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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

La Mort de Solon

Hilaire-Bernard de Longepierre· imprimée en 1694· 5 actes· 1 800 vers· 11 personnages

Personnages

  • SOLON, Législateur d'Athènes
  • PISISTRATE, Roi d'Athènes
  • ARISTON, Ami de Pisistrate
  • CLÉORANTE, sous le nom de POLICRITE, crue fille de Solon
  • LICURGUE, Chef de Parti dans Athènes
  • CÉLINTE, Soeur de Licurgue
  • CLÉANTE, Confident de Solon
  • CÉPHISE, Confidente de Policrite
  • ARTAMAS, Confident de Licurgue
  • CLITIE, Confidente de Célinte
  • ARCAS, Domestique de Solon

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE. Pisistrate, Ariston.

ARISTON

Mais un sceptre, Seigneur, vaut bien un sacrifice ; Et l'amour est un faible où l'on doit résister Quand il prive d'un trône où l'on pouvait monter. Si d'un lâche remords votre coeur est capable, Commençant de régner, cessez d'être coupable, Et chassez loin de vous l'indigne souvenir D'un injuste pays qui vous osa bannir. Votre bras l'a sauvé des armes de Mégare ; Cependant, contre vous cet ingrat se déclare, Et malgré tous ses biens par vous seul conservés, Voyez l'indigne prix que vous en recevez. Mais, croirez-vous agir pour le bonheur d'Athènes, En lui laissant un bien qui lui fait tant de peine ; Et que ces déplaisirs doivent être plus grands D'obéir à vous seul qu'à cinquante Tyrans ? La liberté, Seigneur, n'est plus qu'un mal pour elle, Qui l'expose aux fureurs d'une guerre éternelle ; Et quelque changement qu'il en puisse arriver, Il faut la lui ravir, si l'on veut la sauver. Solon, Solon, lui-même, avec sa politique, Ne saurait l'affranchir du pouvoir monarchique, Et se fût maintenu dans son autorité, S'il eût eu quelque espoir pour cette liberté. Je suis maître du Fort, et le peuple nous aime ; Mais, si vous refusez l'offre d'un diadème, Plutôt que d'exposer et ma gloire et mes jours, Je saurai, pour moi-même, employer son secours. Mon amitié, pour vous, destinait Cléorante, Si le Ciel, par sa mort, n'eût trompé mon attente ; Et Licurgue aujourd'hui n'aurait pas cet honneur, D'arrêter nos desseins par l'hymen de sa soeur. Mais, puisqu'enfin le sort à mes soins l'a ravie, Je vous offre, du moins, mes amis et ma vie : Disposez en, Seigneur ; mais à votre refus, Je prétends m'en servir, et ne le blâme plus. C'est à vous maintenant à juger de vous-même : Athènes vous invite à prendre un diadème... Mais Policrite vient. Souvenez-vous, Seigneur, Qu'il faut monter au trône, ou vivre sans honneur.

Ariston sort.

SCÈNE II. Pisistrate, Policrite.

SCÈNE III. Solon, Pisistrate.

SOLON

Oui, vous-même, Seigneur ; et votre esprit se flatte Que tout doit être libre au gré de Pisistrate. Ne me déguisez point ce que j'ai trop appris ; Déjà, dans votre coeur, le conseil en est pris : Mais, à ce grand dessein trouvant plus d'un obstacle, Vous avez à combattre et Licurgue et Mégacle. Vos amis divisés en ces trois factions, Servent aveuglément vos lâches passions ; Tandis qu'en ce combat, animés par vos haines, Vous ravissez déjà la liberté d'Athènes ; Et votre ambition, prête à paraître au jour, Semble, pour éclater, attendre mon retour. Mais, Seigneur, savez-vous quels désirs sont les vôtres Quand vos voeux, fièrement, veulent régler les nôtres, Et que vous méditez ce cruel attentat, Savez-vous à quels maux vous exposez l'État ? Charmé du faux éclat qui suit une couronne, Vous ignorez encor le souci qu'elle donne ; Et votre esprit frappé de cet éclat trompeur, Ne trouve rien qui puisse égaler ce bonheur. Mais, lorsque par vos feux Athènes embrasée, Entre vos trois partis se verra divisée ; Lorsque ses citoyens, pour se choisir un Roi, Feront de leur patrie un théâtre d'effroi ; Lorsque, pour établir leurs injustes maximes, Leurs Chefs les soutiendront à force de grands crimes ; Enfin, quand on suivra vos sanglantes fureurs, Aurez-vous de la joie, en voyant tant d'horreurs ? Tant de meurtres commis en cette triste ville, Vous feront-ils goûter un plaisir bien tranquille ; Et pourrez-vous jouir, étant né généreux, Du bonheur si funeste à tant de malheureux ? Ah ! De grâce, Seigneur, considérez vous-même, Ce que vous coûtera l'amour du diadème ! Il est beau d'être Roi ; mais ce titre pompeux, Quand on l'achète trop, ne nous rend pas heureux. Un grand coeur n'en reçoit qu'une assez faible joie, Lorsqu'il faut l'acquérir par une injuste voie ; Et que d'un tel degré le plaisir imparfait, Lui coûte le remords d'une indigne forfait.

SCÈNE IV. Les mêmes ; Licurgue.

SCÈNE V. Licurgue et Pisistrate.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Celinte, Licurgue, Clitie.

SCÈNE II. Célinte, Clitie.

SCÈNE III. Les mêmes ; Pisistrate.

SCÈNE IV. Celinte, Clitie.

SCÈNE V. Les mêmes ; Solon.

SCÈNE VI. Solon, Cléante.

SCÈNE VII. Les mêmes ; Arcas.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Policrite, Célinte, Céphise.

SCÈNE II. Les mêmes ; Pisistrate.

SCÈNE III. Pisistrate, Policrite, Céphise.

SCÈNE IV. Policrite, Céphise.

SCÈNE V. Les mêmes ; Licurgue.

SCÈNE VI. Licurgue, Artamas.

ACTE IV

SCENE PREMIERE.

POLICRITE, seule

Quelle Confusion, quelle triste pensée, Malgré moi, se présente à mon âme blessée ! Mille soucis divers occupent mon esprit ; Plus je veux l'assurer, plus il est interdit : Dans ses propres souhaits, lui-même s'embarrasse ; Quand la douleur en sort, la crainte en prend la place : Il aime, il appréhende, et, dans ses déplaisirs, Il forme, en un moment, cent contraires désirs. Pisistrate et l'Amour, Athènes et la gloire, À_l_envi, dans mon coeur, disputent la victoire. Chacun voudrait régner, et je sens, tour_à_tour, La crainte et la douleur, le dépit et l'amour. J'aime un ambitieux qui méprise ma flamme ; Je veux, dans mon dépit, le bannir de mon âme : Mais, malgré mon courroux, et malgré ses transports, Je fais, pour l'en chasser, d'inutiles efforts. Je ne puis résister au charme qui m'abuse ; De son ambition, moi-même, je l'excuse : Je me repens déjà d'un équitable arrêt ; Et j'aime cet ingrat, tout injuste qu'il est. L'indigne passion, dont ma fierté s'irrite, Porte plus loin encor l'effet de son mérite ; Et cachant ses défauts, sous un voile trompeur, Me fait de ses désirs approuver la grandeur. Au milieu, toutefois, d'une extrême tendresse, La raison, dans mon âme, est encor la maîtresse, Et me vient remontrer, en dépit de l'amour, Ce que je dois au lieu qui m'a donné le jour. J'aurais, à le sauver, une sensible joie ; Mais de son protecteur je dois être la proie ; Et, de ces deux effets, surprise également, Ou je perds ma Patrie, ou je perds mon amant.... Invisibles témoins de mon inquiétude, Sauvez-moi, justes Dieux, d'une peine si rude ; Relevez la raison d'un esprit abattu, Et, contre ma douleur, soutenez ma vertu !

SCÈNE II. La même ; Céphise.

SCÈNE III. Les mêmes ; Licurgue.

SCÈNE IV. Les mêmes ; Solon, qui entre précipitamment.

SOLON

Ah ! Pour notre bonheur, il n'a que trop vécu ! Ignorez-vous encor ce qu'à peine on peut croire, ' Que son plus grand danger a fait toute sa gloire, Et qu'il a pris le temps d'émouvoir tout l'État, Par l'injuste pitié d'un triste assassinat. Oui, Seigneur, à nous seuls sa blessure est funeste : Vous savez son combat, apprenez ce qui reste. A peine, par les siens, ce traître, secouru, A jeté ses regards sur le peuple accouru, Que feignant un effort, et se levant, à peine, Il marche vers la place, ou, plutôt, il se traîne ; Et trouvant, en ce lieu, tous nos Grecs assemblés, De ce triste spectacle et confus et troublés : Dans la compassion d'un objet pitoyable, Peuple, leur a-t-il dit, d'une voix lamentable, Vois le funeste état où des lâches m'ont mis ! Je n'ai reçu ces coups que par tes ennemis. Irritez que mon bras entreprît ta défense, Leur fureur, sur ma vie, en a pris sa vengeance. Considère l'effet de leurs cruels soldats, Pourras-tu le souffrir, sans venger mon trépas ? Ce n'est pas mon malheur, ni la mort qui m'étonne ; Je ne regrette point le sang que je te donne : Pour te défendre, encor, je suis prêt à mourir ; Mais, puisque tu le peux, daigne te secourir. J'ai soutenu, contre eux, tes affaires publiques : J'ai voulu t'affranchir de leurs lois tyranniques ; Mais, sous leur triste joug, crains, enfin, de tomber, Quand tes yeux, sous leurs coups, me verront succomber. Par ce discours adroit, qui le touche et le flatte, Tout le peuple, abusé, se joint à Pisistrate ; Et trompé, par l'appas d'une fausse pitié, À son propre tyran donne son amitié, J'ai beau lui remontrer que par son industrie, Ce fourbe ambitieux surprendra la Patrie. On méprise ma voix ; et, malgré mes discours, Du peuple qu'il trahit, il obtient le secours. On met à ses côtés une garde puissante ; Et, dès ce même instant, sa ligue triomphante, Bravant ses ennemis, qui pâlissent d'effroi, L'amène avec la pompe et le pouvoir d'un Roi. Dans une heure, pourtant, tout le Sénat s'assemble ; C'est là, Seigneur, c'est là qu'il faut paraître ensemble ; Et que, pour la Patrie et le secours des lois, Nous devons employer et la main et la voix. Ce moment, échappé, nous laisse dans les chaînes.

SCÈNE V. Solon, Policrite, Céphise.

SCÈNE VI. Les mêmes ; Pisistrate.

SCÈNE VII. Pisistrate, Solon.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Célinte, Policrite, Céphise.

SCÈNE II. Les mêmes ; Licurgue.

LICURGUE

D'un peuple factieux, qui soutient l'injustice, Le Sénat, emporté, suit l'aveugle caprice ; Et vous allez, Madame, apprendre, en peu de mots, Le funeste récit du dernier de nos maux. Pour chasser Pisistrate, ou mériter sa grâce, Chacun, dans le Conseil, est venu prendre place ; Et, de tous nos partis, les premiers mouvements Ont, d'abord, découvert les premiers sentiments. Le Tyran y paraît : cent gardes, à la porte, Annoncent son triomphe ' et lui servent d'escorte, D'une vue assurée il voit ses ennemis : Son discours, toutefois, est adroit et soumis ; Il parle sans orgueil, il flatte, il prie, il presse : Il sait des auditeurs surprendre la faiblesse ; Et de son éloquence employant les efforts, A leurs esprits trompés, inspire ses transports. Le Sénat, trop facile, abusé par ce traître, Consent, honteusement, à se donner un maître ; Et se rend, contre nous et contre la raison, L'instrument de sa perte et de leur trahison. Ariston, aussitôt, s'empare de la ville : Pisistrate le suit ; et trouvant tout facile, Sa garde à ses côtés et l'épée à la main, Avance vers le fort, et s'y fait un chemin. De nos premiers soldats apprenant la défaite, Mégacle prend la fuite et pense à la retraite. Mais Solon, dont le coeur surmonte les malheurs, (En cet endroit, Madame, il faut verser des pleurs.) Cet illustre Héros, abandonnant la vie, Veut jusques à sa mort secourir la Patrie ; Et, s'opposant, enfin, au soldat furieux, Au milieu du combat il trébuche à nos yeux.

SCÈNE III. Policrite, Céphise.

SCÈNE IV. Les mêmes ; Pisistrate.

SCÈNE V et DERNIÈRE. Les mêmes ; Solon, Ariston, Cléante.

SOLON

Ne plains point le destin qui s'oppose à ma vie ; Plains, ingrate ! plutôt le sort de ta Patrie ; Elle est digne des pleurs que je te vois verser : Mes malheurs sont finis, les siens vont commencer. Ne pouvant l'affranchir d'un pouvoir tyrannique, Solon a dû périr avec la République ; Et je sens cette joie, entre cent maux divers, D'être exempt, par ma mort, de la voir dans les fers...

À Pisistrate.

N'insulte point, Tyran ! aux maux de ma famille. Sache qu'à tes désirs j'ai su ravir ma fille, Et délivrer mon sang de ce cruel affront Qu'il eût, par ton hymen, imprimé sur mon front...

À Policrite.

Ce discours imprévu vous surprendra, Madame ; Mais, enfin, il est temps de vous ouvrir mon âme : Il y va de ma gloire ; et cet heureux secret Ne doit plus échapper, désormais, à regret. Mais, avant de savoir de qui vous êtes née, Apprenez à quel rang vous fûtes destinée, Et comment, par les soins de l'illustre Thalès, J'ai pu de mon destin prévenir les effets. Tu dois, me dit ce Sage, élever une fille, Fatale à ton repos, ainsi qu'à ta famille. Je te donne à présent ces avis à regret ; Mais c'est là du destin l'immuable décret : Ou des astres brillants les lumières sont vaines, Ou Policrite, un jour, doit asservir Athènes. Pour elle son Tyran concevra de l'amour, Et cette fille aussi l'aimera quelque jour... A ces terribles mots, à ce rude présage, J'accusai d'injustice et le ciel et le sage ; Et mon coeur, outragé d'un avis si cruel, Ne put croire mon sang à ce point criminel. Quoi ! Des Dieux, dis-je alors, l'implacable colère Réserve à ces ennuis un déplorable père ! En vain, pour mon pays, j'aurai tant combattu ; Le destin est plus fort que toute ma vertu ! Ah ! Solon, évitons ces présages funestes !... En effet, étonné des désordres célestes, Je suppose une fille ; et, partant de ces lieux, J'emmène Policrite, et crois tromper les cieux.

1 800 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0