Conversations en prose· Troisième Edition
Conversations de Madame la Marquise de Maintenon
Représentée pour la première fois le 4 janvier 1637 au Théâtre du Marais.
Personnages
- VICTOIRE
- ALEXANDRINE
- HENRIETTE
- FAUSTINE
- ÉMILIE
- ADÉLAÏDE
- ANASTASIE
- MARCELLE
- ÉLÉONORE
- EUPHROSINE
- ODILE
- MÉLANIE
- ATHÉNAÏS
- AUGUSTE
- SOPHIE
- FLORIDE
- HORTENSE
- ROSALIE
- ALPHONSINE
- IRÈNE
- DOROTHÉE
- AURÉLIE
- AGATHINE
- FATIME
- ÉLISE
- CÉLESTINE
- EUPHRASIE
- CORNÉLIE
- CLOTILDE
- LOUISE
- PAULINE
- LA JUSTICE
- LA FORCE
- LA PRUDENCE
- LA TEMPÉRANCE
- LUCILE
- VALÉRIE
- CONSTANCE
- PLACIDE
- BLANDINE
- CLARICE
- EUGÉNIE
- BRIGITTE
- CAMILLE
- CÉCILE
- OLIMPIADE
- CLÉMENTINE
- UNE VIEILLE DAME
AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR DE 1757
Le nom seul de l'Auteur de cet ouvrage est un sûr garant de l'accueil favorable que le public fera à ces Conversations. Tout le monde chérit la mémoire de madame de Maintenon ; et les jeunes Demoiselles de Saint-Cyr, entre les mains desquelles ce livre tombera, sauront gré à l'Éditeur de la faire revivre parmi elles. Cette illustre fondatrice a témoigné cent fois que sa plus grande satisfaction était de vivre au milieu de ses filles, de s'entretenir familièrement avec elles, et de leur donner des leçons qui parussent de purs délassements. En lisant ce volume on y trouvera l'esprit de sagesse, de douceur, et de piété qui l'animait, et qui a toujours dirigé la conduite des personnes qui lui ont succédé.
On sera peut-être curieux de savoir comment le manuscrit de ces Loisirs m'est parvenu. On n'osera accuser d'infidélité les personnes à qui cet ouvrage a été confié comme un gage d'une amitié respectable. Madame de Maintenon se connaissait trop en amitié, et son intention, pourra-t-on dire, n'était pas qu'il dût jamais paraître au grand jour. Plusieurs s'imagineront peut-être que ces Conversations partent d'une plume plus oisive que ne l'était la sienne. Je n'ai rien à répondre, sinon que le manuscrit m'a été remis par des gens dignes de foi, qui se respectent assez eux-mêmes pour ne point compromettre leur réputation en trompant le public, et qui sont trop jaloux de la gloire de l'auteur et de l'utilité de la jeunesse, pour laisser plus long- temps dans l'oubli un ouvrage qui ne peut tout à la fois qu'instruire et plaire.
CONVERSATIONS DE MADAME LA MARQUISE DE MAINTENON.
CONVERSATION I. SUR LA SOCIÉTÉ.
VICTOIRE
Une personne, parlant d'une autre, disait qu'elle était sociable ; je n'entends pas bien ce que ce mot signifie.
ALEXANDRINE
J'aimerais mieux dire propre à la société, et c'est une grande louange.
HENRIETTE
Expliquez-nous cette louange, je vous prie.
ALEXANDRINE
Une personne aimable dans la société, est celle qui en fait souvent le plaisir, et qui ne la trouble jamais.
VICTOIRE
J'ai besoin d'être instruite en détail : qu'est-ce qui rend aimable dans la société, et comment est-ce qu'on la trouble ?
FAUSTINE
Je crois que ce qui rend aimable, et qui fait le plaisir dans la société, c'est d'avoir de l'esprit.
ALEXANDRINE
Il faut plus que de l'esprit ; on pourrait en avoir, et n'être pas propre à la société.
VICTOIRE
Comment l'entendez-vous ? Peut-on plaire sans esprit ?
ALEXANDRINE
Oui, on pourrait au moins être commode, et si on ne faisait pas le plaisir de la compagnie, du moins on n'en ferait jamais la peine.
FAUSTINE
Pour peindre une personne propre à la société, nous dirons bien des choses qui conviennent à une bonne humeur.
VICTOIRE
Il n'importe, pourvu que nous nous instruisions.
ALEXANDRINE
Pour être propre à la société, il faut de la complaisance, de la douceur, et de la politesse.
HENRIETTE
Quoi ! Nous jeter dans des compliments continuels !
ÉMILIE
Vous croyez donc que la politesse consiste en compliments !
VICTOIRE
Je l'ai toujours cru.
ALEXANDRINE
Non, mademoiselle ; la grande politesse est de ménager en tout et partout les gens avec qui nous vivons.
HENRIETTE
Comment ?
ALEXANDRINE
En ne les blessant jamais, en entrant dans tout ce qu'ils veulent, en ne contrariant ni ce qu'on dit, ni ce qu'on fait.
HENRIETTE
Quoi ! Je ne dirais point mon sentiment, et je me tiendrais toujours à celui des autres ?
FAUSTINE
On peut disputer pour animer la conversation, mais il ne faut pas s'aigrir.
VICTOIRE
Si les autres s'aigrissent, est-ce ma faute ?
ALEXANDRINE
Oui, si vous avez dit quelque chose d'aigre, de rude ou de grossier.
HENRIETTE
Je commence à comprendre ce que c'est qu'être sociable, car il faut presque toutes sortes de bonnes qualités.
FAUSTINE
Il est vrai, et quand vous voyez une personne désirée partout, et dont on s'accommode longtemps, vous pouvez conclure qu'elle n'est pas sans mérite.
VICTOIRE
Je vous demande le portrait d'une personne propre à la société.
ALEXANDRINE
Elle a de l'esprit jusqu'à un certain point, elle est douce, complaisante ; elle veut tout ce qu'on veut, jouer aux jeux que les autres proposent, quand ils ne se raient pas de son goût, se promener, demeurer dans la chambre, parler, se taire, travailler ; elle écoute avec attention ce qu'on lui dit, elle n'abuse point de l'attention des autres en se faisant écouter trop longtemps ; elle n'est point curieuse, elle ne veut savoir que ce qu'on veut lui dire, elle ne pénètre point dans les choses dont elle n'est point chargée ; elle ne se fâche jamais, et elle laisse tomber tout ce qui paraît fâcher une autre ; elle loue ce qui est bon, elle se tait sur tout ce qui est blâmable dans les personnes ; elle entend dire ce qu'elle savait, sans montrer qu'elle le sût, aimant mieux ce petit ennui que d'ôter le plaisir de celle qui veut apprendre une nouvelle. Je ne finirais point, si je parcourais tout ce qui fait une personne propre à la société.
HENRIETTE
Je voudrais bien le portrait de la personne qui trouble la société.
ALEXANDRINE
Je suis honteuse de tant parler, et je prie mademoiselle Faustine de le faire.
FAUSTINE
Il est facile, car c'est le contraire de ce que vous venez de dire : elle oublie les autres ; elle prend la bonne place ; elle se jette à table sur ce qui est le meilleur ; elle parle d'elle, et se fâche aisément ; elle épie ce qu'on fait, elle en juge, elle est attachée à son opinion ; elle veut dominer ; se vante ; elle ne peut souffrir la moindre opposition ; elle voudrait que sa volonté fût toujours suivie.
HENRIETTE
En voilà assez pour comprendre que cette personne ne peut être désirée, elle fait peur.
VICTOIRE
Nous sommes bien obligées à ces demoiselles de nous avoir développé des choses qui nous peuvent être si utiles.
ALEXANDRINE
C'est que vous n'y aviez pas encore fait réflexion, car vous avez déjà assez d'expérience pour voir que les personnes que vous désirez ou que vous craignez ont quelque chose des portraits que nous venons de faire.
CONVERSATION II. SUR LA RAISON.
ADÉLAÏDE
Si j'osais me mettre de la partie, je dirais que le hasard assemble aujourd'hui une très bonne compagnie.
ANASTASIE
Je dirais volontiers la même chose.
MARCELLE
Pour moi, je suis fort aise d'y être, car si je ne le mérite pas par moi-même, je ne m'en sens pas indigne par le goût que j'ai pour les personnes raisonnables.
ÉLÉONORE
Combien elles sont rares ! Il me semble qu'on trouve plus aisément de l'esprit que de la raison.
EUPHROSINE
Je le crois comme vous.
ODILE
L'esprit peut divertir en passant, et la raison ne nous déplaît que quand elle nous contrarie ; mais, pour vivre ensemble, la raison est préférable à l'esprit.
ÉLÉONORE
Comment peut-on aimer ce qui nous contrarie ?
ADÉLAÏDE
C'est que ce qui nous contrarie en une occasion, nous approuve dans une autre, et que rien n'est plus agréable que l'approbation d'une personne raisonnable.
ODILE
La raison a quelque chose de bien sérieux et d'opposé aux plaisirs.
MARCELLE
N'est-ce point parce qu'on la confond avec la sévérité ?
ADÉLAÏDE
Oui, c'est cela même ; on s'en fait une idée triste, rien cependant n'est plus aimable que la raison.
EUPHROSINE
Ne trouvez-vous point que les personnes qui raisonnent continuellement sont ennuyeuses ?
ADÉLAÏDE
Si elles raisonnent continuellement, elles ne sont pas raisonnables, car il ne faut pas toujours raisonner.
ÉLÉONORE
Pourquoi ? Et qu'est-ce qu'elles peuvent mettre de meilleur dans le commerce de la vie ?
ADÉLAÏDE
De la complaisance, de la joie, du badinage, du silence, de la condescendance, de l'attention aux autres.
MARCELLE
Vous donnez une agréable idée de la raison avec de tels accompagnements.
ADÉLAÏDE
Je ne crois point la raison toujours hérissée, sévère, critique : elle met tout à sa place, elle veut que la jeunesse se divertisse innocemment, que la vieillesse même cherche des délassements.
ANASTASIE
Vous en prouvez fort bien l'agrément ; faites-nous en voir de même la solidité.
ADÉLAÏDE
Elle s'accommode de tout, elle compatit aux faiblesses des autres, elle diminue les siennes ; elle console dans les afflictions, elle les avait prévues ; elle se modère dans les plaisirs ; elle jouit de la société ; elle s'en passe ; elle goûte la santé, elle ne s'accable point dans les maladies ; elle fait un bon usage de la fortune, elle soutient la pauvreté ; elle est en paix, elle la porte partout ; autant qu'il lui est possible, elle tire le meilleur parti des états les plus malheureux.
EUPHROSINE
Voilà certainement un beau portrait, et je ne crois pas que personne l'ait jamais mieux connue que vous.
ADÉLAÏDE
Je n'en dis pas encore tout ce que j'en connais ; et il est certain que je n'en connais pas toute l'étendue.
MARCELLE
Vous la mettez donc au-dessus de tout ?
ADÉLAÏDE
Oui, certainement : on ne peut jamais en avoir trop ; on doit la cultiver pour l'augmenter, car il n'y a rien de si bon pour soi et pour les autres.
ANASTASIE
Vous ne pouvez pas la préférer à la piété ?
ADÉLAÏDE
Non ; car la piété peut sauver sans la raison. Mais la piété ferait beaucoup plus de bien, si elle était réglée par la raison : la piété peut prendre le change, la raison ne le prend jamais : la piété peut être indiscrète ; la raison, quand elle est jointe à la piété, ne le peut être.
ÉLÉONORE
Je crois en vérité que vous aimez trop la raison, car il me paraît que vous la mettez au-dessus de toutes les vertus.
ADÉLAÏDE
Les vertus ont besoin de la raison pour agir à propos, et pour ne prendre nulle extrémité.
EUPHROSINE
Que fera toute la raison possible contre une mauvaise fortune ?
ADÉLAÏDE
Elle la fera supporter avec plus de fermeté, et elle rendra la personne infortunée si aimable et si estimable, qu'elle trouvera des gens qui la soulageront dans ses malheurs.
MARCELLE
Mademoiselle N*** a bien de la raison ; en est-elle plus heureuse dans sa retraite ?
ADÉLAÏDE
N'en doutez pas ; elle trouve de la ressource dans ses réflexions ; elle comprend qu'il y a des situations encore plus fâcheuses que la sienne ; elle compte le soir que les jours sont passés pour les heureux comme pour elle, et qu'il ne leur reste rien de leurs plaisirs ; elle se fait aimer des personnes avec qui elle vit, parce qu'elle ne songe qu'à leur plaire ; elle s'accommode à leur goût, à leurs manières, à leurs règles, et ces personnes-là de leur côté songent à adoucir son état.
ANASTASIE
Vous supposez donc que les autres sont aussi raisonnables.
ADÉLAÏDE
Il est impossible que la raison n'adoucisse et ne gagne pas, même les personnes du monde les plus grossières.
MARCELLE
Vous dites de la raison tout ce qu'on dit de la sagesse, de la droiture, du bon esprit.
ADÉLAÏDE
Quand nous confondrions tout ce que vous venez de dire, ce ne serait pas un grand malheur.
EUPHROSINE
Mais d'où vient cette raison ?
ADÉLAÏDE
Elle vient de Dieu, qui veut bien être appelé la souveraine Raison.
ÉLÉONORE
Je ne puis croire que cette conversation nous soit inutile, et vous donnez une grande envie d'être raisonnable.
ADÉLAÏDE
Soyons-le dans notre conduite, car celle qui n'apprend qu'à raisonner dans la conversation n'a pas une véritable raison.
ODILE
Je vous avoue que vous l'avez raccommodée avec moi, et que la manière dont vous l'expliquez est très-différente de ce que j'en pensais : elle me faisait peur, et je l'aurais volontiers renvoyée si elle s'était présentée ; allons chacune de notre côté commencer à faire connaissance avec elle par nos réflexions.
MARCELLE
Souvenons-nous que mademoiselle Adélaïde dit que ce n'est rien de raisonner dans ses réflexions, ni dans ses discours, et qu'il faut qu'elle règle toute notre conduite.
ODILE
Mais, Mademoiselle, nous ne sommes pas toujours maîtresses de régler notre conduite par la raison, et nous sommes quelquefois forcées de prendre des partis que notre raison ne prendrait pas : ne dépendons-nous pas presque toujours de la volonté des autres ? Un mari, par exemple, veut faire de la dépense, quoiqu'il ne le puisse sans s'incommoder dans ses affaires ; une mère veut vous produire dans le monde, quand la raison vous en éloignerait.
MARCELLE
On vient de nous dire que la raison tire le meilleur parti de tout, et dans les deux cas que vous venez de marquer, la raison s'accommoderait de la volonté de ceux dont elle dépend ; elle s'abandonnerait au monde le moins qu'il lui serait possible, au lieu qu'une personne sans raison se perdrait dans l'un et dans l'autre.
ADÉLAÏDE
Ce sujet de conversation est inépuisable, mais,quelque exemple que vous puissiez donner, vous verrez que la raison trouve toujours sa place, et fait du bien partout.
CONVERSATION III. SUR LA CONTRAINTE.
MÉLANIE
Voici l'heure de causer ensemble : je pensais à vous demander à toutes en quoi vous feriez consister le bonheur ?
ATHÉNAÏS
À être riche.
AUGUSTE
Et moi, à être élevée au-dessus de tout ce que je connais.
SOPHIE
Et moi, à me divertir continuellement.
FLORIDE
Et moi je le mettrais à n'être jamais contrainte.
MÉLANIE
Aucune de ces conditions ne peut donner le bonheur, mais il y en a surtout une impossible à obtenir.
ATHÉNAÏS
Laquelle ?
MÉLANIE
Celle de ne se pas contraindre ; car je crois qu'il n'y a sur la terre que les fous qui ne se contraignent jamais.
FLORIDE
C'est donc à dire qu'on ne peut jamais être heureuse ?
HORTENSE
Il est bien vrai qu'on n'est jamais parfaitement heureux ; mais il y a bien des personnes qui ne se trouvent pas malheureuses, pour être un peu contraintes.
FLORIDE
Je ne connais pas un plus grand malheur.
MÉLANIE
C'est en effet que vous n'en connaissez point d'autres : quand vous en aurez éprouvé de plus grands, vous ne compterez pas tant la contrainte.
FLORIDE
Mais, Mademoiselle, n'y a-t-il point d'état où l'on ne soit pas contraint ?
AUGUSTE
Si j'étais au-dessus des autres, qu'est-ce qui me contraindrait ?
HORTENSE
Je crois que les grandes contraintes sont pour les places élevées.
ATHÉNAÏS
Vous croyez qu'un roi, par exemple, se contraint ?
MÉLANIE
Depuis le matin jusqu'au soir.
FLORIDE
Ah ! Mademoiselle, vous me permettrez de vous dire qu'il y a de l'exagération, car au moins dans ses plaisirs il ne se contraint point, puisqu'ils ne seraient plus plaisirs si cela était.
MÉLANIE
Si j'exagère, il faut que vous conveniez que vous êtes extrême, en croyant que la moindre contrainte ôte tout plaisir.
ATHÉNAÏS
Revenons à un roi, et dites-nous ses contraintes.
HORTENSE
Il se lève à une heure réglée pour la commodité de ses sujets, et il n'est pas vraisemblable qu'il n'y ait des jours où il voudrait se lever ou plus tôt ou plus tard : il s'habille en public pour faire plaisir aux grands seigneurs, et il y a bien des temps où il aimerait mieux être seul : il dîne de même régulièrement et en public.
MÉLANIE
Il travaille avec ses ministres, et ce n'est pas toujours avec plaisir : il voit des étrangers, il donne des audiences, il en tend des choses fâcheuses et ennuyeuses ; tout cela se peut-il faire sans contrainte ?
HORTENSE
Il va à la chasse ou à d'autres plaisirs ; il y faut mener souvent ceux qui déplaisent, de peur de fâcher les uns, d'offenser les autres qui ont des places distinguées ; il faut laisser ceux qui le divertiraient, de peur d'exciter.la jalousie ; en un mot, se contraindre toujours.
ATHÉNAÏS
Je ne veux plus être roi, après cette description ; je suis un bon paysan.
MÉLANIE
Il faut se contraindre pour travailler, quand on voudrait se reposer ; il faut se contraindre dans sa famille, qui n'est pas toujours selon votre goût ; il faut bien vivre avec ses voisins ; il faut ménager les gens qui sont au-dessus de nous, et même ceux qui sont au-dessous ; enfin tout est contrainte.
FLORIDE
Et que m'arriverait-il, quand je ne ferais rien de tout cela ?
HORTENSE
Il vous arriverait d'être haïe, insupportable, méprisée et évitée par tout le monde.
FLORIDE
Vous m'étonnez, mademoiselle, et s'il n'est pas possible d'éviter la contrainte, apprenez-nous à la supporter.
MÉLANIE
Je crois que la meilleure manière de la supporter est de s'y attendre, et de s'y accoutumer.
HORTENSE
En effet, quand on s'accoutume de bonne heure à s'occuper des autres, à s'oublier soi-même, à prendre sur soi, on s'en fait une habitude.
FLORIDE
Qu'y a-t-il qui puisse nous payer d'un tel martyre ?
MÉLANIE
Ce martyre s'adoucit tous les jours, comme Mademoiselle Hortense vient de vous l'expliquer, et nous sommes payées par le bonheur d'être aimées et estimées ; comptez-vous cela pour rien ?
HORTENSE
C'est une nécessité à laquelle il n'y a pas de remède, et il faut aller dans un désert, si on ne veut pas se contraindre.
SOPHIE
Vous m'en donneriez envie par l'impossibilité que vous mettez à vivre en liberté.
MÉLANIE
C'est à vous à choisir entre les souffrances et la contrainte, car je crois que vous ne seriez pas bien à votre aise dans un désert.
AUGUSTE
Je croyais qu'on n'était contrainte que dans l'enfance ou dans un couvent.
HORTENSE
Vous verrez un jour, mademoiselle, que ce temps-là a été le plus heureux et le plus libre de toute votre vie.
CONVERSATION IV. SUR L'AMOUR-PROPRE.
ROSALIE
Ne troublons-nous point, mademoiselle, le plaisir que vous prenez à lire ?
ALPHONSINE
Nullement, Mademoiselle ; soyez persuadée que j'en aurai un beaucoup plus grand d'être avec vous.
IRÈNE
Pourrait-on vous demander, Mademoiselle, quel livre vous lisez ?
ALPHONSINE
Un traité où tout le monde a intérêt ; car c'est sur l'amour-propre.
ROSALIE
Je crois en effet qu'il y a peu de personnes qui n'en aient plus_ou_moins.
ALPHONSINE
C'est un grand malheur, Mademoiselle, car on en est plus désagréable à Dieu et plus insupportable aux hommes.
IRÈNE
Je comprends bien que cet attachement à nous-mêmes déplaît à Dieu, qui veut que nous n'en ayons que pour lui ; mais pourquoi déplaît-il aux hommes, qui ont le même défaut ?
ALPHONSINE
C'en est justement la raison ; car l'attachement que nous avons pour nous fait que nous aimons à en parler, et que nous ennuyons les autres : l'attachement que nous avons à nous-mêmes fait que nos opinions nous paraissent bonnes, et que nous les soutenons avec opiniâtreté, ce qui déplaît aux autres.
ÉLÉONORE
Il est vrai, et ce même amour de nous mêmes fait que nous voulons toutes sortes de préférences sur les autres.
DOROTHÉE
Oui, et nous fait paraître souvent ce qui nous touche fort important.
IRÈNE
Mais, Mademoiselle, faut-il s'oublier soi-même ? Cela n'est ni naturel, ni raisonnable, et jamais on ne pourrait y parvenir.
ALPHONSINE
Non, assurément ; nous ne serons jamais dans ce détachement entier, mais il faut y travailler, et être le moins occupé de soi que l'on peut.
IRÈNE
Si je n'étais occupée de moi-même, je ferais des sottises depuis le matin jusqu'au soir ; et je ne sais, Mademoiselle, comment vous accordez l'oubli que vous voulez que l'on ait de soi avec l'attention que nous devons avoir à veiller sur nous.
ALPHONSINE
Rien n'est plus aisé à accorder, car une des principales raisons pour veiller sur nous est d'éviter ce que nous fait faire l'amour de nous-mêmes.
IRÈNE
Mais c'est ce même amour de moi-même qui me fait aimer les louanges, et si j'étais dans ce détachement que vous voulez me persuader, je ne me contraindrais pas tant pour me perfectionner.
ÉLÉONORE
Quoi ! Vous ne voulez être parfaite que pour être louée ?
IRÈNE
Et pourquoi, Mademoiselle, m'opposerais-je à toutes mes inclinations, si ce n'était pour acquérir l'estime des honnêtes gens ?
DOROTHÉE
Je ne sais s'il ne serait pas bien dangereux d'inspirer à de jeunes personnes le mépris des louanges.
ROSALIE
C'est ce qu'on appelle émulation, et qui ne se trouve que dans les coeurs élevés.
ÉLÉONORE
Et comptez-vous pour rien d'aimer la vertu, et le plaisir de bien faire ?
DOROTHÉE
Ce sentiment est plus épuré, et je doute que de jeunes gens en soient capables.
AURÉLIE
Je crois que la plupart des grandes choses se sont faites pour s'attirer des louanges, et que ce désir-là a fait les héros.
ALPHONSINE
Toute votre vertu m'est donc que le fruit de la vanité, et si on ne vous voyait pas, vous feriez tout le mal qui se présenterait ?
IRÈNE
Je ne ferais pas de grands maux, car je ne suis pas méchante ; mais je ne me contraindrais pas.
ÉLÉONORE
Quoi ! Vous seriez colère, paresseuse, inégale, indiscrète, opiniâtre, insupportable ?
IRÈNE
Oui, Mademoiselle, s'il ne me revenait aucunes louanges de n'être rien de tout ce que vous venez de dire.
ÉLÉONORE
Je ne comprends pas cela.
DOROTHÉE
Et moi je comprends fort bien ce que dit mademoiselle, et je ne crois pas que les héros eussent passé leur jeunesse dans les fatigues de la guerre, en hasardant leurs vies, s'ils n'eussent eu envie d'être admirés.
ALPHONSINE
Que leur en reste-t-il, mademoiselle ?
IRÈNE
D'être loués à jamais, d'être cités en toutes occasions.
ALPHONSINE
Goûtent-ils ce plaisir ? En sont-ils plus heureux présentement ?
IRÈNE
Non, Mademoiselle : mais par quels motifs voulez-vous donc qu'on agisse ?
ALPHONSINE
Vous le voyez mieux que moi, Mademoiselle, et vous avez trop bon esprit pour vouloir vous contraindre toute votre vie pour être louée, quand même vous seriez assurée de l'être.
DOROTHÉE
Mais vous désapprouvez donc qu'on veuille plaire et s'attirer l'estime des personnes de qui on dépend ?
ALPHONSINE
Je ne veux pas empêcher ce que vous dites ; mais je voudrais une vue plus solide.
IRÈNE
Vous voulez nous conduire à n'agir que pour Dieu : je sais bien que c'est là ce qu'il y a de plus parfait ; mais ce n'est pas de dévotion que nous parlons présentement ; nous en sommes à la morale.
ALPHONSINE
Et qu'est-ce que la morale si elle n'est fondée sur la piété ? Vous en revenez toujours à ne penser qu'à l'opinion des hommes, et jamais cela seul ne fera votre bonheur.
IRÈNE
Je compte pour beaucoup leur estime.
ALPHONSINE
Je vous le dis encore : vous ne l'aurez que par une vertu solide.
IRÈNE
Qu'appelez-vous vertu solide ?
ALPHONSINE
Celle qui a une fin éternelle.
DOROTHÉE
Vous voulez mettre une trop grande perfection dans notre commerce, et nous jeter dans une grande contrainte.
ALPHONSINE
Je veux au contraire vous mettre en liberté, vous rendre satisfaite de tout, contente quand vous serez louée, contente quand vous ne le serez pas, et toujours assurée d'une récompense pour tout ce que vous ferez de bon.
IRÈNE
Je me rends, Mademoiselle, si vous me prouvez que cet état se puisse trouver.
ALPHONSINE
Il n'y a pour cela qu'à n'agir que pour Dieu, qu'à lui offrir toutes nos actions, qu'à nous attacher à lui, et l'avoir pour objet dans tout ce que nous faisons.
IRÈNE
Vous appelez cela liberté ?
ALPHONSINE
Oui, Mademoiselle, et vous en conviendrez, si vous voulez en essayer : vous ne serez jamais en peine comme vous l'êtes sur l'opinion des hommes, vous saurez toujours que vous aurez bien fait ; si les hommes sont contents de vous, à la bonne heure, vous en serez bien aise ; s'ils ne le sont pas, vous en serez consolée, et vous serez assurée d'avoir des louanges qui dureront toujours : il vous sera même permis de vous aimer vous même par rapport à lui, de vous conserver, de vous réjouir, et vous serez sûre de n'aller jamais trop loin, lorsque vous agirez avec dépendance.
IRÈNE
Vous avez cru ne pouvoir me persuader qu'en m'accordant un peu d'amour pour moi-même ; mais en vérité, Mademoiselle, je suis charmée de tout ce que vous venez de dire, et je ne veux jamais l'oublier.
CONVERSATION V. SUR LE BON ESPRIT.
AGATHINE
Il y a longtemps, Mesdemoiselles, que je cherche une personne qui me dise la différence qu'il y a entre avoir de l'esprit et un bon esprit.
FATIME
Je le comprends, mais je ne saurais le définir aussi nettement que je le voudrais.
ÉLISE
Je crois que l'esprit est une lumière plus_ou_moins étendue, qui donne du goût pour toutes les choses où il y a du brillant, qui échauffe l'imagination, qui rend agréable dans la conversation, et qui contribue à son plaisir et à celui des autres.
FLORIDE
Ah ! Mademoiselle, que vous parlez en personne qui en a au-dessus des autres ! je ne doute pas que vous ne définissiez aussi bien le bon esprit.
ÉLISE
Je vous dirai simplement ce que j'en pense : je crois que le bon esprit est de l'avoir réglé, de s'accommoder à tout, de faire son plaisir de celui des autres, d'aimer les choses solides, de proportionner ses goûts à son état, de jouir des plaisirs avec ceux qui en ont, de savoir s'en passer avec ceux qui n'en ont pas, et de ne pas faire sentir les avantages que nous donne notre esprit à ceux qui en ont moins que nous.
FLORIDE
Ce que vous dites du bon esprit est précisément ce que je dirais de la sagesse et de la raison, si je voulais les définir.
FATIME
En vérité j'aurais bien de la peine à les distinguer.
HORTENSE
Cependant, mademoiselle, il y a des personnes de très peu d'esprit qui sont sages, réglées et raisonnables.
VICTOIRE
Il est vrai ; mais il faut demeurer d'accord que l'esprit est une lumière qui nous fait voir plus loin que les autres.
AUGUSTE
Nous sommes d'un sexe bien plus obligé à avoir l'esprit réglé que de l'avoir si étendu, et nous verrons toujours assez loin, si nous voyons qu'il n'y a rien de plus solide que de travailler à son salut, et de choisir l'état qui pourra nous le rendre plus sûr et plus facile.
CÉLESTINE
Vous êtes donc aussi du sentiment de ceux qui veulent ôter à notre sexe l'avantage d'être savantes ? Je ne comprends pas quel plaisir il y a d'être avec des personnes qui ne savent ni l'histoire, ni les sciences agréables, avec des femmes qui sont si appliquées à leur ménage qu'elles ne savent pas faire la différence qu'il y a entre une ode, une élégie et un poème.
AUGUSTE
Eh ! Que sert-il à une femme de savoir faire ces différences ? J'ignore ce que c'est, et ne désire point de l'apprendre, pourvu que je contente les personnes de qui je dépends.
CÉLESTINE
Ah ! Comment pouvez-vous vous plaire à travailler depuis le matin jusqu'au soir à un ouvrage où l'on fait toujours la même chose ? Quoi ! Piquer une étoffe, tirer son aiguille ! Que cela est ennuyeux et indigne d'une demoiselle née pour toute autre chose ! Je ne puis m'assujettir à cela.
AGATHINE
Et moi, mademoiselle, j'y prends beaucoup de plaisir ; lorsque je suis à mon métier je n'ai point l'esprit inquiet des affaires d'autrui, j'ai le contentement de voir avancer mon ouvrage, et la satisfaction, quand il est achevé, d'avoir fait quelque chose : je ne suis point exposée à des conversations satyriques, où l'on offense en même temps Dieu et son prochain ; je ne suis point dans une oisiveté qui me causerait de l'ennui, et, lorsque je repasse dans mon esprit ce que j'ai fait, je suis très satisfaite de n'avoir ni la paresse, ni les discours inutiles à me reprocher : je me couche contente, et je dors sans inquiétude.
CÉLESTINE
À ce que je vois, vous aimez les femmes ménagères.
AGATHINE
Oui, il est vrai que je les estime.
CÉLESTINE
Je ne sais de quel goût vous êtes ; pour moi je ne puis me résoudre à entrer dans des détails qui ne sont propres qu'à des fermières. Quoi ! Se lever matin comme des femmes de campagne, qui à peine sont hors du lit, qu'elles envoient leurs gens au travail, et entrent elles-mêmes dans les plus petits détails du ménage !
AUGUSTE
Une personne qui agit de la sorte est véritablement sage : elle imite la femme forte dont parle Salomon.
CÉLESTINE
Vous seriez donc d'humeur, si vous étiez chez madame votre mère, d'avoir soin des clefs et de tout le ménage ?
AUGUSTE
Ne vous moquez pas, Mademoiselle : je le ferais, et croirais ne pouvoir rien faire de mieux. -
CÉLESTINE
En vérité, je ne le ferais pour rien au monde ! Quoi ! Moi qui ai l'esprit éclairé, je m'abaisserais à ces sortes de choses ! Je ne puis me plaire qu'avec des poètes, des philosophes, en un mot avec de beaux esprits.
AUGUSTE
Et moi je n'ai de satisfaction qu'en faisant mon devoir.
CÉLESTINE
Vous passerez une vie bien malheureuse, et vous serez toujours esclave de votre devoir.
AUGUSTE
Je suis plus heureuse que vous, Mademoiselle, car je fais tout ce que je veux, ne voulant que ce que je dois, et vous n'aurez pas toujours des personnes propres à vous plaire.
CÉLESTINE
Pourquoi, Mademoiselle ?
AUGUSTE
Parce que vous n'aimez que les personnes spirituelles, et qu'il s'en trouve très peu de telles.
CÉLESTINE
Je vous avoue que vous me pressez trop, et je crois que si je vous écoutais davantage, je me rendrais à vos raisons.
AUGUSTE
J'en aurais bien de la joie, car il me semble que vous en seriez plus sage et plus heureuse : mais nous ne devons pas nous en tenir à une sagesse humaine qui n'aura point de récompense : il faut que la nôtre ait Dieu pour principe et pour fin.
CÉLESTINE
Quoi ! Vous ne vous contentez pas de me vouloir sage, vous me voudriez encore dévote !
AUGUSTE
C'est que l'un ne peut être sans l'autre, et nous entendrions mal nos intérêts, si nous nous en tenions à une sagesse qui n'aurait point de récompense.
CONVERSATION VI. SUR LA BONNE GLOIRE.
ADÉLAÏDE
Je voudrais bien vous faire juge d'un différend que je viens d'avoir ; mademoiselle Sophie et moi nous passions dans la place où il n'y avait que du peuple : tout le monde nous saluait, je rendais le salut ; elle se moque de moi et prétend qu'on ne doit la révérence qu'à des gens de considération.
IRÈNE
J'aurais bientôt condamné mademoiselle ; car je n'ai jamais pu comprendre qu'on reçût un salut sans le rendre.
SOPHIE
À des gens de la lie du peuple ! Vous les traitez donc comme des personnes de distinction ?
IRÈNE
Ma révérence est proportionnée aux personnes que je salue : mais je vous avoue que j'aime mieux là-dessus en faire trop que trop peu.
SOPHIE
Vous n'êtes pas glorieuse.
IRÈNE
Je ne laisse pas de l'être : mais je regarde l'incivilité comme une mauvaise gloire.
EUPHRASIE
Une chrétienne en connaît-elle de bonne ?
IRÈNE
L'humilité chrétienne n'est point opposée à l'honneur, à la probité, au désintéressement, au courage ; et c'est là ce que j'appelle bonne gloire.
SOPHIE
Vous croyez que le désintéressement et la bonne gloire sont la même chose ?
IRÈNE
Non, Mademoiselle ; la bonne gloire est d'être incapable de bassesse, et comme c'est d'ordinaire l'intérêt qui nous porte à en faire, j'ai compris le désintéressement avec la bonne gloire.
ADÉLAÏDE
Comment mêlez-vous le courage avec la bonne gloire ?
IRÈNE
C'est qu'il faut un grand courage en de certains états pour ne pas faire de bassesses.
ADÉLAÏDE
Donnez-nous des exemples qui nous fassent comprendre ce que vous dites en général.
IRÈNE
J'ai connu des personnes sans fortune à qui on offrait de l'argent pour faire quelque chose contre leur honneur : ne faut-il pas du courage et de la bonne gloire pour refuser de telles propositions et demeurer dans sa misère ?
ADÉLAÏDE
Je sais qu'une femme de chambre a refusé une somme qui la tirait de la nécessité de servir, si elle voulait remettre une lettre : elle la refusa, et s'offensa de ce qu'on lui proposait.
EUPHRASIE
Cela est très beau.
IRÈNE
Voilà ce qui s'appelle bonne gloire.
EUPHRASIE
Les personnes d'une condition élevée ne sont pas exposées à de telles propositions.
IRÈNE
On leur en fait plus délicatement : mais elles n'en sont pas moins dangereuses : ne faut-il pas un grand courage à une jeune personne pour aimer mieux être mal vêtue que de recevoir des habits ; pour aimer mieux s'ennuyer que de se divertir, de peur de hasarder sa réputation ; pour préférer de servir son père et sa mère pauvres et malades que d'aller chercher ailleurs des amusements ?
EUPHRASIE
Vous donnez une grande étendue à la bonne gloire : mais j'aurais voulu savoir en un mot ce que c'est que la mauvaise.
IRÈNE
Je crois que c'est de se faire une honte de ce qui n'est pas honteux, et de se faire un mérite de ce qui n'en est pas un.
ADÉLAÏDE
Comme quoi ?
IRÈNE
D'avoir de la honte d'être mal vêtue, d'être mal logée, de se servir soi-même, quand on est d'une naissance à devoir être autrement.
EUPHRASIE
Vous ne trouvez donc point de honte à tout ce que vous venez de dire ?
IRÈNE
Non, certainement il n'y en a point.
DOROTHÉE
Mais à quoi donc mettriez-vous de la honte ?
IRÈNE
À faire quelque chose de mal.
DOROTHÉE
Eh ! Quelle sorte de mal ?
IRÈNE
Tout ce qui est contraire à la probité, à l'honneur, au courage, à la fidélité, à la reconnaissance, en un mot à la bonne gloire.
EUPHRASIE
Mais comment accommodez-vous cette bonne gloire avec l'humilité chrétienne ?
IRÈNE
Les vertus ne se contrarient point, Mademoiselle ; elles se soutiennent les unes les autres.
EUPHRASIE
L'humilité ne veut-elle pas que nous ayons de bas sentiments de nous-mêmes, et que nous soyons bien aises que les autres nous méprisent ?
IRÈNE
Oui, Mademoiselle ; mais elle ne veut point que nous méritions ce mépris à force de faire des lâchetés et des bassesses.
EUPHRASIE
Comment aurais-je mauvaise opinion de moi, si j'avais les vertus que vous dites ?
IRÈNE
Il nous reste toujours assez de défauts pour fonder notre humilité ; nos vertus ne sont pas souvent entières, et comme nous ne les tenons pas de nous, nous ne devons pas nous en glorifier.
DOROTHÉE
Je vous demande encore un mot sur la mauvaise gloire, que vous ne nous faites pas si bien comprendre que la bonne[.]
IRÈNE
La mauvaise gloire est une vanité de ce que nous sommes, ou de ce que nous croyons être, de notre naissance, de nos talents ; qui méprise les autres, qui s'occupe de soi-même, qui fait parler à son avantage, qui dispute pour passer la première à une porte et pour prendre les meilleures places, qui nous fait désirer d'être bien vêtues, qui nous rend honteuses quand on nous voit dans la misère, qui nous fait faire des efforts pour la cacher, et qui par là fait tomber dans bien des inconvénients et des ridicules.
EUPHRASIE
Voudriez-vous qu'on se mît au-dessous d'une personne moins que soi, et qu'on la laissât passer la première ?
IRÈNE
Je le souffrirais sans peine.
DOROTHÉE
Cela est bien difficile à une personne qui a du courage.
IRÈNE
Nous avons déjà dit que le courage met aisément au-dessus de ces choses-là, et que ce n'est pas en quoi il consiste.
EUPHRASIE
Mais voulez-vous qu'on vive avec des gens d'une condition peu élevée, comme avec ceux qui sont au-dessus de nous ?
IRÈNE
Je veux qu'on respecte ceux qui, par leur naissance, par leurs talents, par leurs charges, ou par leur âge, sont au-dessus de nous ; qu'on vive avec de grands égards avec ses égaux, et une grande bonté et honnêteté avec ceux qui sont au-dessous.
DOROTHÉE
Quoi ! Je songerai à être honnête avec les paysans de mon village ou avec mes domestiques ?
IRÈNE
Oui, sans doute ; on dit bonjour à un paysan, on lui demande de ses nouvelles, on l'écoute avec patience, on lui rend raison de ce qu'il demande, et on traite à peu près de même son domestique.
EUPHRASIE
Avec qui voulez-vous donc qu'on tienne son rang ?
IRÈNE
Nous n'en avons aucun à soutenir : notre mauvaise fortune et notre jeunesse nous mettent au-dessous de tout le monde.
DOROTHÉE
Faut-il s'estimer moins, parce qu'on est jeune ?
IRÈNE
Non : mais on doit du respect aux personnes d'un âge avancé : le partage de la jeunesse est d'obéir, et de céder ; nous ne serons aimées que par notre douceur, par nos services, par notre complaisance, et jamais on ne comptera notre naissance, que lorsque nous paraîtrons l'avoir oubliée.
CONVERSATION VII. SUR LE MENSONGE.
CORNÉLIE
Je suis ravie de vous trouver, Mesdemoiselles, pour vous faire mes plaintes de ce que Mademoiselle de *** s'accommode et s'amuse même du commerce d'une personne qui ne saurait s'empêcher de mentir.
FAUSTINE
Vous voulez parler de Mademoiselle de *** il est vrai qu'elle s'en est fait une habitude.
ALEXANDRINE
J'aimerais assez à m'en divertir pour une heure.
FAUSTINE
Je ne pourrais jamais me divertir d'une personne que je ne pourrais pas croire.
ALEXANDRINE
La conversation ne doit pas toujours rouler sur des choses assez sérieuses, pour qu'il y faille apporter tant de foi.
HENRIETTE
Il est vrai que je crois qu'il y a bien des sortes de mensonges innocents.
CORNÉLIE
Et moi je n'en crois guère, et il est si dangereux de s'y accoutumer, et de ne s'en point tenir aux innocents, supposé qu'il y en ait, que je crois plus chrétien et plus honnête de ne mentir jamais.
MÉLANIE
Pour moi, je voudrais qu'il fût décidé qu'il ne faut jamais mentir.
EUPHROSINE
Mais, quand on l'aurait décidé, comment voulez-vous vivre dans le monde sans faire quelques mensonges, puisqu'il y en a mille qui sont autorisés par l'usage ?
CORNÉLIE
Les honnêtes gens devraient changer l'usage, et se rendre les plus forts en ne se servant jamais du moindre déguisement.
CLOTILDE
Et que deviendront les compliments ? Car il y a mille petits mensonges de civilité, et la bienséance ne veut pas même qu'on s'en empêche.
HENRIETTE
Il y en a d'officieux et qui peuvent empêcher de grands malheurs.
ALEXANDRINE
Je demande grâce pour ceux qui sont plaisants.
MÉLANIE
Je n'en permettrais absolument aucun.
EUPHROSINE
Quoi ! Vous ne mentiriez pas pour sauver la vie à une de vos amies ?
MÉLANIE
Je regarderais au moins comme un malheur d'avoir à me servir de ce moyen.
ALEXANDRINE
Au moins on peut mentir pour s'excuser ?
CORNÉLIE
Si j'étais tentée de mentir, ce ne serait jamais pour mon intérêt, et je me ferais un double plaisir de dire une vérité qui serait contre moi.
EUPHROSINE
Cela est admirable ; mais j'avoue que j'aurais de la peine à le faire.
FAUSTINE
Tout ce que nous disons fait voir qu'il y a plus de menteurs qu'on ne pense.
MÉLANIE
On se laisse là-dessus entraîner au mauvais exemple ; on commence par un conte faux, et puis on fait un mensonge plus considérable.
EUPHROSINE
Quoi ! Mademoiselle, vous ne permettez pas que l'on dise une fausseté, quand elle orne une histoire ?
MÉLANIE
Pour une fausseté, non, je n'y consentirai jamais, et le plus que je pourrais faire, ce serait de tolérer quelques exagérations.
HENRIETTE
Ah ! Pour des exagérations, je vous défie de les empêcher, ou il faut changer toutes nos coutumes ; au lieu de dire : Il y a longtemps que je ne vous ai vue, il faudrait dire : Il y a un jour et demi que je ne vous ai vue ; au lieu de dire : Je suis ravie de vous voir, il faudrait dire : Je suis médiocrement aise de vous voir ; au lieu de dire : Je suis sensible à vos malheurs, on pourrait quelquefois dire : Je me sens assez indifférente à vos malheurs, ainsi de presque tous les discours de la vie.
FAUSTINE
Vous voulez railler, Mademoiselle ; mais ne croyez-vous pas que, si on ne peut pas ôter tout-à-fait ces exagérations, l'on ferait bien d'approcher toujours le plus près possible de la vérité ?
HENRIETTE
J'y consentirais volontiers pourvu que cela ne mît point une contrainte et une fadeur dans la conversation, qui en ôteraient un grand agrément.
ALEXANDRINE
Encore faut-il que je m'instruise une fois pour toutes sur cet article, et que je fasse quelques questions : ne croyez-vous pas qu'il soit permis, par exemple, d'user de ces mensonges officieux qui vont à louer nos amis où à cacher leurs défauts ?
MÉLANIE
Je crois qu'il faut louer nos amis, et même ceux qui ne le sont pas, de tout ce qu'ils ont de bon, et se taire sur ce qu'ils ont de mauvais.
CLOTILDE
Si on les accuse, ne les défendrez-vous pas ?
MÉLANIE
Je les excuserai le plus que je pourrai, et comme la charité m'oblige à bien juger de leurs actions, ou de leurs motifs, je les excuserai sans que ce soit un mensonge.
CLOTILDE
Mais s'il s'agissait d'une faute visible qui ne se peut excuser ?
MÉLANIE
J'éviterais d'en parler.
ALEXANDRINE
Il ne faut pas attendre un grand secours de Mademoiselle, et il ne faut pas que ses amies fassent de grandes fautes.
FAUSTINE
Il est vrai que, si on la croit, elle nous jettera dans un grand silence.
HENRIETTE
Je ne sais même si elle ne nous accusera pas de mentir en ne disant rien ?
MÉLANIE
Vous êtes trop bien instruite, mademoiselle, pour ignorer que j'eusse raison de vous en accuser, et que c'est un mensonge, et même très criminel, de taire une vérité quand il est à propos de la dire.
ALEXANDRINE
Vous me désespérez, Mademoiselle, et je ne parviendrai jamais à ne pas mentir.
CLOTILDE
Il faut pourtant y parvenir, et il n'y a pas de peine qu'il ne faille prendre pour ne pas faire un mal quand nous le connaissons.
ALEXANDRINE
Il ne faut donc plus faire de compliments ? Car ce sont autant de mensonges.
MÉLANIE
Ils sont tellement connus pour tels, et d'un si grand usage dans le monde, qu'ils ne trompent personne ; ainsi je n'en fais pas grand scrupule.
HENRIETTE
Puisque vous nous permettez ceux-là, vous nous accorderez bien d'ajouter quelque chose à un conte agréable.
MÉLANIE
Comme on ne croit pas plus les contes que les compliments, je laisse là-dessus entière liberté à votre imagination.
CLOTILDE
La conclusion de tout ce que nous venons de dire est, à ce que je vois, qu'il ne faut jamais déguiser la vérité, qu'il la faut chercher en tout, qu'il faut s'y attacher avec plaisir, jusque dans les choses les plus innocentes, qu'il ne faut jamais abuser de la crédulité de personne, et qu'il ne faut faire de mensonges que lorsque tout le monde les connaît pour tels, et que nous nous divertissons seulement par un effet de notre imagination.
MÉLANIE
Rien n'est si beau que la vérité ; c'est ce qui fera notre bonheur dans le ciel, et c'est ce qui fait la sûreté de la société sur la terre.
CONVERSATION VIII. SUR LES ÉGARDS.
ODILE
Je suis surprise de ce qu'en nous parlant autant qu'on le fait des égards qu'on se doit mutuellement, on ne nous en ait pas fait une conversation pour nous faire bien comprendre ce que c'est.
LOUISE
N'est-ce pas nous dire sur ce sujet tout ce qui peut en être dit, quand on nous renvoie à la charité chrétienne ?
HORTENSE
Tout le monde, Mademoiselle, ne comprend pas si vite que vous, ni n'a autant de bonne volonté pour mettre en pratique ce que vous comprenez.
ODILE
Il est vrai en effet que les jeunes personnes ont besoin d'explication, ou d'un détail qui les instruise, et que les plus âgées se trompent quand elles jugent de l'intelligence des autres par la leur.
LOUISE
À mon avis, ce sont des manières bien bigotes de ne se conduire depuis le matin jusqu'au soir que par la charité ; je voudrais des instructions qui convinssent à une personne qui veut vivre dans le monde.
ODILE
Eh bien ! Mademoiselle, nous parlerons de politesse, qui ne saurait pourtant aller plus loin que cette règle, de ne faire à autrui que ce que nous voudrions qui nous fût fait.
HORTENSE
Cherchons en détail à nous appliquer cette règle.
ODILE
Elle va bien loin, elle s'étend à tout, et rendrait, si on la pratiquait, les personnes bien aimables, et la vie bien douce.
LOUISE
Trouvez-vous la vie bien douce, quand il faut se contraindre depuis le matin jusqu'au soir pour tout ce que l'on dit, et craindre toujours de fâcher ?
ODILE
Elle serait bien plus fâcheuse, si on disait tout ce que l'on pense, si on voulait toujours faire sa volonté, sans consulter celle des autres.
LOUISE
Pourquoi supposez-vous que l'on ne veuille pas la même chose ?
ODILE
On le veut quelquefois, et c'est ce qu'il faut étudier.
HORTENSE
Vous réduisez donc tous les égards à la complaisance, et à soumettre sa volonté ?
ODILE
Il s'en faut beaucoup, et les égards sont bien plus étendus. On ne finirait pas, si on disait en quoi il en faut avoir, puisqu'il est très vrai qu'il en faut avoir en tout.
LOUISE
Oui, si les personnes sont bizarres ; mais ne convenez-vous pas qu'il en faut moins avec celles qui sont raisonnables ?
ODILE
Il est certain qu'il en faut moins avec les personnes raisonnables : mais il en faut encore ; on n'a pas les mêmes goûts, il faut entrer dans ceux des autres, abandonner les siens, et se conformer à leur humeur.
LOUISE
Quand on est raisonnable, on n'a point d'humeur.
HORTENSE
Peu sont sans humeur : je crois que cela n'est que du plus ou du moins.
ODILE
Sans être de mauvaise humeur, on a de l'humeur, on a ses déplaisirs, ses joies ; et quand on a des égards, on s'accommode de ce que l'on trouve.
LOUISE
Nous passâmes hier tout le jour chez Madame de *** Rappelons ce qui s'y passa, et voyons, pour notre instruction, si personne n'y manqua d'égards.
ODILE
Oui, certainement on en manqua, et je vous avoue que j'y souffris beaucoup.
HORTENSE
Je crus voir une personne fort choquée de ce que, racontant une histoire, qui que ce soit ne parût l'écouter.
LOUISE
Aussi sa narration fut si longue et si mauvaise, qu'il n'y eut pas moyen de l'entendre.
ODILE
Il ne faut pas de grands égards pour écouter ce qui nous plaît ; mais il est certain qu'il faut écouter ceux qui nous parlent, quand même ils nous ennuient.
LOUISE
Je ne disais rien, mais je pensais à autre chose.
ODILE
C'est ce qu'elle vit et ce qui l'offensa.
HORTENSE
Vous voulez que l'on ait de l'attention pour les choses qu'on ne voudrait pas entendre !
ODILE
C'est cette attention qui s'appelle égards, politesse, complaisance ; et, si je l'ose dire devant Mademoiselle Louise, charité.
LOUISE
Auriez-vous voulu aussi qu'on n'eût pas interrompu ce joueur de luth, qui nous faisait mourir d'ennui ?
ODILE
En cela, toute la compagnie manqua d'égards. La maîtresse du logis devait remercier et congédier son joueur de luth, de peur de vous ennuyer, et vous, vous auriez dû ne pas montrer votre ennui.
HORTENSE
Il vaut mieux demeurer chez soi en repos que d'aller chercher toutes ces contraintes.
ODILE
On s'ennuie quelquefois dans ce repos ; les hommes sont sociables, et n'aiment pas une solitude trop longue.
LOUISE
Ne remarquâtes-vous pas deux personnes qui parlèrent toujours tout bas ?
HORTENSE
Oui, et c'est ce qui s'appelle ne pas savoir vivre : mais ce que je ne comprends pas si bien, c'est que j'entendis hier blâmer des gens qui s'entretenaient à la comédie ; car enfin c'est un lieu public, on y est pour son argent, on n'y doit rien à personne.
ODILE
On doit écouter la comédie, et ne pas troubler l'attention des autres.
LOUISE
Du moins, mettez-nous à notre aise un jour dans notre vie, et faites-nous le passer sans contrainte.
ODILE
Demeurez seule, je n'ai point d'autre moyen ; car il y a peu de choses dans la vie qui se passent précisément comme nous le voudrions, et c'est là en quoi il faut avoir des égards, de peur de fâcher.
HORTENSE
On vous prie à dîner pour demain ; une légère incommodité survient, il faut se contraindre pour ne pas affliger celle qui vous a conviée.
ODILE
Les exemples iraient à l'infini : il faut même des égards pour ses domestiques.
LOUISE
Ah ! Pour ceux-là, ils m'en doivent, mais je ne leur en dois pas.
ODILE
Vous seriez insupportable à servir, si vous n'en aviez pas : il faut les épargner le plus qu'on peut, quoiqu'on ait tout pouvoir sur eux.
LOUISE
Jamais il ne me serait passé par l'esprit que je dusse ménager mon laquais.
ODILE
Quoi ! Vous l'enverriez d'un bout de la ville à l'autre, sans lui marquer ce qu'il a à faire dans un quartier, avant que d'aller dans un autre ?
HORTENSE
Une personne raisonnable n'oublie jamais les égards qu'elle doit à ses semblables, quels qu'ils soient.
ODILE
Non certainement ; et il est bien honteux qu'en tout, l'intérêt soit préféré à la charité ; pardonnez-moi ce terme, Mademoiselle Louise.
LOUISE
Il faut donc nous séparer sans avoir trouvé le secret de vivre sans contrainte.
ODILE
Vous le chercheriez inutilement : nous avons tous des défauts, des humeurs ; il faut se ménager tour à tour pour vivre en paix, et les plus aimables sont ceux qui ont beaucoup d'égards pour les autres, et qui en demandent peu pour eux.
CONVERSATION IX. SUR LES QUATRE VERTUS CARDINALES.
VICTOIRE
Pour entrer dans le dessein que l'on a de nous rendre capables de conversations raisonnables, j'ai pensé que nous devions prendre aujourd'hui les vertus cardinales pour sujet de la nôtre, et dire sur chacune ce qui nous viendra dans l'esprit.
PAULINE
Voilà qui est fait ; je prends la Justice.
VICTOIRE
Et moi la Force.
EUPHRASIE
Et moi la Prudence.
AUGUSTE
Vous ne me laissez pas à choisir : mais je suis contente de mon partage, et ravie d'être la Tempérance.
LA JUSTICE
Je ne crois pas qu'aucune de vous prétende s'égaler à moi : rien n'est si beau que la Justice ; elle a toujours la Vérité auprès d'elle ; elle juge sans prévention ; elle met tout dans son rang ; elle fait condamner son ami, et donner droit à son ennemi ; elle se condamne elle-même ; elle n'estime que ce qui est estimable.
LA FORCE
Tout cela est vrai ; mais vous avez besoin de moi, et vous vous lasseriez, si je ne vous soutenais.
LA JUSTICE
Pourquoi me lasserais-je ?
LA FORCE
Parce que votre personnage est triste, que vous déplaisez souvent, qu'on ne vous aime guère, qu'on vous craint, et qu'il faut un grand mérite pour s'accommoder de vous.
LA PRUDENCE
C'est à moi à régler ses démarches, à l'empêcher de se précipiter, à lui faire prendre son temps ; et vous gâteriez tout l'une et l'autre sans moi.
LA JUSTICE
Est-ce qu'il ne faut pas être toujours juste ?
LA PRUDENCE
Oui, mais il ne faut pas toujours être sur son tribunal à rendre justice, il faut mettre tout à sa place.
LA FORCE
Vous pouvez en effet rendre quelques services à la Justice ; mais les miens vous sont nécessaires ; vous êtes plus propre à la retenir qu'à la faire agir, si je ne vous donne à toutes deux mon secours.
LA JUSTICE
Je ne vous comprends point : quoi ! J'ai besoin de votre secours pour voir que mon amie a tort et mon ennemie raison !
LA FORCE
Non, vous le voyez par vous-même ; mais vous avez besoin de moi pour oser le dire ; car votre amitié vous fait trouver de la peine à fâcher votre amie.
LA JUSTICE
Il me suffit qu'une chose soit juste pour la soutenir.
LA FORCE
Oui, si je suis avec vous ; mais c'est que vous ne me voulez pas voir ; vous donnez à la Justice ce qui est à la Force, et vous voilà injuste.
LA TEMPÉRANCE
Je vous admire, mademoiselle, de croire que vous pouvez vous passer de moi, et que je vous suis inutile, parce que je ne me presse pas de parler.
LA PRUDENCE
Voudriez-vous aussi faire la nécessaire ?
LA TEMPÉRANCE
Je le suis si fort, que je vous défie toutes trois de vous passer de moi.
LA FORCE
Et que ferez-vous avec votre froideur ?
LA TEMPÉRANCE
Je vous empêcherai de pousser tout le monde à bout.
LA JUSTICE
Quel service me rendrez-vous ?
LA TEMPÉRANCE
Je modérerai votre justice souvent amère et désagréable.
LA PRUDENCE
Je ne pense pas que vous prétendiez rien sur moi.
LA TEMPÉRANCE
Je m'opposerai à vos incertitudes, à votre timidité qui va souvent trop loin.
LA FORCE
À vous entendre, vous l'emporteriez donc sur nous toutes ?
LA TEMPÉRANCE
Sans doute : vous penchez toutes vers les extrêmes, si je ne vous modère ; c'est moi qui mets des bornes à tout, qui prends ce milieu si nécessaire et si difficile à trouver, et qui m'oppose à tous les excès.
LA PRUDENCE
Je vous aurais toujours regardée comme opposée à la gourmandise, et rien de plus.
LA TEMPÉRANCE
C'est que vous ne me connaissez pas ; je détruis en effet la gourmandise et le luxe, je ne souffre aucun emportement ; non seulement je m'oppose à tout mal, mais il faut que je règle le bien : sans moi la Justice serait insupportable à la faiblesse des hommes, la Force les mettrait au désespoir, la Prudence empêcherait souvent de prendre les partis qu'il faut prendre et perdrait son temps à tout peser ; mais, avec moi, la Justice devient capable de ménagements, la Force s'adoucit, la Prudence donne ses conseils, sans faiblesse ; elle ne va ni trop vite, ni trop lentement ; en un mot, je suis le remède à toutes les extrémités.
LA JUSTICE
Je suis surprise de ce que j'entends ; ne conviendrez-vous point que la sagesse du moins peut se passer de vous ?
LA TEMPÉRANCE
Vous répondrez vous-même à cette question, car vous n'ignorez pas qu'il faut être sobre dans la sagesse même. Ne cherchez pas davantage, mesdemoiselles, on ne peut rien faire de bon sans moi.
LA PRUDENCE
Au moins ferons-nous notre salut sans vous.
LA TEMPÉRANCE
Difficilement : j'ai à modérer le zèle trop actif, amer, et indiscret ; il faut que je fasse prendre une conduite qui évite les extrémités, que je modère le penchant à l'économie et le penchant à la bienfaisance, que je règle le temps de la prière, les austérités, le recueillement, les bonnes oeuvres ; que j'abrège une exhortation, que je raccourcisse un sermon, un examen ; enfin j'ai à modérer jusques aux désirs du bien et à la ferveur.
LA JUSTICE
Vous avez bien des affaires !
LA TEMPÉRANCE
Mon caractère ne me permet pas d'en être fatiguée, j'agis doucement et paisiblement.
LA FORCE
Tout cela veut dire que nous avons besoin de vous ; et n'avez-vous besoin de personne ?
LA TEMPÉRANCE
Non, je me suffis à moi-même.
LA FORCE
Ne peut-on point être trop modéré ?
LA TEMPÉRANCE
Cela ne serait plus modération, car elle ne souffre ni le trop, ni le trop peu.
LA PRUDENCE
Vous me dégoûtez de mon état, et j'en vie le vôtre.
LA TEMPÉRANCE
C'est que vous avez trop bonne opinion de vous : cependant vous êtes toutes très estimables : y a-t-il rien de si beau que la Justice, toujours fondée sur la vérité, incapable de prévention, incorruptible, désintéressée, et se jugeant elle-même malgré son amour-propre ?
LA JUSTICE
Avec tout cela, vous dites que je suis haïe !
LA TEMPÉRANCE
C'est que vous ne flattez pas, et on veut être flatté.
LA FORCE
Et pour moi je gâterais tout sans vous ?
LA TEMPÉRANCE
Oui : mais vous faites merveilles avec moi : vous animez toutes les vertus : vous poursuivez vos entreprises jusqu'à la fin, et vous ne vous lassez jamais.
LA PRUDENCE
Et je ne fais qu'hésiter !
LA TEMPÉRANCE
Vous savez choisir les temps, vous êtes accommodante, vous prévoyez les inconvénients, vous prenez des mesures, et êtes absolument nécessaire, pourvu que je vous garantisse de l'extrémité.
LA FORCE
Vous voulez nous consoler ; mais enfin notre personnage est inférieur au vôtre.
LA TEMPÉRANCE
Que serais-je sans vous, employée seulement, et souvent inutilement, à m'opposer aux excès et aux passions des hommes ? Mon bel endroit est d'être nécessaire pour modérer les vertus.
LA JUSTICE
Sommes-nous des vertus, si nous avons besoin de vous, pour éviter quelque extrémité ? La vertu tient toujours un juste milieu.
LA TEMPÉRANCE
C'est moi qui fais connaître ce milieu ; je ne dis pas que vous fissiez de grands maux, mais vous pourriez aller trop loin.
LA JUSTICE
Je pourrais être trop juste !
LA TEMPÉRANCE
Non : mais juger trop souvent, et être par là à charge à tout le monde : la Force jointe à la sécheresse de la Justice la rendrait encore plus fâcheuse.
LA PRUDENCE
Je pourrais y remédier.
LA TEMPÉRANCE
Vous les embarrasserez souvent : nous avons besoin les unes des autres. Vivons bien ensemble et sans jalousie, unissons nous contre la corruption du monde, plus forte que toutes les vertus, si la grâce ne venait à leur secours.
CONVERSATION X. SUR L'AJUSTEMENT.
LUCILE
On veut nous faire haïr, ou du moins mépriser les ajustements : y a-t-il rien de si naturel que de les aimer ?
VALÉRIE
Et après tout, rien de plus innocent ?
ANASTASIE
On veut nous donner les sentiments des vieilles, étant encore dans notre première jeunesse.
CONSTANCE
C'est qu'on connaît les conséquences de cette inclination.
VALÉRIE
Cette inclination, Mademoiselle, passera avec l'âge.
CONSTANCE
Qui vous l'a dit ?
ANASTASIE
Nous le voyons tous les jours ; les personnes qui ont passé la première jeunesse ne s'ajustent plus.
CONSTANCE
C'est que vous n'en voyez guère que de raisonnables : mais vous vous trompez, si vous croyez que le goût de l'ajustement n'est que l'effet de la jeunesse ; il tient plus au coeur que vous ne pensez, il dure longtemps, et c'est la faiblesse la plus générale à notre sexe.
PLACIDE
Et la plus excusable.
BLANDINE
Mais que veut-on de nous ? Faut-il nous mettre un sac ? Et pourquoi ne nous mettrions-nous pas selon notre âge et notre fortune ?
ROSALIE
C'est le plus grand plaisir que je me propose en sortant d'ici.
ANASTASIE
J'avoue que je ne comprends pas les conséquences dangereuses de l'ajustement.
CONSTANCE
Elles sont infinies ; elles peuvent nous coûter notre réputation et notre fortune.
ANASTASIE
Vous serez bien éloquente, si vous me prouvez qu'une si petite cause puisse avoir de si grandes suites.
CONSTANCE
Je ne vous persuaderai point par une éloquence dont je ne suis pas capable ; mais par de bonnes raisons.
VALÉRIE
C'est une bagatelle qui ne mérite pas qu'on en raisonne : on est jeune, on s'aime, on veut être bien, on voit les autres parées, on fait de même : où est le moindre mal ?
PLACIDE
Est-ce un crime d'aimer mieux un ruban incarnat qu'un noir ?
ROSALIE
Mademoiselle Constance veut que nous portions toujours l'habit de Saint-Cyr !
LUCILE
Et qu'on nous montre au doigt partout, par la singularité de cet habillement.
CONSTANCE
L'habit de Saint-Cyr nous fait honneur partout ; il n'y a personne qui ne le considère.
ANASTASIE
Mais dites-nous donc ces terribles malheurs qui doivent suivre le goût de l'ajustement.
CONSTANCE
Pourquoi vous parez-vous ? Et à qui avez-vous envie de plaire ?
PLACIDE
À moi-même.
CONSTANCE
C'est là le motif le plus innocent, il n'y a que de l'amour-propre ; mais on ne s'en tient pas là : si vous n'aimiez les ajustements qu'à Saint-Cyr, j'y consentirais, mais vous porterez ce goût-là partout : on croira que vous voudrez plaire à quelqu'un ; cela pourra être vrai, et voilà votre réputation entamée.
ANASTASIE
Il faut donc être malpropre pour être estimée ?
CONSTANCE
Il ne faut jamais être malpropre : mais une fille qui ne s'ajuste point, et qui se contente d'être propre, fait sans rien dire une déclaration qu'elle ne songe à plaire à personne, et qu'elle veut être sage.
VALÉRIE
Et par conséquent, en me parant, je déclare que je veux me perdre.
CONSTANCE
C'en est le chemin.
ANASTASIE
Mais, à votre compte, toutes les femmes se perdent ; car il n'y en a point qui n'aient le goût de la parure.
CONSTANCE
Ce n'est pas notre goût qui nous perd ; c'est de nous y abandonner.
PLACIDE
Il faut donc encore se contraindre là-dessus ?
VALÉRIE
Je ne vois pas un seul objet sur lequel l'on voulût que nous suivissions notre volonté.
ANASTASIE
J'ai pourtant bien envie de suivre la mienne.
BLANDINE
J'étouffe de tout ce qu'on nous dit tous les jours là-dessus.
CONSTANCE
Le goût que vous avez pour l'ajustement n'est rien présentement : c'est un effet de la vanité avec laquelle nous naissons ; vous n'y entendez point de finesse, vous n'avez aucuns mauvais desseins : mais, si vous ne le surmontez, si vous n'y renoncez, et si vous n'en croyez l'expérience des autres, comptez, mesdemoiselles, qu'il peut vous faire perdre votre réputation, vos biens et votre âme.
VALÉRIE
Est-il possible qu'une inclination naturelle que vous venez vous-même d'excuser, et que vous croyez présentement innocente, puisse causer tant de maux, et n'y a-t-il pas un peu d'exagération à ce que vous venez de dire ?
PLACIDE
Mademoiselle veut nous faire peur.
ROSALIE
Je ne croirai jamais que l'envie d'avoir un ruban puisse me damner.
CONSTANCE
Ce sont nos inclinations qui nous perdent : quand nous ne nous y opposons pas, elles nous font faire un chemin dont nous ne nous serions jamais doutées ; on se pare d'abord sans aucun autre dessein que de se satisfaire soi-même : on trouve quelqu'un qui nous loue, on y prend plaisir, on s'ajuste pour plaire à celui qui nous a le plus louée : il le voit, et connaît notre faible, il en abuse ; on engage son coeur, et on se perd de réputation.
VALÉRIE
Cette peinture est affreuse : nous ferez vous comprendre aussi clairement qu'on se ruine ?
CONSTANCE
On commence par un ruban qui nous satisfait d'abord : de là, on en veut sou vent ; il faut un habit et plusieurs habits, ils nous charment dès qu'ils sont nouveaux, ils nous dégoûtent quand on en voit de plus beaux ; il faut en avoir d'autres ; on n'a pas de quoi les payer, on emprunte, on accumule dette sur dette, on ne peut plus les payer ; ce qui a commencé par un ruban a fait souvent décréter la terre, et on se trouve ruinée.
ANASTASIE
Vous parviendrez à nous faire craindre les ajustements.
BLANDINE
Achevez, mademoiselle, et nous faites voir encore comment le goût de la parure peut entraîner la perte de notre âme.
CONSTANCE
Vous le voyez vous-même, par votre injustice : vous empruntez ce que vous ne pouvez payer, vous ruinez des familles entières ; j'en ai vu un grand nombre à l'aumône, sachant fort bien qui les y avait réduites ; tout ce que je vous dis là n'est que trop commun.
VALÉRIE
Mais on n'aime l'ajustement que dans la jeunesse, et elle ne dure pas assez pour donner le temps de causer tant de désordres.
CONSTANCE
Je vous l'ai déjà dit ; cette inclination ne passe point avec l'âge, quand la raison ne la détruit pas.
PLACIDE
Une vieille ajustée serait bien ridicule !
CONSTANCE
C'est encore un des inconvénients des ajustements ; mais j'ai voulu vous parler des plus importants.
ROSALIE
Je trouve très important qu'on ne se moque point de moi.
CONSTANCE
Ne vous ajustez donc pas trop ; car on ne sait point modérer ce gout-là, et il nous attire bien des railleries.
ANASTASIE
Vous nous réduirez au sac et à la cendre !
CONSTANCE
Non, mais à la propreté, à la simplicité et à la modestie, qui sont notre plus belle parure et celle qui convient le plus à notre sexe.
BLANDINE
Y a-t-il autant de louanges pour les demoiselles qui ne se parent point, que pour celles qui s'ajustent trop ?
CONSTANCE
Comme il n'y a rien de plus ordinaire que ce goût-là, il n'y a rien aussi qu'on estime davantage dans notre sexe, que d'être capable de se mettre au-dessus de cette faiblesse : cette conduite marque en même temps que nous aimons notre réputation, et que nous avons une véritable élévation.
PLACIDE
Vous nous avez bien conduites, Mademoiselle, et j'avoue que je ne croyais pas que vous prouveriez si bien ce que vous avanciez.
VALÉRIE
Que nous sommes heureuses qu'on nous prévienne ainsi !
LUCILE
Et que je me sais bon gré d'avoir entamé cette conversation !
CONVERSATION XI. SUR L'INDISCRÉTION.
VICTOIRE
Je sors d'un lieu où j'ai bien souffert : il y avait un très honnête homme qui était bossu ; une jeune dame a parlé longtemps devant lui des avantages d'une belle taille : nous avons toussé et fait nos efforts pour la faire apercevoir de l'embarras qu'elle causait, ou pour changer de conversation ; mais elle a toujours continué, et s'est enfin emportée sur l'imprudence des bossus qui vont par le monde : je suis sortie aussi embarrassée que celui pour qui je l'étais.
ADÉLAÏDE
Voilà une bien grande indiscrétion.
MÉLANIE
On ne peut trop éviter cette personne là.
ROSALIE
Tout le monde n'a pas des défauts si visibles.
ALEXANDRINE
Quand on est indiscrète, Mademoiselle, on embarrasse toujours, et ce ne sont pas toujours les bossus qui sont l'objet d'une indiscrétion.
ROSALIE
On sait bien qu'il y a des défauts aussi visibles que celui-là : mais n'est-on pas en sûreté contre l'indiscrétion quand on n'a rien de choquant en sa personne ?
ALEXANDRINE
Et qui est-ce qui n'a pas des endroits qu'il faille traiter avec discrétion ? Et, si ce ne sont pas des défauts aussi visibles, ils n'en sont pas moins sensibles.
ANASTASIE
On ne se fait pas toujours justice, ma demoiselle : les défauts du coeur et de l'esprit ne sont pas si remarquables que ceux du corps ; on ne les connaît pas si clairement, on n'en demeurerait pas d'accord si aisément, et on n'en serait pas si embarrassé.
ALEXANDRINE
Ah ! Mademoiselle, si vous connaissiez la personne dont mademoiselle Victoire vient de parler, comme je la connais, vous verriez qu'elle n'ouvre jamais la bouche qu'elle ne fâche quelqu'un, et ne fasse trembler tout le monde.
MÉLANIE
Il faudrait la chasser du commerce des honnêtes gens.
ALEXANDRINE
Ce serait un grand bonheur, si on n'avait, pour vivre en sûreté, qu'à se défaire d'elle ; mais l'indiscrétion est plus ordinaire que l'on ne pense.
ADÉLAÏDE
Moi, je suis de l'avis de mademoiselle Rosalie, et il me semble que l'on n'a rien à craindre, quand on a une figure pas sable.
ALEXANDRINE
Croiriez-vous donc, Mademoiselle, que l'indiscrétion ne va qu'à parler d'un défaut devant une personne qui l'a, et ne comptez-vous pour rien d'importuner, comme font les personnes indiscrètes ?
MÉLANIE
Dites-nous donc ce que c'est que l'indiscrétion.
ALEXANDRINE
Je ne saurais vous en faire une bonne définition, car les définitions, comme vous savez mieux que moi, doivent être courtes, et je sens que je parlerais une heure entière de l'indiscrétion.
VICTOIRE
Je voudrais bien être aussi capable d'en parler que vous ; car, après ce que j'ai vu aujourd'hui, je m'emporterais volontiers contre elle.
MÉLANIE
Il faut que mademoiselle Alexandrine nous la fasse connaître pour l'éviter.
ALEXANDRINE
L'indiscrétion est ce qu'il y a de plus fâcheux pour la société : c'est ce qui offense continuellement, c'est ce qui se trouve à tout, et qui s'exerce à toute heure, en tout temps et avec toutes sortes de personnes ; elle fâche sans vouloir fâcher, elle entre mal à propos, elle sort à contre temps, elle parle toujours d'elle-même, elle rompt en visière, elle écoute ce qu'on ne veut pas qu'elle entende, elle n'entend pas ce que l'on veut qu'elle sache, elle raille de la laideur devant une personne laide, elle attaque la pauvreté devant des personnes qui ne sont pas riches, elle se déchaîne contre le peu de naissance en présence des personnes qui n'en ont point, elle tourne la vieillesse en ridicule devant ceux qui ne sont plus jeunes ; en un mot, elle dit tout ce qu'il faut taire.
ANASTASIE
En vérité, mademoiselle, il n'y a rien de si ridicule que le portrait que vous venez de faire, et je ne connais présente ment rien de si fâcheux que l'indiscrétion.
ADÉLAÏDE
Je crois qu'il n'y a point de défauts dont on ne s'accommodât mieux, et il faut que la discrétion soit la plus grande de toutes les vertus.
ALEXANDRINE
Je crois pourtant qu'il y en a de plus essentielles, mais je n'en connais point d'un si fréquent usage.
MÉLANIE
Il est vrai qu'on en a besoin à tous les moments de la vie.
ANASTASIE
Il n'y a qu'avec ses amis intimes qu'on peut s'en passer, à qui on parle sans ré flexion, et à qui on dit tout ce qu'on pense.
ALEXANDRINE
La discrétion est encore nécessaire avec ses amis, Mademoiselle ; car il faut respecter l'amitié, la ménager, prendre son temps, éviter de la blesser, ne voir pas toujours ses faiblesses ; et c'est par la discrétion que toutes ces délicatesses se doivent régler.
VICTOIRE
Je croirais blesser l'amitié si j'avais de l'art avec les personnes que j'aime, et si je ne leur disais tout ce que je pense.
ALEXANDRINE
Vous la blesseriez bien davantage, si vous n'en usiez avec discrétion, et nous sommes trop imparfaits pour n'avoir pas besoin que l'art vienne au secours de la nature qui est très défectueuse.
ANASTASIE
Je me rends à ce que vous dites, et j'avoue que je n'avais pas de la discrétion l'idée que vous m'en donnez ; je suis ravie de vous en entendre parler.
ALEXANDRINE
La discrétion est en effet admirable ; elle nous apprend à nous taire, elle nous empêche de parler brusquement, elle nous donne une grande attention aux autres, elle nous défend de parler de nous mêmes, de notre naissance, de nos biens, de nos maux, de nos affaires ; elle fait que nous n'ennuyons jamais, et que nous plaisons souvent : mais je ne sais, mesdemoiselles, si je ne suis point indiscrète moi même, de vous en parler si longtemps.
MÉLANIE
Non, mademoiselle, vous ne le sauriez être : nous ne cherchons qu'à nous instruire, et tout ce que vous nous dites nous peut être fort utile ; continuez, je vous en prie.
ALEXANDRINE
Je n'en sais pas plus que vous, mesdemoiselles, et c'est peut-être par intérêt et par amour-propre que j'attaque un défaut dont je souffrirais plus que personne ; mais, puisque vous voulez que nous nous instruisions ensemble, songeons à acquérir de la discrétion : il en faut en tout, et jusque dans la vertu ; c'est à la discrétion à la régler, car il ne faut pas toujours être sage, il ne faut pas toujours faire des actions de piété, ni en tenir les discours ; et enfin il n'y a que la discrétion dont il faille toujours user.
VICTOIRE
Je n'ai plus de regret à ce que j'ai souffert d'une indiscrète, puisque mon aventure a donné lieu à une conversation dont j'espère que nous profiterons toutes.
CONVERSATION XII. SUR L'ORDRE.
ATHÉNAÏS
Quoique je me sois bien divertie ce carnaval, mesdemoiselles, je suis pourtant ravie de ce qu'il s'est passé.
ALPHONSINE
Pour moi, je n'en sens ni joie ni chagrin.
HENRIETTE
Et moi, qui suis toujours sincère, j'avoue franchement que je ne serais pas fâchée qu'il durât encore.
MARCELLE
On peut juger par là que vous aimez moins l'ordre que le plaisir.
AUGUSTE
Effectivement, Mademoiselle, vous voulez nous donner mauvaise opinion de vous.
HENRIETTE
Quoi ! Pour mériter votre estime, il faut cacher ses sentiments ?
MARCELLE
Non, Mademoiselle, nous vous aimons mieux sincère : mais nous vous souhaiterions un peu plus de goût pour l'ordre, et moins d'engouement pour le plaisir.
HENRIETTE
Je m'accommode fort bien de l'ordre ; mais je m'accommode bien aussi des relâchements que l'on nous donne, et je vous avoue encore que je me suis bien divertie.
AUGUSTE
Vous en revenez toujours au plaisir.
HENRIETTE
Si ceux que nous prenons n'étaient pas innocents, ils ne seraient pas permis.
ATHÉNAÏS
Je n'y crois point de mal, et j'aime autant qu'une autre à me divertir ; mais, comme l'intention de ceux qui nous accordent des plaisirs, n'est que de nous faire prendre de nouvelles forces pour mieux nous acquitter de notre devoir, j'ai oublié ce carnaval, et je ne songe qu'à profiter de tout ce que l'on fait pour nous.
HENRIETTE
Le plaisir en est-il moins grand parce qu'il nous est permis ?
ATHÉNAÏS
Bien au contraire ; il m'en paraît meilleur, car on le prend sans inquiétude et sans remords.
MARCELLE
Mais aimeriez-vous à passer votre vie comme nous avons passé les derniers jours du carnaval ?
HENRIETTE
Je crois que mon corps s'en lasserait plutôt que mon esprit.
AUGUSTE
Et moi, j'aimerais mieux n'avoir jamais de plaisir, que de passer ma vie comme nous avons passé les derniers jours du carnaval.
MARCELLE
Quant à moi, je trouve plus agréable la vie que nous menons ici, et j'ai plus de joie dans nos récréations, que je n'en ai eu dans ces jours destinés au plaisir de puis le matin jusqu'au soir.
IRÈNE
Ainsi, Mademoiselle est aussi attachée à l'ordre que mademoiselle Henriette l'est au plaisir.
HENRIETTE
J'avoue ingénument que je l'aime, en comptant toujours qu'il est innocent.
MARCELLE
Mais il ne serait plus innocent, s'il était continuel.
HENRIETTE
Pourquoi, Mademoiselle ?
MARCELLE
Parce que du moins nous perdrions un temps qui nous est donné pour en profiter, sans compter les autres suites.
IRÈNE
Revenons, Mesdemoiselles, aux idées que nous devons avoir de l'ordre : c'est Dieu qui l'a établi : il pouvait créer le monde en un instant ; mais il l'a voulu faire avec ordre ; il a consacré le travail et le repos ; il a réglé le jour par le cours du soleil, et il a voulu que la nuit y succédât : les saisons sont réglées ; nous les prévoyons par ce moyen ; et, sans cet ordre général, nous serions dans une étrange confusion.
ATHÉNAÏS
Pourrait-on gouverner sans ordre ? Les maîtres le préfèrent au plaisir de tout faire, quand la fantaisie leur en prendrait : ils s'y assujétissent eux-mêmes : un roi a ses heures aussi réglées que nous avons les nôtres, et, n'ayant qu'à commander, il se lie lui-même pour se rendre commode aux autres, et afin que l'on sache toujours ce que l'on doit faire.
HENRIETTE
Quoi ! Il y a quelques règles à la cour, et celui qui commande aux autres ne fait pas toutes choses à mesure que l'envie lui en vient ?
IRÈNE
Il le pourrait sans doute : mais que serait-ce que la cour d'un prince dont on ne saurait jamais l'heure de son lever, de son repas, de ses plaisirs, et de son coucher ? Les courtisans seraient fort à plaindre, ils ne pourraient résister à la fatigue de l'attendre toujours, et seraient fâchés de manquer le temps de lui marquer leurs empressements.
ATHÉNAÏS
Une armée serait aussi embarrassée si chaque soldat ne savait ce qu'il doit faire.
IRÈNE
Et sans aller si loin, mesdemoiselles, que serions-nous si on nous laissait depuis le matin jusqu'au soir livrées à nous-mêmes, attendant toujours ce que l'on jugerait à propos de nous commander, et faisant presque toujours mal, parce que nous n'aurions pu prévoir ce qu'on devait exiger de nous, et par conséquent nous y préparer ?
MARCELLE
Quand, dans la suite de ma vie, je tomberais entre les mains des gens du monde les plus désordonnés, je me ferais une règle pour moi, et, si je n'étais pas maîtresse de mes actions, je règlerais mes pensées, et je disposerais, à toutes les heures du jour, des mouvements de mon coeur autant qu'il me serait possible.
ATHÉNAÏS
Il faut pour cela en être bien la maîtresse.
ALPHONSINE
Il ne faut pour cela que se donner à Dieu.
HENRIETTE
Vous parviendrez à tout ce que vous désirerez de moi, en me faisant aimer l'ordre, et en me dégoûtant du plaisir.
IRÈNE
L'ordre me ravit, il me met en repos, il me rend tranquille, il me donne du temps pour tout ce que j'ai à faire, il ne m'en laisse point de reste, et je trouve que c'est un remède contre toutes sortes d'inconvénients.
ALPHONSINE
Voilà un éloge de l'ordre, qui ne laisse rien à désirer, et qui nous en donne une grande estime.
IRÈNE
Je serais ravie, mesdemoiselles, de vous avoir persuadées en sa faveur, car, comme il est un préservatif contre bien des dangers, je voudrais que tout le monde lui fût soumis.
CONVERSATION XIII. SUR LE COURAGE.
FAUSTINE
Je suis bien lasse de m'entendre gronder toujours sur le courage, et je voudrais bien savoir précisément en quoi il consiste.
ÉLÉONORE
Le courage est de n'avoir point peur, et cette sorte de mérite n'est point pour notre sexe, à qui on permet d'être timide, de craindre les esprits, le tonnerre et toutes sortes de dangers.
SOPHIE
Il faut bien le permettre, car je ne pourrais m'en empêcher.
VICTOIRE
Il est certain que le courage est opposé à la peur, mais il y en a de plus d'une espèce, et ce n'est pas celui qui fait aimer la guerre et hasarder la vie qui nous est nécessaire : pour les faiblesses dont Mademoiselle vient de parler, je voudrais m'en défaire.
SOPHIE
Eh ! Comment s'en défaire ?
VICTOIRE
En s'y opposant de bonne heure, car ces faiblesses, qu'on contracte dans là jeunesse, deviennent des maladies dans la suite, dont on souffre beaucoup, et dont on ne peut pas se défaire : j'ai vu des personnes bien importunes par ces endroits-là.
FAUSTINE
Rien ne me paraît plus excusable.
ÉMILIE
Il ne nous restera que trop de faiblesses qui auront besoin d'excuse, sans en garder de volontaires.
FAUSTINE
Mais revenons donc au courage qui peut nous convenir.
ÉMILIE
J'ai ouï dire que le vrai courage est de surmonter les difficultés que nous trouvons dans nous-mêmes et dans les autres, et de poursuivre nos entreprises sans nous rebuter.
SOPHIE
Et quelles entreprises pouvons-nous faire ici, où nous n'avons qu'à obéir et à observer une règle ?
VICTOIRE
Il faut du courage pour obéir, et pour observer une règle.
FAUSTINE
Nous en avons donc toutes, car nous n'en voyons pas parmi nous qui s'en dispensent.
ÉMILIE
Il y a bien de la différence, Mademoiselle, entre faire une chose et la bien faire : peu de soldats se dispensent d'aller au combat ; mais les uns y courent avec ardeur, et les autres n'y vont que forcément.
SOPHIE
Cette comparaison m'éclaircit parfaitement, et me fait voir qu'en effet cette différence se trouve parmi nous.
ÉMILIE
Il y en a qui s'acquittent de tous leurs devoirs avec joie, qui sont les premières partout, qui se lèvent dans l'instant qu'on les éveille, qui ne se plaignent jamais du froid, ni du chaud, qui trouvent du temps pour elles et pour rendre service aux autres, qui aiment le travail, qui veulent contenter leurs maîtresses, qui voudraient faire encore plus qu'on ne leur demande, qui comptent pour rien ce qu'elles font, qui comprennent qu'elles auraient bien d'autres peines dans le monde ; et je crois que celles-là ont du courage.
VICTOIRE
Dépeignez-nous aussi bien les autres.
ÉMILIE
Ce sont celles à qui tout coûte, qui ne peuvent ni s'éveiller, ni s'endormir, qui trouvent la règle insupportable, qui voudraient vivre sans gêne,se lever quand elles n'auraient plus envie de dormir, se coucher quand elles en sentiraient venir le besoin, manger quand la fantaisie leur en prendrait, ne jamais travailler, chercher le plaisir partout, ou au moins le repos.
ÉLÉONORE
Vous tomberez d'accord que ces exemples ne sont que pour le temps présent, et que nous en serons quittes en sortant d'ici.
ÉMILIE
Nous n'aurons peut-être pas les mêmes occasions de souffrir ; mais nous en aurons apparemment de plus grandes : les contrariétés que nous éprouvons ne sont que des bagatelles, si nous les comparons à la pauvreté où nous pourrons nous trouver, et à la mauvaise humeur de ceux à qui, nous aurons affaire, qui ne nous reprendront pas avec les mesures que l'on garde ici.
FAUSTINE
Vous voulez donc du courage dans l'esprit, aussi bien que dans les actions.
SOPHIE
Je me sentirais assez capable d'en montrer dans tout ce qui ne fait souffrir que mon corps : mais, pour les contradictions, les réprimandes, les mépris, je ne les puis supporter sans colère ou sans abattement.
FAUSTINE
Et moi, je souffrirais plus aisément ce qui ne blesse que mon esprit : mais j'avoue que je suis fort sensible aux incommodités et à la douleur.
ÉMILIE
Vous voyez, mademoiselle, que le courage s'étend bien loin, et qu'il en faut en tout. Que peut-on espérer dans la suite de sa vie, si on ne veut rien souffrir ? Comment rendrons-nous notre corps et notre esprit fermes, si la moindre peine nous abat ou nous rebute ? Jamais un corps ne se fortifie qu'en l'accoutumant à la fatigue, et jamais l'esprit ne deviendra robuste et courageux qu'en l'accoutumant à surmonter les difficultés.
VICTOIRE
Il en est de même de la vertu ; on ne l'acquiert que par des épreuves, et par des pratiques qui vont à se faire violence.
ÉLÉONORE
Que savons-nous ce que Dieu nous réserve ? Nous n'aurons peut-être rien à souffrir.
ÉMILIE
Dieu en a disposé autrement : on ne se sauve que par la voie étroite, et on ne peut parvenir au bonheur que par les souffrances.
ÉLÉONORE
Tout cela ne me coûterait rien si j'étais dévote.
ÉMILIE
Il vous en coûterait encore beaucoup, si vous ne vous étiez pas accoutumée à souffrir.
FAUSTINE
Mais tout le monde souffre-t-il également, et n'y a-t-il aucune condition qui puisse diminuer nos souffrances ?
ÉMILIE
Si quelque chose peut les diminuer, c'est de nous y attendre, de nous y préparer, de nous y accoutumer, de trouver celles qui se présenteront petites, et d'en envisager toujours de plus grandes. Je crois qu'une demoiselle de Saint-Cyr, qui aura souffert courageusement les incommodités, les assujettissements, les contraintes, les humiliations, les contradictions qui sont inséparables d'une bonne éducation, sera plus capable de se bien tirer des traverses qu'elle trouvera dans le monde, que celle qui aura été lâche, délicate ; difficultueuse, et qui, bien loin de se fortifier par les souffrances, se sera encore affaiblie par les plaintes, les murmures, les communications de ses peines, qui ne sont propres qu'à ajouter les faibles ses des autres aux nôtres particulières.
FAUSTINE
Je commence à comprendre que les demoiselles de Saint-Cyr ont besoin de courage par le malheur de leur fortune, et c'est là ce qui excite un peu mon envie contre les grands et les riches qui n'ont guère rien à désirer.
ÉMILIE
Détrompez-vous : il n'y a aucun état où il n'y ait à souffrir, et où il ne faille du courage : les grandes peines sont pour les grands : nous nous plaignons d'être contraintes ; les grands le sont plus que nous : ils essuient de grandes contradictions, pendant que nous n'en essuyons que de petites.
FAUSTINE
Au moins leur corps est-il à l'aise, et tous leurs besoins sont satisfaits.
ÉMILIE
Leurs peines d'esprit nous mèneraient trop loin, si nous voulions entrer dans ce détail : et, pour leurs corps, quoiqu'ils aient de quoi être à leur aise, on les expose aux fatigues pour les y accoutumer, tant on est persuadé que, quelque naissance et quelque bien qu'on ait, il faut avoir du courage pour se distinguer des autres.
ÉLÉONORE
À quelles fatigues les expose-t-on ?
ÉMILIE
Et songez-vous bien, Mademoiselle, que nos princes vont souvent à pied dans les voyages et dans les promenades, je ne dis pas pour leur plaisir, mais pour s'accoutumer à la fatigue ?
ÉLÉONORE
À quoi cela est-il bon ?
ÉMILIE
À fortifier leur corps et leur santé, à les disposer aux fatigues inséparables de la guerre, et à rendre leur esprit plus libre et plus courageux qu'il ne le peut être quand il est esclave des commodités et des délicatesses.
VICTOIRE
Me voilà contente sur le courage, disons quelque chose de cette bonne foi qu'on nous demande encore.
SOPHIE
Ce sujet demande une conversation particulière.
CONVERSATION XIV. SUR LA DROITURE.
EUPHROSINE
Les conversations qu'on nous fait faire m'éclairent si bien sur des choses que je ne faisais qu'entrevoir, que je voudrais que nous en eussions. une sur ce qu'on appelle Droiture.
FLORIDE
Je crois que la droiture est d'aller toujours à la fin de ce qu'on nous propose.
DOROTHÉE
Il en faut toujours venir pour moi aux exemples.
FLORIDE
Par exemple, mademoiselle, on ne veut point que nous chantions des chansons profanes, et l'on prend toutes sortes de précautions pour qu'il n'en entre point dans la maison, ni par les livres, ni par les écrits : y aurait-il de la droiture à s'en tenir au pied de la lettre, en ne lisant aucune de ces chansons, mais à chanter celles que nous avons apprises dans le monde, et ne serait-ce pas aller tout de même contre la fin qu'on se propose ?
EUPHROSINE
Et quelle est cette fi n ?
FLORIDE
Que nous ne sachions rien de mauvais, que nous nous remplissions l'esprit et le coeur de bonnes choses.
CLOTILDE
Je ne puis pas m'empêcher de savoir ce que j'ai appris dans le monde.
FLORIDE
Si c'est mauvais, on peut espérer que vous l'oublierez, et vous devez le désirer.
CLOTILDE
Est-on maître de sa mémoire ? On peut facilement rejeter ce qu'elle nous rappelle, et nous parviendrons à l'oublier quand nous le désirerons de bonne foi.
DOROTHÉE
Mais tous ces soins empêcheront-ils que nous ne retrouvions les mêmes choses dans le monde, quand nous sortirons d'ici ?
FLORIDE
Par ce même raisonnement, il ne faudrait donc point nous instruire sur notre religion, car nous trouverons peut-être dans le monde des impies et des libertins : il ne faudrait point nous former à la vertu, car nous trouverons des personnes qui n'en ont point.
EUPHROSINE
Ce que nous pourrons trouver de corruption dans le monde est une grande raison pour nous fournir ici de toutes sortes de préservatifs.
DOROTHÉE
Revenons encore à quelque exemple de droiture.
FLORIDE
On prend un directeur afin qu'il nous conduise dans le chemin du salut, et pour cela, nous voulons qu'il connaisse ce qu'il y a en nous de bien et de mal : y aurait il de la droiture à lui vouloir cacher quelque chose ?
CLOTILDE
On n'est point obligé de se confesser toujours à la même personne.
FLORIDE
Il est vrai que l'Église a donné une entière liberté sur la confession : mais il n'est pas toujours bon d'user de tout ce qui est permis.
CLOTILDE
Quoi ! Si dans l'absence de mon directeur je m'étais confessée à un autre, vous voudriez que je recommençasse ma confession ?
FLORIDE
Vous n'y seriez pas obligée ; mais s'il vous était arrivé de tomber dans quelque faute considérable, la droiture demanderait que vous le dissiez à votre confesseur.
CLOTILDE
Je serais ravie qu'il ignorât ma faute.
FLORIDE
Ce serait perdre de vue la fin que vous vous êtes proposée en le prenant, puisqu'il cesserait de vous connaître, et ne pourrait plus vous guider si sûrement.
EUPHROSINE
On ne voudrait pas avoir une telle con duite avec son médecin, et si on avait eu la fièvre dans l'intervalle d'une de ses visites, on le lui dirait avec les circonstances, afin qu'il nous donnât des remèdes convenables à notre disposition présente.
HORTENSE
Rien n'est si juste que cette comparaison, et je ne comprends pas présentement qu'on puisse penser autrement.
DOROTHÉE
Je suis insatiable d'exemples et j'en voudrais encore.
FLORIDE
La fin de l'établissement de Saint-Cyr est de former des demoiselles chrétiennes qui portent le bon exemple dans tous les lieux où la Providence les conduira. Entreraient-elles avec droiture dans cette intention, si elles se contentaient de garder extérieurement les règles de Saint-Cyr, sans faire un amas intérieur de religion et de toutes sortes de vertus ?
HORTENSE
Par tous les exemples que vous proposez, je trouve que la droiture et la bonne foi se ressemblent fort.
FLORIDE
Comme toutes les vertus vont à la même fin, qui est le véritable bien de l'homme, elles ont entre elles un grand rapport, et il est vrai qu'on a de la peine à distinguer la bonne foi, la droiture et la simplicité.
HORTENSE
Ah ! que je suis aise de vous entendre un peu parler de la simplicité ! car, si j'ose le dire, je la confonds un peu avec la sottise.
FLORIDE
Rien n'est plus éloigné, et j'ai ouï dire à des personnes qui avaient de l'expérience, que les grands coeurs sont plus capables de simplicité que les autres.
CLOTILDE
Mais en quoi faites-vous consister cette simplicité ?
FLORIDE
À n'être point fausse, point artificieuse, point remplie de finesses, de desseins, de tours, de détours, de jugements sur ce que les autres font et disent ; à dire simplement ce qu'on pense, et à croire que les autres font de même ; à ne point retourner sur ce qu'on a dit, à n'y point chercher un autre sens que celui qui s'est montré naturellement ; à ne point examiner ce que nous ne pouvons sûrement sa voir ; et à ne nous point occuper de pensées toujours inutiles et bien souvent mauvaises.
CLOTILDE
Je vous dirai encore qu'on n'est point maître de ses pensées.
FLORIDE
Et je vous répondrai encore qu'avec le secours de Dieu, qui ne nous manque jamais, on est maître de tout ; qu'on peut retenir ses pensées, les faire changer d'objet, et se simplifier peu à peu en s'occupant de bonnes choses qui puissent tourner notre coeur à toutes les vertus.
CLOTILDE
Vous ne voulez donc rien laisser pour le plaisir, si vous voulez contraindre jusqu'aux pensées ?
FLORIDE
Tout ce que nous disons ne s'oppose pas aux plaisirs innocents, et si vous goûtez jamais la paix d'une ame droite, simple et de bonne foi, vous conviendrez qu'elle est plus délicieuse que tous les plaisirs.
CONVERSATION XV. SUR LA RAILLERIE.
AURÉLIE
Je craignais fort, Mesdemoiselles, que le petit voyage que j'ai fait à la campagne ne me privât de l'honneur que vous me faites, et des avantages de vos conversations : je veux profiter aujourd'hui de cette occasion pour vous faire une question que vous pourriez mieux décider que personne.
AGATHINE
Je ne me sens guère capable de faire des décisions : mais vous n'avez qu'à ordonner, je vous dirai franchement tout ce que je sais.
AURÉLIE
Je me trouvai l'autre jour dans une compagnie où il y avait plusieurs personnes d'esprit : on parla sur la raillerie ; il y en avait qui soutenaient que c'était une marque de la finesse de l'esprit, que, lorsqu'elle est bien faite, et qu'elle ne peut fâcher personne, elle rend la conversation agréable : d'autres prétendaient qu'il ne faut jamais railler : on voulut me faire juge, mais j'avouai que je ne m'en trouvais pas capable.
LOUISE
Je serais assez de l'avis de celles qui veulent railler, car ce serait un grand agrément retranché du commerce de la vie, que de vouloir interdire la raillerie ; la société deviendrait bien sérieuse et un peu fade.
AGATHINE
Mais, mademoiselle, trouvez-vous qu'il soit agréable d'entendre censurer toutes les actions d'une personne, et qu'elle doive prendre plaisir à être le sujet du divertissement de toute une compagnie ?
LOUISE
Ah ! Mademoiselle, ce n'est pas là ce que j'appelle raillerie : celle que je conçois n'offense personne ; elle doit même plaire à celle à qui elle s'adresse : il ne faut railler que ceux qui entendent la raillerie, qui l'aiment, et qui peuvent nous la rendre.
AGATHINE
Voici des personnes de bonne société, qui entreront volontiers dans notre conversation.
VICTOIRE
Ne venons-nous pas mal à propos, Mesdemoiselles ? J'ai sujet de le craindre, et vous ne pouvez désirer qui que ce soit, ayant ici tout ce qu'il y a de meilleur.
AURÉLIE
Nous vous y voyons avec joie, et nous ne pouvons mieux vous le marquer qu'en reprenant notre conversation où nous en étions quand vous êtes entrées : nous en sommes sur la raillerie ; les unes la veulent, les autres la blâment, et toutes enfin cherchent à la bien connaître.
ADÉLAÏDE
Pour moi, je trouve tant de difficultés à railler avec toutes les mesures que je crois nécessaires pour ne point offenser, que je pense qu'il est plus sûr et plus facile de ne railler jamais.
LOUISE
C'est donc par paresse, Mademoiselle, que vous ne voulez pas railler ; car si vous vouliez vous en donner la peine, vous le feriez mieux qu'une autre.
ADÉLAÏDE
Vous avez trop bonne opinion de moi : mais il est vrai que je ne trouve pas la raillerie assez nécessaire pour me donner la peine qu'il faut prendre afin de se tenir dans les justes bornes où il est nécessaire qu'elle soit renfermée.
MÉLANIE
Il n'y a guère d'agréments qui ne coûtent quelque peine pour les acquérir.
VICTOIRE
Quoi ! Mademoiselle, les agréments ne sont-ils pas naturels ?
AGATHINE
Je crois que ceux du corps sont naturels ; mais il n'y en a guère dans l'esprit qui ne soient acquis.
LOUISE
Je suis si fort de cet avis, que je crois même que ceux du corps peuvent s'acquérir.
AURÉLIE
Il y a tant de choses à dire sur ce chapitre, que nous quitterons la raillerie si nous épuisons ce sujet ; il mérite une conversation expresse.
LOUISE
Vous me faites un grand plaisir, Mademoiselle, de revenir à notre sujet ; car j'aurais bien envie que la raillerie fût autorisée dans une compagnie comme celle-ci.
VICTOIRE
Mais, Mademoiselle, ne savez-vous pas tous les grands malheurs qui sont arrivés par la raillerie ?
LOUISE
J'en sais plusieurs exemples : mais il y en aurait moins, si on ne raillait jamais que ceux qui veulent être raillés, ce qui est la première condition que j'y ai mise.
MÉLANIE
Connaissez-vous Madame de ***, qui raille indifféremment tout le monde avec beaucoup d'esprit, quoique sa figure soit ridicule ? Ce n'est pas assurément à elle à railler.
LOUISE
Si elle raille la première de ses défauts, elle peut bien railler les autres ; il n'y a point de si dangereuses personnes sur la raillerie que celles qui s'y livrent elles mêmes.
ADÉLAÏDE
Oui, car on ne saurait leur rien dire que ce qu'elles se disent les premières.
AGATHINE
Vous retombez toujours dans cette sorte de raillerie qui peut fâcher, et celle-là ne doit jamais être permise.
LOUISE
Pour moi, j'ai toujours raillé sans avoir fâché personne ; je ne me suis point contrainte là-dessus, parce que je ne suis tentée de railler que les personnes que j'aime.
VICTOIRE
Je crois que voilà ce qui est le plus sûr, de railler ses amis et de vouloir qu'ils nous raillent.
ADÉLAÏDE
Tout ce que j'entends dire me confirme qu'il vaudrait encore mieux ne jamais railler.
LOUISE
Et moi, je m'en tiendrai à railler mes amis.
AURÉLIE
Il faut en tout en revenir aux maximes de l'Évangile, qui nous fournit la meilleure décision ; et comme nous ne devons pas faire ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait, ne disons jamais aux autres ce que nous ne voudrions pas qui nous fût dit.
CONVERSATION XVI. SUR LES AGRÉMENTS.
CLARICE
Nous étions l'autre jour si occupées de la raillerie, que nous passâmes fort légèrement sur ce que l'on disait, que les agréments se pouvaient acquérir.
EUGÉNIE
J'ai toujours ouï dire : Cette personne est née agréable, cette autre est née choquante. Ainsi j'ai cru que les agréments étaient naturels, et j'ai peine à comprendre que l'on puisse les acquérir.
CÉLESTINE
Je l'ai toujours ouï dire aussi ; mais je ne sais si toutes les personnes dont toutes les actions nous plaisent, et qui ne font aucun geste qui ne soit de bonne grâce ; je ne sais, dis-je, si elles n'ont pas appris dans leur enfance ce qui nous charme et nous paraît naturel.
CLARICE
En effet, si on n'apprenait à un enfant qu'il faut lever les doigts en mangeant, qu'il faut couvrir sa bouche quand on bâille, qu'il faut s'asseoir les pieds en dehors éloignés l'un de l'autre, et ainsi du reste, je doute que les agréments naturels pussent le leur apprendre.
CÉLESTINE
Quand on est accoutumé de bonne heure à toutes ces actions, il est vrai qu'elles paraissent naturelles, et que l'on ne pourrait pas s'en défaire.
BRIGITTE
Tout cela nous prouve bien l'utilité que nous tirerons de prendre de bonnes habitudes.
CÉLESTINE
Mais tous les agréments consistent-ils dans ce que Mademoiselle Clarice vient de marquer ?
CLARICE
Ils consistent dans toutes les actions généralement qu'il serait ennuyeux de traiter en détail ; mais, si je voulais donner une règle générale là-dessus ce serait de faire toutes nos actions comme si nous avions pour témoins les personnes du monde auxquelles nous aurions le plus d'envie de plaire.
EUGÉNIE
Ce serait une grande contrainte.
CÉLESTINE
Elle ne durerait pas longtemps, et vous seriez comme il faut être sans qu'il vous en coûtât le moindre effort.
EUGÉNIE
Quoi ! Je serais toujours comme si j'étais, par exemple, devant le roi, et je ne serais jamais en liberté !
CAMILLE
On voit si peu les rois, qu'il ne faut devant eux qu'un air respectueux et attentif ; mais, si on avait l'honneur d'être dans leur familiarité, il faudrait rire de bonne grâce devant eux, manger aussi de même en leur présence, en un mot trouver sa liberté en faisant toujours bien ce qu'on fait.
BRIGITTE
Qu'appelez-vous rire de bonne grâce ?
CAMILLE
Je crois que c'est rire à propos, rire avec modération, ne se point piquer de rire et ne point faire durer son rire au-delà de l'envie que l'on en a.
ÉMILIE
J'ai connu une dame qui disait qu'il fallait se défendre de rire en quelque cas que ce fût.
EUGÉNIE
Je me trouverais bien malheureuse d'avoir une mère de cette humeur-là.
ÉMILIE
La proposition me parut d'abord comme à vous : mais je ne pus disconvenir de ce qu'elle disait quand j'en sus la raison.
EUGÉNIE
Peut-on avoir une raison pour une telle bizarrerie ?
CÉCILE
J'ai bien envie de la savoir, car je ne la conçois pas.
ÉMILIE
Cette dame dit qu'il n'y a de rire qui aille, bien que celui qui échappe malgré nous, et qu'ainsi on peut défendre tous les autres, puisqu'on ne peut retenir ce lui-là, qui plaît toujours parce qu'il est naturel.
BRIGITTE
Je voudrais bien que vous m'expliquassiez ce que c'est que de faire durer son rire au-delà de l'envie que l'on en a.
ÉMILIE
Il y a des personnes qui se piquent d'être rieuses, et qui, ayant ri d'abord de bon coeur, font durer ensuite leur rire ; ce qui déplaît tout-à-fait, comme il est aisé de s'en apercevoir.
CLARICE
En vérité, mesdemoiselles, il faut toujours avoir recours à la religion, et la modestie chrétienne nous sera une plus sûre règle pour toutes nos actions, que tout ce que nous pourrions trouver et dans les livres et dans l'usage du monde.
CONVERSATION XVII. SUR LA DOUCEUR,
ROSALIE
Je sors d'un lieu où l'on a bien disputé ; les uns soutenaient que Madame de Barcelien était douce, et les autres prétendaient qu'elle ne l'était point du tout.
ALEXANDRINE
Il me semble que la douceur est une des qualités qui se montre le plus vite, et qui est la moins douteuse.
ANASTASIE
Je suis d'un avis bien opposé au vôtre, Mademoiselle, et je ne sache rien où l'on soit si souvent trompé.
AUGUSTE
Mais, par exemple, Mademoiselle, doutez-vous que madame de Barcelien soit douce, et que madame de Montanier soit prompte et rude ?
ANASTASIE
Je mets une grande différence entre la promptitude et la rudesse, et si je ne craignais de vous paraître contrariante,je vous dirais que je crois madame de Montanier plus douce que Madame de Barcelien.
ALPHONSINE
Ah ! Mademoiselle, vous n'y pensez pas ; il ne faut que les voir un instant pour en juger tout autrement.
HENRIETTE
Madame de Barcelien est douce jusque dans les choses extérieures ; la langueur, la douceur de sa voix, ses manières, tout est opposé en elle à la brusquerie ?
ANASTASIE
Voilà en effet sur quoi on juge une personne douce : mais que dit - elle avec ce ton de voix languissant ? Comment s'en accommodent son mari, ses amis, ses domestiques et ses voisins ?
AUGUSTE
Elle n'est pas trop aimée : je n'en comprends pas la raison.
ANASTASIE
Et cette autre brusque, madame de *** ?
ALEXANDRINE
On l'aime, sans que je sache pourquoi.
ANASTASIE
Voilà déjà un grand préjugé en sa faveur.
AUGUSTE
Elle peut être aimée et aimable, sans être douce.
ANASTASIE
Il est vrai qu'on peut avoir mille bonnes qualités qui font aimer, sans être douce ; mais je crois qu'il est difficile d'être aimée généralement sans avoir de la douceur de quelque espèce.
ROSALIE
Est-ce qu'il y en a de différentes espèces ?
AUGUSTE
Je le crois ; il y a des personnes moins sensibles, moins vives, et la douceur est presque naturelle à celles-là.
ANASTASIE
Il y en a d'autres dont le premier mouvement est vif, et dont le coeur ne laisse pas que d'être doux.
ROSALIE
Mais enfin, en quoi consiste la véritable douceur ?
ANASTASIE
Je crois que c'est à souffrir sans aigreur et sans colère tout ce qui s'oppose à nous.
ALPHONSINE
Je ne suis donc pas douce, car je me fâche quand on me contrarie.
ALEXANDRINE
Et moi, j'ai un profond mépris pour ceux qui ne sont pas de mon avis, mais jamais je ne me fâche.
ANASTASIE
Appelez-vous cela être douce ?
ALEXANDRINE
C'est toujours l'être plus que Mademoiselle, puisqu'elle se fâche quand on la contrarie.
AUGUSTE
Et moi, je prétends que mademoiselle est plus douce, et qu'il y a plus d'aigreur à ce mépris qu'à la contestation.
ANASTASIE
Vous voyez déjà, Mademoiselle, qu'il y a plus d'une espèce de douceur.
HENRIETTE
Je voudrais bannir la contestation du commerce de la vie.
ANASTASIE
Il en serait moins agréable, et ce désir là n'est pas d'une personne aussi douce que vous le paraissez ; car il faut disputer, mais disputer avec douceur.
HENRIETTE
J'avoue que je ne comprends pas cela.
ANASTASIE
Et pourquoi ne pouvez-vous comprendre qu'on pense autrement que vous ? Ne voulez-vous pas bien être persuadée, si vous avez tort, et persuader les autres, si vous avez raison ?
ALPHONSINE
J'aurais beau être persuadée de l'opinion des autres, je ne me rendrais jamais si j'avais tant fait que de disputer.
ANASTASIE
Voilà justement ce qu'on appelle n'être pas douce ; car il faut se rendre à la raison aussitôt qu'on la connaît, et ne jamais disputer de mauvaise foi, du moins dans les choses de conséquence.
HENRIETTE
J'avoue que j'aurais de la peine à faire ce que vous dites.
ANASTASIE
Je l'ai vu faire à une personne de beaucoup d'esprit ; mais, prévenue de l'opinion qu'elle soutenait, elle disputait avec une vivacité qui lui était naturelle, avec un peu d'orgueil, et l'on voyait qu'elle était très persuadée qu'elle allait convaincre : cependant elle s'arrêta tout court à une raison qui la convainquit elle-même, et elle avoua qu'elle avait tort.
ALEXANDRINE
Je trouve quelque lâcheté à cela.
ANASTASIE
Dieu nous préserve, mademoiselle, de confondre le courage avec l'opiniâtreté ! On fut charmé de ce que je viens de vous dire, et cette personne fut plus admirée par là que par mille bonnes qualités qu'elle a.
AUGUSTE
Bien loin qu'il y ait de la lâcheté dans ce procédé, il y a, ce me semble, de la grandeur.
ANASTASIE
Vous avez raison, mademoiselle ; rien n'est si grand que de se rendre à la raison et à la vérité.
ALPHONSINE
J'ai toujours ouï dire qu'il y avait du courage à soutenir ce qu'on avait avancé.
ANASTASIE
Il y a du courage à ne se point rebuter des difficultés, à surmonter tous les obstacles qui se trouvent ou dans les autres ou dans nous-mêmes, à souffrir toutes ces peines qui se rencontrent dans les choses que nous entreprenons ; mais il faut qu'elles soient fondées sur la justice et sur la raison.
ROSALIE
Nous avons oublié la douceur ; il me semble que ce que nous disons n'y a plus de rapport.
ANASTASIE
Tout a rapport à cette vertu, Mademoiselle ; il y a une douceur d'humeur qui nous fait tout recevoir sans peine et sans aigreur ; il y en a une de conduite qui nous fait rendre à la raison ; il y en a une de coeur qui nous fait aimer la paix avec les personnes avec qui nous vivons, et c'est une des plus nécessaires.
HENRIETTE
Et une des plus rares.
ANASTASIE
Elle le peut être dans toute son étendue ; mais il y a beaucoup de personnes qui paraissent rudes, et dont le coeur ne l'est pas.
AUGUSTE
On juge de la douceur sur les apparences extérieures qui cachent quelque fois beaucoup d'aigreur.
ALEXANDRINE
Quelque opposition qu'on ait à cette vertu par son naturel, ne peut-on pas l'acquérir ?
ANASTASIE
Toutes les vertus peuvent s'acquérir par le secours de la grâce ; et je crois qu'en faisant des actions de douceur, on deviendrait bientôt plus douce que celles qui le sont naturellement.
ROSALIE
Je crois cette vertu inséparable de l'humilité.
AUGUSTE
Il est vrai, et je crois qu'elle l'est aussi de la patience.
ALEXANDRINE
Voilà une conversation qui peut nous être fort utile.
ANASTASIE
Oui, si elle nous fait entreprendre la Pratique des vertus dont nous venons de parler.
CONVERSATION XVIII. SUR L'ÉMULATION.
MARCELLE
On parle souvent d'émulation, surtout aux jeunes personnes.Je trouve qu'il est difficile de ne la pas confondre avec l'en vie.
SOPHIE
Je les crois pourtant très-différentes.
MARCELLE
Dites-nous ce que vous en pensez.
SOPHIE
L'envie consiste à être fâchée du bien qu'on voit dans les autres ; on le leur ôterait, si on le pouvait ; ce qui vient de la bassesse du coeur : l'émulation est d'être excitée au bien par celui qu'on voit dans les autres, de vouloir les imiter et de faire son possible pour les surpasser ; ce qui vient de l'élévation du coeur : ainsi je crois avoir raison de dire que rien n'est plus différent.
IRÈNE
Vouloir surpasser les autres, n'est-ce pas envie ?
SOPHIE
Non, certainement ; c'est émulation, courage, bonne gloire, et nulle raison ne nous oblige à ne vouloir pas aller le plus loin que nous pouvons dans toutes sortes de biens.
MARCELLE
Je croirais mettre la division entre des enfants, si je leur prêchais cette émulation.
SOPHIE
Je crois que vous y auriez mis ce qu'il y a de meilleur pour la jeunesse.
IRÈNE
N'y a-t-il pas d'autres moyens de les exciter ?
SOPHIE
Les mauvais naturels se rendent aux châtiments, les médiocres aux récompenses, et les excellents à l'envie de plaire, et d'exceller dans ce qu'on leur demande : mais je suis honteuse de tant parler, et si Mademoiselle Faustine voulait entrer en conversation, elle vous entretiendrait mieux que moi.
FAUSTINE
Je ne pourrais m'expliquer aussi bien que vous, mademoiselle, mais je pense de même.
MARCELLE
Vous croyez donc aussi qu'il faut inspirer l'émulation ?
FAUSTINE
Je le crois par raison et sur mon expérience. J'ai vu des enfants qu'on poussait à tout ce qu'on voulait par la moindre louange, et en leur marquant qu'on était content d'eux.
IRÈNE
Je croirais ne devoir pas approuver cette ardeur pour les louanges.
SOPHIE
Rien ne serait plus dangereux pour la jeunesse que de les y rendre insensibles.
MARCELLE
Mais c'est l'orgueil qui fait aimer les louanges.
FAUSTINE
L'orgueil veut des louanges sans les mériter, et l'honneur veut mériter des louanges.
IRÈNE
Vous dites, mademoiselle, que les jeunes gens y doivent être sensibles ; est-ce que la vertu n'est pas la même pour tous les âges ?
SOPHIE
La vertu est sans doute toujours la même ; mais il faut y aller par degrés.
MARCELLE
Pourquoi n'aller pas tout d'un coup où il faut aller ?
SOPHIE
Parce qu'on ne va guère au haut d'une maison sans ces degrés dont je veux parler.
IRÈNE
Mais vous conviendrez bien que, pour être vertueuse, il faut d'autres motifs que celui de la louange.
FAUSTINE
Il en faut d'autres, certainement : mais on y conduira beaucoup plus aisément ces coeurs élevés et généreux dont je parle, que ceux qui ne connaissent que la crainte et l'intérêt.
SOPHIE
On ne peut rien faire de bon de ceux qui ne se soucient point de contenter les personnes qui les conduisent, et cette indifférence est de mauvais augure pour l'avenir.
MARCELLE
J'ai bien de la peine à me rendre, et à comprendre qu'il faille inspirer dans un temps ce qu'il faudra détruire dans un autre.
FAUSTINE
Il est pourtant certain que chaque chose a son temps, et qu'il y a une solidité dans la vieillesse, qui ne siérait pas à la jeunesse.
SOPHIE
Je persiste à croire que la jeunesse ne peut être trop sensible aux louanges des honnêtes gens, à l'honneur, à la réputation, et qu'il n'y a que les courages élevés qui soient capables de tout faire pour y parvenir.
IRÈNE
Avez-vous vu des exemples de ce que vous dites ?
SOPHIE
On en voit, pour peu qu'on étudie le naturel des jeunes gens ; j'en ai connu qui auraient souffert le martyre pour contenter les personnes avec qui elles vivaient ; j'en ai vu, et un très grand nombre, qu'on ne menait que par la crainte.
MARCELLE
Et vous croyez que ceux-là sont moins bons ?
SOPHIE
Ils ont le coeur bas : et comment auront-ils le courage de se contraindre pour la réputation, quand ils seront dans le monde, s'ils n'ont pas celui de faire leur possible pour plaire à ceux dont dépend leur bonheur présent ? ne me parlez point des gens incapables d'émulation ; il n'y a rien de bon à en espérer.
CONVERSATION XIX. SUR L'ÉDUCATION DE SAINT-CYR ET L'USAGE DES CONVERSATIONS.
ÉLÉONORE
Je suis charmée, mesdemoiselles, des conversations dont on nous prescrit l'usage ; jamais on ne pouvait trouver de moyen plus agréable et plus utile en même temps.
FLORIDE
Il est vrai que tous les jeux qu'on pourrait nous permettre nous donneraient moins de plaisir.
OLIMPIADE
Parlez pour vous, Mesdemoiselles ; car pour moi, je ne saurais comprendre qu'une instruction fût un plaisir.
DOROTHÉE
Il n'est pas possible que vous pensiez ce que vous dites.
CLÉMENTINE
Vous êtes bien malheureuse, en effet, Mademoiselle, si vous ne pouvez vous instruire qu'en vous ennuyant.
OLIMPIADE
Trouvez-vous que l'on doive rire au sermon et au catéchisme ?
ÉLÉONORE
Non, mais je crois qu'on peut avoir du plaisir sans rire.
OLIMPIADE
Le rire me paraît ce qu'il y a de meilleur.
EUPHROSINE
Mais, mademoiselle, le bonheur d'une personne que vous aimeriez ne vous ferait il pas plaisir, et en ririez-vous ?
DOROTHÉE
Et si elle vous devait son bonheur, n'en auriez-vous pas le coeur rempli de joie, sans avoir envie de rire ?
OLIMPIADE
Je ne démêle pas trop bien ce que je pense là-dessus ; je sens bien que je ne rirais pas de ce que vous me dites ; cependant j'avoue que je ne suis jamais si aise que quand je ris.
EUPHROSINE
Le rire vient de quelque chose qui nous surprend et qui nous paraît plaisant ou ridicule : mais il y a des choses qui nous font encore plus de plaisir.
OLIMPIADE
Et quand je conviendrais de ce que vous dites, où sont donc ces grands plaisirs que vous trouvez dans les conversations qu'on nous fait faire depuis quelque temps ?
FLORIDE
En peut-on trouver de plus grand ? Nous faisons quelque observation ; on nous écoute, on y répond : nous disons des choses pleines de raison et de vérité.
EUPHROSINE
Notre esprit s'éclaire sur des choses que nous n'aurions peut-être jamais connues, ou du moins qui ne nous seraient venues qu'après une longue expérience.
ÉLÉONORE
Non seulement notre esprit s'élève, mais notre coeur se forme à toutes sortes de vertus.
OLIMPIADE
Vos plaisirs sont bien sérieux, Mesdemoiselles.
CLÉMENTINE
Ils n'en sont pas moins grands.
OLIMPIADE
Mais est-il possible que vous ne trouviez pas qu'il soit plus divertissant de sauter, de danser, de jouer à toutes sortes de jeux, que d'examiner ce que c'est que l'indiscrétion, quelle différence il y a d'un bon esprit à un bel esprit, et une infinité d'autres choses qu'on nous apprend ?
EUPHROSINE
Il faut danser, sauter, courir, pour se bien réjouir, et pour faire des exercices aussi nécessaires à notre santé qu'à notre amusement : mais, quand on veut jouer à des jeux plus tranquilles, ne trouvez-vous pas qu'il soit plus agréable de faire ensemble des conversations, qui, en nous faisant disputer, nous donnent des vues droites sur chaque chose ?
DOROTHÉE
Mademoiselle aimerait peut-être mieux représenter la belle Germaine ?
CLÉMENTINE
Ou bien chanter : A qui est ce chariot qui passe et qui repasse ?
OLIMPIADE
Ne vous en moquez point, Mesdemoiselles, je ne suis pas seule de mon goût ; ces jeux-là sont en usage depuis qu'il y a des enfants au monde, et on ne s'est jamais avisé, pour les réjouir, de leur faire des définitions.
ÉLÉONORE
Mais présentement, mademoiselle, ne vous divertissez-vous pas à soutenir une mauvaise cause avec tant d'esprit ?
OLIMPIADE
Je me divertis assez en effet de vous voir toutes contre moi ; mais je vous avouerai que je suis blessée du désir continuel de s'instruire qui règne ici.
DOROTHÉE
Ce que vous dites-là, mademoiselle, est d'une étrange opposition au bien.
OLIMPIADE
C'est la nature, Mademoiselle.
DOROTHÉE
Et parce que c'est la corruption de la nature, faut-il s'y abandonner, et ne pas profiter des soins particuliers qu'on prend ici pour nous instruire ?
OLIMPIADE
Ah ! L'éducation de Saint-Cyr n'est pas exempte de critique.
ÉLÉONORE
Serait-il possible, mademoiselle ? Il semble que tout le monde l'admire, et doit l'admirer.
OLIMPIADE
On prétend qu'on veut nous rendre trop habiles, et que nous en serons moins heureuses.
EUPHROSINE
Pour moi, je ne croirai jamais qu'en nous instruisant de notre religion, et en nous donnant de la raison, on nous rende malheureuses.
OLIMPIADE
Nous aurons peut-être trop d'esprit pour les gens avec qui nous aurons à vivre.
ÉLÉONORE
Il me semble qu'on songe plus à nous donner de la raison qu'à exciter notre esprit.
EUPHROSINE
Plus nous serons chrétiennes et raisonnables, et plus nous saurons nous accommoder de la fortune qu'il plaira à Dieu de nous envoyer, et la raison qu'on nous inspire nous aidera à supporter ceux qui n'en ont pas.
CONVERSATION XX. SUR LA DÉPENDANCE.
ODILE
Divertissons-nous à imaginer aujourd'hui ce que nous ferions dans le monde, si nous y étions.
HORTENSE
J'éloigne cette pensée de mon esprit, ne craignant rien tant que le jour où je sortirai d'ici.
AURÉLIE
Mademoiselle Odille ne prétend pas parler sans doute de ce qu'elle fera, mais de ce qu'elle ferait si elle n'avait qu'à désirer.
VICTOIRE
Pourquoi donner l'essor à notre imagination sur cet objet, pour n'en être que plus malheureuses peut-être dans la suite ?
ODILE
Il ne s'agit pas de nous affliger, mais de nous préparer pour être moins sur prises.
MÉLANIE
Si nous avons des malheurs à essuyer, au moins serons-nous en liberté, et avec cela tout me paraît supportable.
HORTENSE
Peignez-nous cet état de liberté, car j'avoue que je ne le comprends pas.
MÉLANIE
J'appelle être en liberté, quand on peut faire tout ce qui vient dans la tête.
HORTENSE
Venons au détail : vous sortez de Saint-Cyr, où irez-vous ?
MÉLANIE
J'irai avec mon père ; il ne me contraindra pas ; il sort souvent, je serai maîtresse de la maison.
HORTENSE
Tout cela est général ; que ferez-vous le matin ?
MÉLANIE
Je me lèverai tard, je m'ajusterai, j'irai à la messe.
VICTOIRE
Avec qui ? Toute seule ?
MÉLANIE
Une fille me suivra.
HORTENSE
Vous supposez donc que vous aurez une femme de chambre qui n'aura que vous à ajuster et à suivre ? Mais il faut vous l'accorder : vous voilà revenue de la messe.
ODILE
Elle dînera si son père est revenu.
ADÉLAÏDE
Et s'il ne l'est pas ?
AURÉLIE
Elle l'attendra.
HORTENSE
La voilà dans la dépendance.
ADÉLAÏDE
Et si le dîner est mauvais, mal servi, à qui s'en prendra-t-on ?
VICTOIRE
À celle qui est la maîtresse de la maison, et qui en répond.
HORTENSE
Passons encore le dîner ; votre père est sorti, que devenez-vous ?
MÉLANIE
Je fais ou je reçois des visites.
VICTOIRE
Vous ne connaissez personne, vous avez vingt ans, et vous voilà à faire et à recevoir des visites : qui vous accompagne ?
AURÉLIE
Quelque amie de sa mère.
HORTENSE
Vous ne pouvez donc rien seule ? Et il faut dépendre de l'humeur, du loisir, de la santé et de la volonté de cette amie.
ODILE
Je n'aime pas ce plan-là : faisons-en un autre ; je n'ai ni père ni mère.
ADÉLAÏDE
Eh ! Bien, à la bonne heure, où allez vous ?
ODILE
Je vais chez une princesse ; elle me donne de quoi m'habiller proprement, je la suis au bal, à la comédie, chez les grands, je fais bonne chère.
VICTOIRE
Êtes-vous bien avec elle ?
ODILE
Je suis sa favorite.
ADÉLAÏDE
Vous permet-elle de la quitter ?
ODILE
Vous reposez-vous ? Voyez-vous qui il vous plaît ? En un mot, avez-vous un moment de liberté ?
AURÉLIE
Vous ne mettez point de piété dans vos projets, j'en veux avoir, et me retirer avec une personne qui pense comme moi ; nous mettons notre bien ensemble, nous avons les mêmes exercices, les mêmes relâchements, nous nous servons tour à tour, et nous faisons notre salut ensemble.
HORTENSE
Il faut, pour la bienséance, qu'elle soit âgée.
AURÉLIE
N'y a-t-il pas des personnes âgées qui sont raisonnables ?
HORTENSE
Sans doute, et elles le sont pour l'ordinaire plus que les autres ; mais comme nous l'avons déjà dit, il faut se régler sur la santé, la volonté et l'humeur de cette personne-là ; vous voilà plus dépendante qu'à Saint-Cyr, et engagée dans une vie plus triste ; je ne vois que votre chambre et l'église, un habit modeste, et un éloignement de tous plaisirs mondains : un couvent serait moins austère.
ODILE
Vous me désespérez, Mademoiselle, et je ne sais plus quel parti prendre ; accordez-moi, pour me consoler un peu, ce qu'on appelle un château en Espagne.
HORTENSE
J'y consens.
ODILE
Je suis veuve, riche, sans enfants, sans proches parents, maîtresse de moi, avec assez d'années pour me conduire ; j'ai une maison à la ville pour l'hiver, une à la campagne pour l'été, et je ne songe qu'à me divertir : vous ne pouvez nier que je ne sois heureuse.
HORTENSE
Oui, s'il n'arrive aucun évènement qui vous trouble.
AURÉLIE
Que pourrait-il lui arriver ?
ADÉLAÏDE
L'injustice d'un voisin qui intente un procès, l'insolence d'un paysan qui ne craint point une femme.
VICTOIRE
Un chasseur qui lui tue son gibier.
ODILE
La justice est pour tout le monde.
HORTENSE
Vous voilà en procès, et dépendante de tous vos juges, et de tous ceux dont vous voudrez les sollicitations.
AURÉLIE
J'ajoute au plan de Mademoiselle Odile, que j'ai une personne de distinction qui me protège à la cour et qui me soutient dans mes affaires.
HORTENSE
Quoi ! Sans que vous lui rendiez aucun service, sans que vous lui fassiez votre cour, sans que vous soyez assidue auprès d'elle ?
ADÉLAÏDE
Ces idées sont impraticables.
ODILE
Eh bien ! Qu'en voulez-vous conclure ?
HORTENSE
Que les hommes sont dépendants les uns des autres ; que les femmes le sont encore plus ; que nous sommes faibles ; que nous avons besoin d'être secourues, protégées, et que cela est si vrai que nous n'oserions demeurer dans une maison sans hommes.
VICTOIRE
On n'oserait se mettre en chemin sans avoir quelque homme avec soi, parce que nous serions exposées à toutes sortes d'insultes.
ODILE
Les couvents n'ont point d'hommes.
HORTENSE
Ils en ont au dehors pour les secourir.
AURÉLIE
Combien de maisons à Paris habitées par des femmes !
ADÉLAÏDE
Leurs voisins les protègent, si elles savent s'attirer de la considération.
ODILE
Tout cela conclut que nous sommes bien malheureuses.
HORTENSE
Oui, quand nous ne sommes pas raisonnables, que nous voulons des choses impossibles, que nous ne savons pas nous accommoder de notre état, et vivre dans une dépendance dont nous venons de voir qu'on ne peut se passer.
CONVERSATION XXI. SUR LE MARIAGE ET LES DEVOIRS D'UNE HONNÊTE ÉPOUSE.
CLOTILDE
Je suis bien aise de me trouver avec vous, Mesdemoiselles ; et quand je vous aurais choisies, je n'aurais pas mieux fait que ce que le hasard vient de faire.
ATHÉNAÏS
Vous nous paraissez si rêveuse depuis quelque jours, que nous avons voulu vous distraire, et c'est là ce qui nous amène.
CÉCILE
Il est vrai que votre humeur paraît toute changée.
CLOTILDE
Je ne le suis pas pour vous : mais j'avoue qu'à mesure que le temps de sortir d'ici approche, je suis fort occupée du Parti que je prendrai.
MÉLANIE
À chaque jour suffit son mal : pourquoi s'inquiéter.
CLOTILDE
Mais il est bon de penser à ce qu'on veut faire.
ROSALIE
Il n'y a point de parti qui n'ait ses inconvénients.
ALEXANDRINE
Il faut les peser ; il est toujours bon de prévoir.
CLOTILDE
C'est justement ce que je voudrais faire.
MÉLANIE
Celui de la religion est le plus dangereux, et je ne comprends pas comment on a la hardiesse de s'enfermer pour le reste de sa vie.
ALEXANDRINE
N'est-ce point aussi s'enfermer que de se marier, et faut-il moins de hardiesse pour ce parti que pour l'autre ?
CLOTILDE
Celui-là me fait trembler, quand je songe qu'on se donne à un maître sans le connaître.
MÉLANIE
Connaissez-vous mieux la supérieure à qui vous allez vous obliger d'obéir ?
CÉCILE
Et qui peut être très déraisonnable.
ALEXANDRINE
Le mari peut l'être aussi ; il n'a nulle règle qui le conduise : on est exposée à toutes ses extravagances.
CLOTILDE
On sait dans un couvent ce qu'on vous demandera ; et s'il y a des personnes à qui il faut obéir, il y en a aussi qui sont dans les mêmes intérêts que vous, et qui ne souffrent pas qu'on demande autre chose que ce qui est réglé.
ROSALIE
Ne me parlez point de règle, et de sacrifier sa liberté.
ALEXANDRINE
Ne la sacrifiez-vous point à un mari ?
MÉLANIE
Il y en a de doux, de complaisants, que vous aimez, et qui vous aiment.
CLOTILDE
Il y en a sans doute : mais vous ne serez peut-être pas heureuse en ce choix, et les meilleurs sont toujours tyranniques.
ROSALIE
Pourquoi voulez-vous que tous les hommes soient des tyrans ?
ALEXANDRINE
C'est que le devoir est tyrannique, et qu'un mari, quelque doux qu'il soit, veut que vous soyez honmête femme, et que vous ne viviez que pour lui et pour votre famille.
ATHÉNAÏS
En quoi faites-vous consister le devoir d'une honnête épouse ?
CLOTILDE
À s'oublier elle-même, et ne penser plus qu'à sa famille.
CÉCILE
S'oublier soi-même ! voilà un terme de couvent dont on ne se sert point dans le monde.
ALEXANDRINE
Je ne sais si le terme est de couvent, mais la pratique est du monde ; et si vous voulez parcourir les devoirs d'une honnête femme, vous ne trouverez guère de temps pour elle.
CÉCILE
Une femme se lève, s'habille, s'ajuste, reçoit compagnie, va se promener, joue ; tout cela n'est pas fort austère.
MÉLANIE
Elle va à des spectacles, elle fait des amies, elle se divertit fort bien.
ALEXANDRINE
Et son mari en est content ?vous le supposez bien accommodant.
CLOTILDE
Vous supposez aussi que cette femme ne prend aucun soin de sa réputation.
ROSALIE
Non : mais tout cela n'est pas incompatible.
ATHÉNAÏS
C'est de la journée d'une honnête femme que je voudrais parler, car je ne comprends point que je puisse vivre sans réputation.
ALEXANDRINE
Une honnête femme se lève matin pour avoir plus de temps, elle commence par la prière, elle donne ses ordres à ses domestiques ; elle voit ses enfants, elle entre dans leur éducation ; elle s'occupe à recevoir les personnes que son mari amène quelquefois à dîner, qui ne sont pas toujours de son goût ; elle est la première servante chez elle pour tout préparer ; après le repas elle demeure en compagnie malgré elle ; on la laisse enfin, elle travaille à son ouvrage ou à ses affaires, elle écrit à des procureurs, elle sort peu : voilà comme le jour finit, elle recommence le lendemain.
MÉLANIE
Si c'est là comme une femme doit vivre, j'aimerais mieux être anachorète.
ATHÉNAÏS
Ce n'est pourtant point là une femme malheureuse.
ALEXANDRINE
Non, j'ai prétendu faire le portrait d'une femme heureuse, paisible et assez riche.
CÉCILE
En pouviez-vous peindre une plus malheureuse ?
ALEXANDRINE
Aisément : je suppose, par exemple, une femme qui aime son mari, qui n'en est point aimée, qui est jalouse.
MÉLANIE
Cela est affreux.
ATHÉNAÏS
Aimeriez-vous mieux celle qui hait son mari, qui en est aimée, et accablée par ses assiduités, ses jalousies, ses tyrannies, et tout ce qu'on peut imaginer de plus terrible ?
ROSALIE
Ce sont là de ces aventures extraordinaires : peignez-nous des états plus communs.
ALEXANDRINE
Eh bien ! Un mari et une femme qui vivent honnêtement ensemble, sans s'aimer beaucoup : le mari a une autre femme qu'il aime, avec qui il se ruine, et met sa famille à l'aumône ; ce malheur n'est point rare.
ATHÉNAÏS
Deux autres époux vivent assez bien ensemble ; mais la femme est malheureuse par ses grossesses.J'en ai connu une qui, à chaque enfant, perdait les jambes, et qui à la fin les perdit tout-à-fait ; on l'a vue ici, il fallait la porter. On ne finirait pas si on rapportait les exemples qu'on sait, et il y en a bien davantage qu'on ne sait pas.
ALEXANDRINE
Il faut qu'une femme se dévoue à la mort et à l'esclavage en se mariant, et il n'y en a que trop d'exemples.
CLOTILDE
En vérité, mademoiselle, vous nous faites une grande peur du mariage, et vous voudriez donc que toutes les filles se fissent religieuses.
ALEXANDRINE
J'en serais bien fâchée, car une mauvaise religieuse n'est pas plus heureuse qu'une femme mariée.
ROSALIE
Que voudriez-vous donc ?
ALEXANDRINE
Qu'on connût le faible de tous les états, et qu'on ne s'imaginât point qu'il y en a d'heureux.
ATHÉNAÏS
Que conseilleriez-vous à une amie ?
ALEXANDRINE
De bien prier Dieu avant que d'embrasser un état.
CÉCILE
Vous nous renvoyez à la dévotion.
ALEXANDRINE
Il n'y a qu'elle qui puisse nous faire supporter les malheurs de la vie.
CONVERSATION XXII. SUR L'ESPRIT DU MONDE.
ANASTASIE
Je suis ravie de vous revoir, Mesdemoiselles, et je vous assure que j'avais bien de l'impatience d'être avec vous.
ALPHONSINE
Ce que vous dites, mademoiselle, est il bien sincère ? Est-il possible que vous aimiez mieux être ici qu'à Versailles ?
HENRIETTE
J'ai peine à le croire : car je suis persuadée qu'on s'y divertit mieux qu'ici.
ANASTASIE
Rien n'est plus opposé, Mesdemoiselles, que l'idée que l'on se fait des plaisirs et ce qu'ils sont en effet.
MARCELLE
Mais, Mademoiselle, n'y avez-vous pas vu le roi, un palais magnifique, et mille personnes d'importance ?
ANASTASIE
Oui, Mademoiselle, et je ne vous dis pas que dans ces moments-là je me sois ennuyée ; mais ce plaisir des yeux n'est que pour la première fois, et l'on s'accoutume fort vite à voir ce qu'il y a de plus beau.
ALPHONSINE
Eh ! Quelle nouveauté trouvez-vous donc ici, et qu'y voyez-vous à quoi vous ne soyez pas accoutumée ?
ANASTASIE
J'y vois un ordre qui me fait passer la journée fort vite ; une occupation succède à une autre : nous apprenons tous les jours quelque chose de nouveau ; nous avons une entière liberté dans nos divertissements, une pleine innocence dans notre vie, et aucune peine dans nos esprits.
AUGUSTE
Vous pouvez dire encore, Mademoiselle, que nous y servons Dieu, ce qui est le vrai bonheur.
ANASTASIE
Je n'ai pas voulu, Mademoiselle, mêler le nom de Dieu dans une conversation que nous ne faisons que pour nous divertir : mais c'est lui qui fait que nous jouissons en paix du bonheur que nous possédons ici.
HENRIETTE
Nous en sommes aussi persuadées que vous, Mademoiselle : mais nous avons voulu vous faire parler ; ce qui nous a fait un grand plaisir.
CONVERSATION XXIII. SUR LA BONNE HUMEUR.
SCÈNE PREMIÈRE.
PLACIDE
On dit que mademoiselle Victoire est allée à la campagne, et qu'elle mène avec elle mademoiselle Hortense.
VALÉRIE
Je l'ai ouï dire, et de plus que Mademoiselle Irène est bien affligée de cette préférence.
PLACIDE
Elle est surprenante en effet, car je ne vois point de femme plus aimable que ma demoiselle Irène.
VALÉRIE
Je suis de votre goût : je la trouve charmante ; elle est agréable de sa personne, elle a beaucoup d'esprit, elle est adroite en tout, elle est d'une gaîté à en inspirer aux autres ; et si j'étais à portée de faire connaissance avec elle, je la préférerais à tout ce que je connais.
PLACIDE
Je demeure d'accord de tout ce que vous dites : mais avec tout cela, elle n'est pas fort aimée.
VALÉRIE
C'est peut-être qu'on l'envie : il y a des gens qui ne peuvent souffrir le mérite, et qui croient qu'on leur dérobe les louanges qu'on donne aux autres.
PLACIDE
Voici mademoiselle Constance, la bonne amie d'Hortense.
SCÈNE II.
PLACIDE
Vous avez perdu pour quelque temps votre compagnie ordinaire.
CONSTANCE
Il est vrai, et j'en suis dans un ennui que je ne puis exprimer.
VALÉRIE
Il faut que mademoiselle Hortense ait des qualités cachées qui la rendent aimable, car ce qui paraît n'a, ce me semble, rien d'extraordinaire.
CONSTANCE
Si vous la connaissiez, vous comprendriez qu'on ne peut se passer d'elle quand on l'a connue.
PLACIDE
Est-ce un grand esprit ?
CONSTANCE
Non, elle l'a médiocre et peu cultivé.
VALÉRIE
Est-elle divertissante ?
CONSTANCE
Elle est naturellement assez sérieuse.
VALÉRIE
Elle aime les plaisirs apparemment, et la conversation ?
CONSTANCE
Elle entre dans tout ce qu'on veut ; mais on ne lui voit aucun goût particulier.
VALÉRIE
Je crois pourtant qu'elle ne s'accommoderait pas de la solitude, car elle n'est presque jamais chez elle.
CONSTANCE
C'est que ses amies ne la laissent pas respirer : mais, quand elle est chez moi, et que mes affaires m'obligent à la quitter, il ne paraît pas qu'elle s'ennuie dans sa chambre.
PLACIDE
Osez-vous ainsi la laisser seule, quand vous l'emmenez chez vous pour vous divertir ensemble ?
CONSTANCE
On ose tout avec elle : on la prend, on la laisse, on s'occupe des autres devant elle, on lui montre ses afflictions, on parle de ses affaires, on l'oublie, on se croit seule avec elle quand on veut être seule, et on trouve une bonne compagnie en elle quand on ne veut plus être seule ; enfin il n'y a rien de fâcheux avec elle que de la quitter.
VALÉRIE
Vous êtes prévenue en sa faveur.
PLACIDE
je ne m'accommoderais guère, si j'étais chez une personne, qu'elle me laissât ainsi, et il me semble que quand on veut ses amies avec soi, il faut s'occuper d'elles.
CONSTANCE
Mon amie s'accommode de tout ; je vous laisse pour aller lui écrire.
SCÈNE III.
BLANDINE
Savez-vous que mademoiselle Irène est brouillée avec la meilleure de ses amies ?
VALÉRIE
Comment peut-on se brouiller avec une personne comme celle-là ? En savez-vous le sujet ?
BLANDINE
On m'en a dit quelque chose : mais voici mademoiselle Lucile qui sait toujours tout, et qui nous le dira.
SCÈNE IV.
BLANDINE
Nous parlions du démêlé de mademoiselle Alexandrine avec son amie Mademoiselle Irène : en savez-vous les particularités ?
LUCILE
Oui, assurément, je les sais, puisque j'en suis la cause en partie.
VALÉRIE
Si on peut vous les demander sans indiscrétion, nous vous prions de nous conter cette aventure.
LUCILE
Je suis allée faire une visite à Mademoiselle Alexandrine, et il y avait un quart d'heure que j'étais avec elle quand Mademoiselle Irène est entrée ; il m'a paru que mademoiselle Alexandrine la recevait fort bien : cependant elle n'en a pas été con tente, et a dit d'un air fort aigre : - Je crois être arrivée mal à propos, et que le mieux que je pourrais faire serait de m'en retourner. - Eh ! pourquoi, a dit Mademoiselle Alexandrine, voulez-vous croire qu'on n'est pas ravie de vous voir ? - Parce que je le vois, a-t-elle repris brusquement, et que vous avez été embarrassée quand je suis entrée. - Point du tout, lui avons-nous répliqué, nous n'avions rien de particulier à dire. - Est-ce que vous êtes chagrine ?lui a dit mademoiselle Alexandrine. - Chagrine, a-t-elle re pris, je ne le suis jamais ; voulez-vous me faire passer pour bizarre ? - Non, lui a répondu son amie ; mais on peut en avoir des sujets. - Ce n'est pas d'aujourd'hui, répliqua-t-elle, que je vois que je vous dé plais, et je ne vous importunerai plus de mes visites. - Sur cela, elle s'en est allée sans que nous ayons pu la retenir ; j'ai pressé mademoiselle Alexandrine de courir après elle, mais j'ai été fort surprise quand elle m'a dit qu'elle était bien aise d'être défaite de ce commerce-là, et qu'il n'y a pas moyen de vivre long temps avec elle ; ainsi je crois qu'elles ne se raccommoderont pas.
VALÉRIE
Si une autre que vous me disait ce que vous venez de raconter, je ne le pourrais croire.
SCÈNE V.
PLACIDE
Vous voilà de retour, mademoiselle, et dans la meilleure santé du monde.
VICTOIRE
Il est vrai, je me porte fort bien, et les quinze jours que j'ai passés à la campagne m'ont paru bien courts.
PLACIDE
Y aviez-vous bien du monde ?
VICTOIRE
Je n'avais que mademoiselle Hortense, et je n'en désirais pas davantage.
PLACIDE
Il faut avoir une grande amitié pour passer les jours tête à tête.
VICTOIRE
Cette amitié n'était pas fort grande quand je l'ai priée de venir avec moi, mais il ne tiendra qu'à elle à l'avenir qu'elle ne soit ma meilleure amie.
PLACIDE
Cette personne a un charme ; car je vois tout ce qui la connaît sur ses louanges, et c'est à qui l'aura.
VICTOIRE
Son charme est son humeur.
PLACIDE
J'aimerais mieux l'esprit de Mademoiselle Irène que la meilleure humeur du monde.
VICTOIRE
Vous ne penserez pas toujours de même : l'esprit peut plaire davantage en passant, il donne des moments de plaisir plus vifs ; mais, pour vivre ensemble, l'humeur est préférable à tout. Mademoiselle Irène est agréable quand il lui plaît ; mais il faut prendre son temps avec elle, il n'y fait pas toujours bon, elle est inégale, elle se fâche aisément, elle est difficultueuse, elle exige de grands égards.
PLACIDE
N'est-il pas juste d'en avoir pour ses amis ?
VICTOIRE
Il en faut même avoir pour tout le monde ; mais il n'en faut pas exiger : il faut bien juger de l'intention des autres, ne point croire qu'ils veuillent nous fâcher, aller au-devant de ce qu'ils désirent, les mettre dans une entière liberté avec nous ; et pour moi, j'avoue que rien ne m'offenserait tant que les ménagements, parce qu'ils me feraient voir qu'on me croit bizarre.
PLACIDE
S'ils offensent, il n'en faut donc pas avoir ?
VICTOIRE
Il faut qu'ils soient imperceptibles, et ne les jamais donner comme ménage II]entS.
PLACIDE
Une bonne humeur est donc, selon vous, le mérite tout entier ?
VICTOIRE
C'est une grande avance pour plaire dans le commerce de la vie : mais il y a d'autres qualités qui sont encore nécessaires, comme le secret, la discrétion.
PLACIDE
Qu'est-ce donc que cette bonne humeur ?
VICTOIRE
C'est être comme mademoiselle Hortense, ne se fâcher pas aisément, avoir beaucoup d'égards, en demander peu, être toujours égale, ne se plaindre de rien.
PLACIDE
Quoi ! ne pas répondre si on nous dit quelque chose de désobligeant ?
VICTOIRE
C'est souvent notre humeur qui le fait croire tel : il faut passer par-dessus bien des choses, ne pas toujours répondre, et ne pas croire qu'on veuille nous offenser.
PLACIDE
Il y a longtemps que vous m'avez persuadée ; mais j'étais ravie de vous en tendre parler sur les avantages de la bonne humeur.
CONVERSATION XXIV. SUR LES DIFFÉRENTS CARACTÈRES D'ESPRIT.
CÉLESTINE
Je voudrais de tout mon coeur que nous pussions établir entre nous ces conversations raisonnables qu'on nous demande.
ÉLÉONORE
Nous en profiterions en même temps que nous en donnerions l'exemple.
FAUSTINE
Il faut avoir une grande opinion de soi, pour prétendre donner l'exemple.
ÉLÉONORE
Nous y sommes obligées, et d'ailleurs ce serait une mauvaise raison de ne pas bien faire, que de craindre d'avoir trop bonne opinion de soi.
SOPHIE
Tous ces raisonnements-là sont ennuyeux.
CÉLESTINE
Voulez-vous jouer à quelque jeu ?
FAUSTINE
Vous ne le voudriez pas ; il faut de la conversation.
CÉLESTINE
J'en désirerais ; mais si vous aimez mieux jouer, nous la remettrons à une autre fois.
SOPHIE
Nous n'avons que des jeux ennuyants.
OLIMPIADE
Est-il possible que dans le grand nombre il n'y en ait pas un qui vous plaise ?
SOPHIE
Non.
ÉLÉONORE
Et que voudriez-vous faire ?
SOPHIE
Me divertir.
ÉLÉONORE
À quoi ?
SOPHIE
Je n'en sais rien.
FAUSTINE
Revenez à votre conversation, mesdemoiselles, il ne faut point vous contraindre.
CÉLESTINE
Nous serons ravies de jouer, si vous l'aimez mieux.
FAUSTINE
Eh ! Mademoiselle, il vaut mieux raisonner : mais je voudrais bien savoir comment on accommode cette envie de nous rendre raisonnables, avec cette défense d'exciter notre esprit et notre curiosité.
ÉLÉONORE
· Vous ne croyez donc point qu'il y ait de différence entre l'esprit et la raison ?
SOPHIE
Croyez-vous ces distinctions-là bien divertissantes ?
OLIMPIADE
Elles sont au moins très utiles.
CÉLESTINE
Achevez, Mademoiselle, de nous éclairer sur cette différence.
ÉLÉONORE
Je crois que l'esprit est une lumière vive, brillante, qui paraît, qui divertit les autres et soi-même, mais qui ne nous rend pas plus sages ni plus heureuses.
OLIMPIADE
Et la raison ?
CÉLESTINE
C'est ce qui règle et dirige notre conduite, qui nous rend aimables pour les autres, qui nous fait voir les choses comme elles sont, qui résiste aux passions, aux préventions, qui nous fait surmonter nos faiblesses, et souffrir celles des autres.
CÉLESTINE
Mais Mademoiselle Brigitte ne veut-elle pas entrer dans notre conversation et nous dire son sentiment ?
BRIGITTE
Je n'aime point à parler, Mademoiselle ; n'êtes-vous pas assez sans moi ?
ÉLÉONORE
Nous ne pouvons vous compter pour rien, et vous seriez, si vous vouliez, bien capable de causer avec nous.
BRIGITTE
Vous me feriez plaisir de me laisser en repos.
FAUSTINE
Ces demoiselles nous veulent rendre de beaux esprits.
CÉLESTINE
Non, mais des filles raisonnables.
OLIMPIADE
Tout le monde n'a pas votre mérite, mademoiselle.
ÉLÉONORE
Vous ne le croyez pas, mademoiselle : pourquoi nous amuser à dire des choses inutiles, au lieu de nous instruire les unes avec les autres ?
OLIMPIADE
Je ne comprends pas comment on peut entendre des choses raisonnables sans en être touchée ; il n'y a rien que je ne quittasse pour cela.
CÉLESTINE
On est bien près de la raison, quand on aime à en entendre parler, et ce goût ne peut venir que d'un fonds de raison.
OLIMPIADE
Nous n'en avons donc point ?
ÉLÉONORE
Vous en auriez si vous vouliez ; mais c'est que vous n'êtes pas d'humeur de parler : jouons, je vous en prie.
FAUSTINE
Je ne saurais jouer aujourd'hui, tout me déplaît.
OLIMPIADE
Et ces demoiselles sont prêtes à tout, à causer, à jouer, à faire la volonté des autres ; si c'est là la raison, il faut avouer qu'elle est bien aimable.
CÉLESTINE
Elle l'est sans doute, et nous fait accommoder à tout sans vouloir rien trop fortement, toujours prête à céder, même dans les choses où on a raison.
FAUSTINE
Ah ! Mademoiselle, il faut que la raison l'emporte ; puisqu'elle est si belle, elle ne doit pas céder.
ÉLÉONORE
La raison ne veut rien empêcher ; mais il est bien vrai qu'elle a une grande force, et qu'elle se fait sentir malgré qu'on en ait.
SOPHIE
Que je suis lasse d'en entendre parler !
OLIMPIADE
Je ne le saurais croire, vous dites cela pour nous faire disputer.
FAUSTINE
Quand nous aurons bien parlé là-dessus, que nous en reviendra-t-il ?
ÉLÉONORE
Nous en serons assurément plus raisonnables, et c'est ce que nous avons le plus à désirer : mais est-il possible que nous finissions notre conversation sans que Mademoiselle Brigitte ait voulu y entrer ?
BRIGITTE
Vous m'en voulez, Mademoiselle ; je ne vous demande que de me laisser.
OLIMPIADE
Nous ne nous rebuterons point, et vous pouvez bien, après tout cela, être plus raisonnable que nous quelque jour.
CONVERSATION XXV. SUR LA CONTRAINTE DE TOUS LES ÉTATS.
UNE VIEILLE DAME
Par quelle aventure vois-je quatre demoiselles de Saint-Cyr à la fois ? Est-il possible que je doive ce plaisir au hasard tout seul ?
ÉMILIE
Non, Madame ; il faut vous avouer que c'est une partie faite entre nous, et qu'ayant eu plus d'une contestation ensemble, nous sommes demeurées d'accord de vous prendre pour juge.
LA DAME
Je suis prête à tout ce que vous pouvez désirer, et je serai toujours ravie de me voir avec vous.
ÉMILIE
Nos disputes roulent sur la contrainte ; on nous en a beaucoup parlé à Saint-Cyr ; Mademoiselle Euphrosine croit que c'était avec raison ; Mademoiselle Dorothée croit que les religieuses ne connaissent en effet que la contrainte, et je conviens qu'elles peuvent ignorer ce qui se passe dans le monde, où l'on est peut-être moins contraint qu'elles ne pensent.
EUPHROSINE
' Si la vie était telle qu'on nous la dépeignait à Saint-Cyr, elle serait peu aimable.
DOROTHÉE
Il est vrai, car il n'y a de plaisir que dans la liberté.
EUPHROSINE
J'avoue que mes maîtresses me persuadaient souvent, et que le peu de temps qu'il y a que je suis dans le monde me fait craindre qu'elles ne nous aient dit vrai.
ÉMILIE
Serait-il possible qu'il n'y eût point d'état sans contrainte ?
LA DAME
C'est ce qu'il faut chercher, et commencer par votre propre expérience depuis que vous avez quitté Saint-Cyr.
DOROTHÉE
Il y a si peu de temps que j'en suis sortie, que je compte pour rien ce que j'ai souffert dans l'espérance où je suis qu'un autre état me mettra en liberté.
ÉMILIE
Je croyais que vous en aviez assez ; on dit que madame votre mère est la douceur même, et que vous êtes plus maîtresse chez vous qu'elle-même.
DOROTHÉE
Il est vrai ; mais elle est infirme et dévote : je ne puis sortir sans elle, et il n'y a nul plaisir chez nous.
EUPHROSINE
Je suis retirée pour trois mois chez une dame qui doit me rendre à mon père ; je m'y ennuie à la mort : cependant je veux la contenter, et ce dessein me jette dans une contrainte qui ne serait pas supportable à la longue.
ÉMILIE
Je vais me marier, et j'espère après cela me dédommager de tout ce que je souffre chez une grand'mère qui me fait passer les journées avec celui que je dois épouser, en me disant continuellement de bien prendre garde à tout ce que je dirai ou ferai, de sorte que je suis toujours sur les épines.
FLORIDE
Ma mauvaise fortune me réduit à servir, et je suis avec de très honnêtes gens qui ont mille bontés pour moi : mais je n'en pouvais trouver de plus opposés à mes inclinations ; je ne crois point pouvoir y demeurer.
LA DAME
Quel besoin avez-vous de moi, si ce que vous éprouvez vous fait déjà voir qu'il n'y a nul état sans contrainte ?
DOROTHÉE
Tous nos états, madame, ne sont qu'en attendant, et quand je serai établie, et que je serai chez moi, j'espère bien que je ferai ce qu'il me plaira.
LA DAME
Vous aurez, Mademoiselle, votre mari à ménager, et peut-être un maître dont il vous faudra dépendre.
DOROTHÉE
Ce maître m'aimera et ne songera qu'à me rendre heureuse.
LA DAME
Vous lui déplairez peut-être ; peut-être vous déplaira-t-il : il est presque impossible que vos goûts soient pareils ; il peut être d'humeur à vous ruiner : il peut être avare à vous tout refuser : je serais ennuyeuse si je vous disais ce que c'est que le mariage.
EUPHROSINE
Quant à moi, mon père m'aime, et je ferai chez lui tout ce que je voudrai.
LA DAME
Vous ferez ce qu'il voudra, et sa volonté pourra être très contraire à votre projet.
ÉMILIE
Celui qu'on me destine est pauvre, mais honnête homme.
LA DAME
Vous l'aimerez si cela est, et souffrirez avec lui et pour lui ; la pauvreté augmentera avec les enfants, et Dieu veuille que la nécessité, qui aigrit l'esprit, ne trouble pas votre union ! Tout cela attire de grandes contrariétés.
DOROTHÉE
Est-il possible, madame, qu'il n'y ait personne qui agisse en liberté et qui fasse sa volonté ?
LA DAME
On la fait quelquefois ; mais cela est rare et de peu de durée.
EUPHROSINE
Quelle contrainte souffre une veuve riche et sans enfants ?
LA DAME
Toutes celles de la raison, de la coutume, des bienséances.
DOROTHÉE
La raison n'empêche point qu'on se divertisse.
LA DAME
Non ; mais il faut que ce soit avec modération pour le temps, avec choix pour les personnes, et rarement, si on veut conserver sa réputation.
EUPHROSINE
Peut-on perdre sa réputation sans faire de mal ?
LA DAME
Oui, si on met contre soi les apparences. D'ailleurs, une femme n'en aurait point une bonne si on la voyait continuellement dans les plaisirs.
DOROTHÉE
Et que dirait-on d'elle ?
LA DAME
Qu'elle est trop dissipée, et qu'une honnête femme doit demeurer chez elle.
ÉMILIE
Pourquoi demeurer chez elle, si elle ne fait point de mal quand elle en sort ?
LA DAME
C'est que le mérite des femmes consiste à savoir se modérer, à ne pas suivre tous leurs goûts, à ne pas s'abandonner aux plaisirs, quoique innocents, et tout cela exige de la contrainte.
EUPHROSINE
Vous m'effrayez, madame, et je voudrais passer ma vie seule.
LA DAME
Ce serait une horrible contrainte, car vous auriez souvent envie de sortir et de voir du monde.
DOROTHÉE
Vivre dans une famille bien unie, sans mari, sans enfants, serait plus doux.
LA DAME
Il faudrait se contraindre pour l'union, et faire la volonté des autres, du moins tour à tour.
EUPHROSINE
Du moins quand on est vieux, que la réputation est établie, et qu'on n'a plus de prétentions dans le monde, on vit sans contrainte ?
LA DAME
Non, la société en requiert toujours ; il faut se contraindre pour ne pas faire souffrir les autres ; il faut se taire quand on voudrait parler ; il faut parler quand on voudrait se taire ; il faut s'accommoder au goût des autres ; en un mot, tout ce qu'on vous a dit des égards, de la politesse, du savoir vivre, de l'occupation des autres ; tout cela, en bon français, est de savoir se contraindre.
ÉMILIE
Je ne vois de ressource que dans la piété : n'y vivrai-je pas sans contrainte ?
LA DAME
Non, mais la piété vous la fera supporter, aimer, et c'est en effet le seul moyen de trouver la liberté.
CONVERSATION XXVI. SUR LE TRAVAIL.
CORNÉLIE
Quoi ! mademoiselle, vous travaillez un jour de récréation ?
CLÉMENTINE
Mes maîtresses me l'ont permis.
ODILE
Je vous plains fort d'être privée du plaisir de la récréation et de la promenade.
HORTENSE
Et moi au contraire, j'envie la liberté qu'a mademoiselle de travailler tout le jour.
CORNÉLIE
Vous jugez les autres par vous-même, Mademoiselle, vous qui aimez le travail ; mais je crois que mademoiselle Clémentine aurait été à la récréation, si elle avait suivi son inclination.
CLÉMENTINE
J'aime, à la vérité, à me divertir ; mais je trouve plus de plaisir à travailler qu'à jouer.
ODILE
Et quel plaisir peut-on prendre à travailler ?
CLÉMENTINE
Celui de faire quelque chose, de ne pas perdre son temps, de s'accoutumer à se passer de divertissements, et de n'avoir rien à se reprocher.
CORNÉLIE
Il est vrai que, m'étant livrée au dessein de faire tout céder à mon plaisir, et de m'en donner, comme l'on dit, à coeur joie, je trouvais bien à décompter quand il fallait m'accommoder au goût de mes compagnes, qui était fort différent du mien.
ODILE
Et moi, je m'attirai une réprimande de mes maîtresses, qui me causa plus de chagrin que tous les jeux ne m'avaient fait de plaisir.
CLÉMENTINE
Et moi, je ne trouve aucun de ces mécomptes dans mon travail.
AURÉLIE
Mais aussi, n'y trouvez-vous aucun plaisir.
CLÉMENTINE
Sans compter celui de voir mon ouvrage fort avancé, je surpasse l'attente de mes maîtresses ; je m'attire leurs louanges, et elles me proposent pour exemple à mes compagnes : j'acquiers d'ailleurs l'habitude de travailler avec adresse et avec diligence, ce qui m'épargnera bien des réprimandes à Saint-Cyr, et me fera une grande ressource en quelque lieu que je me puisse trouver.
AURÉLIE
Voilà bien des avantages qui se trouvent dans l'amour du travail, auxquels je n'avais jamais pensé.
HORTENSE
Le goût seul du travail est par lui-même un véritable trésor ; il calme les passions, il occupe l'esprit, il bannit l'oisiveté, qui est la mère de tous les vices.
CLÉMENTINE
Il est vrai que, depuis que j'aime l'ouvrage, je n'ai presque plus rien à me reprocher. Mes maîtresses sont très contentes de moi, au lieu qu'auparavant elles me reprenaient presque à toutes les heures du jour.
CAMILLE
Ajoutez encore, Mademoiselle, à la louange du travail, qu'il fait passer le temps utilement et agréablement ; il ne laisse pas le temps de s'ennuyer.
CÉCILE
Il est surtout nécessaire à notre sexe, et j'ai ouï dire à des personnes d'esprit et d'une piété distinguée, qu'il faut nécessairement qu'une fille soit ou laborieuse ou coquette.
AURÉLIE
Et pourquoi, Mademoiselle ?
CÉCILE
C'est qu'il faut nécessairement avoir quelque goût, qu'on ne peut vivre sans plaisirs ; et dès qu'on n'en trouve pas dans une occupation utile, il est naturel d'en chercher ailleurs, où l'on n'en trouve souvent que de très dangereux.
HORTENSE
En effet, que peut faire une personne de notre sexe, qui ne peut demeurer chez elle, ni trouver ses plaisirs dans les devoirs de son ménage ? Il ne lui reste plus qu'à les chercher dans le jeu, les compagnies, les spectacles : y a-t-il rien de si dangereux, non seulement pour la piété, mais même pour la réputation ?
ODILE
Je conviens, Mademoiselle, des dangers de ces sortes de plaisirs, et je prétends bien m'adonner au travail, quand je ne serai plus en âge de goûter les jeux innocents des enfants ; mais, en attendant, je ne me propose que de me bien divertir, et je laisse les occupations plus sérieuses pour un âge où il me conviendra d'être raisonnable.
HORTENSE
Eh quoi ! Mademoiselle, peut-on être trop tôt raisonnable, et consentiriez-vous qu'on vous traitât en enfant à dix ou douze ans, vous seriez la ménagère chez vous, et l'on vous confierait le soin de vos soeurs.
CAMILLE
Ajoutez, mademoiselle, qu'on ne peut commencer trop tôt à prendre de bonnes habitudes, et que nous n'aurons de goût et de facilité au travail qu'autant que nous nous y serons accoutumées dans notre jeunesse.
AURÉLIE
Comme je pourrai bien, au sortir d'ici, me trouver dans la nécessité de m'aider de mon travail, je suis bien aise de m'y former de bonne heure.
HORTENSE
Quand nous ne serions pas pauvres, la seule qualité de chrétiennes doit nous en gager au travail.
CAMILLE
Il est en effet d'obligation à tous les hommes depuis le péché ; car remarquez que, quand Adam eut péché, Dieu ne lui donna point pour pénitence de passer sa vie dans le désert, mais il lui dit : Vous gagnerez votre pain à la sueur de votre visage.
CLÉMENTINE
Cette réflexion me surprend, car je ne croyais point qu'on dût travailler jusqu'à se fatiguer, mais seulement pour s'occuper, et je ne m'étais mise au travail qu'au tant que j'y avais trouvé du goût.
ODILE
Je faisais encore pis, car je ne prenais de l'ouvrage que par contenance, sans me soucier de l'avancer.
HORTENSE
Ce que vous avouez, mademoiselle, est pis encore que de ne pas aimer l'ouvrage, car c'est être de mauvaise foi que de vivre aux dépens d'une maison sans lui rendre aucun service.
ODILE
J'avoue que le travail des mains me déplaît, et que j'aimerais celui de l'esprit.
CAMILLE
Celui-là est aussi dangereux pour notre sexe que l'autre lui est avantageux : notre partage est le silence, la modestie et la simplicité.
CÉCILE
Quand Salomon fait le portrait d'une femme forte, il ne dit pas qu'elle est savante, mais il remarque qu'elle a travaillé avec de la laine et du lin, qu'elle sait ma nier le fuseau, et qu'elle a fait paraître sa sagesse dans l'ouvrage de ses mains.
ODILE
Que j'ai de peine à me contenter de ce partage ! Toutes mes inclinations me portent au goût de l'esprit.
HORTENSE
Tâchons d'être raisonnables, mesdemoiselles, et d'une raison toute chrétienne ; nous serons heureuses en ce monde et en l'autre, tandis que les beaux esprits de notre sexe seront raillés des hommes pour leur demi-savoir, et déplairont à Dieu par leur présomption.
CONVERSATION XXVII. SUR LA BONNE CONDUITE.
VICTOIRE
Quand on loue une personne d'une bonne conduite, qu'est-ce qu'on entend dire ?
ALEXANDRINE
Que cette personne est vertueuse, et qu'elle n'a jamais fait parler d'elle.
HENRIETTE
C'est assurément une condition essentielle : mais je crois que la bonne conduite s'étend plus loin.
ALEXANDRINE
Je voudrais savoir le détail de cette bonne conduite.
HENRIETTE
La bonne conduite est de remplir ses devoirs, de se régler, de ne tomber dans aucun excès.
FAUSTINE
D'avoir le plus d'égalité qu'on le puisse dans ses occupations.
VICTOIRE
Je sais qu'il faut éviter les excès et tout ce qui est mal : mais, dans ce qui est indifférent, faut-il de la conduite ?
HENRIETTE
Il en faut en tout ; et comme Mademoiselle Faustine l'a dit, il faut que la conduite soit égale autant qu'on le peut.
ALEXANDRINE
Et quel mal y aurait-il, quand je serais inégale dans mes occupations, que je travaillerais un jour, et que je jouerais un autre ?
HENRIETTE
On ne juge pas de la conduite sur ce qu'on fait en deux jours ; mais si vous travailliez trois mois de suite et que vous jouassiez trois autres mois, on dirait que vous êtes extrême dans ce que vous faites.
VICTOIRE
Quoi ! Il ne me serait pas permis de voir tous les jours une amie que j'aurais, et de me livrer toute entière à une personne de mérite !
FAUSTINE
Il y aurait plus de conduite à se modérer un peu pour éviter le dégoût qui, pour l'ordinaire,suit ces grands empressements.
HENRIETTE
Il n'y a rien de plus opposé à ce qu'on appelle conduite, que cet esprit d'extrémité.
VICTOIRE
Vous êtes trop sage, mademoiselle, et vous vous contraignez trop en tout.
FAUSTINE
Il y a longtemps que nous sommes convenues que ce qui s'appelle mérite, est de savoir se contraindre.
HENRIETTE
On regagne par le repos, et par l'honneur d'une bonne conduite, ce qu'on souffre par un peu de contrainte.
ALEXANDRINE
Mais pourquoi voulez-vous qu'on se contraigne dans ce qui n'est pas mal ?
HENRIETTE
C'est que la bonne conduite dont vous voulez parler n'est pas seulement d'éviter le mal ; c'est qu'il en faut avoir même dans le bien.
ALEXANDRINE
Voudriez-vous aussi qu'il ne nous fût pas permis de prier Dieu tant que nous voudrions ?
FAUSTINE
Sans doute ; il ne faut pas le prier tout un jour, et n'y pas penser le lendemain ; il faut savoir finir sa prière pour aller à d'autres devoirs ; il faut savoir mettre des bornes à sa piété, pour ne pas se pousser à bout, et pour être plus en état de prier tous les jours de sa vie.
VICTOIRE
C'est votre raison, Mademoiselle, qui nous pousse à bout ; on ne peut disconvenir de ce que vous dites, mais la pratique en est tout à fait incommode.
HENRIETTE
Nos inclinations ne sont pas assez bien arrangées, pour que nous n'ayons qu'à les suivre ; il faut s'y opposer souvent, les négliger quelquefois, se contraindre toujours, et c'est de cette conduite que vous avez voulu être instruite.
VICTOIRE
Revenons à cette amie à qui vous ne voulez pas qu'on s'abandonne.
HENRIETTE
Il ne faut jamais s'abandonner ; il faut être toujours maître de soi ; il faut prévoir l'avenir : cette intime amie vous manquera, peut-être elle vous quittera pour une au tre, ou vous vous lasserez d'elle ; et le vrai moyen de s'en lasser, c'est cet abandon que vous demandez.
FAUSTINE
Pendant que vous donnerez toutes vos journées et tous vos soins à cette amie, que deviendront vos autres amies, vos proches ? Reviendrez-vous à eux ? Les trouverez-vous prêts à vous recevoir, quand cette amie vous aura manqué ou par sa santé ou par les événements de la vie qui nous séparent souvent ?
ALEXANDRINE
Voilà bien des ménagements ; et vous n'agissez donc jamais naturellement ?
HENRIETTE
Quand nous agirons naturellement, nous ferons fautes sur fautes ; nous serons un jour engouées d'une chose, et le lendemain d'une autre ; nous ferons une amitié et nous nous en dégoûterons ; nous nous brouillerons avec nos amis, nous manquerons à nos devoirs, nous témoignerons nos dégoûts, nous serons prodigues ou avares ; nous nous jetterons dans la retraite, et ensuite dans le grand monde ; nous serons dévotes trois mois, et puis mondaines ; un temps dans l'ajustement, un autre dans la négligence outrée ; en un mot nous agirons avec la légèreté de l'esprit humain qui ne sait ce qu'il veut, et nous serons de ces personnes dont on dit : - Elle n'a point de conduite, c'est-à-dire, elle ne sait ce qu'elle fait.
VICTOIRE
Vous ne nous avez rien dit de la conduite sur les affaires ?
HENRIETTE
Elle est pourtant très nécessaire, et personne ne peut s'en passer, ou il est est bientôt ruiné.
ALEXANDRINE
À moins qu'on ne soit très riche.
HENRIETTE
Quelque riche qu'on soit, il faut se régler, proportionner sa dépense à son bien, compter sur des besoins qu'on ne prévoit pas en particulier, tâcher d'avoir quelque chose de reste au bout de l'an, aimer mieux se priver que d'emprunter.
FAUSTINE
Par tout ce que vous venez de dire, Mademoiselle, je comprends que le jugement nous est bien nécessaire.
HENRIETTE
Bien plus que l'esprit mille fois, et c'est ce jugement qui fait cette bonne conduite qui nous attire l'estime des honnêtes gens.
ALEXANDRINE
Mais il me semble que cette conduite est un art tout simple qui fait faire et montrer ce qui est le mieux ; je ne vois rien de bien extraordinaire en cela, et qui vaille la peine qu'on en fasse un si grand mérite.
HENRIETTE
On ne peut, sans un mérite bien réel et sans avoir des vertus bien essentielles, se conduire toujours par la raison, et le pouvoir de résister à ses inclinations n'est pas un petit mérite.
CONVERSATION XXVIII. SUR LA RECONNAISSANCE.
ÉMILIE
Il y a bien des personnes qui conviennent d'avoir quelques défauts, mais je n'en ai jamais vu qui avouent qu'elles soient ingrates.
CLÉMENTINE
Je n'en suis pas surprise ; car ce serait avouer qu'elles ont le coeur mal fait.
ADÉLAÏDE
Il n'est pourtant que trop vrai qu'il y a très peu de reconnaissance.
ÉMILIE
Est-il possible, mademoiselle ? Rien me serait plus honteux pour le genre humain.
ADÉLAÏDE
Il est vrai : mais le genre humain est très défectueux.
CLÉMENTINE
Rien ne me paraît pourtant plus naturel que de savoir bon gré d'un plaisir qu'on nous a fait, ou d'un service qu'on nous a rendu.
ADÉLAÏDE
Il n'y a guère de personnes qui, dans le moment où elles reçoivent un service, n'en sentent de la reconnaissance : mais ce sentiment ne dure pas, le service s'oublie, et souvent même il nous est à charge d'avoir à vivre avec cette personne, comme lui ayant obligation.
CLÉMENTINE
C'est penser bien lâchement ; je voudrais passer ma vie à témoigner ma reconnaissance.
ÉMILIE
Je crois que vous allez un peu trop loin ; car il pourrait bien arriver que je serais obligée à une personne dont le commerce continuel me serait insupportable.
CLÉMENTINE
Ce serait un grand malheur.
ÉMILIE
Il est vrai : mais il peut exister fort souvent.
CLÉMENTINE
Que faire dans une pareille occasion ?
ADÉLAÏDE
S'en tenir aux lois de l'honneur, professer la reconnaissance qu'on aurait, servir cette personne en tout ce qu'on pourrait, ne se brouiller jamais avec elle ; vous voyez par là que ce sont des chaînes qui nous contraignent, et c'est ce qui m'a obligée à vous dire que cela nous est souvent fort à charge.
CLÉMENTINE
Vous avez mauvaise opinion du coeur des hommes.
ADÉLAÏDE
C'est que je les connais par mon expérience et par celle des autres.
ÉLÉONORE
Pour moi, je ne connais que la reconnaissance : il n'y a rien que je ne fusse capable de faire pour ceux à qui j'ai obligation ; ils deviennent tout pour moi : je les mets au-dessus de tous mes amis et de tous mes proches.
ADÉLAÏDE
Ces sentiments marquent un bon fonds, mais vous les poussez trop loin.
CLÉMENTINE
Peut-on pousser trop loin un sentiment si noble et si raisonnable ?
ADÉLAÏDE
Oui, on le peut, s'il n'est pas retenu dans les bornes de la raison et des règles.
ÉMILIE
C'est une exagération aussi de dire que vous mettez ceux qui vous ont obligée au-dessus de vos proches et de vos amis.
ADÉLAÏDE
En effet, il peut arriver qu'une personne trouve une occasion de vous servir ; elle le fait : il faut en avoir de la reconnaissance, mais non pas jusqu'à la préférer à la proximité et à l'amitié.
CLÉMENTINE
Je sens que je mettrais ma reconnaissance jusqu'à n'avoir pour amis que ceux à qui j'aurais obligation, et que je haïrais leurs ennemis.
ADÉLAÏDE
Il ne faut haïr personne ; les sentiments outrés ne sont pas véritables, et, s'ils l'étaient, il faudrait les corriger.
CLÉMENTINE
Vous m'embarrassez fort, Mademoiselle ; je croyais qu'on ne pouvait avoir trop de reconnaissance.
ÉMILIE
Je comprends bien qu'elle serait mal entendue si elle nous faisait manquer à nos devoirs, comme nous y manquerions certainement si nous aimions mieux une personne qui nous aurait rendu un service que nous n'aimerions notre père, notre soeur, notre ancienne amie, etc.
CLÉMENTINE
Vous conviendrez pourtant que rien m'est si bas que l'ingratitude.
ADÉLAÏDE
J'en demeure d'accord : mais ne serait ce pas une ingratitude de préférer quel qu'un à son père, à sa mère ?
ÉLÉONORE
Vous n'estimeriez donc pas une personne qui pousserait la reconnaissance jusque-là ?
ADÉLAÏDE
Non, certainement, et personne ne l'estimerait ; il faut que les vertus soient réglées.
ÉLÉONORE
Mais c'est en moi un sentiment dont je ne suis pas la maîtresse.
ÉMILIE
Il faut l'être, et ne se pas jeter dans un inconvénient pour en éviter un autre.
ADÉLAÏDE
Je crois ce sentiment sincère en Mademoiselle Éléonore, dont le coeur est si admirable ; mais je ne penserais pas de même de toute autre : ces sentiments sont souvent des effets de l'esprit et de la vanité, qui veut montrer un coeur excellent.
CLÉMENTINE
J'avoue que j'ai bien de la peine à comprendre que la reconnaissance puisse aller trop loin, quelque fortes que vos raisons me paraissent.
ADÉLAÏDE
Ce qui choque la justice, la religion et la raison, va toujours trop loin, et ne peut être appelé vertu.
ÉMILIE
Quoi ! Par reconnaissance vous manqueriez à un autre devoir ? C'est que votre bon coeur se laisse emporter à une idée de générosité qui n'est pas juste, et qui même n'est pas trop vraie.
ÉLÉONORE
Je la sens au point de haïr les ennemis de ceux qui m'ont obligée, d'aimer leurs amis, de ne pouvoir souffrir leurs concurrents, encore moins leurs successeurs.
ADÉLAÏDE
Voilà une vertu qui vous fait faire bien des injustices ; car celui qui vous a obligée peut avoir des torts à l'égard de ceux dont vous venez de parler.
ÉLÉONORE
Je ne crois point de tort dans celui qui m'oblige.
ÉMILIE
Vous l'aimez donc plus que vous même ? Car, si vous êtes raisonnable, vous voyez quand vous avez tort.
ADÉLAÏDE, à Éléonore
Vous avez trop bon esprit pour ne pas voir quand vous vous égarez ; il faut que tout soit réglé et modéré pour être des vertus : donner sans règle, c'est prodigalité, et non pas libéralité : ne donner jamais, c'est avarice et non pas économie : souffrir le désordre dans les personnes dont nous sommes chargées, c'est lâcheté, mollesse, et non patience et douceur, et ainsi de tout le reste, qui serait trop long à dire.
CLÉMENTINE
À quoi votre raisonnement veut-il nous conduire ? Est-ce à l'ingratitude ?
ADÉLAÏDE
J'en serais bien fâchée ; car l'ingratitude fait horreur et vient d'une bassesse de coeur très méprisable : rien n'est plus beau ni plus juste que la reconnaissance, et jamais on ne doit oublier un bienfait ; mais je crois que cette reconnaissance a ses bornes, qu'elle doit être proportion née aux obligations, qu'une vertu ne doit point nous faire manquer à une autre.
ÉMILIE
Il serait injuste de haïr quelqu'un qui aurait succédé à celui qui vous aurait obligée ; car il faut bien que quelqu'un lui succède.
ÉLÉONORE
Je ne le verrais pas agréablement.
ADÉLAÏDE
Il peut vous faire souvenir d'une personne à qui vous auriez été obligée ; mais vous ne devez pas lui en savoir mauvais gré. Mesdemoiselles Éléonore et Clémentine nous ont marqué un bon coeur ; mais elles ne peuvent disconvenir que nous n'ayons raison, et que la reconnaissance ne doive avoir ses bornes comme les au tres vertus, qui deviennent des excès quand elles passent les bornes.
CONVERSATION XXIX. SUR L'ÉLÉVATION DES SENTIMENTS.
EUPHROSINE
Que veut-on dire quand on dit : Cette personne a de l'élévation ? Je ne sais si c'est un blâme ou une louange.
MÉLANIE
Vous me faites grand plaisir, Mademoiselle, d'entamer cette conversation ; car je suis blessée, il y a longtemps, de ce terme que je trouve qu'on applique fort mal.
AUGUSTE
Mais qu'est-ce en effet que l'élévation ?
SOPHIE
Je crois qu'elle consiste à avoir le coeur plus grand que la fortune, et à vouloir s'élever au-dessus de tout par le mérite.
MÉLANIE
Quoi ! À vouloir être plus grand que son père ?
SOPHIE
Oui, et à ne point donner de bornes à son ambition.
AUGUSTE
Mais on le voudrait inutilement ; car on est toujours fils de son père et rien de plus que lui.
SOPHIE
On peut parvenir à des charges et à des dignités qui font qu'on est dans un état plus relevé que son père.
MÉLANIE
Vos idées s'accommodent fort bien à notre siècle, où l'on voit des laquais en carrosse et des hommes de distinction à pied : ces laquais donc, mademoiselle, ont de l'élévation.
SOPHIE
Assurément, et rien ne me paraît plus louable.
HORTENSE
Je pense bien différemment ; car j'avais toujours regardé ces gens-là avec mépris, les trouvant très insolents.
MÉLANIE
Je leur passerais plutôt l'insolence que l'élévation.
EUPHROSINE
Mais à quoi donc mettez-vous l'élévation ?
MÉLANIE
La véritable élévation est de n'estimer que la vertu, de savoir se passer de la fortune quand elle nous fuit, et de ne nous en laisser pas enivrer quand elle nous est favorable, de la partager avec les malheureux, et de ne les mépriser jamais ; de se rendre digne de tout, sans vouloir rien de disproportionné à ce que nous sommes.
SOPHIE
Vous refuseriez donc une place qu'on vous offrirait, si elle était au-dessus de vous ?
MÉLANIE
Non ; mais si je l'avais de cette façon là, je n'appellerais pas cela élévation.
EUPHROSINE
Et qu'est-ce donc qu'on appelle présentement élévation ?
MÉLANIE
Une ambition sans mesure, qui fait désirer de grandes richesses, qui porte à une dépense immense, à se former un train et une maison qui excèdent tous les moyens, ou qui forcent à embrasser des ressources qui ne sont pas souvent très équitables.
HORTENSE
J'appellerais cela une véritable folie.
MÉLANIE
J'en ai toujours usé ainsi, c'est pourtant ce qui s'appelle aujourd'hui l'élévation. On regarde avec mépris un homme qui veut faire le métier de son père et demeurer dans la modération de son état ; qui se contente de peu ; qui vit avec règle, avec mesure ; qui se voit tel qu'il est, et qui croit qu'il y a bien des gens au-dessus de lui.
HORTENSE
Vous venez de peindre la véritable sagesse.
SOPHIE
Quoi ! S'il plaisait à la fortune de m'élever, si elle m'offrait des richesses, vous mettriez la sagesse à les refuser ?
MÉLANIE
Non ; mais à connaître toujours que ni la fortune, ni les distinctions ne peuvent rien ajouter au mérite réel ; que vous pouvez en jouir, mais non pas en abuser, puisque, malgré la fortune, il y a bien des misérables qui sont au-dessus de vous.
HORTENSE
Il faut en effet se voir tel qu'on est ; il ne faut s'élever que par son mérite ; et c'est là la véritable élévation.
AUGUSTE
En quoi faites-vous consister ce mérite ?
HORTENSE
Je crois que c'est à voir les choses comme elles sont, à ne les pas estimer plus qu'elles ne valent, à être au-dessus de toutes les fortunes, et à tenir une conduite qui marque que celle à laquelle nous sommes parvenus ne nous a pas fait tourner la tête.
SOPHIE
Quoi ! Si vous étiez née soldat, vous n'auriez pas ambitionné d'être maréchal de France ?
HORTENSE
J'aurais peut-être ambitionné de faire si bien mon métier, que j'y serais parvenue.
SOPHIE
Et vous ne blâmeriez pas un dessein si disproportionné à votre état ?
HORTENSE
Je vous ai déjà dit, ce me semble, que vouloir mériter tout, c'est la véritable élévation, et je veux finir cette conversation par un trait fort agréable : un homme obscur parvint, par tous les degrés de la guerre et par son mérite, à être général ; et ayant un démêlé avec un très grand seigneur, celui-ci lui reprocha qu'il s'était élevé bien haut, étant né dans la boue ; l'autre répondit : il est vrai que je ne suis rien, et je suis bien persuadé que si vous étiez né ce que j'étais, vous ne seriez pas ce que je suis.
EUPHROSINE
Ne trouvez-vous pas cette réponse trop hardie ?
HORTENSE
Si quelque chose peut nous égaler à ceux qui sont au-dessus de nous, c'est d'avoir plus de courage qu'eux.
CONVERSATION XXX. SUR LA GÉNÉROSITÉ.
ROSALIE
Je suis ravie de ce que nous nous trouvons toutes cinq ensemble pour avoir de ces conversations dont je trouve que nous tirons toujours quelque utilité.
CLOTILDE
Nous aurions grand tort si nous ne profitions pas des soins qu'on a pour nous, en nous appliquant à ce qu'on nous apprend.
CLARICE
Et en le pratiquant, dans les occasions qui se présentent.
DOROTHÉE
Il me semble que nous savons bien des choses que nous ne pouvons pratiquer, et qu'il y a des vertus qui ne sont propres qu'aux grands.
ROSALIE
Quelles sont donc ces vertus ?
DOROTHÉE
Par exemple, la générosité : comment serions-nous généreuses, nous qui, bien loin de pouvoir donner, avons besoin pour la plupart qu'on nous donne ?
CLOTILDE
Ce n'est point la fortune qui règle nos inclinations : mais, avant d'entrer en matière, convenons de ce que c'est que la générosité.
ROSALIE
Je crois que la générosité est une grandeur d'âme qui nous élève au-dessus de toutes sortes d'intérêts, de l'envie, etc. ; qui nous fait compatir à la misère des autres, et la soulager autant que nous pouvons ; qui nous rend incapables de bassesse.
DOROTHÉE
Je croyais que la générosité était de donner volontiers.
CLARICE
C'est libéralité ; et la générosité va plus loin : c'est un mouvement du coeur qui le rend sensible aux malheurs d'autrui.
CLOTILDE
Et qui va quelquefois jusqu'à en être plus touché que des nôtres.
DOROTHÉE
Que voyez-vous, dans tout ce que vous venez de dire, qui nous convienne ?
CLOTILDE
Tout, puisqu'il ne faut qu'un grand coeur.
DOROTHÉE
Quelles marques en donnez-vous ?
CLOTILDE
La vertu n'est pas dans les marques qu'on en donne : elles font connaître la vertu, mais c'est dans l'intérieur qu'elle est ou qu'elle n'est pas, et nous pouvons, comme les autres, être au-dessus de l'intérêt, de l'envie, et incapables de bassesse.
CLARICE
De quelles sortes de bassesses entendez-vous parler ?
ROSALIE
De ces lâchetés qu'on fait par intérêt, de ces flatteries pour ceux qui peuvent nous être utiles, de ces empressements qui vont à se mettre sous les pieds des gens en faveur.
BLANDINE
Que j'aime à vous entendre, Mademoiselle ! Ce que vous venez de me dire me fait croire que je suis généreuse : je ne puis souffrir les favoris, je n'aime que les malheureux, et c'est assez que la fortune soit favorable à un homme pour que je le haïsse.
CLARICE
J'ai connu une personne qui partageait son repas et ses habits avec des malheureux, et qui ne pouvait plus les souffrir, dès qu'ils pouvaient se passer d'elle.
CLOTILDE
Ce n'est pas générosité, c'est plutôt une sorte d'envie.
CLARICE
Quoi ! Donner son dîner et sa robe, c'est envie ?
CLOTILDE
Il y a quelque sorte de bonté et de pitié paternelle à donner sa robe et son dîner : mais c'est envie de ne plus aimer les gens quand ils n'ont plus besoin de nous ; c'est vouloir être au-dessus d'eux, et il n'y a rien dans ce sentiment qui puisse s'appeler générosité.
BLANDINE
Vous n'en direz pas autant de moi ; il n'y a nul intérêt dans ce que je pense et dans l'aversion que j'ai pour les heureux.
ROSALIE
Je craindrais qu'il n'y eût un peu d'envie ; mais il y a du moins un grand travers qui est très éloigné de la générosité.
BLANDINE
Vous voulez que je fasse ma cour à un ministre qui n'a rien au-dessus de moi que la faveur de son maître ?
CLOTILDE
Si son maître est le vôtre, vous devez respecter son choix, et ne pas parler ainsi de son ministre.
BLANDINE
Je ne trouve rien de si beau que de se déclarer contre ces gens-là ; et c'est ainsi que j'ai toujours compris la générosité.
DOROTHÉE
On ne peut pas dire que dans cette conduite il y ait de la bassesse et de l'intérêt.
CLOTILDE
Non ; mais de l'imprudence, de la fausseté, de l'injustice, du travers, et une singularité qu'il ne faut jamais chercher.
BLANDINE
Il faut se distinguer et ne se pas singulariser ! Voilà ce que je ne puis entendre.
CLARICE
Il ne faut pas aspirer à être seul dans sa conduite ; on se distingue assez quand on remplit ce qu'on doit.
BLANDINE
Et pour remplir ce devoir, faire sa cour à des hommes en place ! Jamais on ne me verra que leur ennemie.
DOROTHÉE
Ce parti sera peu suivi : mais j'avoue que j'y trouve de la vertu.
ROSALIE
La vertu n'est pas dans ces extrémités ; elle rend les honneurs à ceux que le prince veut honorer ; elle veut être bien avec eux par respect pour lui et par prudence ; elle ne veut en faire son ennemi ni pour elle, ni pour sa famille ; elle ne voudrait pas acheter sa faveur par la moindre bassesse, en flattant ce qui doit être blâmé, en témoignant une amitié qu'elle n'a point, en rendant des devoirs trop empressés ; en un mot, elle agit simplement en tout.
BLANDINE
C'est cette simplicité et ce milieu qui m'est insupportable : j'ai le coeur trop grand pour m'en tenir à suivre les autres : je veux quelque chose de nouveau ; je fais quelquefois un château en Espagne, qui me plairait : ce serait de quitter mon pays, mon bien, ma famille, pour aller au bout du monde m'attacher à un prince Vertueux.
CLOTILDE
S'il avait une véritable vertu et du bon sens, il vous mépriserait et ne se fierait jamais à vous.
BLANDINE
Pourquoi ?
CLOTILDE
Parce qu'on ne doit jamais se fier à un homme qui manque à ses devoirs les plus sacrés.
BLANDINE
Je ne suis point esclave, je suis libre, et je puis disposer de moi.
ROSALIE
Vous êtes à votre pays, à votre famille, à votre prince, et vous manquez à tout ce que vous devez, en allant chercher ce que vous ne devez pas chercher ; on ne peut jamais porter les armes contre son roi ; on doit servir sa patrie.
BLANDINE
Vous êtes nées pour l'esclavage, Mesdemoiselles, et pour les vertus les plus renfermées et les plus ennuyeuses ; vous ne parlez que de modération et de remplir son devoir. Où est l'éclat et le bruit dans une telle conduite ? Et qu'est-ce que la vanité d'un homme renfermé dans son triste devoir ?
CLOTILDE
Il n'en faut jamais sortir, et c'est là le vrai et solide mérite.
BLANDINE
J'en ai une autre idée, et je ne puis aimer ce qui est au-dessus de moi.
CLOTILDE
Cette idée est fausse ; la religion et la raison veulent qu'on respecte l'autorité des princes, et toute autre autorité établie pour nous gouverner.
BLANDINE
Ne convenez-vous pas au moins qu'il y a plus de grandeur à penser ce que je pense ?
ROSALIE
Fausse grandeur, sans règle et sans raison, et bien éloignée de la vraie générosité, qui sait se soumettre à tout, quelque élévation qu'on sente dans son coeur.
BLANDINE
Peut-on avoir le coeur élevé et savoir se soumettre ?
CLOTILDE
La véritable élévation est dans les sentiments du coeur, et point du tout dans une révolte contre les règles, les coutumes et les supérieurs : la générosité plaint et soulage les malheureux, et ne blesse personne.
BLANDINE
Dès que je sais une personne disgrâciée, je vais la trouver pour en faire mon ami.
ROSALIE
Vous dites tout cela pour disputer ; il n'est pas possible que vous le pensiez.
DOROTHÉE
Voudriez-vous qu'on allât insulter à son malheur ?
ROSALIE
Non ; je veux qu'on demeure son ami, si on l'était avant la disgrâce, qu'on la console : mais je ne veux pas qu'on aille la chercher pour le seul mérite d'être exilé ; il y a plus de contradiction et d'en vie dans ce sentiment que de générosité.
CLOTILDE
Il n'y a rien d'affecté dans la véritable vertu ; elle partage les malheurs de ses amis, elle les soulage, elle plaint même ceux qu'elle ne connaît pas : mais elle ne se pique pas de faire amitié avec une personne par la seule raison qu'elle est mal à la Cour : ces sentiments sont faux et outrés, et jamais la vertu ne choque la raison.
BLANDINE
Nous avons coutume de nous rendre à la fin de nos conversations : mais je vous avoue, mesdemoiselles, que vous ne m'avez point persuadée, et que votre sagesse ne s'accommode point avec l'envie que j'ai de faire des choses nouvelles et éclatantes.
ROSALIE
Elles vous attireront le blâme de tout le monde et bien des désagréments.
BLANDINE
Je ne trouve rien de pis que de ne suivre jamais son goût.
CLOTILDE
Je ne trouve rien de si bon que de n'avoir point de reproche à se faire : mais, mademoiselle, nous espérons que les années et la raison seront plus fortes que nous, et qu'elles vous persuaderont un jour.
CONVERSATION XXXI. SUR LA DIFFÉRENCE DES ÉTATS ET DES CONDITIONS.
LUCILE
J'entends dire souvent que tous les états sont confondus ; je ne comprends pas bien clairement ce qu'on veut dire.
CONSTANCE
Je vous l'expliquerai avec plaisir, car personne n'est plus choquée que moi de ce renversement.
LUCILE
Je vous en serai très obligée.
CONSTANCE
Quand on dit que les états sont confondus, on a grande raison ; car effectivement on ne voit presque plus personne à sa place ; chacun veut être aussi grand que l'autre ; toutes les distinctions d'état et de profession ont disparu.
EUGÉNIE
Mais, en effet, pourquoi des différences ? Et pourquoi céder à un autre qui se croit de meilleure condition, parce qu'il a plus de bien ou quelque charge que l'autre n'a pas ?
CONSTANCE
On ne cède pas sur l'opinion, mais sur la vérité : il y a même une notoriété publique à laquelle il faut déférer.
ALPHONSINE
Je ne sais ce que c'est que notoriété publique.
LUCILE
Je crois que c'est ce que tout le monde croit et dit, et qui passe pour vrai, quoi qu'on n'en ait aucune preuve.
PLACIDE
Mais enfin, mademoiselle, démêlez nous ce que c'est que ces états confondus où vous voudriez un peu plus d'ordre.
CONSTANCE
Il est certain que Dieu a mis les hommes en des états différents, et que, s'ils étaient sages, ils s'y tiendraient : car il n'y en a point qui ne soit honnête.
LUCILE
Trouvez-vous la condition d'un paysan fort honorable ?
CONSTANCE
Elle l'est très fort ; on ne saurait s'en passer ; de quoi vivrions-nous si personne ne cultivait la terre et ne recueillait du blé ?
LUCILE
Je conviens qu'elle est nécessaire ; mais elle est basse.
ALPHONSINE
Il n'y a point d'état que l'on puisse qualifier ainsi. D'ailleurs il faut bien que tout se fasse, et, dans cet état comme dans tous les autres, c'est le mérite qui distingue.
PLACIDE
Quel mérite peut avoir un paysan, que celui de bien travailler ?
CONSTANCE
Le même que dans tous les autres emplois, qui est de vivre en homme de bien et d'honneur : il n'y a guère de village où il n'y ait quelque paysan dont la probité est connue, et dans lequel tous les autres se confient ; ils ont du bon sens et de l'esprit.
PLACIDE
Avez-vous eu beaucoup de conversations avec eux ?
CONSTANCE
Souvent.
PLACIDE
Je serais bien honteuse si on me voyait parler à un paysan.
ALPHONSINE
Ces idées-là sont d'un enfant qui n'a jamais rien vu ; le monarque leur parlerait volontiers, et je suis assurée qu'il l'a fait en bien des occasions.
LUCILE
Croyez-vous qu'ils fussent bien propres à notre conversation ?
CONSTANCE
Non ; il faut leur parler de ce qui leur convient, de leurs affaires, de leurs familles, des biens de la terre, et vous les trouverez en cela éclairés, habiles, et de très bon sens.
LUCILE
Marquez-nous donc des degrés de toutes les conditions.
CONSTANCE
Les professions d'artisans des gros lieux, c'est-à-dire des bourgs et des villes, sont des états également nécessaires et honorables, et l'on y trouve ce bon sens dont je viens de parler : vous avez ensuite les marchands, qui sont utiles au public et au commerce. C'est ce qu'on appelle les bourgeois, les échevins, les notables, les chefs qui gouvernent les villes et tiennent la main contre le désordre : il y a, pour la sûreté dans les biens, des notaires, qui se mêlent de placer l'argent et de le faire valoir.
ALPHONSINE
Il y a des procureurs qui font les écritures nécessaires pour faire connaître aux Juges les raisons de nos procès.
CONSTANCE
Des avocats qui plaident les causes.
ALPHONSINE
Des juges, des présidents, qui les terminent d'après les lois.
EUGÉNIE
Et tous ces états que vous venez de nommer sont plus_ou_moins par degrés.
CONSTANCE
Oui : le procureur est moins que l'avocat, l'avocat moins que le juge, les juges au-dessous des présidents, et ainsi des autres.
LUCILE
J'ai une grande peine à me faire à toutes ces distinctions-là, et surtout à céder à ce que fait la fortune.
CONSTANCE
La fortune a souvent en effet grande part à l'élévation des hommes, la volonté des rois y en a aussi ; ils veulent récompenser le mérite, donner de l'émulation, marquer leur attachement ; et, quand on est sage, on cède à toutes ces raisons, et aux usages établis.
EUGÉNIE
Il faut bien céder à la force ; mais vous m'avouerez que cela n'est pas agréable.
ALPHONSINE
Tout le monde perd au désordre ; si vous ne voulez pas vous soumettre à ceux qui sont au-dessus de vous, ceux qui sont au dessous feront de même à votre égard ; votre inférieur se soulèvera, et tout sera dans la confusion et le désordre.
CONSTANCE
Si on était seul à céder, il y aurait sans doute plus de peine ; mais vous cédez au magistrat de votre ville ; il faut qu'il cède à un homme plus élevé en dignité ; que celui-ci cède à un prince, que le prince cède à un plus grand prince que lui, que le plus grand prince cède au souverain, et enfin que le souverain cède à la raison et aux lois : tel est l'ordre établi, sans lequel il n'y aurait point de société, ni de sûreté pour les hommes.
CONVERSATION XXXII. SUR LA BONNE CONTENANCE.
VALÉRIE
Je voudrais bien m'instruire sur une chose que j'entendis dire l'autre jour : on disait qu'une personne avait une bonne contenance ; qu'est-ce que cela signifie ?
VICTOIRE
Je n'entends point non plus ce que cela veut dire.
MARCELLE
N'est-ce pas parce qu'elle avait bonne grâce ?
FLORIDE
La bonne grâce fait assurément partie de la bonne contenance ; mais je crois que cette qualité s'étend plus loin.
VALÉRIE
Expliquez-le-nous, mademoiselle, si vous l'entendez.
FLORIDE
Je crois que c'est un maintien, une manière d'être, un air convenable aux temps, aux lieux et aux personnes avec qui l'on est.
VICTOIRE
Vous avez raison de dire que c'est une qualité bien étendue, et si vous voulez nous la bien démêler, ce sera une instruction utile pour nous.
FLORIDE
N'est-il pas vrai qu'il y a des temps de joie et de tristesse, des lieux de liberté et de respect, des personnes à qui on doit plus qu'à d'autres ?
VALÉRIE
Vous savez qu'il nous faut toujours des exemples.
FLORIDE
Vous êtes avec une personne affligée, il ne conviendrait pas d'avoir un air fort gai, ce serait une contenance déplacée.
IRÈNE
Il faut être recueillie à l'église, et libre dans un jardin.
VALÉRIE
Il est aisé de comprendre, pour peu qu'on sache vivre, qu'on doit s'accommoder avec ceux qui sont au-dessus de nous, et qu'on doit prendre le ton qui leur convient ; mais, quand on l'ignore, comment les aborder ?
FLORIDE
Avec un visage sérieux.
MARCELLE
J'ai souvent vu qu'on disait à des enfants qu'il faut toujours avoir l'air gai et souriant.
FLORIDE
Je crois cette maxime très fausse, et rien ne donne l'air plus sot que d'aborder en souriant.
IRÈNE
J'ai connu une personne d'esprit, à qui on l'avait donné, et qui l'a si bien gardé qu'on n'a jamais voulu convenir qu'elle eût de l'esprit, quoiqu'elle en ait en effet ; on la tournait en ridicule, et ses enfants et ses domestiques disaient qu'elle les impatientait de sourire en les grondant.
VICTOIRE
N'y a-t-il pas autant d'inconvénients d'aborder tristement une personne gaie, que d'aborder en riant celle qui est affligée ?
FLORIDE
Il ne faut aborder personne d'un air triste ni gai, mais avec un air sérieux, qui est la bonne contenance qui convient à cette situation. Après cela, on s'accommode à l'humeur où est celle à qui on a affaire.
VALÉRIE
Cette bonne contenance se réduit donc au sérieux ?
FLORIDE
Il s'en faut beaucoup : il y a différentes contenances, comme nous l'avons dit, selon les lieux : l'attention à l'église, la joie dans les plaisirs, le respect avec les supérieurs et les grands, la liberté avec les égaux, la familiarité avec ceux qui sont au-dessous, et tout cela avec modération.
IRÈNE
Il y a encore à prendre un milieu entre une trop grande timidité et une trop grande hardiesse ; il faut surtout que les jeunes personnes soient timides, mais sans être déconcertées, et sans se troubler, ainsi que les paysans, qui tournent, dit-on, leur chapeau en parlant, ne sachant pas ce qu'ils font.
VICTOIRE
Vous permettez donc que dans un âge plus avancé une femme soit plus hardie ?
IRÈNE
Je ne passerai jamais la hardiesse à une femme ; notre partage est la modestie ; mais il est certain que le temps et l'expérience rassurent, et que rien n'est plus différent que le personnage d'une femme âgée et celui d'une jeune.
VALÉRIE
En quoi cette différence consiste-t-elle ?
FLORIDE
Je crois qu'une femme âgée a une contenance plus ferme, qu'elle entame la conversation, qu'elle fait des questions, qu'elle a une opinion, qu'elle la soutient, qu'elle décide quelquefois.
VALÉRIE
Et que voulez-vous que fasse la jeune ?
FLORIDE
Qu'elle se taise, qu'elle écoute, qu'elle réponde quand on la questionne, qu'elle dise son avis avec timidité, si on le lui demande ; qu'elle n'ait jamais un ton décisif, et que dans ce qui lui paraît le plus clair, elle dise : - Il me semble que cela est ainsi. - Je croirais cela. - Mon opinion serait celle-là, etc.
VALÉRIE
Vous ne lui passeriez pas la moindre dispute ?
FLORIDE
Bien plutôt qu'une décision. On peut disputer pour s'instruire, et avec un air incertain qui plaît ; au lieu que la décision révolte.
VICTOIRE
Et vous comprenez tout cela dans une bonne contenance ? Vous aviez grande raison de dire qu'elle s'étend loin.
FLORIDE
Plus loin que je ne le comprends moi même : la bonne contenance dans la conversation est l'attention, la modestie, c'est de ne se jamais fâcher, de ne se pas trop emporter, et d'être toujours maîtresse de soi.
IRÈNE
Rien ne contribue tant à la bonne contenance que la modestie, qui fait que nous nous défions de nous-mêmes, de nos opinions, de nos goûts, et que nous les donnons comme nôtres, sans prétendre que les autres doivent les suivre.
MARCELLE
Je croyais que la modestie était d'avoir les yeux baissés.
FLORIDE
C'est un effet de la modestie ; mais elle doit être encore plus dans l'esprit que dans l'extérieur.
MARCELLE
Vous permettriez donc qu'on levât les yeux ?
FLORIDE
Oui certainement ; il faut bien les lever quand on veut voir quelque chose, et c'est même un manque de respect de ne pas regarder ceux à qui on parle.
VALÉRIE
On peut donc regarder un homme, si on a envie de le voir ?
IRÈNE
Il serait à désirer qu'on n'en eût jamais envie, et je vous avoue que je suis toujours choquée quand j'entends dire à une personne de notre sexe : - Un tel est agréable, ou affreux ; il a les yeux beaux, la bouche grande, le nez bien fait, etc.
MARCELLE
Mademoiselle Floride convient pour tant que c'est un manque de respect de ne pas regarder ceux à qui on parle.
FLORIDE
Il y a bien de la différence entre lever les yeux pour satisfaire à cette bien séance, et regarder un homme avec attention pour éplucher les traits de son visage, ses habits, et toute sa personne.
VICTOIRE
J'ai connu une femme qui, après avoir passé tout le jour, et souvent plusieurs jours, avec un homme, ne savait pas comment il était vêtu.
IRÈNE
Elle était louable, et je voudrais que ma fille en usât ainsi.
MARCELLE
Ne permettez-vous pas de regarder les femmes ?
FLORIDE
Il faut bien le permettre, et en effet il n'y a point de mal ; on ne peut empêcher la curiosité qu'on a pour leur figure et pour leur ajustement.
VALÉRIE
Marquez-nous encore une mauvaise contenance.
FLORIDE
C'est une personne qui se tient mal, qui est distraite, qui remue toujours, qui regarde de tous côtés, qui n'est point occupée de ceux avec qui elle est, qui est inquiète, qui sort et entre sans raison, qui tourne la tête au moindre bruit, qui se met de travers, qui cherche ses commodités, qui prend des postures mes séantes, qui en tout paraît s'abandonner à ses mouvements.
VALÉRIE
Il faut étudier ce portrait pour éviter de lui ressembler.
FLORIDE
Il est vrai : je crois que la bonne contenance consiste dans la tranquillité, à s'occuper des autres, et à agir en tout comme une personne qui est maîtresse d'elle et qui se possède.
VALÉRIE
Cela est bien difficile à des esprits vifs.
FLORIDE
Cette bonne contenance ne s'oppose point à la vivacité et à l'enjouement ; mais il faut que tout soit modéré, et retenu dans les termes de la modestie.
MARCELLE
On ne se donne point la timidité : les uns naissent hardis, et les autres timides.
IRÈNE
Ceux qui sont hardis manquent de jugement. Il faut cacher ce défaut, et se montrer timide le plus qu'il est possible, en ne parlant guère, en évitant de dire son avis, et en se retenant continuellement, comme on retient les chevaux fougueux quand ils nous emportent.
VICTOIRE
Je n'aurais jamais cru que la bonne contenance nous eût pu fournir tant de choses aussi utiles à savoir que tout ce que nous venons de dire.
CONVERSATION XXXIII. SUR LE MYSTÈRE, OPPOSÉ AU SECRET.
CAMILLE
On nous a instruites sur bien des sujets ; mais il y en a un dont il me semble qu'on ne nous a rien dit, c'est le mystère.
CLÉMENTINE
Je serais ravie de le voir approuvé, car rien ne me plaît davantage qu'un air mystérieux.
ÉLÉONORE
Je suis de votre goût, et rien ne me paraît plus désagréable que de dire tout ce qu'on pense et de ne réserver rien.
CAMILLE
Je pense très différemment, et je crois qu'il faut être et paraître franc, quoi qu'on sache fort bien garder un secret.
ÉLÉONORE
Quoi ! Vous ne trouvez pas qu'il soit aimable de parler peu, de laisser dire les autres et de se taire, en montrant par son air qu'on en sait plus qu'eux ?
ÉMILIE
Vous n'y pensez pas, Mademoiselle, quand vous faites ce portrait d'une personne aimable ; elle serait importune dans une société.
CLÉMENTINE
Vous aimeriez donc mieux une personne libre, qui dit tout ce qu'elle fait, qui ne cache rien, qui ne demande jamais du secret, et dont toute la conduite est à découvert.
CAMILLE
Oui, je l'aimerais mieux : mais je fais une grande différence du secret au mystère.
ÉMILIE
Il n'y a guère de mystères innocents : que veut-on cacher quand on ne fait rien de mal ?
CLÉMENTINE
Eh ! Pourquoi voulez-vous que tout ce qu'on cache soit mal ?
ÉMILIE
Vous donnez lieu au moins de le soupçonner ; car pourquoi le cacher s'il est bon ou indifférent ?
ÉLÉONORE
C'est que j'aime naturellement à cacher, et que je ne puis souffrir ces procédés ou verts des gens toujours prêts à montrer tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils pensent, à rendre compte du passé, du présent et de l'avenir, s'ils le pouvaient.
CAMILLE
Vous voulez disputer, et j'en suis ravie ; c'est un moyen pour nous éclairer, car, du reste, je ne vous crois point telle que vous le dites.
ÉMILIE
Si on fait mystère sur des bagatelles, c'est une petitesse d'esprit ; si le mystère roule sur des choses sérieuses, il est dangereux.
ÉLÉONORE
On me demande à quelle promenade j'ai été ; je me fais un plaisir de ne le pas dire, et j'en nomme une autre.
CAMILLE
Voilà un très beau moyen pour vous perdre de réputation ; on découvre que vous n'avez pas dit vrai : on juge que vous avez menti pour quelques motifs que vous n'osez pas avouer.
ÉMILIE
Je serais bien affligée si c'était tout de bon que vous aimassiez le mystère ; c'est un très grand malheur, surtout à une personne de notre sexe.
CAMILLE
On ne croit jamais qu'on se cache sans motifs ; et quand même on prouverait qu'on a fait un mystère d'une chose innocente, on croit que c'est dans le dessein à l'avenir de cacher une action répréhensible.
CLÉMENTINE
On me prête un livre en me priant de ne le pas montrer ; voulez-vous que je trompe celui qui me l'a confié ?
ÉMILIE
Il a envie de vous tromper, puisqu'il se cache, et mérite par là que vous le trompiez ; mais j'aimerais mieux ne pas recevoir sa confiance, et lui répondre que je ne sais point me cacher, et que son mystère me donne de la défiance.
CLÉMENTINE
Je passerai donc ma vie comme un enfant, sans qu'on se fie à moi.
CAMILLE
Il y a des marques de confiance très dangereuses ; il y en a d'honorables,
ÉLÉONORE
Comment faire toutes ces distinctions ? Vous faites de la vie une contrainte continuelle.
CAMILLE
Ce n'est pas moi qui impose ces contraintes, c'est la malignité des hommes avec lesquels nous avons à vivre ; c'est la nécessité d'établir une bonne réputation, dont on est bien payé par l'estime que l'on acquiert.
CLÉMENTINE
Revenons à ces distinctions de confiance.
CAMILLE
On vous confie une chose importante par l'opinion qu'on a que vous êtes secrète ; il faut garder ce secret, et si fidèlement qu'on ne vous soupçonne pas de le savoir.
ÉLÉONORE
Je ne le voudrais pas dire : mais pour quoi voulez-vous que je sois fâchée, si on se doute que je le sais ?
CAMILLE
Voilà justement la différence du secret au mystère : on cache le secret de bonne foi quand on est secrète ; et on laisse entrevoir ce qu'on sait, quand on est mystérieuse.
ÉMILIE
C'est un très mauvais caractère : on ne peut trop se défier de ceux qui nous confient ainsi des secrets qui ne méritent pas ce nom, et qui nous font des confidences de bagatelles, en nous imposant le secret.
CAMILLE
On ne peut être trop franche sur ce qui ne mérite pas d'être caché, ni trop fidèle et impénétrable sur le secret.
ÉLÉONORE
Mais ce n'est pas seulement sur ce qu'on me dit que j'aime le mystère, c'est sur ce que je pense, sur ce que je fais, et j'ai peine à dire ce que je fis hier, ce que je ferai demain, à quelle heure j'ai dîné, quel ruban je mettrai, ainsi de tout le reste.
CLÉMENTINE
En effet, pourquoi rendre compte de tout ce qui nous regarde ? Il me semble que rien n'est plus déplacé ( pour ne pas dire plus sot) que cette ingénuité qui fait dire tout ce qu'on pense.
ÉMILIE
Je serais affligée du naturel que vous montrez, si je ne croyais qu'il y a beaucoup d'enfance.
ÉLÉONORE
C'est le procédé que vous demandez qui est d'un enfant ; les personnes âgées ne disent pas ainsi tout ce qu'elles font, encore moins ce qu'elles pensent : elles ont des secrets, elles ont des mystères, et je suis honteuse de n'avoir rien à cacher.
ÉMILIE
Dieu veuille que vous soyez toujours de même ! Vous jouirez d'un grand repos, personne ne se plaindra de vous, on ne dira point que vous avez manqué au secret, ni découvert un mystère ; vous n'aurez point d'éclaircissements à essuyer, de querelles à souffrir, ni d'apologie à faire : les personnes âgées dont vous parlez sont prudentes, discrètes, secrètes ; mais elles ne sont point mystérieuses, ni elles ne sont point ravies de savoir des secrets.
CAMILLE
Ils sont souvent fort embarrassants, et on trouve des gens si peu secrets, qu'après avoir exigé de vous une fidélité impénétrable, ils vont confier ce même secret à d'autres personnes qui le gardent mal.
CLÉMENTINE
Voilà ce que je n'aimerais pas, car on me soupçonnerait.
ÉMILIE
C'est ce qui m'a fait vous dire que les secrets et les mystères entraînent de grands inconvénients.
ÉLÉONORE
Faut-il les refuser ?
ÉMILIE
C'est selon les gens à qui on a affaire : quand ce sont des étourdis, il faut éviter de les recevoir ; quand ce sont des gens sages, il faut les écouter et bien garder leur secret ; mais il ne faut point les chercher, ni les désirer, ni être flattée de ce qu'on a de la confiance en nous ; car ces confidences sont souvent des effets de l'imprudence, plutôt que de l'estime qu'on a pour nous.
CAMILLE
Tout cela conclut qu'il faut bien de la sagesse pour s'établir une bonne réputation, et pour se bien conduire dans le monde.
CONVERSATION XXXIV. SUR LES AMITIÉS.
MÉLANIE
Je suis affligée du démêlé qui est survenu entre Mademoiselle ** et Mademoiselle *** comme si j'y avais un grand intérêt, quoique je les connaisse peu l'une et l'autre.
ALPHONSINE
Et qu'est-ce que cette rupture vous fait ?
MÉLANIE
Elle me dégoûte de la vie. Quoi ! Après une amitié de quatre ans, on se querelle, on vient à se haïr !
AUGUSTE
Une amitié de quatre ans ! Il ne faut pas s'étonner quand on cesse de s'aimer au bout de vingt, de trente ans ; il n'y en a que trop d'exemples.
MÉLANIE
Vous voulez me désespérer ; il faut donc vivre sans amis ?
AUGUSTE
On serait presque tenté de croire que c'est le parti le plus sage et le plus sûr.
ALPHONSINE
Notre coeur nous porte à l'amitié et aux attachements.
AUGUSTE
Les dispositions de notre coeur ne sont pas la raison : il faut le conduire et tâcher de régler ses mouvements ou du moins de les modérer.
ALPHONSINE
Et tout cela pour vivre sans amitié, sans confiance, avec une indifférence égale pour tout le monde ?
MÉLANIE
C'est renoncer au plus grand bonheur de la vie, au plus honnête, et à celui qui est de tous les temps et de tous les âges.
AUGUSTE
Non ; il faut de l'amitié pour les gens que nous voyons souvent, que nous connaissons le plus, qui nous marquent de l'empressement, qui nous rendent des services ou qui voudraient nous en rendre ; mais je crois qu'il y a beaucoup d'inconvénients à se livrer à une amie.
ALPHONSINE
C'est dans cet abandon, que vous désapprouvez, que je fais consister la douceur de l'amitié ; le reste ne peut s'appeler que société.
AUGUSTE
Combien il faut de temps pour connaître assez une personne afin de lui confier tous ses secrets !
HENRIETTE
Peut-on vivre un moment en repos quand on a confié un secret important ?
MÉLANIE
Quoi s'il n'y a personne sur la terre que vous croyiez fidèle et dont vous voulussiez répondre ?
HENRIETTE
À peine répondrais-je de moi-même : nous ne savons guère de quoi nous sommes capables, ni dans quelles occasions nous nous trouverons.
AUGUSTE
Il est de la sagesse de profiter de tout ce que nous voyons : quel sujet a brouillé ces deux personnes ? On ne me l'a dit que confusément.
ALPHONSINE
Mademoiselle ** se trouvant logée fort près de Mademoiselle ***, elles se virent, se plurent et se lièrent fort vite d'une grande amitié. On les voyait toujours ensemble, rien n'égalait leur union, et cet état dura près de quatre ans. Mademoiselle ** se maria ; son mari l'emmena dans un autre quartier, et prit bien vite dans le coeur de sa femme la place qu'y occupait Mademoiselle *** ; tous ses secrets lui furent confiés ; il se trouva par malheur des circonstances plaisantes qui tentèrent le mari de les donner au public : Mademoiselle ***, désespérée, jette feu et flamme contre son amie, et la hait autant qu'elle l'aimait ; mais à tout cela point de remède.
AUGUSTE
Vous en faut-il davantage pour vous rebuter de ces grandes amitiés ?
MÉLANIE
Il faut mieux choisir, et on ne trouve pas toujours une si noire infidélité.
HENRIETTE
Elles ne sont que trop communes ; mais celle-ci est des moins noires : il ne me paraît pas fort étrange qu'une femme qui aime son mari lui dise tout ce qu'elle sait.
AUGUSTE
Une autre ne trouvera pas un mari, mais une nouvelle amie, à qui elle dira tout ce que l'ancienne lui aura confié.
MÉLANIE
Vous soutenez donc qu'il n'y a pas sur la terre une personne de probité en qui on puisse avoir de la confiance ?
HENRIETTE
Nous soutenons qu'il y en a fort peu, et qu'il faut tant de temps pour s'en assurer, qu'on vient dans un âge où on est assez sage pour n'être plus si pressé de confier ses secrets.
ALPHONSINE
Rien ne me paraît plus raisonnable et plus vrai que tout ce que vous venez de dire ; mais aussi tombez d'accord avec nous que la vie est bien triste quand on la passe à se défier de tout le monde.
AUGUSTE
Elle serait certainement plus douce si nous étions plus parfaites ; mais vous prenez les choses trop fortement ; il y a des degrés dans ce que nous venons de dire : on a des amies dont on prend conseil dans les affaires ; on a des amies qu'on choisit le mieux qu'on peut ; on parle avec elles plus librement qu'avec les autres ; on se distrait ensemble ; on s'occupe ensemble ; mais, pour livrer tous mes secrets, si j'en avais qui méritassent d'être cachés, c'est ce que la prudence ne permet pas, et c'est ce qui attire un repentir d'autant plus douloureux, qu'on trouve qu'on a tort.
MÉLANIE
Je voudrais que toutes les jeunes personnes vous entendissent, car la plupart ne respirent qu'après avoir une amie.
AUGUSTE
Il n'y a rien de plus doux : mais ce qui suit ces amitiés est souvent cruel ; le coeur en souffre, la réputation y est intéressée, on fait un mauvais personnage pour se justifier : ce sont de ces démêlés et de ces querelles qu'on ne voit que trop entre les femmes, et que celles qui ont du mérite évitent le plus qu'elles peuvent.
ALPHONSINE
Les jeunes personnes n'ont pas des secrets si importants, ni qui fussent capables de les perdre, quand ils seraient révélés.
HENRIETTE
Il est vrai : mais enfin ce qu'elles confient n'est pas bon à redire : ces petites infidélités font de grandes haines : les unes et les autres font toujours tort.
MÉLANIE
Pourvu que je n'eusse point tort, je me consolerais de tout.
AUGUSTE
Les démêlés où on a toute la raison possible de son côté font encore tort ; il faut se justifier, bien des gens vous blâment ; et le meilleur parti est de ne se brouiller avec personne, et de faire parler de soi le moins qu'on peut.
ALPHONSINE
Je suis affligée d'être persuadée ; mais il faut se rendre à la vérité.
CONVERSATION XXXV. SUR LA BONNE FOI.
ALEXANDRINE
Nous eûmes l'autre jour une conversation qui nous instruisit sur le courage ; nous en voudrions une aujourd'hui qui nous expliquât ce que c'est que la bonne foi qu'on nous recommande si souvent.
ADÉLAÏDE
Il me semble que ce mot de bonne foi s'explique par lui-même, et qu'il serait difficile d'en faire une autre définition.
ALEXANDRINE
Si vous ne voulez pas en faire la définition, donnez-nous quelque exemple qui nous fasse voir ce que c'est.
ADÉLAÏDE
Est-il possible, Mademoiselle, que vous ne compreniez pas ce que c'est que de faire les choses de bonne ou de mauvaise foi ?
CONSTANCE
Je l'entrevois un peu, mais je ne puis le dire.
ADÉLAÏDE
Cette bonne foi s'applique à tout dans les personnes qui ont le coeur bien fait, et la mauvaise foi se fait sentir de même.
CONSTANCE
J'avoue que rien ne m'éclaircit comme les exemples.
ADÉLAÏDE
En voulez-vous par rapport à nous, ou en général ?
ALEXANDRINE
J'en voudrais de toutes façons.
ADÉLAÏDE
Eh bien, mademoiselle, il faut bien ce que vous voulez : on nous charge d'une commission ; une personne de mauvaise foi la fait sans se soucier du succès, sans entrer dans ce qu'on lui dit, sans s'y intéresser, et ne songeant qu'à faire au pied de la lettre ce qu'on lui a dit.
CONSTANCE
Et que fait la personne de bonne foi ?
ADÉLAÏDE
Elle écoute attentivement ce qu'on lui dit ; elle désire de réussir ; elle songe au bien de la chose dont on la charge.
ALEXANDRINE
Ces exemples sont trop généraux.
ADÉLAÏDE
En voici de particuliers : vous êtes à la porte ; on vous donne une lettre à rendre à la supérieure, dont on attend la réponse : la personne de bonne foi cherche avec soin la supérieure, elle lui rend sa lettre, elle lui dit qu'on attend la réponse, elle retourne prier le messager de ne se point lasser, elle retourne prendre la réponse ; en un mot elle en fait son affaire, et désire que la supérieure soit contente, que le messager le soit aussi, et que l'affaire dont il est question se fasse. La personne de mauvaise foi cherche la supérieure sans se soucier de la trouver ; elle aime autant qu'elle ne fasse pas réponse que de la faire ; elle se met peu en peine que le messager s'en aille et que l'affaire manque. Madame de Maintenon demande son carrosse pour partir ; la personne de mauvaise foi le demande ou le fait demander par une autre ; elle n'y pense point et aime autant que le carrosse soit deux heures à venir que de l'avoir à propos : celle qui se livre de bonne foi à ce qu'elle fait, demande le carrosse elle-même, elle ne s'en fie à personne, elle s'inquiète s'il ne vient pas, elle presse, en un mot elle veut qu'il vienne.
CONSTANCE
Pourvu que je ne sois pas grondée, je ne me mets guère en peine du reste.
ADÉLAÏDE
C'est être de mauvaise foi ; c'est n'agir que pour l'extérieur ; c'est l'esprit des esclaves, et non pas celui des enfants bien nés.
ALEXANDRINE
Cette bonne foi est-elle nécessaire dans le monde ?
ADÉLAÏDE
Elle l'est partout, et en tout : que serait ce que nos maîtresses, si elles ne songeaient qu'à nous faire aller au son de la cloche sans régler nos moeurs ? Qu'une supérieure qui se contenterait de commander à ses religieuses, sans se mettre en peine de ce qui regarde leur bonheur spirituel ? Qu'un évêque qui officierait pontificalement sans visiter jamais ses brebis ? Qu'un général d'armée qui assiégerait une place sans se soucier de la prendre ? Qu'un roi qui régnerait sur ses sujets sans s'appliquer à les rendre heureux ? Tout dépend de cette bonne foi qu'on demande.
CONSTANCE
Cette bonne foi que vous venez d'expliquer est d'un mauvais usage pour soi ; c'est faire son affaire de celle des autres.
ADÉLAÏDE
Vous l'expliquez mieux que moi, Mademoiselle ; car la bonne foi consiste précisément à agir pour les autres comme nous agirions pour nous.
CONSTANCE
Mais, c'est se rendre malheureuse.
ADÉLAÏDE
C'est se rendre aimable, estimable, avoir de l'honneur, de la bonté ; ces personnes-là sont chères à tout le monde.
CONSTANCE
Il leur en coûte beaucoup.
ADÉLAÏDE
Notre mérite ne peut s'acheter trop cher ; et quand on s'accoutume de bonne heure à bien faire ce qu'on fait, on ne peut plus faire autrement.
ALEXANDRINE
Quoi ! Vous voulez que je fasse mon affaire de tout ce qui se fait à Saint Cyr ; que je sois toujours en peine si mon ouvrage est bien fait, ou si un élève apprend ce que je lui montre ? Il me suffit que je fasse ce qu'on me dit.
ADÉLAÏDE
On ne vous le dit que pour qu'il soit bien fait ; on ne vous donne un ouvrage que pour le faire : et quand, d'un dessein prémédité, nous voudrions être de mauvaise foi à l'avenir, pourrions-nous payer cette maison d'une telle ingratitude ?
ALEXANDRINE
Elle est payée pour le bien qu'elle nous fait.
ADÉLAÏDE
Oui ; mais si elle ne nous le faisait pas de bonne foi, si elle se contentait de nous recevoir sans nous instruire, sans nous former, sans nous secourir dans nos maladies, sans se mettre en peine de ce que nous devenons en sortant d'ici, que de viendraient les bonnes intentions du souverain ? Vous voyez donc que tout roule sur la bonne foi, et que nos maîtresses rendraient inutile tout ce que le roi a fait pour nous, quelque grand qu'il soit, si elles n'y répondaient de bonne foi.
CONSTANCE
La bonne foi est-elle aussi nécessaire dans la piété ?
ADÉLAÏDE
Elle l'est avec ceux qui nous conduisent, parce que ce sont des hommes que nous pourrions tromper : mais nous nous tromperions encore plus qu'eux ; car pour Dieu, on ne le trompe point, il sonde nos coeurs, il les voit tels qu'ils sont, et ne peut souffrir ceux qui sont hypocrites.
ALEXANDRINE
Ne naît-on pas de bonne foi ou de mauvaise foi, et peut-on changer son naturel ?
ADÉLAÏDE
Il est certain qu'il y a des dispositions plus heureuses les unes que les autres ; mais il faut cultiver les bonnes et tâcher de rectifier les mauvaises. Rien n'est impossible à Dieu, et nous pouvons tout avec son secours.
CONSTANCE
Nous sommes persuadées, Mademoiselle, et j'espère qu'on verra parmi nous le fruit de cette conversation.
CONVERSATION XXXVI. SUR LE POINT D'HONNEUR.
FAUSTINE
J'entends quelquefois parler du point d'honneur pour les hommes : est-ce qu'il n'y en a point pour les femmes ?
CLARICE
Pourquoi n'y en aurait-il pas ? Nous regarde-t-on comme insensibles à l'honneur ?
SOPHIE
On fait si peu de cas de nous, qu'il n'y a rien de marqué là-dessus ; et quand des femmes se sont dit des injures, il me semble que personne ne s'en met en peine.
CLARICE
Je ne puis souffrir ce mépris qu'on a pour nous : d'où vient-il ?
CÉCILE
De notre faute ; c'est qu'il y a peu de femmes raisonnables.
CLARICE
Mais si ces femmes raisonnables, en petit nombre, se querellaient, que devrait on faire pour les raccommoder ?
SOPHIE
Si elles étaient bien raisonnables, elles ne se querelleraient jamais.
FAUSTINE
Quoi ! Mademoiselle, vous croyez donc que cela soit si facile à éviter ? Et que voudriez-vous faire, si une personne vous offensait ?
CÉCILE
Il me semble que je le souffrirais plutôt que de me quereller.
CLARICE
Après cela, il faudrait vous canoniser.
CÉCILE
Non, je ne le mériterais pas, car la seule raison me le ferait faire.
FAUSTINE
La seule raison vous ferait souffrir des injures !
CÉCILE
Que gagne-t-on à les rendre ? Les a-t-on moins reçues ? Et faut-il, pour s'en consoler, ajouter son tort à celui de celle qui vous a offensée ?
FAUSTINE
Je croirais qu'il irait de mon honneur de souffrir une injure sans la repousser.
SOPHIE
La trouverez-vous bien repoussée par une autre injure ?
CÉCILE
Avant que les duels fussent abolis, un homme se vengeait d'un affront en se bat tant contre celui qui le lui avait fait ; il le tuait ou le désarmait, ou enfin il combattait en brave homme ; mais, pour les femmes, elles ne peuvent mieux faire que de se taire et d'éviter toutes sortes de querelles.
CLARICE
On pourrait vous en faire sans que vous y eussiez contribué.
SOPHIE
Elles finissent bientôt, quand on n'y répond pas.
FAUSTINE
Je croirais manquer de courage par cette patience.
CÉCILE
Il y a plus de courage dans cette patience, qu'il n'y en a à répondre injure pour injure.
CORNÉLIE
Il me semble que les personnes bien nées ne sont guère exposées à se quereller, et que cela n'arrive qu'aux personnes sans éducation.
CLARICE
Quelque douceur qu'on ait, il dépend toujours des autres de se fâcher, et de nous fâcher ensuite.
CORNÉLIE
Nous ne devons pas dépendre ainsi des autres dans notre conduite : il serait aisé de n'avoir jamais de démêlé, si nous ne trouvions jamais de résistance ; mais il faut se taire et changer de discours dès qu'on voit qu'on s'aigrit.
FAUSTINE
Vous supposez un grand pouvoir sur vous-même.
SOPHIE
Il est absolument nécessaire d'en avoir, ou l'on tombe d'inconvénients en inconvénients.
CLARICE
Mais d'où vient que je céderai plutôt qu'une autre ?
CORNÉLIE
Je crois que c'est à la plus raisonnable à céder, et qu'elle en est bien récompensée par le plaisir de n'avoir jamais de démêlé avec personne.
CLARICE
Il y en a de tant de façons que je ne sais comment on peut s'en préserver.
VICTOIRE
Par exemple, comment Mademoiselle *** aurait-elle pu éviter ce qui lui est arrivé ?
SOPHIE
Quoi !
VICTOIRE
Un homme l'avertit que son beau-frère a dit du mal d'elle, mais en lâchant de ces traits qui attaquent l'honneur ; Mademoiselle de ** s'en plaint hautement ; le beau frère proteste n'y avoir jamais pensé ; elle nomme l'accusateur, qui, se voyant pressé, aime mieux se dédire que de s'attirer la haine de toute une famille qu'il doit ménager : il désavoue donc ce que Mademoiselle de ** a avancé ; elle demeure avec le soupçon et la honte d'avoir inventé ce qu'elle a dit, et la voilà mal avec toutes les personnes avec qui elle vivait ; il faut se séparer ; quel éclat dans le monde ! Et quel tort ne lui donne-t-on pas partout !
FAUSTINE
Comment aurait-elle pu l'éviter ? C'est un malheur dans lequel tout le monde serait tombé.
CÉCILE
Il n'y avait qu'à ne rien dire.
CLARICE
Vous auriez souffert tranquillement la médisance de son beau-frère, et négligé l'avis qu'on lui donnait ?
SOPHIE
Vous voyez le fruit de ces avis par tout ce qui est arrivé.
CORNÉLIE
Ces donneurs d'avis en secret font faire de mauvais personnages à ceux à qui ils les donnent.
FAUSTINE
Je croirais en devoir donner, et en recevoir en pareille occasion.
CÉCILE
Je crois qu'il ne faut faire ni l'un ni l'autre.
CLARICE
Vous entendriez dire du mal de vos amies sans les en avertir ?
CÉCILE
Je répondrais doucement à ceux qui en diraient, qu'ils ne connaissent pas bien les personnes dont ils parlent, et je n'en dirais pas un mot.
FAUSTINE
Mais qu'auriez-vous fait à la place de Mademoiselle de ** ?
CÉCILE
J'aurais remercié le donneur d'avis et je n'en aurais rien dit. Si l'avis eût été fondé, j'aurais tâché d'en profiter ; autrement j'aurais attendu que le temps l'eût détruit, comme il détruit sûrement ce qui s'est dit sans fondement.
SOPHIE
Si Mademoiselle ** avait tenu cette conduite, elle se serait épargné bien du chagrin.
CLARICE
Il faut donc tout souffrir pour soi et pour ses amies ?
SOPHIE
Quand nous traiterons nos amies comme nous-mêmes, elles n'auront pas sujet de se plaindre.
FAUSTINE
J'aurais regardé comme une grande marque de l'amitié de mes amies, qu'elles m'eussent avertie de tout ce qu'elles auraient vu contre moi, quand ce n'aurait été qu'un regard, ou la moindre grimace.
CÉCILE
Elles feraient un vilain personnage et vous attireraient bien des affaires.
FAUSTINE
Pourquoi un mauvais personnage ?
CÉCILE
Je n'en connais pas un si mauvais que celui de porter la désunion partout.
SOPHIE
Il faut dissimuler ce qui peut fâcher, ne rapporter que ce qui peut faire plaisir, et pouvoir se rendre le témoignage qu'on n'a jamais brouillé personne, et qu'on a souvent fait des réconciliations.
FAUSTINE
Je suis ravie de cette conversation, et vous avez renversé des idées que je croyais très raisonnables : je ne comprenais point qu'il fallût rien souffrir pour soi, et encore moins pour ses amies ; cependant vous nous faites voir que le plus grand service qu'on puisse leur rendre, est de ne les compromettre jamais dans aucun démêlé, et qu'il faut en user ainsi pour soi-même.
SOPHIE
Que vous êtes heureuse, Mademoiselle, de vous rendre ainsi à la raison, dès que vous l'apercevez !
FAUSTINE
Il serait difficile de résister à vos raisonnements.
CÉCILE
Les mauvais esprits sont plus capables de résister que de se rendre.
CLARICE
Je fais de grandes résolutions d'être paisible, et je suis touchée de ce que vous dites, qu'il ne faut désunir personne, et qu'il faut au contraire pacifier toutes choses autant qu'on peut.
SOPHIE
On n'est pas loin de la raison, mademoiselle, quand elle touche si facilement.
CÉCILE
Et on a l'esprit et le coeur bien faits, quand on sait ainsi revenir de ses préventions.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0