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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Pièce d'un acte

Arlequin Mahomet

Alain-René Lesage· créée en 1714· 351 vers· 10 personnages

Représenté à la Foire Saint-Laurent en 1714.

Personnages

  • ARLEQUIN, faux Mahomet
  • DAHI, Marchand, voisin d'Arlequin
  • BOUTBEKIR, Voyageur et Mathématicien
  • QUATRE ARCHERS
  • LE ROI DE BASRA
  • LA PRINCESSE, sa fille
  • LE KAM DES TARTARES, Pierrot
  • LE PRINCE DE PERSE
  • LA SUIVANTE DE LA PRINCESSE
  • TROUPE D'ESCLAVES ET D'EUNUQUES

ARLEQUIN MAHOMET

Le théâtre représente la cour de Maison d'Arlequin.

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Arlequin, Dahi.

ARLEQUIN, soupirant

Ouf !

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Arlequin, Boubekir.

ARLEQUIN

Hoïmé !

BOUBEKIR

Non, non, de Mécanique C'est un ouvrage pur. Entrez dans ma brouette, Et faites une traite, Pour en être plus sûr.

Boubekir va chercher son coffre, sur lequel sont peints des groupes de nuages et un croissant. Il fait entrer Arlequin dedans, en lui disant :

Air 30 : Lanturlu.

Je vais vous apprendre Comme il faut monter, Comme il faut descendre, Ou vous arrêter, De quel cété prendre, Et voler comme un perdu.

ARLEQUIN

Laturlu, lanturlur, lanturelu.

Arlequin fait l'essai du coffre. Il en est charmé. Il le baise, embrasse Boubekir et dit dans l'excès de son admiration :

Air 20 : Du cap de Bonne-espérance.

À la charmante brouette ! Je l'accepte volontiers. Je pourrai par ma retraite Payer tous mes créanciers.

BOUBEKIR, sur le ton des deux derniers vers

J'en ai fait provision Pour Paris et pour Lyon.

ARLEQUIN

Air 25 : Allons, gai.

Un si précieux coffre Vaut mieux que tout mon bien.

ARLEQUIN

Allons, gai, D'un air gai, etc.

Boubekir se retire en faisant des façons pour recevoir une bourse qu'Arlequin lui donne.

SCÈNE V.

ARLEQUIN

Il s'occupe à munir son coffre de provisions. Il y met du fromage, des cervelats, du vin etc. jusqu'à un pot de chambre. À peine y-a-t-il mis toutes ces choses, qu'il arrive chez lui des Archers pour le prendre. Il se jette dans la machine en disant :

Air 65 : Voici les Dragons qui viennent.

Voici les Archers qui viennent, Vite sauvons-nous...

SCÈNE VI. Arlequin, Quatre Archers.

Arlequin se lève a quinze pied de terre et se faisant voir aux archers chante :

ARLEQUIN

Reprise de l'Air 75 : Un petit moment plus tard.

Un petit moment trop tard La justice est venue...

Les Archers tirent leurs épées. Ils le menacent ; mais Arlequin, se voyant hors de péril les incite. Il leur crache au visage et vide sur eux son pot de chambre. Ensuite, il disparaît. Le Archers le suivent des yeux et se retirent fort étonnés du prodige qui leur enlève leur proie.

Le théâtre change en cet endroit et représente un bois et un château dans l'enfoncement. Un jeune Prince paraît appuyé contre un arbre dans l'attitude d'un homme accablé de douleur.

SCÈNE VII.

LE PRINCE DE PERSE, seul

Air 19 : Ne m'entendez-cous pas.

Reste-t-il quelque espoir, Après cette traverse ? Triste Prince de Perse, Meurs ; que ton désespoir T'enseigne ton devoir.

On voit dans ce temps-là parler le coffre d'Arlequin qui s'arrête en l'air.

SCÈNE VIII. Le Prince, Arlequin.

ARLEQUIN, à part en descendant de son coffre en s'approchant du Prince

C'est un fripon.

LE PRINCE, sans apercevoir Arlequin

Air 36 : Malheureuse journée.

Que de cet hyménée, Mon amour malheureux, Prévienne la journée Par un coup généreux.

Il tire son poignard.

Qu'ici ce fer finisse En ce moment mes jours. Reçois ce sacrifice Objet de mes amours.

Il lève le bras pour se percer. Arlequin l'arrête et lui dit :

ARLEQUIN

Oui morbleu.

ARLEQUIN

Air 9 : Quel plaisir de voir Claudine.

Ça, je vais de ce pas même...

ARLEQUIN

Suivez moi. Le stratagème Naîtra de l'occasion.

Ils s'en vont tous deux. Le Théâtre change et représente les jardins du Roi de Basra, où la Princesse se promène avec sa suivante à l'entrée de la nuit.

SCÈNE IX. La Princesse, La Suivante.

SCÈNE X. La Princesse, La Suivante, Arlequin, en l'air dans son coffre.

LA PRINCESSE

Air 45 : Je ne veux point troubler votre ignorance.

Quoi, faudra-t-il, malgré ma répugnance, Avec le Kam vivre jusqu'au trépas !

ARLEQUIN, en l'air, et prenant de cette apostrophe occasion de passer pour Mahomet, dit sur le ton du dernier vers

Oh le vieux Kam, ma foi, ne l'aura pas.

Il n'a pas sitôt chanté ce vers, qu'il disparaît. La Princesse et sa Suivante sont fort étonnées d'avoir entendu ces paroles. La Suivante croit que c'est Mahomet qui les a prononcées, et saisie d'une sainte horreur, elle dit à la Princesse.

LA SUIVANTE

Air 31 : La faridondaine.

Vous voyez que c'est Mahomet, Qui pour vous s'intéresse.

ARLEQUIN

Air 155 : D'Atys.

Allons, allons, accourez tous.

Bis.

Mahomet va descendre.

Arlequin descend dans un bosquet épais où il laisse son coffre. Il approche de la Princesse, qui lui dit avec étonnement :

LA PRINCESSE

Air 40 : Si dans le mal qui me possède.

Vous, Mahomet ! Quelle jeunesse !

ARLEQUIN

Suivant les temps suivant les lieux J'ai l'air jeune, ou je parais vieux. Bientôt vous verrez, ma Princesse, Le grand Prophète Musulman Plus barbu que le Roi Priam.

Air 7 : Tu croyais, en aimant Colette.

Je romprai votre mariage ; Je rouerai le vieux Kam de coups. Je veux plus faire : je m'engage é vous donner un autre époux.

Arlequin à la faveur d'une lanterne sourde présente à la Princesse le portrait du Prince de Perse, en lui disant :

Air 21 : Laire-la, laire-lon-laine.

C'est le fils d'un grand Souverain Que vous recevez de ma main. Voyez les traits de ce compère. Laire-la, laire lan laire Laire la, Laire lan-la.

La Princesse, après avoir considéré un moment le portrait, se le laisse arracher par sa Suivante qui dit :

LA SUIVANTE

Air 47 : Robin, turelure lure.

Voilé d'un Prince joli Le portrait en miniature.

LA SUIVANTE

On le voit é la peinture, Robin, turelure lure.

Bas à Arlequin, et lui montrant sa maîtresse.

Air 91 : Ô gué, lon-la, lan-laire.

Elle le trouve aimable Sans dire mot.

ARLEQUIN, cajolant la Princesse

Air 17 : Menuet d'Hésione.

Expliquez-vous, belle brunette, Que dit le coeur pour ce grivois ?

ARLEQUIN

Air 25 : Allons, gai.

Ce grand air de Déesse, Et ce charmant souris, Me font, je le confesse, Oublier mes Houris. Allons, gay, D'un air gay, etc.

Ce sont les filles du Paradis de Mahomet, qui, par un miracle de l'Aicoran sont toujours Vierges, quoiqu'elles fassent la félicité des Bienheureux Musulmans. [NdA]

LA SUIVANTE

Air 27 : Et zon, zon, zon.

Ont-elles plus d'appas ?

LA SUIVANTE, flattant Arlequin

Air 10 : Mon père, je viens devant vous.

Puisque Mahomet ici bas Vient pour y faire un hyménée, Il ne me refusera pas De joindre aussi ma destinée À celle de quelque garçon J'en veux un de votre façon.

Hyménée : divinité fabuleuse des païens, qu'ils croient présider aux mariage. (...) signifie aussi poétiquement le mariage. [F]

SCÈNE XI. La Princesse, La Suivante, La Roi, La Kam.

LE ROI, présentent le Kam à la Princesse

Air 2 : Quand je tiens de ce jus d'Octobre.

Ma fille, recevez l'hommage D'un coeur qui vous est destiné.

LA PRINCESSE, à part

Qu'il est désagréable !

LA SUIVANTE, effrayée de ce blasphème

Ah n'attirez point sur l'état Sa terrible colère !

LE KAM répéte le dernier vers

Vengeance, vengeance vengeance.

Le Roi et le Kam le sabre à la main cherchent partout le faux Mahomet qui paraît en l'air, et qui de son coffre décharge sur la tête du Kam des coups de batte en chantant aussi.

LE ROI et LE KAM, ensemble

Air 10 : Poursuivons jusqu'au trépas.

Exterminons aujourd'hui Ce coquin qui nous outrage ? Exerçons sur lui Toute notre rage.

Ils continuent a chercher le faux Prophète, qui jette sur eux quantité de pétards et d'autres feux d'artifice qui enflamment l'air. On voit en même temps Arlequin dans sa machine qui traverse le théâtre. Il a un pourpoint noir avec un turban et une longue barbe blanche. Le Roi et le Kam sont frappés de cette apparition ; et la Suivante profitant de la crainte dont elle voit le Roi saisi lui dit :

LE KAM, en se frottant les épaules

Air 33 : La verte jeunesse.

Tout franc, votre fille était bien mon fait ; Et j'étais un drille... Mais votre valet : Puisque le Prophète En agit ainsi, Je vais, sans trompette, Déloger d'ici.

Le Kam fait la révérence au Roi et à la Princesse, et s'en va.

SCÈNE X. Le roi, La Princesse, La Suivante.

LA SUIVANTE, apostrophant Mahomet

Air 4 : Comme un coucou que l'amour presse.

Mahomet, que ton courroux cesse, On a suivre tes volontés : Tu vois que notre Roi s'empresse À reconnaître tes bontés.

SCÈNE X.II ET DERNIéRE. Le Roi, La Princesse, La Suivante, Arlequin, Le Prince de Perse.

Arlequin, qui a tout entendu profitant de la disposition où il voit l'esprit du Roi sort d'un bosquet ou il a transporté le Prince de Perse s'avance avec lui vers le Monarque.

LE ROI, se jetant aux pieds du Faux Mahomet

Air 8 : Je reviendrai demain au soir.

Vous me voyez à vos genoux.

ARLEQUIN

Bon Roi relevez-vous.

Bis.

ARLEQUIN

Laissons-la le passé.

Bis.

Promenant le Prince.

Air 2 : Quand je tiens de ce jeu d'Octobre.

Voici l'époux de votre fille. Du Roi de Perse unique fils. Pour recruter votre famille Il a le mérite requis.

Air 3 : Réveillez-vous, belle Endromie.

Ne l'acceptez-vous pas pour gendre ?

ARLEQUIN

Oui, foi de Prophète d'honneur.

Le Prince de Perse tombe aux du genoux du Roi de Basra, qui l'embrasse.

LE ROI

Air 53 : Ce n'est point par effort qu'on aime.

Héritier d'un célèbre Empire, Pour moi quelle félicité !...

LA SUIVANTE, au Roi

Air 65 : Voici les Dragons qui viennent.

Oh ! Sans peine à cette affaire Son coeur se résout !

ARLEQUIN

Et vous itou.

Bis.

LE ROI

Air 3 : Bannissons d'ici l'humeur noire.

Que cette nuit on chante, on danse.

LA SUIVANTE, lui passant la main sur la barbe

Le grand Mahomet aime é rire.

ARLEQUIN

Tarelire, talaleri, talalerire.

Une troupe d'esclaves et d'eunuques viennent former une danse qui finit la pièce.

351 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica