Comédie en prose· Comédie en un Acte et en Prose
Crispin un Rival de son Maitre
Représentée par les Comédiens Français ordinaires du Roi, le 12 Mars 1707.
Personnages
- MONSIEUR ORONTE, bourgeois de Paris
- MADAME ORONTE, sa femme
- ANGÉLIQUE, leur fille, promise à Damis
- VALÈRE, amant d'Angélique
- MONSIEUR ORGON, père de Damis
- LISETTE, suivante d'Angélique
- CRISPIN, valet de Valère
- LA BRANCHE, valet de Damis
SCÈNE PREMIÈRE. Valère, Crispin.
VALÈRE
Ah ! Te voilà, bourreau !
CRISPIN
Parlons sans emportement.
VALÈRE
Coquin !
CRISPIN
Laissons là, je vous prie, nos qualités. De quoi vous plaignez-vous ?
VALÈRE
De quoi je me plains, traître ! Tu m'avais demandé congé pour huit jours, et il y a plus d'un mois que je ne t'ai vu. Est-ce ainsi qu'un valet doit servir ?
CRISPIN
Parbleu ! Monsieur, je vous sers comme vous me payez : il me semble que l'un n'a pas plus de sujet de se plaindre que l'autre.
VALÈRE
Je voudrais bien savoir d'où tu peux venir ?
CRISPIN
Je viens de travailler à ma fortune. J'ai été en Touraine, avec un Chevalier de mes amis, faire une petite expédition.
VALÈRE
Quelle expédition ?
CRISPIN
Lever un droit qu'il s'est acquis sur les gens de province, par sa manière de jouer.
VALÈRE
Tu viens donc, fort à propos, car je n'ai point d'argent, et tu dois être en état de m'en prêter.
CRISPIN
Non, Monsieur, nous n'avons pas fait une heureuse pêche. Le poisson a vu l'hameçon, il n'a point voulu mordre à l'appât.
VALÈRE
Le bon fond de garçon que voilà ! Écoute, Crispin, je veux bien te pardonner le passé, j'ai besoin de ton industrie.
CRISPIN
Quelle clémence !
VALÈRE
Je suis dans un grand embarras.
CRISPIN
Vos créanciers s'impatientent-ils ? Ce gros marchand,à qui vous avez fait un billet de neuf cents francs pour trente pistoles d'étoffe qu'il vous a fourni aurait-il obtenu sentence contre vous ?
VALÈRE
Non.
CRISPIN
Ah ! J'entends. Cette généreuse Marquise, qui alla elle-même payer votre tailleur qui vous avait fait assigner, a découvert que nous agissions de concert avec lui.
VALÈRE
Ce n'est point cela, Crispin. Je suis devenu amoureux.
CRISPIN
Oh ! Oh ! Et de qui, par aventure ?
VALÈRE
D'Angélique, fille unique de Monsieur Oronte.
CRISPIN
Je la connais de vue. Peste ! La jolie figure ! Son père, si je ne me trompe, est un bourgeois qui demeure en ce logis, et qui est très riche.
VALÈRE
Oui, il a trois grandes maisons dans les plus beaux quartiers de Paris.
CRISPIN
L'adorable personne qu'Angélique !
VALÈRE
De plus, il passe pour avoir de l'argent comptant.
CRISPIN
Je connais tout l'excès de votre amour. Mais où en êtes-vous avec la petite fille ? Elle sait vos sentiments ?
VALÈRE
Depuis, huit jours que j'ai un libre accès chez son père, j'ai si bien fait, qu'elle me voit d'un oeil favorable ; mais Lisette, sa femme de chambre, m'apprit hier une nouvelle qui me met au désespoir.
CRISPIN
Eh ! Que vous a-t-elle dit, cette désespérante Lisette !
VALÈRE
Que j'ai un rival ; que Monsieur Oronte a donné la parole à un jeune homme de province qui doit incessamment arriver à Paris pour épouser Angélique.
CRISPIN
Et qui est ce rival ?
VALÈRE
C'est ce que je ne sais point encore. On appelle Lisette dans le temps qu'elle me disait cette fâcheuse nouvelle, et je fus obligé de me retirer sans apprendre son nom.
CRISPIN
Nous avons bien la mine de n'être pas sitôt propriétaire des trois belles maisons de Monsieur Oronte.
VALÈRE
Va trouver Lisette de ma part : parle-lui ; après cela, nous prendrons nos mesures.
CRISPIN
Laissez-moi faire.
VALÈRE
Je vais t'attendre au logis.
SCÈNE II.
CRISPIN, seul
Que je suis las d'être valet ! Ah ! Crispin ! C'est ta faute. Tu as toujours donné dans la bagatelle ! Tu devrais présentement briller dans la finance. Avec l'esprit que j'ai, morbleu ! J'aurais déjà fait plus d'une banqueroute.
SCÈNE III.Crispin La Branche.
LA BRANCHE
N'est-ce pas là Crispin ?
CRISPIN
Est-ce la Branche que je vois ?
LA BRANCHE
C'est Crispin, c'est lui-même.
CRISPIN
C'est la Branche, ou je meure ! L'heureuse rencontre ! Que je t'embrasse, mon cher. Franchement, ne te voyant plus paraître à Paris, je craignais que quelque arrêt de la Cour ne t'en eût éloigné.
LA BRANCHE
Ma foi ! Mon ami, je l'ai échappé belle depuis que je ne t'ai vu. On m'a voulu donner de l'occupation sur mer ; j'ai pensé être du dernier détachement de la Tournelle.
Occupation sur mer : comprendre que La Branche a failli être condamné aux galères.
CRISPIN
Tudieu ! Qu'avais-tu donc fait ?
LA BRANCHE
Une nuit, je m'avisai d'arrêter, dans une rue détournée, un marchand étranger pour lui demander, par curiosité, des nouvelles de son pays. Comme il n'entendait pas le français, il crut que je lui demandais la bourse. Il crie : Au voleur. Le guet vient. On me prend pour un fripon. On me mené au Châtelet. J'y ai demeuré sept semaines !
Chatelet : ancienne prison parisienne.
CRISPIN
Sept semaines ?
LA BRANCHE
J'y aurais demeuré bien davantage sans la nièce d'une revendeuse à la toilette.
CRISPIN
Est-il vrai ?
LA BRANCHE
On était sérieusement prévenu contre moi ; mais cette bonne amie se donna tant de mouvement, qu'elle fit connaître mon innocence.
CRISPIN
Il est bon d'avoir de puissants amis.
LA BRANCHE
Cette aventure m'a fait faire des réflexions.
CRISPIN
Je le crois. Tu n'es plus curieux de savoir des nouvelles des pays étrangers ?
LA BRANCHE
Non, ventrebleu, je me fuis remis dans le service. Et toi, Crispin, travailles-tu toujours ?
CRISPIN
Non, je suis, comme toi, un fripon honoraire. Je suis rentré, dans le service aussi ; mais je sers un maître sans bien ; ce qui suppose un valet sans gages. Je ne suis pas trop content de ma condition.
Fripon : méchant, maraud, fourbe, coquin ; qui dérobe secrètement ; qui tâche à tromper ceux qui ont à faire à lui ; qui fait des gains illicites au jeu, ou dans le négoce, et qui est sans honneur et sans bonne foi. [F]
LA BRANCHE
Je le suis assez de la mienne, moi. Je me suis retiré à Chartres. J'y sers un jeune homme appelé Damis. C'est un aimable garçon. Il aime le jeu, le vin, les femmes. C'est un homme universel. Nous faisons ensemble toutes sortes de débauches. Cela m'amuse : cela me détourne de mal faire.
CRISPIN
L'innocente vie !
LA BRANCHE
N'est-il pas vrai ?
CRISPIN
Assurément. Mais, dis-moi, la Branche, qu'es-tu venu faire à Paris ? Où vas-tu ?
LA BRANCHE
Je vais dans cette maison.
CRISPIN
Chez Monsieur Oronte ?
LA BRANCHE
Sa fille est promise à Damis.
CRISPIN
Angélique promise à ton maître !
LA BRANCHE
Monsieur Orgon, père de Damis, était à Paris il y a quinze jours. J'y étais avec lui. Nous allâmes voir Monsieur Oronte qui est de ses anciens amis, et ils arrêtèrent entre eux ce mariage.
CRISPIN
C'est donc une affaire résolue ?
LA BRANCHE
Oui : le contrat est déjà signé des deux pères et de Madame Oronte. La dot, qui est de mille vingt écus en argent comptant, est toute prête. On n'attend que l'arrivée de Damis, pour terminer la chose.
CRISPIN
Ah ! Parbleu, cela étant, Valère, mon maître n'a donc qu'à chercher fortune ailleurs.
LA BRANCHE
Quoi ! Ton maître ?
CRISPIN
Il est amoureux de cette même Angélique mais, puisque Damis...
LA BRANCHE
Oh ! Damis n'épousera point Angélique. Il y a une petite difficulté.
CRISPIN
Eh ! Quelle ?
LA BRANCHE
Pendant que son père le mariait ici, il s'est marié à Chartres, lui.
CRISPIN
Comment donc ?
LA BRANCHE
Il aimait une jeune personne avec qui il avait fait les choses, de manière qu'au retour du bon homme Orgon, il s'est fait, en secret, une assemblée de parents. La fille est de condition. Damis a été obligé de l'épouser.
CRISPIN
Oh ! Cela change la thèse.
LA BRANCHE
J'ai trouvé les habits de noces de mon maître tous faits. J'ai ordre de les emporter à Chartres, aussitôt que j'aurai vu Monsieur et Madame Oronte, et retiré la parole de Monsieur Orgon.
CRISPIN
Retirer la parole de Monsieur Orgon !
LA BRANCHE
C'est ce qui m'amène à Paris ; sans adieu, Crispin ; nous nous reverrons.
CRISPIN
Attends, la Branche, attends, mon enfant ; il me vient une idée : dis-moi un peu, ton maître est-il connu de Monsieur Oronte ?
LA BRANCHE
Ils ne se sont jamais vus.
CRISPIN
Ventrebleu ! Si tu voulais, il y aurait un beau coup à faire ; mais, après ton aventure du Châtelet, je crains que tu ne manques de courage.
LA BRANCHE
Non, non, tu n'as qu'à dire ; une tempête essuyée n'empêche point un bon matelot de se remettre en mer. Parle ; de quoi s'agit-il ? Est-ce que tu voudrais faire passer ton maître pour Damis, et la lui faire épouser ?
CRISPIN
Mon maître, fi donc, voilà un plaisant gueux pour une fille comme Angélique ; je lui destine un meilleur parti.
LA BRANCHE
Qui donc ?
CRISPIN
Moi.
LA BRANCHE
Malpeste ! Tu as raison, cela n'est pas mal imaginé, au moins.
CRISPIN
Je suis amoureux d'elle.
LA BRANCHE
J'approuve ton amour.
CRISPIN
Je prendrai le nom de Damis.
LA BRANCHE
C'est bien dit.
CRISPIN
J'épouserai Angélique.
LA BRANCHE
J'y consens.
CRISPIN
Je toucherai la dot.
LA BRANCHE
Fort bien.
CRISPIN
Et je disparaîtrai avant qu'on en vienne aux éclaircissements.
LA BRANCHE
Expliquons-nous mieux sur cet article.
CRISPIN
Pourquoi ?
LA BRANCHE
Tu parles de disparaître avec la dot sans faire mention de moi. Il y a quelque chose à corriger dans ce plan-là.
CRISPIN
Oh ! Nous disparaîtrons ensemble.
LA BRANCHE
À cette condition-là, je te sers de croupier. Le coup, je l'avoue, est un peu hardi ; mais mon audace le réveille, et je sens que je suis né pour les grandes choses. Où irons-nous cacher la dot ?
CRISPIN
Dans le fond de quelque province éloignée.
LA BRANCHE
Je crois qu'elle fera mieux hors du royaume ; qu'en dis-tu ?
CRISPIN
C'est ce que nous verrons. Apprends-moi de quel caractère est Monsieur Oronte ?
LA BRANCHE
C'est un bourgeois fort simple, un petit génie.
CRISPIN
Et Madame Oronte ?
LA BRANCHE
Une femme de cinquante-cinq à soixante ans ; une femme qui s'aime et qui est d'un esprit tellement incertain, qu'elle croit dans le même moment le pour et le contre.
CRISPIN
Cela suffit, il faut à présent emprunter des habits pour...
LA BRANCHE
Tu peux te servir de ceux de mon maître ; oui, justement, tu es à peu près de sa taille.
CRISPIN
Peste ! Il n'est pas mal fait.
LA BRANCHE
Je vois sortir quelqu'un de chez Monsieur Oronte ; allons dans mon auberge concerter l'exécution de notre entreprise.
CRISPIN
Il faut auparavant que je courre au logis, parler à Valère, et que je l'engage, par une fausse confidence, à ne point venir de quelques jours chez Monsieur Oronte. Je t'aurai bientôt rejoint.
SCÈNE IV. Angélique, Lisette.
ANGÉLIQUE
Oui, Lisette, depuis que Valère m'a découvert sa passïon, un secret chagrin me dévore, et je sens que, si j'épouse Damis, il m'en coûtera le repos de ma vie.
LISETTE
Voilà un dangereux homme que ce Valère !
ANGÉLIQUE
Que je suis malheureuse ! Entre dans ma situation, Lisette ! Que dois-je faire ? Conseille-moi, je t'en conjure.
LISETTE
Quel conseil pouvez-vous attendre de moi ?
ANGÉLIQUE
Celui que t'inspirera l'intérêt que tu prends à ce qui me touche.
LISETTE
On ne peut vous donner que deux sortes de conseil, l'un d'oublier Valère, et l'autre de vous raidir contre l'autorité paternelle ; vous avez trop d'amour pour suivre le premier, j'ai la conscience trop délicate pour vous donner le second, cela est embarrassant, comme vous voyez.
ANGÉLIQUE
Ah ! Lisette, tu me désespères !
LISETTE
Attendez, il me semble pourtant que l'on peut concilier votre amour et ma conscience ; oui, allons trouver votre mère.
ANGÉLIQUE
Que lui dire ?
LISETTE
Avouons-lui tout, elle aime qu'on la flatte, qu'on la caresse ; flattons-la, caressons-la ; dans le fond elle a de l'amitié pour vous, et elles obligera peut-être Monsieur Oronte à retirer sa parole.
ANGÉLIQUE
Tu as raison, Lisette, mais je crains...
LISETTE
Quoi ?
ANGÉLIQUE
Tu connais ma mère ; son esprit a si peu de fermeté.
LISETTE
Il est vrai qu'elle est toujours du sentiment de celui qui lui parle le dernier : n'importe, ne laissons pas de l'attirer dans notre parti. Mais je la vois, retirez-vous pour un moment vous reviendrez quand je vous en ferai signe.
SCÈNE V. Madame Oronte, Lisette.
LISETTE, sans faire semblant de voir madame Oronte
Il faut convenir que madame Oronte est une des plus aimables femmes de Paris.
MADAME ORONTE
Vous êtes flatteuse, Lisette.
LISETTE
Ah ! Madame, je ne vous voyais pas ! Ces paroles que vous venez d'entendre sont la suite d'un entretien que je viens d'avoir avec mademoiselle Angélique au sujet de son mariage. Vous avez, lui disais-je, la plus judicieuse de toutes les mères la plus raisonnable.
MADAME ORONTE
Effectivement, Lisette, je ne ressemble guères aux autres femmes : c'est toujours la raison qui me détermine.
LISETTE
Sans doute.
MADAME ORONTE
Je n'ai ni entêtement ni caprice.
LISETTE
Et avec cela vous êtes la meilleure mère du monde ; je mets en fait, que si votre fille avait de la répugnance à épouser Damis, vous ne voudriez pas contraindre là-dessus son inclination :
MADAME ORONTE
Moi, la contraindre ! Moi, gêner ma fille ! À Dieu ne plaise que je fasse la moindre violence à ses sentiments. Dites-moi, Lisette, aurait elle de l'aversion pour Damis ?
LISETTE
Eh ! Mais...
MADAME ORONTE
Ne me cachez rien.
LISETTE
Puisque vous voulez savoir les choses, Madame, je vous dirai qu'elle a de la répugnance pour ce mariage.
MADAME ORONTE
Elle a peut-être une passion dans le coeur.
LISETTE
Oh ! Madame, c'est la règle. Quand une fille a de l'aversion pour un homme qu'on lui destine pour mari, cela suppose toujours qu'elle a de l'inclination pour un autre. Vous m'avez dit, par exemple, que vous haïssiez Monsieur Oronte la première fois qu'on vous le proposa, parce que vous aimiez un officier qui mourut au siège de Candie.
MADAME ORONTE
Il est vrai que si ce pauvre garçon ne fût pas mort, je n'aurais jamais épousé Monsieur Oronte.
LISETTE
Hé bien ! Madame, Mademoiselle votre fille est dans la même disposition où vous étiez avant le siége de Candie.
MADAME ORONTE
Eh ! Qui est donc le cavalier qui a trouvé le secret de lui plaire
LISETTE
C'est ce jeune gentilhomme qui vient jouer chez vous depuis quelques jours.
MADAME ORONTE
Qui ? Valère.
LISETTE
Lui-même.
MADAME ORONTE
À propos, vous m'en faites souvenir. Il nous regardait hier, Angélique et moi, avec des yeux si passionnés ! Êtes-vous bien assurée, Lisette, que c'est de ma fille qu'il est amoureux ?
LISETTE, fait signe à Angélique de s'approcher
Oui, Madame, il me l'a dit lui-même, et il m'a chargé de vous prier, de sa part, de trouver bon qu'il vienne vous en faire la demande.
SCÈNE VI. Madame Oronte, Angélique, Lisette.
ANGÉLIQUE
Pardonnez, Madame, si mes sentiments ne sont pas conformes aux vôtres ; mais vous savez...
MADAME ORONTE
Je sais bien qu'une fille ne règle pas toujours les mouvements de son coeur sur les vues de ses parents ; mais je suis tendre, je suis bonne, j'entre dans vos .peines. En un mot, j'agrée la recherche de Valère.
ANGÉLIQUE
Je ne puis vous exprimer, Madame, tout le ressentiment que j'ai de vos bontés.
LISETTE
Ce n'est pas assez, Madame, Monsieur Oronte est un petit opiniâtre. Si vous ne soutenez pas avec rigueur...
MADAME ORONTE
Oh ! N'ayez point d'inquiétude là-dessus. Je prends Valère sous ma protection. Ma fille n'aura point d'autre époux que lui : c'est moi qui vous le dis. Mon mari vient. Vous allez voir de quel ton je vais lui parler.
SCÈNE VII. Madame Oronte, Madame Oronte, Angélique, Lisette.
MADAME ORONTE
Vous venez fort à propos, Monsieur, j'ai à vous dire que je ne suis plus dans le dessein de marier ma fille à Damis.
MONSIEUR ORONTE
Ah ! Ah ! Peut-on savoir, Madame, pourquoi vous avez changé de résolution ?
MADAME ORONTE
C'est qu'il se présente un meilleur parti pour Angélique. Valère la demande. Il n'est pas, à la vérité, si riche que Damis ; mais il est gentilhomme, et, en faveur de sa noblesse, nous devons lui passer son peu de bien.
LISETTE
Bon !
MONSIEUR ORONTE
J'estime Valère, et, sans faire attention à son peu de bien, je lui donnerais très volontiers ma fille, si je le pouvais, avec honneur ; mais cela ne se peut pas, Madame.
MADAME ORONTE
D'où vient, Monsieur ?
MONSIEUR ORONTE
D'où vient ? Voulez-vous que nous manquions de parole à Monsieur Orgon, notre ancien ami ? Avez-vous quelque sujet de vous plaindre de lui ?
MADAME ORONTE
Non.
LISETTE, bas
Courage : ne mollissez point.
MONSIEUR ORONTE
Pourquoi donc lui faire un pareil affront ? Songez que le contrat est signé ; que tous les préparatifs font faits, et que nous n'attendons que Damis. La chose n'est-elle pas trop avancée pour s'en dédire ?
MADAME ORONTE
Effectivement, je n'avais pas fait toutes ces réflexions.
LISETTE, bas
Adieu, la girouette va tourner.
MONSIEUR ORONTE
Vous êtes trop raisonnable, Madame, pour vouloir vous opposer à ce mariage.
MADAME ORONTE
Oh ! Je ne m'y oppose pas.
LISETTE
Mort de ma vie ! Est-ce là une femme ? Elle ne contredit point.
MADAME ORONTE
Vous le voyez, Lisette, j'ai fait ce que j'ai pu pour Valère.
LISETTE
Oui, vraiment, voilà un amant bien protégé !
SCÈNE VIII. Monsieur Oronte, Madame Oronte, Angélique, Lisette, La Branche.
MONSIEUR ORONTE
J'aperçois le valet de Monsieur Damis.
LA BRANCHE
Très humble serviteur à Monsieur et à Madame Oronte ; serviteur très humble à mademoiselle Angélique ; bonjour Lisette.
MONSIEUR ORONTE
Eh bien ! La Branche, quelle nouvelle ?
LA BRANCHE
Monsieur Damis, votre gendre et mon maître, vient d'arriver de Chartres. Il marche Sur mes pas. J'ai pris les devants pour vous en avertir.
ANGÉLIQUE, bas
Ô ciel !
MONSIEUR ORONTE
Je l'attendais avec impatience ; mais pourquoi n'est-il pas venu tout droit chez moi ? Dans les termes où nous en sommes, doit-il faire ces façons-là ?
LA BRANCHE
Oh ! Monsieur, il sait trop bien vivre pour en user si familièrement avec vous ; c'est le garçon de France qui a les meilleures manières. Quoique, je sois son valet, je n'en puis dire que du bien.
MADAME ORONTE
Est-il poli ? Est-il sage ?
LA BRANCHE
S'il est sage. Madame, il a été élevé avec la plus brillante jeunesse de Paris. Tudieu ! C'est une tête bien sensée.
MONSIEUR ORONTE
Et Monsieur Orgon n'est-il pas avec lui ?
LA BRANCHE
Non, Monsieur, de vives atteintes de goutte l'ont empêché de se mettre en chemin,
MONSIEUR ORONTE
Le pauvre bonhomme !
LA BRANCHE
Cela l'a pris subitement la veille de notre départ. Voici une lettre qu'il vous écrit.
Il donne une lettre à Monsieur Oronte.
MONSIEUR ORONTE, lit le dessus
À Monsieur, Monsieur Craquet, médecin, dans la rue du Sépulcre.
LA BRANCHE, reprenant la lettre
Ce n'est point cela, Monsieur.
MONSIEUR ORONTE, riant
Voilà un médecin qui loge dans le quartier de ses malades.
LA BRANCHE tire plusieurs lettres, et en lit les adresses
J'ai plusieurs lettres que je me fuis chargé de rendre à leurs adresses. Voyons celle-ci...
Il lit.
À Monsieur Bredouillet, avocat au Parlement, rue des Mauvaises-Paroles. Ce n'est point encore cela : passons à l'autre...
Il lit.
À Monsieur Gourmandin, chanoine de... Ouais ! Je ne trouverai point celle que je cherche...
Il lit.
À Monsieur Oronte. Ah ! Voici la lettre de Monsieur Orgon...
Il la donne.
Il l'a écrite d'une main si tremblante, que vous n'en reconnaîtrez pas l'écriture.
MONSIEUR ORONTE
En effet, elle n'est pas reconnaissable.
LA BRANCHE
La goutte est un terrible mal. Le ciel vous en veuille préserver, aussi bien que madame Oronte, mademoiselle Angélique, Lisette et toute la compagnie.
MONSIEUR ORONTE, lit
Je me disposais à partir avec Damis ; mais la goutte m'en a empêché. Néanmoins, comme ma présence n'est point absolument nécessaire à Paris, je n'ai pas voulu que mon indisposition retardât un mariage qui fait ma plus chère envie, et toute la consolation de ma vieillesse. Je vous envoie mon fils. Servez-lui de père comme à votre fille. Je trouverai bon tout ce que vous ferez.
De Chartres, Votre affectionné serviteur, Monsieur Orgon.
Que je le plains !... Mais qui est ce jeune homme qui s'avance ? Ne serait-ce point Damis ?
LA BRANCHE
C'est lui-même. Qu'en dites-vous, Madame. N'a-t-il pas un air qui prévient en fa faveur ?
SCÈNE IX. Monsieur Oronte, Madame Oronte, Angélique, Lisette, La Branche, Crispin.
MADAME ORONTE
Il n'est pas mal fait, vraiment !
CRISPIN
La Branche ?
LA BRANCHE
Monsieur ?
CRISPIN
Est-ce là Monsieur Oronte, mon illustre beau-père ?
LA BRANCHE
Oui. Vous le voyez en propre original.
MONSIEUR ORONTE
Soyez le bien venu, mon gendre, embrassez-moi.
CRISPIN, embrassant Oronte
Ma joie est extrême de pouvoir vous témoigner l'extrême joie que j'ai de vous embrasser. Voilà, fans doute, l'aimable enfant qui m'est destinée ?
MONSIEUR ORONTE
Non, mon gendre, c'est ma femme. Voici ma fille Angélique.
CRISPIN
Malepeste ! La jolie famille ! Je ferais volontiers ma femme de l'une, et ma maîtresse de l'autre.
MADAME ORONTE
Cela est trop galant. Il paraît avoir de l'esprit.
LISETTE
Et du goût même.
CRISPIN
Quel air ! Quelle grâce ! Quelle noble fierté ! Ventrebleu ! Madame, vous êtes toute adorable. Mon père me le disait bien : tu verras madame Oronte : c'est la beauté la plus piquante...
MADAME ORONTE
Fi donc.
CRISPIN
La plus défag... je voudrois, dit-il, qu'elle fût veuve, je l'aurais bientôt épousée.
MONSIEUR ORONTE, riant
Je lui suis parbleu ! Bien obligé.
MADAME ORONTE
Je l'estime infiniment, monsieur votre père. Que je fuis fâchée qu'il n'ait pu venir avec vous !
CRISPIN
Qu'il est mortifié de ne pouvoir être de la noce ! Il se proposait bien de danser la bourrée avec Madame Oronte.
Bourrée : est aussi une espèce de danse composée de trois pas joints ensemble avec deux mouvements, et commence par une noire en levant. Le premier couplet contient deux fois quatre mesure et le second deux fois huit. On croit que cette danse vient d'Auvergne. [F]
LA BRANCHE
Il vous prié d'achever promptement ce mariage ; car il a une furieuse impatience d'avoir sa brue auprès de lui.
MONSIEUR ORONTE
Eh ! Mais toutes les conditions font arrêtées entre nous et signées. Il ne reste plus qu'à terminer la chose et compter la dot.
CRISPIN
Compter la dot ! Oui, c'est fort bien dit. La Branche ! Permettez que je donne une commission à mon valet. Va chez le Marquis...
Bas.
Va-t'en arrêter des chevaux pour cette nuit, tu m'entends...
Haut.
Et tu lui diras que je lui baise les mains.
LA BRANCHE, sortant
J'y vole.
SCÈNE X. Monsieur Oronte, Madame Oronte, Angélique, Lisette, Crispin.
MONSIEUR ORONTE
Revenons à votre père : je fuis très affligé de son indisposition ; mais satisfaites, je vous prie, ma curiosité. Dites-moi un peu des nouvelles de son procès.
CRISPIN, d'un air inquiet
La Branche ?
MONSIEUR ORONTE
Vous êtes bien ému ! Qu'avez-vous ?
CRISPIN, bas
Maugrebleu de la question !...
Haut.
J'ai oublié de charger la Branche...
Bas.
Il devait me parler de ce procès-là !
MONSIEUR ORONTE
Il reviendra. Eh bien ! Ce procès a-t-il enfin été jugé ?
CRISPIN
Oui, Dieu merci, l'affaire en est faite.
MONSIEUR ORONTE
Et vous l'avez gagné ?
CRISPIN
Avec dépens.
MONSIEUR ORONTE
J'en suis ravi, je vous assure.
MADAME ORONTE
Le ciel en soit loué.
CRISPIN
Mon père avait cette affaire à coeur. Il aurait donné tout son bien aux juges, plutôt que d'en avoir le démenti.
MONSIEUR ORONTE
Ma foi ! Cette affaire lui a bien coûté de l'argent, n'est-ce pas ?
CRISPIN
Je vous en réponds ; mais la justice est une si belle chose, qu'on ne saurait trop l'acheter.
MONSIEUR ORONTE
J'en conviens : mais, outre cela, ce procès lui a bien donné de la peine.
CRISPIN
Ah ! Cela n'est pas concevable ! Il avait affaire au plus grand chicaneur, au moins raisonnable de tous les hommes.
MONSIEUR ORONTE
Qu'appelez-vous de tous les hommes ? Il m'a dit que sa partie était une femme.
CRISPIN
Oui, sa partie était une femme : d'accord ; mais cette femme avait dans ses intérêts un certain vieux Normand qui lui donnait des conseils. C'est cet homme-là qui a bien fait de la peine à mon père... Mais changeons de discours. Laissons-là les procès. Je ne veux m'occuper que de mon mariage, et que du plaisir de voir madame Oronte.
MONSIEUR ORONTE
Eh bien ! Allons, mon gendre, entrons : je vais ordonner les apprêts de vos noces.
CRISPIN, donnant la main à madame Oronte
Madame ?
MADAME ORONTE
Vous n'êtes pas à plaindre, ma fille. Damis a du mérite.
SCÈNE XI. Angélique, Lisette
ANGÉLIQUE
Hélas ! Que vais-je devenir ?
LISETTE
Vous allez devenir femme de Monsieur Damis. Cela n'est pas difficile à deviner.
ANGÉLIQUE
Ah ! Lisette, tu sais mes sentiments : montre-toi sensible à mes peines !
LISETTE, pleurant
La pauvre enfant !
ANGÉLIQUE
Auras-tu la dureté de m'abandonner à mon fort.
LISETTE
Vous me fendez le coeur.
ANGÉLIQUE
Lisette, ma chère Lisette !
LISETTE
Ne m'en dites pas davantage. Je suis si touchée, que je pourrais bien vous donner quelque mauvais conseil, et je vous vois si affligée, que vous ne manqueriez pas de le suivre.
SCÈNE XII. Angélique, Valère, Lisette.
VALÈRE, à part
Crispin m'a dit de ne point paraître ici de quelques jours ; qu'il méditait un stratagème ; mais il ne m'a point expliqué ce que c'est. Je ne puis vivre dans cette incertitude.
LISETTE
Valère vient.
VALÈRE
Je ne me trompe point ; c'est elle-même. Belle Angélique, de grâce, apprenez-moi vous-même ma destinée ; quel en fera le fruit ?... Mais quoi ! Vous pleurez l'une et l'autre !
LISETTE
Eh ! Oui, Monsieur, nous pleurons, nous nous désespérons. Votre rival eft arrivé.
VALÈRE
Qu'est-ce que j'entends !
LISETTE
Et dès ce soir il épousera ma maîtresse.
VALÈRE
Juste ciel !
LISETTE
Si du moins, après son mariage, elle demeurait à Paris, passe encore. Vous pourriez quelquefois tous deux pleurer ensemble vos déplaisirs ; mais, pour comble de chagrin, il faudra que vous pleuriez séparément.
VALÈRE
J'en mourrai ; mais, Lisette, qui est donc cet heureux rival qui m'enlève ce que j'ai de plus cher au monde ?
LISETTE
On le nomme Damis.
VALÈRE
Damis !
LISETTE
C'est un homme de Chartres.
VALÈRE
Je connais tout ce pays-là, et je ne lâche point qu'il y ait un autre Damis que le fils de Monsieur Orgon.
LISETTE
Justement, c'est le fils de Monsieur Orgon qui est votre rival.
VALÈRE
Ah ! Si nous n'avons que ce Damis à craindre, nous devons nous rassurer.
ANGÉLIQUE
Que dites-vous, Valère ?
VALÈRE
Cessons de nous affliger, charmante Angélique. Damis depuis huit jours s'est marié à Chartres.
LISETTE
Bon !
ANGÉLIQUE
Vous vous moquez, Valère. Damis est ici qui s'apprête à recevoir ma main.
LISETTE
Il est en ce moment au logis avec Monsieur et Madame Oronte.
VALÈRE
Damis est de mes amis, et il n'y a pas huit jours qu'il m'a écrit. J'ai sa lettre chez moi.
ANGÉLIQUE
Que vous mande-t-il ?
VALÈRE
Qu'il s'est marié secrètement à Chartres avec une fille de condition.
LISETTE
Marié secrètement ! Eh ! Oh ! Approfondissons un peu cette affaire. Il me paraît qu'elle en vaut bien la peine. Allez, Monsieur ; allez quérir cette lettre, et ne perdez point de temps.
VALÈRE
Dans un moment je suis de retour.
LISETTE
Et nous, ne négligeons point cette nouvelle. Je fuis fort trompée, si nous n'en tirons pas quelque avantage. Elle nous servira, du moins, à faire suspendre pour quelque temps votre mariage. Je vois venir Monsieur Oronte. Pendant que je la lui apprendrai, courez en faire part à madame votre mère.
SCÈNE XIII. Monsieur Oronte, Lisette
MONSIEUR ORONTE
Valère vient de vous quitter, Lisette.
LISETTE
Oui, Monsieur. Il vient de nous dire une chose qui vous surprendra, sur ma parole !
MONSIEUR ORONTE
Eh ! Quoi !
LISETTE
Par ma foi ! Damis est un plaisant homme, de vouloir avoir deux femmes, pendant que tant d'honnêtes gens sont si fâchés d'en avoir une !
MONSIEUR ORONTE
Explique-toi, Lisette !
LISETTE
Damis est marié. Il a épousé secrètement une fille de Chartres, une fille de qualité.
MONSIEUR ORONTE
Bon ! Cela se peut-il, Lisette ?
LISETTE
Il n'y a rien de plus véritable, Monsieur. Damis l'a mandé lui-même à Valère, qui est fon ami.
MONSIEUR ORONTE
Tu me contes une fable, te dis-je.
LISETTE
Non, Monsieur, je vous assure. Valère est allé quérir la lettre : il ne tiendra qu'à vous de la voir.
MONSIEUR ORONTE
Encore un coup, je ne puis croire ce que tu dis
LISETTE
Eh ! Monsieur, pourquoi ne le croirez-vous pas ? Les jeunes gens ne sont-ils pas aujourd'hui capables de tout ?
MONSIEUR ORONTE
Il est vrai qu'ils sont plus corrompus qu'ils ne l'étaient de mon temps.
LISETTE
Que savons-nous, si Damis n'est point un de ces petits scélérats qui ne se font point un scrupule de la pluralité des dots ? Cependant la personne qu'il a épousée, étant de condition, ce mariage clandestin aura des suites qui ne feront pas fort agréables pour vous.
MONSIEUR ORONTE
Ce que tu dis ne laisse pas de mériter qu'on y fasse quelque attention.
LISETTE
Comment ! Quelque attention : si, j'étais à votre place, avant que de livrer ma fille, je voudrais, du moins, être éclairci de la chose.
MONSIEUR ORONTE
Tu as raison. Je vois paraître le valet de Damis, Il faut que je le sonde finement. Retire-toi, Lisette, et me laisse avec lui.
LISETTE, en s'en allant
Si cette nouvelle pouvait se confirmer !
SCÈNE XIV. Monsieur Oronte, La Branche.
MONSIEUR ORONTE
Approche, La Branche, viens ça, je te trouve une physionomie d'honnête homme.
LA BRANCHE
Oh ! Monsieur, sans vanité, je suis encore, plus honnête homme que ma physionomie.
MONSIEUR ORONTE
J'en suis bien aise. Écoute ; ton maître a la mine d'un vert galant.
Vert galant : c'est une jeune homme vif et alerte. [F]
LA BRANCHE
Tudieu ! C'est un joli homme. Les femmes en font folles. Il a un certain air libre qui les charme. Monsieur Orgon, en le mariant, assure le repos de trente familles pour le moins.
MONSIEUR ORONTE
Cela étant, je ne m'étonne point qu'il ait poussé à bout une fille de qualité.
LA BRANCHE
Que dites-vous ?
MONSIEUR ORONTE
Il faut, mon ami, que tu me confesses la vérité. Je sais tout, je sais que Damis est marié ; qu'il a épousé une fille de Chartres.
LA BRANCHE
Ouf !
MONSIEUR ORONTE
Tu te troubles ; je vois qu'on m'a dit vrai : tu es un fripon.
LA BRANCHE
Moi, Monsieur ?
MONSIEUR ORONTE
Oui, toi, pendart ! Je suis instruit de votre dessein, et je prétends te faire punir comme complice d'un projet si criminel.
Pendart : scélarat, frippon , qui a commis des actions qui méritent la corde, la potence. [F]
LA BRANCHE
Quel projet, Monsieur ? Que je meure di je comprends...
MONSIEUR ORONTE
Tu feins d'ignorer ce que je veux dire, traître ! Mais si tu ne me fais tout à l'heure un aveu sincère de toutes choses, je vais te mettre entre les mains de la justice.
LA BRANCHE
Faites tout ce qu'il vous plaira, Monsieur ; je n'ai rien à vous avouer. J'ai beau donner la torture à mon esprit, je ne devine point le sujet de plaintes que vous pouvez avoir contre moi.
MONSIEUR ORONTE
Tu ne veux donc point parler. Hola ! Quelqu'un : qu'on me fasse venir un commissaire.
LA BRANCHE
Attendez, Monsieur, point de bruit. Tout innocent que je suis, vous le prenez sur un ton qui ne laisse point d'embarrasser mon innocence. Allons, éclaircissons-nous tous deux de sang-froid. Ça, qui vous a dit que mon maître était marié ?
MONSIEUR ORONTE
Qui ? Il l'a mandé lui-même à un de ses amis, à Valère.
LA BRANCHE
À Valère, dites-vous ?
MONSIEUR ORONTE
À Valère, oui. Que répondras-tu à cela ?
LA BRANCHE, riant
Rien, parbleu ! Le trait est excellent, ah ! Ah ! Monsieur Valère ! Vous ne vous y prenez pas mal, ma foi !
MONSIEUR ORONTE
Comment ! Qu'est-ce que cela signifie ?
LA BRANCHE, riant
On nous l'avait bien dit, qu'il nous régalerait, tôt ou tard, d'un plat de sa façon. Il n'y a pas manqué, comme vous le voyez.
MONSIEUR ORONTE
Je ne vois point cela.
LA BRANCHE
Vous l'allez voir, vous l'allez voir. Premièrement ce Valère aime mademoiselle votre fille, je vous en avertis.
MONSIEUR ORONTE
Je le sais bien.
LA BRANCHE
Lisette est dans ses intérêts. Elle entre dans toutes les mesures qu'il prend pour faire réussir sa recherche. Je vais parier que c'est elle qui vous aura débité ce mensonge-là.
MONSIEUR ORONTE
Il est vrai.
LA BRANCHE
Dans l'embarras où l'arrivée de mon maître les a jetés tous deux, qu'ont-ils fait ? Ils ont fait courir le bruit que Damis était marié. Valère même montre une lettre supposée qu'il dit avoir reçue de mon maître ; et tout cela, vous m'entendez bien, pour suspendre le mariage d'Angélique.
MONSIEUR ORONTE, bas
Ce qu'il dit est allez vraisemblable.
LA BRANCHE
Et, pendant que vous approfondirez ce faux bruit, Lisette gagnera l'esprit de sa maîtresse, et lui fera faire quelque mauvais pas ; après quoi vous ne pourrez plus la refuser à Valère.
MONSIEUR ORONTE
Hon ! Bon ! Ce raisonnement est assez juste.
LA BRANCHE
Mais, ma foi ! Les trompeurs seront trompés. Monsieur Oronte est homme d'esprit, homme de tête, ce n'est point à lui qu'il faut se jouer.
MONSIEUR ORONTE
Non, parbleu !
LA BRANCHE
Vous savez toutes les rubriques du monde, toutes les ruses qu'un amant met en usage pour supplanter son rival.
MONSIEUR ORONTE
Je t'en réponds. Je vois bien que ton maître n'est point marié. Admirez un peu la fourberie de Valère ! Il assure qu'il est intime ami de Damis, et je vais parier qu'ils ne se connaissent seulement pas.
LA BRANCHE
Sans doute. Malepeste ! Monsieur, que vous êtes pénétrant ! Comment ! Rien ne vous échappe.
MONSIEUR ORONTE
Je ne me trompe guères dans mes conjectures. J'aperçois ton maître. Je veux rire avec lui de son prétendu mariage, ah, ah, ah, ah !
LA BRANCHE
Hé, hé, hé, .hé, hé, hé, hé !
SCÈNE XV. Monsieur Oronte, La Branche, Crispin.
MONSIEUR ORONTE, riant
Vous ne savez pas, mon gendre,ce que l'on dit de vous. Que cela est plaisant ! On m'est venu donner avis (mais avis comme d'une chose assurée) que vous étiez marié ? Vous avez, dit-on, épousé secrètement une fille de Chartres. Ah, ah, ah, ah, est-ce vous ne que trouvez pas cela plaisant ?
LA BRANCHE, riant et faisant des signes à Crispin
Hé, hé, hé, hé, il n'y a rien de si plaisant !
CRISPIN
Ho, ho, ho, ho, cela est tout à fait plaisant.
MONSIEUR ORONTE
Un autre, j'en suis sûr, serait assez sot pour donner là-dedans ; mais moi, serviteur.
LA BRANCHE
Oh diable ! Monsieur. Oronte est un des plus gros génies !
CRISPIN
Je voudrais savoir qui peut être l'auteur d'un bruit si ridicule !
LA BRANCHE
Monsieur dit que c'est un gentilhomme appelle Valère.
CRISPIN, faisant l'étonné
Valère ! Qui est cet homme-là ?
LA BRANCHE, à Monsieur Oronte
Vous voyez bien, Monsieur, qu'il ne le connaît pas...
À Crispin.
Hé ! Là c'est ce jeune homme que tu sais... Que vous savez, dis-je... Qui est votre rival, à ce qu'on nous a dit.
CRISPIN
Ah ! Oui, oui, je m'en souviens : à telles enseignes qu'on nous a dit qu'il a peu de bien, et qu'il doit beaucoup ; mais qu'il couche en joue la fille de Monsieur Oronte, et que ses créanciers font des voeux très ardents pour la prospérité de ce mariage.
MONSIEUR ORONTE
Ils n'ont qu'à s'y 'attendre, vraiment, ils n'ont qu'à s'y attendre !
LA BRANCHE
Il n'est pas sot, ce Valère ! Il n'est, parbleu, pas sot.
MONSIEUR ORONTE
Je ne suis pas bête non plus ; je ne suis palsembleu ! pas bête ; et, pour le lui faire voir, je vais de ce pas chez mon notaire ; ou plutôt, Damis, j'ai une proposition à vous faire. Je suis convenu, je l'avoue, avec Monsieur Orgon de vous donner vingt mille écus en argent comptant ; mais voulez-vous prendre pour cette somme ma maison du faubourg Saint-Germain ? Elle m'a coûté plus de quatre-vingt mille francs à bâtir.
CRISPIN
Je suis homme à tout prendre ; mais, entre nous, j'aimerais mieux de l'argent comptant.
LA BRANCHE
L'argent, comme vous savez, est plus portatif.
MONSIEUR ORONTE
Assurément.
CRISPIN
Oui, cela se met mieux dans une valise. C'est qu'il se vend une terre auprès de Chartres, je voudrais bien l'acheter.
LA BRANCHE
Ah ! Monsieur, la belle acquisition ! Si vous aviez vu cette terre-là, vous en seriez charmé.
CRISPIN
Je l'aurai pour vingt-cinq mille écus, et je suis assuré qu'elle en vaut bien soixante mille.
LA BRANCHE
Au moins, Monsieur, au moins. Comment ! Sans parler du reste, il y a deux étangs où l'on pêche chaque année pour deux mille francs de goujon.
MONSIEUR ORONTE
Il ne faut pas laisser échapper une si belle occasion. Écoutez, j'ai chez mon notaire cinquante mille écus que je réservais pour acheter le château d'un certain financier qui va bientôt disparaître, je veux vous en donner la moitié.
CRISPIN, embrassant Monsieur Oronte
Ah ! Quelle bonté, Monsieur Oronte ! Je n'en perdrai jamais la mémoire, une éternelle reconnaissance... Mon coeur... Enfin, j'en suis tout pénétré.
LA BRANCHE
Monsieur Oronte est le Phénix des beaux-pères.
Référence à la fable La Fontaine : Le Corbeau et le Renard où tout flatteur vit au dépens de celui qui l'écoute.
MONSIEUR ORONTE
Je vais vous quérir cet argent, mais je rentre auparavant pour donner cet avis à ma femme.
CRISPIN
Les créanciers de Valère vont se pendre.
MONSIEUR ORONTE
Qu'ils se pendent ; je veux que dans une heure vous épousiez ma fille.
CRISPIN
Ah, ah, que cela fera plaisant.
LA BRANCHE
Oui, oui, c'est cela qui fera tout à fait drôle.
SCÈNE XVI. Crispin, La Branche.
CRISPIN
Il faut que mon maître ait eu un éclaircissement avec Angélique, et qu'il connaisse Damis.
LA BRANCHE
Ils se connaissent si bien, qu'ils s'écrivent, comme tu vois ; mais, grâces à mes soins, Monsieur Oronte est prévenu contre Valère, et j'espère que nous aurons la dot en croupe avant qu'il soit désabusé.
CRISPIN
Ô ciel !
LA BRANCHE
Qu'as-tu, Crispin ?
CRISPIN
Mon maître vient ici.
LA BRANCHE
Le fâcheux contretemps.
SCÈNE XVII. Valère, La Branche, Crispin.
VALÈRE
Je puis avec cette lettre entrer chez Monsieur Oronte ; mais je vois un jeune homme, serait-ce Damis ? Abordons-le ; il faut que je m'éclaircisse... Juste ciel ! C'est Crispin !
CRISPIN
C'est moi-même. Que diable venez-vous faire ici ? Ne vous ai-je pas défendu d'approcher de la maison de Monsieur Oronte ? Vous allez détruire tout ce que mon industrie a fait pour vous.
VALÈRE
Il n'est pas nécessaire d'employer aucun stratagème pour moi, mon cher Crispin.
CRISPIN
Pourquoi ?
VALÈRE
Je sais le nom de mon rival, il s'appelle Damis ; je n'ai rien à craindre, il est marié.
CRISPIN
Damis marié ! Tenez, Monsieur, voilà son valet que j'ai mis dans vos intérêts ; il va vous dire de ses nouvelles.
VALÈRE
Serait-il possible que Damis ne m'eût pas mandé une chose véritable ? À quel propos m'avoir écrit dans ces termes...
Il lit la lettre de Damis.
De Chartres.
Vous saurez, cher ami, que je me suis marié en cette ville ces jours passés. J'ai épousé secrètement une fille de condition. J'irai bientôt à Paris, où je prétends vous faire de vive voix tout le détail de ce mariage.
DAMIS.
LA BRANCHE
Ah ! Monsieur, je fuis au fait. Dans le temps que mon maître vous a écrit cette lettre, il avait effectivement ébauché un mariage ; mais Monsieur Orgon, au lieu d'approuver l'ébauche, a donné une grosse somme au père de la fille, et a, par ce moyen, assoupi la chose.
VALÈRE
Damis n'est donc point marié !
LA BRANCHE
Bon !
CRISPIN
Eh non !
VALÈRE
Ah ! Mes enfants, j'implore votre secours. Quelle entreprise as-tu formée, Crispin ? Tu n'as pas voulu tantôt m'en instruire. Ne me laisse pas plus longtemps dans l'incertitude. Pourquoi ce déguisement ? Que prétends-tu faire en ma faveur ?
CRISPIN
Votre rival n'est point encore à Paris : il n'y fera que dans deux jours. Je veux avant ce temps-là dégoûter Monsieur et Madame Oronte de son alliance.
VALÈRE
De quelle manière ?
CRISPIN
En passant pour Damis. J'ai déjà fait beaucoup d'extravagances, je tiens des discours insensés, je fais des actions ridicules, qui révoltent à tout moment contre moi le père et la mère d'Angélique. Vous connaissez le caractère de madame Oronte, elle aime les louanges ; je lui dis des duretés qu'un petit-maître n'oserait dire à une femme de robe.
VALÈRE
Eh bien ?
CRISPIN
Eh bien ? Je ferai et dirai tant de sottises, qu'avant la fin du jour je prétends qu'ils me chassent, et qu'ils prennent la résolution de vous donner Angélique.
VALÈRE
Et Lisette, entre-t-elle dans ce stratagème ?
CRISPIN
Oui, Monsieur, elle agit de concert avec nous.
VALÈRE
Ah ! Crispin, que ne te dois-je pas !
CRISPIN
Demandez par plaisir à ce garçon-là si je joue bien mon rôle.
LA BRANCHE
Ah ! Monsieur, que vous avez là un domestique adroit ! C'est le plus grand fourbe de Paris ; il m'arrache cet éloge : je ne le seconde pas mal à la vérité ; et si notre entreprise réussit, vous ne m'aurez pas moins d'obligation qu'à lui.
VALÈRE
Vous pouvez tous deux compter sur ma reconnaissance ; je vous promets.
CRISPIN
Eh ! Monsieur, laissez-là les promesses ; songez que si l'on vous voyait avec nous, tout ferait perdu. Retirez-vous, et ne paraissez point ici d'aujourd'hui.
VALÈRE
Je me retire donc. Adieu, mes amis ; je me repose sur vos soins.
LA BRANCHE
Ayez l'esprit tranquille, Monsieur ; éloignez-vous vite ; abandonnez-nous votre fortune.
VALÈRE
Souvenez-vous que mon sort...
CRISPIN
Que de discours !
VALÈRE
Dépend de vous.
CRISPIN, le repoussant
Allez-vous-en, vous dis-je.
SCÈNE XVIII. Crispin, La Branche.
LA BRANCHE
Enfin ; il est parti.
CRISPIN
Je respire.
LA BRANCHE
Nous avons eu une alarme assez chaude ; je mourais de peur que Monsieur Oronte ne nous surprît avec ton maître.'
CRISPIN
C'est ce que je craignais aussi ; mais comme nous n'avions que cela à craindre, nous sommes assurés du succès de notre projet : nous pouvons à présent choisir la route que nous avons à prendre. As-tu arrêté des chevaux pour cette nuit !
LA BRANCHE, regardant de loin
Oui.
CRISPIN
Bon ; je suis d'avis que nous prenions le chemin de Flandres.
LA BRANCHE, regardant toujours
Le chemin de Flandres ? Oui, c'est fort bien raisonné. J'opine aussi pour le chemin de Flandres.
CRISPIN
Que regardes-tu donc avec tant d'attention ?
LA BRANCHE
Je regarde... Oui... Non... Ventrebleu ! Serait-ce lui ?
CRISPIN
Qui, lui ?
LA BRANCHE
Hélas ! Voilà toute fa figure !
CRISPIN
La figure de qui ?
LA BRANCHE
Crispin, mon pauvre Crispin, c'est Monsieur Orgon.
CRISPIN
Le père de Damis ?
LA BRANCHE
Lui-même.
CRISPIN
Le maudit vieillard !
LA BRANCHE
Je crois que tous les diables font déchaînés contre la dot.
CRISPIN
Il vient ici ; il va entrer chez Monsieur Oronte, et tout va se découvrir.
LA BRANCHE
C'est ce qu'il faut empêcher, s'il est possible. Va m'attendre à l'auberge ; ce que je crains le plus, c'est que Monsieur Oronte ne sorte pendant que je lui parlerai.
SCÈNE XIX. Monsieur Orgon, La Branche.
MONSIEUR ORGON, à part
Je ne sais quel accueil je vais recevoir de Monsieur et de madame Oronte.
LA BRANCHE, bas
Vous n'êtes pas encore chez eux...
Haut.
Serviteur à Monsieur Orgon.
MONSIEUR ORGON
Ah ! Je ne te voyais pas, la Branche !
LA BRANCHE
Comment ! Monsieur, c'est donc ainsi que vous surprenez les gens ? Qui vous croyait à Paris ?.
MONSIEUR ORGON
Je suis parti de Chartres peu de temps après toi, parce que j'ai fait réflexion qu'il valait mieux que je parlasse moi-même à Monsieur Oronte, et qu'il n'était pas honnête de retirer ma parole par le ministère d'un valet.
LA BRANCHE
Vous êtes délicat sur les bienséances, à ce que je vois. Si bien donc que vous allez trouver Monsieur et madame Oronte ?
MONSIEUR ORGON
C'est mon dessein.
LA BRANCHE
Rendez grâces au ciel de me rencontrer ici à propos pour vous en empêcher.
MONSIEUR ORGON
Comment ! Les as-tu déjà vus toi, la Branche ?
LA BRANCHE
Eh ! Oui, morbleu ! Je les ai vus ; je sors de chez eux : Madame Oronte est dans une colère horrible contre vous.
MONSIEUR ORGON
Contre moi ?
LA BRANCHE
Contre vous ! Eh ! Quoi, a-t-elle dit : Monsieur Orgon nous manque de parole ; qui l'aurait cru ? Ma fille désormais ne doit plus espérer d'établissement.
MONSIEUR ORGON
Quel tort cela peut-il faire à sa fille ?
LA BRANCHE
C'est ce que je lui ai répondu ; mais comment voulez-vous qu'une femme en colère entende raison ? C'est tout ce qu'elle peut faire de sens froid : elle a fait là-dessus des raisonnements bourgeois ; on ne croira point dans le monde, a-t-elle dit, que Damis ait été obligé d'épouser une fille de Chartres ; on dira plutôt que Monsieur Orgon a approfondi nos biens, et que, ne les ayant pas trouvés solides, il a retiré sa parole.
Sens froid : sang froid.
MONSIEUR ORGON
Fi donc ; peut-elle s'imaginer qu'on dira cela ?
LA BRANCHE
Vous ne sauriez croire jusqu'à quel point la fureur s'est emparée de ses sens : elle a les yeux dans la tête ; elle ne connaît personne ; elle m'a pris à la gorge, et j'ai eu toutes les peines du monde à me tirer de ses griffes.
MONSIEUR ORGON
Et Monsieur Oronte !
LA BRANCHE
Oh ! Pour Monsieur Oronte, je l'ai trouvé plus modéré, lui ; il m'a seulement donné deux soufflets.
MONSIEUR ORGON
Tu m'étonnes, la Branche ! Peuvent-ils être capables d'un pareil emportement ? Et doivent-ils trouver mauvais que j'aie consenti au mariage de mon fils ? Ne leur en as-tu pas expliqué toutes les circonstances ?
LA BRANCHE
Pardonnez-moi, je leur ai dit que monsieur votre fils ayant commencé par où l'on finit d'ordinaire, la famille de votre bru se préparait à vous faire un procès que vous avez sagement prévenu en unifiant les parties.
MONSIEUR ORGON
Ils ne se sont pas rendus à cette raison ?
LA BRANCHE
Bon ! Rendus ; ils sont bien en état de se rendre : si vous m'en croyez, Monsieur, vous retournerez à Chartres tout à l'heure.
MONSIEUR ORGON, veut entrer chez Monsieur Oronte
Non, la Branche, je veux les voir, et leur représenter si bien les choses, que...
LA BRANCHE, le retenant
Vous n'entrerez pas, Monsieur, je vous assure ; je ne souffrirai point que vous alliez vous faire dévisager. Si vous leur voulez parler absolument, laissez passer leurs premiers transports.
MONSIEUR ORGON
Cela est de bon fens.
LA BRANCHE
Remettez votre visite à demain ; ils seront plus disposés à vous recevoir.
MONSIEUR ORGON
Tu as raison ; ils seront dans une situation moins violente. Allons, je veux suivre ton conseil.
LA BRANCHE
Cependant, Monsieur, vous serez ce qu'il vous plaira, vous êtes le maître.
MONSIEUR ORGON
Non, non, viens la Branche, je les verrai demain.
SCÈNE XX.
LA BRANCHE seul
Je marche sur vos pas, ou plutôt je vais trouver Crispin. Nous voilà pour le coup au-dessus de toutes les difficultés. Il ne me reste plus qu'un petit scrupule au sujet de la dot. Il me fâche de la partager avec un associé ; car enfin, Angélique ne pouvant être à mon maître, il me semble que la dot m'appartient de droit toute entière. Comment tromperai-je Crispin ? Il faut que je lui conseille de passer la nuit avec Angélique : ce sera sa femme une fois. Il l'aime, et il est homme à suivre ce conseil. Pendant qu'il s'amusera à la bagatelle, je déménagerai avec le solide. Mais, non, rejetons cette pensée : ne nous brouillons point avec un homme qui en sait aussi long que moi. Il pourrait bien quelque jour avoir fa revanche. D'ailleurs, ce ferait aller contre nos lois. Nous autres gens d'intrigue, nous nous gardons les uns aux autres une fidélité plus exacte que les honnêtes gens. Voici Monsieur Oronte qui fort de chez lui pour aller chez son notaire. Quel bonheur d'avoir éloigné d'ici Monsieur Orgon !
SCÈNE XXI. Monsieur Oronte, Lisette.
LISETTE
Je vous le dis encore, Monsieur, Valère est honnête homme, et vous devez approfondir...
MONSIEUR ORONTE
Tout n'est que trop approfondi, Lisette ; je sais que vous êtes dans les intérêts de Valère ; et je suis fâché que vous n'ayez pas inventé ensemble un meilleur expédient pour m'obliger à différer le mariage de Damis.
LISETTE
Quoi ! Monsieur, vous vous imaginez...
MONSIEUR ORONTE
Non, Lisette, je ne m'imagine rien. Je suis facile à tromper : moi ! Je suis le plus pauvre génie du monde. Allez, Lisette, dites à Valère qu'il ne fera jamais mon gendre. C'est de quoi il peut assurer messieurs ses créanciers.
SCÈNE XXII.
LISETTE, seule
Ouais ! Que signifie tout ceci ? Il y a quelque chose là-dedans qui passe ma pénétration.
SCÈNE XXIII. Valère, Lisette.
VALÈRE, à part
Quoi que m'ait dit Crispin, je ne puis attendre tranquillement le succès de son artifice. Après tout, je ne sais pourquoi il m'a recommandé avec tant de soin de ne point paraître ici ; car, enfin, au lieu de détruire son stratagème, je pourrais l'appuyer.
LISETTE
Ah ! Monsieur !
VALÈRE
Eh bien ! Lisette ?
LISETTE
Vous avez tardé bien longtemps ; où est la lettre de Damis.
VALÈRE
La voici ; mais elle nous fera inutile. Dis-moi plutôt, Lisette, comment va le stratagème ?
LISETTE
Quel stratagème ?
VALÈRE
Celui que Crispin a imaginé pour mon amour.
LISETTE
Crispin ! Qu'est-ce que c'est que ce Crispin ?
VALÈRE
Eh parbleu ! C'est mon valet.
LISETTE
Je ne le connais pas.
VALÈRE
C'est pousser trop loin la dissimulation, Lisette. Crispin m'a dit que vous étiez tous deux d'intelligence.
LISETTE
Je ne sais ce que vous voulez dire, Monsieur.
VALÈRE
Ah ! Ç'en est trop, je perds patience, je suis au désespoir.
SCÈNE XXIV. Madame Oronte, Angélique, Valère, Lisette.
MADAME ORONTE
Je suis bien aise de vous trouver, Valère, pour vous faire des reproches. Un galant homme doit-il supposer des lettres ?
VALÈRE
Supposer, moi, Madame ! Qui peut m'avoir rendu un si mauvais office auprès de vous ?
LISETTE
Eh ! Madame, monsieur Valère n'a rien supposé ; il y a de la manigance dans cette affaire... Mais voici monsieur Oronte qui revient, Monsieur Orgon est avec lui. Nous allons tout découvrir.
SCÈNE XXV. Monsieur Oronte, Monsieur Orgon, Valère, Madame Oronte, Angélique, Lisette.
MONSIEUR ORONTE
Il y a de la friponnerie là-dedans, monsieur Orgon.
MONSIEUR ORGON
C'est ce qu'il faut éclaircir, monsieur Oronte.
MONSIEUR ORONTE
Madame, je viens de rencontrer M. Orgon en allant chez mon notaire ; il vient, dit-il, à Paris, pour retirer sa parole : Damis est effectivement marié.
MONSIEUR ORGON
Il est vrai. Madame, et quand vous saurez toutes les circonstances de ce mariage, vous excuserez...
MONSIEUR ORONTE
Monsieur Orgon n'a pu se dispenser d'y consentir ; mais ce que je ne comprends pas, c'est qu'il assure que fon fils est actuellement à Chartres.
MONSIEUR ORGON
Sans doute.
MADAME ORONTE
Cependant, il y a ici un jeune homme qui se dit votre fils.
MONSIEUR ORGON
C'est un imposteur.
MONSIEUR ORONTE
Et La Branche, ce même valet qui était ici avec vous il y a quinze jours, l'appelle son maître.
MONSIEUR ORGON
La Branche ! Dites-vous ? Ah ! Le pendard ! Je ne m'étonne plus s'il m'a tout à l'heure empêché d'entrer chez vous. Il m'a dit que vous étiez tous deux dans une colère épouvantable contre moi, et que vous l'aviez maltraité, lui.
MADAME ORONTE
Le menteur !
LISETTE, bas
Je vois l'enclouure, ou peu s'en faut.
Enclouure : Signifie figurément tout obstacle qui empêche la réussite d'une affaire. [F]
VALÈRE, bas
Mon traître se serait-il joué de moi ?
MONSIEUR ORONTE
Nous allons approfondir cela, car les voici tous deux.
SCÈNE XXVI. Monsieur Oronte, Madame Oronte, Monsieur Orgon, Valère, Angélique, Lisette, Crispin, La Branche.
CRISPIN
Eh bien ! Monsieur Oronte, tout est-il prêt ? Notre mariage... Ouf ! Qu'est-ce que je vois ?
LA BRANCHE
Ahi ! Nous sommes découverts ; sauvons-nous.
Ils veulent se retirer, mais Valère court à eux, et les arrête.
VALÈRE
Oh ! Vous ne nous échapperez pas, messieurs les marauds, et vous ferez traités comme vous le méritez.
Valère met la main sur l'épaule de Crispin. Monsieur Oronte et Monsieur Orgon se saisissent de La Branche.
MONSIEUR ORONTE
Ah ! Ah ! Nous vous tenons, fourbes.
MONSIEUR ORGON, à La Branche
Dis-nous, méchant ? Qui est cet autre fripon que tu fais passer pour Damis ?
VALÈRE
C'est mon valet.
MADAME ORONTE
Un valet ! Juste ciel ! Un valet !
VALÈRE
Un perfide qui me fait accroire qu'il est dans mes intérêts, pendant qu'il emploie pour me tromper le plus noir de tous les artifices.
CRISPIN
Doucement, Monsieur, doucement ; ne jugeons point sur les apparences.
MONSIEUR ORGON, à La Branche
Et toi, coquin, voilà donc comme tu fais les commissions que je te donne.
LA BRANCHE
Allons, Monsieur, allons bride en main, s'il vous plaît ; ne condamnons point les gens sans les entendre.
Bride en main : terme équestre, signifiant retenons-nous.
MONSIEUR ORGON
Quoi ! Tu voudrais soutenir que tu n'es pas un maître fripon.
LA BRANCHE, d'un ton pleureur
Je suis un fripon, fort bien, Voyez les, douceurs qu'on s'attire en servant avec affection.
VALÈRE, à Crispin
Tu ne demeureras pas d'accord, non plus, toi, que tu es un fourbe, un scélérat ?
CRISPIN, d'un ton emporté
Scélérat, fourbe ; que diable ! Monsieur, vous me prodiguez des épithètes qui ne me conviennent point du tout.
VALÈRE
Nous aurons encore tort de soupçonner votre fidélité, traîtres !
MONSIEUR ORONTE
Que direz-vous pour vous justifier, misérables ?
LA BRANCHE
Tenez, voilà Crispin, qui va vous tirer d'erreur.
CRISPIN
La Branche vous expliquera la chose en deux mots.
LA BRANCHE
Parle, Crispin ; fais-leur voir notre innocence.
CRISPIN
Parle toi-même, la Branche, tu les auras bientôt désabusés.
LA BRANCHE
Non, non ; tu débrouilleras mieux le fait.
CRISPIN
Eh bien ! Messieurs, je vais vous dire la chose naturellement. J'ai pris le nom de Damis, pour dégoûter par mon air ridicule Monsieur et Madame Oronte, de l'alliance de Monsieur Orgon, et les mettre par-là dans une disposition favorable pour mon maître ; mais au lieu de les rebuter par mes manières impertinentes, j'ai eu le malheur de leur plaire, ce n'est pas ma faute, une fois.
MONSIEUR ORONTE
Cependant si on t'avait laissé faire, tu aurais pouffé la feinte, jusqu'à épouser ma fille.
CRISPIN
Non, Monsieur ; demandez à La Branche, nous venions ici vous découvrir tout.
VALÈRE
Vous ne sauriez donner à votre perfidie, des couleurs qui puissent nous éblouir ; puisque Damis est marié, il était inutile que Crispin fît le personnage qu'il a fait.
CRISPIN
Eh bien ! Messieurs, puisque vous ne voulez pas nous absoudre comme innocents, faites-nous donc grâce comme à des coupables. Nous implorons votre bonté.
Il se met à genoux devant Monsieur Oronte.
LA BRANCHE, se mettant aussi à genoux
Oui, nous avons recours à votre clémence.
CRISPIN
Franchement, la dot nous a tentés. Nous sommes accoutumés à faire des fourberies, pardonnez-nous celle-ci à cause de l'habitude.
MONSIEUR ORONTE
Non, non, votre audace ne demeurera point impunie.
LA BRANCHE
Eh, Monsieur ! Laissez-vous toucher, nous vous en conjurons par les beaux yeux de Madame Oronte.
CRISPIN
Par la tendresse que vous devez avoir pour une femme si charmante.
MADAME ORONTE
Ces pauvres garçons me font pitié, je demande grâce pour eux.
LISETTE, bas
Les habiles fripons que voilà !
MONSIEUR ORGON
Vous êtes bienheureux, pendards, que Madame Oronte intercède pour vous..
MONSIEUR ORONTE
J'avais grande envie de vous faire punir ; mais puisque ma femme le veut, oublions le passé ; aussi bien je donne aujourd'hui ma fille à Valère, il ne faut songer qu'à se réjouir...
Aux Valets.
On vous pardonne donc ; et même si vous voulez me promettre que vous vous corrigerez, je serai encore assez bon pour me charger de votre fortune.
CRISPIN, se relevant
Oh ! Monsieur, nous vous le promettons.
LA BRANCHE, se relevant
Oui, Monsieur ; nous sommes si mortifiés de n'avoir pas réussi dans notre entreprise, que nous renonçons à toutes les fourberies.
MONSIEUR ORONTE
Vous avez de l'esprit, mais il en faut faire un meilleur usage, et pour vous rendre honnêtes gens, je veux vous mettre tous deux dans les affaires. J'obtiendrai pour toi, La Branche une bonne commission.
LA BRANCHE
Je vous réponds : Monsieur, de ma bonne volonté.
MONSIEUR ORONTE
Et pour le valet de mon gendre, je lui ferai épouser la filleule d'un sous-fermier de mes amis.
CRISPIN
Je tâcherai, Monsieur, de mériter par ma complaisance toutes les bontés du parrain.
MONSIEUR ORONTE
Ne demeurons pas ici plus longtemps. Entrons, j'espère que Monsieur Orgon voudra bien honorer de sa présence les noces de ma fille.
MONSIEUR ORGON
J'y veux danser avec Madame Oronte.
Monsieur Orgon donne la main à Madame Oronte, et Valère à Angélique.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0