly qui est bien le Bassa, mais pour les statistiques il convient de n'avoir qu'un seul nom pour un même locuteur.

SÉLIM ? parlant à l'Aga

Fais ce que je commande, autrement.

SÉLIM

Je me défendrai bien de leurs lâches pratiques, Va vite, et qu'au déçu de tous ses domestiques L'on s'assure de lui, cours, et dans un moment Tu sauras quel sera mon dernier sentiment.

L'Aga rentre.

Qu'avec soi de douleurs une Couronne traîne : En entrant dans un Trône on se met à la chaîne. Et ce qui fait si fort désirer ces malheurs, C'est que nous les voyons environnés de fleurs. Ils ont beaucoup d'éclat, au travers de leurs voiles ; Autant que l'on en voit semblent autant d'étoiles, Qui brillant à vos yeux pénètrent dans le coeur, Et nous font souhaiter le titre de vainqueur. Celui-là qui les voit y trouve des délices. Celui qui les possède y trouve des supplices. Ainsi ce nom fameux, qui fait tous les tyrans, Produit en divers coeurs des effets différents ; Mais ces superbes lieux éloignés de la terre, Étant plus élevés sont plus près du tonnerre. Et pour être montés sur ces sacrés autels, Nous ne sommes ni moins sujets, ni moins mortels : De Prince que j'étais, je deviens un esclave, Je vois qu'insolemment la fortune me brave. Et monté que je suis à ce superbe rang, Je suis déjà contraint de répandre mon sang. N'importe je le dois, et mon honneur m'oblige À commander moi-même une mort qui m'afflige, Je dois le regarder dedans cet attentat, Comme un des ennemis de ce puissant État. Quoique par ses conseils, et par sa juste envie, En m'élevant au Trône il m'ait donné la vie, Son dessein surpassant tous ses plus grands forfaits, N'a que trop effacé tous les plus grands bienfaits, Les complots qu'il a faits sont contre la Couronne, Ils passent plus avant qu'en ma propre personne, Et l'État dont je suis le soutien et l'appui, Veut sans me partager, que je sois tout à lui.

Au déçu : loc. adv. En décevant. [L] L'expression signifie donc à l'insu de ses domestiques.

SCÈNE I.

CORCHUT, paraît environné de gardes

Souffre sans murmurer la mort qu'on me prépare, Ris de la cruauté de ce Prince barbare. Les tourments qu'il cherche avecques tant d'efforts, Sont pour moi des douceurs en affligeant ce corps. Qu'il possède à son gré le Sceptre et la Couronne, Qu'il me mette au cercueil, et monte dans le Trône, Qu'il me prive l'ingrat, d'un bien qu'il tient de moi, Son injuste pouvoir ne passe point en toi. Qu'il afflige ce corps par une mort infâme, Les plus rudes tourments ne peuvent rien sur l'âme. Elle est libre en ce monde, et ce don précieux, Comme il est immortel, n'est sujet que des Cieux. Mais que veut ce Bassa, Dieu son triste visage, M'apprend entièrement quel sera son message.

SCÈNE III. Haly, Corchut.

CORCHUT

Hé bien.

HALY

Seigneur, vous le pouvez.

L'original donne Sélim comme locuteur qui suit, on suppose que c'est Corchut.

CORCHUT, ayant écrit la lettre

Porte-lui cette lettre, Dis-lui puisqu'il le veut, que je meurs trop content, Que je vais sans regret où le trépas m'attend. Et pour jusqu'au tombeau lui témoigner mon zèle, Qu'à ses commandements je ne suis point rebelle : Dis-lui puisque ma vie a été son support, Je veux qu'il trouve aussi son bonheur dans ma mort. Que je ne songe point à son injuste envie, Qui fait mourir celui qui lui sauva la vie, Et qui par ses conseils appuyant ses desseins, A mis en s'exposant le Sceptre entre ses mains. Mais dis-lui que le point qui m'est insupportable, C'est qu'étant innocent je péris en coupable : Et si dans ce malheur tu veux me soulager, Montre-lui les raisons qui peuvent m'excuser. Emploie ton amour, et tes soins pour ce faire, Ajoutant qu'autrefois en faveur de mon père, Je quittai de moi-même un fardeau si pesant, Et que ma volonté me démit de ce rang. Que si j'eusse eu jamais le dessein de m'y mettre, C'eut été quand l'honneur me le pouvait permettre, Et non pas dans un temps où mon autorité Ne pouvait provenir que d'une lâcheté. Grand Dieu dont la justice égale la clémence, Fais connaître en tous lieux qu'elle est mon innocence : Et pour récompenser tout le bien que j'ai fait, Fais voir, que c'est à tort qu'on m'impute un forfait, Que d'une lâcheté mon âme est incapable ; Que tout mon plus grand vice est d'être misérable : Et que par la bonté d'un sort moins rigoureux, Je serais innocent si j'étais plus heureux. Mais c'est trop différer le sujet qui t'amène, Ce long retardement a mis ton Prince en peine ; Achève et rend bientôt ton ordre exécuté.

HALY, parlant aux quatre Muets

Qu'on fasse son devoir avec fidélité.

On baisse la toile.

SCÈNE IV. Sélim, L'Aga.

SCÈNE V. Sélim, Haly, L'Aga.

SÉLIM

Donne.

L'AGA

Seigneur.

SÉLIM, le prenant

Donne je le veux voir.

Il lit.

Je meurs pour assurer ton Sceptre et ta personne, Vis pour le conserver, et vis toujours en Roi : Mais pour paisiblement demeurer en ce Trône, Ne te souviens jamais que tu le tiens de moi

Il poursuit.

Ô reproche honteux ! Reproche véritable, Ma faute est trop visible, et je suis trop coupable ; Oui j'ai failli cher frère, et je sens des remords, Qui me punissent plus que mille et mille morts. Un fantôme partout, me suit, et m'épouvante : Son image sans cesse à mes yeux se présente, Et malgré la douleur d'un triste repentir, Je sens ouvrir la terre afin de m'engloutir. Ô Dieu ! Je vois au creux de ces noirs précipices, Des bourreaux attentifs à forger des supplices. Quel désordre confus en ce lieu plein d'effroi ! Mais une troupe sort et s'en vient droit à moi. Attends encor un peu, Dieu vengeur ce mes crimes, Diffère mon supplice, et ferme ces abîmes, Vois que mon coeur de rage, et de douleurs pressé, Te satisfait assez du sang qu'il a versé. Et vous esprits maudits dont la troupe importune, Me donne mille morts pour une mort commune : Bourreaux trop obstinés à me faire du mal : Rentrez, rentrez tyrans en ce gouffre infernal. Pourquoi me destiner à des peines si rudes ? Suis-je pas trop puni par mes inquiétudes ? Sans ajouter encore avecque tant d'efforts Aux supplices du coeur, les supplices du corps. Allez noirs habitants, et remportez vos chaînes, Vos soins sont superflus, il suffit de mes peines. Ce coeur officieux à croître ma douleur, Veut être l'instrument de son propre malheur. Mais n'aperçois-je pas ce pitoyable frère ? Oui c'est Corchut, c'est lui qui d'un soin débonnaire, Pour me récompenser des maux qu'il a soufferts, A chassé mes bourreaux, et m'a tiré des fers : Viens-tu donc cher objet de mes fureurs passées, Te plaindre des rigueurs sur ton corps exercées : Ou si pour me punir de tant de cruautés, Tu viens m'assassiner avec que tes bontés. Ah c'est trop te peiner pour une âme barbare, Laisse-lui supporter la mort qu'on lui prépare ; C'est trop avoir de soin d'un misérable Roi ; Qui pour se couronner n'en eut aucun pour toi. Change, change plutôt tes bontés en furies, Viens te venger sur lui de tant de barbaries ; Fais qu'au lieu de Couronne il épouse un tombeau, Et dépouille son chef d'un si digne fardeau. Quoi tu ne punis pas l'auteur de ta disgrâce ; Veux-tu donc, cher Corchut, que je te satisfasse ? S'il ne tient qu'à ma mort, ton bonheur est parfait : Ce fer va te venger du mal que je t'ai fait.

Il tire son épée, puis il sort.

1 875 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica