Comédie en vers
Plutus
Représentée pour la première fois, à Paris, sur le Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain, le 1er février 1720.
Personnages
- PLUTUS, Dieu des Richesses
- LA PAUVRETÉ
- CRÉMILE, laboureur
- MIRTIL, fils de Crémile
- PARONOME, Délateur, amoureux de Crisis
- ZÉNOPHON
- CARION, Valet de Crémile
- BIRRENES, Savetier
- CISTÈNES, pauvre Athénien
- CRISIS, Amante de Mirtil
- PÉRINICE, vieille, amoureuse de Mirtil
- FILINE, jeune fille d'Athènes
- TROUPES DE LABOUREURS
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Mirtil, Carion.
MIRTIL
Que l'on est malheureux de se voir né sans bien, Quand on a, Carion, un coeur comme le mien, Un coeur franc, généreux, ennemi des bassesses ! Ah ! Que les Dieux ont mal partagé les richesses !CARION
À qui le dites-vous ? Je m'en plains tous les jours : J'ai beau les quereller, je pense qu'ils sont sourds ; Ou s'ils ne le sont pas, c'est par pure malice Que sous de beaux habits, ils sont briller le vice, Et sous des vieux haillons soupirer la vertu. Par exemple, voyez comme je suis vêtu. Mais que vous manque-t-il ? La vieille Périnisse Vous fait braver du fort la barbare injustice ; Depuis qu'elle vous aime, on la voit chaque jour Par présents sur présents, signaler son amour. Elle paye assez bien l'intérêt de son âge. Le fils d'un laboureur dans un tel équipage ! A-t-il lieu de se plaindre ? Et moi qui vous vaut bien, Je suis couvert de bure et ne possède rien.Bure : Grosse étoffe de laine. [Littré]
CARION
Hé bien, cédez-la moi, si vous en êtes las ; Je louerai comme il faut ses grotesques appas, Et gagnerai fort bien mon argent auprès d'elle.Appas : Les beautés qui dans une femme excitent le désir. [Littré]
MIRTIL
Ce qui m'afflige plus dans ma peine mortelle, C'est de savoir Crisis, l'objet de tous mes voeux, Réduite en un état encor plus malheureux : Cependant Paronome en vain la sollicite, Lui, qui de ses trésors tire tout son mérite : Insensible aux présents qu'il offre chaque jour, Elle préfère à tout les soins de mon amour : Autant que je le puis, je soulage sa peine Des dons que je reçois de l'objet de ma haine ; Mais, quelle extrémité ! Si pour la secourir, Je me vois tous les jours contraint de la trahir.CARION
Crémile votre père, a toujours l'espérance Que les Dieux le mettront bientôt dans l'opulence : C'est un grand Philosophe ; et, quoique laboureur, Il en sait plus qu'un autre, et même qu'un docteur : Il se connaît à tout ; et, par l'astrologie Il a vu que bientôt il changerait de vie. Sur cette confiance, on le voit tous les jours Du divin Apollon implorer le secours ; Au moment que je parle, il offre un sacrifice, Comptant fort que ce Dieu lui deviendra propice. Il a toute la nuit fait des songes heureux, A rêvé qu'il buvait d'un vin délicieux, Que tous ses créanciers abandonnaient sa porte, Qu'il était rajeuni, que sa femme était morte.MIRTIL
Croire aux songes ! Mon père ! Il a trop de bon sens : Ce faible n'appartient qu'à de petites gens. Appliqué dès l'enfance à la philosophie, Il n'a jamais donné dans pareille folie. Il en a fait une autre, hélas ! Pour mon malheur, C'est d'avoir préféré l'état de laboureur, Aux emplois qu'il pouvait exercer dans l'Attique, Il eut tenu son rang dans notre République : Né libre, il y pouvait acquérir de grands biens ; Mais il en a toujours méprisé les moyens : Son scrupule m'a mis dans l'état déplorable Où je me vois réduit. Scrupule impitoyable ! Fallait-il ?... Mais Crisis s'avance vers ces lieux ; La crainte et la douleur sont peintes dans ses yeux.Attique : Région de la Grèce.
SCÈNE II. Mirtil, Crisis, Carion.
CRISIS
Mirtil, vous me voyez encor toute troublée ; Du plus cruel revers je viens d'être accablée. Ma mère me prétend forcer à vous trahir ; De ses biens Paronome a trop su l'éblouir : Elle veut que demain les noeuds de l'hyménée À tout ce que je hais joignent ma destinée, Et qu'enfin je renonce au plaisir de vous voir.CRISIS
J'ai longtemps combattu ses raisons, ses menaces ; Mais, hélas ! Regardant nos communes disgrâces, L'état où je vous vois, et l'état où je suis, Considérant surtout que d'éternels ennuis Notre tendre union ferait bientôt suivie, L'un et l'autre privés des besoins de la vie ; Je venais en ces lieux vous ôter tout espoir, Tout-à-fait résolue à ne vous plus revoir : Mais, hélas ! Je vous vois, et, par votre présence, Mes résolutions demeurent sans puissance.MIRTIL
Auriez-vous pu former un si cruel projet ? Non, Crisis, non ; jamais il n'eût eu son effet. C'est en vain qu'à me fuir vous feriez résolue, Sans cesse votre amant s'offrant à votre vue...CRISIS
Mais quel est votre espoir ? Car depuis tant de jours Que vous nous assistez par d'honnêtes secours, Vous devez à présent être abimé de dettes. On connaît vos moyens. Les dons que vous me faites Ne peuvent provenir des gains d'un laboureur. Votre père est connu pour un homme d'honneur, Mais c'est-là tout son bien.CARION
Crisis parle fort juste. Après tout, quand j'y pense, Que ferez-vous tous deux, plongés dans l'indigence ? Des enfants indigents...MIRTIL
L'Amour y pourvoira.CARION
Oui, c'est bien dit, l'Amour ! Il les habillera ! Et de quoi, s'il vous plaît ? S'il est tout nu lui-même ?MIRTIL
Ah ! Ne m'accablez point dans ma douleur extrême. À posséder Crisis, je borne tout mon bien ; Que je sois son époux, le reste ne m'est rien. Débarrasse des soins, du fracas de la ville, Ensemble nous vivrons dans ce séjour tranquille ; Éloignés des flatteurs, comme des envieux, Nous mettrons notre sort entre les mains des Dieux.SCÈNE III. Mirtil, Carion.
CARION
Voilà qui va fort bien. Mais notre vieille amante Fera le Diable à quatre. Ah ! Jeunesse imprudente ! Je veux que dans huit jours nous nous voyions sans pain. L'Amour vous nourrira ; mais je mourrai de faim. J'en ressens par avance un excès de tristesse... Mais voici votre père.Faire le diable à quatre : faire beaucoup de bruit, causer beaucoup de désordre. [L]
SCÈNE IV. Plutus, Crémille, Mirtil, Carion.
CRÉMILE
Allégresse, allégresse.CRÉMILE
Mon fils...CRÉMILE
Nos malheurs vont finir, c'est moi qui t'en affure ; Par son divin oracle, Apollon me le jure.CRÉMILE
Il faut auparavant vous dire mes demandes, À quelle intention je faisais mes offrandes. Ayant vu si souvent enrichir les méchants, Et les gens vertueux la plupart indigents ; Je demandais au Dieu, si, pour faire fortune, Il me fallait marcher dans la route commune ; Si je verrais changer mon malheureux état, En devenant parjure, injuste, scélérat. Non, m'a dit Apollon ; suis tout mauvais exemple, Et songe seulement en sortant de mon temple, À saisir le premier que tu rencontreras ; Ce sera par lui seul que tu t'enrichiras. Je suis sorti ; voilà la première personne Qui s'est offerte à moi.CARION
Vous nous la donnez bonne ! Apollon par ma foi, s'est bien moqué de vous. Cet aveugle pourrait...Donner bonne : Ironiquement. Vous me trompez, vous vous moquez. [Littré]
PLUTUS
Que vous importe ?CARION
Tu te moques, je pense.PLUTUS
Non, c est la vérité.CRÉMILE
Qu'entends-je ? Quel bonheur ? Aurions-nous pu prévoir une telle faveur ? Mais d'où diantre sors-tu dans un tel équipage ?CARION
Il sort apparemment de chez le vieux Harpage, Cet avare vilain, l'opprobre des humains, Qui pour épargner l'eau, ne lavait point ses mains : Voilà ce qui le rend et si sale et si hâve.Hâve : Pâle, maigre et défiguré. [Littré]
PLUTUS
Il m'a tenu longtemps enterré dans sa cave ; Mais depuis son trépas j'ai bien fait du chemin. Son fils m'a déterré, qui m'a mené beau train ; Il m'a bien fait courir du brelan chez les belles : Je ne suis pas pourtant relié longtemps chez elles ; Un petit-maître escroc de leurs mains m'a tiré, Ensuite son valet de moi s'est emparé ; Mais du vol aussitôt la Justice éclaircie, Du fripon et de moi s'est prudemment saisie ; Et suivant la coutume en telle occasion, M'a serré, dans son Greffe et le drôle en prison. C'est là que j'ai repris une nouvelle crasse ; Ah ! Le maudit séjour ! La Justice est tenace, Elle ne lâche pas sitôt ce qu'elle tient. On ne sort pas du Greffe ainsi que l'on y vient : J'en suis sorti pourtant ; mais on voit à ma mine, Qu'elle m'a fait passer un peu par l'étamine ; Elle ne m'a laissé que la peau sur les os.Brelan : Jeu qui se joue avec trois cartes, à trois, ou à quatre, ou à cinq. Par extension, maison de jeu, tripot. |Littré]
Petit-maître : Fig. et familièrement. Petit-maître, jeune homme qui a de la recherche dans sa parure, et un ton avantageux avec les femmes. [Littré]
Serrer : mettre de côté, enfermer, cacher.
Greffe : Le lieu d'un tribunal où l'on dépose les minutes des actes de procédure, et où se font certaines déclarations, certains dépôts. [Lttré]
Passer par l'étamine : Être soumis à des épreuves. [Littré]
CRÉMILE
Nous sommes laboureurs, qui connaissons ton prix ; Nos pénibles travaux nous l'ont assez appris ; D'ailleurs honnêtes gens.CRÉMILE
Nous-voulons faire plus. Pour déciller tes yeux, Nous allons implorer la puissance des Dieux.PLUTUS
Que j'aurais de plaisir de recouvrer la vue ! Je me garderais bien de faire de bévue. Je fuirais délateurs, usuriers, partisans, Et je ne verrais plus que des honnêtes gens ; Car je n'en ai point vu depuis longtemps.Bévue : Erreur commise par ignorance ou par inadvertance. [Littré]
CARION
Sans doute Que tu n'en as point vu, puisque tu ne vois goutte ; Et nous, qui voyons clair, c'est difficilement Que nous pouvons en faire un vrai discernement.CRÉMILE
Allons trouver le Dieu qui répand la lumière ; Que son divin secours fasse ouvrir ta paupière.PLUTUS
Mais tous les autres Dieux en vont être jaloux. De Jupiter surtout je crains fort le courroux : Le cruel autrefois me frappa de la foudre ; À lui déplaire encor, je ne puis me résoudre ; Je crains...CARION
Et même beaucoup plus.MIRTIL
Les voeux qu'à Jupiter chaque jour on adresse, N'ont que toi pour objet. N'est-ce pas ta richesse, Qui de tous les mortels allume les désirs ? Et que l'on peut nommer la source des plaisirs ? Pour l'avoir, on emploie et la force et la feinte.CARION
Tout le monde ne peut aller jusqu'à Corinthe. D'où vient dit-on cela ? C'est que dans ce pays, Les plaisirs amoureux y sont à trop haut prix ; Les Dames, immolant les plaisirs aux richesses ; Pour les seuls financiers réservent leurs caresses ; Et jamais sans Plutus, on n'y peut être admis.CRÉMILE
Laissons-là le beau sexe, et parlons des amis. N'est-ce pas tous les jours Plutus qui les achète ?MIRTIL
C'est toi qui sais donner aux plus sots du mérite, Et qui fais que Laïs aime le laid Thersite ?Laïs : Courtisane grecque, célèbre par son esprit et sa beauté ; elle fut la maîtresse d'Alcibiade. Fig. Femme galante dont la réputation fait grand bruit. [Littré]
CARION
Toi, qui fais qu'en ces lieux chacun se désennuie. Et, sans toi, voudrait-on jouer la comédie ?PLUTUS
Se peut-il qu'aujourd'hui j'occupe tant de gens ? Je n'aurais jamais crû mes attributs si grands : Mais vous me forceriez à la fin de vous croire.CARION
On se lasse de tout, d'ambition, de gloire, Des vins les plus exquis, des plus savoureux mets, De la plus belle femme, et de l'argent. Jamais.PLUTUS
Je me rends ; vous fixez mon âme irrésolue. Allons, employons tout pour recouvrer la vue. Jupiter de son foudre en vain voudra s'armer ; Sachant ce que je sais, il ne peut m'alarmer. Je veux de mes conseils aider votre entreprise. Au Temple d'Esculape il faut qu'on me conduise : Il ne refuse rien à son père Apollon ; Vous pourrez demander toutes choses en son nom.Esculape : Dieu de la Médecine sans la mythologie grecque.
CRÉMILE
Nous ferons ce qu'il faut, ne t'en mets point en peine. Toi, mon fils, cependant va chercher dans la plaine Ce que tu trouveras de pauvres laboureurs ; Qu'ils viennent de mon sort partager les douceurs. Je serais peu sensible aux biens qu'un Dieu m'envoie, Si mes chers compagnons n'en ressentaient la joie.SCÈNE V. Plutus, Crémile, Carion.
PLUTUS
J'approuve ton bon coeur. Ah ! Quel plaisir pour moi De tomber dans les mains d'un homme tel que toi.CARION
Également ma foi, notre âme en est ravie : Nous qui loin des plaisirs avons passé la vie, Nous les goûterons mieux en étant affamés, Que ceux qui dès l'enfance y sont accoutumés.CRÉMILE
Ne perdons point de temps. Déjà la nuit s'avance, Au Temple d'Esculape allons en diligence.Diligence : Soin attentif et appliqué. [Littré]
SCÈNE VI. Plutus, La Pauvreté, Crémile, Carion.
CARION
Quelle femme est-ce-là ?CRÉMILE
L'on connaît, à sa mine, Quelle ne quitte pas une bonne cuisine. Elle me fait pitié ; ses regards languissants...LA PAUVRETÉ
Je suis la Pauvreté.LA PAUVRETÉ
À Carion.
Et qui t'a donc donné cette santé robuste ?À Crémile.
À toi, cette franchise, et cette âme si juste, Que Plutus va corrompre au milieu des plaisirs, N'allumant dans vos coeurs que d'infâmes désirs ?CARION
Vos beaux raisonnements ne me toucheront guère. Vous m'avez jusqu'ici fait si mauvaise chère, Que je ne veux plus faire ordinaire avec vous.LA PAUVRETÉ
As-tu lieu de t'en plaindre, et d'en être en courroux ? Ces jeûnes si fréquents, cette frugale chère, C'est ce qui t'a donné cette taille légère, Cette vivacité du corps et de l'esprit.LA PAUVRETÉ
Est-ce un mauvais présent ?CARION
Non-da, je le veux croire, Lorsque l'on a de quoi bien manger et bien boire.Da : Particule qui se joint à l'adverbe oui, à l'adverbe non, et à l'expression négative nenni, et donne plus de force à l'affirmation ou à la négation. [Littré]
LA PAUVRETÉ
Considère, insensé, les mignons de Plutus. Ils sont tous la plupart goûteux, pesants, ventrus ; Rien ne leur fait plaisir pour en vouloir trop prendre ; Ils n'ont point d'appétit ne daignant pas l'attendre ; Ils mangent pour le jour et pour le lendemain.PLUTUS
Fort bien, et tes mignons à toi meurent de faim : Ils ont l'air pour couvert, et pour couche la terre ; La paille est leur duvet, leur chevet une pierre : À peine le sommeil a-t-il fermé leurs yeux, Qu'il les ensevelit dans des songes affreux. À ces noires vapeurs, qui la nuit les possèdent, Les tristes soins du jour dès le matin succèdent ; Ils sont à leur chevet à leur crier : debout. Se lèvent-ils : ces soins les poursuivent partout ; Ils vont de porte en porte exposer leur misère À des coeurs de rocher, qu'elle ne touche guère. Quelle vie est-ce là ?LA PAUVRETÉ
Celle des fainéants. Je ne veux point parler de ces fortes de gens : Ils méritent leur fort, se rendant inutiles. Je vous parie de ceux qui se rendant habiles, Du travail de leurs mains fondent leur revenu, Et sans manquer de rien n'ont rien de superflu. Mais je t'en parle en vain. Il faut que je m'adresse À ce Vieillard connu partout par sa sagesse, Présent, qu'en sa misère il a reçu de moi ; Pourra-t-il me quitter sans chagrin ?CRÉMILE
Oui, ma foi. La sagesse avec l'or est-elle incompatible ? Les posséder ensemble, est-ce chose impossible ? Au contraire, Plutus me va faire exercer Une sagesse utile ; et je vais commencer Par donner aux vertus leur juste récompense ; Et je n'en avais pas avec toi la puissance.CARION
Mon maître a bien raison ; car, dans tous mes travaux, Il ne m'a jamais pu payer ce que je vaux.CRÉMILE
Je promets désormais...LA PAUVRETÉ
Ah ! Malgré tes promesses, Je te veux bientôt voir, ébloui des richesses, Comme tous tes pareils, devenir orgueilleux, Arrogant, inhumain.CRÉMILE
M'en préservent les Dieux !CARION
Madame Pauvreté, vous n'êtes qu'une bête ; Et vos discours ne font que nous rompre la tête : Retirez-vous d'ici, vous n'êtes bonne à rien, Qu'à faire bien du mal.LA PAUVRETÉ
Je ne fais que du bien. C'est moi qui vous nourrit, c'est moi qui vous habille. Je suis mère des Arts, l'industrie est ma fille ; C'est elle qui bâtit ces superbes Palais ; Sans moi les potentats se verraient sans sujets : Car enfin si chacun vivait dans l'opulence, Si tout le monde avait du bien en abondance, Qui voudrait obéir ? Qui voudrait travailler ?CARION
Oh ! Pour le coup, finis, c'est assez babiller ; Laisse-nous promptement aller à notre affaire, Et va-t-en, si tu veux, prôner ailleurs misère.Babiller : Parler beaucoup, facilement, et surtout pour le seul plaisir de parler. [Littré]
LA PAUVRETÉ
Vous me rappellerez peut-être quelque jour.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Mirtil, Troupe de laboureurs.
SCÈNE II.
MIRTIL, seul
Mais nos gens tardent bien ; que veut dire ceci ? Cette lenteur commence à me mettre en souci. Je ne vois Carion, ni Plutus, ni mon père ; Au Temple ils ont passé toute la nuit entière, Et nous voici bientôt à la moitié du jour. Ils devraient, dès longtemps, être ici de retour. Mais voici Carion.SCÈNE III. Mirtil, Carion.
MIRTIL
Hé bien, votre prière...CARION
Depuis hier au soir.CARION
C'est qu'à notre sortie on mettait trop d'obstacle ; D'ailleurs nous voulions voir la suite du miracle. Sitôt qu'il a vu clair, pour coups d'essais premiers, Il a fait rendre gorge à quatre sous-fermiers, Pour enrichir un peintre, et deux savants poètes, Un cadet de Paphos, et deux sages grisettes, Dont l'honneur pourchassé ne tenait presque à rien ; Un quart d'heure plus tard, c'en était fait.Grisette : Jeune fille de petite condition, coquette et galante, ainsi nommée parce qu'autrefois les filles de petite condition portaient de la grisette. [Littré]
MIRTIL
Fort bien.CARION
Vraiment il promet bien de faire d'autres choses, Et dans peu l'on verra bien des métamorphoses : S'il tient ce qu'il promet, bientôt les officiers Prêteront de l'argent peut-être aux usuriers.MIRTIL
S'il enrichit les gens qui sont de la dépense, C'est le moyen de voir revenir l'abondance, Et tous les Arts fleurir. Mais conte-moi comment On a guéri ce Dieu de son aveuglement.CARION
Au Temple, votre père, entouré de guirlandes, À peine a sur l'Autel présenté ses offrandes, Qu'un horrible serpent, d'une énorme grosseur, Est venu nous remplir d'une sainte terreur : Il approche, rampant d'un air grave et suprême. Qui découvre qu'il est Esculape lui-même : Il embrasse Plutus, et d'un doux sifflement Lui fait, en Dieu civil, son petit compliment ; Puis lui léchant les yeux de sa langue divine, Les décille, les ouvre, enfin les illumine, Et les rend dans l'instant brillants... comme les miens. Le Temple retentit des voix des citoyens. À ce nouveau miracle un chacun s'intéresse ; Nous entendons des cris de joie et de tristesse ; Les voeux et les soupirs se trouvent partagés ; Les bons sont réjouis, les méchants affligés. De divers mouvements se sentant l'âme atteinte, Le pauvre a de l'espoir, le riche de la crainte. Mais nos flatteurs alors surpris, déconcertés, Dans cet événement se trouvent déroutés ; Ils sont embarrassés où porter la louange, Et leur fausse amitié craint de prendre le change : Ils restent attentifs au milieu des clameurs, Ne sachant où Plutus répandra ses faveurs. Tout se déclare enfin ; ce Dieu les détermine, Des quatre sous-fermiers prononçant la ruine. Les lâches, les ingrats, ne se souvenant plus Des biens qu'ils en ont dit, et qu'ils en ont reçus, Insultent à leur sort ; et, courant aux poètes, Vont encenser leurs noms de riches épithètes ; Du cadet de Paphos ils vantent la valeur, Du peintre le grand art, des grisettes l'honneur. Que vous dirai-je enfin ? Ils font tout le contraire De ce qu'une heure avant on leur avait vu faire.SCÈNE IV. Crémile, Mirtil, Carion.
CRÉMILE
Ah ! Que je suis lassé de la foule importune De ces amis nouveaux qu'enfante la fortune ! J'ai cru devenir sourd de tous leurs compliments : Ils m'ont estropié de leurs embrassements. Ceux qui me méprisaient au temps de ma misère, Viennent m'offrir leur bien, quand je n'en ai que faire. On me trouve à présent ce que je n'avais pas ; Les auteurs, du bon goût ; les belles, des appas : Mais de tous ces flatteurs le soin est inutile, Je sais qu'avec mon or je suis toujours Crémile.MIRTIL
Mais où Plutus est-il ?CRÉMILE
Sortant de ma maison, Où ses mains ont versé des trésors à foison, Dans Athènes il est allé faire sa ronde, Et veut qu'ici pour lui j'écoute tout le monde. Plaintes, remerciements vont s'adresser à moi.CRÉMILE
Il faut que vous m'aidiez tous deux dans ces affaires, Et que vous me donniez les avis nécessaires...SCÈNE V. Crémile, Mirtil, Périnice, Carion.
MIRTIL, bas
Fuyons.CARION, bas
Elle vous voit.MIRTIL, bas
Ô rencontre fâcheuse !PÉRINICE
Je vous trouve à la fin, mon cher ; depuis deux jours Je vous attends en vain avecque les amours ; Votre absence m'a fait passer deux nuits entières, Sans pouvoir un moment abaisser les paupières. Ne me trouvez-vous pas changée ?CARION
Horriblement. Vos cheveux sont blanchis et furieusement Ces deux nuits sur vos traits ont bien fait du ravage. Je crois que vous étiez belle en votre jeune âge.CARION
Ils en ont eu le temps.PÉRINICE
Vous ne me dites rien, Mirtil ?PÉRINICE
Le pauvre enfant ! Je pense qu'il soupire ? Mais ce soupir au moins part-il du fond du coeur ?CARION
Oui, je vous en réponds ; et c'est avec douleur Qu'il se voit obligé, par une antipathie, À renoncer à vous, et pour toute sa vie.PÉRINICE
Il dit la vérité ! Le traître ! Le parjure, Approuver de sang froid une pareille injure ! L'aurais-je pu prévoir ? après m'avoir cent fois Juré qu'il m'aimerait autant que je vivrais.CARION
C'est qu'il ne croyait pas, vous voyant suranné, Que vous pourriez aller jusqu'au bout de l'année... Sur votre âge il avait hasardé ses serments ; Pourquoi vous aviser de vivre si longtemps ? Que n'êtes-vous parti à la chute des feuilles ?PÉRINICE
Amant ingrat, c'est donc ainsi que tu m'accueilles Après avoir placé mon espoir sur ton coeur, Te l'avoir acheté de la plus vive ardeur, T'avoir comblé de biens par-delà ton attente ?CARION
Ses assiduités en ont payé la rente. Il veut vous rendre tout. Cherchez quelqu'autre amant : Mais vous n'en trouverez que difficilement ; Ils ne se donneront qu'à haut prix.CRÉMILE
Vous, ma fille ? Hé ! Fi donc malgré mes cheveux gris, Je crois qu'on me prendrait encor pour votre fils. En mariant Mirtil, le bonheur que j'espère, Est de voir ses enfants m'appeler leur grand-père ; Et votre âge ne peut me procurer ce bien. Cessez de m'en parler, car il n'en sera rien.CARION
Attestez Proserpine, Aussi bien vous irez la voir dans peu de jours ; Et ne nous parlez plus de vos folles amours. Songez à vous guérir d'une erreur ridicule.Proserpine : Terme du polythéisme. Fille de Cérès, femme de Pluton et reine des enfers. [Littré]
CRÉMILE
Mais surtout vos présents comme j'ai du scrupule, Je veux qu'à s'acquitter mon fils soit diligent, Et même qu'il vous rende au double votre argent.CARION
En moi, vous auriez pu prendre un autre lui-même. J'étais à vendre hier : mais, ma foi, dans ce jour, Je veux, me voyant riche, acheter à mon tour, Et choisir, qui plus est.CARION
Et ne savez-vous pas que Plutus est à nous, Et même qu'il voit clair ? D'où, diable, venez-vous ?CARION
Sans doute.PÉRINICE
Et c'est donc pour cela qu'on me fait banqueroute ? Mais je conserve encor un écrit de ta main, Et je te ferai bien reconnaître ton seing. Je vais faire assembler nos juges équitables, Le beau sexe toujours les trouva favorables ; Mais si Plutus, plus fort, fait renverser leurs Lois, Je m'en vais l'aveugler une seconde fois.Seing : Anciennement, la marque, le signe qu'une personne met à un écrit pour garantir qu'il vient d'elle. [Littré]
SCÈNE VI. Crémile, Mirtil, Carion.
SCÈNE VII. Crémile, Mirtil, Carion
SCÈNE VIII. Crémile, Paronome, Carion
PARONOME
Comment, morbleu ! Plutus se moque-t-il des gens ? Me ravir tout, d'un coup quinze cent mille francs !CARION
Je le connais aussi, c'est le fier Paronome, Jadis mon camarade, un esclave affranchi, Aux dépens du public en deux ans enrichi ; Le voilà bien puni, lui qui dans l'opulence, Éclaboussait le peuple avec tant d'arrogance.CRÉMILE, bas
Dis-moi, n'était-il pas le rival de mon fils ?CARION, bas
Oui, c'est lui qui voulait nous enlever Crisis ; Qui croyait la tenter par de vaines promesses, Exposant à ses yeux l'éclat de ses richesses.PARONOME
Dans l'état où je suis je ne me connais plus,À Carion.
Hé ! L'ami, sais-tu point où loge ce Plutus ?CRÉMILE
Vous êtes un pied-plat, Que Plutus a remis dans son premier état.Pied-plat : Fig. et par mépris, pied plat, et quelquefois plat pied, homme qui ne mérite aucune considération : locution qui vient non du vice de conformation indiqué ci-dessus, mais d'une différence de chaussure entre les gens du peuple et les gentilshommes, ceux-ci portant des souliers avec des talons rouges très relevés, tandis que les ouvriers et les bourgeois portaient des souliers plats. [L]
PARONOME
Quoi ! Traiter de la sorte un homme qui s'applique À maintenir les lois de votre République !CRÉMILE
Parbleu ! La République a bien besoin de toi Pour maintenir ses lois ! Quel était ton emploi ?PARONOME
J'accusais les méchants.CRÉMILE
Et t'oubliais toi-même.PARONOME
J'ai ruiné Cléon, Agathos, Blepsidème ; Leurs trésors mal acquis n'ont été découverts Que par moi, leur ami.CRÉMILE
Pour en avoir le tiers. Où a connu ton coeur en les faisant connaître. Si la trahison plaît, on déteste le traître. Aussi dans ton malheur aucun ne te plaindra, Et de ton désespoir tout le monde rira.CRÉMILE
Invente, si tu peux, quelque tour de souplesse ; Cherche, pour t'enrichir, quelque nouvel emploi : Mais Plutus voit trop clair pour retourner à toi.CARION
C'est maintenant chez nous qu'il vient de se répandre ; Nous n'avons désormais qu'à nous baisser et prendre.PARONOME
Comment ! Plutus aurait enrichi Carion ? Qu'il m'est doux de trouver dans mon affliction Un ami si loyal, si généreux !CARION
Le traître !PARONOME
Loin de me consoler, Mon ami Carion me fait ici bravade, Lui, qui fut autrefois, mon plus cher camarade !CARION
Je le fus, il est vrai ; mais m'as-tu reconnu, Lorsque dans l'opulence on te vit parvenu ? Tu m'as traité de fou, tu m'as fermé ta porte.CARION
Que m'importe, Si dans l'occasion tu ne l'as pas fait voir ? À présent que Plutus a comblé mon espoir, Suivant les mouvements d'une âme intéressée, Tu me viens rappeler notre amitié passée. Attends à devenir aussi riche que moi, Ou bien que je devienne aussi pauvre que toi. Quoique l'on puisse dire, et quoique l'on affecte, Trop d'inégalité rend l'amitié suspecte. Il faut, pour être amis, se voir égaux en bien, Être riche tous deux ou tous deux n'avoir rien.PARONOME
Et comment se prouver une amitié sincère, Si du secours de l'un l'autre n'a point affaire ; Ou si tous deux réduits à la nécessité, L'ami, de son ami, ne peut être assisté ?CARION
Il faut attendre alors un coup de la fortune, Et dans l'occasion se la rendre commune. Au temps qu'elle a sur toi répandu ses faveurs, Si tu m'en avais fait partager les douceurs, À présent quelle tourne et qu'elle t'abandonne, Je te prodiguerais les biens qu'elle me donne : Mais ils sont réservés pour des coeurs moins ingrats, Qui du moins me plaignaient, ne me soulageant pas. Ainsi que des bienfaits, des mépris on s'acquitte ; À m'en bien acquitter ta personne m'excite, J'en ai reçu de toi, ton coeur m'en accabla ; C'est une dette aisée à payer ; reçois-là.PARONOME
Quoi ! M'entendre traiter ainsi par un esclave, Et voir qu'avec mépris à son tour il me brave ! Bien plus, perdre à jamais l'objet de mon amour, Que ma richesse allait m'acquérir en ce jour !CARION
Crisis ne craindra plus ta poursuite importune, Quand Mirtil a pour lui l'Amour et la Fortune.PARONOME
Ah ! Je suis enragé. Mais j'ai bien moins d'ennui De mon propre malheur, que du bonheur d'autrui. Allons chercher Plutus, s'il ne veut pas m'entendre, Réduit au désespoir je n'ai plus qu'à me pendre.CARION
Ce sera le plus court.SCÈNE IX. Crémille, Carion.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Crémile, Carion.
SCÈNE II. Crémile, Zénophon, Carion.
ZÉNOPHON
Enseignez-moi Plutus, que je lui rende grâce : Par lui mon triste sort vient de changer de face, Il me vient d'enrichir.CRÉMILE
N'est-ce pas Zénophon, Dans toutes nos cités connu pour un fripon ? Oui, c'est lui. Quoi ! Plutus t'a mis dans l'opulence, Et loin de te punir, ce Dieu te récompense !Fripon : Celui, celle qui vole adroitement, par des ruses plutôt encore que par des actes manuels. [Littré]
CARION
N'es-tu pas un fripon ?ZÉNOPHON
Je le fus en effet : Mais Plutus a connu qu'à ma seule misère, On devait imputer tout ce qu'on m'a vu faire.ZÉNOPHON
Ah ! Si vous m'écoutez, Vous même vous pourrez approuver ses bontés. Je suis arrivé nu sur cette masse immense, Que cent peuples divers tenaient en leur puissance. L'âge, où ne connaissant ni les biens ni les maux, L'homme est fort au-dessous des moindres animaux, Je ne le compte point ; et je passe à cet âge Où la raison des sens sait maîtriser l'usage. Lorsque je l'eus atteint, je sentis mon malheur : Je vis que chaque terre avait son possesseur ; Que tous mes devanciers, ayant fait leur partage, À leurs seuls descendants laissaient leur héritage. Je quittai mon pays, en accusant les Dieux De n'avoir pas rendu tout égal dans ces lieux. Je fus longtemps errant sur la terre et sur l'onde, Et trouvai même chose aux quatre coins du monde. Tout était occupé dans ce vaste Univers. Les montagnes, les bois, les plus affreux déserts, Pour être inhabités, ne manquaient point de maître : C'est en vain qu'à mon tour j'aurais prétendu l'être : Je rencontrai partout de rigoureuses lois, Qui des pères au fils perpétuaient les droits, Que faire ? Il fallait vivre, ou mourir de misère. Mourir, est un parti que l'on ne choisit guère : Je choisis donc celui d'aller contre ces lois, Que des gens au-dessus dictèrent autrefois ; Et, pour y parvenir, j'usai de l'industrie. Que les gens scrupuleux appellent fourberie, Je sus duper les sots, et leur ravir les biens. Que leurs aïeux, peut-être, avaient ravis aux miens.CARION
Et pourtant bien suivie. Mais souvent on se trompe aux arguments qu'on fait ; Et la conclusion mène droit au gibet.CRÉMILE
Il fallait travailler, exercer tes talents. Il est tant d'arts divers, de métiers différents.ZÉNOPHON
Exercer mes talents ? Est-ce donc sans finance Que votre République en donne la licence ? Ma foi, l'on a beau dire, on ne fait rien de rien, Qu'à ce subtil métier que je faisais si bien : On l'exerce sans frais, soi-même on s'autorise.CARION
Oui, l'on n'a pas besoin d'acheter de maîtrise. Il en coûte pourtant des craintes, des remords, Et l'esprit fait courir de grands risques au corps : Cette profession sans cesse poursuivie...CARION
Il le laissait à part, Étant, pour en avoir, aussi venu trop tard : Déjà ses devanciers en avaient fait partage ; Il n'a pas envié beaucoup cet héritage.CRÉMILE
Mais ces biens, dont Plutus vient de vous enrichir, Si quelqu'un à présent venait vous les ravir, Comment le pourriez-vous supporter ?CRÉMILE
Et pourquoi donc, méchant, Faire aux autres un mal que tu conçois si grand ? Car dans les mouvements où l'amour propre entraîne, Le plaisir d'acquérir n'égale pas la peine Que l'on a quand on perd.ZÉNOPHON
D'accord. Mais confessons Qu'il faut avoir du bien pour goûter vos raisons. Maintenant que je suis possesseur d'une somme, Avec laquelle il est aisé d'être honnête homme, Je vais l'être, et montrer que la nécessité À tout ce que j'ai fait m'a jusqu'ici porté. Bien plus, je vais aider de toute ma puissance Ceux que je connaîtrai dans l'extrême indigence ; Sachant que le besoin ne connaît point de loi, Je veux les empêcher de faire comme moi ; Et d'une indigne vie effaçant la mémoire, Je prétends que Plutus en ait toute la gloire : En m'arrachant au vice, il en a beaucoup plus Que s'il récompensait les plus rares vertus.SCÈNE III. Crémile, Carion.
SCÈNE IV. Crémile, Carion, Birrenes.
CRÉMILE
Je l'ai vu jusqu'ici, content d'un petit gain, S'embarrasser fort peu des soins du lendemain. Mais qu'a-t-il aujourd'hui ? Je pense qu'il soupire.BIRRENES
Hélas ! Mes chers amis, il n'est plus temps de rire : Me voilà riche enfin, adieu tous mes plaisirs.CRÉMILE
Quoi ! L'or qui des mortels fait les plus chers désirs, N'a pas rempli les tiens ? Qu'est-ce qui t'inquiète ?BIRRENES
Depuis que j'ai du bien, à toute heure je crains.S Mon trésor a déjà changé dix fois de place ; Je l'avais cette nuit caché dans ma paillasse, Les chardons sont plus doux que ce duvet maudit ; Je n'ai jamais couché dans un si mauvais lit. Au moindre bruit, j'ai cru qu'on enfonçait ma porte ; Que, pour m'assassiner, on entrait à main forte. Ah ! Que Plutus m'a fait un présent dangereux ! Lorsque je n'avais rien, j'étais bien plus heureux. Sans prendre d'intérêts à votre République, Tous les matins, tranquille, assis dans ma boutique, Le tire-pied en main, aussi gai qu'un pinson, Je sifflais ma linotte, ou chantais ma chanson. À mon petit travail bornant ma destinée, Je m'enivrais le soir du gain de ma journée ; Et me couchant sans peur, me levais sans chagrin. Mais, depuis que Plutus a changé mon destin, Des soucis inconnus me dévorent sans cesse ; Ses faveurs ont changé mes plaisirs en tristesse. Les trésors m'ont ravi celui de la santé : Je n'ai mangé ni bu, ni dormi, ni chanté. Depuis hier je rêve, et tout me désespère : Mon argent m'importune, et je ne sais qu'en faire. Je voudrais dépenser, garder, prêter, donner ; Et je tremble toujours à me déterminer. Mille projets divers me roulent dans la tête, Et je vois à la fin que je suis une bête. Le garder, c'est m'en rendre esclave malheureux : Le dépenser, me mettre en butte aux envieux : Le prêter, c'est me faire un ennemi sans doute : Le donner, un ingrat. Ma foi je n'y vois goutte. Il vaut mieux que Plutus le reprenne à l'instant, Dans mon premier état je vivrai plus content.CRÉMILE
As-tu perdu l'esprit de tenir ce langage ? C'est que du bien encor tu ne sais pas l'usage : Pour connaître son prix, commence à t'en servir. Guéris-toi de la peur de te le voir ravir : Songe à le dépenser, sans t'en rendre l'esclave.CARION
Achète des habits.CARION
Fais habiller ta femme.CARION
Cessant de déplorer son état malheureux, Vous vivriez ensemble en union parfaite. Tu sais, quand une femme a ce qu'elle souhaite, Qu'elle est toujours docile, et ne gronde jamais.CARION
Elle ne ferait plus du moins le diable à quatre.Diable à quatre : faire beaucoup de bruit, causer beaucoup de désordre (locution qui provient d'une représentation scénique du moyen âge qu'on appelait la grande diablerie à quatre personnages ; celle où il n'y en avait que deux se disait la petite diablerie) [Littré]
BIRRENES
Oui, mais je n'aurai plus le plaisir de la battre, Non plus qu'elle celui de toujours quereller : Nous nous ennuierions trop, à vous en bien parler.CRÉMILE
Ah ! Que nous dis-tu là ? Je ne te croyais pas capable de cela. Maintenant que Plutus t'a donné des richesses, Il faut changer tes coups en de tendres caresses.BIRRENES
Je garderai ses dons, puisque vous le voulez ; Mais changer ma manière, en vain vous m'en parlez. Ton conseil, Carion, est le meilleur à croire. Acheter bien du vin, et tout mon saoul en boire. Allons vaille que vaille, enivrons-nous toujours ; Contre tous mes chagrins c'est un puissant secours, Pour accorder Plutus à ma façon de vivre, Bacchus m'inspirera quel conseil je dois suivre.SCÈNE V. Crémile, Carion.
SCÈNE VI. Crémile, Carion, Cistènes.
CRÉMILE
Voici quelqu'un encor. Quoi ! C'est vous, cher Cistènes, Qu'on a vu jusqu'ici le plus pauvre d'Athènes ? Plutus a-t-il sur vous répandu ses bienfaits ? Il n'aura pas eu peine à combler vos souhaits, Puisque, s'il m'en souvient, vous n'aviez d'autre envie, Que d'avoir seulement les besoins de la vie. Dans un petit réduit vivre commodément, C'est à quoi vous borniez votre contentement. Mais je ne vous vois pas une âme assez contente, Pour croire que Plutus ait rempli votre attente.CRÉMILE
Hé bien, voilà de quoi marier vos enfants, Acheter ou bâtir une maison commode, Vous donner des habits, des meubles à la mode, Et vivre heureusement le reste de vos jours.CISTÈNES
Hélas !CRÉMILE
Comment, hélas ! Vous vous plaindrez toujours ! De votre affliction, que faut-il que je croie ?CISTÈNES
Comment puis-je goûter une parfaite joie, Si, lorsque je reçois ce présent de Plutus, Il donne à mon voisin, un million et plus.CRÉMILE
Ô Ciel ! Quelle faiblesse ! Quoi ! C'est de là que vient votre sombre tristesse ? Ah ! Craignez que Plutus en vous voyant ingrat, Bientôt ne vous remettre en votre triste état. Au lieu de lui marquer votre reconnaissance, De vous avoir tiré d'une affreuse indigence...CISTÈNES
Je ne suis point ingrat de ses soins obligeants : Mais enfin sa faveur s'étend sur trop de gens ; Et ma reconnaissance en ce cas dégagée, Ainsi que ses bienfaits doit être partagée. Il l'aurait toute entière, ainsi que tous mes voeux, S'il me retirait seul d'un état malheureux. Mais, quand à Philémon, je vois par préférence Qui donne un million, quelle reconnaissance Lui dois-je témoigner d'avoir cent mille francs ? Philémon, comme moi, n'a pas nombre d'enfants ; C'était allez pour lui d'avoir le nécessaire ; D'une si grande femme il n'avait point affaire ; Qu'en fera-t-il ? À quoi va-t-il la dépenser ?CRÉMILE
Et de quoi votre esprit va-t-il s'embarrasser ? Peut-être mieux que vous il en va faire usage.CRÉMILE
Et le méritez-vous, Quand du bonheur d'autrui vous vous montrez jaloux ? Songez que vous étiez dans l'extrême misère, Que mille y sont encore, et qui, sans vous déplaire, Valent autant que vous. Si vous vous obstinez À lever vos regards sur les plus fortunés, Si vous vous attachez à leur porter envie, Toujours dans les souhaits vous passerez la vie ; Vous vous plaindrez toujours, Cistènes, croyez-moi, Il faut, pour vivre heureux, voir au-dessous de soi.SCÈNE VII. Plutus, en habit brillant, Crémile, Carion, Cistènes.
CRÉMILE
Mais j'aperçois Plutus.PLUTUS, clairvoyant, à Cistènes
Je viens de t'écouter, Et veux sur tes désirs enfin te contenter. Va, cesse d'envier le bonheur de personne ; Tu veux un million, hé bien ! Je te le donne.CISTÈNES
Ah ! Que sur vos Autels je vais brûler d'encens, Grand Dieu ! Rien n'est égal au plaisir que je sens.CARION
Les Dieux veulent souvent que l'on les importune, Il n'est que les honteux qui perdent leur fortune.SCÈNE VIII. Plutus, Crémile, Carion.
CARION
Il n'est pas seul : on voit bien des gens aujourd'hui, Au milieu des trésors, se plaindre comme lui ; Ils n'ont jamais assez : par d'indignes faiblesses Sans cesse tourmentés de la soif des richesses, Si j'avais, disent-ils, saisi l'heureux instant, Au lieu d'un million, j'aurais deux fois autant ; Sans cesse regrettant cet instant favorable, Ils sont plus affligés que le plus misérable ; Et contre la fortune on les voit s'indigner, Comptant avoir perdu ce qu'ils n'ont pu gagner.PLUTUS
Ils ne comptent pour rien d'avoir la préférence Sur tant d'autres qu'on voit implorer ma puissance ; Car je suis assiégé de mille et mille gens. J'ai depuis ce matin respiré tant d'encens, Qu'entre nous, foi de Dieu, j'en ai mal à la tête. Je ne me suis trouvé jamais à telle fête. Depuis que je vois clair, que mes yeux sont lassés De lire les placets qui me sont adressés ! Ce ne sont que sonnets : ce ne sont qu'épigrammes, Acrostiches, rondeaux, madrigaux, anagrammes. L'un va faire sa cour à tous mes favoris, L'autre cherche l'appui d'un Dieu de mes amis : Celui-ci, me croyant sensible à la tendresse, Employé auprès de moi sa femme ou sa maîtresse ; Cet autre, dont l'orgueil n'avait jamais fléchi, Va jusqu'à la bassesse, afin d'être enrichi. Comment répondre à tout ? Ma foi, j'ose vous dire Que, tout Dieu que je suis, je n'y saurais suffire.CARION
Il faudrait être Diable.SCÈNE IX. Plutus, Crémile, Carion, Filine.
SCÈNE X. Crémile, Carion, Filine.
FILINE
Plutus est-il ici ?CARION
Il y viendra bientôt ; mais toujours nous voici, C'est à peu près de même, et vous pouvez nous dire...FILINE
Je ne puis vous parler et m'empêcher de rire. Vous saurez... Non, jamais rien ne fut plus plaisant. Le bien que mon père a, n'étant pas suffisant Pour pouvoir à la fois marier ses deux filles, Il voulait comme on fait dans bien d'autres familles Donner tout à l'aînée, afin de la pourvoir : Je voyais mille amants, du matin jusqu'au soir, S'empresser à lui plaire, à lui compter fleurette. Comment ! Tout pour l'aînée, et rien pour la cadette ! (Disais-je en soupirant.) Plutus, secourez-moi, Et pour me marier envoyez-moi de quoi. C'était tous les matins ma prière ordinaire : Enfin j'ai tant prié qu'il a fait mon affaire.FILINE
Et quatre, s'il le faut. Que Plutus à propos me tire d'esclavage ! C'en était fait s'il eut différé davantage. Au Temple de Pallas on allait me cloîtrer ; Malgré ma répugnance il y fallait entrer. Au Temple de Pallas ! Jugez quelle disgrâce ? Si c'eût été celui de Vénus, encor passe.CRÉMILE
La chose est difficile. Vous n'êtes pas encor dans un âge nubile.Âge nubile : Qui est devenu apte au mariage, en parlant des filles. [Littré]
FILINE
Et c'est pourquoi je viens m'adresser à Plutus, Pour obtenir de lui quatre ou cinq ans de plus.CARION
Il rajeunit les vieux, et embellit les laids ; Il donne de l'esprit à qui n'en eut jamais ; Aux plus disgraciés il donne l'art de plaire : Mais ce que vous voulez, c'est au temps à le faire ; Vous parler autrement, ce serait vous tromper.FILINE
Que je suis malheureuse ! Attendre encor cinq ans ! Mais je puis d'ici-là m'assurer des amants ; Car ils sont tant courus dans le temps où nous sommes, Que je crains qu'il ne vienne une disette d'hommes.CARION
Par certains airs penchés, un regard doux et tendre, Une mine enjouée, un sourire amoureux, Quelques petits soupirs à demi langoureux, Qui fassent présumer que, quand vous aurez l'âge, Vous en vaudrez une autre, et même davantage.FILINE
S'il ne faut que cela pour enchaîner les coeurs, J'y suis Grecque, et j'en sais plus que tous les docteurs.FILINE
Mon miroir s'il parlait vous en dirait de belles ; Car je n'ai jusqu'ici minaudé qu'avec lui, Le tout pour badiner. Mais sachant aujourd'hui Qu'on peut mettre à profit un pareil badinage, Ah ! Je vous promets bien d'en faire un bon usage. Paraissez, soupirants, jeunes, vieux, beaux et laids. Paraissez ; Je vous tiens déjà dans mes filets. Et vous, qui d'amoureux trainez troupe nombreuse, Grandes filles, venez me traiter de morveuse ; Mes yeux vous seront voir, lançant leurs premiers coups, Que j'irai dans la suite encor plus loin que vous.Morveux, Morveuse : Familièrement et par mépris. Enfant, garçon ou fille, ou même jeune homme. [L]
CARION
On le juge aisément.FILINE
Allez, avec le temps, ils en seront bien d'autres. Je vais pour commencer, à ma soeur dans ce jour, Enlever touts les coeurs qui grossissaient sa cour ; Et, par-là, faire voir à toutes les aînées, Que l'amour n'attend pas le nombre des années.CRÉMILE
Fort bien ;SCÈNE XI. Plutus, Crémile, Mirtil, Crisis, Carion.
CRISIS
Nous venons rendre grâce au grand Dieu des richesses, D'avoir sur deux amants répandu ses largesses.PLUTUS
Jamais l'Amour et moi, quoique l'on ait pu faire, Ne nous sommes unis d'une amitié sincère, Jusqu'ici son pouvoir a su braver le mien, Et j'ai souvent aussi diminué le sien ; Mais nous nous accordons aujourd'hui pour vous plaire : Amants, ne craignez plus d'avoir le fort contraire ; Vous pouvez dans l'hymen le braver en ce jour, Quand vous avez pour vous et Plutus et l'Amour. Périnice à présent, de mes bienfaits comblée, D'avoir perdu Mirtil se trouve consolée ; Et Paronome, à qui j'ai rendu tout son bien, Sur le coeur de Crisis aussi ne prétend rien. Que l'on ne parle ici que de réjouissance, Heureux Athéniens, vivez dans l'abondance. Mes plus ardents souhaits, les plus doux de mes voeux, Sont de voir aujourd'hui tous les mortels heureux.979 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0