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un seul est le mot juste.

Tragédie en vers· Tragédie en Cinq Actes

Guillaume Tell

Antoine-Marin Lemierre· créée en 1766, imprimée en 1767· 5 actes· 1 164 vers· 11 personnages

Représentée pour la première fois le 17 décembre 1766 au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain.

Personnages

  • GESLER, gouverneur du canton d'Uri
  • GUILLAUME TELL, suisse, conjuré
  • MELCHTAL, suisse, conjuré
  • FURST, suisse, conjuré
  • WERNER, suisse, conjuré
  • CLÉONE, femme de Tell
  • SON FILS, personnage muet
  • ULRIC, confident de Gesler
  • UN OFFICIER
  • GARDES
  • PEUPLES

ACTE I

SCÈNE I. Tell, Melchtal.

SCÈNE I. Tell, Melchtal, Furst, Werner.

TELL

Étrange aveuglement ! Étrange tyrannie, Qui croit d'un peuple entier corrompre le génie, Et qui ne veut pas voir qu'il n'est point de traité, Qu'il n'est point de partage avec la liberté ! Est-ce ainsi qu'aujourd'hui ce prince dégénère De l'austère équité de son vertueux père ? Est-ce ainsi que Rodolphe nous a jadis traités ? Nos droits, tant qu'il vécut, furent tous respectés. La liberté tranquille au pied de nos montagnes, De ses rustiques mains cultivait ces campagnes ; Et sans craindre de voir dans nos fertiles champs, Tous nos fruits moissonnés par la faux des tyrans, L'abondance avec nous habitait nos asiles, Et la félicité descendait sur nos villes. Albert a tout détruit par son orgueil jaloux, Sans songer que son père était né parmi nous ; Et que si dans l'Autriche Albert reçut la vie, La Suisse était toujours sa première patrie. Mais, si nous haïssons ce prince impérieux, Combien son émissaire est-il plus odieux ? Hé comment endurer que dans un rang précaire On affecte, on exerce un pouvoir arbitraire ? Comment souffrir un homme ambitieux et vain, Qui n'est que créature et se fait souverain ; Qui sans cesse abusant du pouvoir qu'on lui laisse, Montre son insolence autant que sa bassesse, Esclave intéressé de l'Autriche qu'il sert, Le tyran des cantons, et le flatteur d'Albert ? Il est temps, mes amis, de sortir d'esclavage ; Ensemble il faut venger notre commun outrage ; Tous les autres partis seraient en vain tentés. Je l'avais bien prévu que tous nos députés, N'obtenant rien d'Albert contre sa créature, Ne nous rapporteraient qu'une nouvelle injure ; De nos antiques moeurs la sauvage apprêté, Le nerf de nos vertus, fruit de la pauvreté, Nous ont fait dédaigner, nous ont fait méconnaître D'un peuple ami du luxe, et qui vit sous un maître ; C'en est trop : les humains nés libres, nés égaux, N'ont de joug à porter que celui des travaux. Amis, que parmi nous la valeur rétablisse Les droits de la nature et l'honneur de la Suisse. Avec les maux publics, dont le poids est sur nous, Vous souffrez d'autres maux qui ne sont que pour vous ; Envers-toi, cher Mechtal, Gesler fut un barbare, Werner, envers vous-même un ravisseur avare ; Jurons tous que ce chêne ; honneur de ces hameaux, Ne sera point couvert de feuillages nouveaux, Qu'à vos vaillantes mains la mienne réunie N'ait de nos trois cantons chassé la tyrannie. Protège, Dieu puissant, un peuple vertueux, Un peuple né vaillant sans être ambitieux, Qui, hors de ces rochers peu jaloux de s'étendre, Ne veut point conquérir, mais ne veut point dépendre. Je jure, mes amis, le premier dans vos mains De verser tout mon sang pour changer nos destins.

TELL

Peu d'éclat, mes amis, suivra notre entreprise, Loin de ces mouvements dont la terre est surprise, Loin des soulèvements où des peuples voisins, Le peuple qui s'agite entraîne les destins, Nous n'aurons signalé que le patriotisme, L'homme n'admire guère un si simple héroïsme, Gesler même est trop vil pour que dans l'univers Il nous soit glorieux d'avoir rompu nos fers, Et peut-être l'orgueil qui dans la tyrannie, Se plaît à supposer toujours quelque génie, Voyant quel insensé nous a donné des lois ; Nous dédaignera-t-il jusques dans nos exploits Sans voir quel poids nos moeurs donnent à notre injure, Et qu'aux obstacles seuls la valeur se mesure. Mais sauvons la patrie, et si dans l'avenir, Du joug que nous portions nous avons à rougir, Ah ! Du moins la vertu sans cesse fatiguée De cette estime encore aux tyrans prodiguée, Des éloges forcés que depuis si longtemps Au milieu de la haine arrachaient leurs talents Par le vil oppresseur qui nous tient sous sa chaîne ; Verra la tyrannie en mépris comme en haine, Et pour l'honneur des moeurs et de l'humanité, Le dernier des mortels dans le plus détesté. J'aperçois Cléophé ; qu'elle ignore nos trames ; Ayez le même égard, mes amis, pour vos femmes. Sans doute le projet entre nous concerté N'a rien à redouter de leur légèreté ; Mais pourquoi leur donner des alarmes cruelles ? Les dangers sont pour nous, le repos est pour elles ; Et toute confidence inutile au dessein Part de peu de courage, ou d'un coeur incertain.

SCÈNE III. Tell, Cléofé.

CLÉOFÉ, après avoir regardé attentivement, et avec inquiétude les amis de Tell

Pourquoi vous séparer ? Par quelle défiance N'osez-vous donc ici parler en ma présence ;

SCÈNE IV. Furst, Tell, Cléofé.

ACTE II

SCÈNE I. Gesler, Ulric.

GESLER

D'armer avec les temps Tous les autres cantons contre ces mécontents, Et d'entraîner ainsi dans la chaîne commune Ce qui reste à dompter d'une horde importune. Je vais, en attendant, je vais plus que jamais Resserrer dans leurs fers ces esprits inquiets. Puisqu'à mes lois, Ulric, ils veulent se soustraire ; Je déploierai sur eux le pouvoir arbitraire. Vouloir les gouverner, sur un plan modéré, C'est traiter avec eux, c'est régner à leur gré, C'est conduire leur pas dans la route éclairée. Qu'avant nous leur raison leur a déjà montrée ; C'est d'elle, et non de nous qu'ils dépendent alors ; Que dis-je ? Leur laisser l'examen des ressorts, Nous-mêmes c'est sur nous tourner la dépendance ; Et s'il vient un moment où leur obéissance Doive suivre soudain nos ordres absolus, Trop faits à nous juger, ils n'obéiront plus. Notre conduite ainsi serait donc incertaine, Nos ordres limités, notre autorité vaine ? Il faut, pour s'assurer de leur soumission, S'asservir leur pensée, éteindre leur raison, Et leur donnant des lois bizarres, inutiles, Ne laisser que l'instinct à leurs esprits serviles. Peuple indocile et vain, dont l'aveugle hauteur, Ainsi que mes bontés, croit braver ma rigueur, Il n'est rien que je n'ose et que je n'imagine Pour abaisser l'orgueil où ta haine s'obstine. Je te gouvernerai seulement par l'effroi, Le front dans la poussière et tremblant devant moi ; Sous mon joug, quel qu'il soit, il faut que tu fléchisses ; Et respectes de moi tout, jusqu'à mes caprices ; Et qu'enfin ton esprit par la crainte dompté N'ose plus rien vouloir que par ma volonté.

Il donne son chapeau à Ulric.

Tiens... de la liberté tel fut jadis l'emblème... J'en veux faire un trophée au despotisme même ; Je prétends que ce peuple asservi sous ma loi Rende à ce signe vain le même honneur qu'à moi. Qu'on l'attache à l'instant au milieu de la place ; Que sans lui rendre hommage aucun mortel n'y passe. Prends ma garde, parais devant ces mécontents, Et viens m'informer du succès que j'attends.

SCÈNE II.

GESLER, seul

Oui, de l'autorité tout acte despotique Est dans d'habiles mains un ressort politique. On a trop condamné l'affront dont au sénat Un empereur altier couvrit le consulat Et tous ces autres traits de libre fantaisie Que se permit des grands la puissance hardie ; Qu'importe le moyen ou le signe employé, Pourvu que sous la loi le peuple soit ployé ; Pour frapper les esprits, hé ! Faut-il tant d'étude ? Les signes ont toujours conduit la multitude ; Et pour être reçus, pour être respectés, Il suffit qu'au hasard ils lui soient présentés. Hé que sont dans les cours tant de signes frivoles, Des rangs et des honneurs arbitraires symboles ? Quel vrai rapport ont-ils à l'objet du respect Qu'on voulut qu'aux esprits imprimât leur aspect ; On attache l'idée, et l'on obtient l'hommage, Ce qu'inventa l'orgueil se soutient par l'usage. Le signe que je donne aura plus d'un effet ; Il façonne à mon joug tout ce peuple inquiet, En portant les mutins à quelques imprudences, Peut m'éclairer encor sur leurs intelligences. Je ne puis croire encor le trouble général, De l'audace d'un fils quand j'ai puni Melchtal, J'ai cessé de poursuivre un jeune téméraire, Qui lui-même en fuyant m'avait livré son père ; N'est-ce point ce Melchtal, dont l'esprit factieux, De la rébellion allume ici les feux, Et qui de son canton, par ses amis peut-être, Dans Altdorff... mais je vois un inconnu paraître Ce vêtement est simple et me cache à ses yeux, Je veux l'entretenir un moment dans ces lieux. Le hasard peut offrir une clarté soudaine.

À ses gardes qui se retirent derrière un rocher.

Qu'on s'éloigne un instant. Sa démarche incertaine...

SCÈNE III. Melchtal, Gesler.

GESLER, avec violence

Haï !

GESLER

Arrête.

MELCHTAL

Ah Dieu !

SCÈNE IV. Ulric, Melchtal, Gesler, gardes.

SCÈNE 5. Gesler, Ulric.

SCÈNE VI.

SCÈNE VII. Furst, Tell, Werner.

ACTE III

SCÈNE I. Gesler, Ulric.

SCÈNE II. Gesler, Tell enchaîné.

SCÈNE III. Ulric, Gesler, Tell, Melchtal.

GESLER, à Melchtal, qui donne un signe de désespoir en voyant Tell

Tu le connais ?

SCÈNE IV. Gesler, Ulric, Tell, Melchtal, Cléofé, et son fils.

SCÈNE V. Cléofé, Gesler.

SCÈNE VI. Gesler, Ulric, Melchtal.

ACTE IV

SCÈNE I.

SCÈNE II. Cléofé, Furst.

SCÈNE III. Tell, Gesler.

SCÈNE IV. Gesler, Ulric.

GESLER

Son orgueil sur le mien n'aura pas la victoire, Et dès ce jour... mais, non, ne précipitons rien, Ce traître dans Altdorff n'était pas sans soutien. Tu le vois, sa fureur attentait à ma vie, Et jusqu'à s'en vanter, le perfide s'oublie Ce n'est point tout d'un coup qu'avec sécurité On s'élève en public contre l'autorité ; Que la rébellion la plus impatiente, Avec tant de fureur dans une âme fermente ; Il faut dans les esprits, à tout événement, S'être formé de loin un secret ralliement ; Tout annonce en ce traître une âme fanatique, Une volonté forte est qui se communique, Il est un vrai complot ; mais ce dessein hardi, Ailleurs que dans Altdorff doit être approfondi. Tout le peuple avec joie a vu sa résistance, Cette témérité flattait leur impuissance ; Ils aimaient un mortel qui semblait en leur nom Venir briser le joug où j'ai mis ce canton, Et cet heureux succès qu'il doit à son adresse, De leur secret triomphe augmente encor l'ivresse. Non, ne laissons point croire aux esprits prévenus, Que contre mon pouvoir on osait encor plus ; Des regards de ce peuple éloignons le perfide, Éloignons ce Melchtal que le même esprit guide, Je veux dès ce moment pour mieux m'assurer d'eux, Moi-même dans Kus-Nac les conduire tous deux ; Là pour développer leurs intrigues obscures. Pour tirer leur aveu j'emploierai les tortures. La vérité connue, il me suffit, Ulric, Sans rendre dans Altdorff leur crime trop public, Je rétablirai l'ordre et quant à ces rebelles, Quant aux autres mutins entrés dans leurs querelles, J'étudierai les coups que je dois leur porter, Et le sévère arrêt que je saurai dicter, Me paiera bien du temps ou mon courroux s'arrête. Sur le lac à l'instant qu'une barque soit prête, De ce bord isolé qu'on le fasse approcher, Cours, vole, cher Ulric, et reviens me chercher ; Ils connaîtront Gesler, ils apprendront, les traîtres, Si c'est impunément qu'on s'attaque à ses maîtres.

ACTE V

SCÈNE I. Cléofé, Furst.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Melchtal, Cléofé.

MELCHTAL

Il est libre.

MELCHTAL

Au comble des revers notre fortune change. Nous traversions le lac, et Gesler, l'oeil sur nous, Lui-même exécutant l'arrêt de son courroux, Voguait sur notre barque avec toute sa suite ; Soudain l'air s'obscurcit, l'onde s'enfle et s'agite, Et les vents en fureur déchaînés sur les flots Déconcertent l'effort et l'art des matelots. Déjà Gesler pâlit, et tremble pour sa vie ; Le ciel semble en effet punir sa barbarie ; Mais c'est sur son orgueil qu'avec étonnement Nous avons vu tomber le premier châtiment. Admirez avec moi le ciel dont la puissance Abaisse des humains et confond l'insolence. Tandis que tout s'alarme, et Gesler et les siens, Que l'orage s'accroît, que l'art est sans moyens, On avertit Gesler, que, conducteur habile, Tell seul peut commander à la vague indocile ; À cet avis propice, autant qu'inattendu, Un cri partout s'élève, et l'espoir est rendu. Gesler est combattu, Gesler frémit de rage, Mais le péril pressant, mais l'aspect du naufrage, De tous les passagers les cris impérieux, Son pouvoir éclipsé devant celui des cieux, Tout le force à céder. Gesler contraint sa haine ; De Tell avec dépit il détache la chaîne ; Tell passe au gouvernail en ces extrémités, Exigeant que Melchtal soit libre à ses côtés ; Quel spectacle ! Un tyran que la vengeance anime ; Forcé d'avoir recours à sa propre victime, Voyant le sort des siens, son destin tout entier À la seule merci de son fier prisonnier. Tell du milieu du lac arrache, non sans peine, La barque que la vague aussitôt y ramène, La pousse vers un bord moins battu par les flots Où la pointe d'un roc s'élève sur les eaux. L'espérance renaît il s'efforce, il approche, S'élance en un clin d'oeil avec moi sur la roche, D'où repoussant du pied la barque et nos tyrans, Nous les avons plongés dans les flots écumants.

SCÈNE IV. Gesler, Melchtal, Cléofé.

GESLER, sur le haut des rochers

Les perfides !

CLÉOFÉ

Ô dieu !

MELCHTAL

J'y cours.

SCÈNE V. Tell, Melchtal, Gesler, Cléofé.

TELL, paraissant sur les rochers opposés, et tirant une flèche sur Gesler

Reconnais Tell, barbare, à la mort qu'il t'envoie.

1 164 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica