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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose

Turcaret

Alain-René Lesage· créée en 1709· 6 actes· 4 vers· 13 personnages

Représentée par les Comédiens Français ordinaires du Roi, le 14 février 1709.

Personnages

  • LA BARONNE, jeune veuve, coquette
  • MONSIEUR TURCARET, traitant, amoureux de la Baronne
  • LE CHEVALIER, petit-maître
  • LE MARQUIS, petit-maître
  • MADAME TURCARET, femme de Monsieur Turcaret
  • MADAME JACOB, revendeuse à la toilette et soeur de Monsieur Turcaret
  • MARINE, suivante de la baronne
  • LISETTE, suivante de la baronne
  • FRONTIN, valet du Chevalier
  • FLAMAND, valet de Monsieur Turcaret
  • MONSIEUR RAFLE, usurier
  • MONSIEUR FURET, fourbe
  • JASMIN, petit laquais de la Baronne

CRITIQUE DE LA COMÉDIE DE TURCARET PAR LE DIABLE BOITEUX

DIALOGUE. Asméodée, Dom Cléofas.

Asmodée : Nom d'un démon qui figure dans le livre de Tobie, III, 8, et qu'un autre écrivain juif nomme le roi des dévastateurs, c'est-à-dire le prince des démons. [L]

ASMODÉE

Puisque mon magicien m'a remis en liberté, je vais vous faire parcourir tout le monde, et je prétends chaque jour offrir à vos yeux de nouveaux objets.

DOM CLÉOFAS

Vous aviez bien raison de me dire que vous allez bon train tout boiteux que vous êtes : comment diable, nous étions tout à l'heure à Madrid ; je n'ai fait que souhaiter d'être à Paris, et je m'y trouve. Ma foi, Seigneur Asmodée, c'est un plaisir de voyager avec vous.

ASMODÉE

N'est-il pas vrai ?

DOM CLÉOFAS

Assurément. Mais dites-moi, je vous en prie, dans quel lieu vous m'avez transporté. Nous voici sur un théâtre, je vois des décorations, des loges, un parterre ; il faut que nous soyons à la Comédie.

ASMODÉE

Vous l'avez dit ; et l'on va représenter tout à l'heure une pièce nouvelle, dont j'ai voulu vous donner le divertissement. Nous pouvons, sans crainte d'être vus ni écoutés, nous entretenir en attendant qu'on commence.

DOM CLÉOFAS

La belle assemblée ! Que de dames !

ASMODÉE

Il y en aurait encore davantage, sans les spectacles de la Foire : la plupart des femmes y courent avec fureur. Je suis ravi de les voir dans le goût de leurs laquais et de leurs cochers : c'est à cause de cela que je m'oppose au dessein des comédiens, j'inspire tous les jours de nouvelles chicanes aux bateleurs. C'est moi qui leur ai fourni le Suisse.

DOM CLÉOFAS

Que voulez-vous dire par votre Suisse ?

ASMODÉE

Je vous expliquerai cela une autre fois ; ne soyons présentement occupés que de ce qui frappe nos yeux. Remarquez-vous combien on a de peine à trouver des places ? Savez-vous ce qui fait la foule ? C'est que c'est aujourd'hui la première représentation d'une comédie où l'on joue un homme d'affaires. Le public aime à rire aux dépens de ceux qui le font pleurer.

DOM CLÉOFAS

C'est-à-dire que les gens d'affaires sont tous des...

ASMODÉE

C'est ce qui vous trompe : il y a de fort honnêtes gens dans les affaires. J'avoue qu'il n'y en a pas un très grand nombre ; mais il y en a qui, sans s'écarter des principes de l'honneur et de la probité, ont fait ou font actuellement leur chemin, et dont la robe et l'épée ne dédaignent pas l'alliance. L'auteur respecte ceux-là. Effectivement, il aurait tort de les confondre avec les autres. Enfin, il y a d'honnêtes gens dans toutes les professions. Je connais même des commissaires et des greffiers qui ont de la conscience.

DOM CLÉOFAS

Sur ce pied-là, cette comédie n'offense point les honnêtes-gens qui sont dans les affaires.

ASMODÉE

Comme le Tartuffe que vous avez lu offense les vrais dévots. Hé, pourquoi les gens d'affaires s'offenseraient-ils de voir sur la scène un sot, un fripon de leur corps ? Cela ne tombe point sur le général. Ils seraient donc plus délicats que les courtisans et les gens de robe, qui voient tous les jours avec plaisir représenter des Marquis fats et des juges ignorants et corruptibles.

DOM CLÉOFAS

Je suis curieux de savoir comment la pièce sera reçue : apprenez-le moi, de grâce, par avance.

ASMODÉE

Les diables ne connaissent point l'avenir ; je vous l'ai déjà dit : Mais, quand nous aurions cette connaissance, je crois que le succès des comédies en serait excepté, tant il est impénétrable.

DOM CLÉOFAS

L'auteur et les comédiens se flattent sans doute qu'elle réussira.

ASMODÉE

Pardonnez-moi. Les comédiens n'en ont pas bonne opinion, et leurs pressentiments, quoiqu'ils ne soient pas infaillibles, ne laissent pas d'effrayer l'auteur, qui s'est allé cacher aux troisièmes loges, où, pour surcroît de chagrin, il vient d'arriver auprès de lui un caissier et un agent de change, qui disent avoir ouï parler de sa pièce, et qui la déchirent impitoyablement. Par bonheur pour lui, il est si sourd qu'il n'entend pas la moitié de leur paroles.

DOM CLÉOFAS

Oh ! Je crois qu'il y a bien des caissiers et des agents de change dans cette assemblée.

ASMODÉE

Oui, je vous assure ; je ne vois partout que des cabales de commis et d'auteurs, que des siffleurs dispersés et prêts à se répondre.

DOM CLÉOFAS

Mais l'auteur n'a-t-il pas aussi les partisans ?

ASMODÉE

Ho que oui ! Il a ici ses amis, avec les amis de ses amis. De plus, on a répandu dans le parterre quelques grenadiers de police pour tenir les commis en respect. Cependant, avec tout cela, je ne voudrais pas répondre de l'événement. Mais taisons-nous, les acteurs paraissent. Vous entendez assez le français pour juger de la pièce : écoutons-la ; et, après que le parterre en aura décidé, nous réformerons son jugement, ou nous le confirmerons.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. La Baronne, Marine.

MARINE

Encore hier deux cents pistoles !

LA BARONNE

Cesse de me reprocher...

MARINE

Non, Madame, je ne puis me taire ; votre conduite est insupportable.

LA BARONNE

Marine !...

MARINE

Vous mettez ma patience à bout.

LA BARONNE

Hé ! Comment veux-tu donc que je fasse. Suis-je femme à thésauriser !

MARINE

Ce serait trop exiger de vous ; et cependant je vous vois dans la nécessité de le faire.

LA BARONNE

Pourquoi ?

MARINE

Vous êtes veuve d'un colonel étranger qui a été tué en Flandre l'année passée ; vous aviez déjà mangé le petit douaire qu'il vous avait laissé en partant, et il ne vous restait plus que vos meubles, que vous auriez été obligée de vendre si la fortune propice ne vous eût fait faire la précieuse conquête de Monsieur_Turcaret le traitant. Cela n'est-il pas vrai, Madame ?

LA BARONNE

Je ne dis pas le contraire.

MARINE

Or, ce Monsieur_Turcaret, qui n'est pas un homme fort aimable, et qu'aussi vous n'aimez guère, quoique vous ayez dessein de l'épouser, comme il vous l'a promis ; Monsieur_Turcaret, dis-je, ne se presse pas de vous tenir parole, et vous attendez patiemment qu'il accomplisse sa promesse, parce qu'il vous fait tous les jours quelque présent considérable ; je n'ai rien à dire à cela ; mais ce que je ne puis souffrir, c'est que vous vous soyez coiffée d'un petit chevalier joueur qui va mettre à la réjouissance les dépouilles du traitant. Hé ! Que prétendez-vous faire de ce chevalier ?

LA BARONNE

Le conserver pour ami. N'est-il pas permis d'avoir des amis ?

MARINE

Sans doute, et de certains amis encore dont on peut faire son pis-aller. Celui-ci, par exemple, vous pourriez fort bien l'épouser, en cas que Monsieur_Turcaret vînt à vous manquer ; car il n'est pas de ces chevaliers qui sont consacrés au célibat, et obligés de courir au secours de Malte : c'est un chevalier de Paris ; il fait ses caravanes dans les lansquenets.

Lansquenet : Sorte de jeu de hasard qu'on joue avec des cartes.Lieu où l'on jouait le lansquenet. [L]

LA BARONNE

Ho ! Je le crois un fort honnête homme.

MARINE

J'en jugé tout autrement. Avec ses airs passionnés, son ton radouci, sa face minaudière je le crois un grand comédien ; et ce qui me confirme dans mon opinion, c'est que Frontin, son bon valet Frontin, ne m'en a pas dit le moindre mal.

LA BARONNE

Le préjugé est admirable ! Et tu conclus de là ?...

MARINE

Que le maître et le valet sont deux fourbes qui s'entendent pour vous duper ; et vous vous laissez surprendre à leurs artifices, quoiqu'il y ait déjà du temps que vous les connaissiez. Il est vrai que, depuis votre veuvage, il a été le premier à vous offrir brusquement sa foi ; et cette façon de sincérité l'a tellement établi chez vous, qu'il dispose de votre bourse comme de la sienne.

LA BARONNE

Il est vrai que j'ai été sensible aux premiers soins du chevalier. J'aurais dû, je l'avoue, l'éprouver avant de lui découvrir mes sentiments ; et je conviendrai de bonne foi que tu as peut-être raison de me reprocher tout ce que je fais pour lui.

MARINE

Assurément, et je ne cesserai point de vous tourmenter que vous ne l'ayez chassé de chez vous ; car enfin, si cela continue, savez-vous ce qui en arrivera ?

LA BARONNE

Hé ! Quoi ?

MARINE

Que Monsieur_Turcaret saura que vous voulez conserver le chevalier pour ami ; et il ne croit pas, lui, qu'il soit permis d'avoir des amis. Il cessera de vous faire des présents, il ne vous épousera point ; et si vous êtes réduite à épouser le chevalier, ce fera un fort mauvais mariage pour l'un et pour l'autre.

LA BARONNE

Tes réflexions font judicieuses, Marine ; je veux songer à en profiter.

MARINE

Vous ferez bien : il faut prévoir l'avenir. Envisagez dès à présent un établissement solide ; profitez des prodigalités de Monsieur_Turcaret, en attendant qu'il vous épouse. S'il y manque, à la vérité on en parlera un peu dans le monde ; mais vous aurez, pour vous en dédommager, de bons effets, de l'argent comptant, des bijoux, de bons billets au porteur, des contrats de rente ; et vous trouverez alors quelque gentilhomme capricieux ou malaisé, qui réhabilitera votre réputation par un bon mariage.

LA BARONNE

Je cède à tes raisons, Marine ; je veux me détacher du chevalier ; avec qui je sens bien que je me ruinerais à la fin.

MARINE

Vous, commencez à entendre raison. C'est là le bon parti. Il faut s'attacher à Monsieur_Turcaret, pour l'épouser ou pour le ruiner. Vous tirerez du moins, des débris de fa fortune, de quoi vous mettre en équipage, de quoi soutenir dans le monde une figure brillante ; et, quoi que l'on puisse dire, vous lasserez les caquets, vous fatiguerez la médisance, et l'on s'accoutumera insensiblement à vous confondre avec les femmes de qualité.

LA BARONNE

Ma résolution est prise ; je veux bannir de mon coeur le chevalier ; c'en est fait, je ne prends plus de part à fa fortune, je ne réparerai plus ses pertes, il ne recevra plus rien de moi !

MARINE

Son valet vient, faites-lui un accueil glacé ; commencez par là ce grand ouvrage que vous méditez.

LA BARONNE

Laisse-moi faire.

SCÈNE II. La Baronne, Marine, Frontin.

FRONTIN

Je viens de la part de mon maître, et de la mienne, Madame, vous donner le bonjour.

LA BARONNE, d'un air froid

Je vous en suis obligée, Frontin.

FRONTIN

Et Mademoiselle_Marine veut bien aussi qu'on prenne la liberté de la saluer ?

MARINE, d'un air brusque

Bon jour et bon an.

FRONTIN, présentant un billet à la Baronne

Ce billet, que Monsieur_le_Chevalier vous écrit vous instruira, Madame, de certaine aventure...

MARINE, bas à la baronne

Ne le recevez pas.

LA BARONNE, prenant le billet

Cela n'engage à rien, Marine. Voyons, ce qu'il me mande.

MARINE

Sotte curiosité !

LA BARONNE, lit

Je viens de recevoir le portrait d'une Comtesse : je vous l'envoie et vous le sacrifie ; mais vous ne devez point me tenir compte de ce sacrifice, ma chère baronne : je suis si occupé, si possédé de vos charmes, que je n'ai pas la liberté de vous être infidèle. Pardonnez, mon adorable, si je ne vous en dis pas davantage ; j'ai l'esprit dans un accablement mortel. J'ai perdu cette nuit tout mon argent, et Frontin vous dira le reste. Le Chevalier.

MARINE

Puisqu'il a perdu tout son argent, je ne vois pas qu'il y ait du reste à cela.

FRONTIN

Pardonnez-moi. Outre les deux cents pistoles que Madame eut la bonté de lui prêter hier, et le peu d'argent qu'il avait d'ailleurs, il a encore perdu mille écus sur fa parole : voilà le reste. Ho ! Diable, il n'y a pas un mot inutile dans les billets de mon maître.

LA BARONNE

Où est le portrait ?

FRONTIN, donnant le portrait

Le voici.

LA BARONNE

Il ne m'a point parlé de cette comtesse-là, Frontin !

FRONTIN

C'est une conquête, Madame, que nous avons, faite sans y penser. Nous rencontrâmes l'autre jour cette comtesse dans un lansquenet.

MARINE

Une comtesse de lansquenet !

FRONTIN

Elle agaça mon maître : il répondit, pour rire, à ses minauderies. Elle, qui aimé le sérieux, a pris la chose fort sérieusement ; elle nous a, ce matin ; envoyé son portrait, nous ne savons pas seulement son nom.

MARINE

Je vais parier que cette comtesse-là est une dame normande. Toute sa famille bourgeoise se cotise pour lui faire tenir à Paris une petite pension, que les caprices du jeu augmentent ou diminuent.

FRONTIN

C'est ce que nous ignorons.

MARINE

Ho ! Que non ! Vous ne l'ignorez pas. Peste ! Vous n'êtes pas gens à faire fortement des sacrifices ! Vous en connaissez bien le prix.

FRONTIN

Savez-vous bien, Madame, que cette dernière nuit a pensé être une nuit éternelle pour Monsieur le Chevalier ? En arrivant au logis, il se jette dans un fauteuil ; il commence par se rappeler les plus malheureux coups du jeu, assaisonnant ses réflexions d'épithètes et d'apostrophes énergiques.

LA BARONNE, regardant le portrait

Tu as vu cette comtesse, Frontin ; n'est-elle pas plus belle que son portrait ?

FRONTIN

Non, Madame ; et ce n'est pas, comme vous voyez, une beauté régulière ; mais elle est assez piquante, ma foi, elle est assez piquante. Or, je voulus d'abord représenter à mon maître que tous ses jurements étaient des paroles perdues ; mais, considérant que cela soulage un joueur désespéré, je le laissai s'égayer dans ses apostrophes.

LA BARONNE, regardant toujours le portrait

Quel âge a-t-elle, Frontin ?

FRONTIN

C'est ce que je ne sais pas trop bien ; car elle a le teint si beau, que je pourrais m'y tromper d'une bonne vingtaine d'années.

MARINE

C'est-à-dire qu'elle a pour le moins cinquante ans.

FRONTIN

Je le crois bien, car elle en paraît trente. Mon maître donc, après avoir bien réfléchi, s'abandonne à la rage : il demande ses pistolets.

LA BARONNE

Ses pistolets, Marine ! Ses pistolets !

MARINE

Il ne se tuera point, Madame, il ne se tuera point.

FRONTIN

Je les lui refuse ; aussitôt il tire brusquement son épée.

LA BARONNE

Ahi ! Il s'est blessé, Marine, assurément.

MARINE

Hé ! Non, non ; Frontin l'en aura empêché.

FRONTIN

Oui, je me jette sur lui à corps perdu. « Monsieur le Chevalier, lui dis-je, qu'allez-vous faire ? Vous passez les bornes de la douleur du lansquenet. Si votre malheur vous fait haïr le jour, conservez-vous, du moins, vivez pour votre aimable baronne ; elle vous a, jusqu'ici, tiré généreusement de tous vos embarras ; et soyez sûr (ai-je ajouté seulement pour calmer sa fureur) qu'elle ne vous laissera point dans celui-ci. »

MARINE, bas

L'entend-il, le maraud ?

FRONTIN

« Il ne s'agit que de mille écus une fois ; Monsieur_Turcaret a bon dos, il portera bien encore, cette charge-là. »

LA BARONNE

Hé bien, Frontin ?

FRONTIN

Hé bien, Madame, à ces mots, admirez le pouvoir de l'espérance ! Il s'est laissé désarmer comme un enfant ; il s'est couché et s'est endormi.

MARINE

Le pauvre Chevalier !

FRONTIN

Mais ce matin, à son réveil, il a senti renaître ses chagrins ; le portrait de la Comtesse ne les a point dissipés. Il m'a fait partir sur-le-champ pour venir ici, et il attend mon retour pour disposer de son sort. Que lui dirai-je, Madame ?

LA BARONNE

Tu lui diras, Frontin, qu'il peut toujours faire fond sur moi, et que, n'étant point en argent comptant...

Elle veut tirer son diamant.

MARINE, la retenant

Hé ! Madame, y songez-vous ?

LA BARONNE, remettant son diamant

Tu lui diras que je suis, touchée de son malheur.

MARINE

Et que je suis, de mon côté, très fâchée de son infortune.

FRONTIN

Ah ! Qu'il fera fâché, lui...

Bas.

Maugrebleu de la soubrette !

LA BARONNE

Dis-lui bien, Frontin, que je suis sensible à ses peines.

MARINE

Que je sens vivement son affliction, Frontin.

FRONTIN

C'en est donc fait, Madame, vous ne verrez plus Monsieur le Chevalier. La honte de ne pouvoir payer ses dettes va l'écarter de vous pour jamais ; car rien n'est plus sensible pour un enfant de famille. Nous allons tout à l'heure prendre la poste.

LA BARONNE

Prendre la poste, Marine.

MARINE

Ils n'ont pas de quoi la payer.

FRONTIN

Adieu, Madame.

LA BARONNE, donnant le diamant à Frontin

Oh je ne puis me résoudre à l'abandonner : tiens, voilà un diamant de cinq cents pistoles que Monsieur_Turcaret m'a donné ; va le mettre en gage et tire ton maître de l'affreuse situation où il se trouve.

FRONTIN

Je vais le rappeler à la vie. Je lui rendrai compte, Marine, de l'excès de ton affliction.

Il sort.

MARINE

Ah ! Que vous êtes tous deux bien ensemble, messieurs les fripons !

SCÈNE III. La Baronne, Marine.

LA BARONNE

Tu vas te déchaîner contre moi, Marine, t'emporter...

MARINE

Non, Madame, je ne m'en donnerai pas la peine, je vous assure. Hé ! Que m'importe, après tout, que votre bien s'en aille comme il vient ? Ce sont vos affaires, Madame, ce sont vos affaires.

LA BARONNE

Hélas ! Je suis plus à plaindre qu'à blâmer : ce que tu me vois faire n'est point l'effet d'une volonté libre ; je suis entraînée par un penchant si tendre, que je ne puis y résister.

MARINE

Un penchant tendre ! Ces faiblesses vous conviennent-elles ? Hé fi ! Vous aimez comme une vieille bourgeoise.

LA BARONNE

Que tu es injuste, Marine ! Puis-je ne pas savoir gré au chevalier du sacrifice qu'il me fait ?

MARINE

Le plaisant sacrifice ! Que vous êtes facile à tromper ! Mort de ma vie ! C'est quelque vieux portrait de famille ; que sait-on ? De sa grand-mère peut-être.

LA BARONNE

Non ; j'ai quelque idée de ce visage-là, et une idée récente.

MARINE, prenant le portrait

Attendez... Ah ! Justement, c'est ce colosse de provinciale que nous vîmes au bal il y a trois jours, qui se fit tant prier pour ôter son masque, et que personne ne connut quand elle fut démasquée.

LA BARONNE

Tu as raison, Marine ; cette comtesse-là n'est pas mal faite.

MARINE, rendant le portrait à la Baronne

À peu près comme Monsieur_Turcaret. Mais si la comtesse était femme d'affaires, on ne vous la sacrifierait pas, sur ma parole.

LA BARONNE

Tais-toi, Marine, j'aperçois le laquais de Monsieur_Turcaret.

MARINE, bas, à la Baronne

Oh Pour celui-ci, passe, il ne nous apporte que de bonnes nouvelles. Il tient quelque chose ; c'est sans doute un nouveau présent que son maître vous fait.

SCÈNE IV. La Baronne, Marine, Flamand.

FLAMAND, présentant un petit coffret à la Baronne

Monsieur_Turcaret, Madame, vous prie d'agréer ce petit présent ; serviteur, Marine.

MARINE

Tu sois le bienvenu, Flamand ; j'aime mieux te voir que ce vilain Frontin.

LA BARONNE, montrant le coffre à Marine

Considère, Marine, admire le travail de ce petit coffre : as-tu rien vu de plus délicat ?

MARINE

Ouvrez, ouvrez, je réserve mon admiration pour le dedans ; le coeur me dit que nous en serons plus charmées que du dehors.

LA BARONNE, l'ouvre

Que vois-je ! Un billet au porteur ! L'affaire est sérieuse.

MARINE

De combien, Madame ?

LA BARONNE

De dix mille écus.

MARINE

Bon, voilà la faute du diamant réparée.

LA BARONNE

Je vois un autre billet.

MARINE

Encore au porteur !

LA BARONNE

Non ; ce font des vers que Monsieur_Turcaret m'adresse.

MARINE

Des vers de Monsieur_Turcaret ?

LA BARONNE, lisant

À Philis... Quatrain... Je suis la Philis, et il me prie en vers de recevoir son billet en prose.

Philis : personnage de la femme aimée de la poésie de la Renaissance et du XVIIème siècle.

MARINE

Je suis fort curieuse d'entendre des vers d'un auteur qui envoie de si bonne prose.

MARINE

Que cela est finement pensé !

LA BARONNE

Et noblement exprimé ! Les auteurs se peignent dans leurs ouvrages... Allez, portez ce coffre dans mon cabinet, Marine.

Marine sort.

Il faut que je te donne quelque chose, à toi, Flamand. Je veux que tu boives à ma santé.

FLAMAND

Je n'y manquerai pas, Madame, et du bon encore.

LA BARONNE

Je t'y convie.

FLAMAND

Quand j'étais chez ce conseiller que j'ai servi ci-devant, je m'accommodais de tout ; mais, depuis que je sis chez Monsieur_Turcaret, je sis devenu délicat, oui.

LA BARONNE

Rien n'est tel que la maison d'un homme d'affaires pour perfectionner le goût.

Marine revient.

FLAMAND

Le voici, Madame, le voici.

SCÈNE V. La Baronne, Turcaret, Marine.

LA BARONNE

Je suis ravie de vous voir, Monsieur_Turcaret, pour vous faire des compliments sur les vers que vous m'avez envoyés.

MONSIEUR TURCARET, riant

Oh, oh !

LA BARONNE

Savez-vous bien qu'ils sont du dernier galant ? Jamais les Voiture ni les Pavillon n'en ont fait de pareils.

Voiture (Vincent) [1597-1648] : académicien, poète précieux très prisé. La « Belle matineuse » est un sonnet qui compare à Philis à l'Aurore.

Pavillon (Etienne) [1632-1705] : poète et académicien. Il écrivit dans le genre doux et précieux de Voiture.

MONSIEUR TURCARET

Vous plaisantez, apparemment ?

LA BARONNE

Point du tout.

MONSIEUR TURCARET

Sérieusement, Madame, les trouvez-vous bien tournés ?

LA BARONNE

Le plus spirituellement du monde.

MONSIEUR TURCARET

Ce sont pourtant les premiers vers que j'aie faits de ma vie.

LA BARONNE

On ne le dirait pas.

MONSIEUR TURCARET

Je n'ai pas voulu emprunter le secours de quelque auteur, comme cela se pratique.

LA BARONNE

On le voit bien : les auteurs de profession ne pensent et ne s'expriment pas ainsi ; on ne saurait les soupçonner de les avoir faits.

MONSIEUR TURCARET

J'ai voulu voir, par curiosité, si je serais capable d'en composer, et l'amour m'a ouvert l'esprit.

LA BARONNE

Vous êtes capable de tout, monsieur, et il n'y a rien d'impossible pour vous.

MARINE

Votre prose, Monsieur, mérite aussi des compliments : elle vaut bien votre poésie au moins.

MONSIEUR TURCARET

Il est vrai que ma prose a son mérite ; elle est signée par quatre fermiers généraux.

MARINE

Cette approbation vaut mieux que celle de l'Académie.

LA BARONNE

Pour moi, je n'approuve point votre prose, Monsieur, et il me prend envie de vous quereller.

MONSIEUR TURCARET

D'où vient ?

LA BARONNE

Avez-vous perdu la raison, de m'envoyer : un billet au porteur ? Vous faites tous les jours quelques folies comme cela.

MONSIEUR TURCARET

Vous vous moquez.

LA BARONNE

De combien est-il, ce billet ? Je n'ai pas pris garde à la somme, tant j'étais en colère contre vous.

MONSIEUR TURCARET

Bon ! Ce n'est que de dix mille écus.

LA BARONNE

Comment, dix mille écus ! Ah ! Si j'avais su cela, je vous l'aurais renvoyé sur le champ.

MONSIEUR TURCARET

Fi donc !

LA BARONNE

Mais je vous le renverrai.

MONSIEUR TURCARET

Ho ! Vous l'avez reçu, vous ne le rendrez point.

MARINE, bas

Ho ! Pour cela, non.

LA BARONNE

Je suis plus offensée du motif que de la chose même.

MONSIEUR TURCARET

Hé ! Pourquoi ?

LA BARONNE

En m'accablant tous les jours de présents, il semble que vous vous imaginiez avoir, besoin de ces liens-là pour m'attacher à vous.

MONSIEUR TURCARET

Quelle pensée ! Non, madame, ce n'est point dans cette vue que...

LA BARONNE

Mais vous vous trompez, Monsieur, je ne vous en aime pas davantage pour cela.

MONSIEUR TURCARET

Qu'elle est franche ! Qu'elle est sincère !

LA BARONNE

Je ne suis sensible qu'à vos empressements, qu'à vos soins...

MONSIEUR TURCARET

Quel bon coeur !

LA BARONNE

Qu'au plaisir de vous voir.

MONSIEUR TURCARET

Elle me charme... Adieu, charmante Philis.

LA BARONNE

Quoi ! Vous sortez si tôt ?

MONSIEUR TURCARET

Oui, ma reine ; je ne viens ici que pour vous saluer en passant. Je vais à une de nos assemblées, pour m'opposer à la réception d'un pied-plat, d'un homme de rien, qu'on veut faire entrer dans notre compagnie. Je reviendrai dès que je pourrai m'échapper.

Il lui baise la main.

LA BARONNE

Fussiez-vous déjà de retour !

MARINE, faisant la révérence à Monsieur Turcaret

Adieu, Monsieur, je suis votre très humble servante.

MONSIEUR TURCARET

À propos, Marine, il me semble qu'il y a longtemps que je ne t'ai rien donné.

Il lui donne une poignée d'argent.

Tiens, je donne sans compter, moi.

MARINE

Et moi, je reçois de même, Monsieur. Ho ! Nous sommes tous deux des gens de bonne foi !

Il sort.

SCÈNE VI. La Baronne, Marine.

LA BARONNE

Il s'en va fort satisfait de nous, Marine.

MARINE

Et nous demeurons fort contentes de lui, Madame. L'excellent sujet ! Il a de l'argent, il est prodigue et crédule ; c'est un homme fait pour les coquettes.

Coquette : Ce mot se prend en mauvaise part. Celle qui s'ajuste pour donner dans la vue des galants. Celle qui aime qu'on lui dise des douceurs, qui se plaît aux fleurettes que l'on lui conte, et qui n'a pas d'attachement qui lui fasse peine. [R]

LA BARONNE

J'en fais allez ce que je veux, comme tu vois.

MARINE

Oui : mais, par malheur, je vois arriver ici des gens qui vengent bien Monsieur_Turcaret.

SCÈNE VII. La Baronne, Marine, Le Chevalier, Frontin.

LE CHEVALIER

Je viens, Madame, vous témoigner ma reconnaissance ; sans vous, j'aurais violé la foi des joueurs : ma parole perdait tout son crédit, et je tombais dans le mépris des honnêtes gens.

LA BARONNE

Je suis bien aise, Chevalier, de vous avoir fait, ce plaisir.

LE CHEVALIER

Ah ! Qu'il est doux de voir sauver son honneur par l'objet même de son amour !

MARINE, bas

Qu'il est tendre et passionné ! Le moyen de lui refuser quelque chose !

LE CHEVALIER

Bonjour, Marine. Madame, j'ai aussi quelques grâces à lui rendre ; Frontin m'a dit qu'elle s'est intéressée à ma douleur.

MARINE

Hé ! Oui, merci de ma vie ! Je m'y suis intéressée : elle nous coûte assez pour cela.

LA BARONNE, à Marine

Taisez-vous, Marine ; vous avez des vivacités qui ne me plaisent pas.

LE CHEVALIER

Hé ! Madame, laissez-là parler ; j'aime les gens francs et sincères.

MARINE

Et moi, je hais ceux qui ne le font pas.

LE CHEVALIER

Elle est toute spirituelle dans ses mauvaises humeurs ; elle à des réparties brillantes qui m'enlèvent. Marine, au moins, j'ai pour vous ce qui s'appelle une véritable amitié ; et je veux vous en donner des marques.

Il fait semblant de fouiller dans ses poches.

Frontin, la première fois que je gagnerai, fais m'en ressouvenir...

FRONTIN

C'est de l'argent comptant.

MARINE

J'ai bien affaire de son argent ! Hé ! Qu'il ne vienne pas ici piller le nôtre...

LA BARONNE

Prenez garde à ce que vous dites, Marine.

MARINE

C'est voler au coin d'un bois.

LA BARONNE

Vous perdez le respect.

LE CHEVALIER

Ne prenez point la chose sérieusement.

MARINE

Je ne puis me contraindre, Madame ; je ne puis voir tranquillement que vous soyez la dupe de Monsieur, et que Monsieur_Turcaret soit la vôtre.

LA BARONNE

Marine !...

MARINE

Hé ! Fi : fi, Madame, c'est se moquer de recevoir d'une main pour dissiper de l'autre. La belle conduite Nous en aurons toute la honte, et Monsieur le Chevalier tout le profit.

LA BARONNE

Ho ! Pour cela ! Vous êtes trop insolente ; je n'y puis plus tenir.

MARINE

Ni moi non plus.

LA BARONNE

Je vous châtierai.

MARINE

Vous n'aurez pas cette peine-là, Madame ; je me donne mon congé moi-même : je ne veux pas que l'on dise dans le monde que je suis infructueusement complice de la ruine d'un financier.

LA BARONNE

Retirez-vous, impudente ! Et ne reparaissez jamais devant moi que pour me rendre vos comptes.

MARINE

Je les rendrai à Monsieur_Turcaret, Madame ; et s'il est assez sage pour m'en croire, vous serez compterez aussi tous deux ensemble.

Elle sort.

SCENE VIII. La Baronne, Le Chevalier, Frontin.

LE CHEVALIER

Voilà, je l'avoue, une créature impertinente : vous avez eu raison de la chasser.

FRONTIN

Oui, Madame, vous avez eu raison : comment donc, mais c'est une espèce de mère que cette servante-là.

LA BARONNE

C'est un pédant éternel que j'avais aux oreilles.

FRONTIN

Elle se mêlait de vous donner des conseils ; elle vous aurait gâtée à la fin.

LA BARONNE

Je n'avais que trop d'envie de m'en défaire ; mais je suis femme d'habitude, et je n'aime point les nouveaux visages.

LE CHEVALIER

Il serait pourtant fâcheux que, dans le premier mouvement de sa colère, elle allât donner à Monsieur_Turcaret des impressions qui ne conviendraient ni à vous ni à moi.

FRONTIN

Ho ! Diable, elle n'y manquera pas : les soubrettes sont comme les bigotes : elles font des actions charitables pour se venger.

Bigot : Qui est livré à une dévotion étroite et superstitieuse. [L]

LA BARONNE

De quoi s'inquiéter ? Je ne la crains point. J'ai de l'esprit, et Monsieur_Turcaret n'en a guère : je ne l'aime point, et il est amoureux. Je saurai me faire auprès de lui un mérite de l'avoir chassée.

FRONTIN

Fort bien, Madame ; il faut tout mettre à profit.

LA BARONNE

Mais je songe que ce n'est pas assez de nous être débarrassés de Marine, il faut encore exécuter une idée qui me vient dans l'esprit.

LE CHEVALIER

Quelle idée, Madame ?

LA BARONNE

Le laquais de Monsieur_Turcaret, est un sot, un benêt, dont on ne peut tirer le moindre service ; et je voudrais mettre à sa place quelque habile homme, quelqu'un de ces génies supérieurs, qui Sont faits pour gouverner les eSprits médiocres, et les tenir toujours dans la situation dont on a besoin.

FRONTIN

Quelqu'un de ces génies supérieurs ! Je vous vois venir, Madame, cela me regarde.

LE CHEVALIER

Mais, en effet, Frontin ne nous sera pas inutile auprès de notre traitant.

LA BARONNE

Je veux l'y placer.

LE CHEVALIER

Il nous rendra bon compte, n'est-ce pas ?

FRONTIN

Je suis jaloux de l'invention ; on ne pouvait rien imaginer de mieux : par ma foi, Monsieur_Turcaret, je vous ferai bien voir du pays, sur ma parole.

LA BARONNE

Il m'a fait préSent d'un billet au porteur de dix_mille_écus : je veux changer cet effet-là de nature : il en faut faire de l'argent : je ne connais personne pour cela ; Chevalier, chargez-vous de ce soin ; je vais vous remettre le billet ; retirez ma bague, je suis bien aise de l'avoir, et vous me tiendrez compte du surplus.

FRONTIN

Cela est trop juste, Madame, et vous n'avez rien à craindre de notre probité.

LE CHEVALIER

Je ne perdrai point de temps, Madame, et vous aurez cet argent incessamment.

LA BARONNE

Attendez un moment, je vais vous donner le billet.

SCÈNE IX. Le Chevalier, Frontin.

FRONTIN

Un billet de dix_mille_écus ! La bonne aubaine, et la bonne femme ! Il faut être aussi heureux que vous l'êtes pour en rencontrer de pareilles. Savez-vous que je la trouve un peu trop crédule pour une coquette ?

Tu as raison.

FRONTIN

Ce n'est pas mal payer le sacrifice de notre vieille folle de Comtesse qui n'a pas le sol.

LE CHEVALIER

Il est vrai.

FRONTIN

Madame_la_Baronne est persuadée que vous avez perdu mille_écus sur votre parole, et que son diamant est en gage ; le lui rendrez-vous, Monsieur, avec le reste du billet ?

LE CHEVALIER

Si je lui rendrai !

FRONTIN

Quoi ! Tout entier, sans quelque nouvel article de dépende ?

LE CHEVALIER

Assurément je me garderai bien d'y manquer.

FRONTIN

Vous avez des moments d'équité ; je ne m'y attendais pas.

LE CHEVALIER

Je serais un grand malheureux de m'exposer à rompre avec elle à si bon marché.

FRONTIN

Ah ! Je vous demande pardon : j'ai fait un jugement téméraire ? je croyais que vous vouliez faire les choses à_demi.

LE CHEVALIER

Oh non, si jamais je me brouille, ce ne sera qu'après la ruine totale de Monsieur_Turcaret.

FRONTIN

Qu'après sa destruction, là, son anéantissement.

LE CHEVALIER

Je ne rends des soins à la coquette que pour ruiner le traitant.

FRONTIN

Fort bien : à ces sentiments généreux je reconnais mon maître.

LE CHEVALIER

Paix, Frontin, voici la Baronne.

SCÈNE X. Le Chevalier, La Baronne, Frontin.

LA BARONNE

Allez, Chevalier, allez, sans tarder davantage, négocier ce billet, et me rendez ma bague le plus tôt que vous pourrez.

LE CHEVALIER

Frontin, Madame, va vous la rapporter incessamment ; mais, avant que je vous quitte, souffrez que charmé de vos manières généreuses, je vous fasse connaître...

LA BARONNE

Non, je vous le défends ; ne parlons point de cela.

LE CHEVALIER

Quelle contrainte pour un coeur aussi reconnaissant que le mien !

LA BARONNE, s'en allant

Sans adieu, Chevalier, je crois que nous nous reverrons tantôt.

LE CHEVALIER, s'en allant

Pourrais-je m'éloigner de vous sans une si douce espérance ?

FRONTIN, seul

J'admire le train de la vie humaine ; nous plumons une coquette, la coquette mange un homme d'affaires, l'homme d'affaires en pille d'autres : cela fait un ricochet de fourberies le plus plaisant du monde.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. La Baronne, Frontin.

FRONTIN, lui donnant le diamant

Je n'ai pas perdu de temps, comme vous voyez, Madame ; voilà votre diamant ; l'homme qui l'avait en gage me l'a remis entre les mains des qu'il a vil briller le billet au porteur, qu'il veut escompter moyennant un très honnête profit. Mon maître, que j'ai laissé avec lui, va venir vous en rendre compte.

LA BARONNE

Je suis enfin débarrassée de Marine : elle a sérieusement pris son parti ; j'appréhendais que ce ne fût qu'une feinte ; elle est sortie : ainsi, Frontin, j'ai besoin d'une femme_de_chambre ; je te charge de m'en chercher une autre.

FRONTIN

J'ai votre affaire en main ; c'est une jeune personne douce, complaisante, comme il vous la faut : elle verrait tout aller sans_dessus_dessous dans votre maison sans dire une syllabe.

LA BARONNE

J'aime ces caractères-là : tu la connais particulièrement.

FRONTIN

Très particulièrement ; nous sommes même un peu parents.

LA BARONNE

C'est-à-dire que l'on peut s'y fier.

FRONTIN

Comme à moi-même ; elle est sous ma tutelle ; j'ai l'administration de ses gages et de ses profits, et j'ai soin de lui fournir tous ses petits besoins.

LA BARONNE

Elle sert sans doute actuellement ?

FRONTIN

Non ; elle est sortie de condition depuis quelques jours.

LA BARONNE

Et pour quel sujet ?

FRONTIN

Elle servait des personnes qui mènent une vie retirée, qui ne reçoivent que des visites sérieuses, un mari et une femme qui s'aiment, des gens extraordinaires ; enfin, c'est une maison triste : ma pupille s'y est ennuyée.

LA BARONNE

Où est-elle donc à l'heure qu'il est ?

FRONTIN

Elle est logée chez une vieille prude de ma connaissance, qui, par charité, retire des femmes_de_chambre hors de condition, pour savoir ce qui se passe dans les familles.

LA BARONNE

Je la voudrais avoir dès aujourd'hui ; je ne puis me passer de fille.

FRONTIN

Je vais vous l'envoyer, Madame, ou vous l'amener moi-même : vous en serez contente. Je ne vous en ai pas dit toutes les bonnes qualités : elle chante et joue à ravir de toutes sortes d'instruments.

LA BARONNE

Mais, Frontin, vous me parlez là d'un fort joli sujet.

FRONTIN

Je vous en réponds : aussi je la destine pour l'Opéra : mais je veux auparavant qu'elle se fasse dans le monde, car il n'en faut là que de toutes faites.

Il s'en va.

LA BARONNE

Je l'attends avec impatience.

SCÈNE II.

LA BARONNE, seule

Cette fille-là me sera d'un grand agrément ; elle me divertira par ses chansons, au lieu que l'autre ne faisait que me chagriner par sa morale. Mais je vois Monsieur_Turcaret : ah qu'il paraît agité, Marine l'aura été trouver.

SCÈNE III. La Baronne, Monsieur Turcaret.

MONSIEUR TURCARET, essoufflé

Ouf ! Je ne Sais par où commencer, perfide.

LA BARONNE, bas

Elle lui a parlé.

MONSIEUR TURCARET

J'ai appris de vos nouvelles, déloyale ! J'ai appris de vos nouvelles : on vient de me rendre compte de vos perfidies, de votre dérangement.

LA BARONNE

Le début est agréable, et vous employez de fort jolis termes, Monsieur.

MONSIEUR TURCARET

Laissez-moi parler ; je veux vous dire vos vérités, Marine me les a dites. Ce beau chevalier qui vient ici à toute heure, et qui ne m'était pas suspect sans raison, n'est pas votre cousin, comme vous me l'avez fait accroire : vous avez des vues pour l'épouser et pour me planter là, moi, quand j'aurai fait votre fortune.

LA BARONNE

Moi, Monsieur, j'aimerais le chevalier !

MONSIEUR TURCARET

Marine me l'a assuré, et qu'il ne faisait figure dans le monde qu'aux dépens de votre bourse et de la mienne, et que vous lui sacrifiez tous les présents que je vous fais.

LA BARONNE

Marine est une jolie personne ! Ne vous a-t-elle dit que cela, Monsieur ?

MONSIEUR TURCARET

Ne me répondez point, félonne ! J'ai de quoi vous confondre, ne me répondez point : parlez, qu'est devenu, par exemple, ce gros brillant que je vous donnai l'autre jour ? Montrez-le tout_à_l_heure, montrez-le moi.

LA BARONNE

Puisque vous le prenez sur ce ton-là, Monsieur, je ne veux pas vous le montrer.

MONSIEUR TURCARET

Hé sur quel ton, morbleu, prétendez-vous donc que je le prenne ! Oh vous n'en serez pas quitte pour des reproches ! Ne croyez pas que je sois assez sot pour rompre avec vous sans bruit, pour me retirer sans éclat. Je suis honnête homme, j'aime de bonne foi, je n'ai que des vues légitimes ; je ne crains pas le scandale, moi : ah vous n'avez point affaire à un abbé, je vous en avertis.

Il entre dans la chambre de la Baronne.

LA BARONNE

Non, j'ai affaire à un extravagant, à un possédé. Oh bien faites, Monsieur, faites tout ce qu'il vous, plaira, je ne m'y opposerai point, je vous assure... Mais... Qu'entends-je ?... Ciel, quel désordre ! Il est effectivement devenu fou. Monsieur_Turcaret, Monsieur_Turcaret, je vous ferai bien expier vos emportements.

MONSIEUR TURCARET, revenant

Me voilà à demi soulagé ; j'ai déjà cassé la grande glace et les plus belles porcelaines.

LA BARONNE

Achevez, monsieur, que ne continuez-vous ?

MONSIEUR TURCARET

Je continuerai quand il me plaira. Je vous apprendrai à vous jouer à un homme comme moi. Allons, ce billet au porteur que je vous ai tantôt envoyé, qu'on me le rende.

LA BARONNE

Que je vous le rende ! Et si je l'ai aussi donné au chevalier ?

MONSIEUR TURCARET

Ah si je le croyais !

LA BARONNE

Que vous êtes fou ! En vérité, vous me faites pitié.

MONSIEUR TURCARET

Comment donc ! Au lieu de se jeter à mes genoux et de me demander grâce, encore dit-elle que j'ai tort, encore dit-elle que j'ai tort.

LA BARONNE

Sans doute.

MONSIEUR TURCARET

Ah vraiment, je voudrais bien, par plaisir, que vous entreprissiez de me persuader cela !

LA BARONNE

Je le ferais, si vous étiez en état d'entendre raison.

MONSIEUR TURCARET

Et que me pourriez-vous dire, traîtresse ?

LA BARONNE

Je ne vous dirai rien. Ah ! Quelle fureur !

MONSIEUR TURCARET, essoufflé

Hé bien parlez, Madame, parlez, je suis de sang-froid.

LA BARONNE

Écoutez-moi donc. Toutes les extravagances que vous venez de faire sont fondées sur un faux rapport que Marine...

MONSIEUR TURCARET

Un faux rapport ; ventrebleu ce n'est point...

LA BARONNE

Ne jurez pas, Monsieur, ne m'interrompez pas ; songez que vous êtes de sang-froid.

MONSIEUR TURCARET

Je me tais : il faut que je me contraigne.

LA BARONNE

Savez-vous bien pourquoi je viens de chasser Marine ?

MONSIEUR TURCARET

Oui, pour avoir pris trop chaudement mes intérêts.

LA BARONNE

Tout au contraire : c'est à cause qu'elle me reprochait sans celle l'inclination que j'avais pour vous. Est-il rien de si ridicule, me disait-elle à tous moments, que de voir la veuve d'un colonel songer à épouser un Monsieur_Turcaret, un homme sans naissance, sans esprit, de la mine la plus basse...

MONSIEUR TURCARET

Passons, s'il vous plaît, sur les qualités : cette Marine-là est une impudente.

LA BARONNE

Pendant que vous pouvez choisir un époux entre vingt personnes de la première qualité ; lorsque vous refusez votre aveu même aux pressantes instances de toute la famille d'un marquis dont vous êtes adorée, et que vous avez la faiblesse de sacrifier à ce Monsieur_Turcaret.

MONSIEUR TURCARET

Cela n'est pas possible.

LA BARONNE

Je ne prétends pas m'en faire un mérite, Monsieur. Ce marquis est un jeune homme fort agréable de fa personne, mais dont les moeurs et la conduite ne me conviennent point. Il vient ici quelquefois avec mon cousin le chevalier, son ami. J'ai découvert qu'il avait gagné Marine, et c'est pour cela que je l'ai congédiée. Elle a été vous débiter mille impostures pour se venger, et vous êtes assez crédule pour y ajouter foi ! Ne deviez-vous pas, dans le moment, faire réflexion que c'était une servante passionnée qui vous parlait, et que, si j'avais eu quelque chose à me reprocher, je n'aurais pas été assez imprudente pour chasser une fille dont j'avais à craindre l'indiscrétion. Cette pensée, dites-moi, ne se présente-t-elle pas naturellement à l'esprit !

MONSIEUR TURCARET

J'en demeure d'accord ; mais...

LA BARONNE

Mais, vous avez tort. Elle vous a donc dit, entre autres choses, que je n'avais plus ce gros brillant qu'en badinant vous me mîtes l'autre jour au doigt, et que vous me forçâtes d'accepter ?

MONSIEUR TURCARET

Oh oui, elle m'a juré que vous l'avez donné aujourd'hui au chevalier, qui est, dit-elle, votre parent comme Jean_de_Vert.

LA BARONNE

Et si je vous montrais tout à l'heure ce même diamant, que diriez-vous ?

MONSIEUR TURCARET

Oh je dirais, en ce cas-là, que... mais cela ne se peut pas.

LA BARONNE

Le voilà, Monsieur ; le reconnaissez-vous ? Voyez le fond que l'on doit faire sur le rapport de certains valets.

MONSIEUR TURCARET

Ah ! Que cette Marine-là est une grande scélérate : je reconnais sa friponnerie et mon injustice ; pardonnez-moi, Madame, d'avoir soupçonné votre bonne foi.

LA BARONNE

Non, vos fureurs ne sont point excusables : allez, vous êtes indigne de pardon.

MONSIEUR TURCARET

Je l'avoue.

LA BARONNE

FallAit-il vous laisser si facilement prévenir contre une femme qui vous aime avec trop de tendresse ?

MONSIEUR TURCARET

Hélas, non ! Que je fuis malheureux !

LA BARONNE

Convenez que vous êtes un homme bien faible.

MONSIEUR TURCARET

Oui, madame.

LA BARONNE

Une franche dupe.

MONSIEUR TURCARET

J'en conviens : ah, Marine, coquine de Marine ! Vous ne sauriez vous imaginer tous les mensonges que cette pendarde-là m'est venue conter : elle m'a dit que vous et Monsieur_le_Chevalier vous me regardiez comme votre vache à lait, et que si, aujourd'hui pour demain, je vous avais tout donné, vous me feriez fermer la porte au nez.

LA BARONNE

La malheureuse !

MONSIEUR TURCARET

Elle me l'a dit, c'est un fait confiant ; je n'invente rien, moi.

LA BARONNE

Et vous avez eu la faiblesse de la croire un seul moment !

MONSIEUR TURCARET

Oui, Madame, j'ai donné là-dedans comme un franc sot : où diable avais-je l'esprit ?

LA BARONNE

Vous repentez-vous de votre crédulité ?

MONSIEUR TURCARET

Si je m'en repens ! Je vous demande mille pardons de ma colère.

LA BARONNE

On vous la pardonne : levez-vous, Monsieur ; vous auriez moins de jalousie si vous aviez moins d'amour ; et l'excès de l'un fait oublier la violence de l'autre.

MONSIEUR TURCARET

Quelle bonté ! Il faut avouer que je fuis un grand brutal !

LA BARONNE

Mais, sérieusement, Monsieur, croyez-vous qu'un coeur puisse balancer un instant entre vous et le chevalier ?

MONSIEUR TURCARET

Non, Madame, je ne le crois pas ; mais je le crains.

LA BARONNE

Que faut-il faire pour dissiper vos craintes ?

MONSIEUR TURCARET

Éloigner d'ici cet homme-là : consentez-y, Madame : j'en sais les moyens.

LA BARONNE

Et quels font-ils ?

MONSIEUR TURCARET

Je lui donnerai une direction en province.

LA BARONNE

Une direction !

MONSIEUR TURCARET

C'est ma manière d'écarter les incommodes : ah combien de cousins, d'oncles et de maris j'ai faits directeurs en ma vie ! J'en ai envoyé jusqu'en Canada.

LA BARONNE

Mais vous ne songez pas que mon cousin le chevalier est homme de condition, et que ces sortes d'emplois ne lui conviennent pas. Allez, sans vous mettre en peine de l'éloigner de Paris, je vous juré que c'est l'homme du monde qui doit vous causer le moins d'inquiétude.

MONSIEUR TURCARET

Ouf ! J'étouffe d'amour et de joie ; vous me dites cela d'une manière fi naïve, que vous me le persuadez. Adieu, mon adorable, mon tout, ma déesse ; allez, allez, je vais bien réparer la sottise que je viens de faire. Votre grande glace n'était pas tout à fait nette, au moins, et je trouvais vos porcelaines assez communes.

LA BARONNE

Il est vrai.

MONSIEUR TURCARET

Je vais vous en chercher d'autres.

LA BARONNE

Voilà ce que vous coûtent vos folies.

MONSIEUR TURCARET

Bagatelle : tout ce que j'ai cassé ne valait pas plus de trois cents pistoles.

Il veut s'en aller, la Baronne l'arrête.

LA BARONNE

Attendez, Monsieur ; il faut que je vous fasse une prière auparavant.

MONSIEUR TURCARET

Une prière : oh donnez vos ordres.

LA BARONNE

Faites avoir une commission, pour l'amour de moi, à ce pauvre Flamand, votre laquais ; c'est un garçon pour qui j'ai pris de l'amitié.

MONSIEUR TURCARET

Je l'aurais déjà poussé, si je lui avais trouvé quelque disposition ; mais il a l'esprit trop bonace ; cela ne vaut rien pour les affaires.

LA BARONNE

Donnez-lui un emploi qui ne soit pas difficile à exercer.

MONSIEUR TURCARET

Il en aura un dès aujourd'hui ; cela vaut, fait.

LA BARONNE

Ce n'est pas tout ; je veux mettre auprès de vous Frontin, le laquais de mon cousin le chevalier ; c'est aussi un très bon enfant.

MONSIEUR TURCARET

Je le prends, Madame, et vous promets de le faire commis au premier jour.

SCÈNE IV. La Baronne, Monsieur Turcaret, Frontin.

FRONTIN

Madame, vous allez bientôt, avoir la fille dont je vous ai parlé.

LA BARONNE

Monsieur, voilà le garçon que je veux vous donner.

MONSIEUR TURCARET

Il paraît un peu innocent.

LA BARONNE

Que vous vous connaissez bien en physionomies !

MONSIEUR TURCARET

J'ai le coup d'oeil infaillible. Approche, mon ami : dis-moi un peu, as-tu déjà quelques principes ?

FRONTIN

Qu'appelez-vous des principes ?

MONSIEUR TURCARET

Des principes de commis, c_est_à_dire si tu sais comment on peut empêcher les fraudes ou les favoriser ?

FRONTIN

Pas encore, Monsieur : mais je sens que j'apprendrai cela fort facilement.

MONSIEUR TURCARET

Tu sais du moins l'arithmétique, tu sais faire des comptes à parties simples ?

FRONTIN

Oh oui, Monsieur ; je sais même faire des parties doubles : j'écris aussi de deux écritures, tantôt de l'une, et tantôt de l'autre.

MONSIEUR TURCARET

De la ronde, n'est-ce pas ?

FRONTIN

De la ronde, dé l'oblique.

MONSIEUR TURCARET

Comment de l'oblique ?

FRONTIN

Hé oui d'une écriture que vous connaissez ; là, d'une certaine écriture qui n'est pas légitime.

MONSIEUR TURCARET

Il veut dire de la bâtarde.

FRONTIN

Justement ; c'est ce mot-là que je cherchais ;

MONSIEUR TURCARET

Quelle ingénuité ! Ce garçon-là, Madame, est bien niais.

LA BARONNE

Il se déniaisera dans vos bureaux.

MONSIEUR TURCARET

Ho qu'oui, Madame, ho qu'oui ; d'ailleurs, un bel_esprit n'est pas nécessaire pour faire son chemin. Hors moi et deux ou trois autres, il n'y a parmi nous que des génies assez communs : il suffit d'un certain usage, d'une routine que l'on ne manque guère d'attraper. Nous voyons tant de gens, nous nous étudions à prendre ce que le monde à de meilleur ; voilà toute notre science.

LA BARONNE

Ce n'est pas la plus inutile de toutes.

MONSIEUR TURCARET

Ho ! Ça, mon ami, tu es à moi, et tes gages courent des ce moment.

FRONTIN

Je vous regarde donc, monsieur, comme mon nouveau maître ; mais, en qualité d'ancien laquais de Monsieur_le_Chevalier, il faut que je m'acquitte d'une commission dont il m'a chargé : il vous donne, et à madame sa cousine, à souper ici, ce soir.

MONSIEUR TURCARET

Très volontiers.

FRONTIN

Je vais ordonner chez_Fite toutes fortes de ragoûts, avec vingt-quatre bouteilles de vin_de_Champagne ; et, pour égayer le repas, vous aurez des voix et des instruments.

LA BARONNE

De la musique, Frontin ?

FRONTIN

Oui, madame, à telles enseignes que j'ai ordre de commander cent bouteilles de vin de Suresnes pour abreuver la Symphonie.

LA BARONNE

Cent bouteilles !

FRONTIN

Ce n'est pas trop, Madame ; il y aura huit concertants, quatre Italiens de Paris, trois chanteuses et deux gros chantres.

MONSIEUR TURCARET

Il a ma foi raison, ce n'est pas trop. Ce repas fera fort joli.

FRONTIN

Oh diable, quand Monsieur_le_Chevalier donne des soupers comme cela, il n'épargne rien, Monsieur.

MONSIEUR TURCARET

J'en fuis persuadé.

FRONTIN

Il semble qu'il ait à sa disposition la bourse d'un partisan.

LA BARONNE

Il veut dire qu'il fait les choses fort magnifiquement.

MONSIEUR TURCARET

Qu'il est ingénu ! Hé bien, nous verrons cela tantôt : et, pour surcroît de réjouissance, j'amènerai ici Monsieur_Gloutonneau, le poète ; aussi bien, je ne saurais manger si je n'ai quelque bel esprit à ma table.

LA BARONNE

Vous me ferez plaisir. Cet auteur apparemment, est fort brillant dans la conversation ?

MONSIEUR TURCARET

Il ne dit pas quatre paroles dans un repas ; mais il mange et pense beaucoup ; peste, c'est un homme bien agréable... Oh ça, je cours chez Dautel vous acheter...

LA BARONNE

Prenez garde à ce que vous ferez, je vous en prie ; ne vous jetez point dans une dépense.

MONSIEUR TURCARET

Hé fi, Madame, fi ; vous vous arrêtez à des minuties. Sans adieu, ma reine.

Il sort.

LA BARONNE

J'attends votre retour impatiemment.

SCÈNE V. La Baronne, Frontin.

LA BARONNE

Enfin te voilà en train de faire ta fortune.

Minutie : Néologisme au temps du cardinal de Retz qui l'explique par chose de peu de conséquence. [L]

FRONTIN

Oui, Madame, et en état de ne pas nuire à la vôtre.

LA BARONNE

C'est à présent, Frontin, qu'il faut donner l'essor à ce génie supérieur...

FRONTIN

On tâchera de vous prouver qu'il n'est pas médiocre.

LA BARONNE

Quand m'amènera-t-on cette fille ?

FRONTIN

Je l'attends ; je lui ai donné rendez-vous ici.

LA BARONNE

Tu m'avertiras quand elle sera venue.

Elle entre dans une autre chambre.

SCÈNE VI.

FRONTIN, seul

Courage, Frontin, courage, mon ami ; la fortune t'appelle : te voilà placé chez un homme d'affaires par le canal d'une coquette. Quelle joie ! L'agréable perspective ! Je m'imagine que toutes les choses que je vais toucher vont se convertir en or... Mais j'aperçois ma pupille.

SCÈNE VII. Frontin, Lisette.

FRONTIN

Tu sois la bienvenue, Lisette ! On t'attend avec impatience dans cette maison.

LISETTE

J'y entre avec une satisfaction dont je tire un bon augure.

FRONTIN

Je t'ai mise au fait sur tout ce qui s'y passe, et sur tout ce qui doit s'y palier, tu n'as qu'à te régler là-dessus : souviens-toi seulement qu'il faut avoir une complaisance infatigable.

LISETTE

Il n'est pas besoin de me recommander cela.

FRONTIN

Flatte sans cesse l'entêtement que la Baronne a pour le Chevalier ; c'est là le point.

LISETTE

Tu me fatigues de leçons inutiles.

FRONTIN

Le voici qui vient.

LISETTE

Je ne l'avais point encore vu. Ah qu'il est bien fait, Frontin !

FRONTIN

Il ne faut pas être mal bâti pour donner de l'amour à une coquette.

SCÈNE VIII. Le Chevalier, Frontin, Lisette dans le fond.

LE CHEVALIER

Je te rencontre à propos, Frontin, pour t'apprendre... Mais que vois-je ? Quelle est cette beauté brillante ?

FRONTIN

C'est une fille que je donne à madame la Baronne pour remplacer Marine.

LE CHEVALIER

Et c'est sans doute une de tes amies ?

FRONTIN

Oui, Monsieur, il y a longtemps que nous nous connaissons ; je fuis son répondant.

LE CHEVALIER

Bonne caution ! C'est faire son éloge en un mot. Elle est parbleu charmante. Monsieur le répondant, je me plains de vous.

FRONTIN

D'où vient ?

LE CHEVALIER

Je me plains de vous, vous dis-je ; vous savez toutes mes affaires, et vous me cachez les vôtres ; vous n'êtes pas un ami sincère.

FRONTIN

Je n'ai pas voulu, monsieur...

LE CHEVALIER

La confiance pourtant doit être réciproque ; pourquoi m'avoir fait mystère d'une si belle découverte ?

FRONTIN

Ma foi, Monsieur, je craignais...

LE CHEVALIER

Quoi ?

FRONTIN

Oh monsieur, que diable, vous m'entendez de reste.

LE CHEVALIER

Le maraud ! Où a-t-il été déterrer ce petit minois-là ? Frontin, Monsieur_Frontin, vous avez le discernement fin et délicat quand vous faites un choix pour vous-même : mais vous n'avez pas le goût si bon pour vos amis. Ah la piquante représentation ! L'adorable grisette !

Grisette : Jeune fille de petite condition, coquette et galante, ainsi nommée parce qu'autrefois les filles de petite condition portaient de la grisette. (Vêtement d'étoffe grise de peu de valeur.) [L]

LISETTE

Que les jeunes seigneurs sont honnêtes !

LE CHEVALIER

Non, je n'ai jamais rien vu de si beau que cette créature-là.

LISETTE

Que leurs expressions sont flatteuses ! Je ne m'étonne plus que les femmes les courent.

LE CHEVALIER

Faisons un troc, Frontin : cède-moi cette fille-là, et je t'abandonne ma vieille Comtesse.

FRONTIN

Non, Monsieur : j'ai les inclinations roturières ; je m'en tiens à Lisette, à qui j'ai donné ma foi.

LE CHEVALIER

Va tu peux te vanter d'être le plus heureux faquin... Oui, belle Lisette, vous méritez...

Faquin : Fig. Un homme de néant, mélange de ridicule et de bassesse. [L]

LISETTE

Trêve de douceurs, Monsieur_le_Chevalier ; je vais me présenter à ma maîtresse, qui ne m'a point encore vue ; vous, pouvez venir, si vous voulez, continuer devant elle la conversation.

SCÈNE IX. Le Chevalier, Frontin.

LE CHEVALIER

Parlons de choses sérieuses, Frontin. Je n'apporte point à la Baronne l'argent de son billet.

FRONTIN

Tant pis.

LE CHEVALIER

J'ai été chercher un usurier qui m'a déjà prêté de l'argent ; mais il n'est plus à Paris : des affaires qui lui font survenues l'ont obligé d'en sortir brusquement ; ainsi, je vais te charger du billet.

FRONTIN

Pourquoi ?

LE CHEVALIER

Ne m'as-tu pas dit que tu connaissais un agent de change qui te donnerait de l'argent l'heure même ?

FRONTIN

Cela est vrai ; mais que direz-vous à Madame_la_Baronne ? Si vous lui dites que vous avez encore son billet, elle verra bien que nous n'avions pas mis son brillant en gage ; car, enfin, elle n'ignore pas qu'un homme qui prête ne se dessaisit pas pour rien de son nantissement.

Nantissement : Ce qui nantit. [C'est à dire] Donner une chose à quelqu'un pour assurance d'une dette. Pour qu'il consente à prêter, il faut le nantir. [L]

LE CHEVALIER

Tu as raison : aussi suis-je d'avis de lui dire, que j'ai touché l'argent, qu'il est chez moi, et que demain matin tu le feras apporter ici : pendant ce temps-là cours chez ton agent_de_change, et fais porter au logis l'argent que tu en recevras : je vais t'y attendre, aussitôt que j'aurai parlé à la baronne.

Il entre dans la chambre de la Baronne.

SCÈNE X.

FRONTIN, seul

Je ne manque pas d'occupation, Dieu merci. Il faut que j'aille chez le traiteur ; delà, chez l'agent de change ; de chez l'agent de change, au logis ; et puis il faudra que je revienne ici joindre Monsieur_Turcaret : cela s'appelle, ce me semble une vie allez agissante ; mais patience, après quelque temps de fatigue et de peine, je parviendrai enfin à un état d'aise : alors quelle satisfaction ! Quelle tranquillité d'esprit ! Je n'aurai plus à mettre en repos que ma conscience.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. La Baronne, Frontin, Lisette.

LA BARONNE

Hé bien, Frontin, as-tu commandé le souper ? Fera-t-on grande_chère ?

FRONTIN

Je vous en réponds, Madame. Demandez à Lisette de quelle manière je régale pour mon compte, et jugez par là de ce que je sais faire lorsque je régale aux dépens des autres.

LISETTE

Il est vrai, Madame ; vous pouvez vous en fier à lui.

FRONTIN

Monsieur_le_Chevalier m'attend : je vais lui rendre compte de l'arrangement de son repas, et puis je viendrai, ici prendre possession de Monsieur_Turcaret mon nouveau maître.

Il sort.

SCÈNE II. La Baronne, Lisette.

LISETTE

Ce garçon-là est un garçon de mérite, Madame.

LA BARONNE

Il me paraît que vous n'en manquez pas vous, Lisette.

LISETTE

Il a beaucoup de savoir-faire.

LA BARONNE

Je ne vous crois pas moins habile.

LISETTE

Je serais bien heureuse, Madame, si mes petits talents pouvaient vous être utiles.

LA BARONNE

Je suis contente de vous : mais j'ai un avis à vous donner : je ne veux pas qu'on me flatte.

LISETTE

Je suis ennemie de la flatterie.

LA BARONNE

Surtout, quand je vous consulterai sur des choses qui me regarderont, soyez sincère.

LISETTE

Je n'y manquerai pas.

LA BARONNE

Je vous trouve pourtant trop de complaisance.

LISETTE

À moi, Madame ?

LA BARONNE

Oui, vous ne combattez pas assez les sentiments que j'ai pour le chevalier.

LISETTE

Hé ! Pourquoi les combattre ? Ils sont si raisonnables !

LA BARONNE

J'avoue que le chevalier me paraît digne de toute ma tendresse.

LISETTE

J'en fais le même jugement.

LA BARONNE

Il a pour moi une passion véritable et constante.

LISETTE

Un chevalier fidèle et sincère ! On n'en voit guère comme cela.

LA BARONNE

Aujourd'hui même encore il m'a sacrifié une Comtesse.

LISETTE

Une comtesse ?

LA BARONNE

Elle n'est pas, à la vérité, dans la première jeunesse.

LISETTE

C'est ce qui rend le sacrifice plus beau. Je connais messieurs les chevaliers : une vieille dame leur coûte plus qu'une autre à sacrifier.

LA BARONNE

Il vient de me rendre compte d'un billet que je lui ai confié. Que je lui trouve de bonne foi !

LISETTE

Cela est admirable.

LA BARONNE

Il a une probité qui va jusqu'au scrupule.

LISETTE

Mais, mais, voilà un chevalier unique en son espèce !

LA BARONNE

Taisons-nous, j'aperçois Monsieur_Turcaret.

SCÈNE III. Monsieur Turcaret, LISETTE, La Baronne.

MONSIEUR TURCARET

Je viens, Madame... Ho ! ho ! Vous avez une nouvelle femme_de_chambre.

LA BARONNE

Oui, Monsieur ; que vous semble de celle-ci ?

MONSIEUR TURCARET

Ce qui m'en semble ? Elle me revient assez ; il faudra que nous fassions connaissance...

LISETTE

La connaissance sera bientôt faite, Monsieur.

LA BARONNE, à Lisette

Vous savez qu'on soupe ici : donnez ordre que nous ayons un couvert propre, et que l'appartement soit bien éclairé.

MONSIEUR TURCARET

Je crois cette fille-là fort raisonnable.

LA BARONNE

Elle est fort dans vos intérêts du moins.

MONSIEUR TURCARET

Je lui en sais bon_gré. Je viens, Madame, de vous acheter pour dix_mille_francs de glaces, de porcelaines et de bureaux : ils sont d'un goût exquis, je les ai choisis moi-même.

LA BARONNE

Vous êtes universel, Monsieur, vous vous connaissez à tout.

MONSIEUR TURCARET

Oui, grâce au ciel, et surtout en bâtiment. Vous verrez, vous verrez l'hôtel que je vais faire bâtir.

LA BARONNE

Quoi ! Vous allez faire bâtir un hôtel ?

MONSIEUR TURCARET

J'ai déjà acheté la place, qui contient quatre arpents six perches neuf_toises trois_pieds et onze_pouces. N'est-ce pas là une belle étendue ?

LA BARONNE

Fort belle.

MONSIEUR TURCARET

Le logis fera magnifique ; je ne veux pas qu'il y manque un zéro, je le ferais plutôt abattre deux où trois fois.

LA BARONNE

Je n'en doute pas.

MONSIEUR TURCARET

Malepeste, je n'ai garde de faire quelque chose de commun, je me ferais siffler de tous les gens d'affaires.

LA BARONNE

Assurément.

MONSIEUR TURCARET

Quel homme entre ici ?

LA BARONNE

C'est ce jeune marquis dont je vous ai dit : que Marine avait épousé les intérêts ; je me passerais bien de ses visites, elles ne me font aucun plaisir.

SCÈNE IV. Monsieur Turcaret, La Baronne, Le Marquis.

LE MARQUIS

Je parie que je ne trouverai point, encore ici le chevalier.

MONSIEUR TURCARET, bas

Ah morbleu, c'est le Marquis_de_la_Tribaudière. La fâcheuse rencontre !

LE MARQUIS

Il y a près de deux jours que je le cherche... Hé ! Que, vois-je ?... Oui... Non... Pardonnez-moi... Justement... c'est lui-même ; c'est Monsieur_Turcaret. Que faites-vous de cet homme-là, Madame ? Vous le connaissez ! Vous empruntez sur gages ? Palsambleu ! Il vous ruinera.

LA BARONNE

Monsieur_le_Marquis...

LE MARQUIS

Il vous pillera, il vous écorchera, je vous en avertis. C'est l'usurier le plus vif ! Il vend son argent au poids de l'or.

MONSIEUR TURCARET, bas

J'aurais mieux fait de m'en aller.

LA BARONNE

Vous vous méprenez, Monsieur_le_Marquis ; Monsieur_Turcaret passe dans le monde pour un homme de bien et d'honneur.

LE MARQUIS

Aussi l'est-il, Madame, aussi l'est-il ; il aime, le bien des hommes et l'honneur des femmes : il a cette réputation-là.

MONSIEUR TURCARET

Vous aimez à plaisanter, Monsieur_le_Marquis. Il est badin, Madame, il est badin ; ne le connaissez-vous pas sur ce pied-là ?

LA BARONNE

Oui, je comprends bien qu'il badine, ou qu'il est mal informé.

LE MARQUIS

Mal informé ! Morbleu, Madame, personne ne saurait vous en parler mieux que moi : il a de mes nippes actuellement.

Nippe : Tout ce qui sert à l'ajustement, surtout en linge. [L]

MONSIEUR TURCARET

De vos nippes, Monsieur ? Oh je ferais bien serment du contraire.

LE MARQUIS

Ah parbleu, vous avez raison. Le diamant est à vous à l'heure qu'il est, selon nos conventions ; j'ai laissé passer le terme.

LA BARONNE

Expliquez-moi tous deux cette énigme.

MONSIEUR TURCARET

Il n'y a point d'énigme là-dedans, Madame, je sais ce que c'est.

LE MARQUIS

Il a raison, cela est fort clair, il n'y a point d'énigme. J'eus besoin d'argent il y a quinze_mois ; j'avais un brillant de cinq_cents_louis : on m'adressa à Monsieur_Turcaret ; Monsieur_Turcaret me renvoya à un de ses commis, à un certain Monsieur_Ra, Ra, Rafle : c'est celui qui tient son bureau d'usure. Cet honnête Monsieur_Rafle me prêta sur ma bague onze_cent_trente-deux_livres_six_sols_huit_deniers ; il me prescrivit un temps pour la retirer ; je ne suis pas fort exact moi, le temps est passé, mon diamant est perdu.

MONSIEUR TURCARET

Monsieur_le_Marquis, monsieur_le_Marquis, ne me confondez point avec Monsieur_Rafle, je vous prie ; c'est un fripon que j'ai chassé de chez moi : s'il a fait quelque mauvaise manoeuvre, vous avez la voie de la justice. Je ne sais ce que c'est que votre brillant, je ne l'ai vu ni jamais manié.

LE MARQUIS

Il me venait de ma tante ; c'était un des plus beaux brillants ; il était d'une netteté, d'une forme, d'une grosseur à peu près comme...

Il regarde le diamant de la Baronne.

Hé !... Le voilà, Madame ! Vous vous en êtes accommodée avec Monsieur_Turcaret, apparemment ?

LA BARONNE

Autre méprise, Monsieur ; je l'ai acheté, assez cher même, d'une revendeuse à la toilette.

LE MARQUIS

Cela vient de lui, Madame ; il a des revendeuses à sa disposition, et, à ce qu'on dit même, dans fa famille.

MONSIEUR TURCARET

Monsieur, Monsieur !

LA BARONNE

Vous êtes insultant, Monsieur_le_Marquis.

LE MARQUIS

Non, Madame, mon dessein n'est pas d'insulter ; je suis trop serviteur de Monsieur_Turcaret, quoiqu'il me traite durement. Nous avons eu autrefois ensemble un petit commerce d'amitié ; il était laquais de mon grand-père, il me portait sur ses bras ; nous jouions tous les jours ensemble ; nous ne nous quittions presque point : le petit ingrat ne s'en souvient plus.

MONSIEUR TURCARET

Je me souviens, je me souviens ; le passé est passé, je ne songe qu'au présent.

LA BARONNE

De grâce, Monsieur_le_Marquis, changeons de discours. Vous cherchez Monsieur_le_chevalier ?

LE MARQUIS

Je le cherche partout, Madame, aux spectacles, au cabaret, au bal, au lansquenet ; je ne le trouve nulle part : ce coquin-là se débauche, il devient libertin.

Lansquenet : Sorte de jeu de hasard qu'on joue avec des cartes. [L]

LA BARONNE

Je lui en ferai des reproches.

LE MARQUIS

Je vous en prie : pour moi, je ne change point ; je mène une vie réglée, je suis toujours à table, et l'on me fait crédit chez Fite_et_la_Morlière, parce qu'on sait que je dois bientôt hériter d'une vieille tante, et qu'on me voit une disposition plus que prochaine à manger sa succession.

LA BARONNE

Vous n'êtes pas une mauvaise pratique pour les traiteurs.

LE MARQUIS

Non, Madame, ni pour les traitants ; n'est-ce pas, Monsieur_Turcaret ? Ma tante pourtant veut que je me corrige : et, pour lui faire accroire qu'il y a déjà du changement dans ma conduite, je vais la voir dans l'état où je suis ; elle sera tout étonnée de me trouver si raisonnable, car elle m'a presque toujours vu ivre.

LA BARONNE

Effectivement, Monsieur_le_Marquis, c'est une nouveauté que de vous voir autrement ; vous avez fait aujourd'hui un excès de sobriété.

LE MARQUIS

Je soupai hier avec trois des plus jolies femmes de Paris ; nous avons bu jusqu'au jour ; et j'ai été faire un petit somme chez moi, afin, de pouvoir me présenter à_jeun devant ma tante.

LA BARONNE

Vous avez bien de la prudence.

LE MARQUIS

Adieu, ma toute aimable, dites au chevalier qu'il se rende un peu à ses amis ; prêtez-le nous quelquefois ; ou je viendrai si souvent ici, que je l'y trouverai. Adieu, Monsieur_Turcaret ; je n'ai point de rancune au moins ; touchez-là, renouvelons notre ancienne amitié ; mais dites un peu à votre âme damnée, à ce Monsieur_Rafle, qu'il me traite plus humainement la première fois que j'aurai besoin de lui.

SCÈNE V. Monsieur Turcaret, La Baronne.

MONSIEUR TURCARET

Voilà une mauvaise connaissance, Madame ; c'est le plus grand fou et le plus grand menteur que je connaisse.

LA BARONNE

C'est en dire beaucoup.

MONSIEUR TURCARET

Que j'ai souffert pendant cet entretien !

LA BARONNE

Je m'en suis aperçue.

MONSIEUR TURCARET

Je n'aime point les malhonnêtes gens.

LA BARONNE

Vous avez bien raison.

MONSIEUR TURCARET

J'ai été si surpris d'entendre les choses qu'il a dites que je n'ai pas eu la forcé de répondre : ne l'avez-vous pas remarqué ?

LA BARONNE

Vous en avez usé sagement, j'ai admiré votre modération,

MONSIEUR TURCARET

Moi, usurier ! Quelle calomnie !

LA BARONNE

Cela regarde plus Monsieur_Rafle que vous.

MONSIEUR TURCARET

Vouloir faire aux gens un crime de prêter sur gages ! Il vaut mieux prêter sur gages que prêter sur rien.

LA BARONNE

Assurément.

MONSIEUR TURCARET

Me venir dire au nez que j'ai été laquais de son grand-père ; Rien n'est plus faux, je n'ai jamais été que son homme d'affaires.

LA BARONNE

Quand cela serait vrai : le beau reproche ! Il y a si longtemps ! Cela est prescrit.

MONSIEUR TURCARET

Oui, sans doute.

LA BARONNE

Ces sortes de mauvais contes ne font aucune impression sur mon esprit ; vous êtes trop bien établi dans mon coeur.

MONSIEUR TURCARET

C'est trop de grâce que vous me faites.

LA BARONNE

Vous êtes un homme de mérite.

MONSIEUR TURCARET

Vous vous moquez !

LA BARONNE

Un vrai homme d'honneur.

MONSIEUR TURCARET

Oh point du tout.

LA BARONNE

Et vous avez trop l'air et les manières d'une personne de condition, pour pouvoir être soupçonné de ne l'être pas.

SCÈNE VI. Monsieur Turcaret, La Baronne, Flamand.

FLAMAND

Monsieur !

MONSIEUR TURCARET

Que me veux-tu ?

FLAMAND

Il est là-bas qui vous demande.

MONSIEUR TURCARET

Qui ? Butor.

FLAMAND

Ce monsieur que vous savez ; là, ce monsieur... Chose.

MONSIEUR TURCARET

Monsieur_Chose ?

FLAMAND

Hé oui, ce commis que vous aimez tant. Drés qu'il vient pour deviser avec vous, tout aussitôt vous faites sortir tout le monde, et ne voulez pas que personne vous écoute.

MONSIEUR TURCARET

C'est Monsieur_Rafle, apparemment ?

FLAMAND

Oui, tout fin drés, Monsieur, c'est lui-même.

MONSIEUR TURCARET

Je vais le trouver ; qu'il m'attende.

LA BARONNE

Ne disiez-vous pas que vous l'aviez chassé ?

MONSIEUR TURCARET

Oui, et c'est pour cela qu'il vient ici : il cherche à se raccommoder. Dans le fond, c'est un assez bon homme, homme_de_confiance. Je vais savoir ce qu'il me veut.

LA BARONNE

Hé ! Non, non, faites-le monter, Flamand. Monsieur, vous lui parlerez dans cette salle. N'êtes-vous pas ici chez vous ?

MONSIEUR TURCARET

Vous êtes bien honnête, Madame.

LA BARONNE

Je ne veux point troubler votre conversation, je vous laine : n'oubliez pas la prière que je vous ai faite en faveur de Flamand.

MONSIEUR TURCARET

Mes ordres font déjà donnés pour cela ; vous serez contente.

SCÈNE VII. Monsieur Turcaret, Monsieur Rafle

MONSIEUR TURCARET

De quoi est-il question, Monsieur_Rafle ? Pourquoi me venir chercher jusqu'ici ? Ne savez-vous pas bien que quand on vient chez les dames, ce n'est pas pour y entendre parler d'affaires ?

MONSIEUR RAFLE

L'importance de celles que j'ai à vous communiquer doit me servir d'excuse.

MONSIEUR TURCARET

Qu'est-ce que c'est donc que ces choses d'importance ?

MONSIEUR RAFLE

Peut-on parler ici librement ?

MONSIEUR TURCARET

Oui, vous le pouvez ; je suis le maître. Parlez.

MONSIEUR RAFLE, regardant dans un bordereau

Premièrement. Cet enfant de famille à qui nous prêtâmes, l'année passée, trois mille livres, et à qui je fis faire un billet de neuf par votre ordre, revoyant sur le point d'être inquiété pour le paiement, a déclaré la chose à son oncle le président, qui, de concert avec toute la famille, travaille actuellement à vous perdre.

MONSIEUR TURCARET

Peines perdues que ce travail-là ; laissons les venir. Je ne prends pas facilement l'épouvante.

MONSIEUR RAFLE, après avoir regardé dans son bordereau

Ce caissier que vous avez cautionné, et qui vient de faire banqueroute de deux_cent_mille_écus !...

MONSIEUR TURCARET

C'est par mon ordre qu'il... Je sais où il est.

MONSIEUR RAFLE

Mais les procédures se font contre vous ; l'affaire est sérieuse et pressante.

MONSIEUR TURCARET

On l'accommodera ; j'ai pris des mesures ; cela sera réglé demain.

MONSIEUR RAFLE

J'ai peur que ce ne soit trop tard.

MONSIEUR TURCARET

Vous êtes trop timide. Avez-vous passé chez ce jeune homme de la rue_Quincampoix, à qui j'ai fait avoir une caisse ?

Rue Quincampoix : rue parisienne située dans le 3ème et 4ème arrondissement, entre la rue des Lombards et la rue des Ours.

MONSIEUR RAFLE

Oui, monsieur. Il veut bien vous prêter vingt_mille_francs des premiers deniers qu'il touchera, à condition qu'il fera valoir à son profit ce qui pourra lui rester à la compagnie et que vous prendrez son parti, si l'on vient à s'apercevoir de la manoeuvre.

MONSIEUR TURCARET

Cela est dans les règles, il n'y a rien de plus juste ; voilà un garçon raisonnable. Vous lui direz, Monsieur_Rafle, que je le protégerai dans toutes ses affaires. Y a-t-il encore quelque chose ?

MONSIEUR RAFLE, après avoir regardé dans le bordereau

Ce grand homme sec, qui vous donna il y a deux mois, deux_mille_francs pour une direction que vous lui avez fait avoir à Valognes...

Valognes : ville française du Cotentin, située à 20km au sud de Cherbourg.

MONSIEUR TURCARET

Hé bien ?

MONSIEUR RAFLE

Il lui est arrivé un malheur.

MONSIEUR TURCARET

Quoi ?

MONSIEUR RAFLE

On a surpris sa bonne foi, on lui a volé quinze_mille_francs. Dans le fond, il est trop bon.

MONSIEUR TURCARET

Trop bon, trop bon ! Hé pourquoi diable s'est-il donc mis dans les affaires ? Trop bon, trop bon !

MONSIEUR RAFLE

Il m'a écrit une lettre fort touchante, par laquelle il vous prie d'avoir pitié de lui.

MONSIEUR TURCARET

Papier perdu ! Lettre inutile.

MONSIEUR RAFLE

Et de faire en sorte qu'il ne soit point révoqué.

MONSIEUR TURCARET,

Je ferai plutôt en sorte qu'il le soit ; l'emploi me reviendra, je le donnerai à un autre pour le même prix.

MONSIEUR RAFLE

C'est ce que j'ai pensé comme vous.

MONSIEUR TURCARET

J'agirais contre mes intérêts ; je mériterais d'être cassé à la tête de la compagnie.

MONSIEUR RAFLE

Je ne suis pas plus sensible que vous aux plaintes des fois... Je lui ai déjà fait réponse et lui ai mandé tout net qu'il ne devait point compter sur vous.

MONSIEUR TURCARET

Non, parbleu !

MONSIEUR RAFLE, regardant dans fon bordereau

Voulez-vous prendre, au denier quatorze, cinq_mille_francs qu'un honnête serrurier de ma connaissance a amassé par son travail et par ses épargnes ?

MONSIEUR TURCARET

Oui, oui, cela est bon : je lui ferai ce plaisir-là. Allez me le chercher, je ferai au logis dans un_quart d'heure, qu'il apporte l'espèce. Allez, allez.

MONSIEUR RAFLE, s'en allant et revenant

J'oubliais la principale affaire : je ne l'ai pas mise sur mon agenda.

MONSIEUR TURCARET

Qu'est-ce que c'est que cette principale affaire ?

MONSIEUR RAFLE

Une nouvelle qui vous surprendra fort. Madame_Turcaret est à Paris.

MONSIEUR TURCARET

Parlez bas Monsieur_Rafle, parlez bas.

MONSIEUR RAFLE

Je la rencontrai hier dans un fiacre, avec une manière de jeune seigneur dont le visage ne m'est pas tout à fait inconnu, et que je viens de trouver dans cette rue-ci en arrivant.

MONSIEUR TURCARET

Vous ne lui parlâtes point ?

MONSIEUR RAFLE

Non ; mais elle m'a fait prier ce matin de ne vous en rien dire, et de vous faire fou venir seulement qu'il lui est dû quinze_mois de la pension de quatre_mille_livres que vous lui donnez pour la tenir en province. Elle ne s'en retournera point qu'elle ne soit payée.

MONSIEUR TURCARET

Oh ventrebleu, Monsieur_Rafle, qu'elle le soit : défaisons-nous promptement de cette créature-là. Vous lui porterez dés aujourd'hui les cinq_cents_pistoles du serrurier ; mais qu'elle parte dés demain.

MONSIEUR RAFLE

Oh elle ne demandera pas mieux. Je vais chercher le bourgeois et le mener chez vous.

MONSIEUR TURCARET

Vous m'y trouverez.

SCÈNE VIII.

MONSIEUR TURCARET, seul

Malepeste, ce serait une sotte aventure si Madame_Turcaret s'avisait de venir en cette maison ; elle me perdrait dans l'esprit de ma baronne, à qui j'ai fait accroire que j'étais veuf.

SCÈNE IX. Monsieur Turcaret, Lisette.

LISETTE

Madame m'a envoyée savoir, monsieur, si vous étiez encore ici en affaires.

MONSIEUR TURCARET

Je n'en avais point, mon enfant ; ce sont des bagatelles dont de pauvres diables de commis s'embarrassent la tête, parce qu'ils ne sont pas faits pour les grandes choses.

SCÈNE X. Monsieur Turcaret, Lisette, Frontin.

FRONTIN

Je suis ravi, monsieur, de vous trouver en conversation avec cette aimable personne : quelque intérêt que j'y prenne, je me garderai bien de troubler un fi doux entretien.

MONSIEUR TURCARET, à Frontin

Tu ne seras point de trop ; approche, Frontin ; je te regarde comme un homme tout à moi, et je veux que tu m'aides à gagner l'amitié de cette fille-là.

LISETTE

Cela ne fera pas bien difficile.

FRONTIN

Oh pour cela, non. Je ne sais pas, Monsieur, sous quelle heureuse étoile vous êtes né, mais tout le monde a naturellement un grand faible pour vous.

MONSIEUR TURCARET

Cela ne vient point de l'étoile, cela vient des manières.

LISETTE

Vous les avez si belles, si prévenantes !...

MONSIEUR TURCARET

Comment le sais-tu ?

LISETTE

Depuis le peu de temps que je suis ici, je n'entends dire autre chose à Madame_la_Baronne.

MONSIEUR TURCARET

Tout de bon ?

FRONTIN

Cette femme-là ne saurait cacher sa faiblesse ; elle vous aime si tendrement !... Demandez, demandez à Lisette.

LISETTE

Oh c'est vous qu'il en faut croire, Monsieur_Frontin.

FRONTIN

Non, je ne comprends pas moi-même tout ce que je sais là-dessus ; et ce qui m'étonne davantage, c'est l'excès où cette passion est parvenue, sans pourtant que Monsieur_Turcaret se soit donné beaucoup de peine pour chercher à la mériter.

MONSIEUR TURCARET

Comment, comment l'entends-tu ?

FRONTIN

Je vous ai vu vingt fois, Monsieur, manquer d'attention pour certaines choses...

MONSIEUR TURCARET

Ho parbleu je n'ai rien à me reprocher là-dessus.

LISETTE

Oh non ; je suis sûre que Monsieur n'est pas homme à laisser échapper la moindre occasion de faire plaisir aux personnes qu'il aime. Ce n'est que par là qu'on mérite d'être aimé.

FRONTIN

Cependant, Monsieur ne le mérite pas autant que je le voudrais.

MONSIEUR TURCARET

Explique-toi donc.

FRONTIN

Oui ; mais ne trouverez-vous point mauvais qu'en serviteur fidèle et sincère je prenne la liberté de vous parler à coeur ouvert ?

MONSIEUR TURCARET

Parle.

FRONTIN

Vous ne répondez pas assez à l'amour que Madame_la_baronne a pour vous.

MONSIEUR TURCARET

Je n'y réponds pas !

FRONTIN

Non, monsieur. Je t'en fais juge, Lisette : Monsieur, avec tout son esprit, fait des fautes d'attention.

MONSIEUR TURCARET

Qu'appelles-tu donc des fautes d'attention ?

FRONTIN

Un certain oubli, certaine négligence...

MONSIEUR TURCARET

Mais encore.

FRONTIN

Mais, par exemple, n'est-ce pas une chose, honteuse que vous n'ayez pas encore songé à lui faire présent d'un équipage ?

LISETTE

Ah pour cela, Monsieur, il a raison : vos commis en donnent bien à leurs maîtresses.

MONSIEUR TURCARET

À quoi bon un équipage ? N'a-t-elle pas le mien, dont elle dispose quand il lui plaît ?

FRONTIN

Ho ! Monsieur, avoir un carrosse à foi, ou être obligé d'emprunter ceux de ses amis, cela est bien différent.

LISETTE

Vous êtes trop dans le monde pour ne le pas connaître :. la plupart des femmes sont plus sensibles à la vanité d'avoir un équipage qu'au plaisir même de s'en servir.

MONSIEUR TURCARET

Oui, je comprends cela.

FRONTIN

Cette fille-là, monsieur, est de fort bon sens ; elle ne parle pas mal, au moins.

MONSIEUR TURCARET

Je ne te trouve pas si sot non plus que je t'ai cru d'abord, toi, Frontin.

FRONTIN

Depuis que j'ai l'honneur d'être à votre service, je sens de moment en moment me vient ; oh que l'esprit je prévois que je profiterai beaucoup avec vous.

MONSIEUR TURCARET

Il ne tiendra qu'à toi.

FRONTIN

Je vous proteste, Monsieur, que je ne manque pas de bonne volonté. Je donnerais donc à madame la baronne un bon grand carrosse bien étoffé.

MONSIEUR TURCARET

Elle en aura un. Vos réflexions font justes : elles me déterminent.

FRONTIN

Je savais bien que ce n'était qu'une faute d'attention.

MONSIEUR TURCARET

Sans doute ; et, pour marque de cela, je vais, de ce pas, commander un carrosse.

FRONTIN

Fi donc, Monsieur, il ne faut pas que vous paraissiez là-dedans vous ; il ne serait pas honnête que l'on sut dans le monde que vous donnez un carrosse à Madame_la_Baronne. Servez-vous d'un tiers, d'une main étrangère, mais fidèle. Je connais deux ou trois selliers qui ne savent point encore que je suis à vous ; si vous voulez, je me chargerai du soin...

MONSIEUR TURCARET

Volontiers ; tu me parais assez entendu, je m'en rapporte à toi : voilà soixante pistoles que j'ai de reste dans ma bourse, tu les donneras à compte.

FRONTIN

Je n'y manquerai pas, Monsieur ; à l'égard des chevaux, j'ai un maître maquignon qui est mon neveu à la mode de Bretagne ; il vous en fournira de fort beaux.

MONSIEUR TURCARET

Qu'il me vendra bien cher, n'est-ce pas ?

FRONTIN

Non, Monsieur, il vous les vendra, en conscience.

MONSIEUR TURCARET

La conscience d'un maquignon !

FRONTIN

Oh je vous en réponds, comme de la mienne.

MONSIEUR TURCARET

Sur ce pied-là, je me servirai de lui.

FRONTIN

Autre faute d'attention.

MONSIEUR TURCARET

Oh va te promener avec tes fautes d'attention : ce coquin-là me ruinerait à la fin. Tu diras de ma part, à Madame_la_baronne, qu'une affaire, qui sera bientôt terminée, m'appelle au logis.

SCENE XI. Frontin, Lisette.

FRONTIN

Cela ne commence pas mal.

LISETTE

Non, pour Madame_la_Baronne ; mais pour nous ?

FRONTIN

Voilà déjà soixante_pistoles que nous pouvons garder : je les gagnerai bien sur l'équipage ; serre-les : ce font les premiers fondements de notre communauté.

LISETTE

Oui ; mais il faut promptement bâtir sur ces fondements-là, car je fais des réflexions morales, je t'en avertis.

FRONTIN

Peut-on les savoir ?

LISETTE

Je m'ennuie d'être soubrette.

FRONTIN

Comment diable ! Tu deviens ambitieuse ?

LISETTE

Oui, mon enfant. Il faut que l'air qu'on respire dans une maison fréquentée par un financier soit contraire à la modestie, car, depuis le peu de temps que j'y suis, il me vient des idées de grandeur que je n'ai jamais eues : hâte-toi d'amasser du bien ; autrement, quelque engagement que nous ayons ensemble, le premier riche faquin qui se présentera pour m'épouser...

Faquin : Fig. Un homme de néant, mélange de ridicule et de bassesse. [L]

FRONTIN

Mais donne-moi donc le temps de m'enrichir.

LISETTE

Je te donne trois_ans : c'est assez pour un homme_d_esprit.

FRONTIN

Je ne te demande pas davantage : c'est assez, ma princesse ; je vais ne rien épargner pour vous mériter ; et si je manque d'y réussir, ce ne fera pas faute d'attention.

SCÈNE XII.

LISETTE, seule

Je ne saurais m'empêcher d'aimer ce Frontin, c'est mon chevalier, à moi ; et, au train que je lui vois prendre, j'ai un secret pressentiment qu'avec ce garçon-là je deviendrai quelque jour femme de qualité.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Le Chevalier, Frontin.

LE CHEVALIER

Que fais-tu ici ? Ne m'avais-tu pas dit que tu retournerais chez ton agent de change ? Est-ce que tu ne l'aurais pas encore trouvé au logis ?

FRONTIN

Pardonnez-moi, Monsieur ; mais il n'était pas en fonds ; il n'avait pas chez lui toute la somme ; il m'a dit de retourner ce soir. Je vais vous rendre le billet, si vous voulez.

LE CHEVALIER

Hé garde-le ; que veux-tu que j'en fasse ? La baronne est là-dedans ; que fait-elle ?

FRONTIN

Elle s'entretient avec Lisette d'un carrosse que je vais ordonner pour elle, et d'une certaine maison de campagne qui lui plaît et qu'elle veut louer, en attendant que je lui en fasse faire l'acquisition.

LE CHEVALIER

Un carrosse, une maiSon de campagne : quelle folie !

FRONTIN

Oui : mais tout cela doit se faire aux dépens de Monsieur_Turcaret. Quelle sagesse !

LE CHEVALIER

Cela change la thèse.

FRONTIN

Il n'y a qu'une chose qui l'embarrassait.

LE CHEVALIER

Hé quoi ?

FRONTIN

Une petite bagatelle.

LE CHEVALIER

Dis-moi donc ce que c'est ?

FRONTIN

Il faut meubler cette maison de campagne elle ne savait comment engager à cela Monsieur_Turcaret ; mais le génie supérieur qu'elle a placé auprès de lui s'est chargé de ce soin-là.

LE CHEVALIER

De quelle manière t'y prendras-tu ?

FRONTIN

Je vais chercher un vieux coquin de ma connaissance qui nous aidera à tirer dix_mille_francs dont nous avons besoin pour nous meubler.

LE CHEVALIER

As-tu bien fait attention à ton stratagème ?

FRONTIN

Oh qu'oui, Monsieur, c'est mon fort que l'attention : j'ai tout cela dans ma tête ; ne vous mettez pas en peine ; un petit acte supposé... un faux exploit...

LE CHEVALIER

Mais prends-y garde, Frontin ; Monsieur_Turcaret sait les affaires.

FRONTIN

Mon vieux coquin les sait encore mieux que lui : c'est le plus habile, le plus intelligent écrivain...

LE CHEVALIER

C'est une autre chose.

FRONTIN

Il a presque toujours eu son logement dans les maisons du roi, à cause de ses écritures.

LE CHEVALIER

Je n'ai plus, rien à te dire, .

FRONTIN

Je sais où le trouver à coup sûr, et nos machines seront bientôt prêtes ; adieu, voilà Monsieur_le_Marquis qui vous cherche.

SCÈNE II. Le Chevalier, Le Marquis.

LE MARQUIS

Ah palsambleu, Chevalier, tu deviens bien rare, on ne te trouve nulle part ; il y a vingt-quatre_heures que je te cherche pour te consulter sur une affaire de coeur.

LE CHEVALIER

Hé depuis quand te mêles-tu de ces sortes d'affaires, toi ?

LE MARQUIS

Depuis trois_ou_quatre_jours.

LE CHEVALIER

Et tu m'en fais aujourd'hui la première confidence ? Tu deviens bien, discret.

LE MARQUIS

Je me donne au diable si j'y ai songé. Une affaire de coeur ne me tient au coeur que très faiblement, comme tu sais. C'est une conquête que j'ai faite par hasard, que je conserve par amusement, et dont je me déferai par caprice ou par raison peut-être.

LE CHEVALIER

Voilà un bel attachement.

LE MARQUIS

Il ne faut pas que les plaisirs de la vie nous occupent trop sérieusement. Je ne m'embarrasse de rien, moi ; elle m'avait donné son portrait, je l'ai perdu ; un autre s'en pendrait, je m'en soucie comme de cela.

LE CHEVALIER

Avec de pareils sentiments tu dois te faire adorer. Mais, dis-moi un peu, qu'est-ce que c'est que cette femme-là ?

LE MARQUIS

C'est une femme de qualité, une Comtesse de province ; car elle me l'a dit.

LE CHEVALIER

Hé quel temps as-tu pris pour faire cette conquête-là ? Tu dors tout le jour, et bois toute la nuit ordinairement.

LE MARQUIS

Ho non pas, non pas, s'il vous plaît ; dans ce temps-ci, il y a des heures de bal : c'est là qu'on trouve de bonnes occasions.

LE CHEVALIER

C_est_à_dire que c'est une connaissance de bal ?

LE MARQUIS

Justement : j'y allais l'autre jour, un peu chaud de vin ; j'étais en pointe, j'agaçais les jolis masques. J'aperçois une taille, un air de gorge, une tournure de hanches : j'aborde, je prie, je presse, j'obtiens qu'on se démasque ; je vois une personne...

LE CHEVALIER

Jeune, sans doute.

LE MARQUIS

Non, assez vieille.

LE CHEVALIER

Mais belle encore, et des plus agréables ?

LE MARQUIS

Pas trop belle.

LE CHEVALIER

L'amour, à ce que je vois, ne t'aveugle pas.

LE MARQUIS

Je rends justice à l'objet aimé.

LE CHEVALIER

Elle a donc de l'esprit.

LE MARQUIS

Ho pour de l'esprit, c'est un prodige. Quel flux de pensées ! Quelle imagination ! Elle me dit cent extravagances qui me charmèrent.

LE CHEVALIER

Quel fut le réSultat de la conversation ?

LE MARQUIS

Le réSultat ? Je la ramenai chez elle avec sa compagnie ; je lui offris mes services, et la vieille folle les accepta.

LE CHEVALIER

Tu l'as revue depuis !

LE MARQUIS

Le lendemain au soir, des que je fus levé, je me rendis à son hôtel.

LE CHEVALIER

Hôtel_garni, apparemment ?

LE MARQUIS

Oui, hôtel_garni.

LE CHEVALIER

Hé bien ?

LE MARQUIS

Hé bien, autre vivacité de conversation, nouvelles folies, tendres protestations de ma part, vives réparties de la tienne. Elle me donna ce maudit portrait que j'ai perdu avant-hier. Je ne l'ai pas revue depuis. Elle m'a écrit, je lui ai fait réponse ; elle m'attend aujourd'hui ; mais je ne sais ce que je dois faire. Irai-je, ou n'irai-je pas ? Que me conseilles-tu ? C'est pour cela que je te cherche.

LE CHEVALIER

Si tu n'y vas pas, cela fera malhonnête,

LE MARQUIS

Oui : mais, si j'y vais aussi, cela paraîtra bien empressé ; la conjoncture est délicate. Marquer tant d'empressement, c'est courir après une femme ; cela est bien bourgeois ; qu'en dis-tu ?

LE CHEVALIER

Pour te donner conseil là-dessus, il faudrait connaître cette personne-là.

LE MARQUIS

Il faut te la faire, connaître. Je veux te donner ce soir à souper chez elle avec ta baronne.

LE CHEVALIER

Cela ne le peut pas pour ce soir, car je donne à souper ici.

LE MARQUIS

à Souper ici ! Je t'amène ma conquête.

LE CHEVALIER

Mais la Baronne...

LE MARQUIS

Oh, la baronne s'accommodera fort de cette femme-là ; il est bon même qu'elles fassent connaissance : nous ferons quelquefois de petites parties carrées.

LE CHEVALIER

Mais ta Comtesse ne fera-t-elle pas difficulté de venir avec toi tête à tête dans une maison ?

LE MARQUIS

Des difficultés ! Oh ma comtesse n'est point difficultueuse ; c'est une personne qui sait vivre, une femme revenue des préjugés de l'éducation.

LE CHEVALIER

Hé bien, amène-la, tu nous feras plaisir.

LE MARQUIS

Tu en seras charmé, toi. Les jolies manières ! Tu verras une femme vive, pétulante, distraite, étourdie, dissipée, et toujours barbouillée de tabac : on ne la prendrait pas pour une femme de province.

LE CHEVALIER

Tu en fais un beau portrait ; nous verrons si tu n'es pas un peintre flatteur.

LE MARQUIS

Je vais la chercher. Sans adieu, Chevalier.

LE CHEVALIER

Serviteur, marquis.

SCÈNE III.

LE CHEVALIER, seul

Cette charmante conquête du Marquis est apparemment une Comtesse comme celle que j'ai sacrifiée à la Baronne.

SCÈNE IV. Le Chevalier, La Baronne.

LA BARONNE

Que faites-vous donc là seul, Chevalier ? Je croyais que le marquis était avec vous ?

LE CHEVALIER, riant

Il sort, dans le moment, Madame... Ah ! ah ! ah ;

LA BARONNE

De quoi riez-vous donc ?

LE CHEVALIER

Ce fou de marquis est amoureux d'une femme de province, d'une Comtesse qui loge en chambre_garnie ; il est allé la prendre chez elle pour l'amener ici : nous en aurons le divertissement.

LA BARONNE

Mais, dites-moi, Chevalier, les avez-vous priés à souper ?

LE CHEVALIER

Oui, Madame ; augmentation de convives, surcroît de plaisir ; il faut amuser Monsieur_Turcaret, le dissiper.

LA BARONNE

La présence du Marquis le divertira mal : vous ne savez pas qu'ils se connaissent, ils ne s'aiment point ; il s'est passé tantôt, entre eux une scène ici...

LE CHEVALIER

Le plaisir de la table raccommode tout. Ils ne sont peut-être pas si mal ensemble qu'il soit impossible de les réconcilier. Je me charge de cela ; reposez-vous sur moi ; Monsieur_Turcaret est un bon sot...

LA BARONNE

Taisez-vous, je crois que le voici : je crains qu'il ne vous ait entendu.

SCÈNE V. La Baronne, Le Chevalier, Monsieur Turcaret.

LE CHEVALIER, embrassant Monsieur Turcaret

Monsieur_Turcaret veut bien permettre qu'on l'embrasse, et qu'on lui témoigne la vivacité du plaisir qu'on aura tantôt à se trouver avec lui le verre à la main.

MONSIEUR TURCARET

Le plaisir de cette vivacité-là... Monsieur, sera... bien réciproque : l'honneur que je reçois d'une part... joint à... la satisfaction que... l'on trouve de l'autre... avec Madame, fait, en vérité, que, je vous assure.. que... je suis fort aise de cette partie-là.

LA BARONNE

Vous allez, Monsieur, vous engager dans des compliments qui embarrasseront aussi Monsieur_le_Chevalier ; et vous ne finirez ni l'un ni l'autre.

LE CHEVALIER

Ma cousine a raison : supprimons la cérémonie, et ne longeons qu'à nous réjouir : vous aimez la musique ?

MONSIEUR TURCARET

Si je l'aime, malpeste, je suis abonné à l'Opéra.

LE CHEVALIER

C'est la passion dominante des gens du beau monde.

MONSIEUR TURCARET

C'est la mienne.

LE CHEVALIER

La musique remue les passions.

MONSIEUR TURCARET

Terriblement. Une belle voix, soutenue d'une trompette, cela jette dans une douce rêverie.

LA BARONNE

Que vous avez le goût bon !

LE CHEVALIER

Oui, vraiment. Que je suis un grand sot de n'avoir pas songé à cet instrument-là ; oh parbleu, puisque vous êtes dans le goût des trompettes, je vais moi-même donner ordre...

MONSIEUR TURCARET, l'arrêtant toujours

Je ne souffrirai point cela, Monsieur_le_Chevalier : je ne prétends point que, pour une trompette...

LA BARONNE, bas, à Monsieur Turcaret

Laissez-le aller, Monsieur.

Le Chevalier s'en va.... Haut.

Et quand nous pouvons être seuls quelques moments ensemble, épargnons-nous, autant qu'il nous fera possible, la présence des importuns.

MONSIEUR TURCARET

Vous m'aimez plus que je ne mérite, Madame.

LA BARONNE

Qui ne vous aimerait pas ? Mon cousin, le Chevalier lui-même a toujours eu un attachement pour vous...

MONSIEUR TURCARET

Je lui suis bien obligé.

LA BARONNE

Une attention pour tout ce qui peut vous plaire.

MONSIEUR TURCARET

Il me paraît fort bon garçon.

SCÈNE VI. La Baronne, Monsieur Turcaret, Lisette.

LA BARONNE

Qu'y a-t-il Lisette ?

LISETTE

Un homme vêtu de gris-noir, avec un rabat sale et une vieille perruque.

Bas.

Ce sont les meubles de la maison de campagne.

LA BARONNE

Qu'on fasse entrer...

SCÈNE VII. La Baronne, Monsieur Turcaret, Lisette, Frontin, Monsieur Furet.

MONSIEUR FURET

Qui de vous deux, mesdames ; est la maîtresse de céans ?

LA BARONNE

C'est moi : que voulez-vous ?

MONSIEUR FURET

Je ne répondrai point que, au_préalable, je ne me sois donné l'honneur de vous saluer, vous, Madame, et toute l'honorable Compagnie, avec tout le respect dû et requis.

MONSIEUR TURCARET

Voilà un plaisant original.

LISETTE

Sans tant de façons, Monsieur, dites-nous au_préalable qui vous êtes.

MONSIEUR FURET

Je suis huissier_à_verge, à votre service, et je me nomme Monsieur Furet.

Huissiers à verge : se disait autrefois des sergents royaux reçus au Châtelet. [L]

LA BARONNE

Chez moi un huissier !

FRONTIN

Cela est bien, insolent.

MONSIEUR TURCARET

Voulez-vous, Madame, que je jette ce drôle-là par les fenêtres ? Ce n'est pas le premier coquin que...

MONSIEUR FURET

Tout beau, Monsieur ! D'honnêtes huissiers comme moi ne font point exposés à de pareilles aventures. J'exerce mon petit ministère d'une façon si obligeante, que toutes les personnes de qualité se font un plaisir de recevoir un exploit de ma main. En voici un que j'aurai, s'il vous plaît, l'honneur (avec votre, permission, Monsieur), que j'aurai l'honneur de présenter respectueusement à madame, sous votre bon plaisir, monsieur.

LA BARONNE

Un exploit à moi ! Voyez ce que c'est, Lisette.

LISETTE

Moi, Madame, je n'y connais rien ; je ne sais lire que des billets doux : regarde, toi, Frontin.

FRONTIN

Je n'entends pas encore les affaires.

MONSIEUR FURET

C'est pour une obligation que défunt Monsieur_le_baron_de_Porcandorf, votre époux...

LA BARONNE

Feu mon époux, Monsieur ? Cela ne me regarde point ; j'ai renoncé à la communauté.

MONSIEUR TURCARET

Sur ce pied-là, on n'a rien à vous demander.

MONSIEUR FURET

Pardonnez-moi, Monsieur, l'acte étant signé par madame.

MONSIEUR TURCARET

L'acte est donc solidaire ?

MONSIEUR FURET

Oui, Monsieur, très solidaire, et même avec déclaration d'emploi ; je vais vous en lire les termes ; ils font énoncés dans l'exploit.

MONSIEUR TURCARET

Voyons si l'acte est en bonne forme.

MONSIEUR FURET, après avoir mis des lunettes

Par-devant, etc., furent présents en leurs personnes haut et puissant seigneur George-Guillaume_de_Porcandorf, et dame Agnès_Ildegonde_de_La_Dolinvilliere, son épouse, de lui dûment autorisée à l'effet des présentes, lesquels ont reconnu devoir à Eloi_Jérôme_Poussif, marchand_de_chevaux, la somme de dix_mille_livres...

LA BARONNE

De dix_mille_livres !

LISETTE

La maudite obligation !

MONSIEUR FURET

Pour un équipage fourni par ledit_Poussif, consistant en douze mulets, quinze chevaux normands, sous poil roux, et trois bardots d'Auvergne, ayant tous crin et, queues et oreilles et garnis de leurs bâts, selles, brides et licols.

Bardot : Petit mulet produit de l'accouplement du cheval et de l'ânesse. (dans le texte on lit bardeaux [L]

LISETTE

Brides et licols ! Est-ce à une femme de payer ces sortes de nippes-là ?

MONSIEUR TURCARET

Ne l'interrompons point. Achevez, mon ami.

MONSIEUR FURET

Au paiement desquelles dix_mille_livres lesdits débiteurs ont obligé, affecté et hypothéqué généralement tous leurs biens présents et à venir, sans division ni discussion, renonçant auxdits droits ; et pour l'exécution, des présentes, ont élu domicile chez Innocent Blaise_Le_Juste, ancien procureur_au_Châtelet, demeurant rue_du_Bout-du-Monde, fait et passé, etc.

FRONTIN, à Monsieur Turcaret

L'acte est-il en bonne forme, Monsieur ?

MONSIEUR TURCARET

Je n'y trouve rien à redire que la somme.

MONSIEUR FURET

Que la somme, Monsieur ! Oh il n'y a rien à dire à la somme, elle est fort bien énoncée.

MONSIEUR TURCARET

Cela est chagrinant.

LA BARONNE

Comment, chagrinant ! Est-ce qu'il faudra qu'il m'en coûte sérieusement dix_mille_livres pour avoir signé ?

LISETTE

Voilà ce que c'est que d'avoir trop de complaisance pour un mari ! Les femmes ne le corrigeront-elles jamais de ce défaut-là.

LA BARONNE

Quelle injustice ! N'y a-t-il pas moyen de revenir contre cet acte-là, Monsieur_Turcaret !

MONSIEUR TURCARET

Je n'y vois point d'apparence. Si dans l'acte vous n'aviez pas expressément renoncé aux droits de division et de discussion, nous pourrions chicaner ledit Poussif.

Chicaner : User de chicanes en fait de procès. [L]

LA BARONNE

Il faut donc se résoudre à payer, puisque vous m'y condamnez, Monsieur ; je n'appelle point de vos décisions.

FRONTIN, à Monsieur Turcaret

Quelle déférence on a pour vos sentiments !

LA BARONNE

Cela m'incommodera un peu ; cela dérangera la destination que j'avais faite de certain billet au porteur que vous savez.

LISETTE

Il n'importe, payons, Madame ; ne soutenons point un procès contre l'avis de Monsieur_Turcaret.

LA BARONNE

Le ciel m'en préserve ! Je vendrais plutôt mes bijoux, mes meubles.

FRONTIN

Vendre ses meubles, ses bijoux ; et pour l'équipage d'un mari encore ; la pauvre femme.

MONSIEUR TURCARET

Non, madame, vous ne vendrez rien ; je me charge de cette dette-là, j'en fais mon affaire.

LA BARONNE

Vous vous moquez ; je me servirai de ce billet, vous dis-je.

MONSIEUR TURCARET

Il faut le garder pour un autre usage.

LA BARONNE

Non, Monsieur, non ; la noblesse de votre procédé m'embarrasse plus que l'affaire même.

MONSIEUR TURCARET

N'en parlons plus, Madame ; je vais tout de ce pas y mettre ordre.

FRONTIN

La belle âme !... Suis-nous, sergent, on va te payer.

LA BARONNE

Ne tardez pas au moins ; songez que l'on vous attend.

MONSIEUR TURCARET

J'aurai promptement terminé cela, et puis je reviendrai des affaires aux plaisirs.

SCÈNE VIII. La Baronne, Lisette.

LISETTE

Et nous vous renverrons des plaisirs aux affaires, sur ma parole. Les habiles fripons que Messieurs Furet et Frontin, et la bonne dupe que Monsieur_Turcaret.

LA BARONNE

Il me paraît qu'il l'est trop, Lisette.

LISETTE

Effectivement, on n'a point assez de mérite à le faire donner dans le panneau.

LA BARONNE

Sais-tu bien que je commence à le plaindre ?

LISETTE

Mort_de_ma_vie ! Point de pitié indiscrète ; ne plaignons point un homme qui ne plaint personne.

LA BARONNE

Je sens naître, malgré moi des scrupules.

LISETTE

Il faut les étouffer.

LA BARONNE

J'ai peine à les vaincre.

LISETTE

Il n'est pas encore temps d'en avoir ; et il vaut mieux sentir quelque jour des remords pour avoir ruiné un homme d'affaires que le regret d'en avoir manqué l'occasion.

SCÈNE IX. La Baronne, Lisette, Jasmin.

JASMIN

C'est de la part de Madame_Dorimène.

LA BARONNE

Faites entrer.

Jasmin fort.

Elle m'envoie peut-être proposer une partie de plaisir ; mais...

SCÈNE X. LA BARONNE, LISETTE, MADAMEJACOB. :

MADAME JACOB

Je vous demande pardon, madame, de la liberté que je prends. Je revends à la toilette, et me nomme madame Jacob. J'ai l'honneur de vendre quelquefois des dentelles et toutes sortes de pommades à Madame_Dorimène. Je viens de l'avertir que j'aurai tantôt un bon hasard ; mais elle n'est point en argent, et elle m'a dit que vous pourriez vous en accommoder.

LA BARONNE

Qu'est-ce que c'est ?

MADAME JACOB

Une garniture de quinze_cents_livres, que veut revendre une fermière des regrets ; elle ne l'a mise que deux fois ; la dame en est dégoûtée, elle la trouve trop commune, elle veut s'en défaire.

LA BARONNE

Je ne serais point fâchée de voir cette coiffure.

MADAME JACOB

Je vous l'apporterai dès que je l'aurai, Madame, je vous en ferai avoir bon marché.

LISETTE

Vous n'y perdrez pas ; Madame est généreuse.

MADAME JACOB

Ce n'est pas l'intérêt qui me gouverne ; et j'ai, Dieu merci, d'autres talents que de revendre à la toilette.

LA BARONNE

J'en suis persuadée.

LISETTE

Vous en avez bien la mine.

MADAME JACOB

Hé vraiment, si je n'avais pas d'autre ressource, comment pourrais-je élever mes enfants aussi honorablement que je fais ? J'ai un mari, à la vérité ; mais il ne sert qu'à grossir ma famille, sans m'aider à l'entretenir.

LISETTE

Il y a bien des maris qui font tout le contraire.

LA BARONNE

Hé que faites-vous donc, Madame_Jacob, pour fournir ainsi toute Seule aux dépenses de votre famille ?

MADAME JACOB

Je fais des mariages, ma bonne dame. Il est vrai que ce sont des mariages légitimes, ils ne produisent pas tant que les autres ; mais, voyez-vous, je ne veux rien avoir à me reprocher.

LISETTE

C'est fort bien fait.

MADAME JACOB

J'ai marié depuis quatre_mois un jeune mousquetaire avec la veuve d'un auditeur_des_Comptes : la belle union ! Ils tiennent tous les jours table_ouverte ; ils mangent la succession de l'auditeur le plus agréablement du monde.

LISETTE

Ces deux personnes-là paraissent bien assorties.

MADAME JACOB

Oh tous mes mariages font heureux ; et si Madame était dans le goût de se marier, j'ai en main le plus excellent sujet !

LA BARONNE

Pour moi, Madame_Jacob ?

MADAME JACOB

C'est un gentilhomme limousin ; la bonne pâte de mari ! Il se laissera mener par une femme comme un parisien.

LISETTE

Voilà encore un bon hasard, Madame.

LA BARONNE

Je ne sens point en disposition d'en profiter ; je ne veux pas sitôt me marier, je ne suis point encore dégoûtée du monde.

LISETTE

Oh bien, je le suis moi, Madame_Jacob ; mettez-moi sur vos tablettes.

MADAME JACOB

J'ai votre affaire ; c'est un gros commis qui a déjà quelque bien, mais peu de protection ; il cherche une jolie femme pour s'en faire.

LISETTE

Le bon parti, voilà mon fait.

LA BARONNE

Vous devez être riche, Madame_Jacob ?

MADAME JACOB, à la Baronne

Hélas, je devrais faire dans Paris une autre figure ; je devrais rouler carrosse, ma chère Dame, ayant un frère comme j'en ai un dans les affaires.

LA BARONNE

Vous avez un frère dans les affaires ?

MADAME JACOB

Et dans les grandes affaires, encore : je suis soeur de Monsieur_Turcaret, puisqu'il faut vous le dire ; il n'est pas que vous n'en ayez ouï parler.

LA BARONNE, d'un air étonné

Vous êtes soeur de Monsieur_Turcaret.

MADAME JACOB

Oui, Madame, je suis sa soeur de père et de mère même.

LISETTE, d'un air étonné

Monsieur_Turcaret est votre frère, Madame_Jacob ?

MADAME JACOB

Oui, mon frère, Mademoiselle, mon frère propre ; et je n'en suis, pas plus grande dame pour cela. Je vous vois toutes deux bien étonnées ; c'est sans doute à cause qu'il me laisse prendre toute la peine que je me donne.

LISETTE

Hé oui, c'est ce qui fait le sujet de notre étonnement.

MADAME JACOB

Il fait bien pis, le dénaturé qu'il est, il m'a défendu l'entrée de sa maison, et il n'a pas le coeur d'employer mon époux.

LA BARONNE

Cela crie vengeance.

LISETTE

Ah, le mauvais frère !

MADAME JACOB

Aussi mauvais frère, que mauvais mari : n'a-t-il pas chasse sa femme de chez lui ?

LA BARONNE

Ils faisaient donc mauvais ménage ?

MADAME JACOB

Ils le font encore, Madame ; ils n'ont ensemble aucun commerce, et ma belle-soeur est en province.

LA BARONNE

Quoi, Monsieur_Turcaret n'est pas veuf ?

MADAME JACOB

Bon, il y a dix ans qu'il est séparé de sa femme, à qui il fait tenir une pension à Valognes, afin, de l'empêcher de venir à Paris.

LA BARONNE

Lisette !

LISETTE

Par ma foi, Madame, voilà un méchant homme.

MADAME JACOB

Oh, le ciel le punira tôt ou tard, cela ne lui peut manquer ; et j'ai déjà ouï dire dans une maison qu'il y avait du dérangement dans ses affaires.

LA BARONNE

Du dérangement dans ses affaires ?

MADAME JACOB

Hé le moyen qu'il n'y en ait pas ? C'est un vieux fou qui a toujours aimé toutes les femmes, hors la sienne ; il jette tout par les fenêtres dès qu'il est amoureux ; c'est un panier percé.

LISETTE, bas

À qui le dit-elle ? Qui le sait mieux nous que ?

MADAME JACOB

Je ne sais à qui il est attaché présentement ; mais il a toujours quelque demoiselle qui le plume, qui l'attrape ; et il s'imagine les attraper, lui, parce qu'il leur promet de les épouser ; n'est-ce pas là un grand sot ? Qu'en dites-vous ; Madame ?

LA BARONNE, déconcertée

Oui, cela n'est pas tout à fait...

MADAME JACOB

Oh que j'en fuis aise ; il le mérite bien, le malheureux, il le mérite bien. Si je connaissais sa maîtresse, j'irais lui conseiller de le piller, de le manger, de le ronger, de l'abîmer : n'en feriez-vous pas autant, Mademoiselle ?

LISETTE

Je n'y manquerais pas, Madame_Jacob.

MADAME JACOB

Je vous demande pardon de vous étourdir ainsi de mes chagrins ; mais, quand il m'arrive d'y faire réflexion, je me sens si pénétrée, que je ne puis me taire. Adieu, madame ; sitôt que j'aurai la garniture, je ne manquerai pas de vous l'apporter.

LA BARONNE

Cela ne presse pas, Madame, cela ne presse pas.

SCÈNE XI. La Baronne, Lisette.

LA BARONNE

Hé bien, Lisette ?

LISETTE

Hé bien, Madame ?

LA BARONNE

Aurais-tu deviné que Monsieur_Turcaret eût une soeur revendeuse à la toilette ?

LISETTE

Auriez-vous cru, vous, qu'il eût eu une vraie femme en province ?

LA BARONNE

Le traître ! Il m'avait assuré qu'il était veuf et je le croyais de bonne foi.

LISETTE

Ah ! Le vieux fourbe !... Mais qu'est-ce donc que cela ? Qu'avez-vous ? Je vous vois toute chagrine ; merci de ma vie, vous prenez la chose aussi sérieusement que si vous étiez amoureuse de Monsieur_Turcaret.

LA BARONNE

Quoique je ne l'aime pas, puis-je perdre sans chagrin l'espérance de l'épouser ? Le scélérat ! Il a une femme ! Il faut que je rompe avec lui.

LISETTE

Oui ; mais l'intérêt de votre fortune veut que vous le ruiniez auparavant. Allons, Madame, pendant que nous le tenons, brusquons son coffre-fort, saisissons les billets, mettons Monsieur_Turcaret à_feu_et_à_sang ; rendons-le enfin si misérable, qu'il puisse un jour faire pitié même à fa femme, et redevenir frère de Madame_Jacob.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE.

LISETTE, seule

La bonne maison que celle-ci pour Frontin et pour moi ! Nous avons déjà soixante_pistoles, et il nous, en reviendra peut-être autant de l'acte solidaire. Courage ! Si nous gagnons souvent de ces petites sommes-là, nous en aurons à la fin une raisonnable.

SCENE II. La Baronne, Lisette.

LA BARONNE

Il me semble que Monsieur_Turcaret devrait bien être de retour, Lisette.

LISETTE

Il faut qu'il lui soit survenu quelque nouvelle affaire... Mais que nous veut ce monsieur ?

SCÈNE III. La Baronne, Lisette, Flamand.

LA BARONNE

Pourquoi laisse-t-on entrer sans avertir ?

FLAMAND

Il n'y a pas de mal à cela, Madame, c'est moi.

LISETTE

Hé c'est Flamand, Madame ! Flamand sans livrée ! Flamand l'épée au côté ! Quelle métamorphose !

FLAMAND

Doucement, Mademoiselle, doucement, on ne doit plus, s'il vous plaît, m'appeler Flamand tout court. Je ne suis plus laquais de Monsieur_Turcaret, non ! Il vient de me faire donner un bon emploi, oui ! Je suis présentement dans les affaires, da ! Et, par ainsi, il faut m'appeler Monsieur_Flamand, entendez-vous ?

LISETTE

Vous avez raison, Monsieur_Flamand ; puisque vous êtes devenu commis, on ne doit plus vous traiter comme un laquais.

FLAMAND

C'est à Madame que j'en ai l'obligation, et je viens ici tout exprès pour la remercier : c'est une bonne dame qui a bien de la bonté pour moi, de m'avoir fait bailler une bonne commission, qui me vaudra bien cent bons écus par an, et qui est dans un bon pays encore ; car c'est à Falaise, qui est une si bonne ville, et où il y a, dit-on, de si bonnes gens.

Falaise : Ville française de Normandie à 35 kilomètres au sud de Caen.

LISETTE

Il y a bien du bon dans tout cela, Monsieur_Flamand.

FLAMAND

Je suis capitaine-concierge de la porte_de_Guibray ; j'aurai les clefs et pourrai faire entrer et sortir tout ce qu'il me plaira ; l'on m'a dit que c'était un bon droit que celui-là.

Guibray : il existe à Falaise une église Notre-Dame de Guibray. Guibray est noté sur le plan de Cassini (feuille 57) et noté Guilbray.

LISETTE

Peste !

FLAMAND

Oh ce qu'il y a de meilleur, c'est que cet emploi-là porte-bonheur à ceux, qui l'ont ; car ils s'y enrichissent tretous. Monsieur_Turcaret a, dit-on, commencé par là.

LA BARONNE

Cela est bien glorieux pour vous, Monsieur_Flamand, de marcher ainsi sur les pas de votre maître.

LISETTE

Et nous vous exhortons pour votre bien à être honnête homme comme lui.

FLAMAND

Je vous enverrai, Madame, de petits présents de fois à autre...

LA BARONNE

Non, mon pauvre Flamand, je ne te demande rien.

FLAMAND

Ho que si fait ; je sais bien comme les commis en usont avec les demoiselles qui les plaçont ; mais tout ce que je crains, c'est d'être révoqué ; car dans les commissions on est grandement sujet à ça, voyez-vous !

LISETTE

Cela est désagréable.

FLAMAND

Par exemple, le commis que l'on révoque aujourd'hui pour me mettre à Sa place a eu cet emploi-là par le moyen d'une certaine dame que Monsieur_Turcaret à aimée ; et qu'il"n'aime plus. Prenez bien garde, madame, de me faire révoquer aussi.

LA BARONNE

J'y donnerai toute mon attention, Monsieur_Flamand.

FLAMAND

Je vous prie de plaire toujours à Monsieur_Turcaret, Madame.

LA BARONNE

J'y ferai tout mon possible, puisque vous y êtes intéressé.

FLAMAND

Mettez toujours de ce beau rouge pour lui donner dans la vue...

LISETTE, repoussant Flamand

Allez ; monsieur le capitaine-concierge, allez à votre Porte_de_Guibray. Nous savons ce que nous avons à faire, oui ; nous n'avons pas besoin de vos conseils, non ; vous ne serez jamais qu'un sot : c'est moi qui vous le dis, dà ; entendez-vous ?

SCÈNE IV. LA BARONNE, LISETTE. -

LA BARONNE

Voilà le garçon le plus ingénu...

LISETTE

Il y a pourtant longtemps qu'il est laquais ; il devrait bien être déniaisé.

SCÈNE V. La Baronne, Lisette, Jasmin.

JASMIN

C'est Monsieur_le_Marquis avec une grosse et grande madame.

LA BARONNE

C'est sa belle conquête ; je suis curieuse de la voir.

LISETTE

Je n'en ai pas moins d'envie que vous ; je m'en fais une plaisante image...

SCÈNE VI. La Baronne, Lisette, Le Marquis, Madame Turcaret.

LE MARQUIS

Je viens, ma charmante Baronne, vous présenter une aimable dame, la plus spirituelle, la plus galante, la plus amusante personne... Tant de bonnes qualités, qui vous font communes, doivent vous lier d'estime et d'amitié.

LA BARONNE

Je suis très disposée à cette union...

Bas à Lisette.

C'est l'original du portrait que le chevalier m'a sacrifié.

MADAME TURCARET

Je crains, Madame, que vous ne perdiez bientôt ces bons sentiments. Une personne du grand monde, du monde brillant, comme vous, trouvera peu d'agréments dans le commerce d'une femme de province...

LA BARONNE

Ah vous n'avez point l'air provincial, Madame, et nos dames le plus de mode n'ont pas de manières plus agréables que les vôtres.

LE MARQUIS

Ah Palsembleu non ; je m'y connais, Madame : et vous conviendrez avec moi, en voyant cette taille et ce visage-là, que je suis le seigneur de France du meilleur goût.

MADAME TURCARET

Vous êtes trop poli, Monsieur_le_Marquis ; ces flatteries-là pourraient me convenir en province, où je brille assez, sans vanité. J'y suis toujours à_l_affût des modes ; on me les envoie toutes, dès qu'elles font inventées, et je puis me vanter d'être la première qui ait porté des pretintailles dans la ville de Valognes.

Pretintaille : Ornement de toilette en découpure qui se mettait sur les robes des femmes. [L]

LISETTE, bas

Quelle folle !

LA BARONNE

Il est beau de servir de modèle à une ville, comme celle-là.

MADAME TURCARET

Je l'ai mise sur un pied ! J'en ai fait un petit Paris par la belle jeunesse que j'y attire.

LE MARQUIS

Comment un petit Paris ! Savez-vous bien qu'il faut trois_mois de Valognes pour achever un homme de cour ?

MADAME TURCARET

Ho je ne vise pas comme une dame_de_campagne ; au moins ; je ne me tiens point enfermée dans un château, je suis trop faite pour la société : je demeure en ville, et j'ose dire que ma maison est une école de politesse et de galanterie pour les jeunes gens.

LISETTE

C'est une façon de collège pour toute la Basse-Normandie.

MADAME TURCARET

On joue chez moi, on s'y rassemble pour médire ; on y lit tous les ouvrages d'esprit qui se font à Cherbourg, à Saint-Lô, à Coutances, et qui valent bien les ouvrages de Vire et de Caen. J'y donne aussi quelquefois des fêtés galantes, des soupers-collations. Nous avons des cuisiniers qui ne savent faire aucun ragoût, à la vérité ; mais ils tirent les viandes si à_propos, qu'un tour de broche de plus ou de moins, elles feraient gâtées.

LE MARQUIS

C'est l'essentiel de la bonne_chère. Ma foi vive Valognes pour le rôti !

MADAME TURCARET

Et pour les bals, nous en donnons souvent. Que l'on se divertit ! Cela est d'une propreté : les dames de Valognes sont les premières dames du monde pour savoir l'art de se bien masquer, et chacune a son déguisement favori. Devinez quel est le mien ?...

LISETTE

Madame se déguise en Amour, peut-être ?

MADAME TURCARET

Oh pour cela non.

LA BARONNE

Vous vous mettez en déesse, apparemment, en Grâce ?

MADAME TURCARET

En Vénus, ma chère, en Vénus !

LE MARQUIS

En Vénus ! Ah Madame, que vous êtes bien déguisée !

LISETTE, bas

On ne peut pas mieux.

SCÈNE VII. La Baronne, Madame Turcaret, Le Marquis, Lisette, Le Chevalier.

LE CHEVALIER

Madame, nous aurons tantôt le plus ravissant concert...

Apercevant Madame Turcaret.

Mais, que vois-je !

MADAME TURCARET

Ô ciel !

LA BARONNE, bas, à Lifette

Je m'en doutais bien.

LE CHEVALIER

Est-ce là cette dame dont tu m'as parlé, Marquis ?

LE MARQUIS

Oui, c'est ma Comtesse. Pourquoi cet étonnement ?

LE CHEVALIER

Ho parbleu je ne m'attendais pas à celui-là ! .

MADAME TURCARET, bas

Quel contre-temps !

LE MARQUIS

Explique-toi, Chevalier : est-ce que tu connaîtrais ma Comtesse ?

LE CHEVALIER

Sans doute : il y a huit_jours que je suis en liaison avec elle.

LE MARQUIS

Qu'entends-je ? Ah l'infidèle ! L'ingrate !

LE CHEVALIER

Et, ce matin, même, elle a eu la bonté de m'envoyer son portrait.

LE MARQUIS

Comment, diable, elle a donc des portraits à donner à tout le monde ?

SCÈNE VIII. La Baronne, Le marquis, Le Chevalier, Madame Turcaret, Lisette, Madame Jacob.

MADAME JACOB

Madame, je vous apporte la garniture que j'ai promis de vous faire voir.

LA BARONNE

Que vous prenez mal votre temps, Madame_Jacob ; vous me voyez en compagnie...

MADAME JACOB

Je vous demande pardon, Madame, je reviendrai une autre fois... Mais qu'est-ce que je vois ? Ma belle-soeur ici ! Madame_Turcaret !

LE CHEVALIER

Madame_Turcaret !

LA BARONNE

Madame_Turcaret !

LISETTE

Madame_Turcaret !

LE MARQUIS

Le plaisant incident !

MADAME JACOB

Par quelle aventure, Madame, vous rencontrai-je en cette maison ?

MADAME TURCARET, bas

Payons de hardiesse.

Haut.

Je ne vous connais pas, ma bonne.

MADAME JACOB

Vous ne connaissez pas Madame_Jacob ? Trédame, est-ce à cause que depuis dix_ans vous êtes séparée de mon frère, qui n'a pu vivre avec vous, que vous feignez de ne pas me connaître ?

LE MARQUIS

Vous n'y pensez pas, Madame_Jacob : savez-vous bien que vous parlez à une Comtesse !

MADAME JACOB

À une Comtesse ! Hé dans quel lieu, s'il vous plaît, est sa comté ? Ha vraiment j'aime assez ces gros airs-là ?

MADAME TURCARET,

Vous êtes une insolente, ma mie.

MADAME JACOB

Une insolente, moi, je suis une insolente ! Jour de Dieu, ne vous y jouez pas : s'il ne tient qu'à dire des injures, je m'en acquitterai aussi bien que vous.

MADAME TURCARET,

Ho, je n'en doute pas : la fille d'un Maréchal de Domfront ne doit pas demeurer en reste de sottises.

Domfront : Petite ville de Normandie située au sud-est de Falaise.

MADAME JACOB

La fille d'un maréchal ! Pardi, voilà une dame bien relevée, pour venir me reprocher ma naissance ! Vous avez apparemment oublié que Monsieur_Briochais, votre père, était pâtissier dans la ville de Falaise : allez, Madame_la_Comtesse, puiSque comtesse il y a, nous nous connaissons toutes deux : mon frère rira bien quand il saura que vous avez pris ce nom burlesque pour venir vous requinquer à Paris ; je voudrais, par plaisir, qu'il vînt ici tout à l'heure.

LE CHEVALIER

Vous pourrez avoir ce plaisir-là, Madame ; nous attendons à souper ; Monsieur_Turcaret.

MADAME TURCARET

Ahi !

LE MARQUIS

Et vous souperez aussi avec nous, Madame_Jacob ; car j'aime les soupers de famille.

MADAME TURCARET,

Je suis au désespoir d'avoir mis le pied dans cette maison.

LISETTE

Je le crois bien.

MADAME TURCARET,

J'en vais sortir tout à l'heure.

Elle veut sortir, le Marquis l'arrête.

LE MARQUIS

Vous ne vous en irez pas, s'il vous plaît, que vous n'ayez vu Monsieur_Turcaret.

MADAME TURCARET,

Ne me retenez point, Monsieur_le_Marquis, ne me retenez point.

LE MARQUIS

Oh palsambleu, Mademoiselle_Briochais, vous ne Sortirez point, comptez là-dessus.

LE CHEVALIER

Hé, Marquis cesse de l'arrêter !

LE MARQUIS

Je n'en ferai rien : pour là punir :de nous avoir trompés tous deux, je la veux mettre aux prises avec son mari.

LA BARONNE

Non, Marquis, de grâce, laissez-la sortir.

LE MARQUIS, à la Baronne

Prière inutile : tout ce que je puis faire pour vous, Madame, c'est de lui permettre de se déguiser en Vénus, afin que son mari ne la reconnaisse pas.

LISETTE

Ah par ma foi, voici Monsieur_Turcaret.

MADAME JACOB

J'en suis ravie.

MADAME TURCARET

La malheureuse journée !

LA BARONNE

Pourquoi faut-il que cette scène se passe chez moi ?

LE MARQUIS

Je suis au comble de ma joie.

SCÈNE IX. La Baronne, Madame Turcaret, Madame Jacob, Lisette, Le Marquis, Le Chevalier, Monsieur Turcaret.

MONSIEUR TURCARET

J'ai renvoyé l'huissier, Madame, et terminé...

Apercevant sa femme et sa soeur.

Ahi ! En croirai-je mes yeux ! Ma soeur ici, et qui pis est, ma femme !

LE MARQUIS

Vous voilà en pays de connaissance, Monsieur_Turcaret : vous voyez une belle Comtesse dont je porte les chaînes ; vous voulez bien que je vous la présente, sans oublier Madame_Jacob.

MADAME JACOB

Ah mon frère !

MONSIEUR TURCARET

Ah ma soeur ! Qui diable les a amenées ici ?

LE MARQUIS

C'est moi, Monsieur_Turcaret, vous m'avez cette obligation-là ; embrassez ces deux objets chéris : ah qu'il paraît ému ! J'admire la force du sang et de l'amour conjugal.

MONSIEUR TURCARET, bas

Je n'ose la regarder ; je crois voir mon mauvais génie.

MADAME TURCARET, bas

Je ne puis l'envisager sans horreur.

LE MARQUIS

Ne vous contraignez point, tendres époux ! Laissez éclater toute la joie que vous devez sentir de vous revoir après dix_années de séparation.

LA BARONNE

Vous ne vous attendiez pas, Monsieur, à rencontrer ici Madame_Turcaret ; et je conçois bien l'embarras où vous êtes. Mais pourquoi m'avoir dit que vous étiez veuf ?

LE MARQUIS

Il vous a dit qu'il était veuf ! Hé parbleu sa femme m'a dit aussi qu'elle était veuve. Ils ont la rage tous deux de vouloir être veufs.

LA BARONNE, à Monsieur Turcaret

Parlez : pourquoi m'avez-vous trompée ?

MONSIEUR TURCARET, tout interdit

J'ai cru, Madame... qu'en vous faisant accroire que... je croyais être veuf... vous croiriez que... je n'aurais point de femme...

Bas.

J'ai l'esprit troublé, je ne sais ce que je dis.

LA BARONNE

Je devine votre pensée, Monsieur, et je vous pardonne une tromperie que vous ayez cru nécessaire pour vous faire écouter ; je passerai même plus avant ; au lieu d'en venir aux reproches, je veux vous raccommoder avec Madame_Turcaret...

MONSIEUR TURCARET

Qui moi, Madame ! Ho pour cela, non ; vous ne la connaissez pas, c'est un démon ; j'aimerais mieux vivre avec la femme du Grand-Mogol.

MADAME TURCARET

Ho, monsieur, ne vous en défendez pas tant, je n'en ai pas plus envie que vous, au moins ; et je ne viendrais point à Paris troubler vos plaisirs, si vous étiez plus exact à payer la penSion que vous me faites pour me tenir en province.

LE MARQUIS

Pour la tenir en province ! Ah ! Monsieur_Turcaret, vous avez tort : Madame mérite qu'on lui paye les quartiers d'avarice.

MADAME TURCARET

Il m'en est dû cinq ; s'il ne me les donne pas, je ne pars point, je demeure à Paris pour le faire enrager : j'irai chez ses maîtresses faire un charivari ; et je commencerai par cette maison-ci, je vous en avertis.

Charivari : Concert ridicule, bruyant et tumultueux de poêles, de chaudrons, de sifflets, de huées, etc. qu'on donne en certaines localités aux femmes veuves et âgées et aux veufs qui se remarient, et aussi à des personnages qui ont excité un mécontentement. [L]

MONSIEUR TURCARET

Ha l'insolente !

LISETTE, bas

La converSation finira mal.

LA BARONNE

Vous m'insultez, Madame.

MADAME TURCARET

J'ai des yeux, Dieu merci, j'ai des yeux, je vois bien tout ce qui se passe en cette maison ; mon mari est la plus grande dupe...

MONSIEUR TURCARET

Quelle impudence ! Ah ventrebleu coquine, sans le respect que j'ai pour la compagnie...

LE MARQUIS

Qu'on ne vous gêne point, Monsieur_Turcaret, vous êtes avec vos amis, usez-en librement.

LE CHEVALIER, se mettant au-devant de Monsieur Turcaret

Monsieur...

LA BARONNE

Songez que vous êtes chez mol.

SCÈNE X. La Baronne, Madame Turcaret, Monsieur Turcaret, Madame Jacob, Lisette, Le Marquis, Le Chevalier, Jasmin.

JASMIN, à Monsieur Turcaret

11 y a, dans un carrosse qui vient de s'arrêter à la porte, deux gentilshommes qui se disent de vos associés ; ils veulent vous parler d'une affaire importante.

MONSIEUR TURCARET, sortant

Ah je vais revenir : je vous apprendrai, impudente, à respecter une maison...

MADAME TURCARET

Je crains peu vos menaces.

SCÈNE XI. La Baronne, Madame Turcaret, Madame Jacob, Lisette, Le Marquis, Le Chevalier.

LE CHEVALIER

Calmez votre esprit agité, Madame ; que Monsieur_Turcaret vous retrouve adoucie.

MADAME TURCARET

Ho tous ses emportements ne m'épouvantent point.

LA BARONNE

Nous allons l'apaiser en votre faveur.

MADAME TURCARET

Je vous entends, Madame : vous voulez me réconcilier avec mon mari, afin que, par reconnaissance je souffre qu'il continue à vous rendre des soins.

LA BARONNE

La colère vous aveugle ; je n'ai pour objet que la réunion de vos coeurs ; je vous abandonne Monsieur_Turcaret, je ne veux le revoir de ma vie.

MADAME TURCARET

Cela est trop généreux.

LE MARQUIS

Puisque Madame renonce au mari, de mon côté je renonce à la femme : allons, renoncez-y aussi, Chevalier. Il est beau de se vaincre soi-même.

SCÈNE XII. La Baronne, Madame Turcaret, Madame Jacob, Lisette, Le Marquis, Le Chevalier, Frontin.

FRONTIN

Malheur imprévu ! Ô disgrâce cruelle !

LE CHEVALIER

Qu'y a-t-il, Frontin ?

FRONTIN

Les associés de Monsieur_Turcaret ont mis garnison chez lui pour deux_cent_mille_écus que leur emporte un caissier qu'il a cautionné. Je venais ici en diligence pour l'avertir de se sauver ; mais je suis arrivé trop tard, ses créanciers se sont déjà assurés de sa personne.

MADAME JACOB

Mon frère entre les mains de ses créanciers ! Tout dénaturé qu'il est, je fuis touchée de son malheur : je vais employer pour lui tout mon crédit ; je sens que je suis sa soeur.

MADAME TURCARET

Et moi, je vais le chercher pour l'accabler d'injures ; je sens que je suis sa femme.

SCÈNE XIII. Le Marquis, Le Chevalier, Frontin, Lisette.

FRONTIN

Nous envisagions le plaisir de le ruiner ; mais la justice est jalouse de ce plaisir-là ; elle nous a prévenus.

LE MARQUIS

Bon, bon, il a de l'argent de reste pour se tirer d'affaire.

FRONTIN

J'en doute ; on dit qu'il a follement dissipé des biens immenSes ; mais ce n'est pas ce qui m'embarrasse à présent. Ce qui m'afflige, c'est que j'étais chez lui quand ses associés y font venus mettre garnison.

LE CHEVALIER

Hé bien ?

FRONTIN

Hé bien, Monsieur, ils m'ont aussi arrêté et fouillé, pour voir si par hasard je ne ferais point chargé de quelque papier qui pût tourner au profit des créanciers. Ils se sont saisis, à telle fin que de raison, du billet de Madame, que vous m'aviez confié tantôt.

LE CHEVALIER

Qu'entends-je, juste ciel !

FRONTIN

Ils m'en ont pris encore un autre de dix_mille_francs que Monsieur_Turcaret avait donné pour l'acte solidaire, et que Monsieur Furet venait de me remettre entre les mains.

LE CHEVALIER

Hé pourquoi, maraud, n'es-tu point dit tu que étais à moi ?

FRONTIN

Ho, vraiment, monsieur, je n'y ai pas manqué : j'ai dit que j'appartenais à un Chevalier ; mais quand ils ont vu les billets, ils n'ont pas voulu me croire.

LE CHEVALIER

Je ne me possède plus, je suis au désespoir.

LA BARONNE

Et moi, j'ouvre les yeux. Vous m'avez dit que vous aviez chez vous l'argent de mon billet ; je vois par là que mon brillant n'a point été mis en gage ; et je sais ce que je dois penser du beau récit que Frontin m'a fait de votre fureur d'hier au soir. Ah Chevalier, je ne vous aurais pas cru capable d'un pareil procédé. J'ai chassé Marine à cause qu'elle n'était pas dans vos intérêts, et je chasse Lisette parce qu'elle y est. Adieu, je ne veux de ma vie entendre parler de vous.

SCÈNE XIV ET DERNIÈRE. La Marquis, Le Chevalier, Frontin, Lisette.

LE MARQUIS, riant

Ah, ah, ma foi, chevalier, tu me fais rire, ta consternation me divertit, allons souper chez le traiteur, et passer la nuit, à boire.

FRONTIN, au chevalier

Vous suivrai-je, Monsieur ?

LE CHEVALIER, à Frontin

Non ; je te donne ton congé ; ne t'offre jamais à mes yeux.

Le Marquis et le Chevalier sortent.

LISETTE

Et nous, Frontin, quel parti prendrons-nous ?

FRONTIN

J'en ai un à te proposer ; vive l'esprit, mon enfant, je viens de payer d'audace ; je n'ai point été fouillé.

LISETTE

Tu as les billets ?

FRONTIN

J'en ai déjà touché l'argent, il est en sûreté ; j'ai quarante_mille_francs. Si ton ambition veut se borner à cette petite fortune, nous allons faire souche d'honnêtes gens.

LISETTE

J'y consens.

FRONTIN

Voilà le règne de Monsieur_Turcaret fini ; le mien va commencer.

4 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica