Comédie en vers· Comédie en un Acte
La Famille Extravagante
Représentée, pour la première fois, le 7 juin 1709 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- PIÉTREMISE, procureur, tuteur et amoureux d'Élise
- CLÉON, amant d'Élise
- BAZOCHE, clerc de Piétremine
- SAINT-GERMAIN, valet de Cléon
- MADAME RISSOLÉ, mère de Piétremine, amoureuse de Cléon
- LUCRÈCE, soeur de Piétremine, amoureuse de Cléon
- SUZON, fille de Piétremine, amoureuse de Cléon
- ÉLISE, amante de Cléon
- LISETTE, servante de Piétremine
LA FAMILLE EXTRAVAGANTE
SCÈNE I.
LISETTE, seule
Me voici seule enfin, parlons un peu raison. Cléon et son valet sont dans cette maison Cachés depuis hier, et par mon assistance : Si notre maître en a la moindre connaissance, Je suis perdue ; aussi je suis riche à jamais. Si de Cléon je fais réussir les projets. Il ne contente pas par de vaines paroles ; Il nous a consigné déjà cinq cents pistoles : Et s'il enlève Élise à notre procureur, Je puis bien m'assurer qu'il fera mon bonheur. Il faut gagner le clerc, il fera cette affaire : Mille écus bien comptant et l'espoir de me plaire Me répondent de lui. Voici ce dont j'ai peur : Le procureur céans à sa mère, sa soeur, Et sa fille ; elles sont sans cesse à leur fenêtre. Déjà plus d'une fois voyant Cléon paraître, Elles m'ont demandé (mais chacune en secret) Quel était ce monsieur si charmant, si bien fait, Qui passait si souvent. Elles en sont charmées, Et sont folles assez pour croire en être aimées. Les voici toutes trois avec le procureur, Tâchons de pénétrer jusqu'au fond de leur coeur.SCÈNE II. Madame Rissolée, Piétremine, Lucrèce, Suzon, Lisette.
PIÉTREMISE
Ma mère, finissez vos proverbes des halles, Sentences du vieux temps, fades et triviales ; On n'entend que cela dans toute la maison, Et ma fille et ma soeur les mettent en chanson : Jour et nuit l'une et l'autre à composer s'applique De pitoyables vers, de mauvaise musique...MADAME RISSOLÉ
Soit, vous n'entendrez plus proverbes ni chansons, Mais revenons un peu, de grâce, à nos moutons. Ce sont vos actions et non pas mon langage Qu'il vous faut condamner. Ce second mariage...PIÉTREMISE
Eh bien ! J'adore Élise, et prétends l'épouser ; Vos proverbes en vain s'y voudraient opposer. Élise est ma pupille ; étant sous ma tutelle, Ma mère, en ma faveur je veux disposer d'elle.LUCRÈCE
Entendez-nous.PIÉTREMISE
Ma soeur, j'en ai trop entendu.SUZON
Mais, mon père...PIÉTREMISE
Ma fille, autant de temps perdu.MADAME RISSOLÉ
Vous devez avant tout pourvoir votre famille ; Mariez votre soeur, mariez votre fille.PIÉTREMISE
Et notre mère aussi, n'est-ce pas ?MADAME RISSOLÉ
Pourquoi non ? Et, sans tous les caquets et le qu'en dira-t-on... Un jeune homme... suffit.PIÉTREMISE
À votre age, ma mère !MADAME RISSOLÉ
Suis-je si décrépite, et hors d'état de plaire ?PIÉTREMISE
Non pas ; mais...MADAME RISSOLÉ
Rira bien qui rira le dernier. Vous n'avez qu'à toujours demain vous marier, Je vous suivrai de près.PIÉTREMISE
Vous, ma soeur ?LUCRÈCE
Oui, mon frère.PIÉTREMISE
À l'amour jusqu'ici vous aviez résisté.LUCRÈCE
Il ne faut qu'un moment.PIÉTREMISE
Oh ! Ce n'est pas de même.PIÉTREMISE
Comment ! Chacune a donc le sien ?LISETTE
On veut vous imiter.PIÉTREMISE
Je l'empêcherai bien.MADAME RISSOLÉ
Mariez-vous, vous dis-je, et puis laissez-nous faire.SCÈNE III. Madame Rissolé, Lucrèce, Suzon, Lisette.
LISETTE
Il est si transporté qu'il ne saurait parler : Au désespoir, au moins, vous allez le réduire.MADAME RISSOLÉ
La chose est maintenant au point où je désire. J'aurais donné sujet a chacun de crier, D'aller de but en blanc ainsi me marier ; Il m'en fournit enfin un prétexte valable : On dira que voyant mon fils déraisonnable, J'ai voulu le punir. Cependant, c'est l'amour. Mes enfants, qui m'occupe et la nuit et le jour.LISETTE
Et qui donc aimez-vous ?LUCRÈCE
Tu le sais bien aussi.LISETTE
Je m'en souviens, Et cet amant souvent a fait nos entretiens.À Suzon.
Quant a vous, c'est celui qui, l'autre jour...LUCRÈCE
Ô contrainte cruelle !MADAME RISSOLÉ
Ô langage ennuyeux !LUCRÈCE
Très ennuyeux, sans doute ; et c'est le seul langage Que dans cette maison l'on peut mettre en usage : On n'en sort point. Mon frère est brutal ; un amant Ne veut point essuyer un mauvais compliment, Ne parler que des yeux.1SUZON
Oh ! Je fais davantage. Mon amant a trouvé le plus poli langage... Les soins sous ma fenêtre, il demeure arrêté ; Il tousse, il éternue.LISETTE
Eh bien ?SCÈNE IV.
LISETTE, seule
Je ne me trompais point, chacune croit qu'on l'aime ; Et, sans en rien savoir, elles aiment le même. Cet amant prétendu qui leur parle des yeux, C'est Cléon, qui rôdait toujours près de ces lieux, Dans l'espoir seul d'y voir Élise à sa fenêtre. Comme en divers moments elles l'ont vu paraître, Chacune a pris pour soi les signaux amoureux Que Cléon ne faisait qu'à l'objet de ses voeux.SCÈNE V. Piétremine, Lisette.
PIÉTREMISE
Cela désole : Parce que j'aime, il faut que chacun aime ici ! Je me marie, on veut se marier aussi ! Je m'en moque, et je fais ce soir mes fiançailles.PIÉTREMISE
Et de très grand matin. Que j'ai bien eu raison De tenir renfermée Élise en ma maison ! Ne voyant que moi d'homme, elle a perdu l'idée De Cléon, dont ailleurs elle était obsédée.LISETTE
Quel est-il ce Cléon ?PIÉTREMISE
Je ne l'ai jamais vu ; Feu son père, pourtant, m'était assez connu Mais cela ne fait rien à sa présente affaire ; Pour la hâter, mon clerc, jadis clerc de notaire, Dresse notre contrat.SCÈNE VI. Piétremine, Bazoche, Lisette.
PIÉTREMISE
Bonjour, monsieur Bazoche.BAZOCHE
J'ai bien mis d'autres choses : Au contrat que j'ai fait, vous ne reconnaissez Que le quart des grands biens d'Élise.PIÉTREMISE
Vous êtes assuré de l'escamoter bien ?BAZOCHE
Si j'en suis assuré ? Laissez, laissez-moi faire : J'ai bien fait d'autres tours étant clerc de notaire.BAZOCHE
Monsieur, cela suffit.PIÉTREMISE
Adieu.BAZOCHE, allant après lui
Mais cependant, si pour plus d'assurance, Et pour m'encourager, vous les donniez d'avance ; Des scrupules souvent me prennent.BAZOCHE, mettant la bourse dans sa poche
Ils sont passés.SCÈNE VII. Bazoche, Lisette.
BAZOCHE, à part
Voilà ma conscience à présent en repos/BAZOCHE
Plutôt quatre : tu sais que ma joie est extrême Lorsque je t'entretiens, et que toujours je t'aime.LISETTE
Si vous m'aimez, voici le temps de l'éprouver. Il faut.... Mais je ne sais si je dois achever.BAZOCHE
Parle. Est-ce la pudeur qui te ferme la bouche ? Te repentirais-tu d'avoir été farouche ? Et 1'amour m'aurait-il vengé de ta froideur ? Ne t'aurait-il point fait quelque blessure au coeur ? Je suis bon médecin, et je t'offre mon aide.LISETTE
Oui, vous êtes d'amour, je pense, un vrai remède ; Et je m'en servirai quand j'en aurai besoin. Maintenant je vous veux charger d'un autre soin. Vous avez cent louis.BAZOCHE
Oh ! oh !BAZOCHE
Non pas.LISETTE
Vous le saurez. D'ailleurs vous cherchez à me plaire, Et vous me plairez fort si vous faites cela : Mais il faut me jurer....BAZOCHE
J'en jure ; touche là : Il n'est rien que pour toi je ne puisse entreprendre. Faut-il nuire, obliger ? Faut-il pendre, dépendre ; Faire du mal, du bien ; jurer à faux, à vrai ? De mon amour pour toi tu peux faire l'essai.LISETTE
Il ne faut que tromper.BAZOCHE
Qui ?LISETTE
Monsieur Piétremine.LISETTE
À Cléon.BAZOCHE
Cléon, je le connais, c'est un joli garçon,À part.
À qui le procureur, à la mort de son père, A volé tant de bien.LISETTE
Ferez-vous cette affaire ?BAZOCHE
Oui-dà, je la ferai : mais pour l'amour de toi. Ce sont trois mille francs que l'on me donne à moi.LISETTE
Autant.LISETTE
Quand ? À cette heure même.BAZOCHE
Va donc me les chercher.LISETTE
Ils sont dans la maison.BAZOCHE
Je vais tout préparer pour cette trahison ; Faire un contrat, au nom de Cléon et d'Élise, Que notre procureur, sans crainte de surprise. Va signer, en croyant signer le sien.SCÈNE VIII.
LISETTE seule
Monsieur Bazoche va travailler avec zèle ; Pour Élise et Cléon quelle bonne nouvelle ! Qui croirait, après tout, qu'on trouvât tant d'esprit Pans un corps si mal fait, si laid et si petit ? Sa figure est, ma foi, des plus désagréables. Si tous les procureurs avaient des clercs semblables, On ne verrait pas tant de désordre chez eux, Et les enfants qu'ils ont leur ressembleraient mieux. Ah ! Voici le valet de Cléon.SCÈNE IX. Saint-Germain, Lisette.
SAINT-GERMAIN
Piétremine Vient de sortir ; j'étais caché dans la cuisine, Où je mourais de faim. J'ai passé cette nuit Caché dans votre cave à côté d'un gros muid : Je l'ai percé, néant, rien n'est venu. La rage Puisse crever ton maitre ! Ah ! Quel maudit ménage ! Je n'ai mangé ni bu depuis hier.Muid : grande mesure de choses liquides. Le muid de vin de Paris contient deux cent quatre-vingt pintes, selon les Ordonnaces de Louis XIII et suivant les ordonnances de Henri IV de 300 pintes. [F]
SAINT-GERMAIN
Non, vraiment ; Les clercs laissent-ils rien jamais sur leurs assiettes ? Chacun sait qu'ils ont soin de les rendre bien nettes.SAINT-GERMAIN
Bon ! Voilà bien de quoi ! Au-dessus de la chambre où couche sa maîtresse, Songe-t-il à manger dans l'ardeur qui le presse ? Il vit d'amour, mon maître.SAINT-GERMAIN
Vraiment oui, T'aimer, pour me nourrir ! Ce serait le contraire ; Cela me sècherait encor plus.SAINT-GERMAIN
Tant pis.SCÈNE IX. Lisette, Saint-Germain.
SAINT-GERMAIN
Il n'y fallait donc pas entrer. Ah ! Je déteste, Et je maudis cent fois l'occasion funeste D'hier au soir.SAINT-GERMAIN
Si j'attrape un chapon, aussitôt je l'empoche.SAINT-GERMAIN
Et comment ?SCÈNE X.
SCÈNE XI. Madame Rissolé, Saint-Germain.
MADAME RISSOLÉ, essouflé, à part
De quel coté peut-il avoir tourne ses pas ?SAINT-GERMAIN, bas
Quelqu'un vient, cachons-nous.MADAME RISSOLÉ, à part
Je ne me trompe pas. C'est mon amant là-haut que j'ai vu ; c'est lui-même... Et voici son ami, de plus. Que ! stratagème Vous a donc fait entrer ici tous deux ?MADAME RISSOLÉ
N'êtes-vous pas l'ami de mon amant ? Avec lui plusieurs fois je vous ai vu paraître , Et même, hier encor, étant à ma fenêtre...SAINT-GERMAIN, bas
Elle veut me parler de Cléon. Mais comment, Et par quelle raison le croire son amant ?MADAME RISSOLÉ
Je viens de l'entrevoir là-haut : à l'instant même Je l'ai perdu de vue. Ah ! Quelle peine extrême ! Où croyez-vous qu'il soit ?SAINT-GERMAIN
Ma foi, je n'en sais rien.MADAME RISSOLÉ
Étant son bon ami, vous le connaissez bien. Mes yeux ont dans les siens pour moi cru voir sa flamme. Ne me trompait-il point ? M'aime-t-il ?SAINT-GERMAIN
Mais, madame...MADAME RISSOLÉ
Parlez sincèrement : vous connaissez son coeur.SAINT-GERMAIN, bas
Pour nous tirer d'affaire, appuyons son erreur.Haut.
Oui, de votre fenêtre, au profond de son âme. Vos yeux ont su lancer une si vive flamme. Qu'il est tout plein de vous. J'ai fait de vains efforts Pour vous en arracher : il a le diable au corps. Je lui dis tous les jours : que prétendez-vous faire ? Cette dame pourrait être votre grand'mère.MADAME RISSOLÉ
Pourquoi dire cela !SAINT-GERMAIN
Mon_Dieu ! J'ai mes raisons ; Voulez-vous l'envoyer aux petites maisons ?Petites maisons : On dit aussi, qu'il faut mettre un homme aux petites maisons, quand il est fou, ou quand il fait une extravagance signalée ; à cause qu'il y a à Paris un Hospital de ce nom où on enferme ces fous. [F]
MADAME RISSOLÉ
Il est d'autres moyens...SAINT-GERMAIN
J'en dis bien davantage, Et ne m'arrête point seulement sur votre âge : Je m'efforce, à trouver mille défauts en vous : La foi que vous gardez surtout a votre époux.MADAME RISSOLÉ
Mon époux ! Il est mort.MADAME RISSOLÉ
Non , non, elle est éteinte et j'en su m'en guérir : C'est sa faute, pourquoi s'est-il laissé mourir ? Aimer un mari mort, fi donc ! Quelle folie ! On a bien de la peine a les aimer en vie. Parlons de votre ami : qu'il m'a paru bien fait.SAINT-GERMAIN
Tenez, regardez-moi, vous voyez son portrait.MADAME RISSOLÉ
Oh ! Que sa taille est bien au-dessus de la vôtre !SAINT-GERMAIN
Nous portons cependant les habits l'un de l'autre.MADAME RISSOLÉ
Cela ne se peut pas, vous paraissez rempli.MADAME RISSOLÉ
Pourquoi donc ce ménage ?SAINT-GERMAIN
C'est que nous nous aimons on ne peut davantage ; Nous demeurons ensemble, et c'est une union... Sous nous servons l'un 1autre en toute occasion ; Je le peigne, il m'étrille ; il m'emprunte, il me prête ; Je le tiens toujours propre et souvent le vergette, Il épouste parfois aussi mon justaucorps ; À nous complaire, enfin, nous mettons nos efforts.Vergette : ustensile de ménage qui sert à nettoyer les habits et les meubles. Il est fait de plusieurs brins de joncs, de soies de porc, de sangleir etc. [F]
Epouster : ou épousseter ; retirer la poussière.
MADAME RISSOLÉ
Vous êtes son valet ?SAINT-GERMAIN
C'est à peu près de même.MADAME RISSOLÉ
Je comprends bien cela. Mais croyez-vous qu'il m'aime !SAINT-GERMAIN
En pouvez-vous douter ?SAINT-GERMAIN
Il est plus amoureux encor que vous, je gage, Mais c'est qu'il est timide on ne peut davantage : C'est un amant transi...SAINT-GERMAIN
Oh ! Jamais il ne l'est.MADAME RISSOLÉ
Un amant enjoué.SAINT-GERMAIN
Si j'avais été femme, Ma foi, j'aurais été de votre goût, madame. Ah ! Que j'aurais aimé ces jeunes gens badins, Sans cesse à vos genoux à vous baiser les mains, Qui vous donnent cent fois occasion de dire : Mais...Contrefaisant sa voix.
Arrêtez-vous donc, fi donc ! Est-ce pour rire ? Allons, petit fripon, vous perdez le respect.MADAME RISSOLÉ
Ah ! C'en est trop aussi, l'on doit...SAINT-GERMAIN
À votre aspect Mon maître pâlira. De loin ses yeux font rage ; Mais de près il est sot à force d'être sage.MADAME RISSOLÉ
Qu'il soit comme il voudra, c'est un garçon bien fait. Dans le monde on n'a pas toute chose à souhait : On prend ce que l'on trouve, en ce siècle où nous sommes. El l'on n'a jamais vu telle disette d'hommes. Allons, je veux passer sur les défauts qu'il a. Je m'en vais le chercher là-haut.MADAME RISSOLÉ
Il faut que de ma bouche Il apprenne à l'instant que son amour me touche ; Il faut prendre la balle au bond : souvent le temps....SAINT-GERMAIN
Mais, du moins, qu'avec vous...MADAME RISSOLÉ
Non, je vous le défends.SCÈNE XII.
SCÈNE XIII. Cléon, Saint-Germain.
SAINT-GERMAIN
Quoi ! Lucrèce ?CLÉON
Oui, Lucrèce.SAINT-GERMAIN
En voilà bien d'une autre ! Nous avons donc ainsi trouvé chacun la nôtre. J'ai rencontré la mère.SAINT-GERMAIN
Et vous, tout comme moi, Pourquoi vous montrez-vous ? Mais enfin à la belle Qu'avez-vous dit ?SAINT-GERMAIN
Comment ?CLÉON
Trop longtemps interdit, Celte feinte à propos m'est venue en l'esprit. Voyant sortir quelqu'un de la chambre d'Élise, J'ai cru que c'était elle : ô ciel ! Quelle surprise, Quand, m'approchant plus près, j'ai connu mon erreur ! C'était Lucrèce. Un froid m'a glacé tout le coeur ; Mais reprenant mes sens : Adorable Lucrèce, Ai-je dit, pardonnez un excès de tendresse Qui m'a fait hasarder... Au fond je ne sais pas Ce que j'ai pu lui dire en un tel embarras : Mais j'enrage. Elle croit mon amour si sincère, Qu'elle veut en parler tout-à-l'heure à son frère : Elle a même ajouté que, s'il la refusait, À me suivre partout elle se disposait ; Et que, pour s'affranchir d'un trop rude esclavage Elle se laisserait enlever.SCÈNE XIV. Madame Rissolé, Cléon, Saint-Germain.
CLÉON, à Saint-Germain
Que veut dire cela ?SAINT-GERMAIN
Vous verrez dans la suite.MADAME RISSOLÉ
Je viens vous secourir.SAINT-GERMAIN
L'agréable secours !MADAME RISSOLÉ, à Cléon
Vous ne languirez pas longtemps dans vos amours.CLÉON, étonné
Comment ?MADAME RISSOLÉ
Votre valet m'a tout dit.CLÉON
Lui, madame ?Bas, à Saint-Germain.
Quoi ! D'Élise et de moi tu découvres la flamme ? Veux-tu nous perdre ?SAINT-GERMAIN, bas, à Cléon
Eh ! non : attendez un moment.MADAME RISSOLÉ
Espérez, espérez.CLÉON, se jette à ses genoux
Que cet espoir m'est doux ! Souffrez qu'en ce moment j'embrasse vos genoux.MADAME RISSOLÉ, à Saint-Germain
Votre maître, vraiment, n'a point tant d'indolence.SAINT-GERMAIN
Il faut donc que l'objet ait beaucoup de puissance. Vous avez là des yeux perçants, aigus...MADAME RISSOLÉ
Ho, ho !SAINT-GERMAIN, bas
Dans l'éclaircissement gare le Quiproquo.MADAME RISSOLÉ
Eh bien ! Mon cher, à quand cet heureux hyménée ?MADAME RISSOLÉ
Mon fils, vous dis-je, est un benêt ; Je lie regarde point ici son intérêt. Comme il te fait, fais-lui. Son Élise qu'il aime, Par exemple, il l'épouse, et j'en ferai de même.CLÉON, surpris
Il l'épouse !SAINT-GERMAIN, bas
Voici le dénouement.CLÉON, bas
Quelle surprise !CLÉON, à Saint-Germain, bas
D'où vient donc que tu m'as joué d'un pareil tour ?SAINT-GERMAIN, bas à Cléon
Il l'a fallu pour mieux cacher votre autre amour.MADAME RISSOLÉ, à Cléon
Vous ne dites plus rien, près de m'avoir pour femme ?MADAME RISSOLÉ
Il se corrigera.SAINT-GERMAIN
Non, je crois que jamais cela ne changera.MADAME RISSOLÉ
Il n'importe, il me plaît, et l'affaire est conclue : Marchandise qui plaît est à demi vendue.CLÉON, à part
J'enrage.MADAME RISSOLÉ, croyant qu'il soupire
Ce soupir augmente mon amour. Mais adieu, je pourrais soupirer à mon tour ; Il faut me contenir.CLÉON, à part
Que la peste te crève !SCÈNE XV. Cléon, Saint-Germain.
SCÈNE XVI. Cléon, Suzon, Saint-Germain.
SUZON, en entrant, à part
Mariage ! Ce mot me réjouit ; voyons.SAINT-GERMAIN, à Cléon
Voici quelqu'un encor.SAINT-GERMAIN
Non, monsieur, c'est la fille.CLÉON, à Saint-Germain
Je serai rencontré de toute la famille.SUZON, à Cléon
Ah ! C'est vous à la fin, je vous vois de plus près ; Je n'aimais point du tout nos entretiens muets : Votre geste et vos yeux, d une façon charmante, Avaient beau s'exprimer, je n'étais point contente. Quand viendra le moment de me voir près de lui ? Disais-je : je n'osais l'espérer aujourd'hui : Cela vous ennuyait autant que moi, je gage ? Mais que disiez-vous là, parlant de mariage ? Venez-vous à mon père ici me demander ?SAINT-GERMAIN
À part.
Autre pièce nouvelle....À Cléon.
Allons donc, sans tarder, Monsieur, répondez-lui.SAINT-GERMAIN
À part.
Il faut la soutenir ; je vais parler pour vous.Haut à Suzon.
Oui, monsieur vient ici pour être votre époux.CLÉON, bas
Que vas-tu dire encor ?SAINT-GERMAIN
Mais l'espoir et la crainte... Combattant en son coeur... le tiennent en contrainte, Lui coupent la parole.SAINT-GERMAIN
C'est que dans une femme La parole jamais ne manque qu'avec l'âme :Bas à Cléon.
Si vous ne dites mot, vous allez gâter tout.CLÉON, à Saint-Germain
Je me lasse, à la fin...SAINT-GERMAIN, à Cléon
Allez jusques au bout.SAINT-GERMAIN
Achevez, dussiez-vous dire quelque sottise.CLÉON, à Suzon
Craignant que votre père enflammé de courroux. Me rencontrant ici, ne se venge sur vous... Je demeure sans voix dans ce triste silence... Voyez de mon amour toute la violence.SAINT-GERMAIN
D'abord il faut vous en aller : Il ne faut pas qu'ici l'on vous rencontre ensemble. Montez là-haut.SUZON
J'y vais ; mais enfin il me semble Que, monsieur ne venant ici que pour me voir, Il faut bien qu'il me voie.SAINT-GERMAIN
Allez, laissez-nous faire.SUZON, revenant sur ses pas
Mais, monsieur, si mon père allait vous refuser, Ne vous rebutez pas ; je puis vous épouser Sans son consentement ; ma mère a fait de même, Et ma grand'mère aussi.SUZON
Les pères, de tout temps, Ont, dans notre famille, été d'étranges gens ; Et les filles toujours ont eu de l'industrie.CLÉON, à Saint-Germain
Ne finiras-tu point tes discours ennuyeux ?SAINT-GERMAIN, à Suzon
Ma foi, vous nous perdez a rester davantage.SAINT-GERMAIN
Adieu donc, bon voyage.SCÈNE XVII. Cléon, Saint-Germain.
SAINT-GERMAIN
En voilà de tout âge et de toute couleur.CLÉON
Je n'ai pu d'aujourd'hui parler un seul moment À ma charmante Élise : il faut que justement Je trouve en mon chemin les objets que j'évite. Tout ceci me recule, et j'en crains fort la suite. Que j'aille, que je vienne, ou là-haut, ou là-bas, Ces trois folles sans cesse observeront mes pas. Enfin je vois Élise.SCÈNE XVIII. Cléon, Élise, Saint-Germain.
ÉLISE
Ah ! Cléon !ÉLISE
Je viens le dissiper, je m'en flatte du moins ; Et vous dire qu'après tant de peine et de soins Notre bonheur est proche.ÉLISE
Je m'en doute.CLÉON
De plus....SCÈNE XIX. Cléon, Élise, Saint-Germain, Lisette.
SCÈNE XX. Cléon, Lisette, Saint-Germain.
LISETTE
Elle sort.CLÉON
Si ce clerc...LISETTE
J'en réponds sur ma vie ; Allez, de vous servir il montre trop d'envie : J'ai vu les deux contrats ; l'un est en votre nom, Et c'est celui qui doit se rencontrer le bon : Pour les abuser tous il fera lire l'autre, Et, pour faire signer, présentera le vôtre. Pour bien escamoter ses doigts paraissent faits, Quand il aurait été joueur de gobelets. Mais adieu ; je m'en vais songer à mon affaire, Et mettre le couvert.Joueur de gobelets : on appelle figurément un joueur de gobelets, tout homme qui emploie la ruse et l'artifice, pou tromper en toutes sortes d'affaires. [F]
SAINT-GERMAIN
Si j'étéis nécessaire...SCÈNE XXI.
SCÈNE XXII. Piétremine, Cléon.
CLÉON, voyant Piétremine
Ô ciel !PIÉTREMISE
Comment ?CLÉON, à part
Quelle cruelle peine !PIÉTREMISE
Que sais-je ? Vous avez, celui d'un suborneur : Sous des habits dorés ou voit tant de canailles !Suborneur : qui suborne, qui corrompt, qui débauche. [F]
CLÉON
Quoi !...SCÈNE XXIII. Piétremine, Cléon, Lisette.
LISETTE, à part
Ô ciel ! Tout est perdu. Que voulez-vous, monsieur ?PIÉTREMISE
Voila mes clefs ; va, cours.LISETTE
J'y vais.SCÈNE XXIV. Madame Rissolé, Piétrmine, Cléon.
MADAME RISSOLÉ
Que faites-vous, mon fils ? Il vous sied bien, vraiment, de vous mettre en colère Contre monsieur, qui doit être votre beau-père.MADAME RISSOLÉ
Je radote ? Comment, pendard, vous m'insultez !MADAME RISSOLÉ, à Cléon
De votre beau-fils châtiez l'insolence.PIÉTREMISE
Morbleu !SCÈXE XXV. Madame Rissolé, Piétremine, Cléon, Lucrèce.
LUCRÈCE
Qu'a donc mon frère à se mettre en courroux ? C'est contre mon amant : ah ! Mon frère, tout doux, Vous devez approuver un amour légitime ; Monsieur est honnête-homme, et peut m'aimer sans crime : S'il est caché céans, c'est pour l'amour de moi ; Il m'a donné son coeur, il a reçu ma foi : De notre engagement je venais vous instruire.CLÉON, à part
S'est-on jamais trouvé dans un semblable cas ?MADAME RISSOLÉ
Quoi ! monsieur...PIÉTREMISE
Ma mère, vous disiez...MADAME RISSOLÉ
Oh ! Je l'épuiserai.LUCRÈCE
Vous, ma mère ?MADAME RISSOLÉ
Oui, moi-même, ou je l'étranglerai.SCÈNE XXVI. Madame Rissolé, Piétremine, Lucrèce, Suzon, Cléon.
CLÉON, à part
Autre embarras.PIÉTREMISE
Il en veut à ma fille aussi ?PIÉTREMISE
Il faut vous accorder, Il veut être à la fois mon gendre, mon beau-père, Et mon beau-frère encor.PIÉTREMISE
Parbleu ! Vous n'avez plus qu'à vouloir m'épouser, Et vous serez l'époux de toute la famille.PIÉTREMISE
C'est, ma fille, Que ce galant en veut à toute la maison : Mais tout à l'heure, enfin, nous en aurons raison. Voici le commissaire.MADAME RISSOLÉ
Ingrat !LUCRÈCE
Traître !SCÈNE XXVII. Madame Rissolé, Piétremine. Cléon, Lucrèce, Suzon, Saint-Germain en commissaire, Lisette.
LISETTE, bas, à Saint-Germain
De leurs mains au plus tôt il faut tirer ton maître.SAINT-GERMAIN, bas
Laisse-faire.SAINT-GERMAIN
Qu'est-ce donc que ceci ?SAINT-GERMAIN
Il est arrivé pis dans plus d'une famille. Mais, pour tenir la bride à tous ces fripons-là, Qui ne font aujourd'hui métier que de cela , En prison.CLÉON
Quoi ! Monsieur ?SAINT-GERMAIN, le tirant
En prison , tout à l'heure.MADAME RISSOLÉ
En prison !LUCRÈCE, pleurant
En prison !SUZON, pleurant
En prison !SAINT-GERMAIN
Quoi ! Tout pleure ? La pitié ne doit point entrer dans votre coeur : Montrez-vous mère, fille et soeur de procureur. Si le mot de prison rend votre coeur si tendre, Et que sera-ce donc quand je le ferai pendre.LUCRÈCE
Le pendre ?SUZON
Pour cela ?MADAME RISSOLÉ
Mon fils, allons, tout doux.PIÉTREMISE, bas, au commissaire
Quand il sera pendu , que diable en aurons-nous ? Tirons-en de l'argent.PIÉTREMISE
Le brave commissaire !SAINT-GERMAIN
Nous aurons intérêts, dommages et dépens.SCÈNE XXVIII. Madame Rissolé, Piétremine, Lucrèce, Cléon, Suzon, Élise, Bazoche, Lisette, Saint-Germain en commissaire.
PIÉTREMISE
Ah ! Ma femme !PIÉTREMISE
Quoi ?CLÉON
Je ne veux qu'elle seule, elle fait mon bonheur. Mesdames, contre moi n'ayez point de colère ; Pour obtenir Élise il était nécessaire...PIÉTREMISE, à Bazoche
Est-il vrai ce qu'on dit ?BAZOCHE
Très vrai, monsieur ; j'avais besoin de cette somme Pour cesser d'être clerc et me faire honnête homme. Dans le monde il faut vivre avec un peu d honneur ; Et, pour faire une fin, je me fais procureur.LUCRÈCE
Je n'en suis point fâchée.MADAME RISSOLÉ
Et moi j en suis ravie. Vous comptiez sans votre hôte, et c'était battre l'eau. Il faut attendre au soir pour dire le jour beau.Les violons préludent.
J'entends les violons.MADAME RISSOLÉ
Et pourquoi non ? Qu'importe ! Mes enfants, mal nouveau se guérit aisément ; Pour un amant perdu l'on en retrouve cent. Je sais bien que marchand qui perd ne saurait rire ; Mais, où l'espoir n'est plus, l'amour bientôt expire.PIÉTREMISE, à Bazoche
Et mes cent louis d'or....BAZOCHE
Ils me sont dûs de reste.PIÉTREMISE
Comment ?BAZOCHE
Je parlerai, si quelqu'un me conteste.Bas, à Piétremine.
Vous savez, entre nous, d'où vient tout votre bien ; Et, si je dis un mot.PIÉTREMISE, bas, à Bazoche
Suffit ne dites rien, Quitte à quitte. Et pour vous, Cléon, je vous pardonne. Élise est une fourbe, et je vous l'abandonne : Puisque, fille, elle a pu me jouer un tel trait. Étant femme, jugez ce qu'elle m'aurait fait. J'aurais droit de plaider pourtant : lorsqu'on a robe...SAINT-GERMAIN, quittant sa robe
Si vous voulez plaider, je vous rends votre robe, Et vous montre dessous le valet de Cléon.SAINT-GERMAIN
Fort à votre service. Allons, que dans la joie Et dans les flots de vin notre chagrin se noie ; Et puisque nous avons ici des violons, Il en faut profiter : rions, chantons, dansons.SAINT-GERMAIN
Pourquoi la préparer ? Nous l'avons toute prête ; Et chacun n'a qu'à mettre un proverbe en chanson : On est dans ce goût-là céns.LES PROVERBES, DIVERTISSEMENT.
SAINT-GERMAIN
Allons gai, monsieur le procureur, Contre fortune bon coeur. Et montrez-vous joyeuse, Famille amoureuse : De la perte d'un amant On se console aisément ; Et dans ce siècle nôtre Un clou chasse l'autre. Allons gai, monsieur le procureur, Contre fortune bon coeur. Et dans ce siècle nôtre Un clou chasse l'autre. Avoir un amant a trois, C'est aller contre les lois ; Prenez-en trois chacune, La chose est fort commune. Allons gai, monsieur le procureur, Contre fortune bon coeur.LUCRÈCE
Chaque jour à l'amour, dormant dans son berceau, Je jouais quelque tour nouveau ; Je détournais ses traits, j'éteignais son flambeau, Je déchirais son bandeau : Il s'éveilla, je fus surprise. Tant va ta cruche à l'eau Qu'enfin elle se brise.MADAME RISSOLÉ
Quand j'étais jeune et belle, J'étais sotte et cruelle ; Ô ! Que d'heureux moments perdus ! Le temps passé ne revient plus. Quelle douceur charmante ! Que l'on vivrait contente, Si jeunesse savait, Si vieillesse pouvait.SUZON
Si je trouvais un amant De bonne mine, L'enverrais-je à ma voisine ? Non, vraiment. S'il me disait, je t'aime ; Je répondrais de même, Sans tant de façons, Sans tant de raisons, Sans chercher d'excuse, Sans trouver de ruse ; Tu veux de moi, Je veux de toi, Voilà ma foi. Qui refuse, muse.ENTRÉE.
LUCRÈCE
Mon amour, est payé d'indifférence Par un ingrat qu'une autre a su charmer : À mes dépens, j'ai de l'expérience ; Il faut connaître avant qu'aimer.LISETTE
J'ai l'air joyeux, je ris et je badine : Qui m'en croirait plus facile aurait tort ; Il ne faut pas s'arrêter à la mine, Il n'est pire eau que l'eau qui dort.BAZOCHE
Assez longtemps j'ai ménagé Lisette ; Mais mon amour n'entend plus de raison. Et si jamais je la trouve seulette. L'occasion fait le larron.MADAME RISSOLÉ
À mon époux vivant j'étais fidèle, J'avais juré de l'être après sa mort ; Mais il n'est point de femme tourterelle, Les absents ont toujours tort :675 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica