Tragédie en vers
Zénobie, Reine de Palmire
Représenté pour la première fois en 1644 par la troupe de l'Illustre théâtre.
Personnages
- AVRELIAN, Empereur de Rome
- ZÉNOBIE, Reine des Palmyréniens
- ODÉNIE, Fille de Zénobie
- RUTILE, lieutenant Général d'Aurélian
- MARTIAN, lieutenant Général d'Aurélian
- ZABAS, lieutenant Général de Zénobie
- TIMAGÈNE, lieutenant Général de Zénobie
- ILIONE, suivante
- DIORÉE, suivante
- GARDES
Sonnet
SONNET À MADAME ROYALE.
CHRISTINE Incomparable, et vraiment héroïne, Que peux-tu désirer ? Le Ciel t'a tout donné, C'est lui dont la faveur à l'imiter t'incline, Ou lui par qui ton coeur s'y sent déterminé. Ah ! Que ne tiens-tu pas d'une telle origine, Tu tiens du Ciel un coeur que lui seul a borné ; Si ton sang est royal, ton humeur est divine, Et ton moindre avantage est un front couronné. Mille est mille vertus qui forment ton partage Doivent forcer l'envie, à te rendre un hommage ; En effet sous tes pieds ce monstre est abbattu. Rien ne saurait choquer ton repos ni ta gloire ; Et si le Ciel devrait un trône à ta vertu, Il ne peut moins devoir qu'un temple à ta mémoire.Madame,
À TRÈS HAUTE ET TRÈS PUISSANTE PRINCESSE, MADAME CHRISTINE DE FRANCE, DUCHESSE DE SAVOIE
L'illustre Zénobie, qui a été la merveille du passé, et devait être l'admiration de l'avenir se pouvait vanter d'être l'Inciomparable de son sexe, si pour humilier sa gloire, le Ciel n'eut fait naître douze cent ans après elle l'unique Christine de France Duchesse Souveraine de Savoie. Ce n'est pas que Zénobie se plaigne au Ciel de vous avoir donnée à la terre ; bien éloignée dde ce sentiment, elle vient vous protester par ma voix, qu'elle est moins glorieuse d'avoir été l'objet de la vénération de son temps, que d'avoir servi de première idée à la Nature pour se former tout se qui compose Votre ALTESE ROYALE. Je veux ire cette perfection consommée qui vous rendant par préférence à tout autre l'Héroïne de votre sexe, force Zénobie de venir jusques dans la Capitale de vos États pour avouer qu'elle n'est plus de votre ombre, et me porte à vous rendre un hommage que votre mérite extraordinaire exige de tout le monde. Non, Madame, personne n'en est dispensé, toute la terre vous le doit, non parce que vous êtes fille d'Henri le grand, soeur de Louis le Juste, et Tante de Louis dieu-donné, mais parce que vous êtes Vous-même , et que vous seriez plus digne de commander à toutes les Nations par un mérite qui vous est propre, que par des considération naturelle. Qui donc a jamais mieux mérité que votre ALTESSE ROYALE l'Empire du Monde ; ce ne sont ni les Sémiramis, ni les Tiomiris, elles ont eu mille défaut, et vous êtes accomplie, si bien que vous ne pouvez permettre à l'imagination humaine de se rien figurer qui vous approche que la fameuse Zénobie. Elle est sortie, MADAME, du sang des Ptolémées, vous êtes sortie du Sang de Bourbon ; Elle a été femme du grand Odenat, Vous avez été celle du grand Victor Amédée, et Vous avez eu toutes deux la gloire d'avoir épousé des des Souverains, qui selon les vertus réglant leurs prétentions, n'ont jamais mesuré leurs états que par l'étendue de leur courages. Que n'auraient-ils pas fait tous deux, si leur mort n'eut borné leur victoire ; mais ne m'avouerez-vous point, que sans leur trépas votre ALTESSE ROYALE, ni Zénobie, n'auriez pas fait connaître à toute la Terre votre courage et votre prudence, et que votre sexe est aussi capable que le nôtre d'entreprendre hardiment et d'exécuter plus glorieusement. On vous a vues, MADAME, l'une et l'autre dans votre veuvage solenniser par mille actions éclatantes la mémoires de vos illustres époux, et quand la fortune a voulu vous exercer, on vous a vues dans vos Régences soutenir avec un zèle infatigable contre l'invasion des vos ennemis l'héritage des vos illustres enfants. C'est ici que je puis dire à Votre ALETESSE ROYALE que l'incomparable Comte d'Harcourt vous a dignement servie, et que cependant, il ne s'agira jamais de travailler pour votre gloire, que cet insigne Faiseur de miracles en matière de victoires ne prodigue toujours cette même vie qu'il a si souvent exposée pour votre service. Ne doit-il pas, aussi MADAME, me confesser que jamais trône n'a porté une souveraine plus digne d'être servie que vous l'êtes ; vous attirez tous les coeurs à vous, vous les gagnés, vous les conservez, et j'ajoute que si le Ciel eut voulu qu'on eut aussitôt assujetti les hommes par le coeur que par le bras, vous pourriez être dès longtemps la seule Maîtresse du Monde. Il serait juste que vous la fussiez ; Vous avez tout ce qu'il faut pour être digne de l'être ; Vous avez la naissance et la générosité, vous avez la douceur et la majesté, Vous avez l'intelligence et la prudence, et je tiens dans l'idée que je me fais qu'un parfait gouvernement, que le monde serait très heureux d'être gouverné par votre ALTESSE ROYALE. Toutefois, MADAME, le Ciel pour la disgrâce de la terre vous a simplement soumis à la Savoie ; mais au défaut d'un Empire, ne vous a-t-il pas fait présent d'un coeur qui est incomparablement plus grand que tout le monde, et qui le tiendra toujours plus digne de ses mépris, qu'Alewandre ne le crut digne de son ambition. En effet quel usage ne faite vous pas des grandeurs , Vous en être la Maîtresse, pendant que tant d'autres souverains en sont les esclaves. Ah ! Qu'il est beau d'entendre dire à toute l'Eruope, que jamais la NAture n'a produit un coeur si généreux que celui de votre ALTESSE ROYALE et que quant à la fermeté de l'âme, les plus rudes revers de la Fortune ne pourraient ébranler votre courage. On l'a vu, MADAME, dans le plus grands périls avec une extrême constance ; il est vrai que votre prudence était de la partie, et que si l'infortunée Zénobie est eu autant de conduite que vous, elle eut conservé ses états comme vous avez conservé les vôtres, et les eut remis aussi bien que vous, à ses enfants, moins comme une succession de leur père, que comme une nouvelle acquisition faite à force de prudence et de valeur. Quelle gloire pour Votre ALETESSE ROYALE, d'avoir remis au Prince Votre Fils des États si bien conservés, et par votre admirable conduite, et par celle de votre excellent Ministre si florissants, qu'il n'est point de Souverain qui ne les dût regarder avec envie, si ce n'est que le Prince votre Fils qui les possède trouve infiniment plus en Soi que dans sa Souveraineté de quoi leur donner une perpétuelle jalousie. Vous avez encore Madame_la_Princesse Votre fille, qui peut bien empêcher tous ces souverains d'avoir de l'envie pour les états du Prince son Frère. Ils n'ont que trop de la passion qu'Elle leur donne. L'Amour qu'Elle fait naître dans leurs âmes y surmonte l'ambition, et n'y laisse que ce profond respect qui les plus grand Rois de l'Europe ne peuvent que lui protester que les plus hautes alliances sont encore au dessous de son mérite. Enfin, MADAME, vous devez vous glorifier d'être la Souveraine, et la mère la plus satisfaite du monde. Pour moi qui viens avec Zénobie admirer cette rare et légitime félicité, s'il m'est permis d'y désirer quelque chose, je souhaite qu'elle soit aussi longue qu'elle est grande, et qu'elle est juste, et vous conjure tout ensemble de souffrir que rien ne manquant à tous vos voeux, je remplisse tous les miens à vouloir être encore avec toutes sortes de respects,
MADAME,
DE VOSTRE ALETESSE ROYALE,
Le très humble, le très obéissant et le très soumis serviteur, DE MAGNON.
MON CHER LECTEUR,
Tu peux croire sur mon rapport, qu'ayant été à Turin pour y dédier Zénobie et Tite à leurs Altesses Royales ; j'ai trouvé dans la mère et dans le fils tout ce qui fait la véritable souveraine et le véritable souverain ; tu dois croire encore que les Princesses Louis-Marie, et Marguerite, sont les Princesses très accomplies ; sur toute choses elle ont une admirable bonté, et la Princesse Louise-Marie a des yeux qui portent l'intelligence dans les âmes : Tu peux voir le sonnet que j'ai fait pour Elle : J'en ai fait un pour Monsieur_le_Marquis de Pianesse, premier ministre de l'État de Savoie, c'est un homme extraordinaire : je t'en entretiendrai plus particulièrement au Traité des Hommes Illustres, entre lesquels et des premiers ; je prétends mettre Monsieur_le_Duc de Noailles plus par justice que par reconnaissance des faveurs qu'il m'a faites à Turin ; c'est l'homme le plus dangereux qui vive, et l'un des mieux faits, des plus sages, et des plus vaillants hommes qui furent jamais : Lis le sonnet que j'ai fait pour lui. Au reste le temps approche que je veux tenir parole au Public, il aura bientôt mon premier volume des la Science Universelle, tu y trouveras sans doute des vers incomparablement plus fort que ceux de ma Zénobie ; si toutefois elle est plus à moi, qu'au fameux Monsieur L'Abbé d'Aubignac, qui l'ayant autrefois mise en prose avec un si beau succès, ne peut voir qu'avec confusion que j'en aie altéré les principales beautés.
À MADAME LA RPINCESSE LOUISE-MARIE DE SAVOIE
Nous appelons les yeux des Soleils animés, Mais, PRINCESSES, les tiens jettent tant de lumière, Qu'on ne peut présumer qu'ils aient été formés Que d'une pénétrante, et divine matière. Les Célestes Esprits, y tremblent enfermés Parlons mieux, leur vigueur y paraît toute entière, Et l'on dirait de l'air qu'ils y ont enflammés Que leur intelligence est dessous ta paupière. En effet la science est comme dans tes yeux Elle y brille, elle y brûle en tous temps, et tous lieux Telle est donc leur clarté, leur chaleur, et leur flamme. Qu'ils en font plus sentir, qu'on n'en peut exprimer, Et qu'en un seul moment ils sont entrer dans l'âme Une nécessité de savoir et d'aimer.À MONSEIGNEUR LE MARQUIS DE PIANESSE
Illustre de Pianesse apprends que ta naissance Fait ton moindre mérite, et tes plus communs droits ; Que ne peux-tu prétendre avec cette prudence Qui te fait admirer des Princes, et des Rois. Ils vantent à l'envi ta haute intelligence Tout le monde avec eux confond ici sa voix, Et ne peut qu'avouer à CHRISTINE de France ; Que son profond ESprit éclata dans ton choix. Ah ; si Platon vivait il verrait dans notre âge Un ministre d'État vaillant, savant, et sage, C'est toi qui nous fait voir ce Ministre parfait. Ton âme par la gloire est sans cesse guidée Et tu te peux vanter de réduire à l'effet Ce qu'un divin Platon n'avait eu qu'en idée.À MONSEIGNEUR LE DUC DE NAVAILLE
Du Grand de RICHELIEU très digne nourriture, Que n'as tu point reçu d'un art tel que le sien ? Mais que n'avais-tu pas de ta propre nature ? Si l'un donna beaucoup, l'autre n'épargna rien. Tu tenais d'Elle une âme, et grand, et forte, et pure, Elle trempa ton coeur dans l'essence du bien, Et rien ne te manquait, qu'un vive teinture, Dont un esprit divin dût éclairer le tien. Avec ce double éclat, tu parus comme un homme, Qui tenait des Héros d'Athènes, et de Rome. Si bien qu'étant parfait par nature, et par art. JULES qui t'employa nous donne lieu de croire, Que ne suivant pour toit ni faveur, ni hasard. Autant qu'à ta grandeur il travaille à sa gloire.ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Zabas, Timagène et Odénie.
TIMAGÈNE
La Gloire nous rend tels ;ODÉNIE
Princes, dites l'amour.TIMAGÈNE
Et j'aime en cette Cour.TIMAGÈNE
C'est enfin ma pensée.TIMAGÈNE
Que m'importe, Zabas, si vous m'êtes fatal. Je ne vous traite plus que comme mon rival. En vain mille effets la vertus nous assemble ; L'amour et l'amitié ne peuvent vivre ensemble.ZABAS, bas
Hélas, j'aime la Reine.TIMAGÈNE, bas
Ah ! J'aime la Princesse.ZABAS
Et quoi parlerions-nous, Où notre plus grand mal n'est pas d'être jaloux. Nos communs intérêts nous obligent feindre, Avant que le rival la maitresse est à craindre.TIMAGÈNE
Ah Prince ! Ce que j'aime a beau frapper mes yeux, Je l'adore en secret aussi bien que nos DieuxTIMAGÈNE
De crainte que la Cour ne connut mes désirs, Dès le fonds de mon coeur je changeai mes soupirs. Ils partaient de l'amour, c'en étaient là la source ; Ma douleur les surpris comme ils faisaient leur course, Et de leur violence arrêtant la moitié, Ne les fit plus passer qu'au nom de la piété. En effet leur donnant une si douce géhenne, Je semble leur offrir aux malheurs de la Reine.ZABAS
Votre compassion ne les peut mettre au jour, Que comme des enfants qu'elle vole à l'amour. C'est un doux artifice à surprendre une femme ; L'amour par la pitié se glisse dans son âme, Et son coeur attiré par des secrets appas Prend goût à des douceurs qu'elle ne connaît pas.ODÉNIE
La pitié, Timagène, en vain cache la chose, On peut forcer l'effet, et non jamais la cause. J'en sais qui comme vous veulent cacher leurs feux, Mais qui vont par leurs yeux au delà de leurs voeux ; Il en découvrent plus qu'ils ne pensent en dire. C'est assez, comme vous ils souffrent le martyre, Et se donnant entiers à de vaines douleurs, Si vous sentez vos maux ils ressentent les leurs.TIMAGÈNE
Souffrons donc, vous Zabas, qui me donnez la géhenne, Nuirais-je à votre amour quand j'aimerais la Reine, Le grand Aurélian étant notre rival Qui de nous deux à l'autre aurait été fatal : Quel mal nous serions-nous, nous de qui l'impuissance Ne voir que dans nos voeux une entière licence. En vain donc votre amour veut découvrir le mien ; Nous osons, nous parlons, et nous ne pouvons rien.ODÉNIE
Aimerait-il la Reine, où lui-même en personne Le combat, le défait, la poursuit, l'environne, Et la réduit au point de n'avoir en ces lieux Ou que votre assistance, ou le secours des Dieux.ZABAS
Ne vous y trompez pas, le dépit nous entraîne, Et l'amour prend parfois le chemin de la haine ; Du moins Aurélian se rendant son vainqueur, Comme dans ses États entrera dans son coeur, Il l'aime à la Romaine, et par droit de conquête, Il veut avoir son coeur en menaçant sa tête, Ou si son âme manque à ses derniers efforts, Se rendre malgré nous le tyran de son corps. Ah ! Donnons la bataille ; allons jusqu'en sa tente, Finir avec sa vie une si lâche attente, Et troublant les progrès d'un si fier conquérant, Par son sang ou le nôtre en borner le torrent.ODÉNIE
Vous donc, les protecteurs d'une Reine assiégée, Vous les amants secrets d'une Reine affligée, Vous enfin, Timagène, et vous aussi Zabas, Suspendez votre amour au milieu des combats, Seriez-vous jaloux d'elle, et jaloux l'un de l'autre, Dans un temps où son trouble égale bien le vôtre ? Non, non, servez la Reine, et par votre retour Contentez votre gloire avant que votre amour.ZABAS
Ah ! Quand je l'aimerais, j'aurais lieu de vous dire Qu'en vain pour Zénobie on endure, on soupire ; Et comme elle a le coeur plus grand que l'Univers, Qu'à peine un Empereur est digne de ses fers ; En vain donc mon amour redoublerait mon zèle, L'Emperzur qui l'assiège ets le plus digne d'elle. Un Prince comme moi son naturel Vassal D'un grand Aurélian est l'indigne rival.SCÈNE II. Zénobie, Ilione, Diorée, Odénie, Zabas et Timagène.
ZÉNOBIE
Princes, le sort me traite avec indignité, Ma fille de ma part aura pu vous apprendre, Que je perdrai la vie avant que de ma rendre ; Et quoi qu'Aurelian soit venu m'assiéger, Que mon coeur tel qu'il est ne peut jamais changer. En vain je suis réduite aux seuls murs de Palmyre ; Mais, quoi, mes Généraux, chacun de vous soupire. C'est trop, votre courage étant comme abattu, Vos mutuels soupirs font honte à ma vertu.ZÉNOBIE
Mon coeur n'est pas commun, ni mon âme commune, Vous donc, sans différent mes fameux défenseurs, Apprenez que la gloire a ses propres douceurs. Cependant si le sort m'a ravi ma couronne, Jusqu'au dernier soupir défendez ma personne, Et comme votre zèle a servi ma grandeur, Ayez pour mon salut une pareille ardeur. Qui l'eut cru ? Ma grandeur n'a plus rien que de sombre ; D'un si grand corps d'États, je n'ai presque que l'ombre ; Parlons mieux, d'un Empire aussi grand que nouveau. À peine, il m'est resté de quoi faire un tombeau.ZÉNOBIE
Contre un Aurélien j'ai perdu cinq batailles, De l'un des tiers du Monde ayant tous les États, J'ai pu donner des lois à mille potentats. J'ai vu toute l'Asie à mes ordres soumise, Rien n'y régnait en paix que ma seule franchise, Et par un effroyable et peu juste revers, Je suis presque réduite à la honte des fers. Ah ! De mon cher époux éclatante mémoire, J'ai pour venger ta mort anéanti ta gloire, Ou dans l'empressement d'achever des progrès, J'ai changé tes lauriers en autant de cyprès. Vous les chers compagnons de toutes mes conquêtes, Mes exploits n'ont été que de courtes tempêtes, Et toutes mes grandeurs qu'un vain amas d'éclairs Que la foudre entr'ouvrant dissipe dans les airs. Tel est l'État Romain dans sa vaste étendu Ma puissance aujourd'hui s'y trouve confondue, De l'air dont mes grandeurs s'y viennent d'abimer, Ce n'était qu'un torrent qui roulait dans le mer. Hé bien ! Écoulement de ma grandeur passée ? Vous affligez mes yeux, et non pas ma pensée. Fortune, mes États te sont enfin rendus ; Je les avais conquis, si je les ai perdus Du moins si je les perds, Fortune c'est ta faute ; Ma vertu les conquit, ton crime me les ôte, Et ton Aurélian ne prend que par bonheur Des biens que Zénobie acquit avec honneur.ZÉNOBIE
Quoi lui me redonner ce qu'il a pu me prendre ; Que vous connaissez mal ce superbe vainqueur ; Il en veut à ma gloire et non plus à mon coeur.UN GARDE
Rutile est là, Madame,SCÈNE III. Zénobie, Odénie, Ilione, Diorée, Zabas, Timagène et Rutile.
RUTILE
Après tant de malheurs vous vous devez soumettre, C'est à vous maintenant d'implorer sa pitié.ZÉNOBIE
Que peut-il m'arriver de son intimité. Tout l'Univers a su par quel insigne outrage, Ne m'ayant jamais vue il tenta son veuvage, Et que n'étant encor que simple Gouverneur, Il sut que je tenais sa flamme à déshonneur. En effet je trouvai sa recherche inégale, Et soutins contre lui la Majesté Royale. Depuis, ses légions l'ayant fait Empereur Il croit me détrônant me montrer mon erreur. Déjà son espérance avide et dévorante Croit me tenir captive au milieu de sa tente, Et d'un oeil altier voyant le mien confus, À force de dédains punir tous mes refus. Mais quoi que sa fierté surpasse la Romaine, J'ai bravé son amour ; je brave encor sa haine, Et ne regarde en lui malgré leur double effort Que le honteux ouvrage et du crime et du sort.RUTILE
Ne l'ayant jamais vu vous ne voulez rien croire De ce qui peut servir son amour et sa gloire. Ne vous étonnez pas s'il recherche à son tour Le plaisir de venger sa gloire et son amour ; Toutefois sa bonté vous offre votre grâce.ZÉNOBIE
Mais encor, à quel prix ?ZÉNOBIE
Non laissez-le parler, Par ma propre vertu je puis m'en consoler. Elle me met autant au dessus des outrages Que l'est l'astre du jour au dessus des nuages.RUTILE
Si vous la connaissez, osez-vous vous défendre : C'est à lui d'ordonner comme à vous de vous rendre.RUTILE
Princes, c'est trop de faste, il faut encore céder. Vous, Madame, il est temps d'assurer votre vie.RUTILE, sortant
Vous vous allez tous perdre,ZÉNOBIE
Au moins avez éclat. Dis à ton empereur que j'attends le combat. En effet hasardons, prévenons son envie ; Si j'ai perdu le sceptre, il faut perdre la vie, Non que je craigne ici de voir de mon trône à bas Tant que le soutiendront Timagène et Zabas. C'est vous qui secondant le coeur de Zénobie, M'aidâtes à gagner l'Egypte et l'Arabie ; C'est vous dont la valeur m'eut conquis l'Univers Si le Démon Romain n'eut dû la mettre au[x] fers. C'était sa destinée, et c'est encor la mienne, De voir mon infortune enchérir sur la sienne. Ce lâche et nouveau sort qui me suit en tous lieux A ligué contre moi les hommes te les Dieux. Éprouvons si ce sort qui cherche à me détruire, Si je cessais d'agir cesserait de ma nuire ; Ou si me témoignant un éternel courroux, L'horreur qu'il a pour moi passerait jusqu'à vous. Vous généreux Zabas, allez à mon armée, Par votre ordre au combat par avance animée ; Et songez quelquefois en choquant les Romains, Que toutes mes grandeurs sont comme entre vos mains. Vous, zélé Timagène, au lieu d'un couronne, Défendez avec moi la ville et ma personne, Et signalant tous deux votre fidélité, Faites-en un exemple à la postérité. Voilà, mes Généraux, comme je vous partage ; L'un remplira son zèle, et l'autre son courage. Allez donc vrais héros à la honte des Cieux, Soutenir un parti qu'abandonnent les Dieux.ZÉNOBIE
Voilà mon dernier ordre, hé quoi je vous étonne, Non, non, Princes régnez, donnez ici vos lois, S'il me faut obéir je veux choisir mes Rois ; Allez donc l'un et l'autre où l'honneur vous appelle. Mais voyez en partant le prix de votre zèle : Et considérez bien sans en être surpris, Si du combat ma fille est un indigne prix. Qui donc d'Aurélian m'apportera la tête, Fera du trône et d'elle une double conquête.SCÈNE DERNIÈRE. Zénobie, Odénie, Ilione et Diorée.
ZÉNOBIE
Depuis dix ans entiers ces Princes m'ont servie ; Je leur dois mon royaume et ma gloire et ma vie. Ainsi par leurs bienfaits étant poussée à bout. Ne leur rendrai-je rien lorsque je leur dois tout. Ô vous qui pour le moins me devez la naissance, Travaillez pour vous même à ma reconnaissanceODÉNIE
Madame votre esprit connaît si mal leurs feux, Que contre leur dessein vous expliquez leurs voeux. Non leur secret désir n'est point égal au vôtre ; Comment m'aimeraient-ils s'il en aiment une autre ? Considérez, de grâce, où vous me réduisez ; Les coeurs qui sont offerts sont souvent méprisés.ODÉNIE
Détrompez-vous, Madame, ils aiment que vous-même, Nous les connaissons moins à ce qu'ils sont pour vous Pour fidèles sujets que pour amants jaloux. Voyez leurs actions, épiez leur conduite, Et vous découvrirez leur secrète poursuite. Leurs fréquents démêlés ont dû vous faire voir, Si c'est l'ambition ou pur zèle, ou devoir. J'ai moi-même cent fois apaisé leur querelle ; Mais rien que leur amour ne la rend immortelle ; Le dernier entretien que j'avais avec eux Ne m'a que trop fait voir qu'ils vous aiment tous deux.ZÉNOBIE
Qu'on les rappelle donc, ah cruelle fortune, Que ta faveur m'est dire, et ta grâce importune, Quoi n'ont-ils pu sous moi m'acquérir tant d'États, Que pour changer les voeux en autant d'attentats. Vous lâches dont l'amour ma fait honte et m'outrage, Ne m'avez-vous pu voir que comme votre ouvrage ; Et ne fus-je par vous élevée aux grandeurs, Que pour être immolée à vos prores ardeurx ? Non, c'est à mon époux que je dois ma puissance, Comme c'est à cent rois que je dois ma naissance ; En vain votre valeur a servi mes projets, Avant tous vos exploits vous étiez mes sujets ; J'étais Reine sans vous, que m'avez vous donc faite ? Quoi de vos passions l'objet et la sujette, Ainsi faisant valoir votre manque de foi, Avez-vous prétendu de triompher de moi.ZÉNOBIE
Qu'importe que leur feu se mette en évidence ; Ah, vous m'en dites trop, et vous m'ouvrez les yeux, Qu'ils montrent donc leur flamme aux hommes comme aux Dieux, En vain leurs coeurs cachés leurs servent de refuges, Il leur faut des témoins, aussi bien que des juges ; Mais quand un tel secret ne serait su que d'eux, Ils seraient criminels jusqu'au fond de leurs voeux. Dès qu'une passion doit être illégitime, La former c'est faiblesse, et la dire c'est crime. Ils devaient d'opposer à leurs premiers désirs, Où jusques dans leur source étouffer leurs soupirs.ACTE II.
SCÈNE PREMIÈRE. Odénie, Rutile.
RUTILE
Ayant eu mon congé mon délai vous étonne. Mais me croyant fidèle aussi bien qu'imprudent Dans un simple envoyé voyez un confident. Je le suis de César, et n'ai plus qu'à vous dire Qu'il vous offre son coeur, sa gloire et son Empire, Et que tout ce qu'il a de puissance et d'ardeurs, N'est destiné par lui qu'à faire vos grandeurs.ODÉNIE
Vous m'étonnez Rutile, et j'ai peine à comprendre, Comme votre césar revit tout pour tout rendre, Et qu'ayant à la Reine enlevé tant d'États, Il me rende l'objet de tous ses attentats ; Quoi moi sa récompense, et par sa propre estime, La cause, le moyen et le prix de son crime ; Allez Rutile ; allez, je n'ai que de l'horreur Pour un si traître amant, et plus lâche Empereur.ODÉNIE
Quoi ? Son coeur quand il veut conserve et perd sa flamme, C'est de ses passions se rendre le vainqueur.RUTILE
Sur le renom une âme est bien souvent émue, S'il vous voyait vous-même il verrait dans vos yeux De quoi vaincre la monde, et le sort et les Dieux.ODÉNIE
Dites plutôt, flatteur, qu'en l'état où nous sommes, Je me vois en opprobre à ces Dieux comme aux hommes, Et que vote César, si j'avais des appas, À travers mille horreurs ne m'adorerais pas. Tous ses agents et lui reconnaissants mes charmes Parleraient peu d'amour au milieu des alarmes, Et malgré leurs motifs jugeraient à propos De ne point altérer ma gloire, et mon repos, S'il se peut toutefois que d'une âme tranquille Je puisse voir en trouble, et l'armée et la ville, Et que je puise ouïr qu'on me parle d'amour, Où le sort de la Reine émeut toute la Cour ; Non de votre César confident téméraire, Dites lui qu'un tyran ne peut jamais me plaire, Et que mon naturel qui penche à la douceur Ne veut dans un État qu'un juste possesseur. Votre maître est venu comme vont les tempêtes, Mais les coeurs ne sont pas au rang de ses conquêtes : Du sort, et de l'amour, des deux divers vainqueurs L'un donne les États, l'autre donne les coeurs, Le mien est pris, Rutile, et vous devez connaître Que c'est par d'autres soins que ceux de votre maître ; Il le devait gagner par ces soins différents, Et tout autre moyen que celui des tyrans ; Mais quel est ce grand bruit ? Quoi la Reine contente.SCÈNE II. Océnie, Ilione, Diorée, Rutile et Zénobie.
ZÉNOBIE
Je retourne, Princesse, et reviens triomphante ; Mais Rutile en ces lieux, que faites vous ici ?RUTILE
Madame, mon abord vous donne du souci ; J'ai dû me retirer, mais vous devez apprendre Ce qu'un second emploi m'aura fait entreprendre.ZÉNOBIE
Quoi qu'il en soit, Princesse, apprenez un combat Où le sort m'a rendu ma gloire et mon État ; Mon coeur contre Zabas et contre Timagène, Ne respirait qu'horreur, que colère et que haine, Quand pour ne rien devoir à ces faux généreux, J'ai voulu par mon bras remplir mes propres voeux, Je me suis donc armée, et sortant de la ville J'ai cru que mon dépit me rendrait tout facile ; Je me suis d'abord mise à la tête des miens, Et le tyran s'est mis comme au milieu des siens ; Le signal s'est donné, mais Dieux ! Nos deux armées Ont été moins par lui que par nous animées : Nos regards et nos voix ont causé plus de bruit, Que deux mers par leur choc n'en ont jamais produit ; La valeur de leur chef leur a versé dans l'âme, Cette bouillante ardeur dont le soldat s'enflamme ; Et cette soif de gloire altérant tout leur sang On eut pensé que Mars allait de rang en rang Ainsi que prévalant de cette ardeur guerrière Contre mes ennemis j'ai marché la première, Eux d'abord s'ébranlant, et marchand sans effroi Sont venus pas à pas comme au devant de moi ; Leur fierté m'a surprise et ne m'a point troublée, Si ce n'est quand la terre en parut ébranlée, Ce prodige m'a mise en quelque étonnement, Cependant à bon heur j'ai pris ce tremblement ; Les Romains de leur part l'imputant à nos charmes, En ont pris sur le champ de fatales alarmes, Mais ils n'ont pas laissé de combattre à nos yeux Comme si de leur démon eut dû vaincre les Dieux ; Nous ! De notre côté comme des Dieux visibles, Nous avons fait des coups à tout autre impossibles, Et l'on m'a vu combattre avec autant d'effort Que si mon seul génie eut dû vaincre le sort ; En effet j'ai vaincu, j'ai traîné la victoire, Et de deux champs d'horreur n'en ai fait qu'un de gloire ; Tout m'a cédé, Princesses, et de ma propre main, J'ai fait un prisonnier d'un Empereur Romain.ZÉNOBIE
Oui, j'ai pris ton César malgré sa résistance, Ah ! Reine, m'a-t-il dit, je te cède à mon tour Comme ton prisonnier et de guerre et d'amour. J'ai d'abord ordonné sans lui faire réponse, Qu'on le remit sur l'heure au pouvoir de Léonce, Et que par Timagène étant ici conduit Il y fut amené sans désordre et sans bruit ; J'ai dû l'y précéder pour lui faire connaître De quel air Zénobie y doit voir un tel maître ; Mais pour ne laisser mes travaux imparfaits, Zabas poursuit encor tout ceux que j'ai défaits ; Tu sais, tu sais, Rutile, où montait son audace, Tu venais de sa part me présenter sa grâce, Et tu vas bientôt voir ce superbe dompté, Les deux genoux en terre implorer sa bonté.SCÈNE III. Zénobie, Odénie, Ilione, Diorée, Timagène, Rutile et MArtian qui est un faux Aurélian.
TIMAGÈNE
Enfin je vous l'amène : Malgré tout son orgueil cet Empereur dompté Ne se repose plus que sur votre bonté. Sa prison l'a défait de son humeur hautaine. Vous le voyez soumis.MARTIAN
Auguste et grande Reine.ZÉNOBIE
Ah ! Malgré ma victoire et nos inimités, J'ai honte, Aurélian, de vous voir à mes pieds. De grâce, levez-vous, et faites-moi connaître Ce qu'est un Empereur, ou ce qu'il devrait être, Quoi la maître du monde encore à mes genoux ? Ah ! Certes mon plaisir modère mon courroux. Quelque fureur dont Rome ait irrité mon âme J'aime à la voir en vous aux genoux d'une femme. Qu'il est beau, mon captif, quand par de fiers regards On voit ramper sous soi tout l'orgueil des Césars ! Levez-vous cependant, Rome étant ma rivale, Je ne veux plus souffrir qu'un des siens la ravale, Ni que le nom Romain étant comme abattu, La fortune à mes pieds réduise la vertu. Vous qui par un César conservez trop de l'homme, Dans un si grand revers, souvenez-vous de Rome, Et loin que d'un Reine elle prenne des lois, Que ses moindres arrêts font, et défont les Rois.Dans l'édition originale, Rome est graphiée Romme pour que la rime soit identique à homme.
ZÉNOBIE
Non, non, vous n'avez rien qui sente ici la maître. Je plains donc ma victoire et telle est sa rigueur, Que plus que tu vaincu j'ai pitié du vainqueur. On m'avait dit cent fois que vous étiez un homme, Dont l'orgueil naturel enchérissait sur Rome, Et loin de voir en vous le premier des Romains, J'y trouve en l'y cherchant le dernier des humains. Aussi vous n'avez eu qu'une basse naissance ; Rarement la vertu vient avec la puissance, Et la grandeur suprême avec tous ses appas Contraint le naturel et ne le détruit pas. PArlez, parlez Rutile, est-ce là votre maître ?RUTILE
Bas.
Je suis aussi troublé que je le pouvais être. Dieux ! Quelle s'est trompée, achevons son erreur.Haut.
Quoi Seigneur !MARTIAN
Ah ! Le moindre des siens le pouvait entreprendre ; Mes armes, mon bouclier, mes ordres et ma voix Les assureraient de tout ce que j'étais. Toutefois mon destin a modéré sa haine, En me faisant captif par les mains de la Reine.ZÉNOBIE
Et par ce même sort mon coeur est abusé Si je crois triompher d'un César supposé, Est-ce vous dont le nom plus craint que le tonnerre ? A mis dans l'Univers tous les trônes parterre . Vous qui vous élevant sur tous les potentats Avez choqué ma gloire et détruit mes États ; Si ce peut-être vous que j'en sois convaincue, Je fus digne cinq fois d'être par vous vaincue. Vous perdant votre honte, ou quittant votre effroi Soyez digne une fois d'être vaincu par moi.ZÉNOBIE
Quoi donc Aurélian reprend enfin courage, Et d'un ton orgueilleux condamnant mon erreur, Qui commence en captif finit en Empereur. Mais ne saurez vous pas, vous qui faites mon maître, Qu'il faut pour être tel, être digne de l'être, Et qu'en vain la valeur vous élève à ce rang, S'il n' pas tout l'éclat que lui donne un beau sang. Le sang de Cléopâtre est encore dans mes veines ; Je veux sceptre pour sceptre, et des Rois pour des Reines. Mais des Rois qui soient nés ce qu'ils sont en effet, Et tels qu'après le sang le mérite les fait. Vous donc qui n'avez rien ni de l'un ni de l'autre, Dites-moi quel orgueil est comparable au vôtre ; Vous mon maître ! Ah les Dieux seraient trop en courroux. S'ils m'osaient présenter un tel maître que vous.MARTIAN
Je le suis de l'Empire ;ZÉNOBIE
Ah ! Rebut de la terre, T'oses-tu prévaloir des fureurs de la guerre, Va lâche tes pareils, et de tels conquérants Ne sont au fond du coeur que d'infâmes tyrans, Maintenant que l'eEmpire est donné comme en proie Le moindre survenant le déchire avec joie, Quand d'un de ses lambeaux s'étant tout revêtu La crime par sa main dépouille la vertu. Vous donc des vrais Césars trop indignes images, Vous faites de l'Empire un vrai champ de carnages, Et des titres d'Auguste, et d'Empereur Romain Des noms de destructeur de tout le genre humain.ZÉNOBIE
Lâche persécuteur de la grandeur royale Tu crois que Zénobie il ne soit pas permis D'enrichir de bien haut sur les Sémiramis. Je vais bien au delà de ces illustres femmes Dont la gloire animait et les coups et les âmes ; Et qu'on vit par l'ardeur des coeurs qu'elles ont eux, De femmes par leur sexe, hommes par leurs vertus. Enfin, Sémiramis avait conquis l'Asie, Moi j'aurais tout conquis sans votre jalousie, Et de tout l'Univers ; mais ! Vous voici Zabas ; Et bien notre victoire a mis l'Empire à bas : De moins sous mon pouvoir vous en voyez la maître.SCÈNE VI. Zénobie, Odénie, Ilione, Diorée, Zabas, Timagène, Rutile, Martian et gardes.
ZABAS
Nous sommes tous trompés, vous ne tenez qu'un traître ; Celui que vous prenez pour être Aurélian En est le Lieutenant et nommé Martian.ZÉNOBIE
Mais dit-il vrai perfide ?ZABAS
Nous crûmes comme vous que c'était l'Empereur, Mais peu de temps après nous vînmes note erreur. Vous étiez de retour avecque votre proie, Quand le Ciel en tristesse a changé notre joie, Et qu'un gros d'ennemis caché dans les vallons A fait de tous côtés couler des bataillons. Ces amples défilés s'épandant dans la plaine, J'ai dès l'abord jugé notre perte certaine Mais je n'ai pas laissé que de fondre sur eux, Comme si la fortune eut dû suivre mes voeux. J'ai fait ce que j'ai pu, mais effort inutile J'ai perdu la bataille, et hasardé la ville, À peine accompagné de deux mille chevaux, Je me viens rendre ici.Gros : signifie un amas de troupes qui marchent ensemble. Il parut un gros de Cavalerie sur la colline. Ce régiment s'est rejoint au gros de l'armée. [L]
ZÉNOBIE
Dieux, est-ce assez de maux, Ah ! Que vous m'éprouvez, mais grâce à mon courage, Mon sort sur ma vertu n'a pas tout l'avantage ; À quelques soupirs près qu'arrache ma douleur La force de mon âme égale mon malheur.ZABAS
Aurélian a crû.ZÉNOBIE
Je vois son stratagème, Il a crû que j'airais et combattrais moi-même, Et qu'offrant Martian au cours de ma valeur Une prompte victoire en vaincrait la chaleur ; Comme il pensait encor qu'étant trop animée, J'irais me l'immoler au coeur de son armée, Il voulut à sa tête immoler l'un des siens, Et par un vain triomphe ôter le coeur aux miens. Vous qu'il a pu choisir pour être son semblable Ce dangereux emploi vous rend considérable, Et ses armes enfin qu'il vous a fait porter Vous font digne à mes yeux de la représenter ; Non, non, ce vain objet n'a plus pour moi de charmes, J'admire votre zèle et ne vois plus ses armes, Et l'admiration l'emportant sur l'erreur Ne me permet pour vous ni mépris ni fureur.ZÉNOBIE
Ah ! Je me désabuse, Vos armes m'ont trompée, outre que mon erreur Vient de n'avoir point vu vous lâche Empereur/ Adieu, quoi que je trouve une vengeance aisée, Je ne vous punis point de m'avoir abusée, Et m'avoir tantôt dit, je te cède à mon tour Comme ton prisonnier et de guerre et d'amour. C'est là de votre maître un indigne artifice, Et vous ne m'en semblez qu'un innocent complice. Je vous loue et le plains, dites-lui cependant Que malgré lui mon coeur se trouve indépendant. Adieu, sortez tous deux ; Nous, défendons la Ville ; Qu'elle soit mon tombeau comme elle est mon asile, Et que malgré du sort l'impitoyable loi Ne pouvant vivre ailleurs, je meure au moins chez moi.TIMAGÈNE
Nous sommes en état de tenir quelques jour Et de nos alliés recevoir le secours, Il est déjà tout prêt sur les bords de l'Euphrate.ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Zénobie, Odénie, Ilione, Diorée, Zabas, Timagène.
ZÉNOBIE
Mon peuple se veut rendre, et par cette faiblesse Veut livrer aux Romains sa Reine et sa Princesse, De haut de nos remparts il me vient d'enlever, Sous le prétexte feint de ma vouloir sauver. Quoi, grands Dieux ! Les Romains deviendraient-ils mes maîtres ?ZÉNOBIE
Parlez mieux, Adamas en est le Gouverneur, Il a de la valeur comme il a de l'honneur ; Je reconnais sa foi, son zèle, et son courage.ZÉNOBIE
Je vois bien ce que c'est, on veut m'abandonner ; Mais pourquoi m'alarmer, ô la faiblesse extrême, Je n'ai par tout perdu, si pour moi j'ai moi-même, Confesse moi destin, si ma vie est à toi, Que l'instant de ma mort ne peut être qu'à moi. En vain de ta grandeur le monde a tant de marques, La mort comme le sort sait faire des Monarques, Et quand une grande âme est lasse de souffrir, C'est être tout-puissant que de pouvoir mourir.ZÉNOBIE
Mes visibles sujets sont sujets sont mes secrets monarques, Dites tout, mes tyrans, m'aimant dont tour à tour, Vous faites de mon coeur un trophée à l'amour, Vous à qui je fiais les restes de ma gloire, Perdez-vous la raison, perdez-vous la mémoire ; Vous êtes mes sujets, vous m'avez tout promis, Et vous m'opprimez plus que tous mes ennemis.ZABAS
Soit avis, ou soupçon mon âme en est surprise ; Mais Madame, en un mot quel_que_soit mon amour, Il est plus pur cent fois que la source du jour.TIMAGÈNE
Ah ! Madame, il faut fuir, la bataille est perdue ; La ville malgré nous sera bientôt rendue, Et si vous ne fuyez de ces barbares lieux, Le dernier des malheurs va paraître à vos yeux ; L'on vous attend à Rome.ZÉNOBIE
Effroyable menace, Mon honneur me retient, et ma crainte me chasse. Allons puisqu'il le faut, tel est enfin mon sort Qu'il faut fuir mon vainqueur, sans éviter la mort ; Mais avez qui de vous doit aller votre Reine.ZÉNOBIE
Quel étrange combat, quel dessein est le vôtre ? Quoi me servant tous deux, me céder l'un à l'autre, Ah ! Qu'un pareil spectacle a de quoi m'étonner Si c'est une vertu que de m'abandonner.ZÉNOBIE
Et bien sans intérêt, et sans autorité, Je prétends vous juger par la seule équité. Zabas m'accompagnera dans ma première fuite, Timagène à son tour doit prendre ma conduite, Et penser toutefois quand tels seraient ses voeux, Que qui suivra mon sort n'est pas le plus heureux.TIMAGÈNE
Et vous de la Princesse.ZÉNOBIE
Reste ici, ta présence est utile en ces lieux. Adamas ou césar respectera tes yeux ; Le traître, ou le vainqueur ne q$eut qu'en ta présence Rompre sa trahison, ou forcer sa puissance.ZÉNOBIE
Allons donc voir la Perse, et chercher une armée, Que le bruit de mon nom doit avoir animée, Nous reviendrons bientôt.ZÉNOBIE
Demeure, nous craignons la suite, et les témoins, Je m'en vais déguiser, et m'étant travestie Cacher aux yeux de tous ma honte et ma sortie, Toi, commande à la ville, et d'un coeur résolu Vois tout ce que de nous le sort aura conclu, Adieu, ma fille adieu, quelle faiblesse indigne, Et ne peut supporter que les larmes aux yeux, Tu donne par ton deuil quelque avantage aux Dieux, S'ils nous traitent sans grâce, endurons sans murmure, Soyons aussi forts qu'eux en souffrant leur injure ; Ou par notre constance enchérissant sur eux. Par eux infortunés soyons par nous heureux.SCÈNE II. Odénie, Diorée.
ODÉNIE
Ah, depuis que le Sort fait des coups de sa haine Il n'a jamais produit une si triste scène. Non, jamais la Fortune aux yeux de l'Univers N'étala par fureur un si fameux revers ; Après tant de grandeurs Zénobie est en fuite, Mais quoi, sa vertu propre en a pris la conduite ; Elle n'est pas à plaindre, et c'est moi qui la suis, Je sens tous mes malheurs, je ne veux ni ne puis. Cette âme que les Dieux ne firent pas commune Dompte tout à la fois amour, sang et fortune, Et moi sur qui le sens peut régner à son tour, Je souffre du destin, du sang et de l'amour, Faut-il en ce moment que tous les trois m'oppressent ? Mes dignités, ma mère, et mon amant me laissent, Et pour peu que les Dieux aident à leur effort Je ne vois plus pour moi que moi seule, ou la mort ; N'importe, le trépas est moins épouvantable Que d'un palais désert le désordre effroyable, Dieux, quelle solitude, horribles ornements, Lamentable silence, affreux pressentiments, Hola, Gardes, à moi.SCÈNE III. Odénie, Zabas, Diorée.
ZABAS
Rien contre Aurélian ne vous peut secourir, Le perfide Adamas commandant nos cohortes, À de la ville aux siens ouvert l'une des portes. Les Romains sont entrés, tout le peuple en fureur Se fait tailler en pièce aux yeux de l'Empereur.ODÉNIE
Où courir maintenant ?ZABAS
Vos soins sont superflus, Qui les rechercherais ne les trouverait plus ; C'est à vous à remplir la place de la Reine, Soutenez comme il faut l'arrogance Romaine. Et faites qu'en bravant l'audace des Césars, Ce qu'a manqué mon bras soit fait par vos regards.ZABAS
Aux portes du Palais le nombre a pu m'abattre, De moins en combattant contre un gros des Romains, Ce fer, ce fer ingrat s'est brisé dans mes mains, Cependant c'est ici que je me viens défendre, Ou qu'il faut que ma mort m'empêche de ma rendre.ODÉNIE
Que pouvez-vous tenter ?ZABAS
Je ne veux que périr ; Mais ne puis-je, destin, ni vivre ni mourir. J'ai perdu malgré moi la bataille et la ville, Quoi ! Vivre malgré moi m'est-il plus difficile, Ô Dieux ! Dont l'injustice aime à me voir souffrir, Faut-il vivre pour vaincre, et vaincre pour mourir. Je combats pour ma mort avec la même envie Qu'un téméraire heureux combattrait pour sa vie, Et par trop d'infortune il ne m'est pas permis, De mourir ni par moi, ni par les ennemis.ODÉNIE
Votre épée est rompue ;ZABAS
Ah ! Qu'on apprenne à Rome Que toute se grandeur n'a pu vaincre un seul homme. Et que tant que Zabas eut l'épée à la main, Il eut de quoi braver tout l'Epire Romain. Celle dont la valeur ne fut jamais commune Eut besoin contre moi de toute ma fortune, Et j'eusse sans les Dieux quelle arme à son secours Tôt ou tard de sa gloire interrompu le cours. Mais hélas ! Est -il dit qu'étant hors de défense, Il faille pour mourir implorer sa clémence, Et qu'à mon impuissance étant abandonné, On me refuse un bien que j'ai cent fois donné. Ô ! De mon sort ingrate et cruelle complice, Faut-il que ma valeur me serve de supplice ? Et qu'une même épée en signalant ma foi Fasse tout pour autrui n ne fasse rien pour moi. Ô d'un tronçon d'épée image trop funeste, J'en avais trop du tout, j'en ai trop peu du reste ; Trop du tout, pour mourir par les bras des Romains, Et du reste, trop peu pour mourir de mes mains.ODÉNIE
Je puis vous empêcher...ZABAS
Inutile tendresse ; Mais vous lâches Romains, je vois votre faiblesse, Si j'en avais trop peu pour vous faire périr, Il m'en restait assez pour vous faire frémir. Vous n'oseriez monter ; quoi ! Par ma seule audace Ayant senti mes coups, vous craignez ma menace ; Mais la force ma manque et ma vois s'affaiblit.ZABAS
Ah ! Mon bras est percé, je le sens bien, Madame, Ma force me venait du côté de ma flamme, Et l'amour à mon zèle unissant son effort Contestait à l'envi ce triomphe à ma mort ; Mais l'ardeur du combat, mon amour et mon zèle, Quelques feux qu'ils aient eux feront toujours moins qu'elle. Quoi mon coeur tu te rends ?ODÉNIE
Ah ! Courons au secours.ZABAS
Cherchez vous des Romains pour prolonger mes jours ; Laissez moi mourir libre et selon mon envie Consommer par ma mort la gloire de ma vie. Laissez moi donc de grâce un bienheureux moment, Où le sujet mourant peut mourir en amant.ZABAS
Est est injuste et vaine Je la refuserais de la main de la Reine, Vous qui vouliez tantôt connaître mes désirs, Découvrez mon ardeur dans mes derniers soupirs. J'aime, j'aime la Reine et l'ai toujours aime, C'est ce feu dont mon âme est encore animée, Tant je sens dans mon coeur par un divin retour Que l'amour y sert d'âme et l'âme y sert d'amour. Ainsi dans cette ardeur qu'ils avaient de ma suivre, Je vivais pour l'aimer, et je l'aimais pour vivre ; Et cependant la mort que rien ne peut charmer Ma fait cesser de vivre aussi bien que d'aimer.ODÉNIE
Ah ! Voici les Romains.SCÈNE IV. Odénie, Zabas, Aurélian.
AURÉLIAN
Madame, pourquoi fuir, que craignez vous de nous ! Rentrez soldats, vous Zabas, rendez vous.ZABAS
En effet rendons nous, je ne m'en puis défendre ; Mais c'est à la nature à qui je dois me rendre, Et sans être vainqueur, ni vaincu à demi. Je cède à ma faiblesse et non à l'ennemi ; Je n'en puis plus, je tombe.AURÉLIAN
Allez, qu'on la soutienne ; Ayez soin de sa vie autant que de la mienne, Elle importe à ma gloire.ZABAS, sortant
Ah ! Triomphe trop vain.SCÈNE V. Aurélien, Odénie et suite.
AURÉLIAN
Je suis vainqueur, MAdame, et telle est ma victoire Qu'il faut que tout le cède au courant de ma gloire. Oui l'Univers entier relève de mes lois, Et j'ordonne à mon gré de la tête des Rois.AURÉLIAN
Princesse, si c'est vous, je vous rends mon hommage ; Je sais ce que je dois à mes divins attraits, De qui la renommée a fait tant de portraits, Mais de quelques appas qu'elle vous ait pourvue, Ce qu'elle en fait pense le cède à votre vue. Cent bouches que pour vous elle emploie en tous lieux N'en ont jamais tant dit qu'en découvrent mes yeux.AURÉLIAN
Et ne voyez vous pas qu'à l'objet de vos charmes, Mes soldats par mon ordre ont tous mis bas les armes. Et que toute ma grandeur attend en soupirant Ce que vous ordonnez du cour d'un conquérant.ODÉNIE
Ah ! Qu'un tyran feint mal, pourquoi cet artifice ? Pensez-vous m'éblouir au bord du précipice.ODÉNIE
Vous n'en eûtes jamais que pour vitre grandeur ; Veillez ici pour elle, on peut vous y surprendre.AURÉLIAN
Cependant tout vous quitte.AURÉLIAN
Et moi pour les heureux.AURÉLIAN
Aussi bien qu'à mon bras, se soustraire à mes yeux ; Ah Destin considère où ma gloire est réduite ; Cette Raine fuyant, ma fortune est en fuite. Quoi n'ai-je souffert si surmonté de maux ? Que pour perdre en un jour la prix de mes travaux. Fortune, encore un coup, que tu m'es inhumaine ; Tu perds également mon amour et ma haine ; Et m'aidant également à me mettre au nombre des héros ; Tu fais tout pour ma gloire, et rien pour mon repos ; Mais d'où vient ce grand bruit [ ?]SCÈNE DERNIÈRE. Odénie, Aurélian, et sa suire, Diorée, Ilione, qui est une fausse Zénobie.
ILIONE
Je ne revois partout que des couleurs funèbres ; Ma Cour et mon palais n'offrent à mes regards Que l'indigne appareil du plus vain des Césars.ILIONE
La colère des Dieux m'a mise en ta puissance ? Garde d'en abuser trop superbe Empereur, Et cesse, si tu peux, d'irriter leur fureur. Vous, ma fille, apprenez que l'amour d'un tel homme Sent l'orgueil d'un tyran et l'audace de Rome, Et qu'il faut traiter avecque moins d'honneur, Que je n'ai dû souffrir l'amour d'un gouverneur.ODÉNIE
Bas.
Il s'abuse à son tour, aidons à l'artifice.Haut.
Quoi, Madame, les Dieux souffrent cette injustice.AURÉLIAN
Elle me montre en vain ces superbes regards, Donc elle a vu ramper tout l'orgueil des Césars. Est-ce vous ; dont l'audace a nulle autre seconde, A crû voir à ses pieds la seul maitre du monde ; Et qui dans Martian, croyant parler à moi, M'avez cent fois blâmé de bassesse et d'effroi ; C'est maintenant à moi d'abattre votre audace.ILIONE
D'un lâche MArtian je ne tiens pas la place ; Je veux remplir la mienne, et te faire avouer Que loin de m'en blâmer, il faudra m'en louer.AURÉLIAN
Rutile ! Qu'est ceci ?RUTILE, rentrant
La Reine est échappée.AURÉLIAN
Quoi vous ne l'êtes pas ?ILIONE
Ton attente est trompée.AURÉLIAN
Ah ! Je suis interdit.AURÉLIAN
Ma victoire est donc vaine.AURÉLIAN
Zénobie est en furie, ah ! Vainqueur malheureux Vous qui dans ce dessein l'avez favorisée, Du moins avouez-moi qu'elle s'est déguisée ; Autrement de Palmyre elle n'eut pu sortir.ILIONE
Elle est dans ce palais.AURÉLIAN
Qu'on la fasse investir ; Que rien d'ici n'échappe, et qu'on mette à la géhenne Quiconque a pu savoir le départ de la Reine.ILIONE
Pour le moins Ilione égale Martian, L'un trompe Zénobie, et l'autre Aurélian. J'ai donc pu de ma Raine en dépit de ta suite ; Et malgré tous tes soins faciliter la fuite, Et lui donnant le temps de se pouvoir sauver La remettre en état de te venir braver. Juge donc qui de nous montre plus de courage Et qui vous imitant fait mieux son personnage.AURÉLIAN
Qu'on l'ôte de mes yeux.ILIONE
Qu'on me mène à la mort.AURÉLIAN
Qui méconnait la Reine.ODÉNIE
On la devait connaître.ODÉNIE
Dès longtemps il court d'elle, et cent et cent tableaux ; Mais, à n'en point mentir, les vôtres sont nouveaux. Depuis si peu de temps vous régissez l'Empire Qu'on en voit point encor dans la Cour de Palmyre ; Outre qu'à mieux parler nous voulons des portraits Dont la seule vertu compose tous les traits ; Non pas de ces tableaux qui sentent le carnage. Où le crime paraît jusques sur le visage, Et qui tous détrempés et de sang et de pleurs Forment par leur objet les communes douleurs. Avez vous donc pensé ? Qu'au terme où nous sommes Nous eussions le portrait du plus cruel des hommes. N'était-ce pas assez que l'on sut vos rigueurs, Sans effrayer les yeux aussi bien que les coeurs.ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE. Aurélian, Gardes et Rutile.
AURÉLIAN
Qu'est ce que tu peux prétends superbe Aurélian ? Zénobie est sauvée, et tu vois la Princesse Triompher à tes yeux de toutes sa faiblesse ; Zabas même, dit-on prêt à perdre le jour Condamne insolemment ma gloire et mon amour.RUTILE
Zabas se porte mieux, et dans cette aventure Il semble que l'amour ranime la nature ; Son bras percé de coups en prend de la vigueur, Et semble se sentir des forces de son coeur. Je vous dirai bien plus, la colère l'enflamme, Et répand dans ses yeux le trouble de son âme ; Rutile, m'a-t-il dit, dis à ton Empereur Qu'en maltraitant ma Reine, il craigne ma fureur ; Là-dessus se levant et marchant plein de rage Il nous a fait trembler avec son seul courage, Et nous a fait paraître en un pareil transport Que quelquefois l'amour est plus fort que la mort.AURÉLIAN
Faut-il donc que l'amour ? Qui me veut seul poursuivre, L'empêchant de mourir, m'empêche ici de vivre ; Qu'ai je fait à l'amour pour être ainsi traité ! Ah ! J'en vois la raison dans ma félicité ; On est malaisément par une loi commune Fortuné par amour, comme heureux par fortune ; Et tel est des faveurs le partage inégal Qu'il n'est ni mal sans bien, ni bien aussi sans mal.AURÉLIAN
Pour tout autre que moi j'ai terminé la guerre, Quelle douleur mêlée aux plaisir d'un vainqueur, Qui gagne l'Univers ne peut gagner un coeur ; Ne me vante donc plus tout ce qui n'est que pompe, Sous des noms d'Empereurs la la fortune nous trompe, Et par son vain spectacle et ses coups éclatants Elle fait les Césars, et non pas les contents ; J'en suis un grand exemple, et tu peux reconnaître Que le sort qui m'a fait à l'amour pour son maître, Et que ce même amour sur moi seul se ressent De ce que son sujet m'a rendu si puissant ; Es-tu content d'amour ? Tu m'as fait un esclave, Je bravais tout l'Empire, une fille me brave. Enfin malgré cet air dont j'ai toujours vécu J'ai vaincu tout le monde, et l'amour m'a vaincu.AURÉLIAN
Changeant de qualités, j'ai dû changer de flamme ; En effet par un prompt et secret différent L'amour naissant en moi détruit détruit l'amour mourant ; je ne sais qu'elle ardeur qui vient de ma colère, Me fait aimer la fille ayant aimé la mère ; Et pas un changement dont je suis si surpris, Donner haine pour haine, et mépris pour mépris ; Zénobie autrefois dédaigna ma poursuite, Ma fortune aujourd'hui condamne la conduite, Et ma toute puissance irritée à son tour Me venge de l'affront qu'en reçut mon amour ; Mais ce qui me surprend dans mon ardeur nouvelle, Est de voir la Princesse aussi fière que belle, Et mêlant le dédain avec les appas Me donner un amour qu'elle ne reçoit pas ; L'ingrate doit venir, la voici l'insensible.SCÈNE II. Aurélian, Rutile, et Oédénie.
AURÉLIAN
Votre audace, Madame, est donc toujours visible ? L'Empereur des Romains devant vous n'est-il rien ?ODÉNIE
Je vous rends, par votre ordre, un second entretien ; Je viens savoir de vous ce que j'en dois attendre.AURÉLIAN
Princesse, mon aveu ne vous doit plus surprendre. Vous avez vu ma flamme, et tel est mon amour Que sans peine et sans honte il s'est pu mettre au jour. Rien ne s'oppose au feu que je vous fais paraître, La force et la beauté l'ont voulu faire naître, Si pour justifier un amour si pressant, Vous êtes toute aimable, et je suis tout puissant.ODÉNIE
Ah ! Par une douceur que pratiquent les Dieux, Qui veut gagner les coeurs se doit gagner les yeux.AURÉLIAN
Ne vous y trompez pas, je hais qui me dédaigne, Ne pouvant être aimé, je veux que l'on me craigne ; Qui vous parle en amant vous peut faire périr.AURÉLIAN
Mon crime n'est vraiment qu'un innocent forfait, Et je ne suis tyran qu'autant qu'on me le fait, L'audace de la mère irrita mon courage, Le mépris de la fille en ce moment m'outrage, Et par le prompt excès de mon ressentiment Vous fait un ennemi dans le coeur d'un amant.ODÉNIE
Tel est le digne effort de la fierté Romaine, L'amour chez vos pareils est semblable à la haine, Et je ne saurais faire un jugement certain D'un ennemi mortel et d'un amant Romain.AURÉLIAN
Orgueilleuse, est-il dit ? Que votre âme inhumaine N'ait jamais éprouvé ni l'amour ni la haine, Et qu'étant sans tendresse et sans inimitié, Je n'obtienne de vous ni peine, ni pitié.ODÉNIE
Pour de l'amour pour vous je m'en trouve incapable ; Et n'ai de la pitié que pour un misérable.AURÉLIAN
Cruelle, je le suis,si je ne suis aimé ; Qu'importe à mon repos de me voir renommé. Les héros après tout ne sont que des idoles ; L'amour a des effets, la gloire a des paroles ; Si par un sentiment découvert ou caché On est flatté par l'un, ou par l'autre touché. Ce n'est pas que l'esprit n'ait de la peine à croire La gloire sans l'amour, ou l'amour sans la gloire ! Tous les deux à l'envi se servent d'ornement, Et confondent en eux le vainqueur et l'amant ; Je suis et l'un et l'autre, et je veux être aimable : Cependant mes désirs me rendent haïssable, Et plus je puis aimer et prétends être aimé, Moins pour moi votre coeur se rencontre enflammé. De grâce ne ma faveur animés mieux votre âme ; Vous allumez mes feux, prenez part à ma flamme, Et ne permettez pas qu'en une même loi La froideur soit en vous quand l'ardeur est en moi.SCÈNE III. Odénie, Aurélien, Gardes, Rutile, Martian, Timagène, et Zénobie.
MARTIAN
Seigneur, je suis encore une autre Aurélian, J'ai surpris hors des murs Timagène et la Reine ; Elle était travestie.AURÉLIAN
Ah ! Quelle souveraine.ZÉNOBIE
Trop indigne Empereur, vrai tyran des humains, Que n'aurais-je pas fait pour sortir de tes mains.SCÈNE IV. Aurélian, Zénobie, Odénie et suivants.
ZÉNOBIE
Et vous en Zénobie.ZÉNOBIE
Et je suis ma maîtresse.AURÉLIAN
Témoin, témoin vos fers.ZÉNOBIE
Et par le même droit le tyran de la terre, Mais ce n'est pas assez d'envahir tant d'États Si l'infidélité n'est jointe aux attentats. Oui, le lâche Adamas sachant mon entreprise Dedans une embuscade a trahi ma franchise, Et par lui Martian apprenant nos desseins, Et surpris et vivants nous met entre vos mains : Voilà de mon tyran le superbe avantage.ZÉNOBIE
Il l'est chez les Romains.AURÉLIAN
Je m'en suis bien servi.ZÉNOBIE
Tout selon cette loi se voir par eux ravi, Ceux dont leur tyrannie opprime la puissance En perdant leurs états perdent leur innocence.ZÉNOBIE
Ce seul mot m'importune, Apprenez qu'un amant ne peut plaire à mes yeux Qu'autant que ses vertus le font pareil aux Dieux.ZÉNOBIE
Comme à vous la fortune eut dessein de lui plaire, Et si son prompt trépas n'eut trahi ses projets, Vous, Romains, mes vainqueurs, vous seriez sujets.ZÉNOBIE
Odénat était né pour être votre maître. Tout homme qui nait prince a ce droit de son sang Qu'il peut jusqu'à sa mort enchérir sur son rang ; Il trouve avec éclat dans son indépendance Un titre suffisant pour la toute puissance ; Il se sent de sa source, et les droits du berceau Ne sont jamais bornés que par ceux du tombeau. Vous donc qui d'Osdénat condamnés les conquêtes, En voyant ce qu'il fut, voyez ce que vous êtes.ZÉNOBIE
Ne nous accusez-vous que par ces attentats, Si conquérir l'Asie était un si grand crime, Conquérir tout le monde est-il plus légitime ? Et pourquoi nos exploits étant désavoués Condamnez-vous en nous ce qu'en vous vous louez. Un soldat le censeur du prince de Palmyre ; Vous blâmez Odénat, et moi je vous admire, Et j'aime à voir en vous qu'un fils de laboureur Soit venu par degrés jusqu'au rang d'Empereur.ZÉNOBIE
Quelqu'autre le prenant ma parut injuste, La vertu d'Odénat l'avait fait adorer, Et vingt de vos Césars l'ont fait déshonorer.AURÉLIAN
Le fer sied mal au sexe, et le métier des armes Est comme incompatible, avecque tant de charmes ; Vos yeux qui sont toujours nos naturels vainqueurs Ne devraient s'employer qu'à conquérir des coeurs.ZÉNOBIE
Ne raillons point, le Ciel qui les y fit capables Arma comme les yeux les bras de nos semblables, Et nous communiqua cette même valeur De qui l'usage en nous vous fait tant de douleur ; Le gloire est de tout sexe, et j'ose encor vous dire Que malgré vous, le mien était né pour l'Empire, Et que tous ces respects que vous lui faites voir Sont moins de votre amour que de votre devoir.AURÉLIAN
Vous travestir sans cesse, ah ! Cette lâche ardeur Vous fait de votre sexe outrager la pudeur, Rome en est offensée et ma propre victoire.ZÉNOBIE
Ah ! Tyran de mon sexe, ennemi de ma gloire Est-ce un grand crime aux yeux de mes persécuteurs ? De les avoir défaits de trente usurpateurs. Claude, un de vos Césars me laissa dans l'Asie Comme un objet de gloire et non de jalousie, Et les Orientaux m'étant ainsi soumis J'y fus comme un vainqueur un rempart contre vos ennemis.AURÉLIAN
Rome en jugera mieux.ZÉNOBIE
Ah ! Quittez votre erreur.ZÉNOBIE, en sortant
Princesse, nous verrons si vous êtes à moi.AURÉLIAN
Même dans la prière aurez vous de l'audace ? Vous voulez des faveurs et vous n'en faites pas, N'importe, en votre nom j'empêche mon trépas.AURÉLIAN
Quoi Zabas à mes yeux !SCÈNE V. Odénie, Aurélien, Rutile, Martian, Zabas, et Timagène.
AURÉLIAN
Votre indiqgne valeur a pu se signaler, Les Dieux qui l'admiraient n'ont pas voulu permettre Que Rome ni la mort, aient pu se la soumettre : Ils s'en font un spectacle et d'un plus digne effort Il vous font triompher de Rome et de la mort ; Triomphez de vous même et dans cette aventure Étonnez la fortune autant que la nature, Et sans injurier, ni braver un vainqueur, Au défaut d'un État possédez votre coeur.ZABAS
Dans le trouble où je suis me le puis-je promettre ! Si le sort et l'amour me font tous deux un maître, Tous deux m'ayant ôté du rang des potentats L'un m'enleva mon coeur et l'autre mes États. Il ne me restait plus qu'une funeste vie, Que les Dieux m'ont rendue aussitôt que ravie, Ou plutôt que l'amour dont je suis le martyr Ne me veut redonner que pour me voir partir. Vous voyez donc, Seigneur, qu'animé par lui-même Mon coeur plein de soupirs ne vit qu'autant qu'il aime, Et que par moi les Dieux ont fait voir en ce jour Que le corps cède à l'âme et la mort à l'amour Mais que me servirait mon retour à la vie Si dans le Reine même elle m'étais ravie, Sauvons-la donc de grâce, ou faites moi mourir, Ou me faciliter les moyens de périr, Mes mains m'ont refusé ce pitoyable office, Ma douleur me dénie un semblable service, Et peut être en l'état où mon amour m'a mis Je ne l'obtiendrai pas de tous mes ennemis. Cependant c'est à vous que mon malheur s'adresse, Accordez-moi la mort, par haine, ou par tendresse ; Que vous sert cet objet de deux bras abattus ? Il peint votre fortune et non pas vos vertus.AURÉLIAN
Je fais grâce à tous deux, Prince je romps vos chaînes, Vous, illustre Zabas, je veux finir vos peines, Zénobie est à vous, je la cède à vos voeux Et mets toute ma gloire à faire un bienheureux, Princesse, vous voyez comme on tâche à vous plaire, Votre amour à ce prix.ODÉNIE
L'amour est volontaire.AURÉLIAN
Il est en moi forcé, cessez de m'irriter, Non, non, ma passion ne vous peut plus flatter, Que l'on mène à la mort Zabas et Timagène Et qu'à ses propres yeux l'on poignarde le Raine.ODÉNIE
Arrêtez, si je puis.AURÉLIAN
Je vous attends au temple.SCÈNE VI. Odénie, Zabas et Timagène.
ODÉNIE
Un tel ordre me gehenne et dans cette contrainte Je souffre pour amour et je souffre par crainte, Et par leurs mouvements tout mon coeur combattu Plus que de tous les deux souffre de sa vertu.TIMAGÈNE
Si l'on m'eut consulté.ODÉNIE, sortant
Prince je vous entends, de grâce entendez moi, J'ai fait ce que j'ai pu, je fais ce que je dois, Disons tout, mon devoir à conserver la Reine, Mon amitié Zabas, mon amour Timagène, Et le dernier peut-être étant plus hasardeux A fait plus dans mon coeur que tous les autres deux.TIMAGÈNE
Ah ! Qu'il est bien aisé de produire un amour Quand on le fait mourir en le mettant au jour.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Zénobie, Ilione, Diorée.
ZÉNOBIE
Ah ! Ma chère Ilione et ma parfaite image On a vu ta constance égaler ton courage, Et le tyran ravi de ta fidélité Malgré tous ses transports te rend ta liberté.ILIONE
Ma vie était à vous.ZÉNOBIE
Va, je t'en remercie ; Mais quoi ! Mon aventure est bien mal éclaircie ; Que prétend-on de moi ? L'on m'amène en ces lieux, Et rien que mes suivants ne s'offrent à mes yeux.ZÉNOBIE
Quelque soit mon destin, c'est moi que je contemple ; Je m'admire moi-même en ce fameux revers, Ce n'est pas que mes yeux ne souffrent de mes fers ; Mon coeur même gémit quand rien en moi ne marque Que je suis soeur et fille et veuve de Monarque ? Que le mal est cuisant quand on l'oppose au bien, Et qu'ayant tout été l'on ne se voit plus rien, Et voici la Princese, hé bien ! Votre puissance.SCÈNE II. Zénobie, Ilione, Diorée et Odénie.
ZÉNOBIE
Hé ! Par quel mouvement, Était-il assuré de mon consentement, Quel amour excessif qu'on ait pour la franchise, Il faut selon mon sens que l'honneur l'autorise, Et que votre vertu par un insigne effort Nous arrache à des fers où nous a mis le sort.ZÉNOBIE
La faveur nous surmonte Mes fers pesaient beaucoup, mais sachez qu'en effet Ils pesaient beaucoup moins que ne pèse un bienfait, Et surtout quand il part d'une main ennemie, Plus il a de grandeur, plus il a d'infamie ; Le coeur gémit sous lui, notre gloire en pâtit Et l'âme avec horreur sous lui s'assujettit.ILIONE
Si le don d'un tyran n'est qu'un parfait ouvrage, De votre liberté faites un noble usage, Confondez ce barbare, et ne lui devant rien, Montrez lui qu'un méchant ne peut faire du bien.ZÉNOBIE
Ce n'est pas là mon sens, vous, ôtez moi de doute, Qu'est ce qu'en ce moment ma liberté me coûte ? Parlez, sans me soumettre à quelque indigne loi Me rend on mes États en ma laissant à moi.ZÉNOBIE
Ah ! Que d'un tel amant l'âme fut peu jalouse, Quoi ! L'Empereur me donne, et dépens-je de lui ? Vous Zabas, quel amour vous aveugle aujourd'hui ? Ah ! Cruel généreux, votre bienfait m'offense, L'amour doit-il venir par la reconnaissance ; Ou faut-il qu'une simple et commune bonté Incline à vous aimer toute ma volonté : Non, non quoi qu'indulgente, ou quoi que généreuse, Je suis Reine vaincue, et vue malheureuse, Un lien éternel m'attache à mon époux, Et n'étant plus à moi, je ne puis être à vous, Qu'on me rende que mes fers, ma liberté me gehenne, Est-ce en ma captivant qu'on délivre sa Reine ? Qui prétend m'affranchir est pis que mon vainqueur ; Rome en veut à mes bras, et Zabas à mon coeur.ZÉNOBIE
Quelle nouvelle flamme, Ah ! Que je me trompai quand je crus n'avait rien, Si le prix de mes fers est encor de mon bien, S'il en est, prétend-il ? Que mon coeur le lui cède, Ma fille est-elle un bien qu'il faille qu'il possède ? Et ce cruel amant pire qu'un ennemi, Prétendra-t-il par vous de me vaincre à demi ? Non, qu'il n'espère pas, soit qu'il règne ou qu'il aime De mettre en son pouvoir la moitié de moi-même, Ni mon coeur ni mon sang ne suivront bien sa loi, Je serai libre en vous, autant que libre en moi, Je suis et mère et Reine, et quoi une prisonnière, J'ai sur mon propre bien une puissance entière, La nature et les Dieux sont plus forts que le sort, En tout cas, tous les trois le sont moins que la mort.ZÉNOBIE
Apprenez à connaître Ce qu'est la passion d'un Romain et d'un maître, Comme il n'a que l'objet de son contentement, Un César amoureux n'est qu'un volage amant ; L'inconstance dans Rome est même si commune Qu'on y voit en public adorer la fortune ; Comment y maintenir son amour et son choix ? Si le divorce même est permis par les lois.SCÈNE III. Zénobie, Odénie, Ilione et Rutile.
RUTILE
J'ai pitié de vos maux.ZÉNOBIE
Vous êtes généreux.RUTILE
Savez vous que César vous trompe toutes deux,Bas.
Sauvons en les trompant la gloire de mon maître.RUTILE
Il vous attend au temple, au reste son ardeur Le cèdera bientôt au cours de sa grandeur, Nous vous verrons bientôt, vous, Princesses, et vous Reine, Servir de passe-temps à la fierté Romaine, Cléopâtre, Madame, eut plus de coeur que vous.RUTILE
La mort étant un aide.RUTILE
Quand la mort est un mal, recevons-la des autres, Mais quand elle est un bien, recevons-la des nôtres, Si dans le pas de gloire où le sort nous a mis Le coup nous en est dû plus qu'à nos ennemis.SCÈNE IV. Zénobi, Odénie, Ilione et Diorée.
ZÉNOBIE
Il épiait mon coeur de la part de son maître, Mais malgré ses détours il n'a pu me connaître ;ZÉNOBIE
Nous devons tout quitter au point que tous nous laisse, Ainsi, par le pouvoir que vous avez ici Délivrez ma vertu d'un étrange souci, Elle est toute inquiète et souffre moins de peine À se voir sans grandeur, qu'à se revoir sans chaîne, Tant qu'elle est dans les fers je ne puis l'accuser, Mais je sais hors de là comme elle en doit user ; Être libre un moment et selon mon envie, Ne finir pas ma honte aussi bien que ma vie. Ah ! Lâche Zénobie, ou crédule, veux-tu Que ta vertu te trompe ou trahir ta vertu ; Non, mon honneur, mourons, plus de délais ma gloire, Je souffre par raison et souffre par mémoire ; Tous mes maux à l'envi venant s'entretenir Environnent ma vue, ou mon ressouvenir ; Mais comme de mon sort la mort est la complice Elle fuit à dessein d'allonger mon supplice, Sans perdre en moi le droit qu'elle a sur les humains Elle me laisse encore du pouvoir des Romains ; Ainsi me soumettant à souffrir leur outrage, Elle veut par avance abattre mon courage, Et d'un double triomphe étonnant ma valeur Faciliter le sien en permettant le leur.ZÉNOBIE
Il est beau de jouir d'un bien dont on est maître ; La vie étant aux Dieux, et le grandeur au sort, J'ai du moins le pouvoir de me donner la mort ; Mais, hélas ! Quelle étrange et fatale licence, Si le moyen m'en manque en ayant la puissance, Et si de quelque part que je porte mes pas Je la cherche sans cesse et ne la trouve pas ; Quoi, Dieux ! Ni le poison, ni le fer, ni la flamme, Quoi ! Rien de la prison n'affranchira mon amie, Ah ! Faites qu'à vous seule obligée à mon tour Je doive mon trépas à qui me doit le jour.ZÉNOBIE
Je n'ai qu'à me priver des soutiens de la vie ; Mais, Dieux ! Quand je mourais à faute d'aliment, Quoi que ce soit mourir ; c'est mourir lentement ; Ces jours que j'emploierais dans un effort si rude Paraîtraient à mes yeux des jours de servitude ; Durant tous ces moments mon superbe vainqueur Jouirait en repos du trouble de mon coeur, Ma langueur lui plairait, et d'une âme contente Il pourrait triompher d'une Reine mourante ; Ne puis-je donc mourir ? Ô ! Trépas que j'attends, Sans que pour mon honneur je vive trop longtemps ; J'en rencontre un moyen qui marque du courage, J'en ai fait d'aujourd'hui l'illustre apprentissage, Si du haut de mon trône on m'a bien fait tomber, Sous son propre débris cherchons à succomber ; Faisons chute sur chute, et périssant par l'une, Trébuchons par courage, en tombant par fortune, Et me précipitant du haut de mon Palais, Montrons que la vertu ne s'étonne jamais.SCÈNE V. Zénobien Odénie, Ilione et Timagène.
TIMAGÈNE
J'ai vengé mon amour, ma gloire et ma patrie, J'étais dans notre temple auprès de l'Empereur De qui l'impatience irritait ma fureur ; Comme il vous attendait on eut dit que son âme Portait dans ses regards quelque éclat de sa flamme ; Il observait partout si vous ne veniez pas, Lorsque j'ai pris le temps de hâter son trépas ; Comme devers la porte il tournait le visage, En tirant un poignard j'ai fait valoir ma rage, De trois coups, l'un sur l'autre, ayant ouvert son sein, J'ai sans être aperçu poursuivi mon dessein ; Il est vrai qu'à l'abord il me semblait entendre, César, prends garde à toi l'on vient de te surprendre, L'Empereur se tournant tout blessé qu'il était Est aussitôt tombé des coups qu'on lui portait. Moi jetant mon poignard et coulant dans la presse, Je m'en suis dégagé par force, et par adresse ; La foule étant si grande et le bruit était tel Qu'on ne sait point l'auteur d'un complot si mortel : Pour n'être point connu parmi ses capitaines J'avais exprès paru sous des armes Romaines, Je viens de les quitter, et reviens en ces lieux Pour s'il y faut mourir y mourir à vos yeux.ZÉNOBIE
Je vous avais bien dit d'épouser ma querelle, Mais faut-il par un crime autoriser son zèle ? Avez-vous dû penser que de vos attentats ? Je voulusse tenir ma gloire et mes États ; Il n'appartient qu'à lui de régner par le crime, Quoi moins en lui qu'en vous paraît-il légitime ! Pourquoi par cet endroit l'avez vous combattu ? Il était fait au crime, et vous à la vertu, Vous, aimiez-vous mieux être au terme où nous en sommes ? Le tyran d'un tyran, que lui tyran des hommes, Ou vous appropriant les communs différents Être comme les Dieux le juge des tyrans.TIMAGÈNE
Ah ! C'est trop vous cacher une ardeur qui m'anime, Princesse, c'est à vous à juger de mon crime, C'est vous qui l'avez fait, ou pour le moins causé, Si j'avais moins aimé, j'aurais bien moins osé ; Puis donc que j'ai tant fait, consommons mon audace, Faisons que mon aveu soit indigne de grâce ; Faisons que mon aveu, Madame, armer votre courroux, L'amour était pour elle, et le devoir pour vous. Pendant donc qu'un Zabas servait si bien sa Reine, La Princesse à son tour avait ton Timagène ; Quand vos deux lieutenants de toutes deux épris Regardaient moins en vous leur gloire que leur prix : Si donc l'Aurélian je vous offrais la tête, Ne ferais-je point d'elle une digne conquête ? Quoi ! Devais-je à ce prix laisser vivre un rival Dont l'absolu pouvoir nous était si fatal. Un hymen si forcé m'étant comme un supplice, L'empêcher c'est me rendre un signalé service.SCÈNE VI. Odénie, Zénobie, Zabas, et Timagène.
ZABAS
J'étais dans notre temple, où sans se reconnaître J'ai vu César surpris et frappé par un traître, Quand ému tout ensemble et de honte et d'effroi, Je me suis écrié, César, prend garde à toi ; César à cet avis se tournant de vitesse A surpris d'un faux pas sa force et son adresse ; On la vu chanceler tout ferme qu'il semblait, Et tomber aussitôt des coups qu'on redoublait ; Tout le monde à sa chute a mis la main aux armes, Il s'est fait un mélange et de sang et de larmes, On s'est entretué sans bien savoir le fait, Cependant l'assassin jouit de son forfait ; Il a fendu la foule avec tant de vitesse Qu'on eut dit qu'un éclair l'y précédait sans cesse ; Enfin il a tant fait qu'on ne la point connu Et qu'on ignore encor ce qu'il est devenu. Pour l'Empereur, au point qu'on le croyait sans vie, Tous les Dieux, a-t-il dit, ont trompé son envie, Quelque soit l'assassin, son effort a manqué, Alors levant sa veste, il s'est mieux expliqué, Il était tout armé ; par cette défiance Il venait dans le temple avec plus d'assurance, Un tyran craint toujours, mais pour moi, la poison Du fer et de mes maux m'a déjà fait raison.SCÈNE DERNIÈRE. Zénobie, Odénie, Zabas, Timagène, Martian, Aurélian, suivants et suivantes.
AURÉLIAN
En dépit du danger où le sort m'avait mis Je me revois vivant parmi mes ennemis ; Tremblez à votre tour mes mortels adversaires.TIMAGÈNE
Les alarmes chez nous ne sont pas ordinaires, Aucun de nous ne craint, ni m'aime les tyrans.ZABAS
Moins que tout autre encor les malheureux mourants, Qui s'est empoisonné n'a pas lieu de ta craindre.ZABAS
Si je t'ai conservé je ne m'en repends pas, Du moins fais moi valoir ta vie et mon trépas, Rend ma Reine contente, adieu Reine adorable, Détestant un amant, plaignez un misérable, La vertu peut souffrir ce que je veux de vous.ZABAS, sortant
Adieu, d'un malheureux ayez quelque mémoire, Songez que dans Zabas qui va perdre le jour Le fer et le poison ont moins fait que l'amour.RUTILE, entrant
Seigneur écoutez-moi, Timagène est un traître.AURÉLIAN
Gardes que l'on l'arrête.AURÉLIAN
Qu'on le prenne vivant.TIMAGÈNE
Non, il ne se peut pas.ZÉNOBIE
Bas.
Ah ! Servons-nous de lui pour causer mon trépas ! Quoi ! Prince, en ma présence osez-vous vous défendre ? Perdez-vous la respect !TIMAGÈNE
Est-ce trop entreprendre ?AURÉLIAN
Rendez-vous donc perfide.TIMAGÈNE
À qui, tyran ?AURÉLIAN
À moi.TIMAGÈNE
De Rome, ni de vous je ne prends point la loi ; Vous, Madame, c'est vous, qu'en servant ma Princesse, De mon peu de valeur j'avais fait la maîtresse, Comme de mon épée ordonnez de mon bras.ZÉNOBIE, prenant l'épée et se sauvant
Heureuse Zénobie à la fin tu mourras.AURÉLIAN
C'est vous, de qui l'amour n'avait que trop osé, Couple ingrat et perfide, à la fin ma vengeance Vous veut abandonner à ma toute puissance, N'ayant pu vous fléchir par offre, ni bienfait Je prétends vous dompter par un contraire effet, Rome vous pourra voir.TIMAGÈNE
Je n'y suis pas encore.RUTILE, rentrant
Seigneur Zabas est mort.AURÉLIAN
C'est lui que je déplore.RUTILE
Comme il sortait d'ici, le poison qu'il a pris Tout lent qu'il le croyait l'a sur l'heure surpris, Il est tombé sans vie au moment que la Reine A rendu ma poursuite aussi triste que vaine ; Malgré ma diligence évitant son vainqueur D'un premier et seul coup elle a percé son coeur ; Elle n'a point parlé, mais on voit son visage D'une vive couleur retracer son courage, La joie est dans ses yeux, comme ne voulant pas Qu'aucun des assistants déplorait son trépas.AURÉLIAN
Qu'un même monument ait Zabas et la Reine, Vous gardez la Princesse, et vous son Timagène ; Je veux ne triompher, et comme leur vainqueur, Triompher de leurs bras au défaut de leur coeur ; Qu'on les charge de fers, vous, allons voir les Perses, Essuyons pour mon nom de nouvelles traverses, Et bravant de l'amour la fière et vaine ardeur, Ne nous travaillons plus que pour notre grandeur.1 624 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0