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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pièce en vers

Le Théâtre de Neptune en la Nouvelle-France

Marc Lescarbot· imprimée en 1612· 240 vers· 3 personnages

Personnages

  • NEPTUNE
  • TRITONS
  • SAUVAGES

LE THÉÂTRE DE NEPTUNE

Neptune commence rrvêtu d'un voile de couleur bleue, et de brodequins, ayant le chevelure et la barbe longues et chenues, tenant son trident en main, assis sur son chariot paré de ses couleurs : ledit chariot traîné sur les ondes par six tritons jusques à l'abord de la chaloupe où s'étaient mis ledit Sieur de Poutrincourt et ses gens sortant de la baque pour venir à terre. Lors ladite chaloupe accrochée, Neptune commence ainsi.

NEPTUNE

Arrête, Sagamos, arrête toi ici, Et regardes un Dieu qui a de toi souci. Si tu ne me connais, Saturne fut mon père, Je suis de Jupiter, et de Pluton le frère Entre nous trois jadis fut parti l'Univers, Jupiter eut le ciel, Pluton eut les Enfers, Et moi plus hasardeux eu la mer en partage, Et le gouvernement de ce moite héritage. NEPTEUNE, c'est mon nom, Neptune l'un des Dieux Qui a plus de pouvoir sous la voûte des cieux. Si l'homme veut avoir une heureuse fortune Il lui faut implorer le secours de Neptune. Car celui qui chez soi demeure casanier Mérite seulement le nom de cuisinier. Je sais que le Flamand en peu de temps chemine Aussitôt que le vent jusques dedans le Chine. Je sais que l'Homme peut, porté dessus mes eaux, D'un autre pôle voir les inconnus flambeaux, Et les bornes franchis de la zone torride, Où bouillonnent les flots de l'élément liquide. Sans moi le Roi Français d'une superbe éléphant N'eut du Persan reçu le présent triomphant : Et encore sans moi onc les Français gendarmes Es terres du Levant n'eussent planté leurs armes. Sans moi le Portugais hasardeux sur mes flots Sans renom croupirait dans ses rives enclos, Et n'aurait enlevé les beautés de l'Aurore Que le monde insensé folâtrement adore. Bref sans moi le marchand, pilote, marinier Serait en sa maison comme dans un panier Sans à peine pouvoir sortir de sa province. Un Prince ne pourrait secourir l'autre Prince Que j'aurai séparé de mes profondes eaux. Et toi même sans moi après tant d'acte beaux Que tu as exploités en la Françoise guerre, N'eusses eu le plaisir d'aborder cette terre. C'est moi qui sur mon dos ai des vaisseaux porté Quand de me visiter tu as eu volonté. Et naguère encor c'est moi qui de la Parque Ai cent fois garanti toi, les tiens, et ta barque. Ainsi je veux toujours seconder tes desseins, Ainsi je ne veux point que tes efforts soient vains, Puisque si constamment tu as eu le courage, De venir de si loin rechercher ce rivage, Pour établir ici un Royaume français, Et y faire garder mes statuts et mes lois. Par mon sacré trident, par mon sceptre je jure Que de favoriser ton projet j'aurai sûre, Et oncques je n'aurai en moi-même repos Qu'en tout cet environ je ne voie mes flots Ahanez sous le faix de dix mille navires Qui fassent d'un clin d'oeil tout ce que tu désires. Va donc heureusement, et poursuis ton chemin Où le sort te conduit : car je vois le destin Préparer à la France un florissant Empire En ce monde nouveau, qui bine loin fera bruire Le renom immortel de De Monts et toi Sous le règne puissant de HENRI votre roi.

Neptune ayant achevé, une trompette commence à éclater hautement et encourager les tritons à faire de même. Cependant le sieur de Poutrincourt tenait son épée en main, laquelle il ne remit point au fourreau jusques à ce que les tritons eurent prononcé comme s'ensuit.

C'est un mot de Sauvage, qui signifie Capitaine. [NdA]

Henri : Henri IV roi de 1589 à 1610 ;

QUATRIÈME SAUVAGE

Le quatrième n'ayant heureusement chassé dans les bois, se présente avec un harpon en main, et après ses excuses faite, dit qu'il s'en va à la pêche.

SAGAMOS, pardonne moi Si je viens en telle sorte, Si me présentant à toi Quelque présent je n'apporte. Fortune n'est pas toujours Aux bons chasseurs favorable, C'est pourquoi ayant recours À un maître plus traitable, Après avoir maintes fois Invoqué cette Fortune Brossant par l'épée des bois, Je m'en vais suivre Neptune, Que Diane en ses forêts Ceux qu'elle voudra caresse, Je n'ai que trop de regrets D'avoir perdu ma jeunesse À la suivre par les vaux, Avecque mille travaux, Sous des espérances vaines. Maintenant je m'en vais voir Par cette côte marine Si je pourrai point avoir De quoi fournir ta cuisine : Et cependant si tu as Quelque part en ta chaloupe Un peu de caraconas, Fournis-en moi et ma troupe.

Après que Neptune eut été remercié par le sieur de Poutrincourt de ses offres au bieN de la France, les sauvages le furent semblablement de leur bonne volonté et dévotion, et incités de venir au Fort-Royal prendre du caracona. À l'instant la troupe de Neptune chante en musique à quatre parties ce qui s'enfuit.

Vrai Neptune donne nous Contre tes flots assurance, Et fais que nous puissions tous Un jour nous revoir en France.

La musique achevée, le trompette sonne derechef, et chacun prend sa route diversement : les canons bourdonnent de toutes parts, et semble à ce tonnerre que Proserpine soit en travail d'enfant : ceci causé par le multiplicité des échos que les coteaux s'envoient les uns aux autres, lesquels durent plus d'un quart d'heure.

Le Sieur de Poutrincourt arrivé près du Fort-Royal, un compagnon de gaillarde humeur qui l'attendait de pied ferme, dit ce que s'enfuit.

Après avoir longtemps (Sagamos) désiré Ton retour en ce lieu, enfin le ciel iré A eu pitié de nous, et nous montrant ta face, Il nous a fait paraître une incroyable grâce. Sus doncques rôtisseur, dépensiers, cuisiniers, Marmitons, pâtissiers, fricasseurs, taverniers, Mettez dessus dessous pots et plats et cuisine, Qu'on baille à ces gens ci chacun sa quarte pleine, Je les vois altérés Ficut terra fine aqua. Garçon dépêche-toi, baille à chacun son K. Cuisiniers, ces canards sont ils point à la broche ? Qu'on tue ces poulets, que cette oie on embroche, Voici venir à nous force bons compagnons Autant délibérés des dents que des rognons. Entrez dedans Messieurs, pour votre bienvenue, Qu'avant boire chacun hautement éternue, Afin de décharger toutes froides humeurs Et remplir vos cerveaux de plus douces vapeurs.

Je prie le lecteur excuser si ces rimes ne sont pas si bine limées que les hommes délicats pourraient désirer. Elles ont été faites à la hâte. Mais néanmoins je les ai voulu insérer ici, tant pour ce qu'elle servent à notre Histoire, que pour montrer que nous vivions joyeusement. Le surplus de cette action se peut voir à la fin du chap. 16. liv. 4 de mon Histoire de la Nouvelle France.

C'est du pain. [NdA]

240 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica