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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Jeanne de Naples

Jean Magnon· créée en 1644, imprimée en 1656· 5 actes· 1 458 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois en 1644 par la troupe de l'Illustre théâtre.

Personnages

  • JEANNE, Reine de Naples
  • LE ROI, son Mari
  • LE ROI D'HONGRIE, son Beau-frère
  • LE COMTE DE DURAS, grand Seigneur de Naples
  • LA CATANOISE,, Favorite de la Reine
  • LE SÉNÉCHAL DE NAPLES,, Fils de la Catanoise
  • GARDES
  • SOLDATS
MADEMOISELLE,

À MADEMOISELLE DE MAUVRES, COMTESSE D'ARTIGUES.

Comme la vertu préfère toujours un grand coeur à un grand trône, et comme vous avez une âme qui vous fait voir au-dessous de vous ce que les autres voient au-dessus d'eux ; je puis bien vous assurer que la vertu se satisfait beaucoup mieux du rang que vous lui donnez en vous, que si quelque autre l'élevait à un degré où bien souvent la fortune se veut rendre sa compagne. Que cela soit ainsi, cette pudeur qui paraît sur votre visage, cette douceur qui loge en vos yeux, votre voix qui se ressent de la justesse de vos sentiments, et cette retenue qui accompagne vos discours et vos actions, ne me sont-elles pas tout autant de preuves de la satisfaction intérieure que vous donnez à la vertu, et de la joie que vous prenez à la contenter ? Mais se peut-il, MADEMOISELLE, que parmi ces interprètes de votre vertu, je voie une grande modestie, qui par une espèce de fierté qui lui sied bien, me veut empêcher de vous en dire davantage ; et qui pour signaler avec plus de justice l'injustice qu'elle veut faire à la gloire de ses égales, veut que je la prive elle-même des éloges qui lui sont particuliers ? Non, non, j'aurai toujours plus d'égard à la gloire de ses voisines, qu'à la sienne propre : si l'un m'ordonne de me taire, les autres me commandent de parler ; et c'est en cédant aux plus fortes, que je protesterai à tout le monde que vous avez des qualités auxquelles il est bien difficile de résister, et qui justifieront toujours l'une des plus belles et des plus pures amitiés du monde. Plaignez-vous donc à vous seule, MADEMOISELLE, de la violence que me fait votre mérite ; faites que votre modestie soit toute seule, je ne la louerai point : mais quand je remarque en vous tant d'autres perfections qui la touchent de si près, tout ce que je puis faire en sa faveur, est de ne me pas guère étendre sur la plupart des avantages que vous possédez, et de courir où le moindre me peut arrêter. Être donc d'une fort belle naissance, avoir eu des prédécesseurs, et avoir même des parents vivants, auxquels cet État est obligé, ne sont-ce pas des biens qui vous sont communs avec ceux de votre famille ? Et quant aux qualités du corps et de l'esprit, les avoir toutes, n'est-ce point m'épargner la confusion que j'aurais d'en représenter quelques parties ? Il me suffira sans doute, MADEMOISELLE, de protester de mon insuffisance, autant que de leur étendue et de leur nombre ; étant vrai de dire, que qui vous connaîtra bien, tombera d'accord de cette vérité, et se persuadera facilement, qu'étant toute bien faite, comme vous l'êtes, vous seriez la plus ingrate du monde, si vous vous plaigniez à la nature de ce qu'elle vous donna en partage. Loin de l'en blâmer, vous l'en louerez ; car au moment qu'elle vous fit accomplie, elle répandit en vous tant de générosité, qu'il n'y a point d'apparence à concevoir, qu'ayant reçu d'elle un naturel bienfaisant à tout le monde, vous manquiez jamais de reconnaissance envers votre bienfaitrice ; pensiez pour lui déplaire, en faveur de votre modestie, qu'elle ne vous a pas tout accordé. Ce n'est pas que je ne la condamne pour vous, de ne vous avoir point laissé la disposition de beaucoup de dignités : mais pourquoi l'en accuser ? Ce n'est point là sa faute, c'est celle de la fortune, qui n'est amie de la vertu que par caprice, et qui met aussi souvent les avares sur le trône, qu'elle réduit les généreux dans l'impuissance de pouvoir exercer leurs beaux sentiments. Oui, MADEMOISELLE, je suis certain que si cette fortune malheureusement pour elle, vous avait donné l'Empire de la Terre, vous vous serviriez de son présent pour la détruire ; et rendant à la vertu ce que cette extravagante lui a ôté, vous soupireriez aussi souvent que le plus magnanime de tous les Romains, quand vous ne pourriez obliger personne, et que vous croiriez avoir perdu cette journée en laquelle vous n'auriez point fait de bien. En tout cas ce n'est point là votre disgrâce, c'est celle des malheureux, que vous ne pouvez secourir : qu'ils s'en plaignent donc à une Providence, qui ne vous a pas mise en état de changer la face d'un Monde, où il y aura toujours plus d'infortunés que de généreux. Vous vous glorifierez cependant d'avoir obtenu de la nature tout ce qu'elle vous pouvait accorder, et tout ce qu'admire en vous,

MADEMOISELLE,

Votre très humble et très obéissant serviteur,

MAGNON.

AVIS AU LECTEUR

Mon cher lecteur, si cette pièce n'avait été faite et représentée avant que j'eusse consacré ma plume à la gloire de celui qui nous fait agir, je n'aurais point rompu la résolution que j'ai prise de ne plus rien composer qui me fasse rougir devant les hommes de la licence de mon expression, ou repentir devant Dieu du mauvais usage de mes pensées. Ce n'est pas que je veuille rien avancer à la confusion de la Comédie : bien loin de là, je soutiens que toutes les fois qu'il s'agira de pousser une belle passion, ou d'étaler une grande politique ; le conseil, le barreau, et la chaire même, n'auront jamais une éloquence ni plus douce ni plus forte que celle du théâtre français, quand il aura ses oracles ordinaires. En effet, ce que je dis ne se doit entendre que des temps où les oracles parlaient ; c'est-à-dire où l'inimitable Corneille, le pompeux de Scudéry, l'ingénieux Desmarets, le second Rotrou, le grave du Ryer, et le délicat Tristan, jetaient dans l'âme de leurs auditeurs une partie de cette fureur divine qu'ils avaient reçue d'Apollon, je veux dire du grand Cardinal de Richelieu. Il est vrai qu'à bien prendre la chose comme elle est, nos Auteurs modernes sont moins criminels que notre temps, qui semblable au carnaval (où l'on quitte le visage pour le masque) a laissé le sérieux pour le ridicule ; et comme lassé de voir les Ovide et les Virgile dans un habit digne de la Cour romaine, a voulu les voir dans une posture peu sortable à leur mérite. Non que le subtil et l'enjoué Scarron, et l'agréable de Boisrobert, et tous les écrivains de cette espèce, n'eussent pu satisfaire à des temps où l'on était amoureux des belles choses ; on voit bien que leurs génies en étaient capables : mais ils avaient bien reconnu que le goût du monde était dépravé, et qu'ils le devaient traité comme un malade, à qui l'on laisse manger ce qu'il veut. De moi, qui suis de l'avis d'Horace, et qui ne saurais donner le nom de poète qu'à ceux qui ont une conception comme surnaturelle, une invention encore plus divine, et une bouche à soutenir les choses extraordinaires ; je déplore l'aveuglement de certains esprits, qui pour simplement et bassement vérifier, s'imaginent de mériter un titre dont à peine l'incomparable Homère me semble digne. Tu vois bien par-là que je n'y prétends non plus que ceux que je plains, témoin quelques pièces de théâtre que j'ai faites, où tu ne trouveras rien sans doute qui te persuade que je sois hors du commun, et où tu verras toutefois par quelque belle idée que je ne dois pas être dans la foule ; te pouvant bien protester au reste, que quand tu les condamnerais, tu ne condamnerais que des ouvrages dont la composition m'a coûté presque moins de peine que tu n'en prendras à les lire. Qu'avec plus d'application je n'aie pu faire de meilleures choses, je ne te le désavoue point : je te puis dire, sans orgueil, que peu de personnes y ont de plus belles dispositions que moi : et pour te le faire voir, je veux bien t'avertir (dans un temps où l'on croit être épuisé dans la façon d'un Sonnet) que je projette un travail de deux cents mille vers, et d'autant de rose à proportion. Cela t'étonne sans doute, et m'étonne bien aussi : Cependant je te proteste que rien que la mort ne verra la fin de mon entreprise, qui est de te produire en dix volumes, chacun de vingt mille vers, une science universelle ; mais si bien conçue et si bien expliquée, que les bibliothèques ne te serviront plus que d'un ornement inutile. Que si Lucrèce, pour avoir fait quelques vers sur les premiers principes de la nature, s'attribue une gloire comme divine, quel applaudissement universel ne me promettrais-je pas de mon travail, s'il ne me suffisait de la satisfaction que j'y recevrai, et de cette récompense éternelle que j'en espère d'un Dieu à qui seul je serai redevable d'un ouvrage si nouveau ? Cependant je vais chercher quelque retraite, où vivant dans la compagnie des maîtres de l'École sacrée et de l'École profane, je tirerai de leur commune substance, tout ce qui peut rendre un homme digne du nom qu'il porte ; et sans en exclure un sexe, à qui faisant voir une science universelle hors des termes qui lui semblent trop barbares, je montrerai qu'il est aussi capable que le nôtre, de la connaissance de la vérité.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE. La Catanoise, et le Sénéchal.

SCÈNE II. La Reine, Le Comte de Duras, Le Senechal, La Catanoise.

SCÈNE III. La Reine, Le Comte, Le Roi, Le Senechal, et sa mère.

SCÈNE IV. Le Roi, Le Comte.

SCÈNE V. Le Roi, Le Senechal.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. La Reine, La Catanoise.

SCÈNE II. La Reine, Le Roi, La Catanoise.

SCÈNE III. Le Roi, La Reine.

SCÈNE IV. La Reine, Le Comte.

LE COMTE

Oui l'amour est pour vous, la haine est pour le Roi ; J'aime depuis deux ans, sans l'avoir osé dire ; À peine à mes soupirs fiais-je mon martyre ; Quand d'un coeur échauffé je les faisais sortir, Avec timidité je les faisais partir. Aussi c'est en tremblant qu'ils achevaient leur course, Tant il leur déplaisait d'abandonner leur source, Et tant ils s'affligeaient au sortir de mon sein, De voir que vainement ils diraient mon dessein. Ainsi donc sans passer dans une âme fermée, De si douces vapeurs se changeaient en fumée : Que dis-je ? mes soupirs s'étant anéantis, Périssaient presque aux lieux dont ils étaient partis. J'attendais bien l'effet de leur triste langage, Mais ce n'est qu'à demi qu'ils faisaient leur message : Ils allaient bien à vous, et n'en revenaient pas ; Mon coeur en renvoyait de nouveaux sur leurs pas ; Et les faisant aller les uns après les autres, Les forçait d'avancer pour rencontrer les vôtres, D'aider leurs compagnons en de tels entretiens, Et de vous demander des nouvelles des miens. Aucun n'apprit de vous ce qu'il voulut apprendre ; Je sus qu'ils mouraient tous, et sans se faire entendre, Et le dernier soupir que j'avais député Me redit en mourant qu'il était rebuté, Et qu'il fallait changer de sens ou de langage. Alors à mes regards je fiai ce message ; Mais comme mes soupirs, ils n'étaient point reçus : Je vis que ces regards n'étaient point aperçus ; Au défaut de tous deux, ma voix parle elle-même ; Et fallut-il mourir, je dis que je vous aime.

SCÈNE V. Le Comte, Le Senechal.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE.

LA REINE, seule

Que mon âme est confuse, et que ma vue est sombre ! Il croit que mon jaloux est devenu mon ombre ; Comme ce défiant m'accompagne en tous lieux, Je le crois voir partout où j'arrête mes yeux. Retire-toi de moi, trop importune image ; Esprit d'obscurité, cherche ailleurs de l'ombrage, Cesse de m'épier, de me voir, de m'ouïr ; D'un objet éloigné veux-tu même jouir ? Ne peux-tu point souffrir que je songe à moi-même ? Et ton bizarre amour voudra-t-il que je m'aime ? Trop sensible contrainte où me met mon malheur ! Je ne puis exprimer ma joie, ou ma douleur. De tous mes sentiments, ce fâcheux interprète, M'ose bien condamner, ou parlante, ou muette : Quand sans dessein ma vue erre de toutes parts, Il croit que sur quelqu'un j'attache mes regards ; Son âme penserait, tant elle est alarmée, Qu'un soupir de mon feu ferait quelque fumée ; Et prenant de mon sens un injuste retour, Qu'un élan de douleur est un élan d'amour ; Mais, ombre qu'un jaloux entretient à ma suite, Rends-moi libre un moment, ta présence m'irrite. Me laissant seule ici, de qui peux-tu douter ? Si tu ne me vois pas, tu pourras m'écouter, Et redire au tyran, qui te tient à ses gages, Que sans point de vapeurs il se fait de nuages, Et que les visions que se font des jaloux Procèdent bien plus d'eux, qu'elles ne font de nous. Adieu, retire-toi, j'ai peur qu'il ne survienne, Et qu'il ne pense encor que quelqu'un m'entretienne ; Car son âme ombrageuse est si faite aux transports, Que son oeil peut bien prendre une ombre pour un corps. Tyran trop soupçonneux, de qui l'ombre me garde, Rappelle mon témoin, ma vertu me regarde ; Et me suivant toujours dans tous mes entretiens, Je crains plus ses regards, que je ne crains les tiens.

SCÈNE II. La Reine, Le Roi masqué et déguisé.

SCÈNE III. La Reine, LE Senechal.

LA REINE

Taisez-vous.

SCÈNE IV. La Reine, Le Senechal, La Catanoise.

SCèNE V. Le Roi, La Reine, Le Senechal, La Catanoise.

SCÈNE VI. Le Roi, La Reine, Le Senechal, Le Comte, La Catanoise.

LE COMTE, entrant l'épée à la main

Où se cache un meurtrier soustrait à mon épée ?

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. La Reine, La Catanoise.

SCÈNE II. La Reine, La Catanoise, Le Comte, Le Senechal.

SCÈNE III. La Reine, Le Comte, Le Senechal, La Catanoise, Le Roi d'Hongrie avec toute sa suite.

LE COMTE

Seigneur...

LE ROI D'HONGRIE

L'assassin ?

SCÈNE IV. La Reine, Le Roi d'Hongrie, Le Roi de Naples, Le Comte, Le Senechal, La Catanoise.

SCÈNE V. Le Roi d'Hongrie, Le Comte, Le Senechal.

LE ROI D'HONGRIE

Et maintenant je l'aime.

SCÈNE VI. Le Comte, Le Senechal.

SCÈNE VII.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Le Roi d'Hongrie, Le Roi de Naples.

SCÈNE II. Le Senechal, Les deux rois.

SCÈNE III. La Reine, Le Comte.

SCÈNE IV. Le Senechal, La Reine, Le Comte, Gardes.

SCÈNE V. Les Rois, La Reine, Le Comte, LE Senechal.

SCÈNE VI. Le Capitaine des Gardes, Les Deux Rois, Le Comte, Le Senechal.

LE ROI DE NAPLES

Elle ne vit donc plus ?

LE SÉNÉCHAL sortant

Et bien que l'on m'y mène.

LE ROI D'HONGRIE, au Roi de Naples

Ah ! daignez pardonner à mon aveuglement.

SCÈNE DERNIÈRE. Le Senechal blessé à mort, Le Capitaine des Gardes, Le Comte, Les Deux Rois.

LE ROI DE NAPLES

Et moi je l'ai perdue.

1 458 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0