Comédie en vers et en prose
Au Clair de la Lune Historiette en un Acte à l'Usage des Collèges, Petits-Séminaires, Sociétés de Persévérance, Etc. Prix : 75 Centimes.
Personnages
- LE DUC DE MONTPENSIER
- CRÊPON, pâtissier
- JANRAD, écrivain public
- GIOVANNI LULLI
- LÉPINE, valet
- VOISINS, etc
AU CLAIR DE LA LUNE
Une place publique où aboutissent plusieurs rues. D'un coté, la boutique de Crêpon avec un étalage vide ; de l'autre, l'échoppe de Janrad, écrivain public.
SCÈNE PREMIÈRE. Crêpon, assis, Lépine, arrivant avec un paquet.
LÉPINE
L'écrivain public, Monsieur, s'il vous plaît ?
CRÊPON
Sa maison est en face ; Frappez un coup, de grâce, Vous le verrez venir, Tout prêt a vous servir.LÉPINE, après avoir frappé
Personne ne répond.
CRÊPON
Eh bien ! je conclus, dans ce cas, Que l'ami Janrad n'y est pas ; Attendu que s'il répondait Assurément il y serait.LÉPINE, à part
Voilà un homme qui parle tout drôlement. Pourtant, je crois qu'il a raison.
Haut.
Reviendra-t-il bientôt ?
CRÊPON
Vous me demandez, mon compère, Quand mon voisin Pierre_Janrad Dans son échoppe rentrera, Quand rentrera mon voisin Pierre...LÉPINE
Oui, monsieur.
CRÊPON
Qui peut savoir ces choses-là ? Pourtant, je vous le dis, compère, Mon voisin Pierre rentrera, Quand mon voisin Pierre_Janrad Rentrera chez mon voisin Pierre.LÉPINE, à part
Quel baragouin ! Est-ce qu'il se moque de moi ?... Non ; il a trop bonne mine... Il est tout simplement fou, ou peu s'en faut.
Haut.
J'aurais besoin de lui parler.
LÉPINE
Voici. J'ai longtemps été cuisinier dans les premières maisons de Pézenas, qu'est mon pays, d'où je suis né natif. Fatigué de respirer l'air de Pézenas, je suis venu goûter de celui de Paris, qui sera peut-être plus favorable à ma santé et à ma bourse. J'ai dessein d'entrer dans les cuisines du Maréchal_de_Villeroi ; mais pour solliciter cette dignité, il me faut un placet, où se trouvent écrits mes nom, prénoms, titres et qualités.
LÉPINE
Ce placet, monsieur, je suis incapable de le rédiger, attendu qu'en fait de littérature, je ne connais guère que la soupe aux choux, l'omelette au lard, les sauces et les pâtés. Vous comprenez que tout cela ne peut pas m'être d'un grand secours dans la circonstance présente.
LÉPINE
Eh bien ! C'est fini.
CRÊPON
Le ciel en soit béni.
LÉPINE
Oui, mais tout cela ne m'arrange pas.
CRÊPON
À vous parler sans nul mystère, Mon cher ami, bientôt j'espère Pouvoir, dans ce fâcheux cas, Vous tirer d'embarras.LÉPINE
Je le désire.
LÉPINE
Dominique_Lépine, âgé de vingt-deux ans, ancien cuisinier de Monsieur_le_Comte-Philostorge_d_Albicrac.
CRÊPON
Nous allons commencer sur l'heure ; Mais, à présent, je n'ai dans ma demeure Que ma plume et mon encrier. Les rats ont mangé mon papier.LÉPINE
S'il ne vous faut que du papier, en voici. Je l'ai acheté tout exprès.
Il le tire de son sac.
SCÈNE II.
LÉPINE
Quelle drôle de langue !... C'est à ne rien y comprendre. On m'avait bien dit, en partant de Pézenas, qu'à Paris on ne parlait pas comme ailleurs. Voilà comme on s'instruit en voyageant... ; mais notre homme sort de sa boutique. Est-ce qu'il aurait déjà terminé ? Peste ! Il n'y va pas de main morte.
SCÈNE III. Crêpon, Lépine.
LÉPINE
J'écoute, Monsieur.
CRÊPON, lisant
Dominique_de_Lépine, Sachant faire la cuisine, Brosser, cirer, et_coetera, A servi treize semaines Monseigneur_le_duc_du_Maine, Puis des marquis par douzaines, Un danseur de l'Opéra, Deux juges à la grand'chambre, De l'Académie un membre, Un évêque, un amiral, Toutes personnes fort honnêtes Et toutes fort satisfaites De ses talents en général.LÉPINE
Mais, Monsieur, je n'ai jamais connu tout ce monde-là.
LÉPINE
Il n'y a ni rime ni rame qui tienne ! Je ne suis pas de Lépine, mais Lépine tout court. Je viens de chez le Comte_d_Albicrac. Je n'ai jamais servi ni d'évêque, ni d'amiral, ni de danseur ; et je ne prétends pas...
LÉPINE
Mais, Monsieur, il n'est pas permis de mentir de la sorte.
LÉPINE
Ah ! C'est différent.
LÉPINE
Je le souhaite.... Combien vous dois-je ?
LÉPINE
Alors je vous remercie.... Vous êtes pâtissier, ce me semble ?
CRÊPON
Je fais des tartes, des galettes, Des pâtés chauds, des pâtés froids, Des tourtes, vrai manger de rois, Des croquets et des tartelettes. J'ai des massepains excellents, Des échaudés, bons pour les dents, Des biscuits tout sucre et tout crème Et des gâteaux que chacun aime. Entrez, mangez ; je suis Crêpon, Pâtissier du Roi_de_Japon.LÉPINE, à part
Du roi dé Japon !... Peste !... Mais il n'a plus rien sur son étalage, et sa boutique me semble aussi misérable que possible.... Peut-être que le Roi_de_Japon a tout mangé ; on dit qu'il est vorace à l'excès...
Haut.
Monsieur, je n'ai pas le temps de m'arrêter.... Je vous remercie bien de votre complaisance.
LÉPINE, se retirant
Je n'aurais jamais cru qu'on parlât de la sorte à Paris. Si le Maréchal_de_Villeroi me tient un pareil langage, j'enverrai promener sa cuisine et ses fourneaux.
SCÈNE IV. Crêpon, Janrad.
JANRAD
Eh bien ! Encore une pratique que je vois sortir de chez vous.
CRÊPON
Un empereur de grande renommée, Disait jadis, sachez le bien : Amis, j'ai perdu ma journée, Car je n'ai pu faire aucun bien. Et moi, Janrad, si d'aventure, Je ne puis faire de placet, Je suis tout en.... déconfiture, Et mon coeur n'est pas satisfait.JANRAD
En déconfiture ! Autrefois vous y étiez ; mais, depuis longtemps, je ne vois plus rien sur vos misérables planches. La fureur de rimailler vous a réduit à la misère ; et vous le méritez bien. Au lieu de surveiller vos garçons et de faire vous-même la vente, vous vous amusiez à fabriquer des vers. Si vous vouliez préparer la fournée, au lieu de dire : Vous allumerez le four à huit heures, à neuf heures et demie, à dix heures trente-cinq minutes, vous disiez :
Vous allumerez le four, Quand il ne fera plus jour.Plaisante manière d'avoir des gâteaux levés et cuits à point.
CRÊPON
Un homme n'est jamais malheureux, s'il estime Qu'un bon pâté vaut moins qu'une excellente rime.JANRAD
Oui, une rime vous remplit bien le gousset.
CRÊPON
Malgré nia pauvreté, je rimerai toujours ; Les vers, jusqu'à la mort, seront mes seuls amours ; Et même je consens qu'on m'accuse d'un crime Si jamais, en parlant, je manque d'une rime.JANRAD
Eh bien ! Vous pourrez rimer à votre aise ; vos pratiques ne viendront plus vous inquiéter.... Si encore vous m'aviez laissé les miennes !... Mais non ; vous vous êtes mis dans la tête d'écrire pour rien, et nous n'avons plus qu'à prendre tous deux le chemin de l'hôpital. On sait que Pégase y porte ordinairement les poètes ; mais un écrivain public tient à vieillir chez soi.
CRÊPON
Janrad, mon cher Janrad, bien à tort tu te fâches. Calme un peu la fureur qui dresse tes moustaches. Si ma muse jadis t'a porté quelque tort, Les temps sont bien changés. Je te dirai d'abord Qu'en foule les clients désertent mon échoppe. Je n'ai, pour me couvrir, plus que cette... enveloppé. Il ne me reste plus ni crayon ni papier ; Je n'ai que cette plume et ce vieil encrier : Cet ami, qui vieillit auprès de ma personne, Si tu veux l'accepter, Janrad, je te le donne.JANRAD
Votre encrier !... Que voulez-vous que j'en fasse ?
JANRAD
Non, je veux vous l'acheter.
Il le prend.
Je vous en donne trois sous. C'est dix fois trop payé ; mais c'est égal. Vous les aurez demain.
À part.
Puisque je tiens son encrier, il ne pourra plus écrire, et je n'aurai pas à craindre sa concurrence.
Haut.
Vous auriez bien l'air, Monsieur_Crêpon, de continuer à nous faire de la pâtisserie.
CRÊPON
J'en ferais volontiers encore, Car ce désir me presse et me dévore ; Et je prétends, soyez-en bien certain, Commencer dès demain. Il me manque des oeufs, du sucre, des farines, Des citrons, du café, des substances... salines. Si je puis réussir à me les procurer, Dès demain, cher Janrad, je deviens pâtissier.JANRAD
Je crois que ce sera difficile.
JANRAD
Reprenez-le donc tout de suite, et faites-nous des pâtés et des brioches plus succulents que ceux que nous trouvons dans vos écritures.
JANRAD
Bonsoir.
CRÊPON
Au revoir.SCÈNE V.
CRÊPON
Déjà la nuit sur nous étend ses voiles ; La lune brille au milieu des étoiles ; Sans nul retard, il faut nous occuper À préparer notre souper. Mais bien en vain je me creuse la tête ; Je n'ai plus rien à mettre sous la dent ; Je vais souper par coeur assurément, Et c'est une fort maigre fête. Petit à petit, Gagnons notre lit, Et dormons d'un sommeil tranquille, Pendant que la nuit Régnera sur la ville. J'aime fort le propos de ce Roi_de_Médine, Lequel étant à jeun et n'ayant pas le sou, Disait, en s'enfonçant dans son lit jusqu'au cou : Quand on a faim, il faut se coucher : qui dort dîne.On entend, dans la coulisse, le son d'un violon.
SCÈNE VI. Crêpon, Lulli.
LULLI, chantant
Mozart, la Flûte enchantée.
O eara armonia O dolee piacer.Il s'interrompt en voyant Crêpon.
Mossiou lo serivano poublic ; mossiou Crepone ?
LULLI
Conoscete vô il signor Crepone ? Oun grand poèta.
CRÊPON, à part
Poète ! Ah ! Ce doux nom qui frappe mon oreille, D'un plaisir inconnu me charme et me... réveille.LULLI
Lo conoscete vô ?
LULLI
No, no pâtissière, ma poèta, poèta.
CRÊPON, à part
Ô gloire ! Tes rayons viennent frapper mon coeur. Je nage dans des flots de joie et de bonheur.LULLI
Ma respondete dunque.
LULLI
Où demoure-t-il ?
LULLI
Vô être il signor Crepone ?
LULLI
Per Racco ! Mossiou Crepone, ze souis ensanté de vô eonoscere. Ze vourais que vô mé fariez oun petit billéte per presentar à la Madama_Montpensier.
LULLI
Ze m'appelle Giovanni Lulli. Ze souis Italiano et employé dans les couisines de la Madame_Montpensier. Ma le mestiere de marmitone non mi conviene ; ze veux être mousiciano, mousiciano ; l'intendete bene ?
LULLI
Si, si, si. Ze veux être célèbre dans la mousica comme, vô dans la poésia ; ze veux être oun grand ouomo.
LULLI
Ze vourais présentar oun placet à la madama_Montpensier, per loui demandar la soua protezionc et un maestro que mi ensegna le re, mi, fa, sol.
CRÊPON
Hélas ! Mon petit étranger, Je n'ai ni plume ni papier, Ni quoique ce soit pour vous faire Votre requête épistolaire ; Mais peut-être bien que Janrad Plume et papier me prêtera.LULLI
Où denioure-t-il ce Zanrad ?
SCÈNE VII. Les mêmes, Janrad, à une lucarne.
JANRAD
Qu'est-ce donc ?... Encore vous ?... Vous ne pouvez pas laisser les gens en repos... Voyons, que voulez-vous ?
CRÊPON
Je voudrais, si cela te plait, Écrire un illustre placet. Le vent a soufflé tout à l'heure Ma chandelle dans ma demeure ; Je n'ai pu trouver, crois-le bien, Ni plume, ni feu, ni rien.JANRAD
Je le crois bien aussi.... Laissez-moi dormir en repos et allez vous promener.
CRÊPON
Ma foi, je ne m'attendais pas, Je l'avoue, à ce fâcheux cas.Avec solennité.
Au clair de la lune, Mon ami Pierrot, Prête-moi ta plume Pour écrire un mot. Ma chandelle est morte, Je n'ai plus de feu ; Ouvre moi ta porte Pour l'amour de Dieu.CRÊPON, déployant son tablier où se trouve un trou rond
Que veut-il dire enfin ce rimeur singulier..., Que je porte la lune au fond de mon tablier ?LULLI
Ricommineiate la canzone, mossiou.
LULLI
Al clar de la louna.Crêpon répète la strophe avec lenteur. Lulli adapte l'air connu en le suivant vers par vers et en s'accompagnant de son violon.
JANRAD
Voulez-vous les autres paroles ?
LULLI
Que otré parole ?
JANRAD
Je n'ouvre pas ma porte...
LULLI
No, no, al clar de la louna....
Il reprend l'air. Les voisins, qui se sont groupés sur la place, le chantent avec lui.
SCÈNE VIII. Les mêmes, Le Duc de Montpensier.
LE DUC
Vous voilà, petit mauvais sujet. C'est ainsi que vous désertez la cuisine.
LULLI
Monsignore, zai voulou far la connaissance del poèta Crepone. Loui fara les versi et io faro la mousica.
LE DUC
Vous devriez plutôt songer à aller tourner la broche.
LULLI
Monsignore, ascoltate.
Il chante l'air en entier.
LE DUC
En vérité, il y a chez cet enfant un talent extraordinaire.
À Lulli.
Vous voulez donc être musicien ?
LULLI
Si, monsignore. Et ze santerai toutté lé vostré belle azioni.
LE DUC
Eh bien ! Vous le serez.
LULLI
Merci, monsignore !
Il lui baise la main.
Zai une grâce à vô demander per il poèta Crepone. Que venga en vostro palazzo ; sara il vostro improvisatore.
LE DUC
Mon improvisateur.... Je le veux bien. Voulez-vous me suivre, Monsieur ?
CRÊPON
Ô monseigneur,je ne puis refuser Ce que vous voulez bien ici me proposer. Je vous suivrai jusques au bout du monde, À travers les déserts de la terre... et de l'onde.JANRAD, à sa fenêtre
Et moi, Monseigneur, ne puis-je pas vous suivre, pour tenir vos écritures.
LULLI, à Janrad
No, no ; vô être oun fripone, oun birbante, oun ouomo senza couore ; restate al clar de la louna, et se vô avoir faine, attrapate la colle denti.
Tous reprennent AU CLAIR DE LA LUNE.
199 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica