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Comédie en prose

L'Usurier Gentilhomme

Marc-Antoine Legrand· créée en 1713· 89 vers· 14 personnages

Représentée, pour la première fois le le 11 septembre 1713 Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • FONTAUBIN, Gentilhomme, Père d'Henriette
  • HENRIETTE, fille de Fontaubin
  • LICASTE, amant d'Henriette
  • MONSIEUR MANANVILLE, usurier
  • MADAME MANANVILLE, sa femme
  • LE BARON de la GRUAUDIÈRE, leur fils
  • COLAS, frère de Monsieur Mananville
  • FRONTIN, valet de Licaste
  • LISETTE, suivante d'Henriette
  • RAGOTIN, domestique de Monsieur de Mananville
  • LA VERDURE, domestique de Monsieur de Mananville
  • JASMIN, domestique de Monsieur de Mananville
  • DOMMESTIQUES de MONSIEUR MANANVILLE
  • MUSICIENS et DANSEURS
MADAME,

À MADAME LA MARQUISE DE CRÉQUI.

Lorsque l'on verra votre Nom à la tête de cette Comédie, on jugera aisément que j'ai voulu par un contraste faire sortir davantage les caractères que j'y joue. En effet, MADAME, la gloire de votre Sang, les agréments de votre personne, les charmes de votre esprit, et cette magnificence qui accompagne toutes vos actions, sont comme autant de flambeaux, qui, portés devant quelques-unes de nos nouvelles Dames 3 en éclairent le ridicule, et font voir avec plus d'éclat combien vainement on s'efforce d'imiter les manières de la véritable Noblesse, lorsque l'on n'est soutenu que du mérite de la fortune.

Mais, MADAME, cette raison n'était pas suffisante pour me pardonner à moi-même ma témérité ; il a fallu pour m'enhardir à vous dédier cette bagatelle, me rappeler toutes les bontés que l'illustre Maison dont vous sortez a toujours eu pour ma famille Boulonnoise, et chercher ma confiance dans les grâces que Monseigneur 1e Duc d'Aumont répand incessamment sur moi.

Je sais, MADAME, que je ne puis vous nommer une personne qui vous soit plus chère ; et honoré de sa protection, j'ose me promettre la vôtre et me dire avec un profond respect,

MADAME, Votre très-humble et très obéissant Serviteur,

LE GRAND.

SCÈNE PREMIÈRE. Licaste, Henriette.

HENRIETTE

Non, Licaste, je ne puis plus vous parler.

LICASTE

Charmante Henriette !...

HENRIETTE

À quoi m'exposez-vous, après tout ce que je vous ai fait dire ? Vous osez paraître dans la maison de votre rival le jour qu'il m'épouse, dans le temps qu'on s'apprête à signer le contrat ! Vous me perdez, Licaste.

LICASTE

Ne craignez rien, Madame ; un de ses domestiques, que j'ai mis dans mes intérêts, m'a introduit ici, et Lisette, votre femme-de-chambre, ne vous laissera pas surprendre. Je vous dirai donc...

HENRIETTE

Je sais tout ce que vous pouvez me dire, et les reproches que vous êtes en droit de me faire. Mais je me vois réduite à obéir à mon père.

LICASTE

Mais trahir mon amour pour épouser le Baron de la Gruaudiere, le fils de Monsieur Mananville, le plus inhumain usurier de tout Paris.

HENRIETTE

Quand vous me répèterez cela cent fois, je vous dirai toujours la même chose ; je vois mon père ruiné par le jeu, et par les mauvaises affaires qu'il a faites, depuis un temps, avec les usuriers ; il ne peut dégager ses terres, et soutenir sa noblesse, que par ce mariage ; vous n'avez point de bien ; vous n'en attendez que du gain d'un procès, qui, depuis deux ans, se doit juger tous les jours, et qui, selon les apparences, n'est pas prêt de finir.

LICASTE

Il est vrai que jusqu'ici mon bien n'a pas été fort considérable ; mais, enfin, mon oncle est à bout, il ne peut plus longtemps retenir les deux cents mille francs dont la chicane l'a fait jouir jusqu'à présent ; c'est aujourd'hui que l'affaire se juge en dernier ressort, et de moment en moment j'en attends des nouvelles.

HENRIETTE

Ces nouvelles arriveront trop tard. En attendant que Madame Mananville soit visible, mon père est allez chez le Notaire, il sera de retour dans un moment.

LICASTE

Que je suis malheureux ! Faut-il que, malgré mon bon droit, la lenteur de la justice me soit aussi préjudiciable que me le serait la perte de mon procès !

HENRIETTE

Vous vous étiez chargé d'écrire à mon frère le Capitaine, voire meilleur ami, de hâter son retour pour s'opposer à ce mariage.

LICASTE

Je l'ai fait ; il arrive aujourd'hui, ou demain au plus tard : sa réponse m'en assure.

HENRIETTE

Il faut que Monsieur Mananville en ait eu avis, et qu'il craigne cette arrivée ; car il presse furieusement les choses. Hier on me fit voir son fils pour la première fois ; aujourd'hui je viens rendre ma première visite à Madame Mananville, et l'on prétend dans le moment même signer le contrat.

LICASTE

Au nom de notre amour, belle Henriette, je vous conjure de trouver quelque prétexte à pouvoir différer jusqu'à l'arrivée de votre frère le Capitaine. D'ailleurs, j'ai mis Frontin en campagne pour s'éclaircir à fond de la naissance de Monsieur Mananville, qu'on m'a assuré être des plus obscures ; il devait ce matin.... Mais le voici.

SCÈNE II. Henriette, Licaste, Frontin.

LICASTE

Hé bien, Frontin ?

FRONTIN

Je viens du logis, où l'on m'a dit que vous étiez ici.

LICASTE

Sais-tu quelque chose de nouveau ?

FRONTIN

Oui, Monsieur, et de très important même. Sur quelques avis, que je m'étais, comme vous savez, transporté à Charonne ; j'y ai fait quelque séjour, et je suis enfin parvenu à me faire instruire de l'histoire véritable et remarquable de notre usurier. Or, écoutez.

HENRIETTE

Parlez bas, et songez que nous sommes chez lui.

FRONTIN

Il est de race paysanne, fils d'un Magister de village ; il vint à Paris en l'an mil six cent quatre-vingt un âgé de vingt ans. Il se mit d'abord dans le service, sous l'étendard d'un homme d'affaires.

LICASTE

Passons.

FRONTIN

En quatre-vingt trois il revient au Village, où il épousa, par espèce d'amourette, la fille du gros Mathieu de Charonne : il en eut un fils nommé Claude ; et ce Claude est aujourd'hui votre rival.

Charonne : village hors les murs à l'est de Paris. Maintenant quartier du XIème arrondissement.

LICASTE

J'entends.

FRONTIN

Ce fils fut retiré de nourrice à l'âge de douze ans.

LICASTE

A l'âge de douze ans !

FRONTIN

Oui : il a tété fort longtemps ce garçon-là, c'est ce qui fait qu'il a l'esprit si vif ; il a été presque autant à l'école, et....

LICASTE

Laisse-là le mérite du fils, parle nous de la fortune du père.

FRONTIN

De retour a Paris, après avoir servi plusieurs usuriers, il a travaillé pour son compte, et ayant gagné plus de deux cent mille écus en trois ans, il a acheté depuis peu des terres, et a érigé de son chef celle de la Gruaudière en Baronnie, dont son fils Claude porte le nom.

HENRIETTE

Si l'on peut prouver cela à mon père, je doute que, malgré le mauvais état de ses affaires, il veuille passer outre.

FRONTIN

Oh ! Parbleu, j'ai pris mes mesures pour lui faire voir les choses au doigt et à l'oeil. À Charronne, j'ai heureusement trouvé un certain paysan, propre frère de notre usurier, à qui, depuis trois ans, il n'avait point donné de ses nouvelles. Après avoir bu maintes chopines avec lui, je l'ai averti qu'on mariait son neveu, et qu'il ferait plaisir à sa famille de venir à la noce.

Chopine : petite mesure de liqueur qui contient la moitié d'une pinte. [F]

LICASTE

Fort bien.

FRONTIN

C'est un original qui ne contribuera pas peu à faire ouvrir les yeux à Monsieur Fontaubin.

HENRIETTE

Sans doute mon père pourrait faire des réflexions là-dessus.

FRONTIN

Il en fera, et sur-tout quand il verra et entendra Madame Mananville. Quelques efforts qu'elle fasse pour contrefaire la femme de qualité, sa fortune a été trop prompte, pour qu'elle ait eu le temps de se défaire de ses manières et de son langage.

LICASTE

Je le crois.

FRONTIN

Outre plus. Le Maître à chanter, qui s'est chargé du divertissement qui doit servir de prélude à la signature du contrat, est des amis de Lisette et des miens ; c'est un homme aussi dépourvu de bon sens que rempli de Musique.

LICASTE

Je sais tout cela ; et tu m'as dit même qu'il t'avait prié de chercher quelque poète pour lui faire des paroles.

FRONTIN

Je les ai faites moi-même.

LICASTE

Quel conte !

FRONTIN

Non, Monsieur, c'est la vérité ; je les ai composées et Lisette les a corrigées,

LICASTE

Cela sera pitoyable.

FRONTIN

Qu'importe ? elles auront tantôt leur effet. Mais voici Lisette.

SCÈNE III. Licaste, Henriette, Lisette, Frontin.

LISETTE

Madame Mananville et le Baron de la Gruaudiere, son fils, sont visibles, et viennent de ce côté ; songez à vous.

HENRIETTE

Sortez, Licaste.

FRONTIN

Non ; Madame ; je sais dans cette maison où le cacher en attendant des nouvelles de notre procés.

LICASTE

Mais, Madame, que je sache, au moins, vos senti- mens avant de me séparer de vous, et si....

HENRIETTE

Je ferai mon possible pour gagner du temps. Mais si ceux que vous attendez tardent trop...

FRONTIN

Le paysan, frère de Monsieur de Mananville, marche sur mes pas ; et pour votre frère le Capitaine, s'il ne vient pas ; assez tôt, je le ferai bien arriver, moi. Sans adieu, Lisette.

LISETTE

Ah ! Monsieur Frontin, je suis votre servante.

SCÈNE IV. Henriette, Lisette.

HENRIETTE

Je ne sais où j'en suis ; et, quelque résolution que j'eusse prise d'obéir à mon père, la seule vue de Licaste...,

LISETTE

Paix, voici Madame Mananville et votre futur.

SCÈNE V. Madame Mananville, Le Baron De La Craudière, Henriette, Lisette.

MADAME MANANVILLE

Laquais, holà, laquais, mes gens ; où est donc toute cette canaille ?

HENRIETTE

Comme c'est mon père qui m'a conduite ici, Madame, je m'attendais qu'il me présenterait à vous ; et je ne sais pas bien quel compliment vous faire dans cette première entrevue.

MADAME MANANVILLE

Ah ! Madame, c'est à moi à commencer : et je vous dirai, Madame, que je serons tretous ravis de vous voir dans notre alliance.

HENRIETTE, bas à Lisette

Lisette !

MADAME MANANVILLE

Vous avez du mérite par-dessus les yeux, Madame ; et il serait à souhaiter pour nous que le nôtre égalât le vôtre, pour être au niveau les uns des autres.

LE BARON

Pour moi, Madame, je ne vous dis rien aujourd'hui, car je vous vis hier ; et je n'ai pas assez de mémoire pour apprendre tous les jours un nouveau compliment, à moins que vous ne vouliez que je recommence.

HENRIETTE

Monsieur, il n'est pas nécessaire.

LISETTE

Allez, allez, Monsieur_le_Baron, sans que vous parliez, on devine à votre physionomie ce que vous êtes capable de dire.

MADAME MANANVILLE

Monsieur_le_Baron mon fils se souvient de mes instructions ; je lui répète tous les jours qu'il vaut mieux se taire que de mal parler.

LE BARON

Oh ! Si je ne dis mot, je n'en pense pas moins.

MADAME MANANVILLE

Quoiqu'il n'y ait qu'un mois qu'il hante le beau monde, on le trouve déjà fort dégourdi.

LISETTE

Tout-à-fait.

MADAME MANANVILLE

Et en vous épousant, j'espérons que vous le mettrez à sa perfection.

LISETTE

Oui, Madame le mettra à la mode.

HENRIETTE

Monsieur est tout parfait, il sort d'une bonne école.

MADAME MANANVILLE

Ah ! Madame, cela vous plaît à dire. Il est vrai que moi, et Monsieur Mananville mon mari, je sommes la politesse même : croiriez-vous que je n'avons point eu de peine du tout à nous accoutumer à être de qualité ?

LISETTE

Monsieur_le_Baron me paraît disposé à s'accoutumer à tout.

MADAME MANANVILLE

Ce ne sera pas notre faute, s'il ne parvient pas : s'il lui a donné, depuis un mois qu'il est sorti de sixième, de toutes sortes d'acabis de maîtres ; d'armes, de musique, de danse, d'écriture, de cheval, d'ostographe et d'arismétique ; et pour des Livres, je lui en avons acheté de toutes les couleurs.

LE BARON

Oh ! Mes Livres sont très beaux, car ils sont tout neufs.

LISETTE

Gardez-vous bien de les lire, de crainte de les gâter.

HENRIETTE

Ah ! Lisette, je ne croyais pas qu'il fût si sot.

LISETTE

Ce n'est pas le mariage qui doit le faire cesser de l'être.

SCÈNE VI. Madame Mananville, Le Baron, Henriette, Lisette, Ragotin.

RAGOTIN

MAdame, voilà un paysan de Charonne, qui dit qu'il est le frère de Monsieur.

MADAME MANANVILLE

Ah ! Tout est perdu. Le petit sot !

SCÈNE VII. Madame de Mananville, Le Baron, Henriette, Lisette.

MADAME MANANVILLE

Je vous demaade pardon, Madame, si je vous quittons un moment pour aller parler à un de nos farmiers.

HENRIETTE

C'est moi, Madame, qui vais vous laisser.

À Lisette.

Courons au-devant de mon père, et tâchons de le prévenir sur tout ceci.

LISETTE, faisant la révérence à Madame Mananville, et la contrefaisant

Madame, j'allons nous en aller : mais j'aurons l'honneur de revenir tout à ç't'heure.

SCÈNE VIII. Madame Mananville, Le Baron.

MADAME MANANVILLE

Quel contretemps ! Je suis dans une colère... Serait-ce en effet...

LE BARON

Oui, c'est lui ; c'est mon oncle Colas.

SCÈNE IX. Madame Mananville, Le Baron, Colas, Ragotin.

COLAS

Bonjour, Catau ; bonjour, Claude ; bonjour... Tatigué, que vous velà braves tretous, depuis trois ans que je ne vous ai vus !

MADAME MANANVILLE

Que voulez-vous, bon-homme ? Retirez-vous, laquais.

RAGOTIN

Ah ! Madame, laissez-moi-là pour voir sa menterie ; il nous a dit là-bas qu'il était votre beau-frère.

MADAME MANANVILLE

Retirez-vous, vous dis-je, petit insolent.

RAGOTIN, à part

Ah ! Je vois bien que cela est, puisque l'on me chasse.

SCÈNE X. Madame Mananville, Le Baron, Colas.

COLAS

Hé bian ! Morgué, me voilà. Regardez-moi bian, c'est moi-même. J'ai appris que vous mariez mon neveu Claude, et je suis venu pour être de la noce ; c'est bien le moins, puisque c'est moi qui l'ai élevé presqu'aussi grand qu'il est, et qui, sans reproche, l'y ai baillè si peu d'esprit que j'avais.

MADAME MANANVILLE

Que venez-vous nous conter ici, mon ami ? Je ne vous connoissons pas.

COLAS

Quoi ? Catau ne reconnaît pas son biau-frère !

MADAME MANANVILLE

Fi donc !

LE BARON

Tenez, je ne vous reconnais pas non plus, mon Oncle Colas.

COLAS

Morguè je ne si pourtant pas si changé que vous ; oh bian, bian ! Tout coup vaille, je veux être de la fête.

Tout coup vaille : Au trictrac, coup et dés, veut dire que la primauté appartiendra à celui qui amènera le dé le plus fort. Tout coup vaille, arrive ce qu'il pourra. [L]

MADAME MANANVILLE

Un paysan être d'une noce de qualité, quelle hardiesse !

LE BARON

Oui, cela est impertinent, mon Oncle Colas.

COLAS

Jarnigué, vous êtes des ingrats. Nan dit bian vrai, qu'il vaudrait mieux qu'une cité pérît, qu'un gueux s'enrichit. J'entends, je crois, la voix de mon frère ; il ne va pas mal vous laver la tête à tous deux, quand i saura comme vous m'avez reçu.

SCÈNE XI. Monsieur Mananville, Madame Mananville, Le Baron, Colas, Ragotin.

RAGOTIN

Mais, Monsieur...

MONSIEUR MANANVILLE

Mais, Monsieur le petit maroufle, apprenez que je ne me mêle plus d'affaires, depuis que je suis de qualité.

RAGOTIN

Il y a encore cette pauvre veuve qui vous rapporte l'argent que vous lui avez prêté sur ses billets.

MONSIEUR MANANVILLE

Oh ! Qu'on lui dise qu'elle a trop tardé, que j'ai employé ces billets-là, et peut-être à ma perte.

RAGOTIN

Elle a dit au portier qu'il y en avait pour six fois au tant d'argent que vous lui en aviez donné.

MONSIEUR MANANVILLE

Tant pis pour elle.

SCÈNE XII. Monsieur Mananville, Madame Mananville, Le Baron, Colas.

MADAME MANANVILLE

Mais je trouve mon Portier bien impertinent d'entendre ainsi les raisons de tout le monde. Oh ! Je vois bien qu'il faut que je prenne un Suisse.

Suisse : valet qui gardait l'entrée d'une maison, homme de maison, portier.

COLAS

Hé morgué ! prends moi, je t'en sarvirai.

MONSIEUR MANANVILLE

Ah ! Voici bien autre chose. Que demandes-tu ici, mon ami !

COLAS

Morgué, tout le monde m'appelle ici mon ami ; ces gens de qualité sont bien remplis d'amitié.

MONSIEUR MANANVILLE

Parle donc, hé, faquin : que cherches-tu dans ce logis ?

COLAS

Parguè, je viens danser à la noce de mon neveu Claude.

MONSIEUR MANANVILLE

Comment, insolent ! Si j'appelle mes gens.

MADAME MANANVILLE

Il faut les appeler, Monsieur. Holà, quelqu'un ; holà, quelqu'un.

MONSIEUR MANANVILLE

Non, Madame, évitons l'éclat. Crois-moi, va-t-en, ivrogne que tu es.

COLAS, à part

Est-ce que je me trompe ? Et prendrais-je un autre pour mon frère ? Non morgué, c'est lui-même qui ne se reconnaît pas.

MONSIEUR MANANVILLE

Maraud, si tu ne sors d'ici...

COLAS

Non, Morgué, je n'en sortirai pas. Velà ma belle soeur Catau, velà mon neveu Claude, et tu es mon frère Jacot.

MONSIEUR MANANVILLE

Quoi ! Tu oses ?...

COLAS

Oui, morgué, j'ose. Oh ! Accoute donc, Jacot, ne fais pas tant le fameux, car je pourrions bien nous gourmer, comme je faisions du temps que j'étais ton frère ainé.

Gourmer : Se battre à coups de poings. [F]

MONSIEUR MANANVILLE, à part

Il n'en démordra point, et je vois bien qu'il faut parler d'autre sorte.

Haut.

Mon frère, je veux bien vous reconnaître ; mais vous allez me perdre. Dans le temps que je m'allie à des personnes de la première qualité, voulez-vous que l'on vous voit ici en habit de paysan !

COLAS

Hé morgué ! Baille m'en un autre. On dit que tu en as tant qui te sont restes pour les intérêts, du temps que tu prêtais sur gage. Je porterai bien mon bois, ne te boute point en peine.

SCÈNE XIII. Monsieur Mananville, Madame Mananville, Le Baron, Colas, Ragotin.

RAGOTIN

Monsieur, voilà Monsieur Fontaubin ; Madame sa fille était allée au-devant de lui. Leur carrosse entre dans la cour.

SCÈNE XIV. Monsieur Mananville, Madame Mananville, Le Baron, Colas.

MONSIEUR MANANVILLE

Ah ! Mon frère, sortez, je vous en conjure.

COLAS

Non, palsangué, je n'en ferai rian.

MONSIEUR MANANVILLE

Allez donc, Monsieur_le_Baron ; allez chercher dans ma garde-robe un habit pour votre Oncle.

SCÈNE XV. Monsieur Mananville, Madame Mananville, Colas.

COLAS

Ah ! Velà qui me plaît cela ; reconnaître son frère ! Tatigué, que c'est un grand effort pour un homme de son métier !

MONSIEUR MANANVILLE

Parlez le moins que vous pourrez devant la compagnie qui va venir, et, surtout, ne lâchez point de morgué.

COLAS

Oh ! Morgué, non.

MADAME MANANVILLE

Faites comme nous, j'épluchons toutes nos paroles les unes après les autres.

MONSIEUR MANANVILLE

Hè ! Madame, vous me faites trembler autant que lui.

SCÈNE XVI. Monsieur Mananville, Madame Mananville, Le Baron, Colas.

LE BARON

Tenez, mon Oncle Colas, velà le harnois de mon père.

Harnois : Armure complète, la cuirasse, la casque, et tout l'équipage des armes d'un cavalier pesamment armé. [F]

COLAS

Velà bian des affutiaux. Çà boutons d'abord la parruque.

MONSIEUR MANANVILLE

Cela ne se met qu'après.

COLAS

Bon, bon ! Devant ou après, qu'importe !

MONSIEUR MANANVILLE

Dépêchez-vous, car j'entends monter quelqu'un.

COLAS, après avoir mis l'habit qu'on lui a apporté par dessus son habit de paysan

Voilà qui fait. Hé bien ! Morgué, n'ai-je pas bon air ? Ah ! Pour moi ; j'ai cela de bon, un rien m'embellit.

MONSIEUR MANANVILLE

Voici tout notre monde, songez à ce que je vous ai dit.

COLAS

Je m'en vas d'abord baiser la mariée ; c'est la coutume à Charonne.

MONSIEUR MANANVILLE

Hé fi ! Mon frère, cela ne se fait point ici. Holà, laquais, qu'on se mette tous en haie dans mon antichambre. Où sont-ils donc ces coquins ? Holà, hé !

SCÈNE XVII. Monsieur Mananville, Madame Mananville, Jasmin et autres Laquais.

JASMIN, et les autres Laquais

Nous voilà, Monsieur.

MONSIEUR MANANVILLE

Vous vous faites bien attendre, marauds que vous êtes.

COLAS, à part

Morgué, il traite ses domestiques comme des valets.

MONSIEUR MANANVILLE

Je ne prétends pas me donner la peine d'appeler deux fois, et je veux que l'on m'entende au moindre signe, entendez-vous ?

JASMIN

Oui, Monsieur.

Il se retire avec les autres dans l'antichambre.

SCÈNE XVIII. Monsieur Mananville, Madam Mananville, Le Baron, Colas.

COLAS, à part

Morgué, il n'est rien tel pour savoir se faire obéir que d'avoir sarvi les autres.

SCÈNE XIX. Fontaubin, Henriette, Monsieur Mananville, Madame Mananville, Colas, Le Baron, Lisette.

FONTAUBIN, à Henriette

Ma fille, je ne crois point tout ce que vous me dites.

À Monsieur Mananville.

Enfin nous voici tous rassemblés.

MONSIEUR MANANVILLE

C'est une joie pour moi, que je ne puis assez vous exprimer.

COLAS, à Fontaubin

Monsieur, excusez, si j'avons ...

MONSIEUR MANANVILLE, bas

Taisez-vous, mon frère.

Haut.

Monsieur, voilà un Gentilhomme que je vous présente ; c'est mon frère ; vous lui trouverez l'air un peu rude, c'est la mer qui fait cela. Mais un Capitaine de vaisseau, aussi déterminé qu'il est, ne se pique pas beaucoup de politesse.

FONTAUBIN

Il suffit que Monsieur se pique de bravoure. J'ai toujours estimé Messieurs les Marins, et Monsieur a de l'air...

LISETTE

D'un marinier qui va tirer l'oie.

FONTAUBIN

Taisez-vous, insolente.

À Colas.

Monsieur, je suis ravi...

COLAS

Ah ! Monsieur, boutez dessus. Si j'avons pris la liberté d'avoir l'honneur de venir honorer la noce de notre neveu Claude, c'est que, comme dit l'autre, plus on est de fous, plus on rit ; et si notre minagere Jeanne avait pu itou...

MONSIEUR MANANVILLE, bas à Colas

Ne voulez-vous pas finir ?

LISETTE, bas à Fontaubin

Hé bien, Monsieur ! Votre fille a-t-elle tort ?

FONTAUBIN, bas à Lisette

Non vraiment : voyons jusqu'où cela ira.

Haut.

Il faut que j'embrasse mon gendre. Monsieur, je mets entre vos mains une fille qui m'a toujours été chère.

LE BARON, riant niaisement

Hé, hé.

FONTAUBIN

Je me flatte que vos bons traitements lui feront retrouver en vous un second père.

LE BARON

Hé, hé.

FONTAUBIN

Les emplois que mon crédit va vous procurer, ne demandent pas moins qu'un homme de votre mérite pour les exercer.

LE BARON

Hé, hé.

FONTAUBIN

Et j'espère que vous soutiendrez la gloire des nobles ayeux, dont vous et moi tenons naissance.

LE BARON

Hé ! oui, je ...

LISETTE

Oui, oui, Monsieur soutiendra tout cela ; laissez-le faire.

MADAME MANANVILLE

Hé ! Là, répondez donc, Monsieur_le_Baron.

LE BARON

Hé ! Mais... Répondez-vous-même.

MADAME MANANVILLE

Peut-on rester court comme cela ? Monsieur, vous jetez des pierres dans notre jardin, qui...

MONSIEUR MANANVILLE, bas

Morbleu, Madame, qu'allez-vous faire ?

COLAS

Qui rejailliront dans le vôtre. Achevez donc, notre soeur Catau.

MONSIEUR MANANVILLE, bas à Colas

Autre bêtise ! Taisez-vous aussi.

COLAS

Hé ! Mais morgué...

MADAME MANANVILLE, bas

Encore morgué, après ce que je vous avons dit ?

MONSIEUR MANANVILLE, à part

Ah ! Je suis perdu si cela dure. Il faut absolument rompre cette conversation...

On entend des violons.

J'entends des violons qui préludent : voilà un prétexte.

FONTAUBIN

Qu'est-ce ceci ?

MONSIEUR MANANVILLE

C'est un petit divertissement qu'on vous a préparé. Excusez, si je vous quitte un moment, pour aller donner ordre à tout. Madame, Monsieur_le_Baron, vous savez que vous êtes nécessaires là-dedans ; avec la permission de la compagnie, suivez-moi.

COLAS

C'est bien dit. Moi, je reste pour faire les honneurs.

MONSIEUR MANANVILLE

Hé ! Non pas, mon frère, entrez aussi, vous m'êtes plus nécessaire que les autres.

SCÈNE XX. Fontaubin, Henriette, Lisette.

LISETTE

MOrgué, tatigué j'avions, j'étions. Hé ! Bien, Monsieur, qu'en dites-vous ?

FONTAUBIN

Qu'elle diable de noblesse est-ce cela ?

LISETTE

Elle est un peu sauvage.

FONTAUBIN

Je reconnais que je me suis trop pressé. N'ayant eu affaire jusqu'à présent qu'à Monsieur de Mananville, qui est un homme assez poli, j'ai cru que toute sa famille était de même ; la magnificence qu'il avait étalée à mes yeux me faisait croire...

LISETTE

Enfin, Monsieur, qu'allez-vous faire maintenant ?

FONTAUBIN

Je ne sais. Tous mes amis se vont moquer de moi, si j'achève ce mariage, mais d'ailleurs nous avons un dédit de vingt mille écus.

LISETTE

Il faut le rompre, Monsieur.

FONTAUBIN

Et comment s'y prendre ? Les choses sont si avancées !

LISETTE

Monsieur, j'aperçois un fourbe de profession qui nous écoute, qui a rompu plus de dédits en sa vie, qu'il n'a fait faire de mariages légitimes. Je le connais ; s'il voulait nous rendre service !

Fourbe : tromperie, déguisement de la vérité. [F] Personne qui trompe.

SCÈNE XXI. Fontaubin, Henriette, Lisette, Frontin.

FRONTIN

Très volontiers ; et personne n'est plus au fait que moi. J'ai toujours eu tant d'estime et de vénération pour Monsieur Fontaubin, sans avoir l'honneur d'être connu de lui... Et sans beaucoup même le connaître ; qu'ayant appris dans le monde qu'il allait faire une sottise, et déshonorer sa maison par une indigne alliance, je me suis transporté sur les lieux ; et me voilà prêt, non seulement à rompre ce dédit, mais encore à le faire payer à Monsieur Mananville.

FONTAUBIN

Oh non ! Je n'exige point cela. Il suffit que ...

FRONTIN

Ne vous mettez pas en peine, et laissez-moi faire. J'ai dans cette maison, un homme tout à moi, qui viendra vous avertir lorsque... J'entends Monsieur Manville, je me retire.

SCÈNE XXII. Fontaubin, Henriette, Lisette.

FONTAUBIN

Cela est assez plaisant ; cet homme qui m'est inconnu et qui vient s'offrir à me rendre le plus important service qui puisse m'être rendu dans la situation où je suis ! ...

LISETTE

Il y a comme cela quantité de gens dans le monde, qui font tout leur plaisir de se mêler des affaires des autres.

SCÈNE XXIII. Fontaubin, Henriette, Monsieur Mananville, Colas, Madame Mananville, Le Baron, Lisette, Musiciens et Danseurs en Paysans et Paysannes.

MONSIEUR MANANVILLE, bas à sa famille

Oui, mon frère, oui, ma femme, oui, mon fils, je vous défends de dire un seul mot, que le contrat ne soit signé.

Haut.

Ma présence n'était pas inutile, puis tin se même temps le Contrat, le divertissement et le festin se trouvent prêts ; et voilà ce que fait l'oeil du Maître. Pour nous débarrasser, signons d'abord le contrat.

LISETTE

Oh ! Entendez auparavant le divertissement.

MONSIEUR MANANVILLE

Mais il faudrait ...

HENRIETTE

Elle a raison, cela nous mettra de bonne humeur : nous aimons tous la musique.

MONSIEUR MANANVILLE

Tout ce qui vous plaira. Allons, que l'on commence.

FONTAUBIN

Qu'est-ce que ce divertissement ?

MONSIEUR MANANVILLE

Je ne sais ; je n'ai point voulu entendre les répétitions, pour avoir le plaisir de la surprise.

ENTRÉE DES PAYSANS ET DE PAYSANNES.

Colas se veut mêler avec eux ; ce que Monsieur Mananville empêche en le repoussant rudement.

On chante.

MONSIEUR MANANVILLE

On se moque ici de nous.

COLAS

Non, non.

MONSIEUR MANANVILLE

Qui est l'insolent qui a composé ces mauvaises paroles-là ?

LISETTE

Il n'est guère poète, comme vous voyez ; car il dit la vérité.

MONSIEUR MANANVILLE, aux acteurs du divertissement qui se retirent

Et vous, qui osez...

SCÈNE XXIV. Fontaubin, Henriette, Monsieur Mananville, Colas, Madame Mananville, Le Baron, Lisette, Ragotin.

RAGOTIN, à Fontaubin

Monsieur, voilà votre fils le Capitaine qui vient d'arriver.

MONSIEUR MANANVILLE, à part

Il ne me fallait plus que cela.

FONTAUBIN

Il vient à propos, pour être de la noce.

RAGOTIN

Vraiment oui, pour être de la noce ! Il vient bien plu-tôt pour la troubler : il veut là-bas tout renverser, tout briser, tout assommer.

MONSIEUR MANANVILLE

Est-ce que Monsieur votre fils serait si déraisonnable que de vouloir...

LISETTE, bas à Mananville

C'est un Diable, je le connais ; et vous en serez quitte à bon marché, s'il se contente de mettre le feu à votre maison.

MONSIEUR MANANVILLE

Que veut dire ceci ?

FONTAUBIN

Voyons, voyons, il ne sera peut-être pas si méchant.

RAGOTIN

Monsieur, il dit qu'il n'a que faire à vous, et qu'il n'en veut qu'à Monsieur Mananville.

FONTAUBIN

Descendons toujours.

SCÈNE XXV. Monsieur Mananville, Madame Mananville, Le Baron, Colas.

MONSIEUR MANANVILLE

Tout ceci prend un mauvais train. Peste soit du divertissement ! Sans cela le Contrat serait signé. Que je suis malheureux ! Il y a un mois que je ménage cette alliance, qui m'aurait donné tout l'appui possible contre les recherches qu'on aurait pu faire de l'acquisition de mes biens, il faut que tout contribue à rompre mes projets, et que ce mauvais Capitaine vienne encore. Mais apparemment le voici.

SCÈNE XXVI. Monsieur Mananville, Madame Mananville, Le Baron, Colas, Listte, Frontin, en Capitaine.

LISETTE, bas

Courage, Frontin, cela va à merveille, et Monsieur de Fontaubin t'avoue de tout.

FRONTIN, bas

Toi, Lisette, seconde-moi bien.

Haut.

Ah, ventre ! Ah, tête ! Ah, mort !

LISETTE, haut

Mais, Monsieur, Monsieur votre père vous cherche ; et veut vous parler.

FRONTIN

Je n'ai que faire à lui ; il est bien hardi de vouloir se montrer devant moi, ayant eu dessein de marier ma soeur sans mon consentement.

LISETTE

Mais, Monsieur....

FRONTIN

Donner la soeur d'un Capitaine de Dragons à un pied plat !

Dragon : En terme de guerre, est une sorte de cavalier sans bottes, qui marche à cheval, et qui combat à pied. [F]

LE BARON, à part

C'est de moi qu'il parle.

FRONTIN

À un Claude ! Où est-il le téméraire qui ose épouser ma soeur ?

LE BARON

Ce n'est pas moi, Monsieur.

FRONTIN, à Colas

Est-ce toi ?

COLAS

Non, pargué ; j'ai déjà trop d'une femme.

MONSIEUR MANANVILLE

Monsieur, il ne faut pas tant faire de bruit. C'est mon fils le Baron qui l'épouse, et Monsieur votre père prétend...

FRONTIN

Ah ! Ah ! Il prétend.... Je lui montrerai bien le respect qu'il me doit.

MONSIEUR MANANVILLE, à part

Voilà un fils bien insolent !

FRONTIN

Il n'a pas assez de bien pour que je souhaite sa mort ; mais ventrebleu, je lui apprendrai à vivre à ce père-là.

MONSIEUR MANANVILLE, à part

Quel diable d'homme est-ceci ?

LISETTE, bas à Monsieur Mananville

Vous le voyez dans sa belle humeur ; quand il est en colère, c'est bien autre chose.

MONSIEUR MANANVILLE, à part

Il faut voir s'il entendra raison.

Haut.

Monsieur, point tant d'emportement. Monsieur, c'est parce que Monsieur votre père n'a pas tout le bien qu'on pourrait s'imaginer, que ce mariage lui convient ; et quand vous saurez les avantages qu'il y trouve...

FRONTIN

Oui, mon père y trouve ses avantages ; j'en suis ravi. Et les miens ? Tête bleu, à ce que je vois, on ne songe guère aux absents ici. Mais j'arrive encore à temps, pour faire mon marché. Primo, je vous déclare que je veux cent mille francs de pot-de-vin.

Pot de vin : Est un présent, ou une gracieuseté qu'on donne à un vendeur au delà du prix de la vente de quelque chose, ou à celui qui en est l'entremetteur. [F]

MONSIEUR MANANVILLE

Cent mille francs !

Bas.

Cet homme-là a le diable au corps.

LISETTE, bas

Je le trouve aujourd'hui plus modéré qu'à son ordinaire.

MONSIEUR MANANVILLE, à part

Qu'elle chienne de modération, avec ses cent mille francs.

LISETTE, bas

C'est une bagatelle pour vous, après tout ; et cela vous est aussi aisé à gagner, qu'à lui de le dépenser.

FRONTIN

Item. Tous les Officiers de mon Régiment, et moi, seront logés et nourris chez vous à discrétion tous les hivers, pour nous dédommager des pertes que nous avons faites avec vos confrères les usuriers, depuis trois ans...

MONSIEUR MANANVILLE

Et qu'ai-je affaire, moi ?...

FRONTIN

Comment ! Morbleu, j'aurai une jolie soeeur, et cela ne produira rien ; quand j'en vois tous les jours qui doivent leur fortune à la beauté de leurs arrières-cousines !

MONSIEUR MANANVILLE

Ah c'en est trop ; et dussiez-vous vous fâcher, Monsieur mon mari, il ne sera pas dit qu'une femme : parce qu'elle est de qualité, sera si longtemps sans parler, et qu'elle endurera tant de sottises. Allez, Monsieur je n'avons que faire de votre soeur, et je nous passerons bien de tant d'honneur ; notre fils n'en est pas encore tant assotté.

Assoté : Rendu sot, entêté, infatué. [F]

LE BARON

Ma foi, Monsieur, puisque cela est comme cela, vous n'avez qu'à épouser votre soeur vous-même, je ne m'en soucie plus.

FRONTIN

Comment, tête-bleu ! On méprise ici ma soeur ! Ah, ventre ! Il faut que j'assomme toute la famille.

LISETTE

Hé ! Monsieur, qu'allez vous faire ?

LE BARON

Au secours...

MADAME MANANVILLE

Holà, laquais, cocher, mes gens.

FRONTIN

Bon ! Bon ! Qu'ils viennent.

COLAS

Oh ! Morgué, Monsieur doucement.

FRONTIN, lui donnant un soufflet

Retire toi, Maraud.

Maraud : Terme injurieux qui se dit des gueux, des coquins qui n'ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [F]

MADAME MANANVILLE

Maraud !... Un soufflet !... Soutenez votre noblesse, mon frère.

COLAS

Oh ! Pargué, soutenez-la vous-même.

MADAME MANANVILLE

Un soufflet à mon frère.

COLAS

Ça n'est rian, ça se sèchera.

MONSIEUR MANANVILLE

Un Capitaine de Vaisseau souffrir un tel outrage ! Que va-t-on dire de vous ?

COLAS

On dira qui je ne suis accoutumé qu'à me battre sur l'iau.

MADAME MANANVILLE

Cela n'est pas permis, et j'allons, et je varrons.

FRONTIN

Ah, ah ! je varrons, j'allons ; allez, allez, ma mie.

MADAME MANANVILLE

Ma mie ! Une dame comme moi s'entendre appeler ma mie ! Un fauteuil, que je m'évanouisse un fauteuil donc et tôt.

LISETTE

La peur a fait fuir tous vos gens, Madame, et il n'y a personne ici pour vous en donner ; vous vous évanouirez une autre fois.

FRONTIN

Ah ! Parbleu, canaille, je vous apprendrai... J'entends mon père, je me retire ; car dans la fureur où je suis... Jusqu'au revoir. Je vous rendrai comme cela visite de temps en temps, mais, surtout, que les cent mille francs soient prêts dans une heure.

SCÈNE XXVII. Monsieur Mananville, Madame Mananville, Le Baron, Colas, Lisette.

MADAME MANANVILLE

Ah ! Je n'en puis plus. Vous voudriez Monsieur mon mari être allié à un garniment comme stila !

MONSIEUR MANANVILLE

Non, parbleu, et si Monsieur Fontaubin ne me fait justice...

SCÈNE XXVIII. Fontaubin, Henriette, Monsieur Mananville, Madame Mananville, Le Baron, Lisette, Colas.

FONTAUBIN

Où est donc mon fils ? Je crois que je le chercherai tout aujourd'hui.

LISETTE

Le voilà qui sort, Monsieur ; il est venu ici rendre ses respects à monsieur et à sa famille.

MONSIEUR MANANVILLE

Vous êtes une insolente, ma mie.

FONTAUBIN

Comment donc ?

COLAS

Oui, parmi tous les respects dont elle vous parle il m'a baillé un soufflet.

FONTAUBIN

Un soufflet ! je ne crois pas cela ; c'est le plus sage de mes enfants.

MONSIEUR MANANVILLE

Jugez du reste. Hé bien ! Monsieur, si c'est-là le plus sage de vos enfants, je renonce à votre alliance ; et quand je devrais payer le dedit, ce qu'il faudra voir pourtant, je donnerais plutôt mon fils à la dernière..

FONTAUBIN

Sans emportement, Monsieur. Vous me mettez le marché à la main ; j'en suis parbleu ravi ; et j'allais faire une sottise. Rendons nous réciproquement nos dédits ; ce mariage, croyez-moi ! ne convenAit ni à l'un ni a l'autre. Tenez, voilà votre écrit.

MONSIEUR MANANVILLE

Et voici le vôtre.

COLAS

Et moi ; morgué, à qui rendrai-je mon soufflet ?

LISETTE

Il vous restera, Monsieur le Capitaine de Vaisseau il est de bonne prise.

Les Violons préludent.

MONSIEUR MANANVILLE

Comment, j'entends encore ces maudits violons !

LISETTE

C'est Monsieur le Capitaine qui les ramène.

MONSIEUR MANANVILLE

Que le Diable l'emporte ; il vient encore nous faire de nouvelles insultes.

COLAS

Oh ! Morguenne...

MADAME MANANVILLE

Rentrons dans mon appartement, Monsieur, jusqu'à ce que je soyons débarrassés de toute cette cohue ; en restant, j'exposerions notre qualité à de nouviaux affronts.

MONSIEUR MANANVILLE

Je saurai me venger tôt ou tard.

COLAS

Oh ! Morgué, moi, je m'en retourne à Charonne.

SCÈNE XXIX. Fontaubin, Lisette. LISETTE.

FONTAUBIN

Il rentre fâché ; mais je le suis bien plus d'avoir manqué de parole à Licaste ; c'était un gentilhomme qui...

SCÈNE XXX. Fontaubin, Henriette, Lisette, Licaste.

LICASTE

Mpnsieur, il est encore temps de me la tenir. J'apprends dans ce moment que j'ai gagné mon procès avec dépens ; mais cette fortune ne peut me rendre heureux si je ne la partage avec la belle Henriette.

FONTAUBIN

Ce procédé me rend confus, Licaste ; et je fais mon bonheur de vous recevoir pour gendre. Allons chez nous.

SCÈNE DERNIERE. Fontaubin, Licaste, Henriette, Lisette, Frontin, en Capitaine.

FRONTIN

DOucement, s'il vous plaît ; il nous revient la fin d'un divertissement.

FONTAUBIN

Ne poussons pas les choses plus loin, et n'insultons point ces gens-ci dans leur maison.

FRONTIN

Monsieur, il est bon que je fasse un peu de tapage ici. Mananville, est un chicaneur ; il a fait des frais pour ce mariage ; et pourrait les rejeter sur vous ; croyez-moi, achevons de l'intimider de manière qu'il ne veuille jamais avoir d'affaire avec nous.

FONTAUBIN

Achève donc ton divertissement ; c'en sera assez.

LISETTE

Et nous, qu'en dirons-nous, Monsieur le Capitaine ?

FRONTIN

Tu sais, Lisette, que j'ai quitté Marine pour toi ; tu veux t'engager dans ma compagnie je te donnerai ton congé au bout de trois mois.

LISETTE

Que le notaire fasse toujours l'engagement, il durera ce qu'il pourra.

DIVERTISSEMENT.

CRISPIN, chante

I. COUPLET.

Chantons tous la noble famille ; De Monseigneur de Mananville. Ne rappelons point les temps passés. Il a de l'argent, c'est assez.

LE CHOEUR répète ces deux derniers.

Vers à la fin de chaque Couplet.

II. COUPLET.

Fils d'un Magister de village, Il promené un riche équipage. Ne rappelions point les temps passés, Il a de l'argent, c'est assez.

III. COUPLET.

Il porta jadis la mandille, Et maintenant chez lui tout brille. Ne rappelons point les temps passés, Il a de l'argent, c'est assez.

IV. COUPLET.

Au village il prit une femme, Qui fait aujourd'hui la grand'Dame. Ne rappelons point les temps passés, Il a de l'argent, c'est assez.

ENTRÉE.

Mandille : Manteau que portaient, il n'y pas longtemps (fin XVIIème) les laquais, qui leur était particulier, et qui les faisaient distinguer des autres valets. Il était fait de trois pièces, dont l'une pendait que le dos, et deux autres sur les épaules. [F]

LISETTE

Ma foi, c'est assez berner nos manants, cela commence à m'ennuyer ; changeons de style, et chantons quelque chose de plus beau, de plus rare et de plus curieux.

I. COUPLET.

La beauté. La rareté. La curiosité. Les Dieux vous ont donné, jeune Iris, pour nous plaire La beauté : Mais c'est en abuser que d'être trop sévère, La rareté : Songez qu'il vient un temps où l'on' n'excite guère ; La curiosité.

LE CHOEUR

La beauté. La rareté. La curiosité.

IV. COUPLET.

89 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica