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Tragédie en vers· ou L'Empire des Coutumes

La Veuve du Malabar

Antoine-Marin Lemierre· créée en 1770· 5 actes· 1 442 vers· 12 personnages

Représentée pour la première fois le 30 juillet 1770 au Théâtre des Tuileries.

Personnages

  • LANASSA, veuve de Malabar
  • FATIME, confidente de la Veuve
  • LE GRAND BRAMINE
  • LE JEUNE BRAMINE
  • UN BRAMINE
  • LE GÉNÉRAL FRANCAIS
  • OFFICIER FRANCAIS
  • OFFICIER INDIEN
  • BRAMINES
  • PEUPLE INDIEN
  • OFFICIER FRANCAIS
  • SOLDATS

ACTE I

SCÈNE I. Le grand bramine, le jeune bramine, un bramine.

SCÈNE II. Le Grand et le Jeune Bramines.

Le GRAND BRAMINE

Quel langage inouï ! Quelle erreur te domine ! N'es-tu donc dans le coeur indien, ni bramine ? La femme naît pour nous ; et par un fol égard, Tu veux que dans l'hymen elle ait ses droits à part ! Prends-tu les préjugés des nations profanes ? On doit tout à l'époux, on doit tout à ses mânes. Elle-même a senti dans ses attachements Le prix qu'elle doit mettre à ces grands dévouements : L'appareil des bûchers et leur magnificence, Ne peut appartenir qu'à la fière opulence ; Mais la veuve du pauvre accompagne le mort, Se couvre de sa terre et près de lui s'endort. Même dans ces cantons, où la loi moins sévère Se relâche en faveur de l'épouse vulgaire, Celle qui croit sortir d'un assez noble sang, Réclame les bûchers comme un droit de son rang. Recule dans le temps, et voit dans l'Inde antique, Combien l'on a brigué ce trépas héroïque. Songe au fils de Porus ; remets-toi sous les yeux Des veuves de Céteus le combat glorieux : L'une, à qui de l'hymen aucun gage ne reste, Tire son droit de mort d'un état si funeste ; L'autre, du gage même enfermé dans son sein ; Et celle que la loi force à céder enfin, Qui se voit enlever le trépas qu'elle envie, N'entend qu'avec horreur sa sentence de vie. Tu les plains de mourir, toi qui connais nos lois, Ces victoires sur nous, ces maux de notre choix ! Ici tout est extrême. Eh ! Vois nos solitaires, Des fakirs, des joghis les tourmenps*** volontaires. Vois chacun d'eux dans l'Inde à souffrir assidu, L'un, le corps renversé, dans les airs suspendu, Sur les feux d'un brasier pour épurer son âme, L'attiser de ses bras balancés dans la flamme ; Les autres se servant eux-mêmes de bourreaux, Se plaire à déchirer tout leur corps par lambeaux ; L'autre habiter un antre ou des déserts stériles ; Sous un soleil brûlant plusieurs vivre immobiles ; Celui-ci sur sa tête entretenir les feux Qui calcinent son front en l'honneur de nos dieux. Vois sur le haut des monts le bramine en prières, Pour vaincre le sommeil s'arracher les paupières ; Quelques-uns se jeter au passage des chars, Écrasés sous la roue, et sur la terre épars : Tous abréger la vie et souffrir sans murmure, Tous braver la douleur et dompter la nature.

SCÈNE III. Le grand et le jeune bramines, un bramine.

SCÈNE IV. Le grand bramine, un bramine, un officier du gouverneur.

SCÈNE V. Le grand bramine et les bramines.

ACTE II

SCÈNE I. La veuve, Fatime.

SCÈNE II. La veuve, Fatime, le jeune bramine.

La VEUVE

Laisse-nous.

SCÈNE III. La veuve, le jeune bramine.

Le JEUNE BRAMINE

Ah ! Ma soeur !

La VEUVE

Dieux !

Le JEUNE BRAMINE

Le ciel se manifeste.

Le JEUNE BRAMINE

Que me dis-tu ?

Le JEUNE BRAMINE

Qu'oses-tu m'annoncer ?

Le JEUNE BRAMINE

Arrête.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. La veuve, Fatime.

ACTE III

SCÈNE I. Le général français, un officier français.

Le GÉNÉRAL

En mettant à la trêve un terme aussi prochain, En menaçant ces murs de l'assaut pour demain, Je sers les assiégés, et pour eux je profite Des extrémités même où leur ville est réduite. Déjà de trop de sang ce rivage est baigné, Sauvons celui du moins qui peut être épargné. Quelque avantage, ami, qu'on cherche dans la guerre, Compense-t-il les maux qu'elle apporte à la terre ? À regret, cependant, je vois ce peuple entier, En esclave asservi par le bramine altier ; Son art est d'échauffer les esprits en tumulte, Et de les alarmer sur les moeurs, sur le culte. Je les ai rassurés : ils ont su que mon roi, En m'envoyant vers eux, n'exige que leur foi, Qu'il n'est rien dans leurs lois qu'il veuille qu'on renverse, Qu'il ne veut seulement, pour les soins du commerce, Qu'un port où ses vaisseaux partis pour l'Indostan, Puissent se reposer sur le vaste océan. Mais apprends sur ces bords quel autre soin m'amène, Que j'aime, que j'adore une jeune indienne ; Que trois ans sont passés, depuis qu'en ces climats Un voyage entrepris me fit voir tant d'appas ; Que dans ces mêmes murs, malgré l'usage austère, Je la vis quelquefois de l'aveu de son père ; Que je lui plus, qu'épris du plus ardent amour, Je conçus le projet de l'épouser un jour ; Que je vis vers moi seul sa jeune âme entraînée, Du moins avec tout autre éluder l'hyménée ; Qu'en France rappelé par les lettres des miens, Je partis éperdu, j'emportai mes liens, Et que si j'ai brigué l'honneur de l'entreprise, Par qui cette cité nous doit être soumise, Ce fut encore, ami, pour revoir un séjour, Où j'étais en secret rappelé par l'amour. Mais c'est trop t'arrêter, cours, informe-toi d'elle ; Son nom est Lanassa ; j'attends tout de ton zèle.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Le général français, un officier français.

SCÈNE IV. Le grand bramine, suivi de ses bramines ; Le général français, les deux officiers français.

SCÈNE V. Le grand bramine, le général français.

Le GÉNÉRAL

Barbare, il est donc vrai, ces moeurs abominables Que les européens traitent encor de fables, Tant ils ont peine à croire à leur férocité, C'est toi qui les maintiens par ton autorité ! Des temples protecteurs les enceintes tranquilles, Aux malheureux mortels doivent servir d'asiles ; Les ministres des cieux sont des anges de paix, Il ne doit de leurs mains sortir que des bienfaits : C'est par l'heureux emploi de consoler la terre, Qu'ils honorent le temple et leur saint ministère, Et que le sacerdoce auguste et respecté, Sans crime avec le trône entre en rivalité. Et toi, honte des dieux qu'ici tu représentes, Ne levant vers le ciel que des mains malfaisantes, Tu fais des cruautés une loi de l'état, Et l'apanage affreux de ton pontificat ! C'est au pied des autels que les bûchers s'allument, Qu'on livre la victime aux feux qui la consument ; Des prêtres ont ouvert ces horribles tombeaux ; L'encensoir est ici dans la main des bourreaux. Ainsi donc, d'un oeil sec tu verras une femme S'élancer à ta voix dans des gouffres de flamme ! Ton oreille entendra les cris de sa douleur ! Je ne la connais point, je connais son malheur, Je connais la pitié ; mon coeur est né sensible Autant qu'on voit le tien se montrer inflexible ; Dans l'excès des tourments elle est prête à périr, Contre vos moeurs et toi je viens la secourir, Déchirer le bandeau de cette erreur stupide, Qui force en ces climats la femme au suicide, Et faire dire un jour à la postérité : Montalban, sur ces bords, fonda l'humanité.

Le GÉNÉRAL

Je parle en homme.

SCÈNE VI. Le grand bramine, un bramine, le général français.

Le GRAND BRAMINE

Sortons.

SCÈNE VII. Le général français, un officier français.

ACTE IV

SCÈNE I.

SCÈNE II. La veuve, le grand bramine.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. La veuve, le jeune bramine.

SCÈNE V. La veuve, Fatime, le jeune bramine.

Le JEUNE BRAMINE

Et je le souffrirais !

SCÈNE VI. Fatime, le jeune bramine.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Le jeune bramine, le général français.

Le GÉNÉRAL

Que me veux-tu ?

Le GÉNÉRAL

Que m'importe ?

Le JEUNE BRAMINE

Elle-même.

Le JEUNE BRAMINE

Elle vous est connue ?

Le JEUNE BRAMINE

Seigneur...

SCÈNE IX. Le grand bramine, le général français.

SCÈNE X. Le grand bramine, les bramines.

ACTE V

SCÈNE I. Fatime, le jeune bramine.

Le théâtre représente le parvis de la pagode des bramines, entouré de rochers ; un bûcher est dressé au milieu de la place ; on voit au loin la mer.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Le grand et le jeune bramines, Peuples indiens.

Le GRAND BRAMINE

Ô comble de l'injure !

Le GRAND BRAMINE

À un autre bramine.

Amenez la victime.

Au jeune bramine.

Un autre plus soumis Va remplir cet emploi que je t'avais commis.

SCÈNE IV. La veuve, suivie de ses parents ; le grand Bramine, le jeune bramine, peuple indien.

Le JEUNE BRAMINE

Il venait t'arracher...

Le GRAND BRAMINE

Votre époux vous attend.

Le JEUNE BRAMINE

Ma soeur !

Le GRAND BRAMINE

Arrêtez cet impie.

Le JEUNE BRAMINE

Qui de vous deux, cruels, a plus de barbarie ?

Les bramines la séparent de son frère, elle monte sur le bûcher.

Le GRAND BRAMINE

Ai-je perdu mes soins ?

Le GRAND BRAMINE

Ô revers !

Le JEUNE BRAMINE

Ô bonheur !

SCÈNE V. Les précédents, le général français, à la tête de ses troupes .

Le GÉNÉRAL, montant sur le bûcher

Lanassa dans la flamme !

Le GRAND BRAMINE

Notre ennemi vivant !

LA VEUVE, jetant un cri de surprise et de joie dans les bras du général français avant de le nommer

Montalban ! Toi mon libérateur ?

SCÈNE VI. La veuve, Fatime, le jeune bramine, le général français, officiers français, le peuple indien, parents de la veuve, soldats.

1 442 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica