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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Tamerlan

Jean Magnon· créée en 1644, imprimée en 1648· 5 actes· 1 555 vers· 10 personnages

Représenté pour la première fois en 1644 par la troupe de l'Illustre théâtre.

Personnages

  • TAMERLAN, grand Khan des Tartares
  • THÉMIR, fils de Tamerlan
  • INDARTHIZE, femme de Tamerlan
  • ZILIM, lieutenant des Gardes de Tamerlan
  • MANSOR, capitaine des Gardes du même
  • BAJAZET, grand Empereur des Turcs
  • ORCAZIE, femme de Bajazet
  • DORIZE, confidente de Roxalie
  • SELIM, grand vizir de Bajazet
  • Toupes de soldats
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR MONSEIGNEUR LE TELLIER, SEIGNEUR DE CHAVILLE, CONSEILLER DU ROY en ses Conseils, Secrétaire d'État, et des Commandements de sa Majesté.

Vous vous étonnerez de ce qu'un homme qui vous est inconnu, vous consacre l'un de ses ouvrages : mais cette surprise doit cesser, quand vous considérerez que si son nom n'est venu jusques à vos oreilles, il a entendu discourir du votre à la Renommée : et qu'à ce regard, ce qu'elle publie de votre mérite, vous fait connaître tout le monde, parce que tout le monde vous connaît. La France, MONSEIGNEUR, n'est pas assez étendue pour contenir votre nom : qui ne vous a point vu, a ouï parler de vous ; et tous les étrangers vous ont en une vénération si extraordinaire, que l'on vous soupçonnerait, par les louanges qu'ils vous donnent, d'être de leur intelligence, si l'État n'était parfaitement assuré de votre fidélité. La haute confiance qu'ont en vous Leurs Majestés, est fondée sur ce zèle infatigable que vous avez pour les intérêts du Royaume : vous êtes dans le Ministère, ce que l'une des premières intelligences est dans le Ciel ; et vous ne contribuez pas d'une légère assistance â ce grand Moteur de l'État, qui fait acheminer les affaires à la période qu'il leur a prescrite : vous y donnez un grand branle : vous aidez continuellement à faire rouler un fardeau, qui a déjà fait suer tant d'Archimèdes, et qui malgré leur insuffisance, ne laissera pas dans les nouvelles Constitutions où vous l'établissez tous les jours, de trouver le centre qu'ils lui avaient inutilement recherché. Ce sera un coup, MONSEIGNEUR, qui était réservé pour votre siècle : Tant de mains qui s'appliquent aujourd'hui à ce glorieux travail, ne doivent pas être vainement employées : mais principalement la vôtre y porte ses coups avec tant de force et tant de justesse, que le premier Atlas de notre Empire, qui semble plutôt porter que faire rouler ce grand poids, remarque visiblement entre tous les secours qu'on lui donne, l'assistance que vous lui rendez. Ce serait ici, MONSEIGNEUR, où je vous devrais entretenir de tant d'emplois importants que vous avez soutenus partout, et surtout dans l'Italie : mais je dirai seulement que c'est-là où Monseigneur le Cardinal Mazarin, qui a le don de connaître les hommes extraordinaires, vous connut pour homme qui excédait le commun, et digne déjà par avance, de la glorieuse charge que vous exercez : et où par un mutuel étonnement vous découvrîtes en lui ces éminentes qualités, qui l'acheminaient à grands pas au Ministère de notre État. Vous ne vous trompâtes point l'un et l'autre : vous voila dans les places où vous vous attendiez tous deux : que si du rang où il est assis, il donne les ordres qu'il reçoit de leurs Majestés ; du degré où vous êtes élevé, vous faites entendre au peuple les volontés souveraines : et l'importante fonction qui vous occupe, est si nécessaire au gouvernement, qu'elle attache à votre conduite la plus belle partie du Royaume. Tous les gens de guerre sont soumis à la parole que vous leur faites porter : et ces sortes de personnes, que le bruit des coups de canon empêche assez souvent d'entendre les lois, respectent avec tant de joie ce que vous leur prescrivez de la part du Prince, qu'on les voit courir au devant des ordres, et les entendre avec une soumission où possible ils ne tomberaient point, si une autre main que la vôtre avait souscrit aux ordres du Conseil. Ce n'est point que je tombe en irrévérence, ni que je veuille accuser les gens de guerre de désobéissance, dans un temps où ils prodiguent leurs biens et leurs vies pour le service de l'État : mais j'avance seulement, que tout ce qu'il y a de chefs dans les armées, ne jure que par votre Nom : et dès que LE TELLIER est au bas d'un ordre, qu'on se porte par un double mouvement, qui est le devoir pour le Prince, et l'estime pour votre personne, à l'exécution des commandements souverains. Enfin, je ne présume pas que vous soyez en doute de cette vérité : la voix publique vous en a dit plus que la mienne. Ce qui me reste à vous dire, est, quoi qu'il vous importe peu de le savoir, qu'il n'est aucune occasion, quelque hasardeuse qu'elle fut, que je ne recherchasse aux dépens de ma vie, pour me faciliter votre bienveillance ; et que dans la certitude même de ne pouvoir me l'acquérir, je ne laisserais pas de sacrifier pour vous tout mon sang, si vous le souhaitiez, avec autant de joie, que si tous les intérêts du monde m'y invitaient. C'est la protestation que vous fait de tout son coeur,

MONSEIGNEUR , votre très humble et très obéissant serviteur, DE MAGNON.

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Rosalie, Dorize.

ROXALIE

Hélas ! il n'est plus temps d'en arrêter le cours, Et cette passion que le Ciel m'a donnée, Procède moins de moi, que de la destinée. Ce sont des coups du sort qu'on ne peut divertir, Quoi que l'âme y répugne, elle y doit consentir : Tu sais que Tamerlan nous assiégea dans Pruze, Et que l'ayant conquise, et par force et par ruse, Le sort nous réduisit au pouvoir d'un vainqueur ; Ce fut là que Thémir s'assujettit mon coeur, Qu'il trouva dans mes yeux quelques malheureux charmes, Que d'une main tremblante il essuya mes larmes, Et qu'il me protesta qu'il sentait mes douleurs : Je levai dessus lui des yeux chargez de pleurs ; Et j'allais lui lancer un regard de colère, Quand il me demanda le pardon de son père, Je regardai longtemps le Prince à mes genoux, Je pris en sa faveur un sentiment plus doux : Nous nous vîmes tous deux avecque complaisance, Notre amour aussitôt en tira sa naissance : Nous sentîmes en nous des secrets mouvements, Dès le premier aspect nous devînmes amants ; Je soumis votre père à ce joug nécessaire. J'y volai, je vainquis, c'est-là que je vous vis, Et qu'à tant de beautés le coeur me fût ravi, Ce fût-là que vos pleurs m'arrachèrent des larmes, Que j'accusai le sort du bonheur de mes armes, Et qu'ayant détesté ce malheureux emploi, Je me plaignis cent fois des Dieux et de mon Roi. Dès le premier aspect nous devînmes amants ; Dès ce charmant abord nos âmes se connurent. Toutes nos qualités en ce moment parurent ; Et nous envisageant d'un regard étonné, Chacun sentit en soi ce qu'il avait donné, Nos yeux incessamment se renvoyaient nos flammes, Par notre propre effort l'amour gagnait nos âmes ; Dans un si doux combat nous trahissions nos coeurs, Nous étions tour à tour, et vaincus et vainqueurs. Et nos yeux à l'envi contestant la victoire, Semblaient se reprocher, ou leur honte ou leur gloire. En me voyant rougir il m'en céda l'honneur, Son âme eut répugnance à croire ce bonheur ; Et refusant, ce semble, un si juste partage, Il me glorifia de tout cet avantage, Quand mes yeux par des traits échappés par hasard, Allèrent dire aux siens qu'ils en avaient leur part.

SCÈNE II. Roxalie, Thémir.

THÉMIR

Commandez.

THÉMIR

Moi !

SCÈNE III. Thémir, Indarthize.

INDARTHIZE

Sans enfreindre nos lois il ne le peut oser, Je crains pour toutes deux un désastre bien pire, Que l'horreur que j'en ai m'empêche de vous dire. Son sérail...

Dans l'édition originale, le vers 197 se termine par un point virgule. Les autres occurrences ne sont pas signalées.

SCÈNE IV. Tamerlan, Thémir, Indhartize.

INDARTHIZE

Quoi ?

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Bajazet, Sélim.

SCÈNE II. Bajazet, Zilim, Sélim.

SCÈNE III. Tamerlan, Bajazet, Sélim, Zilim, Gardes.

TAMERLAN, à Zilim

Lisez.

TAMERLAN

Insolent !

SCÈNE IV. Tamerlan, Bajazet, Orcazie, Sélim, Zilim, Gardes.

SCÈNE V. Orcazie, Bajazet, Sélim.

SCÈNE VI. Zilim, de surcroît.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Tamerlan, Mansor.

MANSOR

N'imputez à son âme aucune lâcheté, Sa prise est un malheur où son coeur l'a jeté. Douze mille chevaux qui venaient de la Thrace6, Joignaient nos ennemis avecque tant d'audace, Que poussez de l'espoir dont ils étaient remplis, Ils croyaient nous voyant, nous avoir affaiblis. Thémir dans son quartier se contraignait à peine, Et portant ses regards sur chaque Capitaine, Il leur communiquait cette ardeur qu'il avait, Au point qu'il la donnait, chacun la recevait ; Tous d'un commun accord fondent avec furie, Ils viennent tous choquer cette Cavalerie : L'on voit de chaque part douze mille chevaux, Et de chaque côté douze mille rivaux Également épris et jaloux de leur gloire : Leurs yeux avant leurs mains se donnaient la victoire ; Nos deux camps suspendus les animaient des yeux, Et chacun des partis poussaient des voeux aux Cieux. Ils appelaient entre eux ce premier témoignage Du combat général l'infaillible présage : Alors on s'est heurté d'un choc si violent, Qu'on a vu dès l'abord chaque escadron tremblant ; L'on les a vu plier, et mêmes nos armées, D'un choc si furieux puissamment alarmées, Ont montré par leurs cris leur grand étonnement, Et qu'elles prennent part à cet ébranlement. Thémir tout indigné traverse ses Gendarmes, Découvre aux yeux de tous la beauté de ses armes : Il leur semble montrer sa naissance et son rang ; Et de là s'étant fait un passage de sang, Tout honteux de celui qu'il venait de répandre, Ce courage hautain cherche avec qui se prendre ; Choisit un ennemi digne de sa valeur : Un fils de Bajazet se monstre à son malheur : De si vaillants guerriers eurent de quoi se plaire, Et chacun dedans soi loua son adversaire : Ils s'offrirent tous deux, et s'étant acceptés, L'on les vit au combat également portés ; Ils vinrent l'un sur l'autre à l'égal du tonnerre, Et chacun se lâchant un coup de cimeterre, Ils allaient par leur mort célébrer leur courroux, Quand dessus leurs chevaux descendirent leurs coups : Le cheval de Thémir ressentant sa blessure, Parmi nos ennemis se fit faire ouverture, Et réduisit son maître au plus fort du danger.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Indarthize, Tamerlan.

TAMERLAN

Sortez, j'en aurai soin, Je m'en vais méditer dessus quelque entreprise, Ou par mes Députés moyenner sa franchise.

Moyenner : S'entremettre, servir quelqu'un auprès d'un autre, l'accommoder. [F]

TAMERLAN

Demeurez.

SCÈNE IV. Tamerlan, Orcazie.

SCÈNE V. Tamerlan, Roxalie, Orcazie.

SCÈNE VI. Tamerlan, Orcazie.

SCÈNE VII. Tamerlan, Orcazie, Thémir.

ACTE IV

SCÈNE PREMIERE. Indarthize, Orcazie.

ORCAZIE

Hélas !

SCÈNE II. Orcazie, Roxalie, Indarthize.

ROXALIE

À peine fus-je au camp, que j'allai le trouver, Il crût qu'en cet habit je m'étais pu sauver ; Je le désabusai d'une fausse créance, de tous mes desseins lui donnai connaissance : Il me jura cent fois qu'il se sentait ravir Par l'excès de l'honneur qu'il trouve à me servir. Pendant qu'il me flattait, je vis entrer mon père ; À ce premier abord j'essuyai sa colère, Tout ce qu'un grand transport nous peut faire sentir ; Il me traita cent fois d'Amante de Thémir : Et même il ne pouvait dans son impatience, Ni souffrir mon discours, ni souffrir mon silence. Pendant ces mouvements, Thémir s'offrit à nous ; À ce nouvel objet il accrût son courroux, Et selon ses souhaits nous rencontrant ensemble : Je rends grâce, dit-il, au sort qui vous assemble ; La mort, ajouta-t-il, ... Il ne pût achever : Un combat dans son coeur commence à s'élever, Et ce coeur endurci qu'attendrissent nos larmes, Cherche quelque prétexte à nous rendre les armes. Son oeil presque changé nous dit, défendez-vous ; Thémir prenant son temps se jette à ses genoux : Bajazet, lui dit-il, j'adore Roxalie, C'est indifféremment que notre amour s'allie ; Il a pu s'écouler dans nos ressentiments, Et d'ennemis mortels il nous a fait amants : Je remets même à vous le soin de nous défendre, Vous qui n'ignorez pas ce qu'il ose entreprendre ; Elle et moi choisissions un dessein hasardeux, Et cherchions à périr pour nous sauver tous deux : Vous pourrai-je ajouter, sans que je vous étonne Que ma prise est un bien que mon amour vous donne ? Je crûs que cet amour me mettant en danger, Que bientôt l'amitié m'en viendrait dégager, Qu'elle m'échangerait contre votre famille, Et qu'elle vous rendrait Orcazie et sa fille : Je viens de l'éprouver une seconde fois ; Un père est insensible, et n'entend plus ma voix ; Je n'ai pu réussir dedans mon stratagème, Et loin de les sauver, me suis perdu moi-même.

ROXALIE

Il est presque achevé ; Par curiosité j'ai vu cette montagne Qui voit l'humilité d'une vaste campagne, Et dont le haut sommet semblant braver les Cieux, Ne penche qu'à regret devers de si bas lieux : L'on découvre de là toute la Galatie, Ses plaines dans leur sein semblent porter l'Asie, Et ses champs sont couverts de tant de pavillons, Que la terre y frémit dessous les bataillons ; J'ai vu de chaque part une armée innombrable, Que la confusion me rendait effroyable : Ici tout l'Orient s'était presque épuisé, Et pour être trop fort, il s'était divisé ; J'ai vu s'entrechoquer ces deux grosses tempêtes, Et marcher ces grands corps armez de leurs deux testes : La flèche a commencé le combat dedans l'air, Une épaisse forêt me semblait y voler ; À peine l'air immense a contenu leur nombre, Et l'éclat du Soleil n'a pu percer cette ombre : De là le cimeterre allant de rang en rang, Noyait toute la plaine en un fleuve de sang ; Ils craignent que le jour leur manque de lumière, Et que las de les voir il borne sa carrière, Cette peur est si grande entre ces combattants, Que d'appréhension qu'ils n'aient besoin de temps, Loin de les ménager ils prodiguent leurs vies, Et pensent que trop tard elles leur sont ravies ; Leur obstination m'a donné de l'effroi, J'ai quitté la montagne, et mon âme hors de soi, Toute pleine d'horreur encor toute tremblante, J'ai repris le chemin qui mène à cette tente. Mais d'où vient ce grand bruit ? Dieu, des hommes armés !

Galatie : région d'Anatolie de d'actuelle Turquie, au sud du Pont et à l'ouest de la Cappadoce.

SCÈNE III. Thémir, Indarthize, Orcazie, Roxalie.

SCÈNE IV. Un Sorldat de Bajazet, de surcroît.

SCÈNE V. Tamerlan, de surcroît, suivi de ses Lieutenants.

SCÈNE VI. Tamerlan, Thémir.

SCÈNE VII. Sélim, de surcroît.

SCÈNE VIII. Bajazet, de surcroît.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Bajazet, suivi des Gardes de Tamerlan.

BAJAZET

Inhumains, je suis prêt, redoublez vos rigueurs ! C'est assez respirer, je viens de prendre haleine, Et me trouve en état de ressentir ma peine : Quoi, vous êtes lassé de me persécuter ! Triste honneur que mon âme a pu vous disputer : En vain je me défends, en vain je les surmonte, Puisque dans ce combat je n'ai que de la honte : Mourons ; mais quoi mourir ! En ai-je le pouvoir ? Que veux-tu que je fasse, impuissant désespoir ? Tamerlan semble avoir une contraire envie, Il avance ma mort, et prolonge ma vie ; Je ne puis me sauver, et je ne puis périr, Je ne puis, malheureux ! ni vivre, ni mourir : N'importe de nos maux retraçons-nous l'image, Peut-être cette idée aura cet avantage Que n'ayant peu mourir parmi tant de douleurs, Je mourrai de frayeur à revoir mes malheurs. Dans toute son armée un vainqueur me promène, Et parmi tout son camp cet insolent me traîne ; D'une étrange façon désirant triompher6, Ce tyran me fait faire une cage de fer ; Et m'osant ordonner une prison si rude, Par ce triste instrument marque ma servitude : Il me lie en captif avec des fers dorés, Et pensant que mes bras en soient plus honorés, Il donne de ma prise une preuve évidente, Et de mon esclavage une marque éclatante ; J'entre dedans ce lieu le croyant mon tombeau, J'y reçois sans mourir un supplice nouveau, Je vois que l'on me brave, et cache mon visage : Mais j'ai beau refuser ma vue à cet outrage, Ce sont des passe-temps dont son camp veut jouir, Et que ne pouvant voir, je suis forcé d'ouïr ; Je quitte le cercueil et je rentre à la vie : Mais mon cruel vainqueur a bien une autre envie, Et je n'en suis sorti que pour y retourner. À quel funeste emploi m'a-t-il pu destiner ? Ô Ciel ! qui m'as fait roi, naquis-je à cet usage ? Traites-tu Bajazet avecque cet outrage ? De tous les coups du sort, ô trait le plus fatal ! Lui servir de degrés pour monter à cheval ! À ce ressouvenir je meurs. Quelle autre image, Tu t'offres à mes yeux, viens-tu voir ton ouvrage ?

SCÈNE II. Bajazet, Sélim, Zilim.

SÉLIM

Veux-tu qu'on te le die ? Tu fuyais dans la Thrace avec mille chevaux, Au lieu de les finir, tu prolongeais tes maux ; Et le désir de vivre est si grand en ton âme, Que tu laissais tes Chefs, tes enfants, et ta femme ; M'était-il glorieux de t'avoir pour Seigneur, Et me fallait-il vivre avec ce déshonneur ? Ce n'est pas encor là le motif de mon crime, De plus fortes raisons le rendent légitime ; Ne te souvient-il plus des crimes que j'ai faits, Et que tu prends ta part dedans tous mes forfaits ? Que dis-je, ils sont les tiens, je ne suis que complice, Mes attentats chez toi s'imputent à service : S'il est vrai, Prince ingrat, que je te l'ai rendu, Le juste souvenir s'en est bientôt perdu. J'étais déjà Vizir du vivant de ton père, Tu sais qu'à son trépas il me commit ton frère ; À ton ambition j'immolai cet aîné, Du bras qui le tua, tu te vis couronné : Je fis dans le divan ta ligue la plus forte, Mon crédit te gagna tous les Grands de la Porte ; Et tout fumant encor du sang que je versai, Tu montas sur un rang dont je le renversai. Lors tu me commandas d'entrer dans ta famille, Tu me fis espérer l'heur d'épouser ta fille ; Et sans aucun sujet, et contre ton serment, Ton âme à mon endroit changea de sentiment : Peut-être que ton coeur garde cette maxime, Qu'à celui qu'on immole il faut une victime, Qu'il faut que son meurtrier lui soit sacrifié ; Malgré tes faux-semblants je m'en suis défié, Que s'il faut à ton frère un sanglant sacrifice, Fais que tes propres mains lui rendent cet office ; Et loin que par ma mort ton crime soit caché, Aux yeux d'un monde entier expose ton péché ; Va laver dans ton sang mon offense et la tienne, Tu cherchais ta vengeance, et je cherchais la mienne. Nous la trouvons tous deux, je te perds, tu me perds, Tous deux sans y penser nous nous voyons aux fers : Il faut que sur ton sort chaque Prince contemple, Et qu'il daigne s'apprendre en voyant cet exemple, Qu'aux sujets qu'il irrite il ne doit rien fier.

SCÈNE III. Zilim, Bajazet.

BAJAZET

Comment ?

ZILIM

Commande.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Bajazet, Orcazie.

ORCAZIE

Le vôtre.

ORCAZIE

Que de sang a répandu l'amour ! Et combien d'accidents se suivent dans un jour ? À peine Tamerlan eût gagné la victoire, Que venant devers nous il vint m'offrir sa gloire : Il me parla d'abord en termes de vainqueur, Ce tyran se nomma le maître de mon coeur ; Il ne me traita point que comme son esclave, Et d'un contraire à l'autre, il me prie, il me brave. En des termes égaux j'allais lui repartir, Quand l'un de ses soldats le força de sortir : Tout ton camp, lui dit-il, vient de prendre les armes : Il me quitte en fureur : A ces grandes alarmes, Mon coeur sent un instinct et triste et curieux ; Je le suis : quel objet se présente à mes yeux ! Je reconnais sa femme au milieu d'une bande, Tantôt elle le prie, et tantôt lui commande ; Roxalie en soldat la secondait encor : Enfin toute l'armée aborde vers Mansor ; L'on lui ravit Thémir, même aux yeux de son père : Sélim tout indigné, tout rouge de colère, Et portant sur chacun un regard tout fatal, Il n'en vit pas aucun qu'il ne crût son rival : Il va de rang en rang, il cherche Roxalie, Et l'ayant rencontrée : Est-ce ainsi qu'on s'oublie ? Lui dit-il ; meurs infâme, et péris par ma main, Je sers au moins ton père, et mon coup n'est pas vain. Il cherche son rival ; mais tout le camp l'arrête : À ce débordement il dérobe sa teste, Il fuit vers Tamerlan, qui le fait enchaîner, Et qui du même pas vous le fait amener. Thémir ayant appris cette triste nouvelle, Aborde Roxalie, et se pâmant contre elle ; Met par ce faux trépas toute l'armée en deuil, Et d'un camp de bataille en fait presque un cercueil : Tous déplorent sa mort, leur grand cri le ranime, Il revit ; et pensant d'avoir commis un crime, Pour l'expier, il meurt une seconde fois, Et ressentant son âme à ces derniers abois : Princesse, lui dit-il, je vais bientôt te suivre, Leur clameur me déplaît de m'avoir fait revivre ; Et de peur de tomber dans un second malheur, Je veux que ce poignard seconde ma douleur : Il s'en porta le coup avec tant de vitesse, Qu'on ne peut l'empêcher.

SCÈNE DERNIÈRE. Tamerlan, Bajazet, Orcazie.

1 555 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica