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Mon Futur
Personnages
- JEUNE FEMME, Mademoiselle Bergé
MON FUTUR
LA JEUNE FEMME
C'est navrant ! C'est affreux ! Mais aussi c'est bine fait.
J'avais maint partis à ma guise :
Un jeune sénateur, un piquant sous-réfet,
Un tendre diplomate au coeur plein de franchise,
Un vieux duc qui le soir fait encor de l'effet,
- Et je vais choisir qui ?... LE savez-vous ?... Au fait,
Pourque vous le sachiez, il faut que je le dise.
Disons-le donc, pour punir ma sottise.
Quand je vins demeurer jadis
Avez mon oncle, à Montparnasse,
DE ma croisée un jour je vis
Un voisin qui lorgnait d'en face.
Voulait-il plaire ou plaisanter ?
Était-ce un poète ? Un fumiste ?...
Bientôt j'entendis tapoter :
Ô bonheur ! C'était un artiste !
Je l'observai... modérément.
Quand il venait à disparaître,
J'entendais vibrer l'instrument
Dont il jouait comme un vrai maître.
« Quel talent sur le piano !
Me disais-je. Ce qui m'attriste,
C'est qu'il a l'air d'un étourneau...
Mais aussi, quelle âme d'artiste ! »
Là-dessus, voilà qu'un beau soir,
Il me demande en mariage,
De près je pus enfin le voir :
Il n'était pas beau ; quel dommage !
Saint-Flour : Vile de Cantal en Auvergne. Évéché.
De plus, il venait de Saint-Flour L'accent un peu trop... fantaisiste. Bah ! Tant pis ! Mon rêve d'amour, C'était d'épouser un artiste !Il devint ainsi mon futur,
Et le sympathique jeune homme
M'apprend tout aussitôt qu'Arthur
Est l'affreux nom dont il se nomme.
Arthur ! Est-ce possible ? Non,
Pour le renom d'un pianiste,
Un tel nom, ça n'a pas de nom !...
Mais qu'importe ? C'est un artiste !
Vivre d'art ! Vivre dans le bleu !
Diner de musique et d'eau pure !
S'envole loin du pot-au-feu,
Oublier jusqu'à la couture !...
Il l'oubliait trop, entre nous
Batiste : Toile de lin, très fine. [L]
Car à ses mouchoirs de batiste J'aperçus quelques petits trous... Vain détail ! C'était un artiste !Oui, pensais-je, un tel maestro
A mille pardons peut prétendre....
MAis chez nous point de piano,
Et de près je peux l'entendre.
À ces conseils judicieux
C'est de mon balcon que j'assiste :
Qu'il me tarde de pouvoir mieux
Admirer ce subtil artiste !
Mon oncle, - un Bayard retraité, -
Lui dit à la bonne franquette :
« Chez vous offres nous donc le thé,
Vous nous jouerez de l'opérette. »
« Chez moi ? » fit-il en hésitant...
J'interviens alors et j'insiste.
Ô triomphe ! Au bout d'un instant,
Tous trois nous montions chez l'artiste.
Enfin, j'allais donc à loisir
Suivre l'essor de son génie,
Séraphique : Qui appartient aux séraphins. Ardeur séraphique. de l'ordre des anges.
Planer, - séraphique plaisir ! - Sur les ailes de l'harmonie ! Mais qu'ai-je vu ?... C'est singulier... Quel est ce truc de machiniste ?... Qu'agence-t-il à son clavier ?... Faut-il douter de mon artiste ?....Ô risée ! Ô réveil trop dur !
Surprise horrible et prosaïque !
L'instrument où triomphe Arthur ;
C'est un piano mécanique !
Il tournait, tournait, retournait
Barbariste : barbarisme, on suppose, celui qui joue de l'orgue de barbarie. Péjoratif.
Sa manivelle... barbariste. « - Assez ! Assez de moulinet ! » Dit mon oncle à l'étrange artiste.Mais lui, lui, pendant de temps-là,
Absorbé dans sa ritournelle,
Sans qu'on pût mettre le holà,
Il se grisait de manivelle !
« Tout est rompu, mille tambours !... »
Arthur n'entend pas, il persiste...
Et tandis qu'il tourne toujours,
Nous plantons là le faux artiste !
Et voilà. C'est fini. Mon pauvre prétendu !
Avoir tant pardonné, - son accent trop agreste,
Son Auvergne, son nom, ses mouchoirs et le reste -
Et tout enfin, hormis notre malentendu !
Pourtant il a du bon... Il met bien sa cravate...
Qui sait ? Il a peut être une âme délicate...
Tiens ! Tiens ! Et son esprit que je n'ai pas jugé...
Et ses goûts, son humeur... Musique scélérate !
C'est toi, toi seule à qui j'avais songé !...
Bah ! Pardonnons encore et soyons optimiste :
Mon Arthur, j'en fais le pari,
Prouvera qu'un mauvais artiste
Peut faire un excellent mari.
101 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica