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Tragédie en vers· Tragédie en Cinq Actes et en Vers

Laurence et Orzano

Gabriel Legouvé· imprimée en 1784· 5 actes· 1 574 vers· 12 personnages

Personnages

  • ZIANI, doge
  • GRADONIGUE, sénateur
  • LAURENCE, fille de Gradonigue
  • ORZANO, jeune héros
  • QUIRINI, amant de Laurence
  • MONTANO, membre du Conseil des Dix
  • LUCILE, confidente de Laurence
  • UN VIEILLARD
  • UN MESSAGER
  • UN AGENT DU CONSEIL DES DIX
  • SOLDATS
  • GARDES DU SÉNAT

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Gradonigue, Ziani.

ZIANI

Oui, de Venise enfin la gloire est affermie, Gradonigue ; longtemps cette altière ennemie, Gênes, de l'Archipel nous disputant l'accès, Crut aux bords de l'Asie arrêter nos succès ; Mais sa flotte, par nous surprise et renversée, A vu de son espoir l'insolence abaissée. C'est ce jeune Orzano, ce fils heureux du Sort, Ce superbe étranger qui, du sang dont il sort, Couvrant l'obscurité par sa rare vaillance, Doit tout à la victoire, et rien à la naissance ; C'est lui, de qui le bras, par des exploits nouveaux, Des Génois abattus a fait fuir les vaisseaux, De l'Archipel soumis nous a reconquis l'onde ; Et rouvert cette source, où de l'Inde féconde Nous pourrons, sans danger, puiser tous les trésors Qui, versés dans l'Europe, enrichissent nos bords. Le Sénat veut soudain que cette ville apprête Sur la mer, qui l'arrose, une pompeuse fête, En l'honneur des travaux pour sa gloire entrepris ; Mais ce brillant tribut est le plus faible prix Que sa main généreuse à ce vainqueur dispense ; Il lui laisse le choix d'une autre récompense ; Et, quoi qu'enfin sa voix lui veuille demander, D'avance, s'il le peut, il prétend l'accorder. Nous ignorons encor ce qu'Orzano désire. Dans une heure, a-t-il dit, il doit nous en instruire ; Mais il m'a demandé, pour expliquer ses voeux, Que vous fussiez, Seigneur, présent à ses aveux Un tel souhait répond à notre impatience. Dans le conseil des Dix, par notre confiance, Placé depuis un mois, ces devoirs importants. Sans doute, chaque jour, occupent vos instants ; Mais, fils du magistrat qui, contre la licence, Du Sénat par ses lois affermit la puissance, Et vous-même, aux combats par la gloire illustré, Vous êtes de nos coeurs doublement désiré. Venez donc : votre aspect, que ce vainqueur implore, Rendra cet appareil plus imposant encore.

SCÈNE II. Gradonigue, Montano.

SCÈNE III. Gradonigue, Laurence.

LAURENCE, en pleurant

Un époux !

SCÈNE IV. Gradonigue, Laurence, Un Messager.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Laurence, Lucile.

LAURENCE

Il remplit son devoir dans ce moment terrible. Mais que devins-je, hélas ! À cette image horrible ; Quand je vis divisés, pour des droits différents, Mon amant d'un côté, de l'autre mes parents, Et que, d'un tel destin malheureuse victime, Je n'osai faire un voeu, de peur de faire un crime ! On combattit longtemps ; le sort sembla douter : Même, un instant, Thyepole espéra l'emporter ; Quand tout-à-coup parut, au milieu du carnage, Mon père, qui, vainqueur sur un autre rivage, Dans nos climats alors ramenait ses soldats. Le danger de Venise avait hâté ses pas : Il court ; avec les siens il fond dans la mêlée. De Thyepole à ce choc fuit la troupe ébranlée ; Thyepole tombe mort ; de mille coups frappé, Quirini reste aux mains qui l'ont enveloppé. Mon amant, par la fuite, échappe à leur colère. Mais quel coup pour son coeur !... Le lendemain son père Sous le glaive des lois vit terminer son sort ; S'il n'avait fui, lui-même il recevait la mort ; Sa sentence, à grands cris, fut partout prononcée. Sous tant d'assauts divers j expirais, oppressée ; Lorsqu'à l'heure ou tout dort, mais où veille l'amour. Un billet m'appela dans un secret séjour. J'y courus, quand la nuit eut fait place à l'aurore, Je l'y trouve, il approche,... et plus épris encore ; « Chère épouse, dit-il, abjurons tout espoir ; Avant de m'exiler j'ai voulu vous revoir. » À ces mots, il se tut, et me couvrit de larmes. Il fixa tour-à-tour et Laurence et ses armes ; Son oeil était troublé, son maintien menaçant ; Dans sa bouche expirait le plus sinistre accent ; De ses derniers adieux je fus épouvantée. À peine il disparaît à ma vue attristée, J'entends le long soupir d'une mourante voix ; Je m'élance à ce bruit... ô coup affreux !... Je vois Ce malheureux époux, percé de son épée, Étendu dans son sang, dont la terre est trempée. Je tombe à ses côtés, je le prends dans mes bras ; Je crois, par mes transports, arrêter son trépas : « Cesse, dit-il, je touche à mon heure suprême ; Adieu : pouvais-je vivre en perdant ce que j'aime ? » Il mourut ! Un grand bruit fit retentir ces lieux. Craignant d'être surprise en ce désordre affreux, Je partis, et courus porter dans mon asile, Mon effroi, ma douleur, et ma flamme inutile ; Et ce tableau sanglant, cette scène d'horreur, Qui, tout entière encore, est au fond de mon coeur.

SCÈNE VII. Laurence, Gradonigue.

GRADONIGUE

Écoute-moi, Laurence. Le Sénat d'Orzano chérissant la vaillance, Lui permit de choisir le prix de ses exploits ; Nous étions assemblés pour entendre son choix. Voici ses propres mots : ils pourront te surprendre. « Pour remplir mes souhaits, vous voulez les apprendre ; Sénateurs, lisez donc dans ce coeur enflammé ; Je vis Laurence ici, je la vis, et j'aimai. De cet ardent amour devant vous je fais gloire, Et demande sa main pour prix de ma victoire. » Puis, devant mes regards, baissant un front soumis ; « Pardonnez si, du rang où le destin m'a mis, J'ose élever mes voeux jusqu'à votre alliance ; Mais j'aime, et de l'amour on conçoit la puissance. » « Jeune et brave mortel, ai-je repris soudain, Que m'importe envers vous l'outrage du destin ? Vos vertus, vos lauriers, voilà votre noblesse. Quelle que soit des grands l'orgueilleuse faiblesse, Vainqueur, à mes regards, vous les égalez tous, Et je m'honorerais de m'allier à vous. Mais, ma fille, toujours d'ennuis environnée, Des plus brillants partis refusa l'hyménée. Je ne puis la contraindre à serrer ce lien ; Obtenez son aveu, je vous donne le mien. » À ces mots, transporté d'espérance et d'ivresse, Il m'a pressé du moins de servir sa tendresse, De demander ta main ; les sénateurs, pour lui, Ont aussi près de toi réclamé mon appui. Je cède, et d'Orzano t'apporte la prière Jointe aux voeux du sénat et de Venise entière. Remplis ces voeux, mérite un tel excès d'honneur. Ô ma fille, ô mon sang, conçois-tu ton bonheur ? Pour consoler tes maux, le sort t'offre la gloire D'acquitter ton pays, de payer la victoire, Et de voir, en des noeuds aussi brillants que doux, Tous les coeurs t'apporter le coeur de ton époux. Laurence, à tant d'éclat sors de ta nuit profonde, Pour un plus beau destin peux-tu te rendre au monde ?

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Laurence, Lucile.

LAURENCE

Orzano....

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Orzano, Ziani.

ORZANO

Ziani, je ne sais, mais je crains malgré moi ; D'un présage affligeant j'ai peine à me défendre. C'est sans doute l'effet d'un sentiment trop tendre ; Et je dois les chérir ces transports inquiets, Puisque de mon amour ils me prouvent l'excès. Quel amour ! Non, jamais rien n'égala sa flamme : C'est ce feu qui remplit le coeur, les sens, et l'âme ; Qui, séparant de tout un amant enivré, Fait pour lui l'univers de l'objet adoré. Je ne pense, ne sens, ne vis que pour Laurence. Jusqu'alors, dans le calme et dans l'indifférence, Ignorant cette ardeur, ces feux tumultueux, Du réveil de mon âme enfants impétueux, Cette âme, sans dessein, n'était jamais émue ; La nature en silence était morte à ma vue. Tout s'anime aujourd'hui ; pour moi rien n'est muet : Mes regards ont un but, ma pensée un objet ; De mes jours occupés chaque heure est embellie ; Pour la première fois je crois sentir la vie ; Laurence m'a créé !... Je connus cet amour, Quand je vins sur vos pas en ce brillant séjour. J'étais obscur encor, je lui cachai ma flamme ; Je voulus mériter de plaire à sa grande âme : Je courus des Génois combattre les vaisseaux Sur ces mers où brillaient Ilion, et Lesbos. L'aspect de ces climats, fameux dans la mémoire Par les pleurs de l'amour ou les dons de la gloire, Comme amant et guerrier embrasa ma valeur, Et je sentis près d'eux que je serais vainqueur ; Je le fus !... Ah ! Combien revolant à Venise, Aux pieds de la beauté par mes exploits conquise, Tout mon coeur, élancé vers des bords aussi chers, Devançait mes vaisseaux et dévorait les mers ! Combien, quand je revis les charmes que j'adore, Ma victoire, à mes yeux, les embellit encore ! Sans doute je reçois avec quelque fierté Ces applaudissements d'un peuple transporté, Ces fêtes, ces honneurs, qu'on donne à ma vaillance Mais leur plus grand attrait est la main de Laurence Ses appas, son hymen par Venise formé, Voilà, voilà les dons qui surtout m'ont charmé ! Voilà, cher Ziani, ma première victoire ! Et mon sort est si beau que j'ai peine à le croire.

SCÈNE II. Orzano, Laurence.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Montano, Un Officier du Conseil des Dix.

SCÈNE V. Quirini, Montano.

MONTANO, à part

Il ne m'aperçoit pas.

QUIRINI

L'amour.

MONTANO

L'amour !

MONTANO

Ciel !

QUIRINI

Il est vrai, je partis à leurs fers réservé. Mais leurs avides mains m'offrant d'autres entraves, Je me vis acheté par le chef des esclaves D'Oremzeb, possesseur d'un de ces champs si beaux Que le Jourdain paisible arrose de ses eaux. Arrivé pour servir sur ce lointain rivage, Qu'à mes yeux flétrissait l'aspect de l'esclavage, Je voulus m'immoler ; mais, plein de mon amour, Je ne sais quel espoir vint m'attacher au jour. Je pensai que mes yeux pourraient revoir Laurence : Cette flatteuse idée adoucit ma souffrance ; Et je ne songeai plus, au travail assidu, Qu'à remplir tous les soins où j'étais descendu. J'avais dans ces emplois perdu dix-huit années, Lorsqu'un événement changea mes destinées ; Le sort, devant mes pas, ouvrit un champ nouveau. Des brigands d'Oremzeb surprirent le château : Leur présence partout répandait les alarmes ; Nul n'osait les braver : seul je saisis des armes ; Je m'élançai bientôt. Honteux de leur effroi, Mes compagnons contre eux marchèrent avec moi. L'amour, dans ce combat, me rendit plus terrible ; Je m'écriai : Laurence ! Et je fus invincible. De tous mes compagnons conduisant le courroux, Ces cruels ennemis tombèrent sous mes coups, Au moment où, captif sous leur lâche furie, Mon maître avec les siens allait perdre la vie. « Sois libre, Quirini, me dit-il, et reçois Ces champs où, mon égal, tu seras près de moi. » Vous jugez, à ces mots, mon trouble et mon ivresse, Puisque vous connaissez l'excès de ma tendresse. J'acceptai ses présents ; non, après tant de maux, Pour trouver un asile, et goûter le repos, Mais pour y recevoir la beauté qui m'enchaîne. Oui, voilà dans ces lieux le désir qui m'amène. Ne pouvant à Venise, où mes jours sont proscrits, Rester près des appas dont mon coeur est épris, Je viens lui proposer une retraite obscure, Et le bonheur plus doux auprès de la nature, Et l'hymen, dont les noeuds, par l'amour consacrés, Rejoindront nos destins si longtemps séparés. N'oserait-elle enfin, à l'abri des naufrages, Mettre nos tendres coeurs battus par tant d'orages ? Au sein de son palais je crains de l'aborder Vous, daignez, en mon nom, la voir, lui demander...

MONTANO

Laurence...

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Laurence, Lucile.

SCÈNE III. Laurence, Lucile, Le Vieillard.

LE VIEILLARD

N'est plus, Madame.

LAURENCE, à part

Ô mon cher fils !

LE VIEILLARD

Non.

LE VIEILLARD

Je vous laisse.

LAURENCE

Comptez sur ma reconnaissance.

Il se retire.

SCÈNE IV. Laurence, Lucile.

LAURENCE, se jetant à genoux

Je te rends grâce, ô Dieu, dont la bonté propice A retenu mes pas au bord du précipice ; Et, sauvant à mes mains des noeuds incestueux, Vient rendre à la vertu ce coeur né vertueux. Eh ! Quelle aurait été ma douleur et ma honte, Si cette lettre, hélas ! plus obscure, ou moins prompte, Un jour, un jour plus tard, éclairant mes esprits, Dans mon époux heureux m'eût fait trouver mon fils ! Ah ! cette image encor m'épouvante et m'accable ! Qui peut donc espérer de n'être point coupable ? Mais je ne le suis point ! Le ciel avait tout fait ; Le ciel répare tout ; mon coeur est satisfait. Ce coeur sent les transports d'une ardeur criminelle Céder aux mouvements de l'amour maternelle ; Ou plutôt cette ardeur n'était qu'un vain détour : C'est le sang qui parlait sous le nom de l'amour. Oui, tous ces voeux qu'inspire un objet qu'on préfère Je les crus d'une amante, ils étaient d'une mère. Sans doute aussi les tiens ne sont que ceux d'un fils, Orzano ; comme moi, ta tendresse aura pris, Suivant d'un doux penchant l'innocente imposture, Pour la voix de l'amour le cri de la nature. Nos coeurs, sentant qu'un noeud devait les attacher, S'égarèrent tous deux, en se voulant chercher ? Mais, instruit de quel sang tu reçus la naissance, La nature sur toi reprendra sa puissance. Eh ! Dans ce changement qui pourrait t'alarmer ? Ne nous laisse-t-il pas le droit de nous aimer. Même ce nouveau nom, dont Laurence s'honore, Peut-être, à mes regards, te rend plus cher encore. Pardonne, Quirini, pardonne mon erreur ; Ah ! Toi seul, je le vois, dus enflammer mon coeur. Tremblante du penchant où j'ai pu condescendre, Je sens que mon amour n'appartient qu'à ta cendre. Viens, avec Orzano, partager tous mes voeux.

À LuciLe.

Toi, vers mon fils...

LAURENCE

Tu crois ?

LAURENCE

Lui !

SCÈNE V. Laurence, Lucle, Montano.

SCÈNE VI. Laurence, Montano.

MONTANO

Oui.

MONTANO

Ce lien....

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Laurence, Orsano, Ziani, Gradonigue.

ORZANO

Mais !

GRADONIGUE

Un obstacle !

GRADONIGUE

Ma fille !

SCÈNE IX. Orzano, Ziani.

ZIANI

Ciel !

ACTE IV

Le théâtre représente un des endroits solitaires de Venise, aux extrémités de la ville.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Orzano, Ziani.

ZIANI

Mais....

QUIRINI, revenant, et de loin

Montano ne vient pas !

SCÈNE III. Quirini, Orzano.

QUIRINI, à part

Orzano !

QUIRINI

Oui.

QUIRINI, en tombant

Je suis frappé.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Quirini, Montano, Laurence.

QUIRINI

Montano....

LAURENCE

Quirini !

LAURENCE

Est rompu.

LAURENCE

Je l'abhorre.

LAURENCE

Oui.

MONTANO

Oui, venez.

SCÈNE VI. Les Précédents, Soldats du Conseil des Dix.

LAURENCE, à Montano

Seigneur, souffrirez-vous...

LE COMMANDANT

Je crains...

LE COMMANDANT

Qu'exigez-vous ?

MONTANO

Oui.

LE COMMANDANT

Commandez.

ACTE V

Le théâtre représente l'intérieur du palais de Ziani.

SCÈNE PREMIÈRE. Ziani, Laurence.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Ziani, Orzano.

ZIANI

Non.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Orzano, Laurence.

ORZANO, tombant accablé

Je vois tout !... Ciel !

ORZANO, après un long silence

Adieu, Madame.

LAURENCE

Écoute.

LAURENCE

ll respire.

ORZANO

Ciel !

ORZANO

Dieux !

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Laurence, Lucile.

SCÈNE VIII. Laurence, Gradonigue.

GRADONIGUE

Ne vit plus.

SCÈNE IX. Laurence, Orzano, Gradonigue.

LAURENCE

Orzano !

LAURENCE

Mon fils !

1 574 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0