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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en prose· Comédie en un Acte

Le Normand et la Gascon

Gabriel Liquier· imprimée en 1882· 3 vers· 2 personnages

Personnages

  • ARSÈNE GINGINET, M. F. GALIPAUX, du Palais-Royal
  • CÉLESTE JOLIVAL, Mlle ROSAMOND, de la Comédie-Française

UN AMOUR ÉLECTRIQUE

En province. - Un petit salon. - Porte au fond et porte à droite. - Fenêtre à gauche. - Une table avec tiroir, sur laquelle est une sonnette.

SCÈNE PREMIÈRE.

Au lever du rideau, la scène est déserte. On entend sonner au dehors. Arsène paraît à droite, une serviette au cou, un rasoir à la main.

ARSÈNE

Hein ? Vous n'avez pas entendu ?... Il me semble qu'on a sonné à la grille.

Nouveau coup de sonnette.

Vlan ! Je le disais bien !... Une visite en ce moment... quand je suis sur un cratère... avec mon rasoir anglais !...

Faisant le geste de se raser.

Allons, bon ! Je me suis coupé ! Voilà ce que c'est que de se raser sur un cratère !...

Nouveau coup de sonnette.

Encore !... Ça doit être un vieux sonneur... très sourd !...

Allant regarder à la croisée.

Une inconnue !...

Criant.

Madame ! Je ne reçois pas ! Je n'ai pas le temps ! Je me fais la barbe !

Parlé.

Elle ne me voit pas, ne m'entend pas... Elle pousse la grille... Elle monte !

Au public.

Vous direz que je n'y suis pas !... Parce que... Non ! Je vous expliquerai une autre fois... je n'ai pas le temps. Dites que je n'y suis pas !

Il se sauve par la droite.

SCÈNE DEUXIÈME.

CÉLESTE, entrant par le fond ; elle est en tenue de voyage, un petit sac à la main

Monsieur_Ginginet ?... Personne ! C'est pourtant bien ici. On m'a parfaitement renseignée au télégraphe. J'ai trouvé la grille ouverte, donc il est chez lui.

Plus fort.

Monsieur_Arsène_Ginginet ?... Pas de réponse ! Voilà un monsieur qui a l'oreille trop dure et le coeur trop tendre : deux infirmités dont je le corrigerai. Ah ! mais... je suis élevée à l'Américaine, moi !... Je suis l'élève et la pupille de miss_Rébecca_Merrimac, qui n'entend pas raillerie sur le chapitre de la dignité féminine ! Et quand on me mystifie, quand on me compromet comme ce loustic que je n'ai jamais vu, j'accours par l'express... poussée par une soif de vengeance... une soif de soixante_kilomètres à l'heure ! Ah ! Je vais donc le voir, ce monsieur !... Je suis sûre qu'il est vieux et laid, et je commence à croire qu'il est sourd. Ce sera la seconde surdité dont j'aurai fait la connaissance à Vouzy_le_Sec, cet affreux pays... Mais il ne viendra donc pas ?... Si je cassais quelque chose ? Si je tirais le canon ?...

Apercevant la sonnette.

Ah ! Le tocsin !...

Elle sonne en arpentant la scène.

SCÈNE TROISIÈME. Arsène, Céleste.

ARSÈNE, en habit noir

Sapristi ! Il faut en finir !... Madame...

CÉLESTE

Monsieur_Arsène_Ginginet ?

ARSÈNE

Ce n'est pas moi. Je suis son nègre.

CÉLESTE

Son nègre ?... Avec ce teint-là !...

ARSÈNE, vivement

C'est la poudre de riz ! Puisque je vous dis que je suis mon groom...

CÉLESTE, soulignant

Mon groom... Vous vous êtes coupé.

ARSÈNE

C'est vrai, madame,... avec un rasoir anglais. Ne vous servez jamais de rasoirs anglais !

CÉLESTE

Allons au fait. Monsieur, je suis une vraie Américaine...

ARSÈNE

Grand peuple, Madame, grand peuple ! Rasoirs supérieurs !...

CÉLESTE, continuant

Fille d'un capitaine au long cours, actuellement à Terre-Neuve... Et je viens causer avec vous. J'ai fait tout exprès le voyage de Vouzy_le_Sec... Trois_heures en express.

ARSÈNE

Trois_heures de chemin_de_fer pour venir d'Amérique ! De ce train-là, il ne vous faudra que vingt secondes pour m'expliquer votre visite : ça se trouve bien.

CÉLESTE

Mais c'est vous qui vous expliquerez, Monsieur ! C'est à vous de vous justifier tout d'abord.

ARSÈNE

Mon Dieu, Madame...

CÉLESTE, rectifiant

Mademoiselle.

ARSÈNE

Mon Dieu, mademoiselle, votre conversation est pleine de charmes... comme votre personne, du reste...

À part.

C'est que c'est vrai !

CÉLESTE, à part

Moi qui le croyais vieux et vilain !

ARSÈNE

Mais je ne vous cacherai pas que j'ai à sortir.

CÉLESTE

Et voilà comme vous me recevez, vous, mon adorateur !...

ARSÈNE, stupéfait

Moi, votre adorateur ?

CÉLESTE

Vous qui, depuis un mois, me mitraillez de déclarations... électriques !

ARSÈNE

Moi, je vous mitraille ?...

CÉLESTE

Vous enfin, qui venez de mettre mon mariage en tout petits morceaux !

ARSÈNE

Moi ? J'ai mis votre mariage... ?

CÉLESTE

Et je viens vous sommer de le raccommoder.

ARSÈNE

Mais, sapristi ! Mademoiselle, c'est vous qui allez faire manquer le mien ! On m'attend à quatre heures pour la demande... et il est quatre_heures_dix !

CÉLESTE

Vous avancez.

ARSÈNE

Du tout ! Heure de la Bourse ! J'ai réglé ma montre... il y a dix-huit mois,... pendant un voyage à Paris...

Prenant son chapeau.

Et j'ai bien l'honneur...

CÉLESTE, se plaçant devant lui

Un instant ! Je suis Américaine, Monsieur.

ARSÈNE

Oui !

CÉLESTE

De Melun... Et je vous enjoins de m'y suivre à bref délai pour y déclarer publiquement...

ARSÈNE

Ah ! J'y suis !... Vous me fricotez un poisson d'avril ! Nous sommes le premier avril !

CÉLESTE

Le trente_et_un_mars, monsieur... Quand je vous dis que vous avancez !

ARSÈNE

Eh bien ! C'est du joli, les Américaines de Seine-et-Marne !... Mais votre nom, Mademoiselle ?... Votre nom ?...

CÉLESTE

Mon nom ! Il me demande mon nom ! Un homme qui m'a offert le sien !... Que dis-je ! Qui m'offrait chaque matin son coeur et son âme... sur des tas de petits papiers bleus !

ARSÈNE, à part

Du bleu ! Tout s'explique : elle a des papillons bleus !

CÉLESTE, continuant

Un homme qui m'appelait son ange adoré... qui me baptisait : petit lapin rose !...

ARSÈNE

Lapin rose ! Halte-là, Mademoiselle ! Ce nom suave, je ne l'ai donné qu'à une femme au monde... et cette femme, ce n'est pas vous !

CÉLESTE

Impertinent !

ARSÈNE

Il n'y a pour moi sous le ciel, il n'y a pour moi dans la nature qu'un seul et unique lapin rose... et il s'appelle Célestine !... Et je cours demander sa patte... Non ! Je cours demander sa main !

Fausse sortie.

CÉLESTE

On ne passe pas !

Elle ferme la porte du fond et prend la clef.

ARSÈNE, à part

Saperlotte !... Mais je ne suis pas rassuré !... Ça sent le vitriol !...

Haut.

Ma clef, s'il vous plaît ?

CÉLESTE

Pas avant que vous ne m'ayez dit comment il se fait que vous courtisiez à la fois des Célestine à Vouzy_le_Sec et des Céleste à Melun.

ARSÈNE

Puisque c'est la même personne !

CÉLESTE

Je ne comprends pas.

ARSÈNE

Qu'est-ce que ça peut bien vous faire ?

Regardant à sa montre.

Quatre heures vingt ! Je vais passer pour un indigne lâcheur !

CÉLESTE

Eh bien ! Monsieur ? Vos explications ?... La clef est à ce prix !

ARSÈNE

Au fait, un petit bout de récit... C'est peut-être le plus court !... Voici donc l'histoire.

Il prend une pose.

Depuis l'antiquité la plus reculée, la ville de Vouzy_le_Sec, ma patrie, était privée de télégraphe... Vous permettez que je passe aux temps modernes ?

CÉLESTE, s'asseyant

Je vous en prie.

ARSÈNE, de même

Enfin, il y a deux mois, un télégraphe nous fut octroyé. Et comme les télégraphes de province, ça ne marche pas tout seul... généralement... le gouvernement, toujours paternel, nous expédia une employée... du sexe aimable.

CÉLESTE

Une vieille dame... Je l'ai vue.

ARSÈNE

Pardon ! La vieille dame, c'est la maman ! Une duègne, une Cerbère !... Celle que j'aime, c'est la jeune, c'est Célestine, sa fille unique !... Une rose que personne encore n'a respirée qu'à travers son guichet !

CÉLESTE, à part

A-t-il l'air de l'aimer, mon Dieu !

ARSÈNE

La voir et l'idolâtrer fut pour moi l'affaire d'une secousse_électrique. Connaissez-vous la secousse_électrique ? Ça vous fait : bing ! Et ça vous casse les bras. C'est enivrant ! Voilà Célestine !... Ma clef, s'il vous plaît ?

CÉLESTE, à part

Oh ! Être aimée ainsi !... Être aimée ainsi !...

Elle se lève, prend machinalement la sonnette et la secoue.

ARSÈNE, se levant

Vous sonnez quelqu'un ?

CÉLESTE, posant la sonnette

La suite de l'histoire, Monsieur.

Elle se rassied.

ARSÈNE, se rassied aussi

J'adorais donc Célestine, mais comment le lui dire ? Elle ne sort jamais, et sa mère - une sainte femme... bien désagréable !... - monte la faction autour d'elle comme la vieille garde... aux barrières du Louvre ! Écrire par la poste, c'était tout compromettre. C'est alors que je fus ingénieux et hardi !

Regardant à sa montre.

Quatre_heures_vingt-cinq !

CÉLESTE

Si vous regardez encore votre montre, je jette la clef par la fenêtre ! Vous en étiez à : ingénieux et hardi.

ARSÈNE, s'épongeant le front

Je vais donc au bureau du télégraphe. Je prends un de ces petits papiers que le gouvernement, toujours paternel, met à la disposition du public, et j'écris bravement ceci : « Vous ai vue. Vous adore. Ai jamais aimé que vous. Dites qu'adoration déplaît pas. Signé : Arsène. » Puis, je m'approche du guichet, et, m'adressant à Célestine, je lui dis furtivement : « Amour et mystère ! Dépêche pour vous ! »

CÉLESTE, se levant

Oh ! Dérision !... Dérision !...

Elle reprend et agite la sonnette.

ARSÈNE, se levant

Vous sonnez quelqu'un ?

CÉLESTE, se rassied

La suite, monsieur !... La suite !

ARSÈNE, de même

Célestine se mit à sourire... d'un sourire d'ingénue qui comprend tout... et n'en a pas l'air ! Dame ! Sa mère était là, comme toujours ! Puis, elle me demande à voix très haute : - Pour qui cette dépêche ? - Vous le savez bien, répondis-je très bas. C'est pour vous ! - L'administration, dit-elle très haut, exige une adresse... en toutes lettres. - Ah ! Très bien, fis-je en la regardant finement. Et comme elle s'appelait Célestine_Beauvallon, j'écrivis - pour la frime - cette adresse que je forgeai : « À Mademoiselle_Céleste_Jolival. » Céleste, c'était le synonyme de Célestine_Jolival, c'était celui de Beauvallon. Céleste_Jolival, c'était donc Célestine_Beauvallon. Comme ça, je me faisais mieux comprendre et je ne la compromettais pas. Enfin, j'ajoutai un nom de ville au hasard, le premier venu : Melun... Alors, elle sourit plus que jamais, et me dit d'une voix_séraphique : Monsieur, c'est vingt_sous !

CÉLESTE

Les regretteriez-vous ?

ARSÈNE

Jamais de la vie ! En amour, il y a toujours les faux_frais ! De ce moment, la glace était rompue. Dès le lendemain, je retournais au télégraphe. Célestine s'épanouit en m'apercevant. Plus de doute : Adoration ne déplaisait pas ! Et je soupire ce télégramme numéro deux : « Dessèche sur ma tige. Abaissez regard de pitié sur adorateur ! » Elle en abaissa deux. J'eus deux regards pour un franc !

CÉLESTE

Cinquante_centimes pièce !

ARSÈNE

Et depuis, j'ai recommencé tous les jours. Une fois même, je lui ai fait un quatrain... - un quatrain de trois vers !

CÉLESTE

Eh bien ! Et le quatrième ?

ARSÈNE

Le quatrième vers me donnait plus de vingt mots : j'ai trouvé qu'il faisait longueur. Bref, en prose et en poésie, ce fut une cour en règle ! Par exemple, la conversation était un peu bornée... à cause de la maman ! Je parlais avec mon papier, Célestine avec ses regards... Mais ses regards ont fini par devenir si encourageants... si encourageants, que ce matin j'ai brûlé mes vaisseaux en ces termes : « Aujourd'hui à quatre_heures, quand télégraphe aura fermé... viendrai demander menotte à mémère. »

CÉLESTE

Mémère ?

ARSÈNE

Oui... C'est un peu plus long que « mère », mais ça ne fait toujours qu'un mot.

Se levant.

Et maintenant, il est quatre_heures bien passées, le télégraphe est fermé, les chemins sont ouverts... ou demandent à l'être ! Clef, s'il vous plaît ?

CÉLESTE, se levant brusquement

La voilà !

ARSÈNE

Enfin !

CÉLESTE

Allez lui demander sa main, à votre Célestine !... Nous verrons après.

ARSÈNE

Bonheur ! Ivresse ! Triomphe !

Il va ouvrir la porte.

CÉLESTE

Oh ! Ne chantez pas victoire ! Vous ne savez pas ce qui vous attend ici... Moi non plus, du reste... Mais ça sera dramatique. Je vais aviser.

ARSÈNE

Tout ce qu'il vous plaira ! Je ne songe qu'à Célestine. Je m'élance, je m'évapore ! La secousse_électrique : bing !... Je vole demander menotte à mémère !...

Il s'enfuit par le fond.

SCÈNE QUATRIÈME.

CÉLESTE

Je n'avais pourtant qu'à me nommer pour le clouer en place... Mais non : rien ne l'aurait retenu. Il m'aurait dit simplement : « Mademoiselle, il y a mal donne... J'ai bien l'honneur de vous saluer... » Et je ne voulais pas de ce nouvel affront ! Oui, j'ai bien fait de ne pas me nommer encore ! Destinée bizarre ! Un étourdi invente un nom en l'air, et ce nom se trouve avoir une propriétaire... Et lui, l'écervelé, il n'a ni compris, ni cherché à comprendre... Oh ! Je lui mettrai les points_sur_les_I... à moins que je ne me décide à l'abandonner à son sort ! Voilà donc l'homme qui a dérangé mon avenir ! C'est sa dépêche d'hier, tombée entre les mains de mon prétendu, qui m'a compromise et a rompu le mariage projeté de loin par mon père. Ça lui a porté un coup, h ce pauvre prétendu... le coup du lapin rose ! Et il a battu en retraite ! Pour moi, ce n'est pas le prétendu qui me touche... Mais ma réputation, mille téléphones !... Ma réputation !... Sur le conseil, de miss_Rébecca, je suis partie... seule... - parce que je suis élevée à l'Américaine ! En arrivant, je cours au télégraphe. Je demande à l'employée,- une blonde fadasse, - l'adresse de cet Arsène, son client quotidien. Elle sourit et me répond un coq_à_l_âne. - Pardon, me dit une vieille dame qui était là, ma fille est un peu dure d'oreille. Quant à Monsieur_Arsène_Ginginet, c'est l'archiviste de Vouzy_le_Sec... La maison d'en face !... Et j'accours ici pour dire à ce paltoquet : « Monsieur, vous allez me suivre à Melun, et certifier à qui de droit que je ne suis pas votre lapin rose ! » Mais voilà qu'au lieu d'un vieux plaisantin, je trouve un jeune... poète ! Comme il l'aime, sa Célestine ! Et moi, moi, Céleste Jolival, je n'inspire à Melun que des sentiments timorés... Mon caractère américain effraie nos petits gommeux... des faces-pâles ! Je n'ai de prétendus sérieux que ceux que m'expédie mon père... des loups de mer !... Il me prend des envies de me venger de tout le monde. Mon prétendu qui a douté de moi, je le laisse où il est. Mon mystificateur... Oh ! Celui-là... Celui-là qui a osé me dire en face sa passion pour une autre... Je veux lui jouer un tour qui vaudra le sien ! J'entrevois une idée de vengeance... Oh ! Mais, une idée ! Il a besoin d'être calmé, le jeune fou ! Et c'est un service à lui rendre que de jeter sur son électricité et sur son mariage un peu d'hydrothérapie ! On le relâchera après si l'on veut ! Voilà qui est dit. Où aurai-je de quoi écrire ?

Montrant la droite.

Dans cette chambre, peut-être... Oh ! Miss_Rébecca ! Vous serez contente de moi !

Elle entre à droite.

SCÈNE CINQUIÈME.

ARSÈNE, entrant par le fond, ahuri, en désordre, furieux

Déception ! Damnation ! Démolition !... Refusé ! C'est atroce. Je trouve la maman de Célestine en train de lire l'Histoire des prix de vertu. Je prends mon courage à deux mains... et mes gants... et je fais ma demande. Elle ouvre d'abord de grands yeux... puis de grands bras... J'ai cru qu'elle allait m'embrasser. Pas du tout ! C'était pour me donner sa malédiction... La malédiction d'une mère ! Et quand j'ai demandé des raisons : - C'est indécent, s'est-elle écriée. Un célibataire qui reçoit des dames... genre américain ! - Plaît-il ? - Ne niez pas ! Une dame est chez vous ! Elle est venue demander votre adresse. Ma fille n'est pas pour des coureurs de votre sorte !... Et elle m'a fermé sa porte au nez !

Il tombe accablé sur une chaise.

Oh ! Mes rêves ! Mes rêves !...

Se relevant vivement.

Et tout ça pour qui ? Pour cette yankee de Melun... Un article d'importation... que je ne connais pas !... Une folle, une vraie folle ! Elle n'est plus là : elle est partie... mais on peut la rattraper ! Il y a des gendarmes à Vouzy_le_Sec... C'est-à-dire, non... Il n'y a qu'un garde-champêtre ! Oh ! N'importe, mademoiselle !... Vous aurez des nouvelles d'Arsène... vous et vos papillons bleus !

Il prend dans le tiroir de la table un buvard et une écritoire.

- Ecrivant.

« Monsieur le Procureur de la République... Une jeune personne, donnant les signes les plus évidents d'aliénation_mentale... »

Parlé.

Dans quarante-huit_heures, elle sera dans une maison_de_santé. On la relâchera si elle guérit.

Il se remet à écrire.

SCÈNE SIXIÈME. Arsène, Céleste, sortant de la chambre de droite, un papier à la main.

CÉLESTE

C'est fait !

Elle lit.

« Monsieur le Procureur de la République... Un jeune homme qui vient de faire à mes dépens ses preuves de folie, réclame les soins d'un aliéniste... »

Parlé.

Demain, il sera à Charenton.

ARSÈNE, l'apercevant

Elle !

CÉLESTE, de même

Lui !

ARSÈNE

Vengeance !

Il va pousser la porte du fond.

CÉLESTE

Que faites-vous, Monsieur ?

ARSÈNE

Je nous emprisonne ! Chacun son tour !

, effrayée

Ah ! Mon_Dieu !...

ARSÈNE

Oh ! Il va se passer des choses... de l'Ambigu !

Il prend fiévreusement la sonnette et l'agite avec menace.

CÉLESTE

C'est indigne, Monsieur ! Menacer une faible femme !

ARSÈNE

Une faible femme ? Allons donc !... Une Américaine... une émancipée... une conférencière peut-être !... Ah ! Si j'avais devant moi une pauvre enfant craintive et tremblante, je ne dis pas... Je ferais grâce à une vraie jeune fille n'ayant pour toute arme que sa faiblesse et ses petits rubans de papier bleu... comme Célestine ! Mais une lionne... qui vient compromettre des archivistes... sans dire seulement son nom !

CÉLESTE

Mon nom ? Céleste Jolival.

ARSÈNE

A d'autres ! Céleste Jolival n'existe pas.

CÉLESTE

C'est ce qui vous trompe.

ARSÈNE

Je sais bien à quoi m'en tenir peut-être ? C'est un produit de mon imagination.

CÉLESTE

Vous l'avez devant vous.

ARSÈNE

Mazette ! Mon imagination ferait bien les choses !... Mais comment puis-je croire ?...

CÉLESTE, sortant de son petit sac une liasse de télégrammes

Connaissez-vous ceci ?

ARSÈNE

Des télégrammes !

En prenant un et lisant.

« Vous ai vue. Vous adore. Ai jamais aimé que vous. Dites qu'adoration déplaît pas... »

Parlé.

Mon style ! C'est mon style !...

CÉLESTE, en lisant un autre

Et ceci : « Dessèche sur ma tige. Abaissez regard de pitié sur adorateur... »

ARSÈNE, à part

Elle m'a regardé !...

Lisant un troisième télégramme.

« Vibrant comme appareil Morse, Quand votre regard m'amorce, Suis plein d'électricité !... »

Parlé.

Çà, c'est le quatrain... de trois vers.

CÉLESTE, éparpillant les télégrammes

Et voici toute la collection.

ARSÈNE

Fatalité ! Fatalité ! Mais alors ?...

CÉLESTE

Alors, la destinée a voulu qu'il existât bien réellement à Melun une Céleste_Jolival. L'être que vous supposiez imaginaire recevait ponctuellement vos petits papiers... qui ont détraqué son mariage.

ARSÈNE

Mais, s'il en est ainsi... vous n'êtes pas folle !

CÉLESTE

Folle ?... Par exemple !

ARSÈNE

Mais si vous n'êtes pas folle... Vous êtes adorable !...

Il déchire son papier.

CÉLESTE, à part

Tiens ! Il revient à la raison.

Elle déchire le sien.

ARSÈNE

Mais Célestine, saperlotte !... Comment se fait-il que Célestine vous envoyât les dépêches ?... Puisque je lui disais qu'elles étaient pour elle !...

CÉLESTE

Célestine ? Elle est sourde.

ARSÈNE

Sourde ?

CÉLESTE

Comme une potiche ! C'est sa mère qui me l'a avoué.

ARSÈNE

C'était donc pour cela qu'elle me parlait si fort ! Et moi qui lui parlais tout bas !... Oh ! Mes rêves ! Mes rêves !...

Il tombe accablé sur une chaise.

Heu !

CÉLESTE

Ah ! Mon Dieu ! Il se trouve mal !.. Si j'appelais ? Mais appeler, c'est achever de me compromettre... Monsieur_Arsène !.. Monsieur_Arsène !...

Elle lui tape dans une main.

ARSÈNE, se relevant d'un bond

Bing ! La secousse_électrique !

CÉLESTE

Il respire encore.

ARSÈNE

Oh ! Oui, je respire !... Je respire une atmosphère d'amour... Vous ai vue. Vous adore. Ai jamais aimé que vous. Dites qu'adoration déplaît pas... Tiens ! Je parle télégraphe.

CÉLESTE

Mais, Monsieur... Un tel aveu...

ARSÈNE

Oui, c'est peut-être un peu américain !... Soyons plus calme.

Mettant ses gants.

Mademoiselle... Je suis jeune encore... orphelin... mais rentier !

CÉLESTE

Je vous croyais archiviste.

ARSÈNE

Je suis aussi archiviste. C'est un poste_honorifique... que j'ai pris pour ne pas me croiser les bras. Il n'y a pas d'archives à Vouzy_le_Sec ; mais le gouvernement, toujours paternel, a créé le poste en attendant.... Il n'y a rien à faire.... mais ça occupe.

CÉLESTE

Et vous êtes un homme d'action ?

ARSÈNE

Un tempérament... dévorant ! Vous comprenez que des archives... qui n'existent pas, ça ne suffit pas à remplir un coeur !

CÉLESTE, à part

Pauvre garçon ! Est-il passionné !..

ARSÈNE

Mademoiselle... J'ai l'honneur de vous demander votre main.

CÉLESTE, troublée

Suis stupéfaite... Demande à réfléchir... Attendez semaine... Tiens ! Je parle nègre aussi !

ARSÈNE

Vous voyez bien que nos âmes parlent la même langue ! Vous voyez bien que la destinée a des vues sur nous, puisqu'elle fait pour nous rapprocher des choses invraisemblables !... Je vais télégraphier à monsieur votre père.

CÉLESTE

Il est à Terre-Neuve.

ARSÈNE

Il y a le câble_sous-marin ! Mon amour est capable de traverser l'Océan ! En attendant, vous me permettrez de vous accompagner à Melun ?...

CÉLESTE

Jamais, Monsieur !...

Changeant de ton.

Du moins, pas encore !...

ARSÈNE

Mais pour faire ma cour ?

CÉLESTE

Il y a le télégraphe.

ARSÈNE

Mais pour nous marier ?... Sera-ce aussi par le télégraphe ?...

CÉLESTE

Ah ! Dame, alors... nous verrons !

Lui tendant la main.

Au revoir, Monsieur_Arsène.

ARSÈNE

Un instant !.. Je vous suis au bout du monde... à la gare !... Je...

Elle s'échappe et lui ferme la porte au nez. - Redescendant.

Elle a failli me casser le nez ! C'est un ange !... Je suis le prétendu d'un ange... qui n'est pas sourd ! Ô félicité !... Je cours lui faire un quatrain... de quatre vers !.. Non, ce n'est pas assez !... D'une foule de vers !...

En sortant par la droite.

Et voilà ce que c'est qu'un amour_électrique !

3 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica