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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers

Josaphat

Jean Magnon· créée en 1644, imprimée en 1647· 5 actes· 1 554 vers· 7 personnages

Personnages

  • ABENNER, Roi des Indes
  • JOSAPHAT, son fils
  • ARACHE, Lieutenant général des Armées d'Abenner
  • AMALAZIE, prisonnière de guerre d'Abenner
  • BARLAAM, Courtisan d'Abenner, disgracié
  • NACOR, Courtisan d'Abenner
  • GARDES
MONSEIGNEUR,

À HAUT ET PUISSANT PRINCE, BERNARD DE FOIX DUC D'ESPERNON, De la Vallette et de Candalle, Pair et Colonel général de France, Chevalier des Ordres du Roi, et de la Jarretière, Prince et Captal de Buch, Conte de Foix, d'Astarac etc. Sire de l'Espare, etc. Gouverneur et Lieutenant général pour le Roi en Guyenne.

Ces Éloges si familiers que la plupart de nos Écrivains emprunte ou de la naissance, ou du mérite, ne sont que des faux ornements dont ils veulent couvrir le peu d'extraction ou les défauts de la personne qu'ils nous louent : Je ne veux rien mendier de cette partie de l'éloquence qui persuade moins qu'elle ne flatte, et qui loin de faire croire les officieux mensonges, fait soupçonner même ses vérités : Quelque ingénieuse qu'elle soit, elle cache si peu ses artifices qu'elle les rend visibles à celui qu'elle veut tromper, il rougit le premier de ses fausses louanges, et quelque présomption que chaque homme ait conçu de soi, il se dénie cette complaisance que son adorateur a pour lui : Comme il est des flatteries qui offensent, il est des vérités qui déplaisent ; il est beau de tirer un inconnu de la foule du peuple, de l'exposer en vue, et de rendre visible aux yeux de tous, un homme qui serait encore dans l'obscurité, sans le jour que l'on lui donne : Mais louer un Grand par sa naissance c'est louer dans lui tous ses semblables, et lui donner une qualité qu'il a commune avec beaucoup d'autres : Qu'est-il besoin MONSEIGNEUR, de dire à toute la France que vous descendez d'une race qui l'a dignement servie, dans laquelle ses Rois ont trouvé des Favoris, des Généraux d'Armée, et des Gouverneurs de Provinces ? Est-il nécessaire MONSEIGNEUR, d'ajouter que le Caractère de Duc et Pair est comme attaché à votre Maison, que l'une des éminentes Charges de la Couronne est son moindre héritage, que la fortune, ce semble, a voulu récompenser vos vertus dans la personne de vos Aïeux, et que les Coeurs de toute la Guyenne sont des biens successifs dans votre famille ? Je pourrais encore vous louer par un autre avantage : N'êtes-vous pas aussi glorieux Père, qu'heureux mari ? Mais je n'entreprends pas de faire ici le Panégyrique de toute votre maison, et je laisse à quelque autre bouche à discourir de ce bonheur, outre que je ne dirais que des choses très connues ; elles paraissent trop pour être montrées, ce n'est point par-là que je veux vous glorifier, je veux choisir la dernières de toutes vos belles qualités ; Cette protection et ce secours, MONSEIGNEUR, que vous avez donné à la plus malheureuse et à l'une des mieux méritantes Comédiennes de France n'est point la moindre action de votre vie. Et si j'ose entre dans vos sentiments, je veux croire que cette générosité ne vous déplaît pas, tout le Parnasse vous en est redevable et vous en rend grâce par ma bouche, vous avez tiré cette infortunée d'un précipice où son mérité l'avait jetée, et vous avez remis sur le Théâtre un des beaux personnages qu'il ait jamais porté : elle n'y est remontée MONSEIGNEUR, qu'avec cette belle espérance de jouer un jour dignement son rôle dans cette illustre Pièce, où sous des noms empruntés l'on va représenter une partie de votre vie. Je pousse votre modestie jusques au bout : mais il faut qu'elle se fasse violence, et qu'elle m'écoute malgré elle : Croyez-vous, MONSEIGNEUR, que je vous aie donné une vanité trop excessive ? Elle est très juste ; ces Grecs et ces Romains qui ont si longtemps occupé notre Scène n'auront point de déshonneur de vous céder leur place, ils deviendront même vos Spectateurs, et par le long silence que nous leur imposerons ils témoigneront leur admiration : Moi-même des premiers je veux introduire sur le Théâtre l'Histoire Française, bien loin que l'Antiquité nous ait pu fournir abondance de matières, il nous a fallu beaucoup ajouter à ce qu'elle nous a dit de ces Héros, au lieu que dans notre siècle nous aurons un contraire travail, et nous seront en peine de retrancher du grand nombre de ces excellents sujets que notre Histoire nous donnera, vous n'y serez point oublié ; là sous de faux incidents vous verrez vos véritables aventures, et je vous verrai rougir d'une imposture si agréable. C'est assez exercer votre modestie, je veux finir, et je vais lui obéir avec ce reproche que je lui fais, de ne se point plaire à ouïr des vérités, c'en est une MONSEIGNEUR, que je renouvellerai chaque moment de ma vie, que je suis,

MONSEIGNEUR,

DE VOTRE GRANDEUR,

Le très humble et très obéissant serviteur.

MAGNON.

ACTE I

SCÈNE I. Amalazie, Arache.

SCÈNE II. Amalazie, Arache, un Garde.

SCÈNE III. Josaphat, Amalazie, Arache, Troupe de Courtisans.

SCÈNE IV. Josaphat, Arache.

SCÈNE V. Abenner, Josaphat, Arache, Gardes.

ACTE II

SCÈNE I.

SCÈNE II. Josaphat, Un Garde.

SCÈNE III. Josaphat, Barlaam, Gardes.

BARLAAM

Le moindre diamant est du prix du talent, Je vous en montrerai d'un prix inestimable,

Talent : Terme d'antiquité. Nom d'un poids, chez les Grecs, qui variait suivant les pays, qui fut primitivement de 19440 grammes, et que la réforme de Solon porta chez les Athéniens à 27000 grammes. [L]

JOSAPHAT

Tu me peux tout montrer, suivant qu'on se retire.

Suivant que : Suivant que. Conjonction. Selon que. [T]

SCÈNE IV. Josaphat, Barlaam.

BARLAAM

L'on pourra moins douter de son Éternité, Puisqu'il comprend le monde avec immensité ; Celui qui donne l'âme à toute la nature, Peut-il pas subsister sans cette créature : Ce Dieu qui donne tout qui ne prend que de lui, Ne peut-il pas durer sans le secours d'autrui ; Il tira du néant une si lourde masse, Et mit dans un instant chaque corps en sa place ? Après avoir construit ce pompeux bâtiment, Ce premier architecte en vit tout l'ornement, Ayant considéré qu'il n'y fît point de fautes, Pour sa perfection il lui donna des hôtes : IL voulut créer l'homme, il lui fit des États, Autant que de mortels il fit des potentats, Cet ingrat hommager devint bientôt rebelle, Ses malheureux enfants suivirent sa querelle, Son crime s'étendit jusqu'à ses héritiers, L'homme se fourvoya de ces premiers sentiers ; Son Dieu tout courroucé lui déclara la guerre, Un grand débordement purgea toute la terre : À peine un innocent se sauva de ses mains, Qui put perpétuer la race des humains ; Ses enfants dispersés les restes d'un déluge, À qui le Ciel et l'eau déniaient un refuge, Contre qui l'Univers s'était tout conjuré, Trouvèrent sur la terre un asile assuré : Ces seconds habitants la peuplèrent de crimes, Et tous leurs descendants suivirent leurs maximes ? La foudre qu'il tenait les allaient abîmer, Sans ces excès d'amour qu'on ne peut exprimer : Dieu descendit du Ciel pour regagner la terre, Son fils humanisé nous vint faire la guerre ; Et ce doux conquérant qui dédaignait nos corps, Pour réduire nos coeurs tenta tous ces efforts : Il imposa silence à tous vos vieux Oracles, Il nous vint exposer sa vie et ses miracles ? Dans son propre pays il fut mis sur la Croix, Et comme un imposteur mourut le Roi des Rois : Sa mort se fit sentir à chaque créature, Une commune éclipse aveugla la Nature, Et quoique le Soleil eût caché sa clarté ; Un Dieu mourant parut par cette obscurité : Ce Dieu trois jours après força sa sépulture, Et l'on vit violer l'ordre de la Nature ; Ce beau temps arrivé qu'il dût monter aux Cieux, Comme il avait prescrit il délaissa ses lieux : Son renom s'épandit de l'un à l'autre pôle, Les deux bouts de la terre ont reçu sa parole, Votre Palais se ferme à sa divine voix Et vous seul écoutez des Dieux d'or et de bois ? Je viens vous retirer d'une longue ignorance : Et je vous viens donner une autre connaissance, C'est là ce beau brillant que je tenais caché.

Hommager : Celui qui devait l'hommage. Vassal hommager. [L]

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Josaphat, Abenner.

ABENNER

Tais-toi.

SCÈNE VII.

SCÈNE VIII. Abenner, Amalazie, Arache.

AMALAZIE

Non ce n'est point assez des maux que j'ai souffert ; Je me viens condamner à de nouvelles peines, Au trône à votre fils je préfère mes chaînes ; Ne vous prévalez pas des droits de mon vainqueur, Et ne présumer point de contraindre mon coeur : Le sort, en m'ôtant tout m'a laissé le courage, Le sang de Sinanor ne sent point l'esclavage ; Il n'éprouva jamais que c'est que d'obéir, Mais dans moi la fortune a voulu le trahir ? Elle a cru par la fille assujettir le père, Gardons en dépit d'elle un Royal caractère ; Oui, fameux Sinanor, je soutiendrai mon rang, Je saurai maintenir l'honneur d'un si beau sang ? Seigneur, n'alléguer point le droit de vos conquêtes, Ses pareils n'ont point vu que des Dieux sur leurs têtes ; Et le fameux motif de tous vos différents, N'est qu'un commun prétexte entre des conquérants : Vous prétendiez de lui de plus grands avantages, Vous vouliez son Empire et non pas ses hommages ; Sur un simple refus vous l'avez oppressé, Il vous dénia l'un, l'autre vous fut laissé ? Prenez tous ses États je vous les abandonne, Possédez-les Seigneur, la guerre vous les donne ; Le conseil de Narsingue autorise ses lois, Et s'il faut mon aveu je vous cède mes droits : Épuisez épuisez tout le sang de mon père, Élevez sur son trône une race étrangère ? Laissez-moi consommer dedans une prison, Et jusques à son soutien abattez ma maison : Mais délivrez mon coeur de cette servitude, L'esclavage du corps n'est-il pas assez rude ! Rien que ma liberté ne peut plaire à mes yeux.

UN GARDE

Seigneur.

ACTE III

SCÈNE I. Abenner, Nacor.

SCÈNE II. Abenner, Arache, Josaphat, Amalazie, Nacor, Courtisans.

NACOR

Oui, je la maintiendrai puisqu'il me la confie, Et puisqu'il l'a commise à ma philosophie : Je m'offre à vous prouver toutes nos vérités, Et vous réduire au long toutes ces qualités, Ce grand Dieu que j'adore est tout inconcevable, Et l'on le définit une essence ineffable : Il vit tout commencer, il verra tout finir, Il comprend le passé, le présent, l'avenir ; Dans lui sont tous les temps il règle nos années, Et ce Maître absolu régit nos destinées : Vous donnez à vos Dieux un pouvoir limité, Vous les avez soumis à la fatalité ? Le mien ne reçoit point, ni d'égaux, ni de Maîtres, Cet être indépendant est le premier des êtres, Ce Dieu, quoiqu'il soit un, forme une Trinité, Et dans sa Trinité garde son unité : Le père en regardant sa très divine essence, Engendre son cher fils de cette connaissance ; Ainsi que d'un miroir où frappe le Soleil, Il s'en peut réfléchir un rayon tout pareil : Par des relations et de fils et de père, L'entendement de l'homme a conçu ce mystère, Non que cette action ait eu quelques instants, Qu'il soit intervenu priorité de temps : Le Père est seulement premier par origine, D'une émanation adorable et divine ; Du mutuel amour qu'ils se rendaient tous deux, Ils firent procéder un Dieu tout amoureux : Un esprit tout de feux, un esprit tout aimable, Et cet élancement produisit leur semblable ; Ainsi quoiqu'ils soient trois, l'on n'en doit croire qu'un, Tout ce que l'on possède est aux autres commun ? Concevez-les ensemble ils ont même avantage, Séparez leur personne ils ont même partage : Ils sont associés par un commerce étroit, Et tous trois d'un accord s'approprient un droit ? Ce Dieu qui conçoit tout, se pouvait seul comprendre, Ce qui sortait de lui dans lui se venait rendre : Par sa propre existence il logeait dedans lui, Et de son propre poids il était son appui : Ces mystères divins vous semblent inconcevables, Et de si hauts discours sont à peine traitables,

ABENNER

Barlaam ?

ABENNER

Traître ?

ABENNER

Traître ?

ABENNER

Tais-toi ?

SCÈNE III. Abenner, Amalazie, Arache, Josaphat.

ABENNER

Ne crains-tu point la foudre.

Foudre : Exhalaison grasse et sulfurée qui s'enflamme par le choc des nues, et qui en sortant avec violence fait un grand bruit, et des effets extraordinaires sur la terre. [F]

SCÈNE IV. Abenner, Amalazie, Arache.

SCÈNE V. Amalazie, Arache.

ACTE IV

SCÈNE I.

SCÈNE II. Amalazie, Josaphat.

AMALAZIE

Oui, je me rends au Dieu que vous nous enseignez.

Sur l'original, une note manuscrite sur l'original déplace le nom du locuteur AMALAZIE au dessus du vers 1037. Nous laissons la forme imprimée.

SCÈNE III. Amalazie, Josaphat, Arache.

ARACHE

L'on a fait un théâtre au milieu de la place, Il est environné d'un tas de populace, Et ce monstre immobile autant que curieux, Dessus cet échafaud semble attacher ses yeux ? Là, Nacor aux tourments donne son corps en butte, Et contre ses douleurs toute son âme lutte ; Quelque appareil de mort que l'on lui vienne offrir, Dedans cet intervalle il s'anime à souffrir, Pendant que ses bourreaux reprennent leurs haleines, D'une espérance avide il dévore ses peines ? Il se plaint du délai qui les fait respirer Il est impatient de vouloir endurer, Et voyant leurs apprêts ainsi que des amorces, Il leur désire même une part de ses forces : En soi-même il se plaint contre cette langueur, Et pour les exciter il montre sa vigueur ? Eux comme des lions que fait rugir la rage, D'un oeil étincelant s'entredonnent courage, Et poussant dessus lui des regards furieux, Ils s'efforçaient de loin de l'achever des yeux ; D'un oeil qui les bravait il accroît leur audace Ils joignent aussitôt l'effet à la menace, Ils s'arment et Nacor les attend au combat, Mais son corps tout percé visiblement s'abat ; Ils y font promener et le fer et la flamme, À force de fouir ils poursuivent son âme ? Ces cruels curieux lassés de la chercher Se vengent sur le corps qui la leur veut cacher, Ils font de tous côtés de profondes blessures Ils pensent la trouver à force d'ouvertures, Et croyant obliger cette hôtesse à partir Lui montrent cent endroits pour la faire sortir, Cette âme entière en tout et dans chaque partie Trouve encor que le coeur retarde sa sortie, Avec quelque espérance elle entre dans ce fort Mais ce dernier mourant ressent enfin sa mort, Tout le corps en frémit sa force diminue Elle lui reprochant qu'il l'a mal soutenue, Et dédaignant ce lâche après si peu d'efforts D'un soupir indigné laisse tomber son corps.

AMALAZIE

Prince.

SCÈNE IV. Amalazie, Arache, Josaphat, Abenner, Barlaam.

ABENNER

Je le veux.

ACTE V

SCÈNE I. Abenner, Barlaam.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Abenner, Amalazie, Arache.

AMALAZIE

Aussi l'avons-nous fait, il est mort à nos yeux ; L'on l'a décapité dans la salle prochaine.

v. 1347, dans l'original, on lit "l'on la décapité", nous corrigeons.

ARACHE

Seigneur.

SCÈNE IV. Abenner, Amalazie, Arache, Josaphat.

1 554 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica