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Comédie en prose· Pièce en deux actes et en monologue

L'Ile du Gougou

Dorneval, Alain-René Lesage· créée en 1720· 2 actes· 26 vers· 14 personnages

Représentée sur le théâtre de la troupe du sieur Francisque à la Foire Saint-Germain.

Personnages

  • LE SAGAMO, chef des sauvages
  • TOURMENTINE, sa fille
  • CARABOSSE, suivante de Tourmentine
  • LÉANDRE, amant d'Argentine
  • ARLEQUIN, son valet
  • ARGENTINE
  • MARNIETTE, sa suivante
  • LE GOUGOU, monstre qu'adorent les sauvages
  • PIERROT, sacrificateur du Gougou
  • LE GÉNIE BENINGUET
  • OFFICIERS DU SAGAMO
  • LE FAVORI du SAGAMO
  • TROUPE DE SAUVAGES
  • TROUPES DE LUTINS

ACTE I

Six sauvages y paraissent embusqués sur des rochers. L'orchestre joue une tempête. On voit un vaisseau en mer battu des vents et des flots. On entend des cris d'hommes effrayés. Le vaisseau vient enfin à échouer sur le rivage de l'île. Léandre, Arlequin et quatre matelots sautent à terre.

SCÈNE I. Léandre, Arlequin, Quatre matelots, Six sauvages.

ARLEQUIN, voyant les sauvages qui s'apprêtent à les charger

Ahi ! Siamo perduti !

Les sauvages descendent des rochers sur lesquels ils étaient grimpés, et ils viennent en jetant des grands cris attaquer Léandre Arlequin et les quatre matelots. Il se fait un violent combat pendant lequel Arlequin fait ses lazzis de poltron. Les matelots voyant que les sauvages ont le dessus se sauvent. Léandre et Arlequin sont faits prisonniers ; on les charge de chaînes.

Siamo perduti : nous sommes perdus.

ARLEQUIN, regardant ses menottes

Les vilaines manchettes !

LÉANDRE, lève les yeux au ciel et soupire

Ah !

ARLEQUIN

Hélas ! Que va-t-on faire de nous ?

Les sauvages, après les avoir attachés vis-à-vis l'un de l'autre à des arbres, se retirent en leur faisant signe qu'ils vont revenir.

SCÈNE II. Léandre, Arlequin.

ARLEQUIN, pleurant

Hiaouf !

Léandre se désole.

ARLEQUIN

Je vous l'avais bien dit, Monsieur, qu'il nous arriverait malheur à la fin ! Vous n'avez jamais voulu me croire et voilà ce que votre opiniâtreté nous attire !

Léandre porte tristement la main sur son coeur.

Oui, je sais bien que l'amour fait faire bien des choses. Je le sens comme vous, puisque ma chère Marinette a été prise par des corsaires avec Argentine, votre maîtresse. Mais il y a une fin à tout. Nous les avions cherchées d'île en île, pendant près de deux ans, au travers de mille dangers, craignant, à chaque moment, la griffe des pirates et la gueule des merlans. N'en avions-nous pas assez fait et n'étions-nous pas en droit de nous retirer honnêtement ? Pas pour un diable ! Vous ne voulez écouter aucune raison et, ne suivant en tout que votre chienne de fantaisie, vous vous enfoncez follement dans des mers inconnues, où vous ne deviez pas moins attendre que ce qui vous est arrivé.

LÉANDRE, soupirant

Ouf !

ARLEQUIN

Nous voilà bien avancés ! J'avais grand tort, n'est-ce pas, de vous marquer ma défiance sur toutes les amitiés que nous fit dernièrement le génie Beninguet en nous recevant chez lui ? Je vous dis, mon cher maître : « J'ai peur que le génie ne nous joue d'un mauvais tour, il y a cinq cent mille diables qui se mêlent de ses affaires ; il n'y a rien de bon à attendre de ce drôle-là. - Ah, mon pauvre Arlequin, me répondîtes-vous, que tu juges mal de Beninguet ! Son air, ses manières engageantes, sa compassion dans nos malheurs, les fêtes qu'il nous donne, tout cela ne doit-il pas te rassurer ? - Monsieur, vous répliquai-je, c'est peut-être une sirène qui nous flatte pour nous étrangler. - Bien loin de cela , Arlequin ! Il me fait équiper un vaisseau bien meilleur que le mien, et il vient de me dire les larmes aux yeux : Seigneur Léandre, mon cher ami, je suis bien fâché de vous quitter, mais l'intérêt de votre amour l'emporte sur le plaisir que j'ai de vous voir. Partez. Abandonnez-vous encore aux flots. Vous devez bientôt retrouver votre Argentine et l'arracher des mains du tyran qui la tient en esclavage... » Ne vous voilà-t-il pas dans un bel équipage ? Pour cela, vous auriez besoin vous-même d'un Roland pour vous tirer des pattes ou nous sommes tombés.

Léandre fait des signes de désespoir.

Allez, allez, Beninguet et les coquins qui nous ont pris s'entendent comme larrons en foire.

Un bruit de timbales se fait entendre.

Que diable signifie cela ?

SCÈNE III. Léandre, Arlequin, Le Sagamo et suite.

Le Sagamo paraît. Il est précédé par plusieurs sauvages dont les uns portent des arcs et des flèches, les autres des massues ; il y en a qui font résonner des orgues de barbarie et d'autres qui frappent sur des plaques de cuivre. Devant lui est une petite danseuse qui porte son calumet. Quantité de ses officiers le suivent, ayant tous le sabre nu à la main.

CHOEUR DE SAUVAGES

Air du choeur des Bostangis de L'Europe galante, 5e entrée, scène 5.

Vivo vivo Grano Sagamo !

ARLEQUIN

Quelles physionomies !

Pendant la marche, il fait plusieurs espiègleries aux sauvages qui passent près de lui. Après que la marche est finie, il va s'asseoir au fond du théâtre sur un siège champêtre. Tous les sauvages se rangent sur deux files autour de Sagamo, ils sont accroupis, ayant les coudes sur leurs genoux et les mains fermées sous leur menton. Le Sagamo fait signe à un de ses officiers d'aller parler à Arlequin et Léandre.

UN SAUVAGE, à Arlequin

Nomac et qualitac.

ARLEQUIN

Come mi chiamo ? Arlequin magna tutto.

LE SAUVAGE

Nomac, nomac ?

Léandre lui donne un coup de poing.

LE SAGAMO

Coquinec ! Brutalec serec empalec !

ARLEQUIN, à Léandre

Ah, malheureux ! Que faites-vous ?

Au Sagamo.

Excusez, excusez, grand Magot ! C'est la manière dont on salue dans notre pays. Mon maître s'appelle Léandre, gentilhomme italien.

Le sauvage va faire son rapport au Sagamo.

Magot : Gros singe sans queue du genre des macaques. Fig. et familièrement. Un magot, un homme fort laid. [L]

LE SAGAMO

Etrangec consolec, consolec, serec contentec.

ARLEQUIN, à part

Bon début, ma foi.

LE SAGAMO

Léandrec serec traitec honorec… Impolitec, non répondec !

ARLEQUIN, à son maître, le grondant

Heu !

Au Sagamo.

Pardonnez-lui, Seigneur Masago. Il ne peut vous répondre parce qu'il est muet.

LE SAGAMO, après avoir fait un signe de tête pour recevoir l'excuse

Arlequinec, mangerec et boirec splendidec.

ARLEQUIN, lui faisant la révérence

Remerciec, votrec seigneuriec !

LE SAGAMO

Déchainec étrangec !

ARLEQUIN

Oh, le brave homme !

Sitôt qu'Arlequin est déchaîné, il va sauter au cou du Sagamo et le renverse.

LES SAUVAGES, empoignant Arlequin

Tuac, tuac, l'insolentac !

LE SAGAMO

Laissec, laissec ! L'actionnec partec d'affectionec !

ARLEQUIN

Oui entendez-vous ? J'affectionne le magot, c'est pourquoi je veux l'embrasser !

Il leur donne des coups de batte.

LE SAGAMO

Voulec traitec étrangec commec ma personnec.

ARLEQUIN

Entendez-vous bien ce qu'on vous dit ? Allons, dépêchez-vous de nous donner à manger !

UN SAUVAGE, au Sagamo

Voulou, sa majestou, apprendrou al Gougou l'arrivou des étrangeous ?

ARLEQUIN

Oui, grigou.

LE SAGAMO

Voulec.

Il sort suivi de ses officiers avec la même cérémonie qu'il est entré.

SCÈNE IV. Léandre, Arlequin.

ARLEQUIN

Hé bien, Monsieur, qu'en dites-vous ?

Léandre soupire.

Croyez-moi, mettez vos soupirs au croc pendant quelques jours et n'altérez point votre santé gratis.

Léandre lui parle à l'oreille.

Nous ne savons ni quand ni comment nous sortirons d'ici, cela est vrai ; mais chaque jour suffit de son mal. Ne sommes-nous pas encore trop heureux d'être tombés avec de braves sauvages comme ceux-ci ?

Léandre lui parle à l'oreille.

Oh, n'appréhendez rien. Allez, Monsieur, c'est une bonne pâte d'homme que ce magot ! Avez-vous pris garde avec quelle humanité il a dit : « Arlequinec mangerec et boirec splendidec » ? Nous allons être régalés ici comme des princes. Tenez, voyez-vous déjà comme les officiers se démènent pour exécuter les ordres de leur maître ?

SCÈNE V. Léandre, Arlequin, Plusieurs Sauvages apportant des mets.

ARLEQUIN

Ah, morbleu, que je vais bien m'en donner !

Il se met à table et convie son maître d'en prendre sa part en disant :

Prends un siège Cinna.

Léandre fait signe que non.

Citation de Cinna de Pierre Corneille. v. 1425, premier vers de l'Acte V, scène 1 : "Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose"

ARLEQUIN

Mangez, Monsieur, mangez ! Vous ne savez pas qui vous mangera.

UN SAUVAGE

Sagamo sero mécontento !

ARLEQUIN, la bouche pleine

Oui vraiment, ce Samago sera fâché si vous ne faites pas honneur à son vin. À propos, goûtons un peu de ce vin.

Il prend la bouteille, en verse cinq ou six coupes qu'il sable et boit en suite à même la bouteille.

Quelque part que puissent être nos maîtresses, il ne leur servira de rien que nous mourions de faim. Allons, Monsieur, à leur santé !

SCÈNE VI. Les Précédents, Pierrot.

ARLEQUIN, le contrefaisant

Gougou, Gougou, Avalou.

Oui, oui, hé, hé, hé, cela est de bon goût et j'avale aussi.

ARLEQUIN

Qu'est-ce que ce Gougou ?

PIERROT

Grand deou, qu'adorou sauvageou.

ARLEQUIN

Ha, ha, il est bien aise que je fasse bonne chère !

PIERROT

Est contentou !

ARLEQUIN

Ma foi, votre Dieu est bon diable ! À sa santé !

Il veut boire un verre de vin qu'il tient, mais les sauvages par leurs cris lui font répandre.

PIERROT et les SAUVAGES se prosternent à terre et poussent de grands cris de joie

Haleatibou ! Haleatibou !

ARLEQUIN

Voilà des possédés ! Hé, pourquoi donc cette cérémonie ?

PIERROT

Deou, Deou !

Il s'en retourne et les sauvages [phrase non terminée].

SCÈNE VII. Arlequin, Léandre, Deux Sauvages, apportant deux habits de victime des couronnes et des guirlandes de fleurs.

ARLEQUIN, à part

Que viennent faire ceux-ci ?

PREMIER SAUVAGE, à Léandre lui présentant un habit

Recevac l'honorac.

Léandre le repousse.

ARLEQUIN

Prenez. Monsieur ! N'entendez-vous pas que c'est pour vous faire honneur ? « Honorac ».

Léandre fait signe qu'il n'en veut point.

Arlequin, au deuxième sauvage.

Donnez, donnez. Je ne suis pas si difficile moi !

Il se met l'habit.

Mais qu'est-ce que c'est que ce collier ?

DEUXIÈME SAUVAGE

L'ordrec du deec.

ARLEQUIN

J'entends c'est le collier de l'ordre du Gougou.

Il prend la couronne et la guirlande.

Bon, bon, honorac. Hé bien, à quoi nous destine-t-on à présent ?

DEUXIÈME SAUVAGE

Seroc devoroc par le deoc. Honoroc, honoroc !

ARLEQUIN, étonné

Que dites-vous ?

PREMIER SAUVAGE

Gougou voulou avalou Arlequinou.

ARLEQUIN, se désespérant

Miséricorde !

DEUXIÈME SAUVAGE, à Léandre

Divinac crocodilac mangerac Leandrac, réjouissac !

ARLEQUIN, tirant sa batte

Le Diable t'emporte avec ton réjouissac !

Il veut se jeter ainsi que Léandre sur les deux sauvages. Mais ceux-ci les préviennent et les garrottent avec des cordes pour les emmener.

O, poverto me ! Ah, le traître de Magot et le perfide Beninguet !

SCÈNE VIII. Léandre, Arlequin, Deux Sauvages, Un Eunuque.

L'EUNUQUE DE LA PRINCESSE TOURMENTINE

Arrêtic, arrêtic, l'infantic Toumentinic désiric parlic à Léandric. L'a regardic de son balconic, voulic l'empêchic d'êtric mangic !

ARLEQUIN, sautant de joie

Réjouissic, réjoussic ! Et non pas réjouissac !

À Léandre, le poussant.

Allic, allic, saluic Tourmentic !

Léandre sort avec l'eunuque.

SCÈNE IX. Arlequin, Les Deux Sauvages, Un Garçon, Une Petite Fille.

ARLEQUIN, donne des coups de batte aux deux sauvages

Ah ! Messieurs les coquins, vous vouliez nous faire croquer par votre vilain Gougou ! Hé, vous en aurez !

LE JEUNE GARÇON

Finissuc, finissuc ! Priuc le deuc !

ARLEQUIN

Quel diable de pays pour le jargon ! Ac, ec, ic, oc, uc, on parle ici les cinq mères langues !

LE JEUNE GARÇON, chante l'air suivant avec de grandes gesticulations qui donnent du jeu à Arlequin

L'orchestre l'accompagne.

Cantou Cantou, Deou Gougou, Qui fa vivou lou sauvageou, Qui da panou, qui da vivou, Cantou Cantou, Deou Gougou.

CHOEUR

Cantou Cantou, Deou Gougou.

Le jeune garçon danse ensuite avec la petite fille et s'en vont ainsi que les deux autres sauvages.

SCÈNE X. Léandre, Arlequin.

Léandre entre, plein de désespoir.

ARLEQUIN

Qu'avez-vous donc ?

Léandre parle à l'oreille d'Arlequin.

Tout est perdu ?

Léandre lui fait comprendre qu'il n'y a rien à faire.

Tourmentine s'est dédite apparemment.

Léandre branle la tête.

Quoi donc ?

Léandre lui parle bas.

Elle veut bien vous sauver la vie ? Hé, que diable vous faut-il encore ?

Léandre lui parle encore à l'oreille.

Aux conditions que vous l'épouserez ? Eh bien, voilà une belle affaire ! Épousez-la !

Léandre lui fait signe qu'il n'en veut point.

Pour moi, j'épouserais quatre femmes toutes à la fois pour me sauver la vie !

Léandre lui parle à l'oreille.

Vous voulez être fidèle à Argentine et l'épouser sans doute quand le Gougou vous aura avalé ?

Léandre lui parle à l'oreille.

Hé ! Qu'importe qu'elle soit magicienne, et son père sorcier ! J'épouserais le Diable plutôt que de me laisser manger comme un sot.

Léandre lui parle à l'oreille.

Que j'épouse donc Carabosse, la suivante de Tourmentine, qui ne me rachètera la vie qu'à ce prix-là ? Très volontiers !

Léandre lui parle à l'oreille.

Quoi que vous puissiez dire de sa laideur, cela ne me rebutera pas. Elle est dégoûtante, elle ferait peur à un Suisse. Tout ce qu'il vous plaira. Je veux vivre et je la prendrai pour femme !

Léandre lui parle à l'oreille.

Non vraiment, Monsieur, je n'oublie pas pour cela Marinette, mais je cède à la nécessité ! Si je suis croqué, je ne pourrai pas l'aller délivrer, comme je le ferai quelque jour.

SCÈNE XI. Les Précédents, Carabosse, homme déguisé en femme horriblement laid.

CARABOSSE, en entrant

Non mangeoc ! Non mangeoc !

ARLEQUIN, à la vue de Carabosse tombe sur le ventre

Oh !

Il se relève et veut s'enfuir ; Carabosse court après lui.

CARABOSSE

Non mangeoc !

ARLEQUIN

Tiroc ! Tiroc !

CARABOSSE, lui sautant au cou

Caroc Arlequinoc t'adoroc !

Arlequin lui crache au nez.

CARABOSSE, s'essuyant

Impudentoc !

ARLEQUIN

C'est que vous me faites venir l'eau à la bouche.

Il regarde son maître d'un air tout déconcerté.

LÉANDRE

Hen !

Il lui fait un signe comme pour lui dire : ne t'ai-je pas accusé juste ?

ARLEQUIN

Oh ! Ma foi, Monsieur, il n'y a envie de vivre qui tienne ! Je crois que je me dédirai !

SCÈNE XII. Les Précédents, Tourentine.

TOURMENTINE, à Léandre

Avertic, faitic réflexionic ? Voulic m'épousic ?

Léandre secoue la tête.

Ha, ha, méprisic charmic ? Insolentic ! Oh, bien ! Seric dévoric !

À la cantonade.

Amenic crocodilic !

ARLEQUIN, aux genoux de Tourmentine

Apaisic colèric ! Donnez-lui le temps de se reconnaître. Il vous aimera peut-être à la fin.

TOURMENTINE

Non voulic attendric !

CARABOSSE

Regardoc visageoc désiroc épousoc !

ARLEQUIN

Noc !

CARABOSSE

Ô ingratoc !

Elle appelle.

Gougou, Gougou !

SCÈNE XIII. Les Précédents, Troupe de Sauvages, Pierrot, amenant le Gougou.

Plusieurs sauvages entrent en deux files pendant que l'orchestre joue une marche lugubre. Pierrot les suit qui conduit avec une espèce de bride le Gougou animal monstrueux fait à peu près comme un crocodile. Les sauvages se prosternent le visage contre terre et joignent les mains par dessus leurs têtes pour laisser passer le monstre entre eux.

ARLEQUIN

Hoïmé ! L'affreuse bête !

Il va se cacher derrière Léandre. Pierrot fait signe à Arlequin de s'approcher ; il flatte le Gougou et fait entendre par signes à Arlequin qu'il est doux et honorable d'en être mangé. Arlequin branle la tête. Carabosse veut entraîner Arlequin vers le Gougou.

Hoime : est une altération de Hom, comme on dit en espagnol hombre, qui exprime le doute, la défiance.

ARLEQUIN

Un moment, Madame Carabosse, un moment !

Il s'approche en tremblant du monstre, le considère il revient à Carabosse la considère aussi et dit :

Partou Gougou !

Il retourne au monstre. Il le touche et le flatte en lui disant :

Si vous vouliez ne me point faire de mal en me mangeant.

Le Gougou ouvre une grande gueule, Arlequin se retire brusquement et dit :

Ahi ! Oh ! Je veux bien qu'il m'avale mais je ne prétends pas qu'il ouvre la gueule !

CARABOSSE

Déterminoc !

ARLEQUIN

Ma foi, épousoc ou mangeoc, je ne sais lequel vaut le mieux, je jetterais cela à croix à pile !

Pendant tous ces lazzis d'Arlequin, Tourmentine parle bas à Léandre et tâche de le fléchir mais ne pouvant en venir à bout elle lui dit enfin avec fureur :

Hé bien, péric crudélic !

Léandre vient à Arlequin et l'encourage par ses gestes à souffrir courageusement la mort.

ARLEQUIN

Vous avez raison, Monsieur, périssons ! Nous ne souffrirons qu'un instant et, avec ces diablesses-là, nous mourrions cent fois par jour !

Il ôte sa sangle et sa batte. Léandre fait signe à Arlequin de passer le premier.

ARLEQUIN

Oui-da, monsieur ! Je veux bien vous montrer le chemin. Vous allez voir quel bon coeur de valet vous aviez en moi.

Aussitôt il fait comme s'il relevait ses cheveux sous son chapeau et, prenant sa secousse, il est prêt à se précipiter dans la gueule de l'animal, quand il s'arrête tout d'un coup et dit à Léandre :

Mais, Monsieur, je fais réflexion que j'allais commettre là une grande incivilité, et qu'il n'est pas honnête à un domestique de passer devant son maître !

Léandre le presse d'exécuter sa résolution.

ARLEQUIN

Non, vous dis-je, je n'en ferai rien… Après vous, Monsieur, vous dis-je !

Léandre s'avance pour se livrer au Gougou.

TOURMENTINE, l'arrêtant

Non périric si subitic ! Enragic ! Préparic tourmentic plus terribilic que millic mortic !

Elle lève en l'air une baguette noire qu'elle tient et appelle ses lutins :

Accourric lutinic ! Transportic l'ingratic dans l'Ilic Noiric ! vengic coeuric outragic.

Elle sort avec Carabosse.

ARLEQUIN

Le Diable t'entrainic !

Pierrot et les sauvages s'en retournent avec le Gougou.

Ah ! Monsieur, je frisonne d'aller dans l'Île Noire de Madame Tourmentine.

SCÈNE XIV. Léandre, Arlequin, Deux Lutins.

ARLEQUIN

Hoïmé ! Nous voilà flambés !

LES DEUX LUTINS

Presto, Presto !

L'un charge Léandre sur ses épaules, et l'autre entraîne Arlequin en lui faisant faire la roue avec lui.

ACTE II

Le théâtre représente un appartement décoré de nattes de différentes couleurs dans le goût sauvage.

SCÈNE I. Argentine, Marinette.

Argentine arrive un mouchoir à la main.

MARINETTE

Modérez donc un peu vos douleurs, ma chère maîtresse. Ne sommes nous pas encore trop heureuses dans nos malheurs ? Depuis le jour fatal qu'on nous sépara de nos amants, nous avons passé successivement au pouvoir de six fameux pirates, qui tous ont eu pour nous des manière polies et respectueuses. Hier, les sauvages nous tirent des mains du corsaire Coja, et nous amènent pour être dévorées par le monstre qu'ils adorent. Le Sagamo, tout barbare qu'il est, ne peut tenir contre nos larmes et nous sauve de la gueule du Gougou prêt à nous engloutir.

ARGENTINE, soupirant

Ahi !

MARINETTE

Il fait plus ! Il vient lui même rompre vos chaînes. Il vous conduit à sa fille qui vous reçoit comme son amie. Il ordonne que rien ne nous manque. Que voulez-vous davantage ?

Argentine redouble ses pleurs et parle à l'oreille.

Vous vous trouvez malheureuse loin de Léandre ? Cela est naturel. Je regrette fort aussi ce pauvre Arlequin, mais que faire ? Il faut bien prendre patience et espérer que le Ciel qui nous a tirées de tant de dangers nous rendra à la fin nos amants. Il se présentera peut-être bientôt quelque occasion de nous tirer d'ici ! Mais, au reste, songeons qu'il pourrait nous arriver pis et consolons nous !

Argentine serre la main de Marinette pour lui témoigner qu'elle lui est obligée de la consolation qu'elle lui donne.

Je vous parle raison et je crois que vous devez… Mais voici le Sagamo avec son favori ! Remettez-vous un peu et ne paraissons point mécontentes de notre esclavage.

SCÈNE II. Argentine, Marinette, Le Sagamo, Son Favori.

LE SAGAMO

Divinec Argentinec, coeurec est enchantec de possédec si précieusec trésorec !

Argentine lui fait la révérence.

LE FAVORI, à Marinette

Bellac créaturac, votrac regardac enlevac libertac !

MARINETTE

Seigneur, vous seriez facile à vaincre si mes yeux avaient fait ce que vous dites !

Le favori lui prend la main et lui parle bas en lui faisant des grimaces auxquelles elle répond comiquement.

LE SAGAMO

Brillantec soleilec d'orientec, voyec esclavec.

Il met un genou à terre et lui présente sa couronne.

Recevec manec et couronnec.

ARGENTINE, refuse la main et la couronne

Ah !

LE SAGAMO, se relevant en colère

Ingratec ! Répugnec à m'épousec ?

MARINETTE

Calmez votre colère, Seigneur. Elle n'a point fait cela pour vous offenser.

À Argentine.

Contraignez-vous donc !

LE SAGAMO, toujours en colère

M'insultec !

MARINETTE

Hé non, vous dis-je, ce n'est point pour vous insulter. Au contraire, elle a cru elle-même que vous l'insultiez et que vous vous moquiez d'elle en lui proposant d'accepter un honneur dont elle se croit indigne.

LE SAGAMO

Tropec modestec !

MARINETTE

C'est le défaut des femmes d'Occident d'être trop modestes.

Elle se remet à parler bas au favori.

LE SAGAMO

Non raillec, non raillec. Pouponec méritec de régnec ! Souffrec baisec manec.

Il veut lui baiser la main elle lui donne un soufflet. Le Sagamo en fureur :

Pendardec ! Donnec soufflec à ma personnec !

MARINETTE, quittant le favori

C'est que vous n'êtes pas accoutumé à nos manières de faire l'amour ! Comment donc un soufflet ? Savez-vous que c'est la plus grande faveur qu'une européenne puisse donner à son amant ? Un soufflet ! Je la trouve bien hardie d'avoir été d'abord jusque là !

LE SAGAMO

M'étonnec…

MARINETTE

Il faut qu'elle vous adore pour avoir eu si peu de retenue !

LE SAGAMO, riant d'aise

Ha, ha, ha ! Adorec, adorec !

Le favori prie Marinette de lui donner un soufflet :

LE FAVORI

Donnac soufflac !

MARINETTE

Oh, je le veux bien, je n'en suis pas chiche ! Tenez !

Elle lui donne cinq ou six bons soufflets. Argentine regarde le ciel avec douleur en grinçant les dents.

LE SAGAMO

Grincec dentec.

MARINETTE

Elle grince les dents : elle vous aime à la rage !

LE SAGAMO

Eprouvec, éprouvec.

MARINETTE

Si vous l'éprouvez, vous verrez que je dis vrai.

LE SAGAMO

Adiec reinec !

LE FAVORI

Au revoirac mignonac !

MARINETTE

Adieu beau minois à souffleter !

SCÈNE III. Argentine, Marinette.

MARINETTE

En vérité madame, vous n'y pensez pas, vous jouez à nous faire massacrer !

Argentine, désolée, parle à l'oreille.

Il est fâcheux, j'en conviens, que vous ayez donné de l'amour au Sagamo, mais aussi c'est à cet amour que nous devons la vie et vous allez, de gaieté de coeur, par des mépris mal placés, irriter un homme qui nous tient !

Argentine, à l'oreille.

Mais une fille prudente sait s'accommoder au temps ; elle flatte la passion d'un amant qui lui déplait, et qu'elle a quelques raisons de ménager, et elle le conduit adroitement où elle veut. C'est le parti qu'il faut que vous preniez ici puisqu'il en est encore temps et que j'ai été assez heureuse pour raccommoder ce que vous aviez gâté.

Argentine, à l'oreille.

Vous craignez de flétrir la fidélité que vous devez à votre amant, en vous prêtant à la moindre petite complaisance pour un autre ? Ma foi, Madame, votre amour est bien romanesque ! Et vous avez là des délicatesses bien hors de saison ! Hé, où est la fille qui n'en ferait pas vingt fois autant pour éviter un moindre péril qui nous menace ? Enfin, il faut passer par là ou par le ventre d'un affreux crocodile.

Argentine, à l'oreille.

Hé bien, si nous ne pouvons pas sortir d'ici, le pis aller sera de prendre les magots qui veulent nous épouser.

Argentine, à l'oreille.

Vous aimez mieux la mort que ce vilain monstre de Sagamo ? Oh pour moi, je suis bien votre servante ! Je veux vivre à quelque prix que ce soit je hais plus que le Diable le favori du Sagamo, mais je le prendrais plutôt que de me laisser gober par le Gougou !

Le Sagamo en cet endroit sort tout_à_coup de la terre.

SCÈNE IV. Argentine, Marinette, Le Sagamo.

LE SAGAMO, en fureur

Ha, ha !

ARGENTINE ET MARINETTE

Ah !

LE SAGAMO

Non me croyec si prochec !

Elles se jettent toutes deux à genoux.

MARINETTE

Pardon Seigneur !

LE SAGAMO

Plaisantec laidronec pour m'apellec monstrec !

MARINETTE

Ce n'était que pour rire !

LE SAGAMO

Aprendrec à parlec mijaurec !

Il appelle.

Lutinec !

MARINETTE

Laissez-vous fléchir !

LE SAGAMO

Durec, durec.

SCÈNE V. Le Sagamo, Argentine, Marinette, Deux Lutins.

LE SAGAMO

Entrainec carognec dans l'Îlec Noirec. Fessec et tourmentec commec méritec !

Les lutins emmènent les deux femmes qui font de grands cris.

Le théâtre change et représente un affreux désert.

SCÈNE VI. Léandre, Arlequin, Troupe de Lutins.

Le théâtre ouvre par un bruit épouvantable causé par un lutin qui, tournant en l'air, lâche des pétards et autres artifices.

ARLEQUIN

Eh ! Messieurs les lutins, n'êtes-vous pas las de nous tourmenter ?

Quatre lutins se jettent sur Arlequin et l'ayant mis dans une couverture ils le bernent.

Assommez-nous plutôt tout d'un coup ! Mais vous trahiriez la vengeance de votre chienne de maîtresse… Ahi, ahi, ahi ! Je n'en puis plus ! J'étouffe ! Finissez donc ! Ahi, sono morto !

Ils cessent de le berner. Il se relève et prend la fuite, mais un des lutins court après lui et l'attrape à l'entrée de la coulisse, ou, pour mieux dire, on donne au lutin dans la coulisse un Arlequin empaillé qu'il emporte sur le haut d'un rocher. Pendant ce temps-là, d'autres lutins vont à Léandre et un deux lui dit :

Berner : Faire sauter quelqu'un en l'air dans une couverture. [L]

UN LUTIN

Et Tourmentinic ?

Léandre marque par un geste méprisant qu'il aime mieux périr que de se rendre. Les lutins le prennent et le jettent dans un grand trou d'où il sort, incontinent, une horrible fumée. Le lutin qui est au haut du rocher demande à son Arlequin empaillé :

Et Carabossoc ?

LE LUTIN, contrefaisant la voix d'Arlequin :

C'est une salope !

En même temps, le lutin précipite son Arlequin dans le grand trou.

Salope : Malpropre en son manger, en ses habits, en son logement. Il est aussi substantif. [F]

ARLEQUIN, dans la coulisse

À moi, mousquetaires, j'ai le nez cassé !

En cet endroit, on entend gronder le tonnerre, les lutins prennent la fuite.

SCÈNE VII. Argentine, Marinette.

MARINETTE, pleurant

Quel horrible endroit ! Quel bruit affreux vient d'annoncer notre arrivée en ces lieux funestes ! Mais quoi, nos lutins nous ont quittés tout_à_coup ? Pour quelle raison se sont-ils éloignés ?

Apercevant Arlequin et reculant deux pas.

Que vois-je ? Mais non, c'est une illusion… Arlequin !

SCÈNE VIII. Argentine, Marinette, Arlequin, Léandre.

Marinette court vers Arlequin qui fait [...].

ARLEQUIN

Hoïmé ! Des lutins femelles ! C'est sans doute pour jouer de leur reste !

Léandre fait des lazzis de surprise. Argentine en fait aussi de son côté.

ARLEQUIN, regardant Marinette

Eh oui ! Voyez-vous la malice de ce maudit lutin ? Il a emprunté tous les traits de Marinette !

Marinette, à l'oreille.

À d'autres, à d'autres !

À Léandre.

Ne vous y fiez pas, Monsieur, c'est un diable qui a pris la figure de votre maîtresse !

Marinette, à l'oreille.

Cela serait possible ?

Marinette, à l'oreille.

Oui vraiment, c'est ma chère Marinette elle-même !

Marinette, à l'oreille.

C'est donc pour la même raison que nous que l'on vous envoie ici ? Quelle joie de te revoir mon bouchon !… Mais je n'y pense pas ! Je m'abandonne au plaisir de te retrouver et j'oublie dans quel endroit nous sommes. Hélas ! Nous allons souffrir bien davantage d'être tourmentés, et de voir en même temps tout ce que nous aimons dans les plus horribles peines !

Il pleure.

Ahi ! Ouf !

Marinette pleure aussi.

ARLEQUIN

Les Lutins nous donnent un moment de relâche. Ils sont sans doute allés dîner et reprendre de nouvelles forces pour nous harceler.

On entend un concert de deux flûtes traversières accompagnées d'un basson.

Ha, ha ! Qu'entends-je ? De la musique en ce lieu infernal ? Qu'est ce que cela signifie ?

En même temps, on voit descendre des nues un char lumineux sous lequel paraît le génie Beninguet, tout brillant de pierreries.

SCÈNE IX. Les Précédents, Le Génie Beninguet.

ARLEQUIN

Vivat, vivat ! C'est le génie Beninguet, la fleur de nos amis !

SCÈNE X. Léandre, Argentine, Marinette, Arlequin.

ARLEQUIN

En vous remerciant, Seigneur Beninguet ! Diable ! Voilà qui est bon ! Je me dédis, ma foi, je vois bien que Beninguet est un bon enfant, et j'ai eu tort de médire de lui.

Marinette, à l'oreille d'Arlequin.

Comment faire pour l'avoir cet anneau ? Hé, mais il faut faire en sorte de… Ma foi, je n'en sais rien.

Léandre secoue la tête pour marquer l'impossibilité.

L'avis est bon ! Mais l'exécution… Tenez, c'est le grelot à attacher au cou du chat !

Argentine, à l'oreille.

Oui cet avis-là aurait été excellent tantôt, et nous aurions pu… Cependant il me vient une idée…

À Léandre.

Donnez-moi cette petite bague que vous avez là,

À Marinette.

Et toi, Marinette, donne-moi cette jolie paire de gants qui t'était trop étroite, si tu l'as encore.

Marinette les lui donne.

Laissez-moi faire à présent.

SCÈNE XI. Les Précédents, Lutins.

Les lutins reviennent et veulent se mettre en devoir de tourmenter de nouveau ces malheureux.

ARLEQUIN

Doucement, doucement, messieurs les lutins ! Suspendez pour un moment vos brutales occupations, et conduisez-moi à madame Tourmentine. J'ai des choses de grandes conséquences à lui dire !

Deux lutins le prennent et l'emportent comiquement.

Sans adieu ! Vous aurez bientôt de mes nouvelles !

Le théâtre change et représente l'appartement.

SCÈNE XII. Tourmentine, Carabosse.

TOURMENTINE

Infortunatic Tourmentinic ! Lutinic raportic que toutic tourmentic non fléchic l'ingratic !

CARABOSSE

Plus souffroc, plus maudissoc.

TOURMENTINE

Fiertic triomphic ! Non d'avantagic m'outragic ! Tranchic jouric à misérablic !

CARABOSSE

Massacroc, massacroc !

SCÈNE XIII. Les Précédents, Arlequin, qu'emportent les deux lutins.

TOURMENTINE, étonnée

Que vois-je ?

ARLEQUIN

Il y a bien des nouvelles, Madame Tourmentinic, mon maître vous aime à cette heure à la folie.

TOURMENTINE

Léandric m'aimic ?

ARLEQUIN

Oui, charmant tison du feu de l'amour ! Léandre ne soupire plus qu'après le bonheur de vous posséder.

CARABOSSE

Et Arlequinoc pour Carabossoc ?

ARLEQUIN

Oh, c'est encore bien pis !

TOURMENTINE

Me maudissic et m'aimic ?

ARLEQUIN

Cela est vrai. Il vous a maudit d'abord. « La chienne, s'écriait-il, la masque, la carogne, la bourrelle ! Que le Diable lui puisse tordre le cou ! » Mais à force d'être tourmenté il a fait des réflexions.

Bourrelle : Il ne se dit point que par le petit peuple, de la femme du bourreau. Mais qui signifie une femme cruelle, méchante, inhumaine, il se dit, quoi qu'en terme bas, par tout le monde. [F]

Carogne : terme injurieux, qui se dit entre les femmes de basse condition, pour se reprocher leur mauvaise vie, leurs ordures, leur puanteur. [F]

TOURMENTINE

Entendic non aimic mais voulic s'épargnic peinic.

ARLEQUIN

Oh, que vous n'y êtes pas ! Il est bien à quelques peines près, lui. Écoutez, écoutez, vous allez, allez-vous voir qu'il a le coeur plus délicat que vous ne pensez. Il a donc fait des réflexions et a dit : « Comment Diable ! Je m'imaginais que l'amour que j'avais donné à la princesse Tourmentine n'était qu'un feu de paille, qui s'éteindrait dès le lendemain de notre mariage. Cette crainte m'empêchait de l'écouter. Mais, ma foi, ceci devient sérieux ! Il me paraît que son amour est de bonne trempe. Car comme on dit qui aime bien châtie bien, si j'en juge, ajouta-t-il, par les tourments qu'elle m'ordonne ici, il faut que cette fille-là m'aime à la rage ! » Enfin il s'est approché de moi et m'a tenu ce discours : « Ah ! Mon pauvre Arlequin ! Tu vois ton maître bien changé ! - Oui vraiment, Monsieur, lui ai-je répondu, vous êtes bien changé… Les coups de fouet vous ont… - Tu ne m'entends pas, a-t-il interrompu, les vigoureuses preuves du violent amour de Tourmentine me percent le coeur, je n'y puis plus tenir, ni vivre loin d'elle. Cours vite, mon ami, lui apprendre ma peine, et son triomphe ! »

TOURMENTINE, aux lutins

Lutinic allic ramenic Léandric.

ARLEQUIN, aux deux lutins

Attendez, attendez, messieurs les lutins.

À Tourmentine.

Il y a aussi avec nous deux femelles qui disent qu'elles sont prêtes d'épouser le Samago, le Gougou et toute la cour samagotique !

TOURMENTINE

Bonic, bonic, patric en seric transportic de plaisic !

Aux lutins.

Raportic Léandric, Argentic, et Marinetic.

SCÈNE XIV. Tourmentine, Carabosse, Arlequin.

ARLEQUIN, lui présentant la bague

Pour vous confirmer ce que je viens de vous dire : voilà, Madame, une petite bague que mon maître vous prie de vouloir bien porter pour l'amour de lui.

Tourmentine prend la bague avec transport et la met à son doigt.

Arlequin, lui donnant les gants.

Il m'a aussi chargé de vous présenter de sa part cette petite paire de gants blancs, dont une dame de notre pays lui a fait présent. Excusez, Madame, si ces petites bagatelles ne sont pas dignes de vos mérites, mais le pauvre garçon vous donne tout ce qu'il a. Il ne peut pas mieux faire dans la situation où il est.

TOURMENTINE

Obligic, obligic !

Elle veut mettre les gants par dessus le gros anneau enchanté, mais n'y pouvant réussir, elle le tire de son doigt et le met à sa bouche. Arlequin le lui arrache.

ARLEQUIN, après le lui avoir arraché, se retire à deux pas

Ha, ha ! Madame la diablesse ! Nous ne vous craignons plus à présent !

TOURMENTINE, transportée de rage et courant après Arlequin

Ah, fourbic, rendic Diamantic.

ARLEQUIN, lui présentant le bras droit étendu et l'anneau qu'il a mis à l'un de ses doigts

Restez là.

Tourmentine et Carabosse demeurent comme interdites.

TOURMENTINE

Secouric lutinic !

CARABOSSE

Sagamo ! Gougou !

ARLEQUIN

Qu'ils viennent, je les attends de pied ferme !

SCÈNE XV. Les Précédents, Lutins, amenant Argentine, Léandre, Marinette.

TOURMENTINE, aux lutins

Reportic coquinic !

Les lutins veulent rebrousser et reporter Léandre dans l'Île Noire.

ARLEQUIN

Tout beau, lutins.

Il les siffle et leur dit :

Apportez-moi ici ces trois personnes !

Les Lutins obéissent. Arlequin les met derrière lui en disant :

Nous avons attrapé l'anneau ! L'anneau mes amis voilà nos gens bien camus, comme vous voyez !

TOURMENTINE

Qui a découvric secretic !

Elle fait signe aux lutins de se jeter sur les femmes pendant qu'Arlequin parle à Léandre.

ARGENTINE ET MARINETTE, criant

Ahi, ahi !

ARLEQUIN, aux lutins

Respectez l'anneau, misérables !

Les lutins lâchent prise et se mettent à genoux, Arlequin leur donne des coups de batte.

Vous n'avez qu'à y revenir marauds !

Pendant qu'Arlequin frappe les lutins, Tourmentine et Carabosse se jettent sur Léandre.

TOURMENTINE

Etranglic, étranglic scélératic !

ARLEQUIN, secourant Léandre

Tirez, tirez, charognes ! Pliez sous l'anneau !

Elles tombent à genoux. Arlequin frappe Carabosse.

Vous êtes bien hardie, madame la gaupe !

SCÈNE DERNIÈRE. Les Précédents, Le Sagamo, furieux, le sabre à la main.

LE SAGAMO

Tuec, tuec ! Massacrec friponec !

ARGENTINE ET MARINETTE

Ah !

ARLEQUIN

Laissez-le venir, je lui rendrai bon compte !

Le Sagamo s'avance pour sabrer Arlequin.

De par l'anneau, demeure là !

Le Sagamo reste immobile Arlequin lui fait voler la tête de son propre sabre qu'il lui a ôté, mais tout_à_coup il renaît une autre tête au Sagamo qui rit au nez d'Arlequin.

Que diable est-ce là ? Voilà un drôle qui n'est pas à une tête près à ce qu'il me paraît ! N'importe, essayons si nous ne pourrons point détruire toute cette maudite engeance. Je ne risque rien avec mon anneau.

Il s'avance avec le sabre du côté du Sagamo et des femmes en faisant des tours d'espadonneurs, mais ils viennent tous se mettre à genoux devant lui.

Espadonneur : Tireur d'espadon qui est une longue et large épée qu'on tenait à deux mains. [L]

LE SAGAMO

Pardonnec, pardonnec !

ARLEQUIN

Relevez-vous, je suis bon prince, je vous pardonne mais à condition, premièrement, que vous brûlerez devant nous votre vilain Gougou.

LE SAGAMO, saisi d'horreur

Oh !

ARLEQUIN

Ne me répliquez pas seulement ! Secondement, que vous nous donnerez le meilleur de vos vaisseaux avec force provision pour nous en retourner.

LE SAGAMO

Serec maîtrec !

ARLEQUIN

Troisièmement que l'anneau nous restera en propre pour notre sûreté, et pour venir ici quand bon nous semblera pour mettre ordre à votre conduite.

LE SAGAMO

Accordec.

ARLEQUIN

Et enfin que ces cadets de lutins qui mériteraient bien d'être remboursés des coups de fouets qu'ils nous ont appliqués en seront quittes en monnaie de singe, c'est-à-dire qu'ils feront tout à l'heure un ballet pour nous divertir ainsi que ces dames qui sont nos maîtresses.

Les lutins forment un ballet qui finit la pièce.

On peut faire aisément une comédie italienne en divisant la pièce en trois actes et donnant plus d'ouvrage à Marinette surtout au dénouement. On en peut faire aussi une pantomime et même un opéra-comique de société.

26 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0