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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Séjanus

Jean Magnon· créée en 1644, imprimée en 1647· 5 actes· 1 592 vers· 11 personnages

Personnages

  • TIBERE, Empereur de Rome
  • DRUZE, fils de Germanicus, et neveu de Tibère
  • LIVIE, veuve de Druse, fils de Tibère
  • FULVIE, Confidente de Livie
  • SEJANUS, Favori de Tibère
  • APICATA, Femme de Séjanus
  • VOLUZIE, Fille de Séjanus
  • TERENCE, Chevalier Romain, ami de Séjanus
  • MACRON, Colonel des Gardes de Tibère
  • REGULUS, son Lieutenant
  • Troupe de Gardes
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR, MONSEIGNEUR LE COMTE Magnus Gabriel de la Gardie, Ambassadeur extraordinaire de Suède en France.

Dès que vous avez paru dans la Cour de France, après avoir fait sentir votre venue par tous les lieux où vous passiez ; et après lui avoir envoyé devant vous une belle renommée, elle vous a regardé avec admiration ; et après vous avoir longtemps considéré, elle s'est rétractée en votre faveur du sentiment qu'elle a pour tous les Étrangers : vous l'avez forcée d'avouer que toute la Politesse n'est pas chez elle : et quoiqu'à l'exemple de la Grèce, elle puisse traiter toutes les autres Nations de Barbares ; elle a exempté de ce reproche le Septentrion, puisqu'il a, la gloire de vous avoir produit. Elle vous a témoigné, MONSEIGNEUR, qu'elle faisait une estime très particulière de votre personne : jamais Ambassadeur n'a mieux plu que vous à cette délicate, du consentement de tous ceux qui la composent, elle vous a jugé parfait, et vous vous pouvez vanter d'avoir obtenu d'elle, ce qu'elle a refusé à tous ceux qui vous ont précédé : combien de bouches ont loué le glorieux choix qu'a fait de vous, votre illustre Princesse, pour une Ambassade si importante que celle que vous avez traitée : jamais l'esprit de cette incomparable Reine, que vous servez, et à qui toute l'Europe rend ses hommages, n'a paru si éminemment, qu'en vous élisant pour un si célèbre emploi. Vous avez dignement répondu à l'attente des deux Couronnes, et ces deux fameux États, de qui l'éloignement ne peut altérer l'intelligence, vous sont redevables d'une union qu'ils ne renouvellent de temps en temps pue pour la rendre éternelle ; que d'applaudissements ne vous doivent point la France et la Suède, pendant ce temps, MONSEIGNEUR, que vous faites le destin de ces deux Royaumes : j'ose vous présenter l'Histoire du plus infortuné de tous les Politiques et du plus digne de son malheur. Je veux forcer l'ambitieux Séjanus, à voir votre Cabinet, à y étudier vos maximes, et à faire cet aveu, que s'il les eût pratiquées, son Gouvernement aurait été aussi doux aux Romains, que le vôtre est aimable aux Suédois : vous servez si bien leur Monarchie, qu'ils confessent à toute l'Europe, que vous mériteriez de régner : et si l'illustre sang du grand Adolphe leur manquait, qu'ils iraient chercher dans votre Maison un successeur digne des Maîtres qu'ils auraient perdu. C'est vous, MONSEIGNEUR, qui succéderiez à l'auguste Gustaut, dont la vie est pleine de Miracles et à la divine héritière, dont le premier âge est rempli de prodiges ; si bien que l'avenir doutera lequel du père ou de la fille aura le plus fait de merveilles, et lequel de leurs deux sexes sera le plus glorieux pour les avoir donnés au monde ; vous étonnerez aussi l'Histoire, MONSEIGNEUR, et nos neveux verront avec admiration, combien dans un siècle la Suède aura porté de grands Personnages, l'on les verra se plaindre au siècle de leurs aïeux, de n'avoir pas reculé votre naissance jusqu'à leur temps, la France fait une autre espèce de plainte, elle se fâche contre elle-même de vous avoir donné à la Suède, et si elle n'appréhendait de violer cette paix que vous venez d'affermir entre elles, elle reprendrait le présent qu'elle lui a fait : mais MONSEIGNEUR, quelque estime qu'elle fasse de vous, il faut qu'elle vous rende : tout le Septentrion vous redemande avec impatience, deux Maîtresses vous y attendent et celle dont la possession vous est réservée, murmure contre nous de ce que nous vous retenons plus longtemps. Reportez-lui, MONSEIGNEUR, ce visage qui ne s'est point si bien composé dans notre Cour, qu'on n'y ait vu, sans quelque espèce de jalousie, que la France n'était point votre élément, et que vous n'aspiriez qu'à revoir cet aimable Climat où sont enfermés tous vos désirs : je suis affligé, MONSEIGNEUR, de vous avoir dérobé quelques moments, et d'avoir interrompu vos belles idées, au point, ou tout libre des soucis que votre emploi vous donnait, vous rendiez toute votre âme à cette Princesse, qui ne la veut partager qu'avec votre Reine ; je finis, MONSEIGNEUR, en vous conjurant de souffrir, que je me die,

MONSEIGNEUR,

DE VOTRE EXCELLENCE,

Le très humble et très obéissant.

MAGNON.

ACTE I

SCÈNE I. Livie, Fulvie.

LIVIE

Et quoi, cela t'étonne ? Ce monstre s'accoutume à n'épargner personne : Tibère, agrandissant un tel ambitieux ; Arma, sans y penser, le bras d'un furieux, Qui parmi tant d'horreurs ne s'étant pu connaître, Devait porter le fer dans le sein de son Maître ; Ainsi s'étant défait des Fils et des Neveux, Cette mort l'élevait au comble de ses voeux ; Rien ne peut étancher la soif d'un sanguinaire, Ni rien ne peut remplir les voeux d'un téméraire. Apprends par ce parti qu'il a pu proposer, Et le dessein qu'il a de vouloir m'épouser ; Qu'il veut que notre amour soit comme l'entremise, Et le couronnement d'une telle entreprise ; Ainsi l'ambition se cacha sous l'amour, Et le même secret a mis son crime au jour ; Lui-même par sa bouche affermit ma croyance ; Le Ciel qui l'aveuglait, permit cette imprudence ; Ce lâche empoisonneur se vint lui-même offrir ; Ma joie aida beaucoup à le mieux découvrir : Cette altération que souffrit mon visage, Qu'il devait expliquer à son désavantage, Qu'il dût attribuer à mon étonnement, Parut à ce crédule un vrai consentement : J'arrachai ses secrets, j'appris toute sa vie, Que mon Druse était mort pour l'amour de Livie, Que la mort de Tibère en serait un effet, Et qu'elle avait causé tout ce qu'il avait fait. Vois l'inégalité des mouvements de l'âme, Des résolutions que se forme une femme ; Je le voulais connaître, et voulais éclater ; Et l'ayant reconnu, je le voulais flatter : Indigne complaisance, où tu me vois forcée, Si ma langue est contrainte à trahir ma pensée !

FULVIE

Séjan entrant.

Séjan vous a surprise.

SCÈNE II. Fulvie à l'écart, Séjan, Livie.

SEJAN

Tout m'obéit dans Rome, et ma profusion Range tous les soldats à ma dévotion ; Et pour former en eux un secours plus facile, Je les ai réunis dans le coeur de la ville. De là, si je les porte à des soulèvements, Vous les verrez se rendre à mes commandements, Enfoncer avec moi le Palais de Tibère, Sacrifier sa vie à leur prompt colère ; Et tous de cette voix, que pousse la fureur, À l'aspect des Romains, me créer Empereur. La charge de Tribun m'est encore nécessaire, Elle ébranle à son gré tout l'état populaire ; Je me l'assujettis par cette autorité ; Naturellement Rome aime la nouveauté ; Elle, qui dès longtemps vit dans la servitude, Se promet en changeant un Empire moins rude ; Et d'ailleurs son humeur m'étonnerait bien peu ; Le naturel d'un Peuple agit comme le feu ; S'il s'échauffe aisément à la première amorce, Après sa violence, il perd toute sa force. J'aime mieux m'assurer des premiers du Sénat, Et disposer les Grands à cet assassinat ; Ces petits Souverains traînent la populace ; Et leur exemple abat ou soutient son audace ; Je n'agis point aussi comme ces imprudents, Qui sont faibles dehors, et puissants au-dedans ; J'aime le cabinet, mais je veux la campagne, Aidé des légions qui sont dans l'Allemagne ; Et du puissant secours que leurs Chefs m'ont promis, Je maintiendrai le rang où je me serai mis. Que ne puis-je, assisté par ces troupes fidèles ? Par un Courrier exprès, j'en attends des nouvelles ; Jusqu'à son arrivée, on n'entreprendra rien ; Son ordre étant venu, je donnerai le mien.

Profusion : Libéralité excessive. Il se dit peu souvent en bonne part, si ce n'est des Puissances qui peuvent donner sans s'incommoder ; et alors c'est magnificence. [F]

SCÈNE III. Séjan, Apicata, Voluzie.

SCÈNE IV. Apicata, Voluzie.

ACTE II

SCÈNE I. Druze, Fulvie.

SCÈNE II. Druze, Livie, Fulvie.

SCÈNE III. Livie, Fulvie.

SCÈNE IV. Fulvie. Livie, Apicata, Voluzie.

SCÈNE V. Apicata, Voluzie.

SCÈNE VI. Apicata, Voluzie, Térence.

ACTE III

SCÈNE I. Tibère, Druze.

DRUZE

Seigneur, votre indulgence était trop excessive, Et par votre bonté tout ce désordre arrive. Je ne veux point géhenner l'affection des Rois, Le peuple doit juger des hommes par leurs choix ; Et quand de leurs faveurs ils ont cru quelqu'un digne, Il lui doit confirmer ce privilège insigne ; Et sans s'examiner s'il l'avait mérité, S'imaginer qu'il l'ai avec quelque équité. Les Princes, de leur part, y doivent leur prudence, Prévenir leurs faveurs de quelque connaissance, Et ne les point verser sur d'indignes objets ; L'on s'attire autrement la haine des sujets, Il se fait dans l'État un général murmure, Le Prince est plus blâmé, que n'est sa créature, Et la rage du Peuple, au moindre événement, En condamne la cause, et non pas l'instrument ; L'on rejette sur vous les désastres de Rome, Tant vous avez accru la puissance d'un homme ; Vous avez dans lui seul ramassé les honneurs, Un homme sans mérite, a le prix de plusieurs, Les charges de l'Empire en lui seul sont unies ; Vous répandez sur lui des grâces infinies ; Et par une faveur, qui fait mille jaloux, Vous avez fait Séjan un peu moindre que vous ; Encor abuse-t-il du crédit qu'on lui donne ; L'ingrat, et l'insolent, ne caresse personne ; Et sur ces hauts degrés, où son bonheur l'a mis, Il dédaigne d'avoir de petits ennemis. C'est aux grandes maisons que ses desseins s'attachent, Mais ses précautions empêchent qu'ils se sachent ; Le poison sourdement, l'a rendu sans rivaux.

Géhenner : Torturer pour faire avouer. Ici, cela signifie que je n'irai pas torturer l'affection des rois pour lui faire avouer quels sont ceux qu'elle aime.

MACRON

Séjan !

REGULUS

Seigneur.

SCÈNE II. Tibère, Druze, Séjan, Régulus.

SEJAN

Je ne me lasse point de vous être importun ; Je cherche à vos bontés de nouvelles matières, Et moins aux Dieux qu'à vous j'adresse mes prières. Auguste, et vous, César, m'avez comblé de biens, Mais de loin, vos bienfaits ont surpassé les siens ; Vous m'avez accordé tous les honneurs de Rome, Et de quoi contenter tous les désirs d'un homme ; Le plus ambitieux s'en serait assouvi, Aussi par ce secret un Prince est mieux servi, Et ces nobles sujets qui dédaignent la force, Les coeurs se laissent prendre à cette douce amorce ; La libéralité fait d'aimables efforts, Et s'acquiert les esprits, comme l'autre les corps ; C'est avec passion qu'un sujet se hasarde : Mon père avec ce coeur commanda votre garde ; Et s'étant signalé dans mille occasions, Mérita votre estime et vos affections. À peine fut-il mort en ce noble exercice, Que l'on me confirma cet important office ; Tout jeune que j'étais, je me vis dans l'emploi, Et j'eus de beaux moyens de vous montrer ma foi ; J'ai pleinement rempli cette belle espérance : Aussi, si j'ai servi, j'en eu la récompense, La charge de Préteur, celle de Consulat, Et successivement les honneurs du Sénat : Je commande à ce corps qui régit cent Provinces, Et j'ordonne, après vous, de tous ces petits Princes ; Enfin vous m'avez fait le second des Romains, Et vous voyez, César, l'ouvrage de vos mains : Je puis sans vanité l'oser presque prétendre, Et je puis aspirer au nom de votre gendre ; Si la veuve de Druse a besoin d'un mari. Seigneur, jetez les yeux sur votre favori : Déjà votre alliance illustra ma famille, Le fils de Clodius eut épousé ma fille, Ce glorieux Hymen se devait achever, Sans le grand accident qui vint nous l'enlever, Et qui nous l'arrachant au plus beau de son âge, Détruisit votre espoir, avec ce mariage. Auguste, votre père, a voulu s'allier, Avec la maison d'un simple Chevalier ; César, j'implore ici votre toute-puissance, Faites-moi mériter votre auguste alliance ; Et puisque votre sang vous éleva sur nous, Par votre abaissement, approchez-moi de vous ; Il n'est rien jusque-là qui vaille mon envie : C'est sa possession !

TIBERE

Tu te peux décevoir dans un si beau projet ; Et ne te flatte point, de penser que Livie, Prenne à ton avantage une si basse envie, Qu'elle daigne épouser un simple Chevalier, Qu'elle se méconnaisse, et se veuille oublier, Ce serait un opprobre aux familles Romaines, Qui virent ses parents aux charges Souveraines, Qui ne pourraient souffrir ce mélange odieux, Ni voir ta maison jointe à la race des Dieux ; Je mettrais mes Neveux dans de longues querelles, Et verrais entre vous des haines immortelles. Où nous réduiriez-vous, si vous veniez aux mains, Et si vos différends partageaient les Romains ? Mesure tes projets avecque ta puissance, Ou les proportions à ta seule naissance ; Toute Rome m'haït pour t'avoir agrandi, Et j'en suis décrié, loin d'en être applaudi ; Dois-je encourir pour toi l'inimitié publique, Et mettre en ma maison un trouble domestique ? Vit-on jamais dans Rome un semblable parti, Qui fut tant inégal, et si mal assorti ? Pour l'exemple d'Auguste, il me donna sa fille, Tant il fut inquiet, changeant et difficile ; Agrippa l'avait eue, il me la redonna ; Cette inégalité fit qu'on le soupçonna ; Il en prévit la suite ; et s'il faut ainsi dire, La souveraineté par là se communique ; À mesure qu'on monte, on dresse un nouveau plan, Et d'allié du Prince, on devient son tyran, Voici venir Livie ; apprenons de sa bouche, Ce qu'elle a concerté d'un amour qui me touche, Et ce qu'elle a conclu contre mon intérêt.

SCÈNE III. Tibère, Druze, Séjan, Livie, Régulus.

LIVIE

Je ne veux point parler d'un million de crimes, Tu les as tous cachés ou rendus légitimes ; Quel que déguisement ; dont tu les aies couverts, Ils paraîtront un jour aux yeux de l'Univers ; Et cette vérité, qui va par les Provinces, Qu'on n'introduit jamais aux cabinets des Princes, S'y viendra présenter avec sa netteté, Et sortira bientôt de son obscurité ; Ces belles vérités, qu'on avait obscurcies, Ces morts qu'on prétextait, s'y verront éclaircies ; Pison n'aura rien fait, qui n'ait eu tes avis, Et mourra criminel, pour les avoir suivis. Là se découvrira ton horrible malice, L'on verra qu'un coupable a perdu son complice ; Et d'appréhension qu'on ne vit son péché, Que ses précautions dans son sang l'ont caché : Oui, perfide, ce meurtre est bien plus vraisemblable ; Que le grand désespoir, dont tu le fis capable ; Un lâche naturel, une humeur de Pison, Une main toujours prête à donner le poison, N'aurait pas pu choisir une mort volontaire ; Il aurait attendu qu'elle fut nécessaire ; Et cette âme si base, attachée à son corps, Ne l'eut abandonné que par de grands efforts. Germanicus à peine avait quitté la place, Que ta témérité monta jusqu'à l'audace ; Tu te sacrifias le fils de l'Empereur ; Le fils de Claudius éprouva ta fureur ; Et par l'ambition la plus dénaturée, La perte de ton Prince est même conjurée. C'est par tous ces degrés, que tu voulais monter, Et tant d'empêchements se devaient surmonter ; Mais tu laissais, aveugle, un obstacle en arrière ; Je m'oppose à ta course, au bout de ta carrière ; Tu croyais voir l'effet que tu t'es projeté, Et si proche du Trône, on te voit arrêté.

DRUZE

Ah ! L'homme abandonné ! Tu te veux prévaloir du peu de témoignages ; Oui, je n'en puis tracer que de légers ombrages ; Je ne te puis convaincre en manquant de témoins ; L'entreprise fut faite avec de trop grands soins ; Ta politique enseigne à détruire une preuve, Elle devait t'apprendre à perdre aussi la veuve : Mais le Ciel qui confond tous les conseils humains, Qui rend, quand il lui plaît, nos raisonnements vains, T'a forcé, malgré toi, de te trahir toi-même, Et t'a fait découvrir ton propre stratagème ; Tu m'apportais en dot, la tête d'un mari ; À ce sanglant objet, sa veuve t'eût chéri ; Tu t'en glorifiais, comme d'une victoire, Comme d'une action toute pleine de gloire ; Tes entretiens d'amour, avaient ce compliment, Et n'étaient embellis, que de cet ornement. Je vous offre un Empire, acceptez-le, Madame ; Je vous montre par-là la grandeur de ma flamme ; Elle exigeait de moi la mort de votre Époux ; Quelle marque plus grande en désireriez-vous ? Druse a déjà péri, je vais perdre Tibère, À la perte du fils, joindre celle du père ; Il n'est rien de hardi, que je n'ose tenter, Et par ce seul motif, de vous mieux mériter. J'attends, pour ce grand coup, des forces d'Allemagne ; J'occupe également, la ville et la campagne ; Toutes les légions suivront mes étendards ; Elles vont m'élever au Trône des Césars, Mettre dessous mes pieds cette illustre conquête, Et ceux que la naissance avait mis sur ma tête ; Perdons le jeune Druze. À tant de cruautés, Je frémissais en moi de tes déloyautés : Malgré toute ma rage, il me fallait contraindre, Dévorer mes soupirs, m'empêcher de me plaindre ; Et par un vif tourment, qu'on ne peut exprimer, Dire à mon ennemi que je voulais l'aimer. J'attendais ce moment, l'heure enfin est venue, Où ta méchanceté doit être reconnue ; Et déjà tes remords t'empêchent de parler, Ou te veulent contraindre à nous tout révéler.

ACTE IV

SCÈNE I. Térence, Apicata, Voluzie.

SCÈNE I.. Séjan, Apicata, Voluzie, Térence.

SEJAN

Je vois mon précipice ; Puisque j'y suis réduit il faut que j'y périsse, Que toute ma maison s'ébranle avecque moi Et qu'un poids si pesant te traîne quand et soi, Si je suis condamné plusieurs me doivent suivre, Le coup dont je mourrai les empêche de vivre, Je vois mes oppresseurs pompeux et triomphants Accabler mes amis, ma femme et mes enfants, Comme s'ils poursuivaient une longue victoire D'écrier de Séjan jusques à sa mémoire, De tant d'indignités Rome les va louer Et la plupart des miens me va désavouer, D'une telle déroute horrible et générale Ils en vont élever tous ceux de leur cabale, Déjà sur ma ruine ils se dressent un plan Et dévorent entre eux les grands biens de Séjan, Le peuple s'y figure un monceau de richesses, Que n'a point dissipé grand nombre de largesses, Un trésor composé de sang et de sueurs Un amas excessif formé de leurs labeurs, Mes papiers tous remplis de recettes et d'offres Et tout l'or de l'Empire enfermé dans mes coffres, Tibère pourra voir tout ce que j'ai laissé Et le nombre des biens que j'aurai ramassé, Je laisse trois enfants à cette providence Qui contre les puissants protège l'innocence, Oui, vous êtes grands Dieux des tuteurs éternels Je commets mes enfants à vos soins paternels ; Je te remets ma fille, ô conduite éternelle, Contre nos ennemis déclare-toi pour elle, Tu la verras bientôt le mépris d'un Préteur Le divertissement d'un fils d'un Sénateur, Ta sagesse infinie égale mieux les choses Et n'ordonne de rien que par de justes causes, S'il est expédient qu'elle doive mourir En fille de Séjan tu la feras périr, Loin qu'elle soit du peuple extermine ma race L'anéantissement sied mieux que la disgrâce, Je t'inspire ma fille un raisonnable orgueil Et s'il faut s'abaisser que ce soit au cercueil, Mon sang ne peut souffrir des bassesses insignes, Après des Empereurs tous partis sont indignes, Épouse le trépas et meurs avec honneur, Je te vais précéder ?

Quand et soi : Autrefois on disait quand et moi, pour avec moi. Cette expression n'est plus d'usage. [FC]

SCÈNE III. Apicata, Voluzie, Térence, Régulus.

SCÈNE IV. Apicata, Voluzie, Térence, Régulus, Tibère.

SCÈNE V. Tibère, Térence.

TIBERE

Toi que ta destinée attachait à son sort Par des présomptions j'ai commandé ta prise Et me suis figuré que tu sais l'entreprise, En ce que cet amour dont tu m'avais parlé M'a fait conjecturer qu'il ne t'a rien celé, Et puisqu'il t'honora de cette confidence Il est bien apparent qu'il t'en dit l'importance, Qu'il t'aura découvert l'état de ses desseins Qu'il t'aura révélé le nom des assassins, Comme dans mon Empire il dressait ses parties Comme mes légions durent être averties, Et qu'au moindre courrier qu'on aurait ses avis Son ordre et ses drapeaux devaient être suivis, Que pendant que dans Rome il maintenait ses brigues Chez tous mes Généraux il suscitait des ligues, Qu'il avait répandu grand nombre de présents Qu'il s'acquérait par-là de puissants partisans, Qu'il avait corrompu, la Gaule et l'Allemagne Que son secours marchait la prochaine campagne, Qu'il viendrait m'assiéger jusques dans mon Palais Et qu'il me réduirait à demander la paix. Qu'un nombre de soldats, iraient de place en place À son élection porter la populace, Que moitié par suffrage, et moitié par terreur Rome l'honorerait du titre d'Empereur ; Qu'elle témoignerait de grandes complaisances Qu'elle mettrait ma mort dans ses magnificences, Et que par une pompe à dévorer son char Je servirais de marche à ce nouveau César, C'est ainsi que ce traître ordonnait ses pensées C'est dessus ce beau plan qu'elles furent dressées, L'entreprise est visible en tous ses procédés, Et dans ces attentats qui se sont succédé, Ne te pique donc point d'une constance extrême Et loin de le sauver garantis-toi toi-même ; Avoue ingénument qu'il ébranla ta foi Que de puissants motifs t'armèrent contre moi, Que cette passion qui fait tout méconnaître Que l'amour t'aveugla, jusqu'à trahir ton maître, Qu'en te montrant sa fille avec tous ses secrets Il te fit épouser ses moindres intérêts.

La mot décorer conviendrait plus logiquement que dévorer.

TERENCE

Les grands sont dangereux dans toutes leurs créances Ils tirent leurs soupçons des moindres vraisemblances, Et des impressions que les Princes se font Les maux naissent plus grands ou moindres qu'ils ne sont, C'est à lui d'avouer ou de nier ce crime Et pour mes intérêts je défends mon estime Les plus grands imposteurs ne la peuvent noircir Ma vie a des clartés qu'on ne peut obscurcir, Ma réputation n'est point ensevelie Et Térence est illustre aux yeux de l'Italie, La guerre m'éleva parmi tous ses hasards Et ma gloire s'est faite en servant trois Césars, La voix de vos soldats parle à mon avantage Vous seul m'en refusez un simple témoignage, Mon plus grand intérêt fut celui de l'honneur Le sort m'a contenté j'ai vécu sans bonheur, Sans dignité, sans biens, sans nulle récompense Et n'ai point excédé l'état de ma naissance, Il est vrai que Séjan m'a mis dans la faveur Qu'il parla de mon Zèle avec grande ferveur, Qu'il avait entrepris le soin de ma fortune Et qu'il me rejetait dans une heure opportune, Est-ce un crime d'État, que de l'avoir aimé Et par quelle raison en serais-je blâmé Mon amitié lui plût ! J'ai recherché la sienne Votre inclination a précédé la mienne, Nous honorions en lui l'ami de l'Empereur Votre exemple César excusait notre erreur, Vous êtes criminel si nous sommes coupables Si vous vous absolvez nous sommes pardonnables, Le respect de nos lois est-il si rigoureux Seriez-vous l'innocent et moi le malheureux, Et le Sénat, Seigneur, nous rendrait-il justice S'il sauvait le coupable et perdait le complice, Il nous distribuait toutes les dignités, La Cour roulait au gré de ses prospérités, Vous l'aviez élevé sur toutes les puissances Je lui vis dispenser la guerre et les finances, La police et les lois étaient dedans ses mains Il était après vous l'Empereur des Romains, Ses amis étaient craints et rendus nécessaires Il leur communiquait une part des affaires, Les libéralités qu'il recevait de vous Comme par un canal s'épandaient jusqu'à nous, Nous honorions en lui l'une de vos Images Et dans lui votre peuple adorait vos ouvrages, Les Dieux vous ont remis la souveraineté Un pouvoir d'agrandir qui n'est point limité, Est-ce à nous de juger le secret de ses choses Ni quels vous élever, ni moins pour quelles causes, Ce sont des profondeurs que l'on ne peut trouver Et difficilement y peut-on arriver, L'on ne peut parvenir à cette connaissance La science du peuple est dans l'obéissance, Ne parlons point du jour de sa calamité Considérons le cours de sa félicité, Dans ce temps glorieux un homme de mérite Eût rendu des honneurs au moindre de sa suite, Des esclaves chez lui s'étaient tous enrichis Et nous faisions la Cour à tous ses affranchis, L'amitié de Séjan état avantageuse Favorable autrefois comme elle est malheureuse, Je la veux maintenir jusqu'au dernier arrêt Et s'il est convaincu quitter son intérêt, Comme je ne prends point le parti d'un coupable Je n'abandonne pas celui d'un misérable, Pour ses amours César, il ne m'en cela rien Je l'en dissuadai dedans un entretien, Pour ses autres projets s'il en était capable Lui seul de son complot, est complice et coupable, Nul ne sait ses desseins, il ne m'en parla point Et Séjan n'est ami que jusques à ce point.

ACTE V

SCÈNE I. Tibère, suivi de Régulus.

SCÈNE II. Druze, Livie, Tibère, Régulus.

LIVIE

Non, et s'il fut condamné Par votre Colonel il nous fut emmené, Il parut au Sénat avecque tant d'audace Que dans son Impudence il demanda ma grâce, Il feignit devant nous un grand étonnement Il imputa sa prise à quelque enchantement, Et d'un oeil innocent envisageant ses Juges Il rendit grâces aux Dieux qu'il les eut pour refuges, César m'a pu juger de pleine autorité Et m'a remis dit-il à votre intégrité, Il veut que l'on m'absolve à force de suffrages Et que mon innocence ait tous ses avantages, Loin que l'événement en puisse être douteux Je vais rendre à vos yeux mes ennemis honteux, Je suis prêt de répondre à ce dont l'on m'accuse Et quand aux incidents que m'a suscités Druze, Il est su que Pison ne m'en accusa point Ainsi manque de preuve il éluda ce point, Votre avis lui fut lu sans nom et sans complices Il confondit bientôt de si faibles indices, Et comme Druze en moi fondait tout son crédit Il me désavoua tout ce qu'il m'avait dit, Pour mieux en affaiblir toutes les circonstances Il se justifia par d'autres apparences, Voyez, pères conscrits, dit-il, aux Sénateurs L'injuste procédé de mes accusateurs, Si leur délation peut être vraisemblable Et si mon imprudence est jusque-là croyable, Moi, je révélerais un crime que j'ai fait Cependant de la cause on jugea de l'effet ; L'amour prouva beaucoup ses Juges opinèrent Sur cette conjecture et tous le condamnèrent, Les uns délibéraient qu'il mourût en prison D'autres par le cordeau, d'autres par le poison, Lui, lisant sur leurs yeux qu'on faisait sa sentence D'un pas tout furieux vers un garde s'avance, Se jette à son côté se saisit d'un poignard Et dans son désespoir il se sert du hasard, Ainsi par son trépas il prévint la Justice Et lui-même a choisi le genre du supplice, À sa chute le peuple accourt dans le Sénat L'ayant examiné dans cet horrible état, Il reproche à ce corps toutes ses tyrannies Et ce peuple enragé l'entraîne aux gémonies, Nous en sommes sortis avec étonnement Sans avoir eu le coeur d'en voir l'événement, Et nous avons pu voir dessus notre passage Les horribles effets de ce premier carnage.

SCÈNE III. Tibère, Druze, Livie, Régulus, Macron, Térence.

TERENCE

Injurieux ami pourquoi m'en tiras-tu, Viens-moi rendre à la mort redonne-lui sa proie Rome qui de mes pleurs prends des sujets de joie, Mes douleurs à l'envi combattent tes plaisirs Et moi seul je m'oppose à tes cruels désirs, La maison de Séjan est de tous diffamée Je l'aimerai, je l'aime, et l'ai toujours aimée, César reprends ta grâce et révoque un tel don D'un esprit criminel je te rends ton pardon, Je veux être coupable et mériter ma peine Je veux par ce refus me soumettre à ta haine, Et t'ayant irrité je te veux prévenir. Je te veux dérober l'honneur de me punir, Viens voir tes cruautés, admire ta vengeance Tu verras des objets dignes de ta présence, La vengeance d'un crime a fait mille forfaits Et l'on ne peut nombrer les meurtres qu'elle a faits, Viens voir ton favori traîné de place en place Viens le voir déchiré par une populace, Viens-toi, viens-toi glisser parmi ses inhumains Et viens joindre à leurs bras le secours de tes mains, Non, ton esprit sanglant assiste à ce carnage De loin par tes souhaits tu prends part à leur rage, Et par des mouvements aussi grands que nouveaux, Ton coeur va seconder la main de ces bourreaux, Il s'exerce avec eux sur ce corps insensible Et ton barbare esprit se le dépeint horrible, Tu pousses jusque-là des regards furieux Et ton coeur qui s'altère y fait voler tes yeux, Puis donc que ce spectacle est dedans ta pensée Tu vois que sa maison est toute renversée, Qu'un peuple furieux s'en va de part en part Renversant et statue, effigie, étendard, Et foulant sous les pieds ces restes de sa gloire Qu'il veut avec sa vie étouffer sa mémoire, Lui, par qui l'on jurait a perdu son renom C'est un crime d'État de proférer son nom, Dans cette cruauté le peuple est redoutable Il châtie un soupir, un mot est punissable ; Il t'a sacrifié cinquante mille morts, Rome à peine contient ce grand nombre de corps, Pour rendre à tous les tiens son passage plus libre, Il les va décharger au rivage du Tibre, Leur sang en abondance en fait rougir ses eaux Et le fait inonder à force de ruisseaux, Nos temples sont sujets à cette violence L'on ne semble immoler qu'au Dieu de la vengeance, Les autres Dieux sont sourds aux cris des innocents Il semble que le Ciel se plaise à cet encens.

SCÈNE IV. Tibère, Druze, Livie, Gardes.

1 592 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica