Tragi-comédie en vers
Athénaïs
Représenté pour la première fois en en 1639 à Paris.
Personnages
- ATHÉNAÏS, fille du Philosophe Léonce
- THÉODOSE, Empereur d'Orient
- PULCHÉRIE, soeur de Théodose
- TEGNIS, confidente de Pulchérie
- PAULIN, favori de Théodose
- VALÈRE, frère d'Athenaïs
- PHOCAS, capitaine des Gardes de Théodose
Épigramme à Mr. de MAIRET, sur son Athénais
Bien que Théodose en mourant ; Soit pour la gloire ou pour l'adresse, Doive emporter le nom de Grand sur tous les Princes de la Grèce : Puisqu'Athénaïs aujourd'hui Est dans l'Empire autant que lui, Si sans avoir en est la cause ; MAIRET au jugement de tous, C'est être plus que Théodose Que d'être aussi savant que vous.Le Tombeau d'Athénaïs au mesme
Ci git (où vit l'honneur qui naquit avec elle) La docte Athénaïs, soeur ou fille des Dieux, Qui vécut et vivrait adorable a nos yeux Si la vertu rendait une femme immortelle. Sa fortune ici bas fut si grande et si belle, Que même elle en rendit son auteur envieux, Et perdant à la mort un bien si précieux, La douleur qu'elle en eut fut juste et naturelle. Mais depuis qu'un ouvrage et si grand et si beau À l'égal de son trône illustra son Tombeau, L'Ouvrage est son Auteur sont si dignes d'envie, Qu'en l'état glorieux qu'ils ont réduit son sort, S'il était à son choix de rentrer dans la vie, Elle aurait plus de peine a sortir de la mort.A. D. L. A. D. N.
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Théodose, Paulin.
THÉODOSE
Il est vrai mon cher Paulin, qu'à ne considérer Que cette Majesté qui nous fait adorer, Et cette vaine pompe étonnant le vulgaire, Qui nous coûte beaucoup et ne nous sert de guerre, Le peuple mal instruit nous croit aussi content Que dans l'or et la pourpre il nous voit éclatants. Mais ceux qui par sagesse, ou par expérience, Parlent de notre sort avec plus de science, Savent que les chagrins et les cuisants soucis Sont avec les grands Rois dans les Trônes assis. Pour moi qui fais briller mes armes et ma gloire Des rivages de l'Inde à ceux de la mer Noire : Moi, qui règne absolu sur tant de régions, Autant par mon crédit que par mes légions, Et qui dans les travaux que la Couronne apporte, Suis encore assisté d'une âme grande et forte, D'une fidèle soeur sans reproches ett sans prix, Dont le sens merveilleux est rarement surpris, Et qui par ses conseils prudents et salutaires Agit si clairement dans la nuit des affaires : J'éprouve néanmoins en mon état présent Que le faix d'un Empire est un faix bien pesant, Qui laisse rarement ou le temps ou l'envie D'abandonner son âme aux plaisirs de la vie.PAULIN
Sans complaire ou flatter, je m'étonne en effet De voir un Empereur, des Princes le mieux fait, Vivre avec tant de soin ou tant de retenue Que l'ombre des plaisirs ne lui soit pas connue, Quoi qu'ils s'offrent à vous par tout où vous allez, Surtout depuis trois mois si doucement coulés, Que votre Majesté visite ses provinces. Pour le commun bonheur des sujets et des Princes. Quant à moi, je confesse avec sincérité Que des lieux de la Grèce où nous avons été, Aucun n'est comparable à la ville où nous sommes, Pour le nombre et le prix des femmes es des hommes : Aussi de tous les Grecs, le peuple Athénien S'estime le mieux fait et le plus ancien, Et croit qu'avec l'éclat qui suit votre présence, Athènes, en beauté surpasserait Byzance.THÉODOSE
Vous me vantez, si fort cet aimable séjour, Que j'en soupçonne en vous quelque raison d'amour, Et je suis bien trompé si des beautés d'Athènes Quelqu'une en peu de jours ne vous met dans ses chaines. Une certaine brune est souvent chez ma soeur, Qui pourrait bien surprendre et gagner votre coeur.PAULIN
Ce n'est pas d'aujourd'hui que le Dieu de la terre Me fait sur mes amours une agréable guerre : Mais de la raillerie entrons au sérieux. Vous le meilleur des Rois et le plus glorieux, Ne donnerez-vous point d'une couche seconde Des serviteurs au Ciel, et des Maîtres au monde ? Le siècle où nous vivons serait bien détesté S'il avait vu finir en votre Majesté L'incomparable sang de Trajan et d'Arcade.THÉODOSE
Va Orateur qui plaît aisément persuade. De cet hymen d'État j'approuve la raison. Mais j'en remets l'effet à quelqu'autre saison, Rien ne presse, Paulin, cet esclavage illustre Me viendra qu'assez tôt à mon neuvième lustre.SCÈNE II. Pulchérie, Théodose, Paulin.
PULCHÉRIE
Seigneur, je vous cherchais avec empressement, Pour vous dire la joie, ou le ravissement Où vient de me plonger un merveilleux spectacle, Le chef-d'oeuvre du Ciel et son plus beau miracle, Une beauté naïve, aimable en la froideur, Et dont l'honnêteté paraît en sa pudeur, D'une assurance grave, et d'un regard modeste, Telle enfin qu'on peindrait une beauté céleste. Sachant donc la puissance où j'ai toujours été De connaître de tout sous votre autorité, Elle est tantôt venue implorer notre grâce Contre la cruauté d'un frère qui la chasse, Et plaignant son malheur, nous la représenté Avec tant d'éloquence et tant de netteté, Qu'au point du jugement, je l'ai voulu suspendre, Pour me donner encor le plaisir de l'entendre, L'obligeant à dessein de revenir ici Pour vous donner moyen de l'écouter aussi, Comme je viens exprès vous en prier moi-même.THÉODOSE
Vous me faites, ma soeur, une faveur extrême, Et je ne doute point, après votre rapport, Que cette nouveauté ne me contente fort.PULCHÉRIE
Mais de peur que l'éclat qui suit votre personne Avec juste raison ne la trouble et l'étonne, Il serait à propos que sans qu'elle vous vit, Sa grâce vous charmât, et sa voix vous ravit.THÉODOSE
Le moyen ?PULCHÉRIE
Vous pourrez tous les deux et sans beaucoup attendre, Puisque mal aisément aura-t-elle manqué De revenir au temps précisément marqué, Phocas qui la connaît, pour être aussi d'Athènes, Nous en dira bientôt des nouvelles certaines : Il s'est chargé du soin de me la présenter, Et c'est en sa faveur qu'il vient solliciter.PULCHÉRIE
Où l'avez-vous laissée ?PHOCAS
Dans la salle, Madame, où ses larmes en vain Combattent les rigueurs de ce frère inhumain, Que l'on peut mieux nommer un monstre d'avarice.PAULIN
Je suis pour la Beauté.PULCHÉRIE
Et moi, qui dois juger, je sais pour l'équité. Passe donc dans la chambre avant qu'elle vous voie, D'où les sens tous remplis de merveille et de joie, Vous verrez aisément sans paraître au dehors La beauté de l'esprit jointe à celle du corps : Hâtez-vous, la voici, qui triste autant que belle, Augmente la pitié qui me parle pour elle.SCÈNE III. Athénaïs, Pulchérie, Valère, Tegnis, Phocas.
PULCHÉRIE
Faites-les approcher, Phocas.PHOCAS
Avancez-vous.PULCHÉRIE
Non, non, je ne veux pas qu'on me parle à genoux, Levez-vous l'un et l'autre, et que chacun sans crainte Expose ses raisons de défense et de plainte.VALÈRE
Madame, en peu de mots, feu mon père et le sien Lui donnant tous ses soins, me donna tout son bien.ATHÉNAÏS
Celui dont je me plains me touchant de si près, Que sa vie et la mienne ont commencé leur course Et dans un même sang et d'une même source, Que n'ont pu la Nature et nos communs parents Empêcher ou finir nos honteux différents. On ne me verrait pas Princesse incomparable Accuser à vos yeux un frère inexorable, Noircir mon propre sang, et rougir aujourd'hui Pour la part que je prends à la honte d'autrui. Exemple de bonté ! Faut-il que je produise Devant le Tribunal où vous êtes assise Un exemple inouï de dureté de coeur, De mauvais naturel et d'injuste rigueur ? Qui sans avoir failli me traite en criminelle, Me ferme indignement la maison paternelle, Et me refuse ailleurs, pour comble de tous maux, Ce que trouvent partout les plus vils animaux, Qui tiennent en pur don des mains de la Nature Le bienfait du couvert et de la nourriture ; C'est de tout notre bien qu'il a tout aujourd'hui La seule et moindre part que j'exige de lui, Qui loin d'être lui seul mon tuteur et mon père, Est le seul qui m'opprime et qui me désespère Au mépris du devoir et du sang qui nous joint, Au mépris de mes pleurs qui ne le touchent point, Et de son propre honneur dont le soin le convie À me donner au moins ce qu'il faut pour la vie, Avec la liberté d'appliquer mon esprit À l'étude des arts que mon père m'apprit : Ce sont ces mêmes arts acquits par mon étude, Qui servent de prétexte à son ingratitude. Il dit que notre père avec son amitié, M'a donné de ses biens la plus noble moitié, Me donnant sa vertu, son temps et sa science : Le partage en effet est plus grand qu'il me pense, C'est le seul que j'estime et que je puis vouloir Si j'obtiens les moyens de le faire valoir : Mais à quoi ce partage à mon sexe honorable, Qui parmi les savants me rend considérable, Si par un coup fatal à tant de vertueux L'extrême pauvreté le rend infructueux ? Que me sert de connaître et le Ciel et la Terre Si la nécessité me déclare la guerre ? Est-il esprit si grand, ou si bien affermi, Qui ne cède aux efforts d'un semblable ennemi ? Contre la cruauté d'un monstre si terrible Alcide aurait perdu le titre d'invincible ! Plus celui qu'il attaque a le courage haut, Moins il a d'avantage à souffrir son assaut Mais une autre raison, la plus faible du monde, Appuie un autre point où sa rigueur se fonde. C'est assez (dira-t-il) que les Astres amis Ne manqueront jamais à ce qu'ils m'ont promis : Mais s'il croit ce qu'il dit, il n'est pas raisonnable, Et s'il ne le croit pas, il est impitoyable : S'il pense que le Ciel m'appelle à de grands biens, Pourquoi par ses bienfaits n'attire-t-il les miens ? En l'espoir du futur, il devrait par avance Pour son propre intérêt gagner ma bienveillance, Et loin de me traiter avec sévérité, Prendre part de bonne-heure à ma prospérité Et s'il croit que jamais mon destin ne se change, Sa haine ou sa rigueur n'est-elle pas étrange ? Si mon frère aujourd'hui me refus ses soins, Dois-je plus espérer de ceux qui me sont moins ? Bref, préférant d'une âme à l'étude adonnée L'olive de Minerve au myrthe d'hyménée, J'ai beau lui demander les moyens suffisants Pour jouir des amours de mes plus jeunes ans, C'est ce qu'il me refuse et ce que tristesse Avec pleurs et soupirs demande à votre Altesse, Qui sans doute attentive et bonne comme elle est, Médite en ma faveur un équitable arrêt.Alcide : autre nom d'Hercule.
VALÈRE
Je me garderai bien, ayant à me défendre, De tenter le chemin que ma soeur vient de prendre, Celui de l'éloquence étant le plus aisé Pour arriver au but qu'elle s'est proposé Je ne saurais comme elle enrichir ma harangue De tous les ornements de l'art et de la langue : Je lui cède en ce point, et n'ai entrepris De surprendre comme elle, et charmer vos esprits. Les écrits d'Aristote et ceux de Démosthène N'ont jamais occupé ni mon temps ni ma peine : Mais je sais pour le moins qu'on ne peut par la loi M'obliger au bienfait qu'elle exige de moi, Et qu'un acte public fait à mon avantage La prive expressément de tout notre héritage : C'est une vérité qui tombe sous les sens, Un Oracle de droit qui ne reçoit qu'un sens, Et qui décide tout en pareille aventure.PULCHÉRIE
Donnez le testament, j'en ferai la lecture.Testament de Léonce.
Je donne tous les biens qui sont en mon pouvoir À mon fils, dont l'humeur, l'esprit et la conduite Font juger du besoin qu'il en pourrait avoir. Quant a ma chère fille, il suffit qu'elle hérite De toute mon étude et de tout mon savoir, Et qu'une vérité dans les astres écrite, Lui promette et me fasse voir, Que la fortune et le mérite S'accorderont un jour afin de la pourvoir.TEGNIS
Peut-on plus mal traiter une soeur oppressée, De qui les bonnes moeurs ont assez mérité Votre reconnaissance ou votre piété ? Dites si vous pouvez, quelle faute ou quel crime Lui rend votre rigueur ou moindre ou légitime, Vous ne mérités pas une si digne soeur, Et vous la traiteriez, avec plus de douceur Si vous n'étiez que lâche, ou simplement avare : Mais vous êtes né Grec et vivez en barbare. Je vous en dirais plus si nous étions ailleurs.ATHÉNAÏS
Mon frère aurait pour moi des sentiments meilleurs, Si l'amour d'une épouse à qui je n'ai su plaire N'eut attiré sur moi sa haine et sa colère, Ce mauvais naturel a le sien corrompu, Et contre mon repos a fait ce qu'il a pu.ATHÉNAÏS
Je serai lâche, avare, et tigre au dernier point : Mais j'aurai tout le bien, et vous n'en aurez point.PHOCAS, à Tegnis
Voyez, rien ne l'émeut cette insensible souche.TEGNIS
Puisqu'il veut tout avoir, et que rien me le touche, soit donc, que son Altesse en juge s'il lui plait.VALÈRE
Qu'elle en juge.ATHÉNAÏS
Ha mon frère !PULCHÉRIE
Écoutez mon arrêt.ATHÉNAÏS
Vous aurez, toujours tort, si comme je l'espère, Vous ne me tenez, lieu de tuteur et de père,VALÈRE
Avec tant de beauté, de grâce et de savoir, C'est une vérité dans lesastres écrite, Que la fortune et le mériteIl s'en va.
s'accorderont un jour afin de vous pourvoir.ATHÉNAÏS
Et moi, je quitte aussi votre présence auguste,À Pulchérie.
Sans plaindre ou murmurer contre un arrêt si juste, Estimant que le sort est encore assez doux Qui m'a causé l'honneur de baiser vos genoux.SCÈNE IV. Pulchérie, Théodose, Pavlin.
PULCHÉRIE
Qu'en dites vous, Seigneur ?PAULIN
Et possible le coeur.THÉODOSE
Je ne dis pas cela, Non que son rare esprit joint aux beautés qu'elle a, Ne la rende en effet bien digne d'être aimée.PULCHÉRIE
Faisant ce que j'ai fait, j'ai fait ce que j'ai dû. Avez-vous observé son air sa modestie, Et quand elle est entrée, et quand elle est sortie, Sa grâce, son adresse, et son bon naturel À couvrir les défauts de ce frère cruel ? Surtout, sa retenue a paru toute entière Comme en sa plus illustre et plus haute matière. Quand j'ai donné l'arrêt qui vous a tant surpris, Là certes sa douceur a charmé mes esprits, Et la compassion m'a conseillé sur l'heure De lui donner espoir de fortune meilleure.THÉODOSE
C'est le dernier discours que nous avons ouï, Et qui l'a consolée, et qui m'a réjoui : C'est une autre en effet digne de Pulchérie, Aidez-la donc, ma soeur, sa vertu vous en prie.SCÈNE DERNIÈRE. Théodose, Paulin.
THÉODOSE
Quelle agréable peste a mon âme frappée ? Quel venin ai-je pris, quel poison ai-je bu ? Qu'ai-je oui, cher Paulin, ou plutôt qu'ai-je vu ?THÉODOSE
Je souffre une sensible et véritable atteinte, Une pointe de flamme, un violent désir Me pique avec douceur, me trouble avec plaisir, Et mon coeur amoureux, court, s'envole et soupire Après le bel objet qui le charme et l'attire : De là m'est survenue avec beaucoup d'efforts Cette agitation et d'esprit et de corps, Qu'assez visiblement je vous y témoignée. En ce cruel instant qu'elle s'est éloignée : Alors avec douleur, j'ai senti que mon coeur S'est détaché de moi pour suivre son vainqueur.THÉODOSE
C'est le visible effet de l'Amour qui se venge, Et qui sur Théodose appesantit ses mains Pour en faire un exemple au reste des humains, Montrant aux nations, de sa force étonnées, Qu'il impose le joug aux têtes couronnées. Ô mes bons sentiments, en un moment trahis, Que ne m'empêchiez-vous d'aimer Athénaïs ! Peu prévoyante soeur pourquoi vous ai-je crue ? Trop charmante Beauté, pourquoi vous ai-je vue Mais quoi si je me plains d'avoir vu ses appas, Je me plaindrai bien plus si je ne les vois pas. C'est ici que mon mal doit être mon remède, C'est ici, cher Paulin, que j'implore ton aide, Pour l'extrême besoin que t'en pourrais avoir À me faciliter les moyens de la voir.PAULIN
Votre adorable soeur, qui l'estime et qui l'aime, Vous rendra sans dessein cet office elle-même, Je crois que sa pensée est de la retenir.ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Tegnis, Athénaïs.
TEGNIS
Pourquoi donc s'ennuyer, et soupirer sans cesse ? Pourriez-vous être mieux qu'auprès d'une Princesse, Qui fait de son Palais une école d'honneur, Où toujours le mérite est suivi du bonheur, Où le joug glorieux de notre servitude Ne vous empêche point de vaquer à l'étude, Où tout le monde admire et recherche à l'envi Votre esprit excellent, dont chacun est ravi ?ATHÉNAÏS
Épargnez-moi de grâce.ATHÉNAÏS
Ce bonheur me suffit restreint à la moitié, J'en souhaite l'estime, et non pas l'amitié : Mais pour se divertir on parle de la sorte.ATHÉNAÏS
Moquez-vous, s'il vous plaît, ou parlez tout de bon, Il m'importe fort peu que cela soit ou non.TEGNIS
Vous n'aurez pas toujours cette humeur méprisante, La bonheur se doit prendre alors qu'il se présente, Autrement il échappe, et nous laisse confus Du tardif repentir qui suit notre refus. Il faut n'avoir point d'yeux pour ne pas reconnaître. Que vous êtes aimable autant qu'on le peut être Vous avez des beautés, des grâces, des appas, Vous n'aurez pas toujours cette humeur mépri Et des talents d'esprit que les autres n'ont pas Sur la foi des savants on croirait que les Muses Auraient toutes en vous leurs sciences infuses.TEGNIS
Je m'en vais le finir en deux coups de pinceau, Et dire seulement, après la renommée, Que la gloire du sexe est en vous consommée : Mais ce divin esprit qui vous fait admirer, Et cet aimable corps qui vous fait désirer, Vous rendront à la fin la Nature importune, Si ses biens ne sont joints à ceux de la Fortune. Quittez, quitez, ma soeur, cette humeur qui vous nuit, Attendez pour le moins le bonheurq ui vous suit, Et recevez le bien que l'Amour vous envoie.ATHÉNAÏS
Je n'en veux point avoir que par la belle voie, Et l'amitié du Prince en cette occasion, Ne sauroit aboutir qu'à ma confusion.TEGNIS
Votre philosophie est un peu trop farouche, J'ai charge de sa part, et de sa propre bouche, De vous bien assurer qu'il restreint son espoir Dans l'innocent plaisir de parler et de voir. Je crois que ma vertu (sans offenser la vôtre) Ne le cèderait pas à la rigueur d'une autre : Mais ayant le mérite et l'heur que vous avez, Et pouvant sur le Roi ce que vous y pouvez, Sans confondre l'honneur le scrupule, Je serais indulgente à l'ardeur qui le brûle, Et sans m'effaroucher souffrirais ses discours, Tant que la modestie en règlerait le cours : C'est ainsi que Tennis, en l'assiette où vous êtes, Gagnerait la faveur par des moyens honnêtes : C'est ainsi qu'en tous lieux aussi bien qu'à la Cour, On ménage l'Honneur,la Fortune et l'Amour. Ce discours cependant vous doit rendre assurée De la vraie amitié que je vous ai jurée.Assiette : Manière de se poser, d'être posé. [L]
ATHÉNAÏS
Votre amitié m'oblige autant que vos avis, Que toute autre en ma place eut possible suivis : Mais vous me permettrez de repousser encore Une amour qui me trouble autant qu'elle m'honore, Et sortir en fuyant de ce combat douteux, Puisque l'événement en peut être honteux.ATHÉNAÏS
Il est vrai que j'embrasse une condition Qui choque mon humeur et mon élection, Et sans que Pulcherie en puisse être offensée, Son palais me plaît moins que ne fait le Lycée. Je chercherais plutôt, s'il était à mon choix, L'étude des savants que la chambre des Rois. Hélas, si les Destins à mon bonheur contraires, Me laissaient pour le moins les choses nécessaires À cultiver les Arts que mon père m'apprit, Avec la quiétude et la paix de l'esprit, Je bornerais mes voeux, ma gloire et mon envie Dans la tranquillité d'une si chère vie. Tantôt considérant et de l'âme et des yeux Les diverses beautés de la Terre et des Cieux, Je verrais en tous deux, comme en une peinture, Le merveilleux pouvoir du Dieu de la Nature. Tantôt je me plairais à montrer les raisons De l'ordre qui varie et change les saisons : Tantôt celles des vents, des frimas, des tempêtes, Et des corps enflammés qui grondent sur nos têtes. Après, pour délasser mon esprit curieux D'une étude si vague et si laborieux, Je le promènerais dans ces belles allées, Ces paisibles coteaux, ces secrètes vallées, Et ces bois de laurier éternellement verts, Ou coule à flots d'argent la fontaine des vers. Mais quoi ! La pauvreté, ce monstre épouvantable, Qui plus il est honteux, plus il est redoutable, Confond tous mes desseins, les réduit en vapeur, Et de son seul aspect m'étonne et me fait peur : Ce mortel ennemi, dont je suis menacée, Rend ma lyre muette, et ma veine glacée : Car enfin vous savez, ô Nymphes que je sers ! Qu'on porterait en vain dans vos sacrés déserts Un esprit accablé d'aucune inquiétude, Qui par les soins du corps interrompe l'étude, Vu qu'il est des beaux vers comme des Alcyons Qui veulent un long calme à leurs productions. Sages dispensateurs des fortunes du monde, Seuls en qui désormais tout mon espoir se fonde, Si du trône céleste, où vous êtes assis, Vous daignez des mortels contempler les soucis, Voyez ceux que je souffle, et ceux que me prépare L'injustice d'un frère autant cruel qu'avare, Qui me fait rechercher en la faveur d autrui Ce que celle du sang me promettait de lui.Lycée : Gymnase, lieu d'exercice, situé en dehors d'Athènes du côté du levant, et garni d'allées couvertes. C'est dans le Lycée qu'Aristote tint école de philosophie. [L]
ATHÉNAÏS
Allons chez son Altesse.SCÈNE II. Théodose, Paulin, Tegnis.
THÉODOSE
Quoi, vous disparaissez sitôt que je me montre, Et ma discrétion ne pourra m'obtenir La faveur seulement de vous entretenir ?PAULIN
Que votre Majesté se donne patience, Sa rigueur vient de crainte, elle est en défiance, Non de sa propre force, ou de vos passions, Mais de la pureté de vos intentions. Sa naissance à la vôtre est si fort inégale, Qu'elle croit votre amour à son honneur fatale, Et que vous voir souvent ; ce serait allumer Le bucher qui dans peu le pourrait consumer. Il faut donc la guérir de cette injuste crainte : Car pour s'imaginer que sa rigueur est feinte, Ou que par artifice elle s'enfuit exprès. Pour piquer vos désirs de s'emporter après. On voit à sa façon son air, et sa jeunesse, Qu'elle a trop d'innocence, et trop peu de finesse.THÉODOSE
Mon coeur (puisqu'en effet il n'a rien de trompeur) La peut guérir du mal, mais non pas de la peur. Plût au Ciel que son oeil put lire dans mon âme Aussi facilement qu'il y jette sa flamme, Afin que mon penser, qui n'a rien de brutal, La guérit pour jamais de la peure et du mal.TEGNIS
Sire, Paulin et moi, trouverions, ce me semble, Plus de force et d'adresse à l'attaquer ensemble. Nos discours, nos avis, et même nos leçons, Emporteraient si bien ses injustes soupçons, Qu'elle aurait pour le moins un peu de complaisance, Et pour votre entretien, et pour votre présence.PAULIN
Tegnis entend la chose, el la prend comme il faut, Allons donc de ce pas lui donner un assaut.THÉODOSE
Stances à l'Amour.
SCÈNE IV. Théodose, Pulchérie.
THÉODOSE
Depuis.PULCHÉRIE
Vous mettez mon esprit en une peine extrême, Je ne puis deviner n'en ayant pas le don. Est-ce que désormais mon conseil n'est plus bon, Que mon gouvernement a gâté les affaires, Et qu'enfin mes avis ne sont plus salutaires ?PULCHÉRIE
Il me semble pourtant qu'ils ont bien réussi, Puisque tout l'Orient voit ses provinces calmes Jouir d'un long repos à l'ombre de vos palmes, Que votre nom divin, aux mortels sacré-saint, Du Danube et de l'Inde est également craint, Que vous seul avez droit de donner à la terre Et les biens de la paix et les maux de la guerre : Puisque le bruit fameux de vos derniers exploits Fait trembler les lauriers sur la tête des Rois, Que même on ne croit pas qu'entre les mains d'Auguste L'Empire ait eu son corps plus sain et plus robuste, Ni que l'Aigle Romain ait volé plus avant, Ou regardé plus loin que le soleil levant. La paix est dans vos champs, la pompe est dans vos villes, Vos Grands n'excitent point des tempêtes civiles, Tout le monde est content, et sans être haï Vous êtes craint partout, et partout obéï : C'est le meilleur état où puisse être l'Empire.THÉODOSE
Celui de l'Empereur ne saurait être pire, Puisque lui conseillant de voir Athénaïs Vous avez sa franchise et son repos trahis. À travers ce cristal, sa parole et sa vue.Il montre le cabinet vitré.
Ont jeté dans mon coeur le poison qui le tue. Mon feu depuis trois jours s'est accru tellement, Que ce n'est plus un feu, mais un embrasement.PULCHÉRIE
Certes la passion est extrêmement forte, Qui vous peut obliger à parler de la sorte ? Ce changement d'humeurs subit et si grand Avec juste raison m'étonne et me surprend.THÉODOSE
C'est qu'Amour pour me vaincre a pris toutes les armes Que lui peuvent fournir les attraits et les charmes, Et presque en même temps, assaillant et vainqueur, S'est emparé d'assaut du rempart de mon coeur.PULCHÉRIE
Tout bien considéré, vous n'êtes point blâmable D'aimer une beauté parfaitement aimable, En qui la main du Ciel a voulu renfermer Tout ce qui peut ravir, ou qui peut faire aimer, Pourvu que cet amour sans respect et sans bride Ne vous emporte pas ou sa fureur le guide.PULCHÉRIE
Seigneur, à dire vrai, vous n'espérez pas tant Qu'il ne soit bien aisé de vous rendre content.THÉODOSE
Sa rigueur est pourtant un obstacle invincible, Qui jusqu'à mes regards la rend inaccessible. Je n'ai pu l'aborder depuis le même jour Que de ma propre bouche elle apprit mon amour.PULCHÉRIE
Si le seul entretien faisait comme vous dites, De vos sages désirs les dernières limites, Par un discret silence il fallait s'empêcher De choquer son esprit, et de l'effaroucher.THÉODOSE
Oui, je me suis perdu par ma langue indiscrète, Si vous ne réparez la faute que j'ai faite : Aussi bien mon agent est trop tôt de retour Pour avoir fait sa charge au gré de mon amour. Et bien la verrons-nous cette aimable merveille ?PAULIN
Sire.PULCHÉRIE
Parlez, parlez tout haut, Ambassadeur discret, Ne voyez-vous pas bien que je suis du secret ?PAULIN
Commençant ma harangue à cet esprit farouche, Avec cette réponse il m'a fermé la bouche. Je tiens chers et révère autant que je le dois Les avis de Paulin, et les grâces du Roi : Mais que sa passion soit véritable ou feinte, En me comblant de gloire elle m'emplit de crainte, Et sans trop me commettre ou trahir mon devoir, Je ne puis en secret l'écouter ni le voir. Qu'il vive donc en paix, ou qu'il m'y laisse vivre, Mettant fin, s'il lui plaît, aux assauts qu'il me livre, Ou mon éloignement l'obligera dans peu D'employer mieux ailleurs ou d'éteindre son feu, Là, rouge d'un dépit qui l'a faite plus belle, Elle s'en est allée, et Tegnis avec elle. Que ne croit déjà plus que votre Majesté Adoucisse jamais cette austère Beauté ?THÉODOSE
C'est à vous, chère soeur, à mes maux secourable, À me rendre auprès d'elle un office agréable, En lui persuadant, comme vous le pouvez, Que ma flamme est sans feinte, et que vous l'approuvez.PULCHÉRIE
Lui répondre pour ou d'une fureur extrême. Dont vous ne sauriez pas vous répondre à vous-même ? Approuver des désirs, qui tous sages qu'ils sont ? Peuvent perdre en croissant l'innocence qu'ils ont ? Seigneur, il nous sied mal, du sexe dont nous sommes, De répondre en amour de la vertu des hommes. Ainsi donc, s'il vou plaît, vous m'en dispenserez, Et lourez mon refus, quand vous y penserez ?PULCHÉRIE
En semblable rencontre elle m'est inconnue, Et je serai bien aise en cette occasion De ne le prouver pas à ma confusion, Puisque de vos destins l'étrange différence D'une louable fin montre peu d'apparence, Et que l'Amour lui-même assez hardi de soi, Devient audacieux dans l'esprit d'un grand Roi, Pour suivre bien souvent, tout respect en arrière, Ses violents désirs qui n'ont plus de barrière.THÉODOSE
C'est vouloir me réduire avec trop de rigueur. Aux termes de mourir, ou de vivre en langueur. Vos conseils cependant sont la première cause Des troubles que l'Amour excite en Théodose, Et sous devez sans doute au mal que vous causez, Le remède innocent que vous lui refusez. Suffit dans un tourment ou personne ne m'aide, Ma résolution doit être mon remède. Il faut que malgré vous, ô beauté sans pitié ! Confidents sans pouvoir et soeur sans amitié, Mon amour, du désir passe à la jouissance Par un dernier effort digne de ma puissance. Oui, me rendant heureux sans la faveur d'autrui, Le coup que j'entreprends, fera voir aujourd'hui Que les difficultés irritent mon envie.PULCHÉRIE
Voudriez-vous obscurcir l'éclat de votre vie, Et par quelque action qu'on vous pu reprocher Perdre ce fonds d'honneur que vous eûtes si cher ? À ce brusque départ et ce morne silence, Je crains qu'il ne s'emporte à quelque violence : C'est pourquoi, cher Paulin, de tout votre pouvoir, Allez, le retenir aux termes du devoir ; Et s'il entreprend rien ou d'injuste ou de lâche, Ne pouvant l'empêcher, faites que je le sache, Afin que pour le moins, à toute extrémité, On mette Athénaïs en lieu de sûreté.ACTE III.
SCÈNE PREMIÈRE. Pulchérie, Paulin, Tegnis.
TEGNIS
Le langage en effet, qu'il vient de me tenir, Nous avertit d'un mal qu'il faudrait prévenir. Oui Tegnis (m'a-t-il dit d'une froideur extrême) On connaitra dans peu que je règne, et que j'aime À juger sainement ce discours menaçant, En la bouche d'un Prince amoureux et puissant, Montre le désespoir où sa fureur le jette.TEGNIS
Trop souvent chez les Grands ce qui plait est permis, Et quand un crime plaît il est bientôt commis, Surtout lorsque la honte est une fois bannie, Et que l'autorité rend la faute impunie.PULCHÉRIE
Pour moi je ne crois pas qu'en toute extrémité Il perde le respect qu'il m'a toujours porté, Ni qu'il veuille irriter par le crime et le blâme À la possession de l'objet qui l'enflamme. Que si (comme l'Amour pars ses yeux criminels Peut gâter à la fin les plus beaux naturels ?) Si, dis-je il arrivait par un malheur insigne, Qu'il me désobligeât d'un traitement indigne, Je le dis devant vous, son confident discret, Je mourrais de dépit, de honte et de regret ; Et son ingratitude une fois éprouvée, Je vivrais pour toujours en personne privée.PAULIN
L'état de notre Empire, après cet accident, Ne serait pas meilleur que celui d'Occident, Et nous saurions trop tard à quel point nous importe La soutien d'une main si fidèle et si forte :PULCHÉRIE
Non, pourvu que le Roi me veuille conserver Ce qu'il pourra toujours, en conformant sa vie Aux lois de l'équité qu'il a toujours suivie. Que si le trait d'Amour dans son âme caché Par sa propre vertu ne peut être arraché, Si la possession est l'unique remède Capable de guérir le mal qui le possède, Il peut dés aujourd'hui trouver sa guérison, Sans faire violence aux droits de la raison, Puisqu'un prompt hyménée en sa fin légitime Lui garde une maison de voluptés sans crime.PULCHÉRIE
Pourquoi ?TEGNIS
Que sans vous offenser Il ne peut concevoir un semblable penser, Ni le mettre en effet sans vous faire une injure.Penser : nom masculin au XVIIème pour « pensée ».
PULCHÉRIE
Rien moins.PAULIN
Rien moins Madame !PULCHÉRIE
Oui, Paulin, je vous jure.PAULIN
Je ne craindrai donc plus de vous entretenir Du sujet qui m'arrête et qui m'a fait venir, Sans tenir plus longtemps votre esprit en balance, Son amoureuse fièvre a tant de violence, Et de si chauds désirs redoublent ses accès, Qu'il n'en faut plus attendre un vulgaire succès. Au point où j'ai connu que sa flamme le range, Elle nous produira quelque chose d'étrange ; Non d'injuste pourtant, et dont le souvenir Soit de mauvaise odeur aux siècles à venir. Il veut, lassé d'un sort qui devient toujours pire, Que les mains de la Parque achèvent son martyre, Ou que celles d'Hymen couronnent ses amours : Ce sont des vérités que ses propres discours, Tous confus qu'ils étaient, m'ont assez témoignées.Parque : Déesse qui selon les anciens païens, préside à la vie des hommes. [T]
PULCHÉRIE
Et que ne fait-on point pour se rendre content ? Théodose a raison. Pulchérie en sa place Échaufferait ainsi cette Beauté de glace, Achetant par le prix d'une telle action Sa vertu, sa personne, et son affection : Mais sans dissimuler, croyez>vous que sa flamme Aille jusqu'à ce point ?PAULIN
Oui, je le crois, Madame. Ma bouche en dirait plus, si pour l'en empêcher Je n'avais dans le coeur la peur de vous fâcher.PULCHÉRIE
Je vous ai, déjà dit que je parlais sans feinte ; Ouvrez-vous donc à moi sans réserve et sans crainte. En cette occasion que craignez-vous pour moi ? Ai-je offensé l'Amour, ai-je fâché le Roi, Ou suis-je en sa disgrâce ?PAULIN
Aussi peu l'un que l autre. Loin d'être en sa disgrâce, il craint d'être en la vôtre, Et que blâmant l'ardeur dont son coeur est épris, Vous ne soyez contraire au dessein qu'il a pris.PULCHÉRIE
Quel dessein a-t-il pris ?PULCHÉRIE
Il veut donc l'épouser ?PAULIN
N'en doutez nullement.TEGNIS
Ô Dieu !PAULIN
Suivant mon ordre et son commandement Je venais de sa part assurer votre Altesse, Qu'il trouve dans sa joie un sujet de tristesse Quand sa crainte lui dit, afin de l affliger, Que ce qu'il entreprend vous peut désobliger.PULCHÉRIE
Vous pouvez hardiment l'assurer du contraire, Un Hymen qui lui plaît ne me saurait déplaire, Et loin de m'opposer à son contentement, J'y donne mon suffrage et mon consentement. Où le trouverez-vous ?PAULIN
Possible à votre porte, Où seules sans repos il attend que je sorte. Je vais donc, s'il vous plaît, le tirer de souci.PULCHÉRIE
Allez .SCÈNE II. Pulchérie, Tegnis.
TEGNIS
Madame, à dire vrai, je suis bien étonnée, Du coup prodigieux qui fait cet hyménée, Que de la complaisance à le faciliter Que vous-même avec joie, y semblez apporter.PULCHÉRIE
Vous ne croyiez donc pas que je fusse assez bonne Pour agréer la soeur que mon frère me donne, Que son contentement me fut cher comme il est, Que ce qu'il entreprend fut mon propre intérêt, Qu'en obligeant autrui moi-même je m'oblige, Et qu'enfin cet Hymen, qui vous semble un prodige, Fait le plaisir du Roi son repos et le mien ?TEGNIS
Cet énigme d'État, ou je ne comprends rien, M'ôte la liberté d'enquérir davantage. Suffit que votre Altesse est parfaitement sage.PULCHÉRIE
Non, non, chère Tegnis, l'esprit que vous avez, Et vos fidèles soins tant de fois éprouvés, Veulent avec raison que vous soyez instruite Et de nos intérêts et de notre conduite : Sachez qu'en cette affaire, entre nous résolu, L'Empereur ne veut rien que ce que j'ai voulu, Que j'avais commencé l'ouvrage qu'il achève, Et désigné le plan du trône qu'il élève À cette inestimable et divine Beauté, Plus digne de l'encens que de la Royauté. À son premier abord je me sentis forcée De concevoir pour elle une bonne pensée, Et voulus que le Roi l'écoutât et la vit ; Afin que cet objet par deux sens le ravit. Ainsi par mon moyen fut la flamme allumée, Mais l'absence ou le temps l'eut réduite en fumée ! Si je n'avais pris soin de lui représenter ! Celle dont les beaux yeux la pouvaient irriter, Et de qui la rigueur, qui force Théodose ! En lui refusant tout, l'oblige à toute chose : Car enfin cet esprit traité plus doucement, Eut fait de son amour un long amusement. Au reste, en cet hymen dont mon âme est ravie, Avec mes intérêts je cache mon envie. Ainsi je le fais mieux et plus adroitement, Sans me rendre garant de son événement.TEGNIS
Ce chef d'oeuvre du Ciel est tel que vous le dites, Elle est riche d'honneur, d'appas et de mérites, Que sans trop de malice on ne peut envier, Et que sans trop d'envie on ne saurait nier : Mais sa condition est un puissant obstacle Pour empêcher l'Amour d'achever son miracle, Et c'est, à mon avis, ce qu'on peut opposer. À cet illustre amant, qui la veut épouser.TEGNIS
si la raison d'Amour excuse Théodose, L'auguste Pulchérie, habile comme elle est, S'en doit-elle servir contre son intérêt, Procurant elle-même à sa maison Royale Une alliance obscure et si fort inégale ?PULCHÉRIE
Votre raisonnement vous abuse en ce point Qu'il met mon intérêt où je ne le mets point, Puisqu'une belle-soeur est un mal nécessaire. Que le bien de l'État est contraint de me faire. Mon intérêt se trouve à n'en point recevoir De qui l'autorité balance mon pouvoir. Je sais qu'Athénais par mérite et par grâce D'une grande Princesse occupera la place : Mais lui devant céder en la gloire du rang, J'aime qu'elle me cède en la gloire du sang, Afin que cet orgueil, que la naissance inspire, N'approche point ses mains su Timon de l'EmpireTEGNIS
Votre Altesse a raison, et je pense en effet Qu'elle reconnaîtra l'honneur qu'elle lui fait : Mais quand les fruits d'Hymen l'auront bien établie, Je crains que son devoir à la fin ne s'oublie, Que ce puissant Esprit méprisant vos leçons, Ne tourmente la vôtre en beaucoup de façons, Et qu'au gouvernement sa force ou son adresse Ne vous la rende un jour ou compagne ou maîtresse.SCÈNE III. Théodose, Pulcherie, Paulin, Tegnis.
THÉODOSE
Est-il vrai, chère soeur, Voulez-vous consentir à la paix de mon coeur ? Parlez, et d'un langage éloigné de la feinte. Achevez, d'arracher les restes de ma crainte.PULCHÉRIE
Ne craignez pas, Seigneur, qu'un jugement bien sain Ose au puisse blâmer votre amoureux dessein.THÉODOSE
S'il est à votre sens absolument contraire, Je ferai tous efforts afin de m'en distraire, Mais quoi ? Tous mes efforts seront de peu d'effet.PULCHÉRIE
Il est selon mes sens et selon mon souhait ; L'équité le soutient, l'honneur le favorise, La Terre le demande et le Ciel l'autorise : Elle n'a pas des Rois pour ses prédécesseurs, Mais enfin elle est noble et de sang et de moeurs : Pour son honnêteté vous l'avez éprouvée, Et puis un vertueux l'a toujours élevée, Un sévère Léonce, un père plein d'honneur, Dont l'étude a produit et prévu son bonheur.PAULIN
Moi-même plusieurs fois je me suis enquis d'elle. Par un certain Ménandre, homme adroit et fidèle : Et tout ce que Ménandre en a toujours appris, A toujours confirmé son estime et son prix.THÉODOSE
Son procédé tout seul me vaut mille témoins. La vertu qui résiste à l'amour d'un Monarque, Lui donne de sa force une assez bonne marque : Mais voyons de ses yeux les aimables clartés.PULCHÉRIE
Appelez-la, Tegnis.TEGNIS
Athénaïs, sortez.THÉODOSE
Au milieu de mes feux je frissonne, je tremble, Je souhaite sa vue, et la crains tout ensemble.PAULIN
Elle entre.THÉODOSE
Sa froideur augmente mon amour.PULCHÉRIE, à Athen
Attendez en ce lieu mon ordre ou mon retour.ATHÉNAÏS
Mais, Madame...ATHÉNAÏS
Que Tegnis pour le moins...SCÈNE IV. Théodose, Athénaïs.
THÉODOSE
Plutôt que de devoir à son commandement Le plaisir que mon coeur goûte en votre présence, Que ne le tiens-je au moins de votre complaisance ? Mais hélas ! Quel espoir peut flatter mon ennui, Si j'en suis redevable à la faveur d'autrui ? Ô chère Athénaïs, des beautés la merveille ! Quel destin vous contraint, quel esprit vous conseille De traiter Théodose, et son affection Avec tant de mépris ou tant d'aversion ?ATHÉNAÏS
Il doit croire pourtant que j'ai pour sa personne Le zèle et le respect que le devoir m'ordonne ; Et si je suis l'objet des voeux d'un si grand Roi, J'estime cette grâce autant que je le dois.THÉODOSE
Il semble à vos discours que vous doutez encore Si j'ai pris dans vos yeux le feu qui me dévore : Mais je forme un dessein qui vous va mettre au point. De répondre à ma flamme, ou de n'en douter point. Après ce rare effet de l'ardeur qui me brûle . Vous pourrez être ingrate, et non pas incrédule, Et vous ne feindrez plus d'ignorer mon tourment, De peur d'être obligée à mon soulagement.ATHÉNAÏS
Quand vous me convaincriez d'être assez malheureuse Pour exciter en vous cette ardeur amoureuse, Pourriez-vous inférer avec juste raison Que je sois obligée à votre guérison ? si ce n'est en tuant par votre prompte absence Un feu de qui ma vue eut causé la naissance.ATHÉNAÏS
Le temps chasse l'amour du coeur le plus sensible, Le remède en est lent, mais il est infaillible. .THÉODOSE
Loin de me soulager, et loin de me guérir, Pour peu que j'en usasse il me ferait mourir C'est de vous que dépend, et non point d'aucun autre, Le bonheur de ma vie et celui de la vôtre, Au moins si votre sort peut être bienheureux Par les sceptres offerts d'un Roi bien amoureux Qui sans vous amuser de promesses frivoles Est tout prêt d'accorder les effets aux paroles, Et le sang de Léonce à celui de Trajan.ATHÉNAÏS
Mais des roseaux du Nil aux cèdres du Liban, Le rapport est plus grand et la distance moindre.THÉODOSE
Ma soeur à son retour en sera garent, Consentez, seulement, et sans faire autre chose, Laissez agir pour vous l'amour de Théodose.ATHÉNAÏS
Je ferais une injure à votre Majesté Si je la soupçonnais de peu de vérité, Je crois que ses discours ont le don des Oracles. Comme ses actions ont celui des miracles, Par tout votre puissance éclate également, Et l'obstacle en ceci vient de moi seulement, Qui ne puis contempler la fortune où vous êtes, Sans craindre en même temps l'honneur que vous me faites. Quelle amour ! Quel esprit ! Quelle présomption Éloignerait de moi cette appréhension ? Puis-je avoir tant de biens sans en être accablée, Ni voir tant de splendeur sans en être aveuglée ? Le destin de Sémélé en un sujet pareil, Me doit servir ici d'exemple et de conseil. Mais quand la vanité m'aurait pu faire accroître Que je puis supporter l'éclat de votre gloire, Ce feu prodigieux qui contre mon dessein D'une si vive ardeur vous embrase le sein Par un effet du temps trop justement à craindre, Peut-il pas à la fin s'alentir ou s'éteindre ? Y pourrait-on pas voir succéder quelque jour Le mépris à l'estime, et la haine à l'amour ? Ce malheur qui possible irait jusqu'au divorce, De toute ma constance épuiserait la force, Et l'état déplorable où je serais alors, Me ferait envier la fortune des morts, Non pour me voir tomber par une chute étrange Du Trône Impérial au milieu de la fange : Alors le seul regret de m'éloigner de vous, Serait entre mes maux le plus cruel de tous. Car alors mon devoir autorisant ma flamme, Je serais triste amante et malheureuse femme.Alentir : Rendre plus lent. [L]
SCÈNE V. Pulchérie, Tegnis, Théodose, Ayhénaïs.
PULCHÉRIE
Quoi ? D'une défiance à la fin importune, Résiste-t-elle encore à sa bonne fortune ? Oui, chère Athénais, donnez sur notre foi, Celle que vous devez aux paroles du Roi, Qui brûle d'acquérir au prix d'une couronne Le don de votre amour et de votre personne.PULCHÉRIE
Et ie vous donne aussi par zèle et par estime Au pouvoir absolu d'un amant légitime, Tour régner en sa couche, et prendre de ses mains Le sceptre qui régit la moitié des humains.THÉODOSE, à Athénaïs
Ô Dieu si vous m'aimiez autant que je vous aime ! Mais que voulez-vous faire adorable Beauté ?THÉODOSE
Levez-vous, et pensez que la foi conjugale Doit rendre désormais notre fortune égale, Et que vous m'élevez, au faîte du bonheur Comme je vous élève au sommet de l'honneur.ATHÉNAÏS
Donc en ce grand hymen les plus humbles volées Aux plus superbes monts se verront égalées Par la seule vertu du plus grand des mortels.SCÈNE VI. Phocas, Tegnis.
TEGNIS
Vous venez, à propos pour entendre de moi Un discours merveilleux et bien digne de foi. Sachez qu'avec le Roi, la Princesse conspire D'élever ma compagne au trône de l'Empire.PHOCAS
Laquelle ?ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE.
THÉODOSE
stances.
SCÈNE II. Théodose, Tègnis.
THÉODOSE
Que me rapportez vous ? Que venez vous m'apprendre ? Ne l'a-t-on point réduite aux termes de rendre ?TEGNIS
Sire, malaisément en viendra-t-on à bout. Sans le secours du Ciel, dont la force peut tout Car votre Majesté n'a plus d'habiles hommes Qu'à la confusion de tout ce que nous sommes, Ce merveilleux esprit n'ait sans doute lassé, Et que par aventure il n'ait embarrassé, Tant sa vivacité paraît ingénieuse À défendre une erreur qui la rend malheureuse. Les savant Hermodore, et le grand Fortunat, Plus vaincus que vainqueurs sont sortis du combat : Mais Paulin maintenant qui dispute avec elle, Oppose à ses raisons la raison naturelle, Et par la seulement prétend lui faire voir, Que Mars et Jupiter sont des lieux sans pouvoir, Dont l'histoire fertile en dangereux exemples, Autorise le crime et le met dans les Temples. Si bien que de la grâce et de l'air qui s'y prend. Il en faut espérer quelque chose de grand.THÉODOSE
Il faut désespérer jusqu'à la moindre chose, Puisque le Ciel lui-même mon bonheur s'oppose, Me donnant comme il fait un obstacle à forcer, Dont la religion ne me peut dispenser . Ha ! Quel tempérament à l'excès de ma joie ? Ce bizarre accident me suscite et m'envoie Sur le point de jouir d'un trésor amoureux, Qui seul me pouvait rendre absolument heureux Ce malheur non prévu, que l'Enfer a fait naître, Retarde notre hymen, et l'empêche peut-être. Vouloir ce que je veux, pouvoir ce que je puis, Elle être ce qu'elle est, et moi ce que je suis, Tous deux pour même chose avoir la même envie, Et qu'elle ne soit pas de son effet suivie. Ô Ciel qui m'entends plaindre, et non pas murmurer ! De quel heur un mortel se peut-il assurer ? Faut-il que des Phoebus, des Mars, et des Hercules, Du véritable Dieu, fantômes ridicules, Eux qui ne sont que bois, que pierre et que métal, Cessent d'être impuissants pour me faire du mal. De quel trait de douleur mon âme percée Alors qu'elle m'apprit son erreur insensée ? Sa voix fut un poignard qui m'entra dans le sein Je changeai de couleur, mais non pas de dessein, Et mêlant à ma flamme une vertu chrétienne, Plaignis également sa disgrâce et la mienne.TEGNIS
Elle est digne en effet de plainte et de pitié, Puisqu'elle perdrait tout perdant votre amitié.THÉODOSE
Son erreur pour le moins lui fermerait la porte Par où l'on peut venir aux sceptres que je porte, Et par les droits d'hymen partager avec moi La gloire, la puissance, et le titre de Roi. C'est pourquoi de ce pas retournez auprès d elle Lui rendre les devoirs d'une amitié fidèle. Dites-lui qu'elle peut, apprêtant de combats Avec gloire et profit mettre les armes bas, Et qu'il s'agit ici de l'infaillible perte Ou du gain assuré d'une couronne offerte.TEGNIS
La parole et l'aspect de votre Majesté Auraient bien plus de force et plus d'autorité. N'obéis toutefois à ce qu'elle m'ordonne.THÉODOSE
Sachant que mon aspect la contraint et l'étonne, Je ne veux point ravir à son entendement La liberté d'élire, et d'agir librement. Dans la Religion la contrainte est un crime. En celui qui la souffre, et celui qui l'imprime. Je ne demande point qu'elle donne les mains À l'indigne respect des intérêts humains, La créance est trop pure, et la chose trop sainte Pour être profanée ou d'espoir ou de crainte. Mais que sans s'obstiner contre la vérité, Elle ouvre seulement les yeux à la clarté, Qui doit chasser la nuit de son idolâtrie , C'est à quoi je l'exhorte, et de quoi je la prie, De tout ce triste coeur qui souffre nuit et jour. Les glaces de la crainte et les feux de l'Amour. Comme j'ai pris en vous beaucoup de confiance, J'ai pour votre retour beaucoup d'impatience. À quoi se résoudra cet orage imprévu Au jour le plus serein si puissamment émue ? Grand Dieu dont la sagesse est une mer profonde ! Achevez pour le Ciel ce miracle du monde, Qui ferait tout mon bien, et serait sans défaut si pour vous seulement il croyait ce qu'il faut. Ô créance ! Ô lumière et tous deux nécessaires, Mais ma soeur qui sans cesse a le coeur aux affaires, M'en vient entre tenir assez hors de propos.SCÈNE III. Pulchérie, Théodose.
PULCHÉRIE
Seigneur, voici de quoi vous donner du repos, L'orgueilleux Baranes défait en deux batailles, Et réduit maintenant à garder ses murailles, Ennuyé de la guerre et des maux qu'elle a faits, Par ses Ambassadeurs vous demande la paix.THÉODOSE
Je demeure d'accord que la nouvelle est grande, Et que j'eusse acheté la paix qu'il me demande : Mais un autre succès d'un plus noble souci Me rend presque insensible au bien de celui-ci. Ma satisfaction ne peut être parfaite, Si d'un pire ennemi je n'apprends la défaite.THÉODOSE
Ce vieux monstre d'erreur que l'Enfer a vomi, Et qui sans le secours d'un esprit tout céleste Aurait déjà perdu la force qui lui reste, Aux pieds de la raison dès longtemps étendu, Si d'une Athénaïs il n'était défendu. C'est la seule victoire ardemment souhaitée, Qui peut rendre le calme à mon âme agitée, Et qui doit enfanter, s'il faut parler ainsi, La paix de l'Empereur et de l'Empire aussi : Car que mes légions par tout victorieuses, Établissent partout mes lois impérieuses, | Si de cet adversaire on ne vient point à bout, Avec tous mes lauriers je suis vaincu partout. Que la paix de mon règne, aussi craint qu'il est juste, Égale mon printemps à l'automne d'Auguste, Si de cet ennemi je ne reste vainqueur, J'aurai toujours la guerre au milieu de mon coeur.PULCHÉRIE
Si pour rendre à votre âme et la joie et le calme, Il ne vous manque plus qu'à gagner cette palme, Croyez assurément que vous l'emporterez, Et soient tous les démons contre vous conjurés, Peuvent-ils surmonter la puissance suprême, Qui dans votre parti s'intéresse elle-même. C'est la cause du Ciel qu'on dispute aujourd'hui, En travaillant pour vous il travaille pour lui, Sa main, qui peut tirer la clarté des ténèbres, Gagne quand il lui plaît des combats plus célèbres. Que l'Enfer qui s'oppose à vos contentements En retarde le cours par mille empêchements, Il saura bien forcer toutes sortes d'obstacles.THÉODOSE
Je sais bien que le Ciel peut faire des miracles, Mais après quatre jours en dispute passées, Et nos plus forts esprits ou défaits ou lassés, Pour vaincre absolument cette belle adversaire, Il faut un coup du Ciel qui ne soit pas vulgaire.PULCHÉRIE
Paulin qu'on croit habile, et qui l'est en effet, La gouverne autrement que les autres n'ont fait. D'un esprit complaisant qui surprend et qui charme, Il s'empare du sien, le force et le désarme, La combat sans orgueil, la reprend sans aigreur, Et sans l'effaroucher lui montre son erreur : Au lieu de l'étourdir, au lieu de la confondre, Lui donne l'assurance et le temps de répondre, Entre dans ses raisons, et les élève exprès, Pour plus utilement les renverser après, Prend de sa propre main les flèches qu'il lui tire Et par des arguments qu'on ne peut contredire, Tirez, de la Morale et du raisonnement, . Au lieu de l'éblouir l'éclaire doucement : Si bien qu'apparemment c'est de là que j'espère En votre âme et la sienne un changement prospère. Je voudrais cependant que votre Majesté, Pardonner quelque joie a son coeur attristé, Allât voir la peinture agréable et diverse, Des drapeaux que la Thrace a gagnés sur la Perse, Tandis que Martian diligemment venu, Des affaires en gros me dirait le menu.THÉODOSE
Aux termes ou la crainte que notre âme réduite, N'attendez, rien de nous, ni de notre conduite. En l'état où je suis l'État n'a point de Roi, Il souffle maintenant un interrègne en moi, Sensible seulement à l'amour qui me touche, Et pour tout autre soin une insensible souche. Laissez-moi donc en paix, ne me contez pour rien, Agissez, toute seule, et vous agirez bien, Mais on ouvre la chambre ou mon sort se décide. Que j'ai d'impatience, et que je suis timide ! Venez-vous m'annoncer la vie ou le trépas ?SCÈNE IV. Tegnis, Théodose.
SCÈNE V. Paulin, Athenaïs, Théodose, Tegnis.
PAULIN
Sire, après un combat des longue durée, La victoire à la fin est pour nous déclarée. Voici cet ennemi si redoutable aux coeurs, Dont nos raisonnements sont demeurés vainqueurs.ATHÉNAÏS
Non divin Empereur, Que je n'aie à vos pieds abjuré mon erreur, Et que votre bonté ne me l'ait pardonnée.THÉODOSE
Par la main de l'Amour grâce est signée, Cessez donc de troubler le plaisir que je sens . Par de fâcheux respects à tous deux indécents.ATHÉNAÏS
Quelles soumissions peuvent être assez grandes Pour vous à qui je dois d'éternelles offrandes ? Vous qu'en toute rencontre, en tout temps, en tout lieu, Il me faut adorer comme un visible Dieu.THÉODOSE
Ce discours ne dit pas que vous soyez guérieEn riant.
Du mal du Paganisme et de l'idolâtrie : On voit encore en lui de grands restes d'abus Tour la Religion de Mars et de Phoebus.ATHÉNAÏS
La nuit de mon erreur est trop bien dissipée Pour croire que jamais j'y sois enveloppée. J'ai ce bienfait du Ciel, de vous et de Paulin, Qui tous pour mon salut ayant eu même fin, Par différents moyens avez fait même chose. Oui la bonté du Ciel, l'amour de Théodose, Et l'esprit de Paulin, plus clair que le soleil. Ont fait pour ma fortune un miracle pareil.THÉODOSE
Ha Paulin ! Quel efforts faudrait-il que je fisse, Pour payer dignement un si digne service ? Que pourriez-vous attendre ou recevoir de moi, Qui ne fût au dessous de ce que je vous dois ? Pour un si grand bienfait la terre est trop petite : C'est le Ciel seulement qui m'en peut rendre quitte.ATHÉNAÏS
Et moi, que le bienfait oblige absolument, Je le reconnaitrai du désir seulement, Si le Roi qui peut tout, et sait mon impuissance, Ne se charge pour moi de la reconnaissance.PAULIN
Quand de vos souvenirs je serais effacé, Suis-je pas trop heureux et trop récompensé D'être en la main de Dieu l'instrument honorable ; Dont il fait un miracle à la terre adorable ? Ai-je pu trop d'honneur d'avoir illuminé Ce merveilleux esprit, ce bel aveugle né Qui n'avait jamais vu la lumière céleste, Bien qu'il en soit lui-même un rayon manifeste ?TEGNIS
Sans ravir à Paulin ce qu'il a mérité, Et sans au Ciel avec impiété Théodose lui seul a causé ce me semble, Un effet aussi grand que tous les deux ensemble, Puisque par son amour il a pu disposer Et le Ciel et Paulin à nous favoriser.THÉODOSE
Pour suivre de Tegnis l'obligeante pensée, Si délicatement à ma gloire énoncée, Je dirai que le Ciel a fait pour mon repos Ce qu'il fit autrefois pour fendre le chaos. Le monde à sa naissance était (s'il en faut croire Les contes que la fable a forgé sur l'histoire) L'ouvrage le plus noble et le mieux achevé, Où le Ciel eut encor son travail éprouvé : . Sa beauté toutefois, de tous points accomplie, Dans une nuit profonde était ensevelie, Et le serait encor si le flambeau d'Amour N'eut répandu sur lui la lumière du jour : En cette occasion l'aventure est pareille, Le Ciel a fait en vous sa plus rare merveille. Mais à tant de beautés, et d'ornements divers , Il manquait la lumière ainsi qu'à l'Univers ; À la fin, grâce à Dieu, l'Amour vous la donnée ; Et depuis que votre âme en est illuminée, On dirait que vos yeux ont pris à même temps, Des rayons bien plus vif et bien plus éclatants. Soit charme, soit miracle, ou raison naturelle, Je vous trouve depuis plus brillante et plus belle, Les grâces de l'esprit embellissent le corps, Et les feux au dedans éclatent au dehors. Si bien que mon amour est la cause première De votre changement en ange de lumière.ATHÉNAÏS
Que ne puis-je oublier l'erreur où j'ai vécu ? Ô fortuné combat, ou mon esprit vaincu Dans sa confusion a rencontré sa gloire, Et gagné le triomphe en perdant la victoire !THÉODOSE
Dites, dites encore, ô combat fortuné, D'où l'on voit revenir le vaincu couronné ! La pensée en est juste, et la couronne est prête, Qu'aujourd'hui notre hymen vous mettra sur la tête.ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE. Tegnis, Phocas.
TEGNIS
L'Empereur (dites-vous) en sa chambre enfermé, Sous un ennui secret a le coeur opprimé. Mais dans l'aise et la paix que lui donne sa flamme, Rien ne peut, ce me semble, importuner son âme, Et le mal de Paulin, qu'il soient de visiter, N'est pas si dangereux qu'il s'en doive attrister. De moi, si mon penser se peut dire sans crime, Je craindrais (et ma crainte est assez légitime) Que le sort de l'amante, ou son retardement, N'eust mis quelque froideur en l esprit de l'A-PHOCAS
La Fortune et l'Amour ont si peu d'assurance, Sa longueur est fâcheuse, et le Prince en effet Peut trouver de dégoût au dessein qu'il fait.SCÈNE II. Théodose, Athénaïs.
THÉODOSE
Sors d'ici malheureuse, et n'y rentre jamais. Mon oreille et mon coeur te sont clos désormais.SCÈNE III.
ATHÉNAÏS, seule
En cette obscurité quel flambeau dois-je attendre, Qui m'éclaire assez bien pour ne rencontrer pas Le précipice ouvert où s'adressent mes pas ? Chère Philosophie, à mon aide appelée, Hâte-toi d'appuyer ma constance ébranlée, Un illustre laurier veut d'illustres efforts, Mon malheur est puissant, mes ennemis sont forts, L'injuste Théodose et l'aveugle fortune, Font à mon innocence une guerre commune, Ma raison étonnée implore ton secours, Soutiens la donc ici de tes plus forts discours, Afin que nous vainquions en ce combat de marque, Et l'aveugle Déesse, et l'injuste Monarque, Tous doux en un instant contre moi déclarés Et d'amis qu'ils m'étaient, mes ennemis jurés, Qui me causant tous deux de sanglantes alarmes, M'assaillent cependant de différentes armes. Les traits de la fortune attaquent mon bonheur, Les traits de Théodose attaquent mon honneur, Celle-là me rabaisse, et celui-ci m'opprime, L'une fait ma misère, et l'autre fait mon crime, Imputant comme il fait à ma déloyauté Le trop visible effort de sa légèreté. Ha ! Prince qui sans cause, et peut-être sans peine Avez, sitôt passé de l'amour à la haine, Qu'il est aisé de voir à vos feux inconstants Que si vous aimez fort vous n'aimez pas longtemps : Et que c'est bien en vous une chose assurée, Que l'amour violente est de courte durée. Ô Dieu ! Qui l'eut pu dire ou penser seulement, Qu'une amitié belle en son commencement, Si sainte en son progrès, en tous les deux si forte. À moins que d'un prodige eut fini de la sorte, Ce merveilleux désordre éclate néanmoins, C'est une vérité dont mes yeux sont témoins, Tant l'espérance est faible alors qu'elle se fonde Sur la grâce ou l'amour des plus grands Rois du monde. Ô trop volage amant, et trop injuste Roi. Vous cherchez un prétexte à manquer de foi, Le sort d'Athénaïs fait honte à Théodose, Il hait de ses transports les effets de la cause : Mais pour m'avoir aimée avec aveuglément, En dois-je être punie avec ressentiment ? Pour vous avoir paru trop aimable et trop belle, Devez-vous me haïr, dois-je être criminelle ? Et l'éclat que mes yeux pour les vôtres ont eu Doit-il faire obscurcir celui de ma vertu ? Non, je n'ai point usé pour allumer vos flammes D'artifice, de fard, ou de moyens infâmes, Pour gagner votre esprit, je n'ai point exercé Le métier de Médée, ou celui de Circé, Ni murmure sur vous les puissantes paroles, Que la magie enseigne en ses noires écoles, Si vous eûtes pour moi des transports indécents, J'ai toujours eu pour vous des charmes innocents, Et si votre âme auguste est encor indignée De l'excessive amour qu'elle m'a témoignée, Outragez mon visage en le défigurant Plutôt que ma pudeur eu me déshonorant, Et ne déguisez plus votre humeur inégale, En m'appelant peu chaste, ingrate et déloyale Puis qu'il est assuré que je ne suis rien moins, Par la terre et le ciel que j'en prends à témoins, Va retourne au néant d'où je t'avais tirée : Mais plutôt à la paix que tu m'as procurée, Inconstant, qui me rends avec la liberté, Le repos de l'esprit que tu m'avais ôté. Oui ton affection ou feinte ou véritable, A tant gagné sur moi que tu m'es regrettable, Et mon coeur qui jamais ne t'a manqué de foi, Ne saurait quasi plus se déprendre de foi, Il le fera pourtant, la raison l'y convie, Quand même cet effort lui coûterait la vie,Touchant à son coeur.
Sors d'ici Théodose, et n'y rentre jamais, Mon oreille et mon coeur te sont clos désormais, Mais quelqu'un vient iciDéprendre : Fig. Détacher, faire qu'on ne soit pas attaché. [L]
SCÈNE IV. Pulchérie, Athenais, Tegnis.
PULCHÉRIE, parlant à une foule de monde
Donnez vous patience, Et demain s'il se peut vous aurez audience, Vraiment je n'en puis plus de son entretien, L'esprit d'Athenais ne délasse le mien, Mais votre émotion marque une âme troublée.ATHÉNAÏS
Il n'est plus à propos que j'aie un si beau nom, Je suis Athénaïs, et le grand Théodose, N'a pas voulu souffrir que je fusse autre chose !PULCHÉRIE
Un si prompt changement m'étonne au dernier point, J'en recherche la cause, et ne la trouve point.ATHÉNAÏS
Depuis une heure encor j'étais dans sa pensée En l'état glorieux où vous m'aviez placée, Il est venu lui-même avec toute sa cour Me donner au jardin mille preuves d'amour, Traversant avec nous ce double rang d'allées Qui mènent dans le parc où nous sommes allées, Je dis nous, car Tegnis était avecques moi.TEGNIS
Oui, Madame.TEGNIS
Il n'a vu que Paulin si je ne suis déçue, On la vu revenir de son appartement, D'un air qui témoignait du mécontentement, Et s'enfermer après dans la chambre Royale.ATHÉNAÏS
C'est là qu'à son retour m'appelant déloyale, Par un arrêt injuste autant que surprenant, Il m'a mis en l'état où je suis maintenant : Car vous saurez, du temps, Princesse généreuse, Que je suis innocente autant que malheureuse.PULCHÉRIE
J'ai trop étudié l'esprit du Roi mon frère Pour m'opposer de front au cours de sa colère, Son âme courroucée est un torrent de feu Qu'on ne peut arrêter qu'en lui cédant un peu ! À travers ses transports je verrai le nuage Où la noire vapeur qui forme cet orage, Et si j'en ai perdu toute créance en lui, Vous aurez tout sujet de perdre votre ennui, Je vous plains, je vous aime, et suis assez puissante, Pour faire couronner votre tête innocente. Espérez seulement.ATHÉNAÏS
Je n'ai jamais douté, Ni de votre pouvoir ni de votre bonté, Mais avec tous les deux et ma pure innocence, Je crois que mon malheur vaincra votre puissance, Désistez donc Madame, et quittez, s'il vous plait Le soin de ma fortune et de mon intérêt, De la condition, et du coeur que nous sommes, Nous ne contraindrons pas le plus libre des hommes, Qui ne s'engage à rien, ou tout s'engage à lui, Maître de sa parole et de celle d'autrui, Qu'il m'ôte avec l'espoir d'un si grand hyménée L'espoir de vivre heureuse et d'être couronnée : Mais qu'il me laisse au moins cet estimable bruit Qu'on rétablit à peine après qu'on l'a détruit : C'est dans mon triste sort la faveur la plus grande, Que j'espère de vous et que je lui demande.SCÈNE V.
THÉODOSE
Je m'abandonne à vous, tragiques rêveries, Changez-vous, s'il se peut, en autant de furies. Théodose amoureux, Théodose Empereur, Ne vois que des sujets de haine et de fureur, Ses bienfaits oubliés, son amour abusée, Et son autorité peu crainte ou méprisée, Une infidèle épouse, un lâche favori Dont l'un trahit son Prince et l'autre son mari, Puisque tel se peut dire, après la foi donnée, L'amant dont le désir aspire à l'hyménée, Et qui voit désormais le but de son amour Éloigné seulement de l'espace d'un jour. Ô Ciel ! Pour ta justice et pour mon allégeance, Prends d'un forfait illustre une illustre vengeance ; Joins ta cause à la mienne, et me prête ton bras, Afin d'anéantir ces perfides ingrats : Mais l'excès de mon mal m'ôte la connaissance, Quand on cherche de l'aide on manque de puissance. Non, non, sans faire ici ni prières ni voeux, Voulant ce que je dois, je puis ce que je veux. Pourquoi du juste Ciel emprunter le tonnerre, ' Si je tiens en ma main les foudres de la terre, Le trépas, la prison, et le bannissement, Nécessaires effets de mon commandement ? Que la mort et l'exil soient donc les doux tempêtes Dont nous allons tonner sur ces coupables têtes Que l'un des criminels, avec ses faux appas, . Soit puni de l'exil, et l'autre du trépas : Qu'elle aille reconnaître en quelque île déserte La grandeur de son crime, et celle de sa perte. Cette ingrate beauté, que mes chastes ardeurs Tiraient de la bassesse au faîte des grandeurs, Qu'elle retombe en terre, où je l'avais trouvée, Cette vapeur légère aux astres élevée Par les puissants rayons d'un amour sans pareil, En cette occasion plus fort que le soleil : Qu'elle vive sans biens, sans repos et sans gloire, Et hors de mon estime, et hors de ma mémoire : Mais pour lui, cet Icare au désir effronté, Sur des ailes cire aux étoiles monté, Ce superbe Ixion, indigne de ma grâce, Qui jusque dans ma couche a porté son audace, Qu'il meure, et que sa mort soit aux audacieux Un sujet de l'opprobre des cieux. Ainsi tombants tous deux a une chuté commune, L'un en perdra la vie, et l'autre la fortune Moi-même en les perdant, je me perds à mon tour, Malheureux dans la haine autant que dans l'amour. Je perds en les perdant le repos, et la joie, Me livre au désespoir dont je serai la proie, Et trouve en leur malheur, qui me fait malheureux, Plus de rigueur pour moi, que je n'en ai pour eux. N'importe, il faut punir sur eux et sur moi-même Mon extrême imprudence, et leur malice extrême. Je veux les châtier, et porter à la fois La peine de leur crime et de mon mauvais choix.SCÈNE VI. Pulchérie, Théodose.
PULCHÉRIE
Il faut absolument que je vous interrompe, Vous êtes seul pensif, et si je ne me trompe Vous avez dans l'esprit quelque important souci, À quoi pensez-vous donc, que faites-vous ici ?THÉODOSE
Ce que je fais, ma soeur, j'exerce ma constance, Et des fautes d'autrui je fais la pénitence.THÉODOSE
Ce que j'ai la mort dans le sein, Les glaces et les feux, la fureur et la rage, Mon coeur est de l'enfer l'épouvantable image, Et le vivant tableau des peines des damnésPULCHÉRIE
Ô Ciel, en m'affligeant que vous me surprenez ! Ne m'apprendrez-vous point avant que je vous quitte Le sujet d'un ennui que le silence irrite ? . Puisqu'il est en votre âme un aspic enfermé, Qui devient plus cruel et plus envenimé. Quelle est votre douleur, et d'où procède-t-elle ?THÉODOSE
D'un serviteur ingrat, d'une amante infidèle, Qui m'ont trahis tous deux, m'ont tous deux méprisé, Et la Religion dont ils ont abusé, Couvrants de l'entretien de nos plus saints mystères Ceux dont ils allumaient leurs flammes adultères. Je ne m'étonne plus si ces deux beaux esprits, De même passion également épris, S'enfumaient à l'envi de l'encens des louanges, Et s'élevaient l'un l'autre à la hauteur des anges.THÉODOSE
C'est un rapport fondé sur la foi de mes yeux, Mon sort est comparable au sort du premier homme, Son malheur et le mien sont sortis d'une pomme.PULCHÉRIE
D'une pomme ?THÉODOSE
Oui, ma soeur.THÉODOSE
J'avais à ce matin un fruit de cette espèce, Bien digne d'exercer les Muses de la Grèce, Et de les obliger à remettre en avant Ces sujets que la fable a chanté si souvent. Trouvant donc cette pomme admirable et charmante, J'en ai fait un présent à cette indigne amante.PULCHÉRIE
Le malheur n'est pas grand.THÉODOSE
Écoutez ce qui suit. À quelque temps de là, lui parlant de ce fruit, (Voici mon désespoir, et sur quoi je le fonde) C'était (m'a-t elle dit) le plus beau fruit du monde, Oui (dis-je) mais je crois que vous l'avez perdu : Je l'ai mangé (Seigneur) m'a-t-elle répondu.THÉODOSE
J'ai donc cru cette ingrate à l'artifice instruite, Et qui de ce mensonge eut pû se défier, Si le Ciel n'eut pris soin de le vérifier : Car passant chez Paulin, de qui la maladie Vient de l'excès d'amour qui fuit sa perfidie, Je l'ai trouvé dormant d'un paisible sommeil, Qui très certainement eut été sans réveil, Si ma discrétion n'eut différé sa perte. Quand la fatale pomme à mes yeux s'est offerte, J'ai été quelque temps de tous mes sens perclus, Me cherchant en moi-même, et ne m'y trouvant plus, Le regard immobile et la triste pensée Entre l'étonnement et l'horreur balancée, Je me suis retiré dans mon appartement, Où notre déloyale a reçu de ma bouche. L'arrêt qui pour toujours la bannit de ma couche : Ne m'étant rien encor c'est assez la punir Que d'en perdre la vue et le souvenir Mais pour toi, malheureux et détestable traître, Qui dressais une embûche à l'honneur de ton maître, Le poignard de Phocas, en te privant du jour, Éteindra dans ton sang le feu de ton amour.PULCHÉRIE
Seigneur, à dire vrai, la tempête est bien forte, Qui souffle en votre esprit, et s'émeut de la sorte : Mais seriez-vous marri qu'en vous disant trois mots, On apaisât d'un temps la tempête et les flots ?PULCHÉRIE
Pour vous tirer l'esprit de tant de défiance, Apprenez, s'il vous plaît, que ce fruit malheureux, Qui vous fait soupçonner quelque intrique amoureux, A passé par mon ordre et sous ma connaissance, Sans dessein, sans secret, et sans intelligence, Des mains d'Athénaïs en celles de Paulin, Qui sage comme il est n'en eût pas fait le fin, Si votre Majesté se fut donné la peine D'en tirer de sa bouche une preuve certaines Vous-même exempt de mal qui vous trouble à présent, Auriez-vous pu lui faire un plus rare présent, Plus digne d'un malade, et plus cher à la vue, Que ce charmant sujet de soupçon qui vous tue ?PULCHÉRIE
Croyez, que Pulcherie aimerait mieux mourir. Si ces deux malheureux, dont je prends la défense, Ont commis contre vous quelque secrète offense : S'ils sont ingrats, méchants, et coupables d'ailleurs, Je n'ai pas entrepris de les faire meilleurs. Perdez-les, vengez-vous, mais je suis obligée De consoler ici l'innocence affligée, De réparer le mal par mon ordre avenu, Et vous faire connaître un droit qui m'est connu.PULCHÉRIE
Oui, Seigneur, ou le Ciel me soit inexorable. Comment ? Croiriez-vous bien que contre votre honneur Je prisse le parti d'un lâche suborneur ? Pensez sur ce sujet, et pour toute autre chose, Que je suis Pulchérie et soeur de Théodose/PULCHÉRIE
Touchant votre présent, je crois que par surprise La pauvre Athénaïs à l'offense commise, Et qu'elle croit encor vous avoir obligé En vous persuadant qu'elle l'avait mangé : Pour moi c'est ma pensée, et quoi qu'il en advienne, Ne doutez nullement que ce ne soit la sienne. Enfin, Athénaïs est coupable en effet, Mais c'est d'une imprudence, et non pas d'un forfait.THÉODOSE
Je vous crois, chère soeur et sur votre parole . Mon coeur triste et troublé se calme et se console. La foi de vos discours a détruit mes soupçons, Et de ma jalousie a fondu les glaçons : Mais il faut réparer le désordre et la honte Qu'a pu faire en autrui cette fureur si prompte.THÉODOSE
C'est que pour mon malheur elle s'est présentée Aux premiers mouvements de mon âme irritée, C'est que la jalouse en donnant son poison ; Ôte le jugement et trouble la raison. . Allons donc et sachons ce qu'elle est devenue.THÉODOSE
Venez à moi, Tegnis.TEGNIS, sortant
On vient de m'appeler.PULCHÉRIE
Allez,dire à ma soeur que je lui veux parler Vite. Il est à propos et de la bienséance Que vous soyez, témoin de notre conférence, Afin qu'ayant ouï son discours et le mien, Votre esprit éclairci ne doute plus de rien, Puisque du grand César l'amante légitime Doit être sans soupçon aussi bien que sans crime.SCÈNE VII. Athénaïs, Puchérie, Tegnis, Théodose.
PULCHÉRIE
Approchez-vous, c'est ma prière aussi, Ma soeur, et le désir de vous rendre contente En une occasion qui vous est importante : D'où vient, à votre avis, cette aveugle fureur Qui ravageait tantôt l'esprit de l'Empereur ? Et d'où procède encor cet ennui qui le ronge ? Elle sort d'une pomme, elle vient d'un mensonge.ATHÉNAÏS
Ha, Madame ! Il est vrai j'ai pensé l'obliger, Et cru par un mensonge innocent et léger Donner à son présent une plus haute estime : Enfin c'est une erreur, mais ce n'est pas un crime. Le Dieu de Théodose, à qui rien n'est caché, Sait bien que mon honneur ne fut jamais taché, Et que le garde encor ma vertu soupçonnée Pure comme elle était quand il me l'a donnée : C'est lui qui Tout-puissant, et tout juste qu'il est, Pour sa gloire et mon bien détruira, s'il lui plaît, Les injustes soupçons du plus grand des Monarques.PULCHÉRIE
En vain le juste Ciel nous donnerait des marques De l'innocente erreur de votre procédé, Puisque le Roi lui-même en est persuadé À croire pour le moins ce qu'il en fait paraître.SCÈNE DERNIÈRE. Théodose, Athénaïs.
THÉODOSE
Je ne demande plus, pour être satisfait, Que la grâce ou l'oubli du crime que j'ai fait Donnez-moi l'un ou l'autre, ô merveille amoureuse ! Et me faites heureux en vous faisant heureuse,ATHÉNAÏS
L'astre de mon bonheur a terminé son cours, C'est bien assez pour moi qu'il ait duré six jours, Suffit pour illustrer mon nom et ma misère, Et pour vérifier l'Oracle de mon père, Suffit quant aux grandeurs, qu'on me les a fait voir, Et ne les ayant pas que j'ai pu les avoir. Fuyons-la cette Cour, et cette vaine pompe De qui le faux éclat nous attire et nous trompe ; Ce Dédale où l'honneur s'égare si souvent, Cette infidèle mer où l'on craint de tout vent, Où les moindres vapeurs enfantent des orages, Ou les plus grands vaisseaux font les plus grands naufrages, Où même dans le port mille inconnus rochers Trompent la suffisance et l'espoir des nochers. Il vaut mieux pour jouir d'une paix assurée, Retourner au néant, d'où vous m'avez, tirée.THÉODOSE
Dans l'aveugle chaleur de mon mal violent Je vous ai pu tenir ce langage insolent Mais le genou il enterre et le remords en l'âme, Je me charge à mon tour de reproche et de blâme. Je suis lâche, indiscret, méchant et criminel, Digne de la rigueur d'un supplice éternel. La fureur toutefois, qui mon âme a saisie, Cette prodigieuse et prompte jalousie, Pourrait être obligeante à toute autre qu'à vous, Puisqu'un moins amoureux eut été moins jaloux.ATHÉNAÏS
Il ne vous souvient plus, faisant ce que vous faites, Ni de ce que je suis, ni de ce que vous êtes.THÉODOSE
Ce que j'ai de pouvoir, mon amour vous le donne. Par le don qu'il vous fait de ma propre personnePULCHÉRIE, sortant
Recevez-le, ma soeur, et pour un si beau don, Donnez-lui de sa faute un généreux pardon, Et qu'un juste regret, tant d'une part que d'autre, Efface pour jamais son erreur et la vôtre. Je voudrais cependant qu'un silence discret Rendit même à Paulin cet accident secret, Dont il devrait tirer, sans en savoir la cause, Un surcroit de faveur auprès de Théodose.THÉODOSE
Oui, ma soeur, des bienfaits et sans nombre et sans fin, Vont réparer le tort que j'ai fait à Paulin : Mais c'est trop différer le bonheur ou j'aspire,Parlant à Athénaïs.
Vous serez aujourd'hui ma compagne à l'Empire. La pomme de discorde avancera d'un jour L'innocente moisson des fruits de notre amour.1 825 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica