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un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Comédie en un Acte, en vers

Le Protégé de Molière

Lesguillon, Saint-Ives· créée en 1848· 924 vers· 6 personnages

Représentée pour la première fois sur le second Théâtre Français, le 15e janvier 1848.

Personnages

  • MOLIÈRE, M. LUGUET
  • RACINE, M. DELAUNEY
  • CORAS, M. ANSELME
  • LECLERC, M. LAROCHELLE
  • MADEMOISELLE BÉJART, Melle MARTELEUR
  • LAFORÊT, Melle St-HILAIRE

LE PROTÉGÉ DE MOLIÈRE.

SCÈNE PREMIÈRE. Béjart, Laforêt. Elles entrent par le fond.

LAFORÊT

Hum !

BÉJART

Vas-tu prêcher encor ? C'est de trop bon matin... Je dors à tout sermon, même à ceux de Cotin.

COTIN, Charles (1604-1681) : religieux, poète, 0académicien, victime des Satires de Boileau, il est réputé être le Trissotin de l'Ecole des Femmes.

LAFORÊT

Vous m'y forcez... À Monsieur qui l'ignore Si j'allais raconter que vous ne boudez pas Le Marquis de Lauzun, épris de vos appas ?

Antonin Nompar de Caumont, Marquis puis Duc de Lauzun, militaire et un des favori de Louis XIV qui perdit le confiance du roi en 1671 et fut emprisonné à Pignerol. Courtisan réputé pour être un grand séducteur.

LAFORÊT, s'animant

Ah !...

SCÈNE II. Laforêt seule un moment, puis Racine.

RACINE

Racine.

LAFORÊT

Monsieur....

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Béjart, Racine.

RACINE

Madame...

RACINE

Quel espoir !... Ah mon âme ravie... Vous tenez en vos mains et ma gloire...

Béjart lui offre sa main : Racine y dépose un baiser et sort en lui disant avec expression.

Et ma vie !

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Béjart, Molière, qui l'a écoutée.

MOLIÈRE

À l'hôtel de Bourgogne, Auteurs et comédiens se sont mis en besogne, Pour donner au public, après-demain, je crois, Une pièce nouvelle où l'on se rit de moi.

L'Hôtel de Bourgogne est le principal théâtre concurrent de celui de Molière situé au théâtre du Palais-Royal.

BÉJART

Comment ?

MOLIÈRE

Eh bien ?

MOLIÈRE

Tragique ?

BÉJART

Eh oui !

MOLIÈRE

Oh ! oh !

MOLIÈRE

Mais oui...

SCÈNE VII. Les mêmes, Racine.

SCÈNE VIII. Molière, Racine.

RACINE

Mais...

RACINE

Avant que ma raison eût percé le nuage, La sainte poésie enivra mon jeune âge : Poète par instinct, je tournais poliment Pour les grands jours de fête un pompeux compliment : Mon vers, insouciant de règle et de mesure, Faussait parfois la rime et forçait la césure : Mais sur ce, Port-Royal ne disait rien de clair : Je croyais qu'on rimait comme on respire l'air. Bientôt ce germe obscur s'agrandit par l'étude ; Amant de la lecture et de la solitude, Sur le bord des ruisseaux, sur le riant chemin, J'allais m'égarer seul, un livre grec en main ; C'est Longus qui raconte en prose harmonieuse De Daphnis, de Cloé l'enfance gracieuse, Et retrace avec art, dans sa simplicité, De leurs pures amours la chaste nudité. C'est Sophocle nerveux et fort ! c'est Euripide Qui laisse s'écouler de sa source limpide Ces nobles vers empreints de grâce et de vigueur, Et qu'on relit toujours quand on les sait par coeur... Sauvé par ces loisirs de l'orage des vices, De mon enchantement je goûtais les délices : Une belle nature appelle les beaux vers Et l'inspiration plane sur l'univers. En vain de mes parents l'importune tendresse Des auteurs malheureux m'opposait la détresse, Et, traitant mon penchant de crime capital, Pour terme à mes travaux promettait l'hôpital : Leur tendre tyrannie, en glissant sur mon âme, Du feu qui m'embrasait a ranimé la flamme ; Du courroux maternel déplorant la rigueur, Je me réfugiais dans le fond de mon coeur : Là, seul avec mes voeux, sans accuser ma mère, Mon esprit tout le jour caressait sa chimère, Et des songes brillants, chassés par le réveil, De triomphes menteurs agitaient mon sommeil !

Longus : auteur grec du IIème siècle. On a de lui un roman : Daphnis et Chloé, traduit par Amyot.

Euripide : tragédien grec de l'Antiquité du Vème siècle avant JC.

RACINE, lui donnant le manuscrit

Le titre est...

MOLIÈRE

« Ah ! que ne puis-je, hélas ! ainsi vous protéger Près du grand tribunal qui vient tous nous juger ! »

Les vers marqués par des guillemets se passent à la représentation. [NdA]

RACINE

« Oui, pour juge j'aurai cette jeunesse immense Qui, de notre pays studieuse espérance, De l'étude au plaisir s'élançant tour à tour, Sont enfants aujourd'hui pour être hommes un jour ! Du faible qu'on opprime arborant la défense, Les uns protégeront la vieillesse et l'enfance ; Contre la perfidie et ses pièges adroits, De la veuve timide assureront les droits , Et portés par l'honneur à la magistrature, Garderont de Thémis l'austère dictature. Les autres, embrassant avec activité La cause des douleurs et de l'humanité, À toute heure, en tous lieux, dans la nuit, dès l'aurore, Prodiguant au malheur le secours qu'il implore, Dans le sein du malade à leurs soins présenté Versent les sucs puissants qui donnent la santé. Lorsqu'à l'homme expiré la lumière est ravie, Ils puisent dans la mort les secrets de la vie, Et soumettant la tombe à leurs scalpels savants, Cherchent dans ces débris le salut des vivants. De leur sort et du mien l'heureuse ressemblance, Bien loin de l'affaiblir, double ma confiance. Naguères on me vit mêlé parmi leurs rangs, Forçat jurisconsulte enchaîné sur les bancs, Savourer à longs traits, auditeur malévole, La gaîté de Cujas et l'esprit de Barthole, Et d'Accurse épluchant le style délicat, Gagner à prix d'ennui mes degrés d'avocat... Mais la coutume est lourde et sa prose indigeste : 'La scène me charmait bien plus que le Digeste ; Et je laissai moisir, dans mes bouquins gaulois, Et le Jus romanum, et le fatras des lois. Mais ce que je quittai, parfois je le regrette ; Je serais avocat, si je n'étais poète. Si donc de ce barreau dramatique apostat, Pour un métier plus dur je fuis un noble état, Pourront-ils oublier nos jeunes destinées Par les mêmes travaux si longtemps enchaînées ? Nous nous retrouverons sur ce terrain nouveau, Ainsi que des enfants sortis d'un seul berceau. Et pourquoi me troubler par des terreurs frivoles ? Les plus nobles succès nous viennent des écoles ; Public chaud par son âme et vif par son esprit, S'il frappe rudement les oeuvres qu'il proscrit, Lui seul subsiste encore en tribunal suprême, Et s'il siffle avec force, il applaudit de même. Loin de fuir leurs arrêts, moi ! je leur dis à tous : Venez, amis, venez ! car vous êtes chez vous. Dérober la victoire est un triste système, Et je ne vous crains pas, parce que je vous aime ! Nos coeurs indépendants ensemble ont palpité Au même élan de gloire et de célébrité : Vos amours sont les miens, et je n'en veux pas d'autre ; Frères, applaudissez, mon triomphe est le vôtre ! »

Malévole : Qui a de mauvaises intentions. [L]

Cujas, Jacques [1520-1590] : célèbre jurisconsulte. Aucun n'a pénétré plus avant dans la connaissance et l'explication des lois romaines, et aucun n'a écrit la langue latine avec plus de pureté.

Accurse : Glosateur italien célèbre, son fils fut un jurisconsulte du XIIIème siècle.

SCÈNE IX. Molière, Racine, Béjart.

BÉJART, à part en arrivant

Quel est le résultat de l'entrevue ?...

Haut à Molière.

Eh bien !

RACINE, regardant Béjart avec étonnement comme s'il sortait d'un rêve

Ah !

MOLIÈRE

Sujet grec...

BÉJART

Courez...

RACINE

J'y cours.

Il sort d'un côté, tandis que Molière entre de l'autre dans son cabinet.

SCÈNE X.

SCÈNE XI. Béjart, Laforêt.

BÉJART

Tu les congédieras ! Ils m'ont déjà donné, dans leur dernier ouvrage, Un rôle qui m'a fait siffler ; c'est un outrage ! S'ils pensent que pour eux je vais encore ainsi M'exposer. Oh ! non pas...

Leclerc, Michel (1622-1691) : Académicien qui produisit une première tragédie qui échoua. et fit avec Coras une Iphigénie.

LAFORÊT, apercevant Leclerc et Coras

Madame, les voici.

Elle sort.

SCÈNE XII. Béjart, Leclerc, Coras.

BÉJART, à part

Je les attends !

CORAS

Salut à l'actrice charmante, Dont le regard séduit...

Coras, Jacques de (1625-1677) : poète et auteur dramatique qui ne connut pas le succès et qui produisit en 1674 avec Leclerc une Iphigénie qui tenta de concurrencer celle de Racine, en vain.

BÉJART, l'interrompant

Oh ! Parlons d'autre chose.

CORAS

Iphigénie.

Iphigénie de ces deux auteurs ne sera jouée qu'en 1674 soit 10 ou 11 ans plus tard après la date supposée de l'action de cette pièce.

BÉJART

Vrai !

BÉJART

Racine.

CORAS

Ni moi.

LECLERC, à Bejart

Ni vous non plus.

SCÈNE XIII. Coras, Leclerc.

SCÈNE XIV. Les mêmes, Racine.

RACINE

Il entre d'un air préoccupé.

Messieurs....

LECLERC, avec colère

Monsieur....

LECLERC, avec finesse

De votre passion.

RACINE, ému

Ma passion....

SCÈNE XV. Les mêmes, Béjart.

BÉJART

Venez donc.

RACINE, à Coras et à Leclerc

Au revoir !

LECLERC, furieux

Petit drôle !

SCÈNE XVI. Leclerc, Coras.

CORAS

Dame !

CORAS

Quoi ?

SCÈNE XVII. Les mêmes, Molière.

MOLIÈRE, à part

Que dit-il ?

LECLERC, avec affectation

Parlons un peu plus bas !

SCÈNE XVIII.

MOLIÈRE

C'en est fait ; mon arrêt est sorti de sa bouche, Et ma femme répond à l'amour qui le touche ! Ainsi donc il venait, son ouvrage à la main, De la séduction se frayer le chemin ! Cherchant près d'une femme une pauvre victoire, Il rêve mon malheur quand je pense à sa gloire ! Mais il espère en vain, trompant ma bonne foi, Abuser sa faiblesse et se jouer de moi. Alors qu'ils sont d'accord pour me jeter l'outrage, Moi , j'irais à Racine accorder mon suffrage, Et, plaçant à ma table un lâche empoisonneur, Donner la renommée à qui m'ôte l'honneur ! À ce talent si vrai tant d'imposture unie ! Que par l'obscurité sa faute soit punie ! La honte et le mépris sont faits pour les ingrats ! Mieux vaut jouer cent fois et Leclerc et Coras, Pitoyables auteurs, sans esprit et sans âme, Sots tous deux... Mais du moins ils n'aiment pas ma femme !

Regardant le manuscrit.

Pourtant dans cet essai brille un germe divin ! Ce style est d'un po7te et d'un grand écrivain, Et de Corneille éteint la muse rajeunie Semble se rallumer au feu de son génie ! Moi, pour qui le talent est un objet sacré, C'est donc sur son écrit que je me vengerai ! Pourtant l'anéantir serait vraiment un crime. Son affront est réel, mon courroux légitime : Mais son oeuvre à la France appartient plus qu'à moi ! C'est un dépôt sacré que Dieu met sous ma foi ! La justice a dicté l'arrêt que je dois suivre. Puisqu'il est immortel, son ouvrage doit vivre ! En face d'un outrage horrible, douloureux, Restons toujours poète, et soyons généreux ! Ouvrons-lui le théâtre, et lorsque la couronne Brillera sur son nom, que l'estime environne, Je veux dire à l'ingrat que j'aurais pu frapper : Voilà, voilà celui que vous vouliez tromper ! J'aurais pu d'un seul mot tuer votre mémoire : Je me venge de vous en vous donnant la gloire ! Il vient ! Avec quel art le cruel m'outragea ! Faut-il donc le haïr ? Je l'aimais tant déjà !...

SCÈNE XIX. Molière, caché, Racine, Béjart.

SCÉNE XX. Racine, Molière, toujours caché.

RACINE

Vous avez daigné me protéger ! Merci, mon_Dieu ! merci ! car j'échappe au danger ! J'ai besoin, je le sens, de force et de courage ! Une mauvaise idée inspira cet ouvrage. Mais lorsque méditant ma lâche trahison, J'ai du noble Molière abordé la maison, Quand j'ai vu dans celui que le monde renomme Et l'homme le meilleur, et le plus honnête homme, J'ai senti qu'aux tourments condamnant son esprit, Je venais étouffer quelque immortel écrit, Et faisant au travail succéder la souffrance , De chefs-d'oeuvre à venir déshériter la France. J'ai frissonné de honte, et de l'amour vainqueur, Le remords tout-puissant est entré dans mon coeur. Qu'aux genoux d'une femme, aux fleurettes facile, On abuse en riant un époux imbécile, Misérable orgueilleux, dont l'inutilité S'endort dans sa stupide et lourde vanité, Le ridicule est fait pour leur foule insensée ! Mais un homme que Dieu nourrit de sa pensée, L'homme qui parle au monde un langage divin l Le génie immortel, sacré, Molière, enfin ! Oh ! Ce serait affreux ! Moi qui l'admire et l'aime ! Moi, qui le reconnais comme mon chef suprême ! Moi, qui du haut du ciel dois, m'adressant aux rois, De la sainte vertu faire parler la voix, Moi, dont la poésie est l'auguste domaine, J'irais prendre ma part de la bassesse humaine ! Non ! laissons aux mortels formés à s'avilir, Le charme de tromper, la gloire de trahir ! D'après nos actions montrons ce que nous sommes Et les grands sentiments conviennent aux grands hommes !

Il prend son manuscrit sur la table.

Reprenons cet ouvrage, en me vengeant sur lui ! Complice de mes torts, qu'il l'expie aujourd'hui ! Un triomphe pareil pèserait sur mon âme ! Plutôt perdre un succès que de l'avoir infâme !

Il va pour déchirer son manuscrit.

MOLIÈRE

Arrêtez !

LAFORÊT, accourant

Quoi ?

SCÈNE XXI. Molière, Racine, Laforêt, Béjart ; puis Leclerc et Coras.

BÉJART

Eh bien ! Qu'est-ce ?

Ici on voit Leclerc et Coras entr'ouvrir la porte et montrer leur visage.

LECLERC, bas à Coras

Cela marche !

LECLERC

Ah !

CORAS

Ah !

LECLERC

Vraiment !

CORAS, à part, en regardant Racine

Sa pâleur est extrême !

LECLERC

Qui, moi ?

BÉJART, avec joie, à Laforêt

Quand j'avais parié qu'il me l'aurait rendu !

924 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0