Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers et en prose

Au Clair de la Lune Historiette en un Acte à l'Usage des Collèges, Petits-Séminaires, Sociétés de Persévérance, Etc. Prix : 75 Centimes.

Abbé Lebardin· imprimée en 1858· 199 vers· 6 personnages

Personnages

  • LE DUC DE MONTPENSIER
  • CRÊPON, pâtissier
  • JANRAD, écrivain public
  • GIOVANNI LULLI
  • LÉPINE, valet
  • VOISINS, etc

AU CLAIR DE LA LUNE

Une place publique où aboutissent plusieurs rues. D'un coté, la boutique de Crêpon avec un étalage vide ; de l'autre, l'échoppe de Janrad, écrivain public.

SCÈNE PREMIÈRE. Crêpon, assis, Lépine, arrivant avec un paquet.

LÉPINE

L'écrivain public, Monsieur, s'il vous plaît ?

LÉPINE, après avoir frappé

Personne ne répond.

LÉPINE, à part

Voilà un homme qui parle tout drôlement. Pourtant, je crois qu'il a raison.

Haut.

Reviendra-t-il bientôt ?

LÉPINE

Oui, monsieur.

LÉPINE, à part

Quel baragouin ! Est-ce qu'il se moque de moi ?... Non ; il a trop bonne mine... Il est tout simplement fou, ou peu s'en faut.

Haut.

J'aurais besoin de lui parler.

LÉPINE

Voici. J'ai longtemps été cuisinier dans les premières maisons de Pézenas, qu'est mon pays, d'où je suis né natif. Fatigué de respirer l'air de Pézenas, je suis venu goûter de celui de Paris, qui sera peut-être plus favorable à ma santé et à ma bourse. J'ai dessein d'entrer dans les cuisines du Maréchal_de_Villeroi ; mais pour solliciter cette dignité, il me faut un placet, où se trouvent écrits mes nom, prénoms, titres et qualités.

LÉPINE

Ce placet, monsieur, je suis incapable de le rédiger, attendu qu'en fait de littérature, je ne connais guère que la soupe aux choux, l'omelette au lard, les sauces et les pâtés. Vous comprenez que tout cela ne peut pas m'être d'un grand secours dans la circonstance présente.

LÉPINE

Eh bien ! C'est fini.

CRÊPON

Le ciel en soit béni.

LÉPINE

Oui, mais tout cela ne m'arrange pas.

LÉPINE

Je le désire.

LÉPINE

Dominique_Lépine, âgé de vingt-deux ans, ancien cuisinier de Monsieur_le_Comte-Philostorge_d_Albicrac.

LÉPINE

S'il ne vous faut que du papier, en voici. Je l'ai acheté tout exprès.

Il le tire de son sac.

SCÈNE II.

LÉPINE

Quelle drôle de langue !... C'est à ne rien y comprendre. On m'avait bien dit, en partant de Pézenas, qu'à Paris on ne parlait pas comme ailleurs. Voilà comme on s'instruit en voyageant... ; mais notre homme sort de sa boutique. Est-ce qu'il aurait déjà terminé ? Peste ! Il n'y va pas de main morte.

SCÈNE III. Crêpon, Lépine.

LÉPINE

J'écoute, Monsieur.

LÉPINE

Mais, Monsieur, je n'ai jamais connu tout ce monde-là.

LÉPINE

Il n'y a ni rime ni rame qui tienne ! Je ne suis pas de Lépine, mais Lépine tout court. Je viens de chez le Comte_d_Albicrac. Je n'ai jamais servi ni d'évêque, ni d'amiral, ni de danseur ; et je ne prétends pas...

LÉPINE

Mais, Monsieur, il n'est pas permis de mentir de la sorte.

LÉPINE

Ah ! C'est différent.

LÉPINE

Je le souhaite.... Combien vous dois-je ?

LÉPINE

Alors je vous remercie.... Vous êtes pâtissier, ce me semble ?

LÉPINE, à part

Du roi dé Japon !... Peste !... Mais il n'a plus rien sur son étalage, et sa boutique me semble aussi misérable que possible.... Peut-être que le Roi_de_Japon a tout mangé ; on dit qu'il est vorace à l'excès...

Haut.

Monsieur, je n'ai pas le temps de m'arrêter.... Je vous remercie bien de votre complaisance.

LÉPINE, se retirant

Je n'aurais jamais cru qu'on parlât de la sorte à Paris. Si le Maréchal_de_Villeroi me tient un pareil langage, j'enverrai promener sa cuisine et ses fourneaux.

SCÈNE IV. Crêpon, Janrad.

JANRAD

Eh bien ! Encore une pratique que je vois sortir de chez vous.

JANRAD

En déconfiture ! Autrefois vous y étiez ; mais, depuis longtemps, je ne vois plus rien sur vos misérables planches. La fureur de rimailler vous a réduit à la misère ; et vous le méritez bien. Au lieu de surveiller vos garçons et de faire vous-même la vente, vous vous amusiez à fabriquer des vers. Si vous vouliez préparer la fournée, au lieu de dire : Vous allumerez le four à huit heures, à neuf heures et demie, à dix heures trente-cinq minutes, vous disiez :

Vous allumerez le four, Quand il ne fera plus jour.

Plaisante manière d'avoir des gâteaux levés et cuits à point.

JANRAD

Oui, une rime vous remplit bien le gousset.

JANRAD

Eh bien ! Vous pourrez rimer à votre aise ; vos pratiques ne viendront plus vous inquiéter.... Si encore vous m'aviez laissé les miennes !... Mais non ; vous vous êtes mis dans la tête d'écrire pour rien, et nous n'avons plus qu'à prendre tous deux le chemin de l'hôpital. On sait que Pégase y porte ordinairement les poètes ; mais un écrivain public tient à vieillir chez soi.

JANRAD

Votre encrier !... Que voulez-vous que j'en fasse ?

JANRAD

Non, je veux vous l'acheter.

Il le prend.

Je vous en donne trois sous. C'est dix fois trop payé ; mais c'est égal. Vous les aurez demain.

À part.

Puisque je tiens son encrier, il ne pourra plus écrire, et je n'aurai pas à craindre sa concurrence.

Haut.

Vous auriez bien l'air, Monsieur_Crêpon, de continuer à nous faire de la pâtisserie.

JANRAD

Je crois que ce sera difficile.

JANRAD

Reprenez-le donc tout de suite, et faites-nous des pâtés et des brioches plus succulents que ceux que nous trouvons dans vos écritures.

JANRAD

Bonsoir.

CRÊPON

Au revoir.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Crêpon, Lulli.

LULLI, chantant

Mozart, la Flûte enchantée.

O eara armonia O dolee piacer.

Il s'interrompt en voyant Crêpon.

Mossiou lo serivano poublic ; mossiou Crepone ?

LULLI

Conoscete vô il signor Crepone ? Oun grand poèta.

LULLI

Lo conoscete vô ?

LULLI

No, no pâtissière, ma poèta, poèta.

LULLI

Ma respondete dunque.

LULLI

Où demoure-t-il ?

LULLI

Vô être il signor Crepone ?

LULLI

Per Racco ! Mossiou Crepone, ze souis ensanté de vô eonoscere. Ze vourais que vô mé fariez oun petit billéte per presentar à la Madama_Montpensier.

LULLI

Ze m'appelle Giovanni Lulli. Ze souis Italiano et employé dans les couisines de la Madame_Montpensier. Ma le mestiere de marmitone non mi conviene ; ze veux être mousiciano, mousiciano ; l'intendete bene ?

LULLI

Si, si, si. Ze veux être célèbre dans la mousica comme, vô dans la poésia ; ze veux être oun grand ouomo.

LULLI

Ze vourais présentar oun placet à la madama_Montpensier, per loui demandar la soua protezionc et un maestro que mi ensegna le re, mi, fa, sol.

LULLI

Où denioure-t-il ce Zanrad ?

SCÈNE VII. Les mêmes, Janrad, à une lucarne.

JANRAD

Qu'est-ce donc ?... Encore vous ?... Vous ne pouvez pas laisser les gens en repos... Voyons, que voulez-vous ?

JANRAD

Je le crois bien aussi.... Laissez-moi dormir en repos et allez vous promener.

LULLI

Ricommineiate la canzone, mossiou.

LULLI

Al clar de la louna.

Crêpon répète la strophe avec lenteur. Lulli adapte l'air connu en le suivant vers par vers et en s'accompagnant de son violon.

JANRAD

Voulez-vous les autres paroles ?

LULLI

Que otré parole ?

JANRAD

Je n'ouvre pas ma porte...

LULLI

No, no, al clar de la louna....

Il reprend l'air. Les voisins, qui se sont groupés sur la place, le chantent avec lui.

SCÈNE VIII. Les mêmes, Le Duc de Montpensier.

LE DUC

Vous voilà, petit mauvais sujet. C'est ainsi que vous désertez la cuisine.

LULLI

Monsignore, zai voulou far la connaissance del poèta Crepone. Loui fara les versi et io faro la mousica.

LE DUC

Vous devriez plutôt songer à aller tourner la broche.

LULLI

Monsignore, ascoltate.

Il chante l'air en entier.

LE DUC

En vérité, il y a chez cet enfant un talent extraordinaire.

À Lulli.

Vous voulez donc être musicien ?

LULLI

Si, monsignore. Et ze santerai toutté lé vostré belle azioni.

LE DUC

Eh bien ! Vous le serez.

LULLI

Merci, monsignore !

Il lui baise la main.

Zai une grâce à vô demander per il poèta Crepone. Que venga en vostro palazzo ; sara il vostro improvisatore.

LE DUC

Mon improvisateur.... Je le veux bien. Voulez-vous me suivre, Monsieur ?

JANRAD, à sa fenêtre

Et moi, Monseigneur, ne puis-je pas vous suivre, pour tenir vos écritures.

LULLI, à Janrad

No, no ; vô être oun fripone, oun birbante, oun ouomo senza couore ; restate al clar de la louna, et se vô avoir faine, attrapate la colle denti.

Tous reprennent AU CLAIR DE LA LUNE.

199 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica