Comédie en vers· En un Acte et en Vers
Le Souper d'Auteuil
Personnages
- J.-B. POQUELIN DE MOLIÈRE, valet de chambre tapissier, comédien du roi
- ARMAND DE MAUVILLAIN, doyen de la faculté de médecine
- BOILEAU DESPRÉAUX
- JEAN DE LA FONTAINE, homme de lettres
- CLAUDE-EMMANUEL CHAPELLE, homme de lettres
- JEAN-BAPTISTE LULLI, maître de la musique du roi
- UN LAQUAIS
LE SOUPER D'AUTEUIL
SCENE I. Molière, Boileau, Mauvillain, La Fontaine, Chapelle.
BOILEAU, lisant
« Voilà l'homme en effet : il va du blanc au noir, « Il condamne au matin ses sentiments du soir ; « Importun à tout autre, à soi-même incommode, « Il change à tous moments d'esprit comme de mode : « Il tourne au moindre vent, il tombe au moindre choc, « Aujourd'hui dans un casque, et demain dans un froc. »Boileau.
CHAPELLE
Ah !LA FONTAINE
Comment ?MOLIÈRE
Relisez.BOILEAU
La chute est un peu dure.LA FONTAINE
Qui tourne au moindre vent !MOLIÈRE
Qui tombe au moindre choc !CHAPELLE
Sentez-vous la beauté de ces rimes en oc ? Moi je requiers, messieurs, la sentence mortelle : Maître Boileau lira vingt vers de la Pucelle.MOLIÈRE
Il les lira.BOILEAU
Messieurs !MAUVILLAIN
Il l'a bien mérité.BOILEAU
Si...BOILEAU
Par Apollon... !CHAPELLE, apportant le livre
Voici l'instrument du supplice.BOILEAU
Par Minerve... !CHAPELLE
Lisez.BOILEAU
Ah !MOLIÈRE
Ce n'est que justice. Quiconque en pareils vers insulta son prochain, Doit vite s'aller pendre, ou lire Chapelain.MOLIÈRE
J'ai trop bien entendu.BOILEAU
Mais j'aime mieux me pendre.CHAPELLE
Ah ! pardon. Nous avons ici la faculté, Et nul ne peut mourir sans son autorité. Monsieur de Mauvillain dictera la sentence. À Boileau Despréaux accorde-t-il licence Et congé de se pendre, ou tel autre moyen Qui puisse chez Pluton le mener pour son bien ?BOILEAU
De grâce !MOLIÈRE, à Mauvillain
Tenez pour Chapelain.BOILEAU
Mais c'est aussi la mort !MAUVILLAIN, gravement
Qu'il lise, et que les dieux ordonnent de son sort.CHAPELLE, à Boileau
Esculape a jugé : vous n'avez rien à dire.BOILEAU, prenant le livre
Esculape... fort bien... mais gare la satire ! Il est dieu ; mais Guénaut, mais Rainssant, mais Brayer... Suffit.Il se met à lire.
MOLIÈRE, à Mauvillain
Entendez-vous ?CHAPELLE
Il est vrai qu'en pareille matière Rien ne reste à glaner sur les pas de Molière. La pierre, la colique et les gouttes cruelles, Guénaut, Rainssant, Brayer, presque aussi.tristes qu'elles...BOILEAU, Épître XI.
MAUVILLAIN
Que pourrait son courroux ? Au mot de médecin Coudre tant bien que mal là rime d'assassin ?CHAPELLE
Le tour est rebattu.MOLIÈRE
La chose est peu nouvelle.BOILEAU, fermant le livre avec bruit
Me faire dévorer vingt vers de la Pucelle ! Mais je me vengerai.MOLIÈRE
Sur qui ? Sur Mauvillain ?BOILEAU
Non.CHAPELLE
Sur moi, j'en suis sûr.MAUVILLAIN
Il dort assurément.MOLIÈRE, à demi-voix
Non, messieurs, il poursuit quelque entretien charmant Avec ses animaux, son singe ou sa belette. Tenez, je gagerais, la fable est déjà faite ; Il est content de lui ; voyez, il rit tout bas, Gardez de le troubler.BOILEAU
Bonhomme !MAUVILLAIN
Il n'entend pas.CHAPELLE
Bah ! Il va tout d'un temps s'éveiller, ou je meure. Attendez. Je m'en vais l'intriguer comme il faut.Enflant la voix.
Oh ! Parbleu ! La Fontaine est un plaisant maraud ; C'est un coquin fieffé...BOILEAU
Sourd comme une statue.CHAPELLE, de même
Un bélître, un pédant, un fat...LA FONTAINE, brusquement
Avez-vous lu Baruch ? C'était un grand génie.BOILEAU
Hé !CHAPELLE
Si j'ai lu Baruch, moi ?MOLIÈRE, à Mauvillain
N'est-ce pas joli ?LA FONTAINE
Vous ne l'avez pas lu ?CHAPELLE
Non.BOILEAU
Ah ! voici Lulli.SCÈNE II. Les Mêmes, Lulli.
CHAPELLE, courant au-devant de Lulli
Baptiste, vite à l'oeuvre ! Un sujet magnifique ! Il faut lire Baruch et le mettre en musique.LULLI
Baruch... !LA FONTAINE, à Chapelle
Vous vous moquez ? Vous avez tort vraiment.LULLI
Au diable si j'entends un pareil compliment ! Vous auriez plus de grâce à parler de cuisine. Çà, messieurs, soupons-nous ?LULLI
Ma foi, depuis huit jours il a perdu le sens. Vous diriez, tant il est de ses moments avare, L'homme le plus pressé de France et de Navarre. Avant-hier il m'aborde, et, d'un maintien fâché : « Ah ! Lulli, me dit-il, je suis bien empêché : On me force à manquer le souper de Molière. » Puis il a poursuivi sur un ton de mystère : « Oui, quelqu'un de très haut, dont j'ai commandement, M'a chargé d'une pièce à finir promptement. J'y rêve nuit et jour, et ne peux, sur mon âme... »MAUVILLAIN
À propos, n'a-t-il pas, en deux lettres mordantes, Imitant la façon de feu monsieur Pascal, Daubé gaillardement les gens de Port-Royal ?J. Racine, Lettres à l'auteur des Hérésies imaginaires et des Deux Visionnaires.
BOILEAU
C'est fort mal fait à lui.CHAPELLE, montrant Boileau
Voyez le janséniste.BOILEAU
Mais aussi vous savez, le prélat moliniste, De la Sainte-Chapelle indigne trésorier, Messire Claude Auvry, devient un grand guerrier.Sur le fond historique du Lutrin, voir le P. Cahour, Bibliothèque critique des poètes français, tome II.
LA FONTAINE
Ah ! J'entends.BOILEAU
Quel enragé buveur !CHAPELLE, acculant Boileau dans un coin et à demi-voix
Çà, maître Despréaux, trêve de pédantisme. Rappelez-vous le jour où votre jansénisme, Venant au cabaret prêcher contre le vin, Au fond d'une bouteille a laissé son latin.LULLI, à Molière
Eh bien... ?CHAPELLE
Qu'est-ce à dire ?LULLI
Allons donc ! Jouons-nous Elomire Hypocondre ?Mauvaise comédie de Leboulanger de Clialussay. On y voit Molière malade recourir aux médecins, qui se moquent de lui.
MOLIÈRE
Mais point.CHAPELLE
Qu'est devenu ce généreux courroux ? Avec les médecins vous raccommodez-vous ? Pour mourir, disait-on, vous n'en aviez que faire.MOLIÈRE
Aussi bien tels courroux ne sont que jeux d'esprit. Tout homme bien portant d'Hippocrate se rit ; Mais quand un feu secret dans nos veines s'allume, Quand un mal dévorant lentement nous consume, Le plus ferme courage est bien vite alarmé. Des Barreaux croit en Dieu dès qu'il est enrhumé. Pour moi, sans faire éclat d'une vaine bravade, Je crois aux médecins dès que je suis malade, Et du sieur Mauvillain j'implore le secours. Mais il a fait serment de respecter mes jours, Et par un bon contrat, passé devant notaire, M'a promis pour trente ans de me laisser sur terre.Célèbre fanfaron d'athéisme.
LULLI, émerveillé
Je veux être pendu si je ne vais demain Congédier Valot, ce docteur inhumain, Qui, pour des fluxions à la chasse gagnées, M'a fait en quatre jours endurer huit saignées.BOILEAU
Je renonce à Fagon.CHAPELLE
Nous sommes tous vos gens, Monsieur de Mauvillain. Mais vos soins indulgents Ne peuvent-ils ce soir nous accorder Molière ? Jurons qu'il va garder une abstinence entière.BOILEAU et LULLI
Nous le jurons.MOLIÈRE
Souffrez que j'y pourvoie, Et que, sans autre épreuve expliquant le destin, Ma seule autorité fasse un roi du festin. Je délègue, messieurs, tous mes droits à Chapelle.BOILEAU, à part
S'il veut vider sa cave, il ne peut mieux choisir.SCÈNE III. Molière, Mauvillain.
MOLIÈRE
Vous ne les suivez pas ?MAUVILLAIN
Je n'en sens nulle envie.MAUVILLAIN
Chaque homme suit, son goût. Permettez que le mien S'accommode plutôt d'un solide entretien. Oui, j'estime assez peu cette bruyante ivresse, Ce fracas de bons mots, ces fureurs d'allégresse, Ces fatigants éclats de bouffonne gaîté, Où se perd le bon sens par l'humeur emporté ; Où l'homme bien souvent, —pardonnez ma franchise, — Commençant par l'esprit, finit par la sottise.MAUVILLAIN
Non : j'approuve le rire et j'en blâme l'excès ; Je serais trop fâché que ma philosophie Tranchât du sot orgueil de la misanthropie. On ne me voit jamais dans les cercles joyeux Affecter l'air chagrin d'un censeur ennuyeux ; Je me prête aux plaisants, et d'assez bonne grâce. Mais le plaisant forcé m'importune, me lasse, Et me pousse à chercher des agréments plus doux Dans les sages discours d'un ami tel que vous. À mes prétentions trouvez-vous à redire ? Et puis il est, monsieur, bien des façons de rire. Despréaux, quand il veut, plaisante finement ; La Fontaine est divin dans son libre enjouement ; Mais quel astre envieux leur a fait pour modèle Adopter un maraud tel que votre Chapelle, Qui, lorsqu'il n'est pas ivre, est plus lourd qu'un oison, Et n'attrape l'esprit qu'en perdant la raison ? Je hais par-dessus tout les bouffons après boire ; Leurs propos avinés me donnent l'humeur noire, Et je ne puis m'y plaire, alors qu'à chaque trait, Morbleu ! Je sens à plein l'odeur du cabaret.MOLIÈRE
Oui, Chapelle a grand tort, et je vous l'abandonne. Je l'ai, sur ce sujet, prêché plus que personne. Je lui vois cent défauts, que ma vieille amitié Tolère par faiblesse ou plutôt par pitié. Pourtant votre chagrin me semble un peu sévère, Mauvillain.MAUVILLAIN
Vous pensez ?MOLIÈRE
Et puis, soyons sincère, Vous parlez de Chapelle, et dans le fond je vois Vos coups passer par lui pour arriver à moi.MAUVILLAIN
Entre Chapelle et vous grande est la différence. Le Ciel pour vous former joignit Plaute à Térence, Et Chapelle n'est, lui, qu'un cerveau de travers, Un drôle, un bel esprit qui tourne bien les vers. Mais à vous parler franc, de vos fameux ouvrages Je voudrais bien, monsieur, déchirer quelques pages.MOLIÈRE
Déchirer !MAUVILLAIN
Déchirer, et pour l'amour de vous. Pourrais-je, mon ami, ne pas être en courroux A vous voir abaisser le plus heureux génie, Quitter ce ton charmant de bonne compagnie, Ce badinage fin, noble en sa liberté, Étincelant de verve et de simplicité, Ces traits éblouissants de naïve peinture Où l'esprit sans dégoût reconnaît la nature, Et tout ce qui de vous fait le roi des auteurs ; Pour aller trop souvent, déchu de ces hauteurs, Avec l'appât grossier d'une équivoque sale Orner un lieu commun de petite morale ?MOLIÈRE
Hé ! monsieur, comme moi vous savez mon désir. Parbleu ! si je pouvais travailler à loisir, Si pour seuls auditeurs de mes heureuses pièces J'avais des ducs et pairs, des marquis, des comtesses, Si pour les gens de goût libre je m'appliquais...MAUVILLAIN
J'entends. Il faut aussi divertir les laquais. Alceste est pour la Cour, Scapin pour la canaille.MAUVILLAIN
Quand on prend les humains par leur méchant côté, Monsieur, fût-ce à la Cour, on est trop sûr de plaire, Et toute flatterie appelle son salaire.MOLIÈRE, piqué
Enfin que voulez-vous ? Un rimeur tel que moi Ne voit rien au-dessus des suffrages du roi. Il me protège.MAUVILLAIN
Soit.MOLIÈRE
Il m'honore.MAUVILLAIN
Peut-être. Entre nous, vous flattez les caprices du maître. Ne vous y fiez pas ; le rôle est dangereux. Un jour ils passeront ; vous passerez comme eux.MOLIÈRE
Vous croyez ?MAUVILLAIN
J'en suis sûr.MOLIÈRE
Hélas !MAUVILLAIN
Et puis en somme, Si grand que soit le prince, en êtes-vous moins homme ? Et consumer ses jours à divertir un roi, Est-ce là pour un homme un assez digne emploi ? Des plus humbles respects entourer sa personne, Affronter les hasards si sa gloire l'ordonne, Voilà par où l'on doit mériter ses bienfaits. Son serviteur toujours, mais son bouffon jamais. Ai-je tort ?MOLIÈRE
Non, monsieur ; c'est grand, noble, héroïque... Mais vraiment-vous chaussez le cothurne tragique, Et Chrêmes en courroux n'aurait point parlé mieux.Chrême : Huile mêlée de baume, et consacrée pour servir aux onctions dans l'administration de certains sacrements. [L]
MAUVILLAIN
Il faut, monsieur, n'être plus que poète ; Il faut vous résigner, la conséquence est nette, À ne plus engager par un lâche trafic Votre geste et votre air aux sifflets du public ; Il faut vous affranchir enfin, il faut en croire La voix de vos amis, et surtout votre gloire.MOLIÈRE
Oui, vous me conseillez de la bonne façon, Et ma gloire a, monsieur, parfaitement raison ; Mais je n'en ferai rien.MAUVILLAIN
Cependant...MOLIÈRE
Oui, d'accord, oui, je conviens de tout. Dites que ce métier ne m'est pas nécessaire ; Dites que je suis riche assez pour ne rien faire ; Que parmi le beau monde et chez les courtisans Je m'épargnerais là mille traits méprisants. Pour le bien de mes jours gendarmez-vous encore ; Dites que je me tue. Est-ce que je l'ignore, Parbleu ? J'ai contre moi santé, gloire, bonheur ; Je n'en démordrai pas : ce m'est un point d'honneur.MAUVILLAIN
Plaisant honneur vraiment ! Sur les ais d'un théâtre Affecter les éclats d'une gaîté folâtre, En spectacle public s'offrir à tout venant ; S'immoler au plaisir du beau premier manant Qui, pour ses quinze sous devenu votre maître, Par-devant son bon goût vous force à comparaître, Et vous peut jeter... — Non ! j'aimerais mieux cent lois, Plutôt que mériter par semblables emplois Ces indignes honneurs et ces honteux salaires, Pendant quatre-vingts ans ramer sur les galères.Ais : Planche de bois. [L]
MOLIÈRE
Monsieur, de vingt acteurs je suis le gagne-pain. Pour vous plaire faut-il les livrer à la faim ? Me les nourrirez-vous si je les abandonne ?MAUVILLAIN
Donnez-leur vos chefs-d'oeuvre, et non votre personne. Ils n'y peuvent rien perdre, et faire plus pour eux Enfin, c'est être aveugle et non pas généreux. Mais non, confessez tout ; un autre noeud vous lie, Et dans le fond du coeur...MOLIÈRE
Brisons là, je vous prie. Vous êtes mon ami, vous me voulez du bien, Vous parlez sagement, mais vous n'obtiendrez rien. À tout votre courroux mon esprit se résigne, Et quant à vos bontés, Monsieur, j'en suis indigne, Et si...MAUVILLAIN
Vous vous moquez.MAUVILLAIN
Hélas !MOLIÈRE
Docteur, je tiens qu'une heureuse folie Est l'unique remède aux maux de cette vie. Que vois-je autour de moi ? Des vices, des travers, Des coeurs lâches et faux, des têtes à l'envers, Des gens à grands canons, des Marquis, des Comtesses, Des partisans niais enflés de leurs richesses, Des beaux esprits de Cour, des pédants attitrés, De toute baliverne admirateurs jurés, Des bourgeois bien épais tranchant du gentilhomme. D'honneur, si je ne ris, ce spectacle m'assomme. Rions donc. Aussi bien je ne suis pas d'humeur À faire un Héraclite, un pédant, un pleureur. Puis de tous les fâcheux le plus insupportable, De tous les assassins le plus inévitable, Pour chacun d'entre nous, c'est lui-même, je crois.Canon : Ornement de drap, de serge ou de soie qu'on attachait au bas de la culotte, froncé et embelli de rubans, faisant comme le haut d'un bas fort large. [L]
MAUVILLAIN
Vous ne vous trompez point.MOLIÈRE
Eh bien ! Pour moi, c'est moi. Tous moyens me sont bons, pourvu que je m'applique À réduire aux abois ce traître domestique. Je suis comédien : vu par son beau côté, Mon état est bruyant, variable, agité ; Et vous me demandez après pourquoi je l'aime ! Hé ! parbleu ! c'est qu'il m'aide à m'oublier moi-même. N'en parlons plus, docteur, et demeurons amis.MAUVILLAIN
Je vous ferai, Monsieur, grâce de mes avis : Mais dussiez-vous encor me trouver incommode, Sachez que je réprouve une telle méthode ; Que, malgré le silence où vous m'avez contraint, Ma sincère amitié vous condamne et vous plaint. Je ne vous dirai pas qu'un véritable sage Dans l'oubli de ses maux ne met pas son courage, Que d'un ferme regard, sans faste et sans courroux, Il aime pour les vaincre à les contempler tous. Non. - Mais pour apaiser l'ennui qui vous possède, Je vous souhaiterais un plus puissant remède. Du bruit de sa folie on a beau s'étourdir, Ce sont éclats d'un jour, que suit le repentir. Même parmi les jeux de la scène comique, L'invisible ennemi nous harcèle et nous pique. En vain nous le bravons d'un sourire moqueur : L'esprit ne guérit pas les blessures du coeur. - Mais de cet entretien la longueur importune Vous fatigue, et je veux...MOLIÈRE
Du moins pas de rancune.MAUVILLAIN
Non, mais reposez-vous en malade soumis ; Regagnez votre chambre. Auprès de vos amis Je m'en vais excuser cette prompte retraite.MAUVILLAIN
Adieu.SCÈNE IV.
MAUVILLAIN, seul
Pourtant, s'il ne veut pas guérir, Je ne puis me résoudre à le laisser mourir. J'espère quelque jour le trouver plus traitable. Pauvre homme ! Il cache mal le chagrin qui l'accable : C'est pitié !... Mais quel bruit ! Eh ! qu'est-ce quej'entends ?BOILEAU, derrière le théâtre
C'est dit.LULLI, de même
C'est résolu.SCÈNE V. Mauvillain, Chapelle, Boileau, La Fontaine, Lulli.
CHAPELLE
Ah ! Voici Mauvillain.MAUVILLAIN, à part
Ils sont tous au plus ivre.LULLI, aux arrivants
Je vais l'angarier.À Mauvillain.
Docteur, il faut nous suivre.Angarier : Terme vieilli. Vexer, tourmenter. [L]
MAUVILLAIN
Mais où donc ?BOILEAU
À la Seine.MAUVILLAIN
À la Seine ! Pourquoi ?LA FONTAINE
La sotte question !CHAPELLE
Pour nous noyer, ma foi.LULLI
Nous allons, s'il vous plaît, mourir de compagnie, Entre nous, sans flambeaux et sans cérémonie.BOILEAU
Venez.CHAPELLE
Faites tôt.LULLI
Dépêchez.MAUVILLAIN
Avant que je réponde, -À part.
Il faut gagner du temps, -Haut.
Pourrais-je pas savoir Au moins quelques raisons de ce beau désespoir ? J'admire, je l'avoue, une action si prompte, Et de ce que je fais j'aime à me rendre compte.LA FONTAINE
C'est du lantiponnage.Lantiponnage : action de lantiponner, Terme populaire. Tenir des discours frivoles, inutiles et importuns. [L]
CHAPELLE
Il tourne autour du pot.BOILEAU
Noyez-vous sur parole.MAUVILLAIN
Eh ! non ; de grâce, un mot. Sur vos pas, dans l'instant, je cours à la rivière, Mais je prétends mourir avec choix et lumière. Voyons.LA FONTAINE
Parle, Chapelle.CHAPELLE
Allons, parle, Boileau.LULLI, impatienté
Faut-il tant de façons pour se jeter à l'eau ?À Mauvillain.
Moi je vous dis en bref que l'humaine existence Est un charivari.MAUVILLAIN
C'est bien ce que je pense.LULLI
Concert sans harmonie et plein de contre-temps, Cacophonie horrible, à rendre sourds les gens, Indigne pot pourri de musique brutale. Or sus, allegretto ! Je siffle et je détale.CHAPELLE
Très bien.LA FONTAINE
Voilà parler.MAUVILLAIN
C'est trop juste.BOILEAU
Docteur, Imaginez un peu les chagrins d'un auteur. L'envie ou le faux goût étouffent son mérite. S'il est grave, on s'endort ; s'il plaisante, on s'irrite ; S'il parle de satire, on se sauve d'effroi... L'auteur de la Pucelle est mieux renté que moi !MAUVILLAIN
C'est criant.MAUVILLAIN
Oui, cela me révolte.LA FONTAINE
Docteur, qu'aperçoit-on dans ce triste univers ? Les pauvres innocents grugés par les pervers. « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Le loup vous assassine et le renard vous leurre. Lisez l'histoire : « On voit, hélas ! Que de tout temps, Les petits ont pâti des sottises des grands. » Et moi, chétif, perdu dans ce monde où j'enrage, Je ne vois qu'un parti, c'est de plier bagage.BOILEAU
Point d'autre.CHAPELLE
Assurément.MAUVILLAIN
J'en demeure d'accord.CHAPELLE, avec gravité
« Chaque instant de la vie est un pas vers la mort, » A dit monsieur Corneille ; et s'il faut qu'on arrive, En dépit qu'on en ait, à l'infernale rive, Sans attendre en moutons qu'on nous vienne chercher, Au-devant du trépas il est beau de marcher. Allons avant le temps, d'une façon gaillarde, Dérouter les destins et narguer la camarde ! Pluton n'y verra goutte.Tite et Bérénice, acte V, scène 1.
Camarde : Dans le style burlesque, la camarde, la mort. [L]
MAUVILLAIN
Messieurs, à vos raisons je dois rendre les armes ; Et pour qui vous ouït la mort a tant de charmes Que je serais un fat de ne me pas noyer. Mais prenons garde aussi de ne rien oublier.CHAPELLE
Qu'est-ce à dire ?MAUVILLAIN
Qu'il faut, si vous voulez m'en croire, Faire à nos héritiers bénir notre mémoire. Instrumentons un peu, messieurs ; faites état Qu'il est fort incivil de mourir intestat.Intestat : Terme de jurisprudence qui ne s'emploie que dans ces phrases : mourir, décéder intestat, mourir sans avoir fait de testament. [L]
CHAPELLE
Je n'ai point d'héritiers.BOILEAU
C'est trop nous haranguer, Docteur. J'ai trois cousins natifs de Normandie ; Ils plaideront vingt ans ; la chose est plus jolie.BOILEAU
Eh ! Mais je crois, au fait, Que ce noble trépas fera meilleur effet Si nous en consignons une marque publique En trois ou quatre mots d'écriture authentique. Tenez, pour compléter cette grande action, Donnons un petit bout de déclaration.LULLI
Bah !CHAPELLE
Mais oui.BOILEAU
Deux instants.LULLI, se résignant
Allons.SCÈNE VI. La Fontaine, Boileau, Chapelle, Lulli.
CHAPELLE, en posture d'écrire
Dicte-moi, Despréaux : le projet me sourit.LA FONTAINE
Voulez-vous prendre ici le ton du madrigal ?CHAPELLE
Laissez faire.CHAPELLE
J'y suis.LA FONTAINE
S'est-il moqué de nous ?BOILEAU
Qu'est-ce ?SCÈNE VII. Les Mêmes, Molière.
MOLIÈRE
Eh bien ! J'apprends une étrange nouvelle ! Des lois de l'amitié l'on fait ici grand cas. Non, de tels procédés ne se pardonnent pas.CHAPELLE
Ah ! Molière...BOILEAU
Eh ! je...MOLIÈRE
Le concevoir...LA FONTAINE
Si nous...MOLIÈRE
L'exécuter...CHAPELLE
C'est que...LULLI
Non, si...CHAPELLE
Point...LA FONTAINE
En aucune façon. Je...BOILEAU
Hé... !CHAPELLE
Nenni. Je connais bien...LA FONTAINE
Écoute... !MOLIÈRE
Non, vraiment ; je vous déclare ici Que mon coeur, affranchi par ce cruel outrage, Des noeuds de l'amitié pour jamais se dégage.LULLI
Mais crois...MOLIÈRE
Je ne crois rien.BOILEAU
Si tu...SCÈNE VIII. Les Mêmes, Mauvillain.
CHAPELLE
Enfin...MAUVILLAIN, à l'oreille de Molière
Tout sera prêt.MOLIÈRE, à Mauvillain, de même
J'ai bridé nos oisons.CHAPELLE, à Mauvillain
Docteur, faites au moins que Molière m'entende.MOLIÈRE
Non, je n'entendrai point : ma colère est trop grande. Ah ! Vous me dédaignez ! Assez d'autres, ma foi, Se feraient quelque honneur de mourir avec moi ; Et voici Mauvillain, si peu que je l'en prie, Qui jusqu'au fond de l'eau me tiendra compagnie.MAUVILLAIN
Assurément.CHAPELLE, à Molière
Veux-tu me voir à tes genoux ?MOLIÈRE
À d'autres.MAUVILLAIN, à part
Suis-je pas à l'hôpital des fous ?MOLIÈRE
Et puis, si vous m'aviez averti de l'affaire, J'aurais pu vous donner quelque avis salutaire.BOILEAU
Comment ?LULLI
Mais...MOLIÈRE
Vous n'entendez rien. Allez, je vous pardonne : Vous êtes trop naïfs et j'ai l'âme trop bonne.CHAPELLE, avec attendrissement
Ah !LA FONTAINE
Bah ! Nous n'y serons plus.BOILEAU
Que veux-tu que l'on dise ?MOLIÈRE
Hé ! l'on ne dira rien. Voilà votre sottise. Le beau projet vraiment, mourir incognito ! On dira : Ces messieurs prenaient l'air en bateau.CHAPELLE
Tiens, au fait !...MOLIÈRE
Vous voulez faire honte à la France, Et d'un siècle sans goût punir l'indifférence ? Mais c'est devant témoins, mais c'est en plein soleil Qu'il faut exécuter cet exploit sans pareil.BOILEAU
Nous allions rédiger...MOLIÈRE
Voudra-t-on vous en croire ? Vos jaloux s'entendront pour ternir votre gloire ; Et monsieur de Visé, ce conteur impudent, Au Mercure écrira que c'est pur accident.Donneau de Visé, rédacteur du Mercure.
BOILEAU
C'est un trait de lumière.LULLI, à Molière
Ordonne : nous ferons tout ce que tu voudras.MOLIÈRE
Eh bien, messieurs, demain sans retard, avant l'heure Où chacun pour dîner regagne sa demeure, Au Pont-Neuf...MOLIÈRE
C'est bien ce que j'entends. Vous voulez une place où le public abonde : C'est près des charlatans qu'il faut chercher le monde.LA FONTAINE
C'est bien vrai.BOILEAU
Je me rends.MOLIÈRE
Donc, demain vendredi, Quand l'horloge au Palais aura sonné midi, Dessus le parapet sans vergogne je monte ; Là, d'un style énergique, à la foule je conte Que, las d'un monde ingrat, les plus fameux auteurs...LULLI, enthousiasmé
Oh parbleu ! j'y voudrais cent mille spectateurs.MOLIÈRE
... Au pays de Pluton, s'en vont chercher fortune. Après cet impromptu de façon peu commune, Je saute ; mon exemple est par vous imité, Et la mort nous élève à l'immortalité.BOILEAU
Bravo !LULLI
Bravissimo !LA FONTAINE
Quel éclat !CHAPELLE
Quel tapage !LA FONTAINE
Mais nous n'y serons plus, et vraiment c'est dommage. Ah ! Si de l'autre monde on pouvait revenir !LULLI
Qui sait ?CHAPELLE
Avant de nous quitter, si nous jurions ensemble Par l'Olympe et le Styx...Styx : Fleuve qui, selon la mythologie, coulait aux enfers ; les dieux juraient par le Styx, et ce serment ne pouvait être violé. [L]
MOLIÈRE
Hé ! Non, ne jurons pas ; Et quant au rendez-vous, ce n'est point l'embarras.Molière sonne. Un laquais entre.
À tous les quatre ici je puis offrir un gîte. Souffrez que pour la nuit Molière vous invite : Tous sous le même toit nous attendrons le jour.LA FONTAINE
C'est au mieux.CHAPELLE, à Molière
Mon ami, vous êtes un grand homme.MOLIÈRE
Allons, dormez en paix pour votre dernier somme. Demain, quand il faudra, j'irai vous avertir.MOLIÈRE
Sans doute. Laissez-moi ; l'affaire me regarde.Au laquais.
Conduisez ces messieurs,À part.
Et faites bonne garde.Haut.
Au revoir.SCÈNE IX. Molière, Mauvillain.
MOLIÈRE
La nuit porte conseil, Et vous serez, messieurs, bien penauds au réveil.Il tombe sur un fauteuil.
Je n'en puis plus.514 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica