Comédie en vers· En un Acte et en Vers
Richelieu Homme de Lettres
Personnages
- ARMAND DU PLESSIS, cardinal, duc de RICHELIEU
- FRANÇOIS LE MÉTEL, sieur de BOISROBERT, abbé de Châtillon-sur-Seine
- PIERRE CORNEILLE, avocat à la table de marbre du parlement de Normandie
- JEAN ROTROU
- GUILLAUME COLLETET, avocat au parlement de Paris
- CLAUDE DE L'ESTOILE, sieur du Saussay
- FRANÇOIS MAYNARD, président au présidial d'Aurillac
- FRANÇOIS TRISTAN L'HERMITE, gentilhomme de Monsieur
- GEORGES DE SCUDÉRY, gouverneur de Notre-Dame-de-la-Garde
- JEAN DE MAYRET, domestique du comte de Belin
- PIERRE DU RYER, secrétaire du duc de Vendôme
- JEAN DESMARETS, sieur de SAINT-SORLIN, conseiller du roi
- VALENTIN CONRART, conseiller secrétaire du roi, maison et couronne de France
- CLAUDE FAVRE, sieur de VAUGELAS, baron de Peroges, chambellan de Monsieur
- JEAN CHAPELAIN
- DEUX PAGES
- UN HUISSIER
RICHELIEU, HOMME DE LETTRES
SCÈNE I. Richelieu, Boisrobert, Corneille Rotrou, Colletet, L'Estoile assis.
RICHELIEU
À toutes ces raisons je ne saurais me rendre, Corneille, et vos écarts ont de quoi me surprendre. Est-ce quelque autre pièce ? On ne reconnaît plus Mille traits que d'abord nous avions résolus. Le tour est moins piquant, la suite moins exacte, Et vous m'avez, tout franc, gâté mon troisième acte. Qu'en pense Colletet ?BOISROBERT, hautain
Monsieur Corneille est jeune, et l'esprit, à cet âge, Souffre peu la contrainte où le devoir l'engage.CORNEILLE
Monsieur de Roisrobert, si j'avais quelque tort, En l'expliquant ainsi vous vous tromperiez fort.RICHELIEU
Avouez-le pourtant : votre muse étourdie A rompu tout le fil de cette comédie, Et le genre et le ton qu'il vous a plu garder Avec notre sujet ne peuvent s'accorder. Retrouve-t-on chez vous la galante finesse, Le subtil imbroglio que voulait notre pièce, Ces traits ingénieux, recherchés, délicats, Qu'un parterre idolâtre accueille avec fracas, Ces jeux, ces concetti dont la cour est éprise Et qui vont nous menant de surprise en surprise ? Vous êtes froid. - Tenez, relisez donc un peu... Cet endroit... le discours de l'oncle à son neveu.CORNEILLE, lisant
« ... Que sur mon amitié votre esprit se repose. Vous savez que mon coeur est à vous tout entier, Que je vous tiens pour fils et pour seul héritier ; Que, pour vous assurer d'une amour plus sincère, Je quitte le nom d'oncle et prends celui de père, Qu'en vos prospérités j'arrête mes désirs, Qu'à vos contentements j'attache mes plaisirs, Et que, mon sort du vôtre étant inséparable, Je ne puis être heureux et vous voir misérable. Puisque de vos malheurs je sentirais les coups, Craignez-vous que je fasse un mauvais choix pour vous ? »Les Thuilleries, comédie des Cinq Auteurs, acte III. Paris, Augustin Courbé, 1642.
RICHELIEU
Quel brillant ont ces vers ? Quel esprit s'y dévoile ? Je les trouve bourgeois, rampants. Et vous, PEstoile ?L'ESTOILE
S'il faut à monseigneur dire mon sentiment, J'aimerais dans le style un peu plus d'ornement.BOISROBERT, à Corneille
Votre bonhomme d'oncle et sa prose vulgaire Près de nos courtisans ne réussiront guère.RICHELIEU
Parlez.ROTROU
Je ne prétends que faire une demande. Est-ce donc, après tout, une faute si grande De savoir au besoin baisser un peu le ton ?CORNEILLE, vivement
Mais quoi ! blâmerez-vous la fidèle peinture Des inégalités qui sont dans la nature ? Le théâtre veut-il qu'on raffine toujours, Qu'on prodigue l'esprit dans les moindres discours ? Et, pour aimer l'éclat, dédaigne-t-il en somme L'air facile et naïf dont parle un honnête homme ?RICHELIEU
Oyez un mot, Corneille, et le retenez bien : C'est que le trop d'esprit ne gâte jamais rien.'CORNEILLE
Mais, Monseigneur...RICHELIEU
Assez. Vos propos sont frivoles. Raisonnons moins, jeune homme, et croyez mes paroles. Votre simplicité n'aura pas de succès. La nature sans fard ne va point aux Français : Ils ont pour ce qui brille une pente trop forte. Qu'y faire ? Nos esprits sont tournés de la sorte. Il n'est que l'imprévu pour les bien réjouir, Et, si l'on veut nous plaire, il nous faut éblouir. C'est le bon goût.BOISROBERT, à Corneille
Monsieur, imitez l'Italie !COLLETET
C'est là qu'on voit fleurir l'élégance polie, Qu'on brode sur un rien des vers ingénieux, Qu'on parle en se jouant le langage des dieux.BOISROBERT
Feuilletons nuit et jour en disciples fidèles Et le libre Tansille, et le tendre Guarin, Et les mille sonnets du cavalier Marin.BOISROBERT
Le conseil vous offense ?RICHELIEU, à Rotrou
Mais vous qui de Corneille embrassez la défense, Vous confesserez bien, je crois, puisqu'il me sert, Qu'il devait avec nous travailler de concert. Chacun de ces messieurs nous a lu sa partie. La sienne avec le tout devait être assortie : Eh bien ! je vous dis, moi, qu'on pourra sans effort Entre ses compagnons le distinguer d'abord.ROTROU
Peut-être...RICHELIEU
Vous faut-il sentir la différence ? Colletet voudra bien nous redire, je pense, Les beaux vers qu'il a faits sur le jardin du roi.COLLETET
Monseigneur le commande ?RICHELIEU
Oui, pour l'amour de moi.COLLETET, lisant
« Parterres enrichis d'éternelle peinture, Où les grâces de l'art ont fardé la nature, Que votre abord me plaît ! Que vos diversités Me montrent à l'envi d'agréables beautés ! C'est avecque plaisir que le ciel vous éclaire. Il semble que l'hiver ait peur de vous déplaire ; L'été n'ose ternir votre aimable verdeur, Et sa flamme pour vous n'a que de la splendeur.' Vieux chênes, vieux sapins dont les pointes chenues S'éloignent de la terre et s'approchent des nues, Bois, où l'astre du jour, confondant ses rayons, Fait naître cent soleils pour un que nous voyons, Beaux lieux dont la tranquille et plaisante demeure Ne reçoit point d'ennui qu'aussitôt il n'y meure, Vous voir, vous posséder est mon bien le plus doux. N'est-ce pas être heureux que de vivre chez vous ? »Les Thuilleries, monologue (prologue).
RICHELIEU
Voilà du style enfin : c'est comme il faut écrire, Et Corneille, après tout, n'y saurait contredire. Qu'en pense-t-il ?RICHELIEU
Vous avez bonne grâce à louer ceux des autres ! Il fallait, à ce compte, y conformer les vôtres.RICHELIEU
Il est vrai que son style a des grâces fleuries, Que l'on ne pouvait mieux peindre les Tuileries, Que chacun de ses vers fait lui seul un tableau. Vous souvient-il, messieurs, de la cane sur l'eau, De la cage aux lions, du bois, delà volière ?... S'il nous disait encor cette partie entière ?COLLETET
Pour Dieu ! que monseigneur m'en veuille dispenser. Ces messieurs m'ont ouï, je crains de les lasser.L'ESTOILE
Jamais.BOISROBERT, à Colletet
On ne se lasse pas, monsieur, de vous entendre.COLLETET, lisant
« Poursuivant mon chemin par un oblique tour Et côtoyant les murs de ce plaisant séjour, J'ai rencontré des paons dont les divers plumages De la beauté des fleurs sont les vives images ; Je les ai vus marcher en superbe appareil, Exposer leurs miroirs aux rayons du soleil... »Les Thuilleries, monologue (prologue).
RICHELIEU
De quelle exactitude il peint ce tour oblique ! Ce vers est à mes yeux d'une élégance unique.COLLETET, lisant
« J'ai vu d'autres oiseaux de diverse peinture, Dont le vol est borné d'une riche clôture, Démentir par leurs-chants ceux qui, contre raison, Soutiennent qu'il n'est pas d'agréable prison. Dans le ressentiment de leur bonheur extrême, Leurs noeuds leur sont plus doux que la liberté même, Et je crois en effet que ce lieu de plaisir Ne les retient pas tant que leur propre désir... »Les Thuilleries, monologue (prologue).
CORNEILLE
J'en suis ravi.BOISROBERT
Pour moi, je ne me sens pas d'aise.COLLETET, lisant
« À même temps j'ai vu sur le bord d'un ruisseau La cane s'humecter dans la bourbe de l'eau, D'une voix enrouée et d'un battement d'aile Animer le canard qui languit auprès d'elle... »Les Thuilleries, monologue (prologue).
COLLETET
Monseigneur, c'en est trop.RICHELIEU
Non, ce n'est point assez, Pour que les actions répondent aux paroles, Recevez de ma main ces soixante pistoles.Ces détails sont historiques. Voir Pellisson, Histoire de l'Académie.
COLLETET
Quoi ! D'un si riche don...COLLETET
Monseigneur est prodigue, et...RICHELIEU
Je ne suis que sage, Et n'ai voulu payer que le dernier passage. Quant au reste, Monsieur, le roi dans son trésor Pour de telles beautés n'aurait point assez d'or.COLLETET
Le ciel me soit témoin que l'honneur de vous plaire De mon humble Apollon fait le meilleur salaire !RICHELIEU
Oui, mais je veux de plus qu'on touche en mes bienfaits De mon contentement les solides effets.RICHELIEU, à Colletet
Et pourtant j'en reviens à ma vieille chicane. Je vous l'ai déjà dit : au lieu de s'humecter, À votre place, moi, j'aurais mis barboter.Pellisson, Histoire de l'Académie.
RICHELIEU
Allons, ce changement vous coûte ; Et puisque de plein gré je ne puis l'obtenir, N'en parlons plus. - Je crois qu'il est temps de finir, Boisrobert.RICHELIEU
Tous se lèvent.
Vous dites vrai. - Messieurs, Conrart va s'y trouver. Je serais devant vous bien aise d'achever. Ce que j'ai résolu touchant l'académie. N'y manquez pas. - D'ailleurs, pour notre comédie, Je réponds du triomphe, et j'attends les bravos Que réserve la cour à vos doctes travaux.L'ESTOILE
La gloire en est à vous.CORNEILLE
Monseigneur...RICHELIEU
Oui, Corneille, De votre procédé je suis mal satisfait. Mon troisième acte est froid, sans couleur, sans effet. Ce genre familier, ce style terre à terre Heurtent trop du sujet le commun caractère ; Devant nos courtisans ils ne peuvent passer, Et, pour le trancher net, c'est à recommencer.CORNEILLE
Du moins que monseigneur n'accuse pas mon zèle. Je veux, avant huit jours, d'une forme nouvelle...RICHELIEU
Non, laissez-nous ces vers. S'il les faut rajuster, Quelque autre mieux que vous saura s'en acquitter. Vous le savez, Messieurs : je n'ai point la manie De plier à mon goût votre libre génie ; Vous ne me voyez point, par un fâcheux travers, Vous imposer mon style et vous dicter mes vers. Votre délicatesse aurait droit de s'en plaindre. Me préserve le ciel de jamais vous contraindre ! Mais, sans tenir la bride à vos inventions, J'aime qu'on entre aussi dans mes intentions, Qu'on mette en son travail une ferme conduite, Un feu sage et discret, certain esprit de suite, Et que l'on n'aille point, par son humeur trompé, Faire mal à propos le cheval échappé.À Corneille.
Vous l'avez fait, Monsieur ; ce mot doit vous suffire. - Jusqu'au revoir, Messieurs.Il sort.
Le mot est authentique.
SCÈNE II. Corneille, Rotrou, Boisrobert, L'Estoile, Colletet, puis un page.
CORNEILLE
Parbleu ! Je le suis plus que lui.L'ESTOILE, à Colletet, qui compte son argent
Eh bien ! tout le Pactole est chez vous aujourd'hui.COLLETET
« Armand, qui pour six vers m'as donné six cents livres, Que ne puis-je à ce prix te vendre tous mes livres ! »Ces deux vers sont de Colletet.
CORNEILLE
Eh bien !CORNEILLE
Il vous semble ?L'ESTOILE
Et que diable ! Vous êtes aussi bien d'une audace incroyable, Mon cher. Vit-on jamais pareil original ? Corriger sans façon les plans du Cardinal !ROTROU
Encor !BOISROBERT
Ah ! Ce trait vous émeut.COLLETET
Mais au moins saurons-nous quel bizarre caprice, Quelle présomption, vous montant au cerveau, Vous oblige à trancher d'un style si nouveau ?ROTROU, à Corneille
De grâce !L'ESTOILE
Votre goût va-t-il faire la loi ?BOISROBERT
Comme feu du Perron, seriez-vous d'aventure Colonel général de la littérature ?Ce titre bizarre fut réellement donné à du Perron par quelques uns de ses contemporains.
CORNEILLE, avec éclat
Çà ! Que me voulez-vous enfin ? Si j'ai souffert...UN PAGE, entrant
Son Éminence attend monsieur de Boisrobert.BOISROBERT, à Corneille
Méditez un conseil qui vous siéra peut-être : Bien fou qui veut avoir plus d'esprit que son maître.Il sort.
CORNEILLE
Fort grand merci.SCÈNE III. Corneille, Rotrou, L'Estoile, Colletet.
L'ESTOILE
Pour moi...ROTROU
Trêve de vains discours.COLLETET
C'est vrai. Dans les jardins venez faire deux tours, L'Estoile. Nous serons à temps pour l'audience.SCÈNE IV. Corneille, Rotrou.
CORNEILLE
Non, n'y prétendez point.CORNEILLE
Encouragez plutôt ma trop juste colère. Dites-moi qu'on m'offense et que j'en dois rougir ; Dites-moi qu'il est temps enfin de m'affranchir.CORNEILLE
Vous devez bien m'entendre.ROTROU
Mais non.CORNEILLE
Vous n'aurez plus le soin de me défendre, Monsieur, ni le chagrin de me voir outragé : Je vais au cardinal demander mon congé.ROTROU
Votre congé ? Vous ?CORNEILLE
Oui, dans ce lieu, tout à l'heure.CORNEILLE
Quoi ! vous me conseillez de souffrir plus longtemps Du petit Boisrobert les dédains éclatants ! Il faudrait de sa part endurer en silence Tout ce qu'un courtisan peut montrer d'insolence, Et les airs protecteurs et le ton précieux Et la fatuité dont l'ornèrent les cieux ! Que me veut-il d'ailleurs ? Quelle mouche le pique ? Pourquoi contre moi seul déchaîner sa critique ? D'où me vient cet honneur de son inimitié, Ou l'honneur plus amer encor de sa pitié ? Ai-je contre ses vers ameuté la cabale, De ses petits succès improuvé le scandale, Empêché monseigneur de trouver bonnement Sa malice agréable et son caquet charmant ? Ai-je troublé jamais sa gloriole extrême, Le gré prodigieux qu'il se sait à lui-même Dans le double métier qu'il remplit tour à tour De suisse du Parnasse et de bouffon de cour ? Trouvez quelque prétexte à sa risible haine. Moi, j'y perds patience et veux rompre ma chaîne.CORNEILLE
Et pourquoi, s'il vous plaît ?ROTROU
Dans ce brusque transport Je ne retrouve point l'humeur simple et modeste, Le timide embarras qu'on vous connaît de reste. Vous semblez un autre homme.ROTROU
Il n'est si douce humeur que l'injure ne lasse ; J'en conviens. Mais, monsieur, réfléchissons, de grâce.CORNEILLE
J'ai réfléchi.ROTROU
N'importe. On s'expliquera peu Que Boisrobert vous force à quitter Richelieu ; Et moi tout le premier je ne puis reconnaître Que le valet suffise à vous gâter le maître. Quoi ! parce qu'un faquin nous traite avec hauteur, Faut-il rompre en visière à notre bienfaiteur, Abandonner le poste où son choix nous convie Et l'honneur souverain que tout poète envie ?CORNEILLE
Et si ce même honneur, que vous semblez priser, M'est un joug importun que je prétends briser ?ROTROU
Monsieur... !CORNEILLE
Quel est-il donc, ce brillant privilège ? Comme petits grimauds sur les bancs du collège, Travailler à la tâche et, d'un soin diligent, Retourner les leçons que nous dicte un régent ! N'est-ce pas bien cela ? Faisons-nous autre chose Que de Son Éminence accommoder la prose ? Armand pense pour nous et nous rimons pour lui.Grimaud : Anciennement, nom donné aux écoliers des basses classes, aux élèves les plus ignorants. Fig. Mauvais écrivain, mauvais artiste. [L]
CORNEILLE
Dites le déshonneur de nos muses gagées. Manoeuvres écrivains, serviles traducteurs, De quel nom signons-nous ? — Messieurs les cinq auteurs.. Ainsi de ce qu'il fait chacun n'ose répondre ! Dans le travail d'autrui le mien va se confondre ! Je ne puis au public dire de bonne foi : Cette scène est mon oeuvre et ce vers est à moi ! Quel charme ont à vos yeux les bravos qu'on nous donne, Lorsque de Richelieu nous couvrons la personne, Et quand lui-même enfin penserait s'avilir S'il avouait les plans qu'il nous force à remplir ?ROTROU
Mais vous ne lui prêtez qu'une part de vos veilles. On vous laisse le temps de créer des merveilles Qui n'ont rien à devoir aux plans de Monseigneur Et dont votre génie emporte tout l'honneur.CORNEILLE
Non, même en ces travaux, fruits de ma seule veine, Le poids de sa faveur m'importune, me gêne, Et si quelques succès prétendent me flatter, L'inquiétude est prompte à m'en désenchanter. Les dois-je à son appui ? Les dois-je à mon mérite ? Et tel qui me poursuit d'un hommage hypocrite, De mes vers protégés admirateur banal, Veut-il en me louant louer le cardinal ? Le doute m'est permis, et j'ai l'âme trop fière Pour qu'un honneur douteux l'emplisse tout entière : Trop de honte s'y mêle. - Oh ! Que j'aimerais mieux Attendre de moi seul un renom glorieux, Et, pour tous partisans n'ayant que mes ouvrages, Du libre spectateur disputer les suffrages ! Non, je ne croirai pas qu'il en faille accuser Quelque secret orgueil subtil à m'abuser ; Et vous-même, Rotrou, quand votre voix me blâme, Je gage que tout bas vous m'approuvez dans l'âme.ROTROU
Hélas !CORNEILLE
Vous dont la noble et fidèle amitié De tous mes déplaisirs endure la moitié, Vous que, malgré votre âge, une estime sincère M'incline à saluer de ce doux nom de père, Dites : n'est-il pas vrai que vous sentez aussi Le poids du joug doré qui nous retient ici ?Détail historique.
ROTROU
Vous voulez...CORNEILLE
Parlez franc.ROTROU
Eh bien ! oui, je l'avoue. S'il faut dire le vrai, mon amitié vous loue Des nobles sentiments que vous me faites voir, Et comme vous, monsieur, je les voudrais avoir. Mais ce rigide honneur est chose peu commune. Quitter le cardinal, c'est quitter la fortune ; Et pour un moindre gain les poètes du jour A de moindres seigneurs font bravement la cour. Tel s'estime très fier, qui rampe sans vergogne Près des comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, Et qui ne se tiendrait aucunement flétri De saluer très bas Monsieur de Mondory. Même j'en sais plus d'un dont la muse affamée Des cuisines d'autrui savoure la fumée. Déshonneur, j'en conviens ! abaissement fatal ! Que faire ? On ne veut point mourir à l'hôpital.Comédien célèbre alors.
CORNEILLE
Non, ne m'opposez pointées indignes raisons. Du sort injurieux je sais les trahisons ; Mais s'il faut que jamais l'épreuve m'en instruise, Qu'importe en quel état le malheur me réduise ? Riche de mon travail et de ma dignité Je porterai bien haut ma fière pauvreté.ROTROU
Pourtant il vous fut cher. Épris de sa splendeur, De ce génie altier vous aimiez la grandeur ; Vous l'admiriez, Corneille.CORNEILLE
Oui, Monsieur, je l'admire. Soit que, donnant le branle aux destins d'un empire, Il dompte les complots de ses fiers ennemis ; Soit que, régnant en paix sur les peuples soumis, Il soit de tous les arts l'orgueil et l'espérance : J'aime dans Richelieu la grandeur de la France. J'aime par-dessus tout le dessein qu'il a pris D'assembler en un corps les plus nobles esprits, D'en former un sénat dont la critique sage Enseigne le bon goût, répare le langage, Et, donnant une règle à sa mobilité, Assure à nos écrits leur immortalité. Mais ces titres d'honneur que je sais reconnaître Ne me font peint résoudre à le garder pour maître. Je le quitte sans fiel et toujours l'estimant... Et faut-il jusqu'au bout dire mon sentiment ? Je l'estimerais plus si, content de sa place, Il ne se mêlait point de briller au Parnasse. L'homme qu'en ce haut rang Dieu voulut élever Doit protéger les arts, et non les cultiver. La gloire des beaux vers ne sied point à qui règne. Même en la couronnant je veux qu'il la dédaigne, Et je souffre de voir aux mains de l'imprimeur Un ministre poète, un cardinal rimeur.SCÈNE V. Corneille, Rotrou, Maynard, Tristan.
CORNEILLE
Monsieur, j'en suis fort aise.MAYNARD
Il faut que je vous montre Un placet,.. Vous savez, je n'ai pas le bonheur D'attirer comme vous les yeux de monseigneur. Voilà trois ans passés qu'en vain je sollicite. Si Corneille daignait à mon faible mérite Donner l'appui d'un mot...CORNEILLE
Qui ? moi ?CORNEILLE, à part
Voilà prendre son temps !MAYNARD
Oui, vous n'avez qu'à dire Et j'obtiendrai d'abord tout ce que je désire. Mais quoi ! de mes propos vous semblez interdit.MAYNARD
Vous en avez beaucoup, monsieur, je vous le jure. Écoutez : du placet je vous donne lecture. « Armand, l'âge affaiblit mes yeux, Et toute ma chaleur me quitte ; Je verrai bientôt mes aïeux Sur le rivage du Cocyte. C'est où je serai des suivants De ce bon monarque de France, Qui fut le père des savants En un siècle plein d'ignorance. Dès que j'approcherai de lui, Il voudra que je lui raconte Tout ce que tu fais aujourd'hui Pour combler l'Espagne de honte. Je contenterai son désir Par le beau récit de ta vie, Et calmerai le déplaisir Qui lui fait maudire Pavie. Mais s'il demande à quel emploi Tu m'as occupé dans le monde Et quels biens j'ai reçus de loi, Que veux-tu que je lui réponde ? » Que pensez-vous des vers ?François Ier.
La pièce est de Maynard.
CORNEILLE
Monsieur, vous obliger me serait une fête ; Mais Rotrou vous ménage un bien meilleur appui. Souffrez qu'à mon défaut je vous adresse à lui.MAYNARD
Comment donc... !CORNEILLE
Mon refus ne doit pas vous surprendre. Venez : en quatre mots nous allons nous entendre.Il l'emmène au fond du théâtre. Entrent Scudéry, Mairet, du Ryer.
SCÈNE VI. Les mêmes, Scudéry, Mairet, Du Ryer.
SCUDÉRY, saluant
Serviteur. - Je vous dis, monsieur Jean de Mairet, Et du Ryer que voilà sans peine en conviendrait, Que ceux du parlement n'ont pas l'impertinence De vouloir jusque-là choquer Son Éminence. Ils n'arrêteront pas dans l'exécution Un dessein glorieux à notre nation, Et l'on ne verra point la chicane ennemie Étouffer au berceau la pauvre académie.Pour tout ce qui suit, voir Pellisson, Histoire de l'Académie.
DU RYER
Ces messieurs sont toujours prévenus Contre les nouveautés qui troublent la routine, Et par provision la robe se mutine.DU RYER
Ils l'ont déjà bien dit.Entrent Desmarets, l'Estoile et Colletet, qui vont se grouper au fond du théâtre.
SCÈNE VII. Les mêmes, Conrart, Vaugelas, Chaoelain.
CONRART
Très obligé.CONRART
Oh ! Monsieur...UN HUISSIER
Monsieur le Cardinal.Tous se rangent des deux côtés du théâtre. Le cardinal entre, suivi de Buisrobert et de deux pages.
SCÈNE VIII. Les mêmes, Richelieu, BOisrotbert, Deux pages.
RICHELIEU
Dieu vous garde, Messieurs !RICHELIEU
Nous aimons son mérite Et sa fidélité pour le frère du roi. Le bruit de vos desseins est venu jusqu'à moi, Monsieur. Quand verrons-nous la belle tragédie... Marianne, je crois ?RICHELIEU
Volontiers.BOISROBERT, présentant
Le président Maynard.RICHELIEU
Voyons... C'est un place !Il lit rapidement et prononce le dernier vers : Que veux-tu que je lui réponde ?
Bien. Très ingénieux. Boisrobert vous dira ce qu'il, lui faut répondre. Il suffit.Richelieu fut en réalité plus dur encore. Il répondit : « Rien. »
RICHELIEU
Monsieur, le bon secret pour me solliciter, C'est d'attendre mes dons et de les mériter. — Mais voilà Scudéry.SCUDÉRY, saluant
Monseigneur...BOISROBERT
Il a double laurier.RICHELIEU, à Scudéry
Nous songerons à vous.BOISROBERT, présentant du Ryer
Monsieur Pierre du Ryer.RICHELIEU
Nous avons pris plaisir à voir votre Lucrèce, Monsieur. Redonnez-nous bientôt quelque autre pièce. — Bonjour, Monsieur Mairet. Il n'est bruit que de vous, Et votre Sophonisbe a fait bien des jaloux.RICHELIEU
Vous croyez ? - Mais je vois Monsieur de Saint-Sorlin. À me complaire en tout je le sais fort enclin ; Il tient en grand mépris les pièces de théâtre, Mais il m'en fait des plans dont je suis idolâtre.RICHELIEU
Je vais vous prendre au mot.DESMARETS
Qu'est-ce à dire ?DESMARETS
Oh ! Monseigneur !RICHELIEU
Eh bien !DESMARETS
Mais c'est une surprise.DESMARETS
Que devient mon Clovis ?RICHELIEU
Contentez mon désir. Je vieillis, Desmarets : aurai-je le loisir De voir jamais la fin d'un aussi long poème ? J'ai hâte de jouir d'une muse que j'aime, Et, sans vous imposer de trop pressantes lois, Je compte à votre pièce applaudir dans six mois. N'est-ce pas ?DESMARETS
Je suis pris et n'ai qu'à me soumettre.Richelieu veut passer de l'autre côté du théâtre. Corneille le suit.
CORNEILLE
Monseigneur !RICHELIEU
Quoi, Monsieur ?CORNEILLE
Daignez-vous permettre... ?RICHELIEU
Parlez.CORNEILLE
Je tremble, si je garde un poste qui m'honore, D'être assez malheureux pour vous déplaire encore.RICHELIEU
Monsieur... !RICHELIEU
Voulez-vous me quitter ?BOISROBERT
Quel étrange dessein !RICHELIEU, à Boisrobert
Monsieur, laissez, de grâce : Entre Corneille et moi cette affaire se passe.À Corneille.
Quoi ! Vous nous quitteriez ! Y pensez-vous vraiment, Corneille ?CORNEILLE
Oui, Monseigneur, avec votre agrément. J'ai dû pour y songer me faire violence. Le poids de vos bienfaits me tenait en balance ; L'honneur de vous servir m'eût à jamais ravi ; Mais, je le sens trop bien, je vous ai mal servi, Et plus je m'examine et plus il me faut croire Que je n'étais pas fait, hélas ! pour tant de gloire. Je ne méritais pas de vous appartenir.RICHELIEU, après un silence
Eh bien ! je ne saurais, monsieur, vous retenir. Soyez libre, partez. Du moins cette retraite Ne me laissera pas d'amertume secrète. Je vous estime encore, et ne veux point penser Qu'un dépit misérable ait pu vous y forcer. Enfin c'est en ami que je vous congédie. Mes bontés vous suivront dans votre Normandie. Boisrobert !BOISROBERT, se rapprochant
Monseigneur...RICHELIEU
Vivez heureux, Corneille, et puisse votre muse, Honorant le loisir que je vous ai rendu, Augmenter mon regret de vous avoir perdu.Il appelle Chapelain.
Chapelain ! - Nous donnons bientôt les Tuileries. Si j'ai pu concevoir ces belles rêveries, Étant ce que je suis, devant le spectateur J'aurais quelque scrupule à m'en dire l'auteur. Vous avez part au plan : devenez ma ressource ; Prêtez-moi votre nom : je vous prête ma bourse. Voulez-vous ?CHAPELAIN
Monseigneur, j'obéirai.RICHELIEU
Merci. — Combien je suis heureux de rencontrer ici Mon fidèle Conrart et monsieur de Péroges ! Tout est conclu. Le roi fait de vous mille éloges ; Il a signé l'édit.Vaugelas, baron de Péroge.
RICHELIEU
Oui, mais j'ose compter qu'on verra ma constance De leurs préventions vaincre la résistance. Jaloux de soutenir mon rang de protecteur, Je me ferai près d'eux votre solliciteur. La volonté du roi d'ailleurs est sans réplique, Et ma voix dès ce jour va la rendre publique.Il fait un signe : tous les assistants se rapprochent de lui.
Messieurs, depuis longtemps vous saviez nos projets. Le roi, préoccupé du bien de ses sujets, Daigne y mettre le sceau de la toute-puissance, Et notre académie aujourd'hui prend naissance. Comptant que la nouvelle a de quoi vous charmer, Je n'ai rien attendu pour vous en informer. C'est peu que devant nous l'Europe déjà tremble ; Je veux pour mon pays tous les lauriers ensemble. Si nos armes partout font craindre leur pouvoir, La France aspire encore aux palmes du savoir, Et, non moins que l'effroi répandant la lumière, Entre les nations doit marcher la première. Il semble que pour nous le moment soit venu. Je sens dans les esprits un transport inconnu ; Je vois l'oisiveté, l'ignorance bannies, Tous les arts florissants, nombre d'heureux génies Par qui notre langage, habilement dompté, Dépouille sa rudesse, épure sa beauté Et, sur tous nos voisins nous donnant la victoire, Promet au nom français une nouvelle gloire. Il faut, pour achever, qu'assemblés en un corps, Les plus doctes esprits unissent leurs efforts ; Il faut que désormais la jeune académie Offre à tous les talents une critique amie, Fasse aimer son crédit sans jamais l'imposer, Et dirige le goût sans le tyranniser. Animez-vous, messieurs, de l'ardeur qui m'inspire ; Du plus noble des arts méritez-nous l'empire ; De vos premiers succès magnanimes rivaux, Concevez chaque jour de plus dignes travaux. Allez, et de ma bouche acceptez l'assurance Que je compte sur vous pour l'honneur de la France.Voir dans Pellisson l'édit de fondation de l'Académie française, rédigé par Conrart et inspiré par Richelieu.
594 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica