Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Artaxerxe

Jean Magnon· créée en 1644, imprimée en 1645· 5 actes· 1 830 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois en 1644 par la troupe de l'Illustre théâtre.

Personnages

  • ARTAXERXE, Roi des Perses
  • DARIE, son fils ainé
  • OCHUS, son second fils
  • AMESTRIS, sa fille
  • ASPASIE, Princesse de Lydie
  • TIRIBAZE, Favori d'Artaxerxe
  • TISSAPHERNE, Capitaine des Gardes
  • TROUPES DES GARDES
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR, MONSEIGNEUR DE CHANDENIER, CONSEILLER DU ROI EN SES CONSEILS D'ÉTAT et Privé, Seigneur Temporel et Spirituel de Tournus, et Abbé du petit Cîteau.

S'il est vrai que les lieux où nous naissons nous communiquent quelque chose de leurs bontés, je dois au lieu de ma naissance le peu de lumière que j'ai ; ce n'est pas que ce climat ait les aspects dont le ciel regardait Athènes, tous n'y naissent pas savants : mais je puis dire à sa gloire qu'il apporte de grandes dispositions pour le devenir. Il semble à m'ouïr que j'aie quelque qualité particulière, et que j'honore beaucoup mon berceau, je ne prétends point à la gloire d'Homère dont la naissance fut disputée par trois villes de la Grèce, il me rejaillit plus de gloire d'être sorti de Tournus qu'il n'en reçoit pour m'avoir produit. C'est un effet de ma reconnaissance, j'en ai Monseigneur, une seconde à vous faire, le Ciel me rend redevable de tous les côtés, Tournus se doit tout à vous, et par réflexion je participe aux dettes d'une ville aussi impuissante que moi : Si vous vous contentez des voeux qu'elle fait pour vous, elle en pousse continuellement, et sans doute elle importunera le Ciel jusques à ce qu'il rende à votre mérite les emplois qu'il lui doit. Votre naissance encore lui demande quelque chose, il ne lui refusera rien : C'est en vous qu'il a mis l'achèvement de votre maison. Oui, Monseigneur, vous en serez l'ornement si l'on peut ajouter quelque chose à l'éclat d'une race qui tire beaucoup de lustre de celle des rois. Quand à mon égard que pouvais-je moins que de vous dédier mon premier ouvrage, je le mets donc sous votre protection, Monseigneur, il est de votre générosité de défendre un sujet ; certes je ne murmure point contre le ciel de ce qu'il m'a fait dépendre de votre autorité. Cette servitude est si douce que l'on s'y soumet volontairement, et le ciel m'a fait être par devoir que ce que je vous aurais été par inclination en vous connaissant. Je vous assure, Monseigneur, de mon affection, elle ne sera point intéressée, et je vous honorerai toujours par un pur motif d'amour. Agréez donc les protestations que vous fait,

MONSEIGNEUR, Le plus passionné, et le plus humble de vos serviteurs et sujets. MAGNON.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Artaxerxe, Amestris, Aspasie.

ASPASIE

Hélas !

SCÈNE II. Artaxerxe, Amestris, Aspasie et Tiribaze.

TIRIBAZE

Les voici.

SCÈNE III. Artaxerxe, Darie, Ochus, Amestris, Aspasie, Tiribaze.

DARIE

Je vous fais un aveu digne de votre fils, Que je mépriserais tout l'éclat des Sophis, Et toutes les grandeurs que le commun estime, Si leur possession s'acquerrait par un crime. Je vous demande en fils un sceptre qui m'est dû, La Perse offre pour moi le sang qu'elle a perdu, Et rougissant encor des révoltes de Cire, Semble s'intéresser pour l'aîné de l'Empire, Qu'on repasse les temps jusqu'au plus éloigné, L'aîné de siècle en siècle aura toujours régné, Les peuples sont d'accord que cette préférence, Fut toujours attachée aux droits de la naissance. C'est par là que les rois semblent Dieux en ce point, En ce que comme Dieux les rois ne meurent point. C'est l'éternel appui d'une race infinie, La chute des tyrans, et de la tyrannie. Mon frère est fils de Roi, je le suis bien aussi, Quelle inégalité trouve-t-il en ceci ? Que mon père était Roi quand il lui donna l'être, Qu'il n'était que sujet au temps qu'il me vit naître, Qu'ôte ce changement aux droits de premier né ? Mon droit est éternel, le Ciel me l'a donné. Quoi, Seigneur, vos grandeurs seraient donc mes disgrâces, Et de tels changements en feraient-ils aux races ? Nous sommes même sang, vous est-il plus que moi ? Cessez-vous d'être père en devenant mon Roi ? Me méconnaissez-vous dessous un diadème, Et quoi que vous changiez ne suis-je pas le même ? Qu'ai-je donc entrepris qui répugne au devoir Contre les sentiments qu'un vrai fils doit avoir, Et qui me puisse rendre indigne de ce titre ? Un Roi le doit juger, un père est mon arbitre, J'ai suivi votre sort dans un état privé, J'aspire au même honneur qui vous est arrivé, J'attends de vos bontés cette reconnaissance.

OCHUS

Vous venez d'alléguer un vieux droit de naissance, Et vous vous prévalez d'une commune loi Dont la suite a traîné des trônes après soi, La cause du débris des états monarchiques, Et l'ordinaire erreur des plus grands politiques. Abus pernicieux, lâche nécessité, Que d'établir des lois contre sa liberté. L'élection d'un roi doit être volontaire, Un État se détruit s'il est héréditaire, Et dés que nous perdons la liberté du choix Un Roi parle bien haut, et son peuple est sans voix. Il faut même adorer une puissance inique, Demander la longueur d'un règne tyrannique, Et si de bons sujets se laissent asservir Il abuse d'un droit qu'on ne lui peut ravir : Le peuple en retenant une puissance égale Contrepèse l'excès de la grandeur royale : Si le Prince électif modère son pouvoir Son peuple en l'imitant se tient dans le devoir, Toutes leurs volontés n'ont qu'un même génie, Leur union observe une étroite harmonie, Par cet égal amour qui les unit aux lois Un monde se compose à l'exemple des Rois. Je ne veux rien donner à ce noble avantage, Je l'ôte à la vertu pour le donner à l'âge, J'appelle les aînés à cet illustre rang, Mon aveu n'ôte rien aux vrais Princes du sang. Les Dieux seuls sont sur nous dans le rang où nous sommes, Et de nous seuls dépend la fortune des hommes. Excusez, Monseigneur, mon indiscrétion De rechercher mes droits dans votre extraction, Je sors d'un rang royal, un monarque est mon père, Et l'on a vu sujet le père de mon frère. Dépouillez-vous, Seigneur, de ces vieux mouvements, Un roi doit épouser de nouveaux sentiments, Et des sujets faits rois d'une tige commune Doivent changer de coeurs en changeants de fortune.

SCÈNE IV. Darie, Ochus.

SCÈNE V.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Artaxerxe, Darie, Ochus, Amestris, Tiribaze.

OCHUS

Seigneur, examinés ce que je me propose, Cire arma contre vous pour l'appui de sa cause, Et n'ayant pu forcer l'équité de nos lois, Il employa la force à rassurer ses droits ; Comme il avait choisi cette sanglante voie Sa retraite exposa toute la Perse en proie, Il vint accompagné de nos vieux ennemis Qui se flattaient déjà de nous avoir soumis, De remplir notre Oracle, et dont la jalousie Dévorait par l'espoir la conquête d'Asie. Un ordre plus puissant différa ce revers, Tout l'Empire aujourd'hui se verrait dans les fers Si le Ciel par sa mort n'en eut borné la suite : C'est ce vieux différent que mon amour suscite, Oui, Seigneur, mon motif n'était pas de régner, Ma prompte déférence a dû le témoigner, Ce vieil abus mourait, si je l'ai fait renaître L'amour m'y porta plus que le voeu d'être maître, Et par ce même arrêt à qui j'ai dû céder, Seigneur, reconnaissez si je veux commander, J'aurais imité Cire, et dans tous mes refuges J'aurais par l'intérêt ébranlé tous mes Juges, Par l'espoir du butin qui flatte les Tyrans Les Grecs viendraient juger de tous nos différents. Je n'ai point récusé le jugement d'un père, Je contestais en frère, en fils je vous défère ; Pour me récompenser d'un si grand intérêt Partagez vos faveurs par ce second arrêt, Que si vous condamnez ce nouveau stratagème, Que ne peut entreprendre un homme quand il aime ? C'était le seul secret qui put me l'acquérir, Je m'en serais servi s'il eut fallu mourir.

SCÈNE II. Artaxerxe, Darie, Ochus, Amestris, Aspasie, Tiribaze.

ASPASIE

Je ne rougirai point d'avouer que je l'aime, Et que pour lui l'amour trahit mon premier voeu, La mémoire de l'oncle agit pour le neveu. Si l'on croit que j'en veuille à l'éloge de Reine Mes malheurs m'ont laissé le nom de Souveraine, Et grâce à vos bontés le rang qu'ici je tiens M'a dû faire oublier la fortune des miens. Seigneur, je suis ingrate, et les Dieux peu propices M'ont ôté les moyens d'égaler vos services, Si ce n'est que les voeux approchent du bienfait, Les miens en ce rencontre ont déjà satisfait. S'il en faut de nouveaux que rien ne vous traverse, Mon amour prit parti dans les guerres de Perse, Et dans ce grand désordre où les peuples armés Virent devant leurs rangs deux frères animés Avecque cette ardeur de se vouloir détruire : Lors, dis-je, que les Dieux décidaient de l'Empire, Et que pour satisfaire à leur sanglant courroux Leur arrêt exigea la mort de l'un de vous : Je commençais à peine à répandre des larmes, À vouloir condamner l'aveuglement des armes, Que je me vis aimée et du père et du fils, L'amour voulut venger la perte que je fis, Et sembla disposer la beauté d'Aspasie À servir d'instrument aux malheurs de l'Asie. Enfin j'aimai le fils, et nous voyons ce jour Que m'a toujours fait craindre un si fatal amour, Marqué par le destin pour un jour si funeste Qu'à ce commencement j'en présage le reste. C'est ce que produiront ces secondes amours, Par mon éloignement arrêtez-en le cours, Seigneurs, considérez que je suis Étrangère, Et si mon peu d'appas avait de quoi vous plaire Que ce peu de beauté n'est pas de la valeur À se voir acheter par un si grand malheur. Que si vous vous plaignez d'une si longue feinte Le respect a tenu nos amours en contrainte, Notre conseil était de ne rien découvrir Jusqu'à ce qu'un bonheur vint lui-même s'offrir.

ASPASIE

Seigneur,

SCÈNE III. Amestris, Tiribaze.

AMESTRIS

Je souffre avec contrainte Ces reproches honteux, et cette injuste plainte : Quel éclat auriez-vous sans la faveur du Roi ? Votre témérité jeta les yeux sur moi, Et sans considérer votre vile bassesse Vous crûtes mériter l'amour d'une Princesse. J'aurais mieux conservé la dignité du sang Que de mettre le trône avec un si bas rang, Vous possédiez mon père, et vous crûtes peut-être Qu'un père exercerait l'autorité d'un Maître, Et qu'en votre faveur l'on changerait des droits Que la douceur exige, et garde tant de fois. J'étais et fille et libre, on vit l'obéissance, L'on aurait vu l'effet de ma propre puissance, Et des marques en moi de cette liberté À qui l'on voit céder toute autre volonté, Tous vos grands coups d'État, l'exil de Parisate, La retraite du fils, la mort de Moesabate, Et mille autres attentats qui nous sont odieux Étaient-ils des objets à divertir mes yeux ? La fortune d'un homme en est elle éclatante Quand mille assassinats la font toute sanglante ? Le rang où l'on s'élève en abaissant autrui Sur le débris d'un autre en a-t-il plus d'appui ? Êtes-vous en repos quand mille autres se plaignent ? Êtes-vous plus aimé quand les peuples vous craignent ? Qu'ils nomment votre empire un divin châtiment, Qu'ils imputent aux Dieux votre gouvernement, Et moins au choix du Roi qu'à ses ordres sinistres Que le Ciel fait valoir par de pareils Ministres ? Vous les fléaux de la terre à qui tout est permis, La haine des mortels, les communs ennemis, Qui ne voulez avoir qu'une grandeur profonde, Et voulez l'établir sur le débris du monde. Vous ressouvenez-vous des lieux d'où vous sortez, Que vous pouvez descendre au lieu que vous montez, Que la main qui vous fit a droit de vous détruire, De remettre au néant le premier de l'Empire, Et vous osez prétendre à des filles de Roi ?

SCÈNE IV.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Artaxerxe, Tiribaze.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Tiribaze, Darie, Aspasie.

SCÈNE IV. Darie, Aspasie.

SCÈNE V. Darie, Aspasie, Ochus.

SCÈNE VI. Darie, Aspasie, Amestris.

ASPASIE

Mon Prince.

SCÈNE VII.

DARIE, seul

Désordre de mon âme où m'abandonnes-tu ? Dieux, venez au secours d'une faible vertu, Ce n'est qu'avec langueur que ma vertu s'excite, Je suis si délaissé qu'elle-même me quitte. À peine je ressens une secrète horreur Qu'un plus doux mouvement vient flatter ma fureur, Mon amour qui voudrait surprendre ma colère, Déguise en ennemis et mon père et mon frère. S'il faut, ma passion, que je perde l'un d'eux Suspens pour un moment cet arrêt hasardeux, Sépare l'innocent d'avecque le coupable. Ô fureur aveuglée aussi bien qu'implacable ! Ne peux-tu discerner qui d'eux me la ravit ? Un double parricide à peine t'assouvit, Accorde à ma vertu l'une de ces victimes, Je ne me puis résoudre à faire tant de crimes, Je t'immole mon père, accepte cette mort : Te promettre son sang, ô rigoureux accort ! Il vivra, non, qu'il meure : il mourra, non, qu'il vive. Qui des deux, justes Dieux, voulez-vous que je suive ? C'est vous qui nous donnez de si cruels desseins, Et vos exécuteurs n'y prêtent que leurs mains, Digne corruption des siècles où nous sommes Qu'il me faille être fils, et qu'on cesse d'être hommes : Amour, réponds au sang, et réponds au devoir Qu'à des pères sans foi l'on n'en doit point avoir. Le moindre siècle a vu mille et mille perfides, Tous les siècles ensemble ont ils des parricides ? Calme-toi ma fureur, arrête, je me rends, Plutôt, plutôt ma mort que ce que j'entreprends : Sans répandre du sang servons ma jalousie Aux yeux de mes rivaux enlevons Aspasie.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Tiribaze, Ochus.

SCÈNE II. Artaxerxe, Ochus, Tiribaze.

SCÈNE III. Artaxerxe, Ochus, Tiribaze, Amestris, Aspasie.

SCÈNE IV. Artaxerxe, Ochus, Amestris, Aspasie, Darie, Tiribaze.

SCÈNE V. Darie, Tiribaze.

SCÈNE VI.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Darie, Ochus.

SCÈNE II. Darie, Ochus, Tissapherne.

SCÈNE III. Darie, Ochus, Amestris, Tissapherne.

SCÈNE IV. Artaxerxe, Darie, Ochus, Amestris, Tissapherne.

DARIE

Seigneur.

SCÈNE V. Artaxerxe, Darie, Ochus, Amestris, Tissapherne, Aspasie.

TISSAPHERNE, de retour

Seigneur, ce traître est mort.

TISSAPHERNE

Seigneur, cet accident vous ouvrira les yeux, L'on y voit la justice et la bonté des Dieux, Je l'ai trouvé mourant avec si peu de vie Qu'à peine il m'informa de sa damnable envie, Mille convulsions dont il fut excité Montraient sur le dehors le dedans agité Je reconnus le Ciel à ce triste spectacle, Lui-même fut forcé d'avouer ce miracle, Et contraignant son âme à quelque repentir, S'écria, Justes Dieux, vous vous faites sentir, Et me dit d'un accent à me rendre sensible : Par ma tragique fin mon crime t'est visible, En vain je voudrais taire un crime si connu, La mesure est comblée, et le moment venu, Ma vie était cachée elle se manifeste, J'emploie à cet effet tout le temps qui me reste, Puis que je suis forcé par un tourment nouveau D'être mon délateur, mon juge, et mon bourreau. Tu vois en moi l'auteur des malheurs de la Perse, Celui qui diffama le règne d'Artaxerxe, Et qui se prévalant du souverain emploi Abusa si longtemps des faveurs de son Roi. Le même dont la vie est si plaine de crimes Qu'il fit autant de maux qu'il avait de maximes. Te redirai-je en fin les desseins que je fis De perdre et mère et frère, et le père et les fils, De vouloir ruiner toute cette famille, Et d'usurper l'Empire en épousant la fille. Celui qui si longtemps a vu régner son sort Sans obstacle en sa vie en trouve dans sa mort. Le Ciel par mon trépas soulage ma patrie, Et de ma violence a délivré Darie. Ochus m'a découvert, éclaircis-moi ce point, Tu ne le dis que trop en le disant point. Je sais sa perfidie avant même ta vue, Et ma mort avancée en est la juste issue. Je confirme en mourant tout ce qu'il aura dit, Il fallait que ma mort lui donnât du crédit. Je meurs, va dire au Roi que j'ai fait mon supplice, Que je vais rendre compte à quelque autre justice, Son fils est innocent : à ce mot indigné Que pour le proférer le Ciel l'eut épargné, Il cacha ce remords qui lui venait de naître, Et par un second coup voulut mourir en traître. Le Ciel ne permit pas qu'il en fut convaincu, Et voulait qu'il mourût comme il avait vécu.

1 830 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica