Comédie en vers· Comédie en un Acte, en vers
Le Protégé de Molière
Représentée pour la première fois sur le second Théâtre Français, le 15e janvier 1848.
Personnages
- MOLIÈRE, M. LUGUET
- RACINE, M. DELAUNEY
- CORAS, M. ANSELME
- LECLERC, M. LAROCHELLE
- MADEMOISELLE BÉJART, Melle MARTELEUR
- LAFORÊT, Melle St-HILAIRE
LE PROTÉGÉ DE MOLIÈRE.
SCÈNE PREMIÈRE. Béjart, Laforêt. Elles entrent par le fond.
BÉJART
La répétition est enfin terminée ! Me voilà du loisir pour toute ma journée. Écoute, Laforêt ! Tu sais qu'au premier jour Je dois avec éclat jouer devant la cour, Le roi, les grands seigneurs et les plus hautes dames.... Tu viens de m'écouter dans l'École des femmes... Comment m'y trouves-tu ? Jouerai-je mal Agnès ? Je crois que j'y suis bien ; et puis..... tu t'y connais.LAFORÊT
Il faut un grand talent pour bien rendre ce rôle : Il est, en le chargeant, fort aisé d'être drôle.BÉJART
Mais c'est de la franchise aussi que je demande : Ton avis, quel qu'il soit, voilà tout mon désir, Et savoir te charmer, c'est déjà réussir. Eh bien ?LAFORÊT
Hum !BÉJART, avec ironie
On sait ton sens exquis pour la littérature.LAFORÊT, avec sévérité
J'ai le meilleur : celui que donne la nature.LAFORÊT
Monsieur s'est bien trouvé de les avoir suivis. Cette rigueur pour vous deviendra salutaire ; Mon jugement toujours fut celui du parterre.LAFORÊT
Des billets de visite.LAFORÊT
Ils reviendront...BÉJART
Tant pis... Ah ! ah ! Monsieur Racine ! Le jeune auteur des vers à la reine adressés, Du suffrage royal si bien récompensés ! Aussitôt qu'il viendra, tu pourras l'introduire.BÉJART
Vas-tu prêcher encor ? C'est de trop bon matin... Je dors à tout sermon, même à ceux de Cotin.COTIN, Charles (1604-1681) : religieux, poète, 0académicien, victime des Satires de Boileau, il est réputé être le Trissotin de l'Ecole des Femmes.
LAFORÊT
Toujours ce ton léger, qui, bravant la satire, Au meilleur des époux fait souffrir le martyre ! Mes sermons là-dessus vous semblent ennuyeux ; Mais si vous m'écoutiez, tout n'en irait que mieux.BÉJART
Comment donc ?BÉJART
Ne pourrai-je accorder des regards innocents, Faire un pas, dire un mot, sans lui troubler les sens ? Mais un pareil amour deviendrait frénésie.LAFORÊT
Faut-il vous étonner d'un peu de jalousie ? Si parfois en secret il nourrit un soupçon, De bonne foi, Madame, est-ce bien sans raison ?LAFORÊT
Si je voulais....LAFORÊT
Vous m'y forcez... À Monsieur qui l'ignore Si j'allais raconter que vous ne boudez pas Le Marquis de Lauzun, épris de vos appas ?Antonin Nompar de Caumont, Marquis puis Duc de Lauzun, militaire et un des favori de Louis XIV qui perdit le confiance du roi en 1671 et fut emprisonné à Pignerol. Courtisan réputé pour être un grand séducteur.
BÉJART
Qui ? Lui, ce vieux seigneur flairant le musc et l'ambre ? C'est un bouquet d'hiver qui parfume ma chambre.LAFORÊT, s'animant
Ah !...LAFORÊT
Je veux Que mon maître avec vous ne soit pas malheureux ! C'est peu que d'être honnête : il faut être encor fière Quand on porte le nom de Madame Molière !LAFORÊT
Voulez-vous recevoir ?LAFORÊT
La vaniteuse !,..SCÈNE II. Laforêt seule un moment, puis Racine.
LAFORÊT
Oui, malgré tant de soins, d'hommages empressés, Une actrice jamais ne dira : C'est assez.... Elle a du bon pourtant, et, quoique un peu mutine,À Racine, qu'elle introduit.
Elle est... À qui, Monsieur, ai-je l'honneur....RACINE
Racine.LAFORÊT
Monsieur....SCÈNE III.
RACINE, seul
Le premier pas est fait : me voilà donc chez elle ! Du courage ! Elle va venir, et je chancelle ! Ce bonheur, qui longtemps fut un rêve pour moi, Quand je vais l'obtenir, me cause de l'effroi ! Depuis que je l'ai vue enlever au théâtre Les applaudissements d'une cour idolâtre, Son regard, ses attraits, ses gestes, son souris, Enchantent ma pensée et charment mes esprits. Grâce à la passion dont mon âme est saisie, Je sens d'un nouveau feu brûler la poésie ; Pour arriver près d'elle, et gagner son accueil, Je m'inspire d'amour plus encor que d'orgueil, L'espérance m'anime, et ma muse enhardie En moins de quatre mois a fait sa tragédie ! Ah ! puisse chaque élan de mon coeur échappé Lui donner tout l'amour dont le mien est frappé ! Aux voeux que j'ai formés sera-t-elle rebelle ? La voici... Tous mes sens frissonnent. Qu'elle est belle !SCÈNE IV. Béjart, Racine.
BÉJART, souriant
Monsieur... Cette timidité Dans l'homme de talent n'a rien qui me surprenne, Et pourtant le succès de votre ode à la reine Vers un noble avenir semble vous appeler, Et c'est à vos rivaux qu'il convient de trembler.BÉJART
Bien plus, à ma mémoire.RACINE
Indulgent ! Lui ! Madame ! Ah ! Lorsque, comme vous, on agit, on déclame, Quand on a ce jeu fin, piquant, ingénieux, Qui charme tout ensemble et l'oreille et les yeux, Il écoute, il adore, il jouit en silence, Et l'admiration n'est pas de l'indulgence.BÉJART, à part
Quels termes ! Quels accents !Haut.
Monsieur, puis-je savoir À quel motif je dois le plaisir de vous voir ?RACINE
Madame...RACINE
Je venais... je venais soumettre à sa critique Un essai... mon premier dans le genre tragique.BÉJART
Vous, si jeune ! Aborder ce périlleux terrain, Semé de tant d'écueils, si fécond en chagrin !...RACINE
Oh ! Je le sais, Madame, aujourd'hui le théâtre Lasserait les efforts du plus opiniâtre. On y rencontre au seuil ces seigneurs suzerains Qui sur tous ses accès veillent en souverains. Chacun d'eux, enivré de l'amour qu'il s'inspire, Voudrait dominer seul dans cet immense empire. Nul n'en a le pouvoir, et nul n'en a le droit ; Leur taille de pygmée y végète à l'étroit ; Leur sceptre, trop pesant pour ces tyrans débiles, Échappe à chaque instant de leurs mains inhabiles ; Et pourtant qu'un jeune homme audacieux, ardent, Suivant de son instinct l'essor indépendant, Vienne un jour plein d'espoir frapper à la barrière, Leurs voix vont lui crier avec courroux : Arrière ! La scène est notre proie, à nous seuls, sans retour ! Dût-il ne pas venir, jeune homme ! Attends ton tour ! . Jusque là, sois muet... Non, non, point de partage ! Tu n'auras de talent que par droit d'héritage. À ces luttes, hélas ! L'âme se sent fléchir ; Devant ce mur d'airain qu'il ne pourra franchir, Le poète abattu s'assied ; de son beau rêve, Au sein du désespoir, l'illusion s'achève ; Il brise enfin sa plume, et de la gloire exclus, Meurt, et vole à son siècle un grand homme de plus.BÉJART
Rassurez-vous... Celui qui régit notre scène Sait ce qu'une oeuvre coûte et de soins et de peine ; De tout penser hardi partisan assidu, Fruit, ou germe à venir, pour lui rien n'est perdu ; Et, juste pour les deux, sans repousser l'ancienne, De toute jeune gloire il veut faire la sienne.RACINE
Mais qui voudra donner à mes faibles essais Le secours du talent qui force le succès ? Où trouver cette belle et magique interpr7te Qui double avec le sien les élans qu'on lui prête ? Oh ! De quel souvenir éternel et puissant Vous environnerait mon coeur reconnaissant ! Quel délice d'entendre une actrice charmante Répéter nos accords dont le pouvoir s'augmente, Par le sublime écho de ses divins accents, Subjuguer la pensée et dominer les sens, Leur attacher encor la grâce du sourire, Et réciter les vers comme on veut les écrire ! Oh ! C'est qu'avec son art, mystérieux secret, Même à la poésie elle ajoute un attrait ; Le mot le plus obscur par elle s'illumine, Le rhythme en est plus pur, la forme plus divine ; À la foule qui pleure elle impose ses lois, - Et lorsque son regard, sa démarche, sa voix Émeut tout un parterre animé de sa flamme, Quel bonheur de se dire : Oh oui ! Voilà mon âme ! Ah ! C'est qu'en cet instant délicieux et doux, On sent que devant elle on courbe les genoux, Et l'on voudrait, rempli d'une ivresse suprême, Avec tout le public lui dire : Je vous aime !Il veut se jeter à ses genoux.
BÉJART
Monsieur...À part.
Pauvre jeune homme ! il est tout interdit... C'est la première fois qu'il m'arrive d'entendre Un aveu si touchant, fait d'une voix si tendre !BÉJART, avec bonté
Monsieur Racine ! Où donc est votre manuscrit ?BÉJART
Molière est à la Cour... Mais il va revenir... Prévenez son retour... En écolier soumis qui s'en réfère au maître, Vous même entre ses mains vous pourrez le remettre, Et Molière, ce juge infaillible et discret, Comme en dernier ressort prononcera l'arrêt. Allez donc...RACINE
Quel espoir !... Ah mon âme ravie... Vous tenez en vos mains et ma gloire...Béjart lui offre sa main : Racine y dépose un baiser et sort en lui disant avec expression.
Et ma vie !SCÈNE V.
BÉJART, seule
Quel air noble et charmant ! que de grâce et d'esprit !... S'il s'exprime si bien, comme est ce qu'il écrit ? De répondre à ses voeux qui pourrait se défendre ? Je sentais malgré moi du plaisir à l'entendre... Oui, sans doute ! Au théâtre il doit briller un jour... Comme il réussira quand il peindra l'amour ! Oh ! Mais laissons cela... Songeons à la soirée Qui bientôt... Ce matin j'étais plus assurée... J'éprouve maintenant je ne sais quel effroi... Jouer devant la cour, parler devant le roi ! Et puis, qui sait ? Racine ! Il y sera peut-être !.... Étudions, grand Dieu !...Elle se met à réciter devant sa glace.
J'étais à ma fenêtre... Non, Non...Elle se reprend.
À mon balcon, à travailler au frais, Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès Un jeune homme...Elle s'arrête en rêvant.
Un jeune homme !... Oh oui ! Dont la venue...SCÈNE VI. Béjart, Molière, qui l'a écoutée.
MOLIÈRE
Bien, très bien !MOLIÈRE
Je vois avec plaisir que toute à vos travaux, Heureuse d'arracher au public ses bravos, Mais plus calme que moi, vous trouviez dans l'étude Un remède puissant contre l'inquiétude.MOLIÈRE
Oh ! Non... comme le roi m'y voit d'un très bon oeil, Tout pour moi s'y confond en offres de services ; Ceux mêmes dont j'ai dû stigmatiser les vices, N'en sont pas moins pour moi gracieux, révérends ; Car ce sont des messieurs bien petits que les grands... Mais je suis peu crédule à leur trompeuse mine : Lames à deux tranchants, que le venin termine, Leurs langues sur mes jours distillent un poison Que ne peuvent guérir la force ou la raison.MOLIÈRE
Je ne m'afflige pas pour aussi peu de chose ; Car l'envie, à la Cour, est un fruit du terroir : Il faut s'y résigner ou cesser de la voir.MOLIÈRE
À l'hôtel de Bourgogne, Auteurs et comédiens se sont mis en besogne, Pour donner au public, après-demain, je crois, Une pièce nouvelle où l'on se rit de moi.L'Hôtel de Bourgogne est le principal théâtre concurrent de celui de Molière situé au théâtre du Palais-Royal.
MOLIÈRE
Que voulez-vous ? Maintien, gestes, débit, figure, Dans le fond de son coeur dût-il même en souffrir, À la critique, hélas ! L'acteur doit tout offrir. Le public, par nature enclin à la satire, Croit qu'en un comédien tout doit le faire rire, Sans songer que souvent, grâce à plus d'un ennui, Qui fait rire au théâtre est bien triste chez lui.MOLIÈRE
Pensent-ils sans danger affronter ma vengeance, Quand je puis, sur la scène exposant les pervers, Clouer leur infamie au carcan de mes vers ?BÉJART
Que ne le faites-vous ?MOLIÈRE
L'occasion est belle. Le roi, dont la bonté grandit encor mon zèle, Veut que dans la huitaine, à partir de ce jour, Je leur donne en réponse une pièce à la Cour.BÉJART
Comment ?MOLIÈRE
Contre un tel ridicule ont-elles des refuges ? Allez donc fulminer et vous plaindre à des juges ! Allez, de vos douleurs divulguant le secret, Contre un mot outrageant invoquer un arrêt, Pour qu'avec un souris de pitié mensongère, On vous réponde : Eh ! eh ! Votre femme est légère ; Elle aime des galants le frivole entretien ; Que personne n'en parle, et l'on n'en dira rien !BÉJART
Des sots et des méchants serai-je la victime ? Ai-je cessé jamais de mériter l'estime ? Ma vie est toujours pure, et personne, je crois, Comme de mon honneur ne doute de ma foi. Qui m'accuse est un fourbe, et c'est bassesse pure Que se rendre l'écho d'une telle imposture. Voilà, voilà le fruit de vos soupçons jaloux !MOLIÈRE
Jaloux ! Si je le suis, eh bien ! C'est grâce à vous ! Croyez-vous que je puisse, affrontant l'épigramme, Voir rire autour de moi des travers de ma femme ? J'accuse en vous le coeur moins que la vanité ; Mais vos airs indiscrets, votre légèreté, Votre orgueil, triomphant que, même en ma présence, Un cercle de flatteurs vous suive et vous encense, Tout cela m'épouvante, et franchement, je crains Non le sort des époux, mais au moins leurs chagrins.BÉJART
Quand vous avez dépeint la terreur débonnaire De ce pauvre mari, martyr imaginaire ; Lorsque dans ce tableau, qui fait rire aux éclats, Vous avez retracé ses plaintes, ses hélas, Je ne sais pas sur qui vous prîtes ce modèle : Mais je n'ai point posé pour l'épouse infidèle.BÉJART
C'est vous seul qui de moi semblez toujours douter ! De manquer à l'honneur me croyez-vous capable ?MOLIÈRE, en colère
Qui se plaît au danger devient bientôt coupable !Tout_à_coup il s'arrête.
Malheureux, qu'ai-je dit ?... Fatal emportement ! Ne puis-je donc cacher cet horrible tourment ? Mais quand souffre le coeur, comment pourrait-on feindre ? Jaloux ! Jaloux ! Mieux vaut mourir que de me plaindre.BÉJART
Voyons : plaignez-vous bien de mon coeur, de ma foi, Grondez ; et puis après vous reviendrez à moi.MOLIÈRE
Est-il vrai ? Répétez ce mot plein de douceur ! Oh ! Que vous savez bien le chemin de mon coeur ! Un sourire de vous, dissipant tout nuage, Ramène en mon esprit le calme après l'orage. J'étais fou ! Mais qui peut, au bruit de trahison, Redouter de vous perdre et garder sa raison ?BÉJART
Eh bien ! De vos soupçons bannissez donc la trace, Et baisez à genoux la main qui vous fait grâce.MOLIÈRE
Oh oui ! Que ce baiser qui me tient sous ta loi, Aille jusqu'à ce coeur, qui soit toujours à moi !BÉJART, à part
Avec beaucoup d'amour un peu d'adresse unie, On fait tout ce qu'on veut d'un homme de génie.BÉJART
Monsieur Racine.MOLIÈRE
Eh bien ?MOLIÈRE
Tragique ?BÉJART
Eh oui !MOLIÈRE
Oh ! oh !BÉJART
Je vous y prends encor !MOLIÈRE
C'est la dernière fois.BÉJART
Il va venir...MOLIÈRE
Quand donc ?BÉJART
Je vous laisse.MOLIÈRE
Pourquoi partir ?...BÉJART
Pourquoi ?...MOLIÈRE
Mais oui...BÉJART, avec malice
Peut-être aimez-vous mieux rester seul avec lui.SCÈNE VII. Les mêmes, Racine.
RACINE
Monsieur...SCÈNE VIII. Molière, Racine.
MOLIÈRE
Eh bien, mon jeune ami ?RACINE
Monsieur, ce nom...MOLIÈRE
Vous l'êtes... Pour nous apprécier, sommes-nous pas poëtes ? Ayons donc ces vertus qu'en vain l'on cherche ailleurs ; Car Dieu nous a faits grands pour nous rendre meilleurs.RACINE
Ah ! sous tant de bonté le talent qui s'efface De votre accueil touchant double encore la grâce... Mais, tandis que vers moi vous étendez la main, Comme au voyageur pauvre errant sur le chemin, Moi qui, loin du sommet où la Muse vous place, Essaie, inaperçu, l'approche du Parnasse , Jeune aiglon, de mon aire avec peine échappé, Timide encor de l'aile, et du soleil frappé, J'ose à peine élever ma tremblante paupière Vers ce front glorieux où nous lisons : Molière !MOLIÈRE
Oh ! mon_Dieu ! cet accueil, dont vous êtes flatté, N'est que de la justice et non de la bonté !RACINE
Mais...MOLIÈRE
C'est assez !... Causons... Eh bien ! votre courage Prétend donc sur la scène aller chercher l'orage ! Pour braver du public le sourire moqueur, Vous sentez donc aussi battre dans votre coeur Ces nobles mouvements, influence secrète Que notre ami Boileau demande au vrai poète ? Il vous apparaît donc ce fantôme enchanté Qui parle d'avenir et d'immortalité ?RACINE
Avant que ma raison eût percé le nuage, La sainte poésie enivra mon jeune âge : Poète par instinct, je tournais poliment Pour les grands jours de fête un pompeux compliment : Mon vers, insouciant de règle et de mesure, Faussait parfois la rime et forçait la césure : Mais sur ce, Port-Royal ne disait rien de clair : Je croyais qu'on rimait comme on respire l'air. Bientôt ce germe obscur s'agrandit par l'étude ; Amant de la lecture et de la solitude, Sur le bord des ruisseaux, sur le riant chemin, J'allais m'égarer seul, un livre grec en main ; C'est Longus qui raconte en prose harmonieuse De Daphnis, de Cloé l'enfance gracieuse, Et retrace avec art, dans sa simplicité, De leurs pures amours la chaste nudité. C'est Sophocle nerveux et fort ! c'est Euripide Qui laisse s'écouler de sa source limpide Ces nobles vers empreints de grâce et de vigueur, Et qu'on relit toujours quand on les sait par coeur... Sauvé par ces loisirs de l'orage des vices, De mon enchantement je goûtais les délices : Une belle nature appelle les beaux vers Et l'inspiration plane sur l'univers. En vain de mes parents l'importune tendresse Des auteurs malheureux m'opposait la détresse, Et, traitant mon penchant de crime capital, Pour terme à mes travaux promettait l'hôpital : Leur tendre tyrannie, en glissant sur mon âme, Du feu qui m'embrasait a ranimé la flamme ; Du courroux maternel déplorant la rigueur, Je me réfugiais dans le fond de mon coeur : Là, seul avec mes voeux, sans accuser ma mère, Mon esprit tout le jour caressait sa chimère, Et des songes brillants, chassés par le réveil, De triomphes menteurs agitaient mon sommeil !Longus : auteur grec du IIème siècle. On a de lui un roman : Daphnis et Chloé, traduit par Amyot.
Euripide : tragédien grec de l'Antiquité du Vème siècle avant JC.
MOLIÈRE
Heureux, heureux enfant, de qui la fantaisie, Chez les maîtres de l'art puisait la poésie ! Quels songes gracieux ! Quels loisirs enchantés ! La Grèce souriait à vos sens transportés. Elle faisait reluire, au sein des heures sombres, Ces chantres inspirés, majestueuses ombres, Ces ouvrages divins, éclatants, radieux, Dans la lumière éclos sous le souffle des cieux, Et qui, de l'univers recueillant les hommages, Arrivent jusqu'à nous sur l'océan des âges... Moi, pendant ce temps-là luttant contre le sort, De la muse comique affranchissant l'essor, Bravant l'hypocrisie et confondant la haine, Je semais la pensée et je brisais sa chaîne : Cherchant partout le vrai, car lui seul est le beau, Sur l'abîme des coeurs je portais le flambeau : Et déchiffrant l'énigme en études féconde, Vous lisiez dans le grec, je lisais dans le monde.RACINE
Molière, c'est ainsi que ton esprit puissant, Fut plein à son aurore et complet en naissant ! Guettant l'âme inconstante en ses métamorphoses, Tu peins en traits vivants les hommes et les choses. Philosophe profond, ta brusque vérité Corrige avec un mot la pauvre humanité : Tu fais rire au reflet de ton miroir suprême Le type du portrait et l'homme de lui-même : Dévoilant l'imposteur d'un masque revêtu, Tu fais même aux méchants respecter la vertu, Et tes oeuvres et nous, tu nous mets en présence Pour nous épouvanter de notre ressemblance. Grâce t'en soit rendue à toi, Louis, à toi, Chez qui l'homme lui-même est plus grand que le roi ! C'est toi qui, sur la France appelant la lumière, Au rang des nations la places la première ! C'est toi qui, protégeant ses sublimes travaux, Sauvas l'auteur chrétien du bûcher des dévôts ! En vain pour l'étouffer, pour écraser ses oeuvres, Tartuffe redoubla les noeuds de ses couleuvres !... En vain prudes, bigots, seigneurs et charlatans, Fripons de tous les lieux, fourbes de tous les temps, De l'enfer à tes yeux faisant luire la flamme, D'un cercle de terreurs entourèrent ton âme ! Jéhova créateur, ta voix qu'on respecta, Dit : Que Molière soit, et Molière exista !MOLIÈRE
Assez, assez, mon_Dieu ! Vous m'arrachez des larmes ! Travail, voilà ton prix ! Gloire, voilà tes charmes ! Oh ! Comment refuser de te donner un jour À qui t'aime si bien et d'un si pur amour !...RACINE
Eh quoi !... de mon orgueil pardonnez l'assurance ! Vous ne tromperiez pas ma fragile espérance... Oh oui ! c'est en vous seul que j'espère aujourd'hui ! C'est vous seul qui serez mon soutien, mon appui ! On ne me verra pas d'une main caressante Encenser à genoux la bassesse puissante ! Demanderai-je aux grands qu'ils soutiennent mes pas Dans la lice des arts qu'ils ne connaissent pas, Ou qu'un fat galonné sur ma jeunesse obscure De sa protection laisse tomber l'injure : Je suis fils d'Apollon, et je connais mes droits ! Je m'adresse au génie, il est le roi des rois !MOLIÈRE
Et vous avez raison... raison, mon cher Racine ; Comme s'il m'entendait, votre esprit me devine... Oui, j'aime cet élan, instinct victorieux ; Oui, vous réussirez en écoutant des yeux Un glorieux exemple à suivre, un grand modèle ! Corneille.Corneille, Pierre (1606/1692) : auteur dramatique.
RACINE
Et vous !...MOLIÈRE
Songez à sa gloire immortelle ! Marchez à sa lumière, et, si vous l'imitez, Il vous garde une place à prendre à ses côtés !RACINE
Qui ? Moi ! Moi ! Dites-vous ? Cinna, le Cid, Horace, Trop haut dans la splendeur ont assigné sa place !MOLIÈRE
Eh bien ! De sa hauteur vous vous épouvantez ? Corneille vous attend, et je vous dis : Montez !MOLIÈRE
Voilà donc un contrat que je signe aujourd'hui... Allons, c'est convenu, vous avez mon appui. Les arts gardent pour nous, quand le coeur les seconde, De pures voluptés une source féconde. Mais un amour obscur ne fait que peu d'honneur ; La Muse est orgueilleuse ; il faut pour son bonheur Que de son favori la vanité coquette Fasse part au public de sa faveur secrète ; Femme sur tout le reste, excepté sur ce point, Elle fait des heureux, et ne s'en cache point ! Voyons ce manuscrit qui vient là si timide... Le titre...RACINE, lui donnant le manuscrit
Le titre est...MOLIÈRE, lisant
Comment ? la Thébaïde !... Épisode fameux ; longtemps j'en ai rêvé... Sans y toucherMouvement de Racine.
Pour vous il était réservé. Des frères ennemis prêtent au vers tragique ; Mais ils convenaient mal à ma plume comique. Ne sortons point du genre où Dieu nous a mis tous : Si vous l'avez bien fait, mieux vaut que ce soit vous. Nos coeurs ne sont-ils pas déjà d'intelligence ?La Thébaïde est la première tragédie jouée de Jean Racine, jouée pour la première fois le 20 juin 1664 par la Troupe de Molière.
MOLIÈRE
« Ah ! que ne puis-je, hélas ! ainsi vous protéger Près du grand tribunal qui vient tous nous juger ! »Les vers marqués par des guillemets se passent à la représentation. [NdA]
RACINE
« Oui, pour juge j'aurai cette jeunesse immense Qui, de notre pays studieuse espérance, De l'étude au plaisir s'élançant tour à tour, Sont enfants aujourd'hui pour être hommes un jour ! Du faible qu'on opprime arborant la défense, Les uns protégeront la vieillesse et l'enfance ; Contre la perfidie et ses pièges adroits, De la veuve timide assureront les droits , Et portés par l'honneur à la magistrature, Garderont de Thémis l'austère dictature. Les autres, embrassant avec activité La cause des douleurs et de l'humanité, À toute heure, en tous lieux, dans la nuit, dès l'aurore, Prodiguant au malheur le secours qu'il implore, Dans le sein du malade à leurs soins présenté Versent les sucs puissants qui donnent la santé. Lorsqu'à l'homme expiré la lumière est ravie, Ils puisent dans la mort les secrets de la vie, Et soumettant la tombe à leurs scalpels savants, Cherchent dans ces débris le salut des vivants. De leur sort et du mien l'heureuse ressemblance, Bien loin de l'affaiblir, double ma confiance. Naguères on me vit mêlé parmi leurs rangs, Forçat jurisconsulte enchaîné sur les bancs, Savourer à longs traits, auditeur malévole, La gaîté de Cujas et l'esprit de Barthole, Et d'Accurse épluchant le style délicat, Gagner à prix d'ennui mes degrés d'avocat... Mais la coutume est lourde et sa prose indigeste : 'La scène me charmait bien plus que le Digeste ; Et je laissai moisir, dans mes bouquins gaulois, Et le Jus romanum, et le fatras des lois. Mais ce que je quittai, parfois je le regrette ; Je serais avocat, si je n'étais poète. Si donc de ce barreau dramatique apostat, Pour un métier plus dur je fuis un noble état, Pourront-ils oublier nos jeunes destinées Par les mêmes travaux si longtemps enchaînées ? Nous nous retrouverons sur ce terrain nouveau, Ainsi que des enfants sortis d'un seul berceau. Et pourquoi me troubler par des terreurs frivoles ? Les plus nobles succès nous viennent des écoles ; Public chaud par son âme et vif par son esprit, S'il frappe rudement les oeuvres qu'il proscrit, Lui seul subsiste encore en tribunal suprême, Et s'il siffle avec force, il applaudit de même. Loin de fuir leurs arrêts, moi ! je leur dis à tous : Venez, amis, venez ! car vous êtes chez vous. Dérober la victoire est un triste système, Et je ne vous crains pas, parce que je vous aime ! Nos coeurs indépendants ensemble ont palpité Au même élan de gloire et de célébrité : Vos amours sont les miens, et je n'en veux pas d'autre ; Frères, applaudissez, mon triomphe est le vôtre ! »Malévole : Qui a de mauvaises intentions. [L]
Cujas, Jacques [1520-1590] : célèbre jurisconsulte. Aucun n'a pénétré plus avant dans la connaissance et l'explication des lois romaines, et aucun n'a écrit la langue latine avec plus de pureté.
Accurse : Glosateur italien célèbre, son fils fut un jurisconsulte du XIIIème siècle.
SCÈNE IX. Molière, Racine, Béjart.
RACINE, regardant Béjart avec étonnement comme s'il sortait d'un rêve
Ah !MOLIÈRE, à Bejart
Votre protégé va devenir le mien.BÉJART, à Racine
Molière a donc tenu ma promesse...RACINE
Ah madame !..À part.
Quel prodige soudain s'est passé dans mon âme ?.. Cet espoir.... cet amour.... je ne sais où j'en sui[s] !... J'avais oublié tout en causant avec lui !Haut.
Ah ! Madame, quel nom glorieux que le vôtre !MOLIÈRE
Sujet grec...RACINE
Et touchant...MOLIÈRE, souriant
Fort bien... Je m'en vais seul lire le manuscrit. Vous, pendant qu'en secret je le lis, le contrôle,Montrant Béjart.
À la jeune première allez chercher son rôle.BÉJART
Courez...SCÈNE X.
BÉJART, seule
Il s'en va le coeur plein de joie et d'espérance ! Allons ! Tout ira bien, j'en suis sûre d'avance... Molière a tant de goût... L'ouvrage lui plaira... Racine m'apprendra mon rôle... Il me dira Ce qu'il faut y jeter de passion, de flamme ! Je le ferai valoir avec toute mon âme ! Molière peut le mettre à l'étude aujourd'hui... Et je ne veux jouer aucun autre avant lui.SCÈNE XI. Béjart, Laforêt.
BÉJART
Tu les congédieras ! Ils m'ont déjà donné, dans leur dernier ouvrage, Un rôle qui m'a fait siffler ; c'est un outrage ! S'ils pensent que pour eux je vais encore ainsi M'exposer. Oh ! non pas...Leclerc, Michel (1622-1691) : Académicien qui produisit une première tragédie qui échoua. et fit avec Coras une Iphigénie.
SCÈNE XII. Béjart, Leclerc, Coras.
BÉJART, à part
Je les attends !CORAS
Salut à l'actrice charmante, Dont le regard séduit...Coras, Jacques de (1625-1677) : poète et auteur dramatique qui ne connut pas le succès et qui produisit en 1674 avec Leclerc une Iphigénie qui tenta de concurrencer celle de Racine, en vain.
LECLERC
Aussi bien qu'il tourmente !BÉJART, à part
Racine sait mieux qu'eux tourner des compliments.BÉJART, s'asseyant
Ah ! Je suis lasse encor des travaux de la veille !BÉJART, l'interrompant
Oh ! Parlons d'autre chose.BÉJART
Il ne m'a rien appris.LECLERC
Des détails ravissants !BÉJART
Je le crois bien.CORAS
Iphigénie.Iphigénie de ces deux auteurs ne sera jouée qu'en 1674 soit 10 ou 11 ans plus tard après la date supposée de l'action de cette pièce.
BÉJART
Ah ! ah !LECLERC
Donnée antique.CORAS
Ouvrage de génie !LECLERC
Et quand il l'aura lu !BÉJART
Vrai !CORAS, à Béjart
Votre personnage est un bijou parfait,LECLERC
Rêveur... échevelé... !LECLERC
Les sifflets ?...CORAS
Avec vous ?...LECLERC
Bien fait pour vous tenter.BÉJART
Je suis au désespoir de vous mécontenter ; Mais sans vous abuser, et sans vous éconduire, D'un petit incident je m'en vais vous instruire.LECLERC
Serait-il quelque obstacle ?BÉJART
Oh ! le plus grand de tous ! Je pourrais bien jouer, messieurs, même avant vous, Dans un nouvel ouvrage, un rôle qu'un jeune homme Me destine aujourd'hui.BÉJART
Racine.LECLERC
Ah ! Oui, je sais ! Un de ces élégants, Aux cheveux parfumés, aux canons élégants, Qui parce qu'ils ont fait des stances à Clélie, Osent jusqu'au théâtre élever leur folie. Racine !Clélie est un roman de Madeleine de Scudery, le plus long de la littérature française.
BÉJART
N'en riez pas, messieurs, c'est un maître déjà. Il saura se frayer une route nouvelle. Ce qu'on doit être un jour le public le révèle.LECLERC
Il ne s'y connaît pas, puisqu'il siffle mes vers. Je doute que Racine un jour fasse merveille, Car je trouve à son style un faux air de Corneille.LECLERC
Je n'y crois pas du tout.CORAS
Ni moi.LECLERC, à Bejart
Ni vous non plus.SCÈNE XIII. Coras, Leclerc.
LECLERC
Et moi, je ne puis plus, Coras, me contenir ! Je ne sais quel démon me conseille et me pousse ! Sentez-vous comme moi que la vengeance est douce ?... Croyez-vous que Molière, oubliant à la fois Nos intérêts communs, notre honneur et nos droits, Laisse un Grec pénétrer dans les remparts de Troie, Qui va nous détrôner, nous voler notre proie ! Du public inconstant les goûts sont absolus : Dès qu'on jouera Racine, on ne nous jouera plus.SCÈNE XIV. Les mêmes, Racine.
LECLERC, avec colère
Monsieur....RACINE
Monsieur....LECLERC, avec finesse
De votre passion.RACINE, ému
Ma passion....LECLERC
Eh ! mais qu'avez-vous donc ? Plus je vous examine... D'un poète reçu vous n'avez pas la mine : L'auteur dont on accueille un poétique enfant A le regard plus fier et l'oeil plus triomphant. Moi, quand je crois qu'on va s'occuper de ma pièce, J'ai l'esprit tout joyeux, le coeur plein d'allégresse ; D'avance je me vois vanté, claqué, loué, Et je n'ai de chagrin que lorsqu'on m'a joué.SCÈNE XV. Les mêmes, Béjart.
BÉJART, à Racine
Eh bien ! Je vous attends !RACINE
Ah ! Madame...BÉJART
Et mon rôle ?RACINE
Le voici...BÉJART
Venez donc.RACINE, à Coras et à Leclerc
Au revoir !LECLERC, furieux
Petit drôle !SCÈNE XVI. Leclerc, Coras.
CORAS
Dame !LECLERC, l'embrassant
Ah ! mon cher, quel mot et quel trait de lumière !CORAS
Il ne rappelle rien.LECLERC
Que vous comprenez peu !LECLERC, à part
Quel cerveau lent et lourd ! Quel esprit léthargique ! Il était vraiment né pour être auteur tragique.Haut.
J'ai trouvé....CORAS
Quoi ?LECLERC
Qu'il faut, d'une ou d'autre façon, Dans l'esprit de Molière éveiller le soupçon ; Notre jaloux se fâche, il tempête, il s'emporte, Met la pièce au néant, et Racine à la porte.SCÈNE XVII. Les mêmes, Molière.
MOLIÈRE, le manuscrit à la main
Et c'est là son début ! Quel art ! Quelle science ! Déjà du coeur humain il a l'expérience : D'amour, de passion quels sublimes éclairs ! Des mots sortis de l'âme, et d'admirables vers Où se mêlent toujours la force et l'harmonie, Promettent au théâtre un homme de génie. Si Corneille lisait, il lui dirait : Bravo !Il met le manuscrit sur une table.
CORAS, avec ironie
Voici donc, à la fin, un chef-d'oeuvre nouveau ! Quoi ! Vous auriez, avec un courage suprême, Lu ses cinq actes ?MOLIÈRE
Non, il reste le cinquième ; Mais ce que j'en ai lu prouve un vaste avenir. Qui commence si bien ne peut pas mal finir.LECLERC
Ah ! vous ne craignez rien ?CORAS
Plus d'un soutien...LECLERC
Sans doute on peut compter sur lui : On doit trouver sans peine et la chaleur et l'âme Lorsqu'on sait comme lui captiver une femme !MOLIÈRE
Dans quel but....MOLIÈRE, à part
Que dit-il ?LECLERC
Il est jeune... et quand le coeur épris...À Molière.
Vous avez fait, je crois, l'École des maris...MOLIÈRE, à part
Quoi ! Quel soupçon, grand Dieu !LECLERC
Comédie éternelle ! Ce que j'aime de vous, surtout, c'est Sganarelle.Bas, à Coras.
Nous le tenons !LECLERC
Certes, ce n'est pas vous que l'on voudrait tromper ; Et pour récompenser votre sollicitude, On ne descendrait pas à tant d'ingratitude.LECLERC, avec affectation
Parlons un peu plus bas !MOLIÈRE
Et pourquoi donc cela ? Ce mystère m'étonne : Qui dit la vérité ne redoute personne. Parlerez-vous enfin ?LECLERC
Mon_Dieu ! De tout ceci Je ne souffle plus mot, si je vous fâche ainsi.À Coras, avec une négligence feinte.
Trouvez-vous pas, Coras, que Madame Molière Avec lui tout à l'heure était bien familière ?MOLIÈRE
Tout à l'heure ! Comment ?MOLIÈRE
S'enfermer ! Avec qui ?MOLIÈRE
Dites-vous vrai ?CORAS
Parbleu !MOLIÈRE
Misérables ! Sortez, sortez de ma présence ! De ma part, en effet, c'est trop de complaisance ! Qui ! Moi ? Croire un moment vos rapports odieux ? Sortez ! Ne paraissez jamais devant mes yeux !LECLERC
Nous sortons !CORAS
Nous partons !LECLERC, bas à Coras
L'idée était divine.Haut.
Mon pauvre Poquelin, prenez garde à Racine !Ils sortent.
SCÈNE XVIII.
MOLIÈRE, seul
Serait-il vrai, grand Dieu ? Mais non ! Cet impudent M'a fait un odieux mensonge... Cependant Ils sont là, tous les deux tête à tête ! Ah ! sans doute, Ils ne soupçonnent pas qu'ici je les écoute... Écoutons ! Il faut donc, en secret embusqué, Imiter les maris dont je me suis moqué.Il écoute à la porte de Béjart : on entend au dedans Racine dire d'une voix haute et avec énergie.
RACINE
Qu'avant de vous quitter, je vous contemple encore ! Vous ne haïssez pas celui qui vous adore, Et vous lui permettez d'emporter loin de vous Ce souvenir d'un jour si pénible et si doux. Jamais, le sort pour moi devînt-il favorable, Je n'oublierai cette âme à mes maux exorable ; Et je veux, à vos pieds enchaîné sans retour, Redire le serment d'un éternel amour.MOLIÈRE
C'en est fait ; mon arrêt est sorti de sa bouche, Et ma femme répond à l'amour qui le touche ! Ainsi donc il venait, son ouvrage à la main, De la séduction se frayer le chemin ! Cherchant près d'une femme une pauvre victoire, Il rêve mon malheur quand je pense à sa gloire ! Mais il espère en vain, trompant ma bonne foi, Abuser sa faiblesse et se jouer de moi. Alors qu'ils sont d'accord pour me jeter l'outrage, Moi , j'irais à Racine accorder mon suffrage, Et, plaçant à ma table un lâche empoisonneur, Donner la renommée à qui m'ôte l'honneur ! À ce talent si vrai tant d'imposture unie ! Que par l'obscurité sa faute soit punie ! La honte et le mépris sont faits pour les ingrats ! Mieux vaut jouer cent fois et Leclerc et Coras, Pitoyables auteurs, sans esprit et sans âme, Sots tous deux... Mais du moins ils n'aiment pas ma femme !Regardant le manuscrit.
Pourtant dans cet essai brille un germe divin ! Ce style est d'un po7te et d'un grand écrivain, Et de Corneille éteint la muse rajeunie Semble se rallumer au feu de son génie ! Moi, pour qui le talent est un objet sacré, C'est donc sur son écrit que je me vengerai ! Pourtant l'anéantir serait vraiment un crime. Son affront est réel, mon courroux légitime : Mais son oeuvre à la France appartient plus qu'à moi ! C'est un dépôt sacré que Dieu met sous ma foi ! La justice a dicté l'arrêt que je dois suivre. Puisqu'il est immortel, son ouvrage doit vivre ! En face d'un outrage horrible, douloureux, Restons toujours poète, et soyons généreux ! Ouvrons-lui le théâtre, et lorsque la couronne Brillera sur son nom, que l'estime environne, Je veux dire à l'ingrat que j'aurais pu frapper : Voilà, voilà celui que vous vouliez tromper ! J'aurais pu d'un seul mot tuer votre mémoire : Je me venge de vous en vous donnant la gloire ! Il vient ! Avec quel art le cruel m'outragea ! Faut-il donc le haïr ? Je l'aimais tant déjà !...SCÈNE XIX. Molière, caché, Racine, Béjart.
BÉJART
À ce brusque retour j'étais loin de m'attendre ! Quel est ce changement que je ne puis comprendre ? Après m'avoir charmée à ces accords brûlants, Où je saurai puiser de si tendres élans, Après me l'avoir lu, me l'avoir fait entendre, Quand ce rôle me plaît, vous voulez le reprendre ?SCÉNE XX. Racine, Molière, toujours caché.
MOLIÈRE
Je m'y perds !RACINE
Vous avez daigné me protéger ! Merci, mon_Dieu ! merci ! car j'échappe au danger ! J'ai besoin, je le sens, de force et de courage ! Une mauvaise idée inspira cet ouvrage. Mais lorsque méditant ma lâche trahison, J'ai du noble Molière abordé la maison, Quand j'ai vu dans celui que le monde renomme Et l'homme le meilleur, et le plus honnête homme, J'ai senti qu'aux tourments condamnant son esprit, Je venais étouffer quelque immortel écrit, Et faisant au travail succéder la souffrance , De chefs-d'oeuvre à venir déshériter la France. J'ai frissonné de honte, et de l'amour vainqueur, Le remords tout-puissant est entré dans mon coeur. Qu'aux genoux d'une femme, aux fleurettes facile, On abuse en riant un époux imbécile, Misérable orgueilleux, dont l'inutilité S'endort dans sa stupide et lourde vanité, Le ridicule est fait pour leur foule insensée ! Mais un homme que Dieu nourrit de sa pensée, L'homme qui parle au monde un langage divin l Le génie immortel, sacré, Molière, enfin ! Oh ! Ce serait affreux ! Moi qui l'admire et l'aime ! Moi, qui le reconnais comme mon chef suprême ! Moi, qui du haut du ciel dois, m'adressant aux rois, De la sainte vertu faire parler la voix, Moi, dont la poésie est l'auguste domaine, J'irais prendre ma part de la bassesse humaine ! Non ! laissons aux mortels formés à s'avilir, Le charme de tromper, la gloire de trahir ! D'après nos actions montrons ce que nous sommes Et les grands sentiments conviennent aux grands hommes !Il prend son manuscrit sur la table.
Reprenons cet ouvrage, en me vengeant sur lui ! Complice de mes torts, qu'il l'expie aujourd'hui ! Un triomphe pareil pèserait sur mon âme ! Plutôt perdre un succès que de l'avoir infâme !Il va pour déchirer son manuscrit.
MOLIÈRE
Arrêtez !RACINE
Ah !... C'est vous !MOLIÈRE
Oui, moi ! J'ai tout compris ! Vous avez le coeur pur autant que vos écrits ! Quoi ! Lorsqu'en leur faveur je pardonnais moi-même, Vous iriez sur vos vers prononcer l'anathème ! Condamner à l'oubli d'un néant absolu Ce travail...En prononçant ces mots, il ouvre le manuscrit et ses yeux tombent sur une page.
Juste ciel ! que vois-je ? Qu'ai-je lu ?Il lit.
Qu'avant de vous quitter je vous contemple encore ! Vous ne haïssez pas celui qui vous adore, Et vous lui permettez d'emporter loin de vous Ce souvenir d'un jour si pénible et si doux ! Jamais, le sort pour moi devînt-il favorable, Je n'oublîrai cette âme à mes maux exorable, Et je veux, à vos pieds enchaîné sans retour, Redire le serment d'un éternel amour !À lui-même.
Ces mots, qui de terreur frappaient ma jalousie, Ce n'est pas un aveu, c'est de la poésie ! Tout est resté couvert d'un mystère discret, Et ma femme elle-même ignore son secret !Haut et serrant vivement la main de Racine.
Mon ami !Il appelle.
Quelqu'un...LAFORÊT, accourant
Quoi ?SCÈNE XXI. Molière, Racine, Laforêt, Béjart ; puis Leclerc et Coras.
MOLIÈRE
Approchez !...BÉJART
Eh bien ! Qu'est-ce ?Ici on voit Leclerc et Coras entr'ouvrir la porte et montrer leur visage.
LECLERC
On querelle !LECLERC, bas à Coras
Cela marche !MOLIÈRE
Accourez, grands auteurs, sublimes auteurs, mais Que trop d'humilité n'étouffera jamais, D'un Pilade sifflé malencontreux Oreste, Recevoir des leçons d'un jeune homme modeste !LECLERC
Ah !CORAS
Ah !RACINE
Quoi ! Vous alliez....LECLERC
Vraiment !CORAS, à part, en regardant Racine
Sa pâleur est extrême !LECLERC
Qui, moi ?MOLIÈRE
Y renoncer, morbleu ! Avec tant d'avenir, lui ! Quitter la partie ! Oh ! que non pas, messieurs ! Par peur, par modestie, Sur la scène à vingt ans n'osant se hasarder, Il voulait le reprendre.... et je veux le garder !... Sous mes auspices, moi, je prétends qu'il commence ! Car c'est le premier pas d'une carrière immense...À Racine.
Si Corneille vieillit, vous lui succéderez...À tous.
Il fera des chefs-d'oeuvre....À Racine.
Eh, oui ! vous en ferez.CORAS, bas à Leclerc
Notre position me semble ici peu drôle....BÉJART, avec joie, à Laforêt
Quand j'avais parié qu'il me l'aurait rendu !LECLERC, bas à Coras
Je crois Iphigénie un chef-d'oeuvre perdu.MOLIÈRE, à Racine
Puisse votre triomphe être franc, légitime ! J'ai beaucoup de mépris pour les succès d'estime. Racine, c'est trop peu d'un succès contesté : Il vous faut un éclat par la foule attesté ! Qu'une salle déserte horriblement résonne ! Et qu'un théâtre est grand quand on n'y voit personne !...LAFORÊT, à Racine
Sans juger ce qu'un jour votre talent vaudra, Faites-moi du Molière, et le public viendra !924 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0