Comédie en vers
La Nouveauté
Représentée pour la première fois le 13 janvier 1727 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.
Personnages
- LA NOUVEAUTÉ
- LE TEMPS
- MOMUS
- MERCURE
- LISANDRE, Petit-Maître de robe
- ÉLIANTE, Jeune coquette
- UN NOUVELLISTE
- CLAUDINE, paysanne
- UN VIEUX BARON, vêtu à l'ancienne mode
- UNE VIEILLE BARONNE, vêtu à l'ancienne mode
- UN PAGE DE LA BARONNE, vêtu à l'ancienne mode
- LA CASCADE, maître de musique
- LA RIMAILLE, poète
- UN CONSEILLER
- UNE MARQUISE
- UNE COMTESSE
- UN BOURGEOIS
- UNE BOURGEOISE
- UN ABBÉ
- UN CLERC
- UN GARCON MARCHAND
- UN PROVINCIAL
- PLUSIEURS AUTRES PERSONNAGES AMOUREUX DE LA NOUVEAUTE
LA NOUVEAUTÉ
Le théâtre représente un bois de cyprès dépouillés de verdure, au travers duquel passe le Fleuve de L'Ennui dont les eaux sont noires et bourbeuses. On voir sur ses bords plusieurs personnes de divers caractères qui attendent que le temps vienne les passer, et les tirer de ce triste lieu, et plusieurs images de gens qui s'ennuient.
SCÈNE PREMIÈRE.
SCÈNE II. Le Temps, Momus.
MOMUS
Holà, bonhomme, ne sauriez-vous m'enseignez le Fleuve de l'Ennui ?
LE TEMPS
C'est ici, mon enfant ; vous voilà sur ses bords : ne vous en apercevez-vous pas en entendant mes chants lugubres, et en voyant tant de gens assoupis ? Mais me tromperais-je ? Ou serait-ce Momus ?
MOMUS
C'est le Temps, je pense ? Oui, c'est lui-même : Bons Dieux ! Que je le trouve changé ! Hé ! Que faites-vous ici, Père Saturne ?
Temps : Selon les Poètes c'était Saturne, père de Jupiter qui le chassa du Ciel car Saturne tendait des pièges à son fils dont il était jaloux.
LE TEMPS
Hélas ! Mon cher ami, alors que Jupiter nous a tous chassé du Ciel, il m'est arrivé bien des traverses sur la terre ; mais enfin j'ai borné tous mes travaux à m'établir sur ces bords : c'est moi qui passe et repasse tous les mortels de la joie à la tristesse ; et de la tristesse à la joie.
MOMUS
Voilà un emploi qui convient parfaitement au Temps.
LE TEMPS
s Oui, mais il est bien fatigant ; le Fleuve de l'Ennui coule bien lentement, et j'ai toutes les peines du monde à amener à bon port ceux qui sont une fois embarqués sur les eaux bourbeuses.
MOMUS
Qui sont ces espèces d'Ombres que je vois le long de ces arbres ?
LE TEMPS
Ce sont les images de ceux qui s'ennuient actuellement dans le monde. Par exemple, une jeune femme mariée à un vieillard ; un écolier de Droit, en attendant l'argent de la Province, s'amuse à lire des épitaphes ; un poète qui attend une pension de la Cour, et un tailleur de l'argent d'un intendant.
Écolier : Autrefois écolier se disait de tous ceux qui recevaient l'enseignement, soit élémentaire soit supérieur. [L]
Épitaphe : monument qu'on dresse en l'honneur d'un défunt pour en conserver la mémoire ; inscription pour marquer le temps de sa mort, et qui contient quelque éloge de ses vertus, et de ses bonnes qualités. [F]
MOMUS
Cela arrivera en même temps.
LE TEMPS
Ceux que tu vois là endormis, sont deux petits-maîtres à qui un auteur lit une comédie en cinq actes écrite en vers sérieux : plus loin ce sont des coquettes qui ont vieilli, et que la perte de leurs amants a réduites à se plonger dans le Fleuve de l'Ennui : plus haut, c'est un galant homme qui, depuis une heure, attend qu'on commis de la Douane daigne lui répondre ; et plus bas un gascon prié à dîner, à qui un plaideur Manceau conte le fond de son procès. Mais je n'aurais jamais fini si j'entreprenais de t'expliquer tous le sujets que chacun a de s'ennuyer ; je te dirai seulement que ceux que tu vois assoupis autour de moi, sont des curieux de spectacles, qui attendent que les Comédiens, ou l'Opéra donne quelque chose de bon.
MOMUS
Oh ! Parbleu, cela vient à merveille, et c'est justement ce que je cherche.
LE TEMPS
Comment ?
MOMUS
Vous ne savez donc pas que, depuis notre disgrâce, je me suis fait courrier des théâtres ?
LE TEMPS
Courrier des théâtres !
MOMUS
Oui... C'est moi qui annonce tous les jours au public les pièces qu'on y doit jouer.
LE TEMPS
Il faut que tes marchands de paroles n'aient pas vendu de trop bonnes choses depuis un temps ; car, au sortir de chez eux, nous avons vu arriver bien des gens sur nos bords.
MOMUS
Ils ont pourtant des magasins remplis des meilleurs marchandises : elles n'ont qu'un défaut, c'est qu'elles sont trop anciennes, et j'ai toutes les peines du monde à en procurer le débit : chacun tombe d'accord qu'elles sont parfaites ; on les a admirés autrefois, et l'on se donne pas seulement la peine de les venir voir aujourd'hui. Je vais pourtant les annoncer encore, pour voir si le goût ne serait point changé.
LE TEMPS
Annonce tant qu'il te plaira : mais je suis sûr que tu n'étrenneras pas.
SCÈNE III. Momus, Le Conseiller, La Comtesse, La Marquise, Le Marquise, Le Bourgeois et plusieurs gens endormis.
MOMUS
L'Académie Royale de Musique représentera aujourd'hui Pyrame et Thisbé.
LE CONSEILLER
Allons, Mesdames ; voici l'heure de l'Opéra, souhaitez-vous que je vous y mène ?
LA COMTESSE
Pyrame et Thisbé ? Ah ! Je le sais par coeur.
Pyrame et Thisbé : Il existe, entre autres, une tragédie en cinq actes et en vers de Jacques Pradon (1672) mais il s'agit plus sûrement de la Tragédie lyrique de Louis-Ignace de La Serre jouée pour la première fois le 19 octobre 1726 au Palais-Royal, une parodie a été produite par Biancollelli père et fils et Romagnesi le 9 novembre de la même année.
LE CONSEILLER
Et qu'importe ? C'est toujours de la musique. Pour moi, que l'Opéra joue tout ce qu'il voudra, je n'en manquerais pas une représentation, pendant toute l'année, pour les affaires les plus importantes.
LA COMTESSE
Oh ! Pour aujourd'hui, Monsieur le conseiller, vous ne nous quittez point, s'il vous plaît.
MOMUS
Les Comédiens Italiens représenteront aujourd'hui Arlequin jouet de la fortune.
"Arlequin jouet de la fortune" de Desgranges, représenté pour la première fois le 17 août 1713 à la Foire Saint-Laurent.
LA MARQUISE
Ah ! C'est une pièce toute italienne, il n'y va jamais personne ; et la plupart de leurs pièces françaises se ressemblent toutes, elles roulent toujours sur le même pivot ; les amants y parlent sans cesse un langage guindé, aussi obscur pour moi que l'Italien même.
MOMUS
Les Comédiens Français représenteront aujourd'hui le Misanthrope ; à demain Tartuffe, en attendant l'Avare.
LE BOURGEOIS
Et, que Diable ! Toujours le Misanthrope, Tartuffe ou l'Avare. Est-ce que vous ne donnerez jamais l'Ecole des Femmes ?
MOMUS
On la jouait hier.
LE BOURGEOIS
Cela est fâcheux, car nous l'avons eu aujourd'hui.
MOMUS
Ne vous impatientez pas, on la jouera bientôt... Mais où va Mercure si vite ?
SCÈNE IV. Momus, Mercure, et les autres personnages.
MERCURE
Ah ! Mon cher Momus, je suis ravi de te trouver ; j'ai à t'apprendre que je suis entré ce matin au service d'une Dame capable d'enrichir les marchands, s'ils ne veulent pas la négliger.
MOMUS
Et quelle est-elle ?
MERCURE
C'est une jeune coquette qui change tous les jours ; elle est tantôt belle, tantôt ridicule, et cependant on court toujours après elle : elle a pour père le Caprice, et pour fille la Curiosité ; en un mot c'est la Nouveauté, dont je suis devenu le coureur.
MOMUS
Tu es au service de la Nouveauté ? Ah ! Mon cher ami, que tu es heureux ! Tu sers pourtant là une grand friponne.
MERCURE
Pourquoi ?
MOMUS
C'est qu'elle vole tous les jours les anciennes marchandises de nos magasins, qu'elle déguise le mieux qu'elle peut pour les faire passer ; mais elle a beau faire, on reconnaît toujours ses larcins. Quoi qu'il en soit, que nous viens-tu annoncer de sa part ?
MERCURE
Qu'elle viendra aujourd'hui donner ses audiences sur le Théâtre de la Comédie ; le ridicule des divers originaux qui auront affaire à elle, pourra former une espèce de petite comédie d'un goût nouveau, dont la Nouveauté sera le sujet et le titre.
MOMUS
Cette idée ne ma déplaît pas ; mais il faudrait après cela un petit divertissement à la louange de la Nouveauté, quelques vaudevilles.
MERCURE
C'est à quoi nous avons pourvu. Annonçons son arrivée comme une pièce nouvelle. La Nouveauté, Messieurs, la Nouveauté, pièce nouvelle. Hé bien ! Vois-tu comme déjà chacun se réveille ?
MOMUS
Oui vraiment, et je vais de ce pas en donner avis à nos gens.
SCÈNE V. Mercure, etc.
UN GARCON MARCHAND
Une pièce nouvelle ? Monsieur, est-elle bonne ?
MERCURE
C'est ce qu'on ne sait pas encore, Monsieur.
UN CLERC
Monsieur, est-elle bien risible ?
MERCURE
Vous allez en juger.
UN PROVINCIAL
Monsieur, est-elle de Molière ?
MERCURE
Une comédie nouvelle, de Molière ? D'où diable venez-vous ?
LE PROVINCIAL
Ah ! Je vous demande pardon : c'est que je croyais que c'était une tragédie.
MERCURE
En voilà bien d'un autre ! Une tragédie de Molière, en un acte, et intitulée La Nouveauté encore ! Oh ! Pour le coup c'est ce qu'on n'a jamais vu, et qu'on ne verra jamais. En un mot, c'est une petite comédie en prose.
LE PROVINCIAL
Hé ! Monsieur, les vers sont-ils beaux ?
MERCURE
Ah ! Je perds patience ! Eh ! L'on vous dit qu'elle est en prose.
LE PROVINCIAL
Le sujet est-il tiré de la Fable ou de la Métamorphose.
MERCURE, en riant
Non, c'est de l'Histoire.
LE PROVINCIAL
Monsieur, l'a-t-on déjà jouée ?
MERCURE
Eh ! Non, Monsieur ; on vous dit qu'elle est toute nouvelle.
LE PROVINCIAL
Ah ! J'entends bien, toute nouvelle. Et, quand en donnera-t-on une autre ?
MERCURE
Hé ! Monsieur, attendez du moins que nous ayons vu un succès de celle-ci.
UNE BOURGEOISE
Et sur quel théâtre, Monsieur, la jouera-t-on ?
MERCURE
Sur le Théâtre Français, Madame.
LA BOURGEOISE
Ah ! Tant mieux ! Car, aussi bien, on n'y en joue pas souvent.
UN ABBÉ
Et dites-moi, Monsieur, qu'elle est l'intrigue ?
MERCURE
Il n'y en a point, Monsieur ; ce sont toutes scènes détachées, qui n'ont aucun rapport les unes aux autres, que par les liaisons qu'elles ont avec la Nouveauté : comme elle ne peut pas contenter tout le monde à la fois, les uns viendront lui rendre grâce, et les autres se plaindre d'elle.
L'ABBÉ
Une pièce sans intrigue, sur le théâtre français : il fallait bien plutôt la donner aux Italiens ; il me semble qu'ils ont seuls le privilège d'en jouer de semblables.
MERCURE
Eh ! Qu'importe ? Ce sera une Nouveauté que d'en jouer une dans ce goût là sur le Théâtre Français ; et cela répondra mieux au titre. Croyez-moi, Messieurs, ne manquez jamais la première représentation d'une pièce, on n'est jamais sûr d'en avoir une seconde : et venez tous avec moi condamner ou applaudir la Nouveauté. Mais vous n'aurez pas peine de l'aller chercher à la Comédie, puisque la voilà qui vient ne personne au devant de vous.
Le FLeuve de l'Ennui disparaît.
SCÈNE VI.
LA NOUVEAUTÉ suivie d'une foule de gens de toutes espèces, chante
TROUPE DE CURIEUX, ensemble
Charmante Nouveauté !...
LA NOUVEAUTÉ
Oh ! Doucement : je ne puis pas vous écoutez tous à la fois ; tout ce que je puis faire, c'est de donner audience à chacun à son tour.
SCÈNE VII. La Nouveauté, Lisandre.
LISANDRE
Aimable mère de l'inconstance, charmante Nouveauté, vous voyez un Amant qui a soupiré un an auprès de la plus aimable personne du monde, qui n'a pu passer un seul jour sans la voir, qui en a été aimé tendrement et qui cependant se sent aujourd'hui du goût pour vous.
LA NOUVEAUTÉ
Comment ! Votre Belle vous aurait-elle donné quelque chagrin, quelque jalousie !
LISANDRE
Au contraire, et c'est là ce dont je me plains. Ne nous étant jamais brouillés ensemble, nous n'avons jamais pu goûter le plaisir de nous raccommoder.
LA NOUVEAUTÉ
Vous avez vécu un an ensemble, sans vous brouiller ? Ah ! Que vous avez dû vous ennuyer ! Quelques obstacles étrangers n'ont-ils jamais traversé votre amour ?
LISANDRE
Hélas ! Non ; nous ne dépendions que de nous-mêmes, nous avions la liberté de nous voir à toute heure.
LA NOUVEAUTÉ
Ah ! Que cela était triste !
LISANDRE
Enfin, sur le point de nous marier, nous avons fait réflexion que, notre tendresse étant épuisée, le mariage, à coup sûr, ne la renouvellerait pas.
LA NOUVEAUTÉ
Et vous avez pensé fort juste.
LISANDRE
Que vous dirai-je ? Nous résolûmes hier de ne nous plus revoir ; et j'ai appris aujourd'hui qu'elle avait déjà formé d'autres noeuds.
LA NOUVEAUTÉ
Oh ! Je ne doute point : dans une inconstance mutuelle, une Belle n'est jamais la dernière à se pourvoir. Enfin, que me demandez-vous ?
LISANDRE
Une maîtresse nouvelle ; mais je crois que vous aurez de la peine à m'en offrir une plus belle que celle que je quitte.
LA NOUVEAUTÉ
Qu'importe ? Pourvu qu'elle vous plaise davantage. Comment était faite la vôtre ?
LISANDRE
La taille superbe ; les cheveux blonds ; et un oeil bleu et mourant, le plus tendre du monde.
LA NOUVEAUTÉ
Hé bien ! Pour changer, prenez-moi une brune aux cheveux ébène, qui ait un oeil vif et pétillant et des manières gaies et enjouées.
LISANDRE
Ah ! Je suis charmé du portrait que vous m'en faites.
LA NOUVEAUTÉ
Tenez ; voilà une personne qui vient à nous, qui en approche assez.
LISANDRE
Ah ! Je la trouve plus aimable que tout ce que j'ai vu dans ma vie.
LA NOUVEAUTÉ
Laissez-moi apprendre ce qu'elle me veut, et vous viendrez dans l'instant nous rejoindre.
SCÈNE VIII. La Nouveauté, Éliante.
ÉLIANTE
Bonjour, ma chère Nouveauté. Me reconnaissez-vous ?
LA NOUVEAUTÉ
Si je vous reconnais ! Je vous vois tous les jours.
ÉLIANTE
Oh ! Ne me dites pas cela ; il y a près d'un mois que vous m'avez vue. Je vous dirai que ce blondin, que vous m'aviez fait prendre place de cet home d'affaire, est absent depuis trois semaines. Nous nous sommes quittés avec les plus belles protestations du monde ; il devait revenir au bout de huit jours, je l'attendais avec impatience, je n'ai vu personnes. Peut-être a-t-il cru, en prolongeant son absence, me donner plu d'ardeur ; il s'est trompé, je me suis habituée insensiblement à ne le plus voir, et à la fin je l'ai oublié entièrement.
LA NOUVEAUTÉ
Il est vrai que l'absence réveille quelquefois les désirs ; mais, quand elle est trop longue, elle les éteint tout-à-fait.
ÉLIANTE
N'y pensons plus, Madame le Nouveauté, n'y pensons plus : je veux désormais des amants qui ne fassent point de voyages.
LA NOUVEAUTÉ
Si vous vous déclarez pour les sédentaires, j'en ai un à vous offrir, qui, pendant un an, n'a pas quitté sa maîtresse d'un pas ; il est à présent à louer.
ÉLIANTE
Il faudra tâcher de s'en accommoder. Madame la Nouveauté, faites-nous voir une peu ce phénix-là.
LA NOUVEAUTÉ
Le voici qui vient à nous. Sitôt qu'il vous a vue, il a été charmé de votre personne.
ÉLIANTE
Ah ! C'est un petit maître de robe. Je n'en ai pas encore eu dans ce goût, et je ne serai pas fâchée que mon coeur contente là-dessus sa curiosité.
SCÈNE IX. La Nouveauté, Lisandre, Éliante.
LISANDRE
Je ne croyais pas, Madame, après le choix que j'avais fait, pouvoir jamais rien trouver qui fût dessus ; mais, en voyant vos appas, je reconnais mon erreur.
ÉLIANTE
Si vous vouliez toujours juger des beautés par comparaison, vous en trouveriez encore beaucoup au-dessus de la mienne ; mais je crois que c'est la Nouveauté qui m'attire aujourd'hui le compliment que vous me faites.
LA NOUVEAUTÉ
Entre nous, je crois y avoir un peu de part ; et je vous avouerai franchement que c'est moi qui vous donne aujourd'hui tant de goût l'un pour l'autre.
ÉLIANTE, bas à la Nouveauté
Ah ! Madame, qu'allez-vous lui découvrir ?
LA NOUVEAUTÉ
Ce que vos yeux ont déjà commencé à lui faire connaître.
LISANDRE
Serait-il possible, charmante personne ?...
LA NOUVEAUTÉ
Oh ! Doucement ; je ne suis pas en situation d'entendre tout ce que deux amants, qui se voient pour la première fois ont à se dire ; cela ne finirait d'aujourd'hui ; et j'ai d'autres audiences à donner. Adieu ; jusqu'au revoir.
LISANDRE
Comment jusqu'au revoir ! Ah ! Madame la Nouveauté, il suffit que vous m'ayez mis une fois au comble de mes voeux ; content de mon dernier choix, je vous proteste que je n'aurai de ma vie recours à vous.
LA NOUVEAUTÉ
Mille autres avaient promis la même chose, qui ont manqué de parole.
ÉLIANTE
Pour moi, Déesse, je ne jure de rien.
LA NOUVEAUTÉ
Et vous faites bien. Mais quel est cet homme ? Il a tout l'air d'un Nouvelliste.
SCÈN X. La Nouveauté, Un Nouvelliste.
LE NOUVELLISTE
Hé bien ! Qu'est-ce, Madame la Nouveauté ? Quelle nouvelle ? Que nous apprendrez-vous d'Espagne, d'Iatlie, d'Allemagne, de Turquie, d'Arabie, de la Chine, de la Cochinchine, de ...
LA NOUVEAUTÉ
Le roi d'Éthiopie est fort mal ; et l'on ne croit pas quil ne revienne.
LE NOUVELLISTE
Ah ! Que m'apprenez-vous ? Nous allons avoir, à coup sûr, une guerre civile dans ce pays-là.
LA NOUVEAUTÉ
Cela se pourrait.
LE NOUVELLISTE
Mais ce qui m'embarrasse le plus, c'est de savoir qui nous mettons sur le trône. Son fils aîné est un imbécile, et les cadets ont une ambition démesurée.
LA NOUVEAUTÉ
Et qu'ils s'accommodent comme ils voudront, de quoi vous embarrassez-vous ?
LE NOUVELLISTE
De quoi je m'embarrasse ! Et ne savez-vous pas, Madame, que, dans les choses les plus indifférentes, il est bien malaisé de ne pas prendre un parti, ne fût-ce que pour le plaisir de la défendre et d'entrer en dispute avec ceux du parti contraire ?
LA NOUVEAUTÉ
Et que vous en revient-il ?
LE NOUVELLISTE
Le contentement d'avoir été juste dans mes conjectures.
LA NOUVEAUTÉ
Et quand vous vous êtes trompé ?
LE NOUVELLISTE
Ah ! J'en ressens un chagrin mortel. Par exemple, les troubles de Perse m'empêchent toutes les nuits de dormir ; et je me couchai l'autre jour sans souper, lorsque j'eus appris que le siège d'Ispahan était résolu ; j'avais gagé qu'il ne se ferait pas.
Le Siège d'Ispahan dont il est fait mention eut lieu en 1772 par les Afghans sous le règne de Chah Soltan Hossein. La ville cesse d'être la capitale de l'Iran.
LA NOUVEAUTÉ
Et qui êtes-vous pour vous intéresser ainsi à tous les événements du monde ?
LE NOUVELLISTE
Je ne suis rien. J'ai près de cent écus de revenu. Je passe les journées entières au café à apprendre et à débiter des Nouvelles. Je tire un tribut de la réussite, ou des chutes des pièces de théâtre. Voilà tout mon emploi.
LA NOUVEAUTÉ
Quoi ! Vous hantez les cafés ! Et ce sont les lieux où je suis le plus souhaitée ; on m'y attend à toute heure. J'ai beau souvent être accompagnée de tristesse, on a toujours de l'impatience de me voir arriver ; et tel me vient débiter les larmes aux yeux, qui ne laisse pas d'avoir un secret plaisir d'être le premier à m'annoncer. On ne m'y peint pas toujours telle que je suis : chacun me défigure selon ses intérêts, ou ses conjectures : cent mille hommes de plus ou de moins ne coûtent rien à expédier pour cela ; et l'on m'a fait souvent publier la victoire, avant même que la bataille fût donnée.
LE NOUVELLISTE
Il est vrai ; et c'est pourquoi je m'adresse à vous-même, pour avoir des nouvelles de la première main. Par exemple, on vous a annoncé pour aujourd'hui sur le Théâtre Français, y sera vous bonne ou mauvaise ?
LA NOUVEAUTÉ
Selon. Qu'en pensez-vous ?
LE NOUVELLISTE
Ma foi, pas grand chose. Voilà cependant un billet de parterre que j'ai reçu de la part de vos partisans pour vous applaudir ; mais en voici en même-temps un autre, de la part de la Cabale, pour vous siffler ; j'entrerai à la comédie avec l'un, et je souperai avec l'autre.
LA NOUVEAUTÉ
Et pour qui vous déclarez-vous !
LE NOUVELLISTE
Je resterai neutre, comme j'ai fait à l'Opéra dans la dispute des Pélissiens et des Mauriens.
C'est ainsi qu'on appelait les partisans de Mlles Pélissier et le Maur, excellentes actrices de l'Opéra, lorsqu'elles jouaient le rôle de Thisbé, tour à tour. [NdA]
LA NOUVEAUTÉ
C'est tout ce qu'on demande.
LE NOUVELLISTE
Adieu, Madame la Nouveauté ; jusqu'au revoir ; je vous souhaite toutes sortes de prospérités. Je vais débiter votre nouvelle d'Éthiopie à nos Nouvellistes, et nous tiendrons tantôt conseil là-dessus.
LA NOUVEAUTÉ
Fort bien ! Cela sera d'une grande importance à l'État !
SCÈNE XI. La Nouveauté, Claudine.
CLAUDINE
Bonjour, Madame. N'est-ce pas vous qu'on appelle la Nouveauté.
LA NOUVEAUTÉ
Oui, ma fille, c'est moi-même.
CLAUDINE
Ah ! Madame, que j'en suis bien aise ! Je viens vous prier de me donner un visage nouveau.
LA NOUVEAUTÉ
Un visage nouveau ? Et le vôtre vous sied si bine, il est si joli.
CLAUDINE
Il est vrai que Colin le trouvait autrefois comme çà ; mais, depuis trois ans que nous sommes mariés, il dit qu'il l'a tant vu, tant vu, qu'il s'ennuie à présent de le trouver toujours de même, et qu'il voudrait qu'il fût fait comme celui de Colette : tout le monde dit pourtant que cette Colette n'est pas si belle que moi, à beaucoup près. Oh ! Cela me fâche tant, quand j'y pense !
LA NOUVEAUTÉ
Vous aimez donc votre mari apparemment ?
CLAUDINE
Je crois qu'oui : mais je ne serais pourtant pas fâchée, de mon côté, qu'il changeât aussi de figure, et qu'il eût celle du fils du Seigneur de notre village, Monsieur le Chevalier, qui est arrivé depuis huit jours.
LA NOUVEAUTÉ
Comment ! Aimeriez-vous ce jeune seigneur ?
CLAUDINE
Oh ! Non pas autrement : je n'aie seulement que son visage, sa taille, son esprit et ses manières ; car, pour du reste...
LA NOUVEAUTÉ
J'entends votre affaire.
CLAUDINE
Ah ! Madame, que je suis fâchée d'avoir promis à Colin de n'aimer jamais que lui, et de voir qu'il s'ennuie de ma regarder.
LA NOUVEAUTÉ
Il est un moyen de le désennuyer ; c'est de lui donner de la jalousie, et de lui faire connaître que vous avez du goût pour un autre.
CLAUDINE
Oh ! Je n'ai garde, Madame ; cela le fâcherait peut-être.
LA NOUVEAUTÉ
Et tant mieux : cela renouvellerait son amour pour vous.
CLAUDINE
Comment, Madame, il faut quelquefois fâcher les gens, pour s'en faire aimer davantage ? Cela me paraît assez extraordinaire.
LA NOUVEAUTÉ
Oh ! Ce sont des secrets qui sont inconnus au village.
CLAUDINE
Hé ! Dites-moi, Madame ; en fâchant mon mari, cela me donnera-t-il un autre visage ?
LA NOUVEAUTÉ
Non ; mais cela lui donnera d'autres yeux.
CLAUDINE
Je voudrais bien qu'il eût ceux de Monsieur le Chevalier. Ah ! Madame, qu'ils sont beaux !
LA NOUVEAUTÉ
Vous ne m'entendez pas. Je veux dire que votre mari, devenant jaloux, vous trouvera plus belle que jamais.
CLAUDINE
Oh ! J'entends bien à présent, Madame. Mais je voudrais qu'il ne fût pas jaloux de Monsieur le Chevalier ; car il me défendrait peut-être de la regarder, et je crois que cela me fâcherait encore plus que de voir Colin ne me regarder pas.
LA NOUVEAUTÉ
En ce cas, laissons les choses comme elles sont ; il en arrivera ce qu'il pourra.
CLAUDINE
N'est-il pas vrai ? Mais, Madame, je vous prie, que je ne sois pas venue vous consulter en vain ; et, ne pouvant changer mon visage, donnez-moi du moins quelques nouvelles manières de plaire, que les autres femmes n'aient pas encore inventées ; j'en ai déjà effrayé plusieurs qui m'ont rendu moins belle que je n'étais. Ce que je vous demande, au moins, c'est toujours dans le dessein de plaire à mon mari ; si j'ai le malheur de plaire à quelqu'autre, ce ne sera pas ma faute.
LA NOUVEAUTÉ
Vous me demandez une manière de plaire qui ne soit pas commune ? Restez dans votre naturel, mon enfant ; c'est un secret dont peu de femmes se soient encore avisées, et que les homme s'attendent depuis longtemps. Adieu. Mais d'où sortent ces deux figurent extraordinaires ?
SCÈNE XII. La Nouveauté, un vieux Baron, un vieille Baronne avec un page, vêtus à l'ancienne mode.
LE BARON
Qu'est-ce donc, Madame la Nouveauté ? Que veut dire tout ceci ? Vraiment, nous vous avons bien de l'obligation, Madame_la_Baronne mon épouse, et moi
LA NOUVEAUTÉ
Comment donc, Monsieur ! En quoi aurais-je pu vous déplaire ?
LA BARONNE
Avec vos changements de mode perpétuels, vous êtes cause que nous venons d'être hués de toute la Cour.
LA NOUVEAUTÉ
Cela est surprenant ! Et contez-moi un peu cela, pour rire.
LE BARON
Vous saurez, Madame, pour vous dire les choses par ordre...
LA BARONNE
Oh ! S'il vous plaît, mon cher époux, laissez-moi parler.
LE BARON
Je suis plus au fait que vous, m'amour ; et, avec votre permission, j'expliquerai à Madame...
LA BARONNE
Oh ! Expliquez donc, et dépêchez-vous.
LE BARON
Et doucement, mon coeur ; je m'y prépare.
LA BARONNE
Vous vous y préparez ; et moi je commence. Il faut savoir, Madame, qu'ennuyés du grand fracas de la Cour, nous nous étions retirés, il y a environ quarante ans, dans le fond de nos Terres. Ce fut aussi un peu votre jalousie qui en fut cause, Monsieur_le_Baron.
LE BARON
Et corbleu ! Madame, point de digression.
Corbleu : Sorte de juron. Altération de prononciation pour Corps Dieu. [L]
LA BARONNE
Ennuyés dans la suite de cette vie champêtre, vous avions eu, au bout de quarante ans, la curiosité de revenir à la Cour ; et, à notre arrivée, nous y venons d'être raillés de tous les courtisans sur notre ajustement.
LA NOUVEAUTÉ
Est-il possible ?
LE BARON
On y a pris Madame_la_Baronne, pour une Baronne de Sotenville.
Baronne de Sotenvile : personnage de la comédie de Georges Dandin de Molière.
LA BARONNE
Et monsieur le Baron, pour un Baron de la Crasse ; et je crois que, si nous n'avions pas eu un page, ou nous aurait manqué tout-à-fait de respect.
Baron de la Crasse : Rôle titre d'une comédie de Raymond Poisson (1662).
LE PAGE
Bon ! Madame, n'ont-ils pas dit aussi que j'avais l'air du Valet de Carreau. Si vous saviez toutes les niches que les autres pages n'ont faites.
Le Valet de Carreau est un personnage de carte à jouer nommé Hector, habillé à l'ancienne, d'une façon vieillotte. Il porte un chapeau rouge.
LA NOUVEAUTÉ
Que voulez-vous que je vous dise ? Vous avez l'air un peu antique, au moins ; et, si vous m'aviez consultée avant que d'aller à la Cour, je vous aurais épargné la ridicule d'y paraître dans cet équipage.
LE BARON
Comment ! On ne reconnaît pas les gens dans ce pays-là au bout de quarante ans !
LA NOUVEAUTÉ
Bon ! Pas même quelquefois du jour au lendemain.
LE BARON
Savez-vous bien, Madame, que, lorsque j'en partis, il n'y a avait pas de Seigneur qui se mît plus galamment que moi ; et voilà encore l'habit que je me fis faire à l'arrivée du Doge de Gênes en France.
Le Visite du Doge de Gênes eu lieu en 1685 entre le 23 et 26 mai.
LA BARONNE
Et celui que vous me voyez, n'est-il pas le même que j'avais le lendemain de nos noces et qui fut admiré de tous les courtisans ? Je ne l'ai porté qu'une seule fois depuis ce temps-là, et on le trouve aujourd'hui extravagant.
LA NOUVEAUTÉ
Bon ! J'ai changé cent fois les modes depuis. Mais ne pourriez vous pas donner quelqu'air de nouveauté à vos habits ?
LE BARON
Hé ! Le moyen ? À commencer par les boutons, ceux de la veste sont trois fois trop gros pour le juste-au-corps.
LA BARONNE
Et moi, mon cher époux, c'est bine pis : on me trouve toute d'une venue ; et, pour m'accommoder à la mode, il faut que je me raccourcisse d'un pied par le haut, et que je me grossisse de quatre par le bas : mais je n'en ferai rien, je vous jure.
LA NOUVEAUTÉ
En ce cas, il faudra vous donner patience. Je me répète quelquefois, et vous verrez peut-être, dans peu, ce qu'on admire à présent trouvé aussi ridicule que votre ajustement le paraît aujourd'hui.
LE BARON
Oh ! Parbleu, c'est une curiosité que je veux avoir ; et je ne reviendrai à la Cour que quand mes habit y seront de mode.
LA BARONNE
Allons, mon fils, allons ; retournons à notre château. Adieu, Madame la Nouveauté : nous suivrons vos avis quand vous serez devenue plus raisonnable.
LA NOUVEAUTÉ, seule
Ils ont, après tout, quelque raison ; et il faut avouer que je suis souvent bien extravagante.
SCÈNE XIII. La Nouveauté, La Cascade.
LA CASCADE
Là, là, fi, ut, là, ré... Ah ! Madame la Nouveauté, il y a longtemps que je vous cherche sans pouvoir vous trouver.
LA NOUVEAUTÉ
Vous n'êtes pas le seul. Et qui êtes vous ?
LA CASCADE
Grand Maître de Musique, grand compositeur d'Opéra : et je me nomme Monsieur de la Cascade.
LA NOUVEAUTÉ
Vous travaillez pour l'Opéra ? Ah ! Je ne m'étonne plus si vous avez tant de peine à ma rencontrer ; il y a longtemps que j'ai quitté ce pays-là.
LA CASCADE
On disait pourtant que vous vous trouviez quelquefois parmi nos demoiselles des Choeurs.
LA NOUVEAUTÉ
Bon ! Quels contes ! La Nouveauté parmi les choeurs de l'Opéra ! Après tout vous ne feriez pas le premier qui s'y serait trompé. Mais enfin, que voulez-vous de moi ? En quoi puis-je vous être utile ?
LA CASCADE
JE voudrais, Madame, que vous m'aidassiez à faire passer une nouvelle idée qui m'est venue ; je sais qu'on passe bien des choses en faveur de la Nouveauté.
LA NOUVEAUTÉ
Quelquefois. Voyons votre idée.
LA CASCADE
La voici. Comme depuis longtemps on attribue le chute de tous les opéras nouveaux aux poèmes, je voudrais les retrancher, et faire représenter un opéra sans paroles.
LA NOUVEAUTÉ
Comment ! Vous croyez qu'on pourrait reste deux heures et demi entières à n'entendre que de la musique ?
LA CASCADE
Pourquoi non ? Il y a des gens qui l'aiment assez pour cela.
LA NOUVEAUTÉ
Mais, enfin, que feraient vos acteurs sur le théâtre ?
LA CASCADE
Ils chanteraient seulement les notes, et gesticuleraient, comme s'ils disaient les lus belles choses du monde ; et cela vaudrait mieux que de mauvaises paroles qu'on entend point. Voici un morceau d'Opéra que j'ai composé dans ce goût là. Voulez-vous voir ensemble l'effet que cela pourrait faire ? J'ai, fort à propos, amené avec moi des violons.
LA NOUVEAUTÉ
Oui dà ; et je n'ai qu'à jeter les yeux là-dessus pour être au fait.
LA CASCADE
Mon sujet est tiré de l'Histoire romaine. Mon opéra se nomme Antonin Caracalla ; et voici la scène où cet Empereur, ayant enlevé ne vestale de son temple, la veut contraindre d'abandonner la culte de ses Dieux pour être impératrice... Allons, Madame, figures-vous que vous êtes vestale ; c'est un rpole qui convient assez à la Nouveauté ; et moi je suis Antonin Caracalla. Un prélude de basse vous annonce mon arrivé ; et je commence par vous déclarer mon amour. Vous êtes fort étonnée, et me répondez avec fierté. Je ne me rebute point, et je reviens à la charge. Vous me dites des injures, je vous menace. Vous vous retranchez toujours sur votre vertu : je vous fais entendre que c'est cette même vertu qui a fait naître mon amour, et je vous débite une sentence accompagnée de deux dessus de violon, pour vous prouver que la vertu doit céder à l'amour. Vous combattez mon sentiment, je l'appuie ; ce que forme un duo contradictoire qui fera un effet merveilleux.
Ils chantent une scène en solfiant et gesticulant comme sils chantaient une scène d'Opéra. N°3.
Vestale : Fille vierge chez les Romains, qui était consacrée au service de la déesse Vesta, pour garder le feu sacré de son temple. [F]
SCÈNE XIV. La Nouveauté, La Cascade, La Rimaille.
LA RIMAILLE
Comment donc ? Que veut dire ceci ? Des gens qui se querellent en Musique ? Est-ce que nous sommes ici à l'Opéra ?
LA NOUVEAUTÉ
Ah ! C'est vous, Monsieur la Rimaille ? Hé bien ? Qu'est-ce ? Comment vous portez-vous, depuis votre dernière chute ?
LA RIMAILLE
Si mal, que je ne veux plus rien composer de nouveau. J'ai un magasin rempli de plus de soixante mille vers de toute espèce ; ceux qui en auront besoin, viendront en acheter chez moi en gros, qu'ils reviendront au public en détail, à leur risques et fortunes. Mais que faisiez-vous doc-là avec Monsieur de la Cascade.
LA NOUVEAUTÉ
Il me voulait mettre de moitié dans un projet qu'il a formé ; mais l'idée m'en paraît trop extravagante. Il veut donner un Opéra sans paroles.
LA RIMAILLE
Sans paroles ! Et plût au Ciel qu'on en pût donner sans musique ! Voilà trois poèmes tout de suite que les musiciens m'ont fait tomber.
LA CASCADE
Si vous m'aviez choisi, Monsieur de la Rimaille, cela ne vous serait peut-être pas arrivé.
LA RIMAILLE
Bon ! Vous dites, tous cela, vous autres ; et j'ai résolu de na plus rien prendre sur mon compte. Le musiciens n'auront qu'à inventer ou choisir leur sujet eux-même, en amener les divertissements à leur fantaisie, et en composer la musique ; et ils trouveront chez moi des vers tout à faits pour e remplissage : j'en ai d'amour, de haine, de dépit, de vengeance, d'infidélité, de constance ; pour les Dieux, pour les Démons, pour les Rois, pour les Bergers ; enfin on trouvera de tout dans ma boutique, et à juste prix.
LA CASCADE
Parbleu ! Puisque la Nouveauté n'approuve point mon projet, j'ai envie de m'accorder avec vous. J'ai des sujets tout trouvés, de la musique toute faite, il ne manque que des vers. Combien me vendez-vous la garniture complète d'un Opéra.
LA RIMAILLE
Il faut savoir si vous voulez trier les vers, ou les prendre comme ils viendront ; car vous pourriez m'enlever de mon magasin tels vers qui vaudraient un écu pièce.
LA NOUVEAUTÉ
En quelle sorte de vers avez-vous dont qui soient si rares ?
LA RIMAILLE
De ces vers saillants et brillants qui renferment une pointe, une maxime, une sentence ; et dont il ne faut souvent qu'une demi-douzaine pour faire passer un opéra. Par exemple :
Qui n'ose se venger, mérite qu'on l'outrage.LA CASCADE
Eh Mais cette pensée n'est pas trop nouvelle, et je l'ai vue dans la tragédie d'Atrée.
Qui cède à la pitié, mérite qu'on l'offense.Citation de Atrée et Thyeste, tragédie en cinq actes (1707), de Crébillon. Acte V, scène 5, v. 1394, Atrée seul.
LA RIMAILLE
Vous avez raison ; et vous pouvez dire qu'elle est encore dans Phocas d'Héraclius.
Qui se laisse outrager, mérite qu'on l'outrage.Citation d'Héraclius, tragédie en cinq actes (1647), de Pierre Corneille. Acte I, scène 2, v. 257, Phocas.
LA NOUVEAUTÉ
Et si vous le prenez par-là, c'est un vieux proverbe.
Et qui se fait brebis, souvent le loup le mange.Le tout ne consiste qu'à donner aux choses un tour de Nouveauté.
LA CASCADE
Il est vrai. Mais sachons combine vous me vendrez vos vers, le millier, à les prendre au hasard.
LA RIMAILLE
Voulez-vous que je vous parle en conscience ? Je ne puis pas vous les donner à moins de cent dix sols, le cent.
LA CASCADE
Ah ! Monsieur de la Rimaille !
LA RIMAILLE
Non, c'est un prix fait ; et vous ne les auriez pas, s'il s'en fallait une obole.
Obole : Monnaie de cuivre valant une maille, ou deux pites ; la moitié d'un denier. Quelques-uns veulent que ce soit seulement la quart d'un denier, la moitié d'une maille. [F]
LA CASCADE
Mais, enfin...
LA RIMAILLE
Vous en pouvez trouver autre part à meilleur marché ; mais il y a vers et vers ; et pour ceux que je fais...
LA CASCADE
Allons, Monsieur de la Rimaille, il se faut mettre à la raison ; songez qu'on ne vous demande que de petits vers.
LA RIMAILLE
Je le crois, parbleu, bien ! S'il vous fallait donner des vers de douze ou treize pieds, je n'y trouverais pas mon compte.
LA NOUVEAUTÉ
Je vois bine qu'il faut que je vous accompagne ensemble : cela est du ressort de la Nouveauté, de se mêler d'un marché aussi bizarre et aussi nouveau. Oh ! Ça, combien faut-il remplir de vers pour remplir le fond d'un Opéra ?
LA RIMAILLE
Il en faut six cent, qui, à les prendre à six pieds l'un portant l'autre, feront cent toises.
Toise : Longueur ou étendue de 5 pieds. [F] La Toise fait environ 10 mètres.
LA NOUVEAUTÉ
Vendre des vers à la toise !
LA RIMAILLE
On y a bien vendu des bibliothèques.
LA CASCADE
Mais comment ajuster à ma musique ceux qui sont trop longs ?
LA RIMAILLE
Cela vous sera aisé. Mes vers prêtent ; ils s'allongent et de raccourcissent comme on veut ; et on en peut ôter, ou y ajouter une épithète ou un adverbe, sans qu'il y paraisse. Par exemple :
Coulez, ruisseaux, sans murmures.Si ce vers est trop court, vous pouvez l'allonger ainsi :
Coulez, coulants ruisseaux ; murmurez sans murmure.Et ainsi du reste.
Le vers 137 des Amants magnifiques de Molière et le vers 277 des Fêtes de l'Amour et de Bacchus de Quinault sont : "Coulez doucement, ruisseaux :".
LA NOUVEAUTÉ
À merveille ! Et, sur ce pied-là, je condamne Monsieur de la Cascade à vous donner ce que vous demandez.
LA CASCADE
J'y consens.
LA NOUVEAUTÉ
Allons, Messieurs, puisque vous voilà d'accord, secondez-moi dans l'exécution du petit divertissement que j'ai préparé ; et que tout célèbre le triomphe de la Nouveauté.
DIVERTISSEMENT.
ENTRÉE de toutes sortes de personnes amoureuse de la nouveauté.
DEUX SUIVANTS de la Nouveauté
Dans la jeunesse, Dans la vieillesse, Nous aimons la diversité. Dans l'allégresse, Dans la tristesse, Nous cherchons sans cesse, La Nouveauté.UN SUIVANT de la Nouveauté
Les plaisirs les plus charmants, Quand ils sont toujours les mêmes, N'ont plus pour nous d'agréments ; Et les changements De tourments Sont souvent, dans les maux extrêmes, Des soulagements.ENSEMBLE
Dans la jeunesse, Dans la vieillesse, Nous aimons la diversité. Dans l'allégresse, Dans la tristesse, Nous cherchons sans cesse La Nouveauté.ENTRÉE de quatre âges, et des soucis qui les troublent et leur font souhaiter la Nouveauté.
MENUET
Quand une beauté Cesse d'être inhumaine, Vers l'infidélité Mon coeur est bientôt porté. En formant une nouvelle chaîne, Nouveaux désirs, Nouveaux soupirs, Nouveaux plaisirs.ENTRÉE des nations amoureuses de la Nouveauté.
VAUDEVILLE.
Agnès : personnage de l'Ecole des Femmes de Molière.
Coquette : Ce mot se prend en mauvaise part. Celle qui s'ajuste pour donner dans la vue des galants. Celle qui aime qu'on lui dise des douceurs, qui se plaît aux fleurettes que l'on lui conte, et qui n'a pas d'attachement qui lui fasse peine. [R]
CONTRE-DANSE.
91 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0