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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragédie en vers

Sophonisbe

Jean Mairet· créée en 1629, imprimée en 1635· 5 actes· 1 821 vers· 12 personnages

Représenté pour la première fois en en 1629.

Personnages

  • SYPHAX, roi de Numidie
  • PHILON, général de Syphax
  • MASSINISSE, ennemi de Syphax
  • SCIPION, consul romain
  • LÉLIE, lieutenant de Scipion
  • CALIODORE, domestique de Sophonisbe
  • ARISTON, soldat romain
  • SOPHONISBE, femme de Syphax, et amoureuse de Massinisse
  • CORISBÉ, confidente de Sophonisbe
  • PHÉNICE, confidente de Sophonisbe
  • PHILIPPE
  • SOLDATS

ACTE I

SCÈNE I. Syphax, Sophonisbe.

SYPHAX

Quoi, perfide ! s'entendre avec mes ennemis ? Est-ce là cet amour que tu m'avais promis ? Est-ce là cette foi que tu m'avais donnée, Et le sacré respect qu'on doit à l'hyménée ? Ingrate Sophonisbe, as-tu si tôt perdu La mémoire du soin que Syphax t'a rendu ? Quelque inégalité qui soit entre nos âges, Parmi mille sujets de soupçons et d'ombrages Qu'un mari plus crédule eût pris à tout propos, Ai-je rien entrepris qui troublât ton repos ? As-tu pas toujours eu, comme reine absolue Toute la liberté que toi-même a voulue ? Cependant ton caprice, ennemi de mon bien, Trahit ingratement mon honneur et le tien. Tu sais que pour complaire à cette vieille haine Que ta race eut toujours pour la race romaine, J'ai quitté l'amitié de ce peuple puissant Par où je conservais mon État florissant. Sans tes mauvais conseils, à qui j'ai voulu plaire Et de qui ma ruine est le juste salaire, On ne me verrait pas détruit comme je suis, Ni l'esprit aveuglé d'un nuage d'ennuis ; J'aurais dessus le front ma couronne affermie, Car j'aurais Rome encore et la Fortune amie. Mais quoi ? m'ayant perdu de gloire et de bonheur, Il te restait encore à me perdre d'honneur ; Il te restait encore pour comble de malice À te lier d'amour avec Massinisse. Je veux que je te pèse et que mes cheveux gris Soient à tes jeunes ans un sujet de mépris ; Hais-moi si tu veux, abhorre ma personne, Mais que t'ont fait les miens, que t'a fait ma couronne, Pour faire un ennemi l'objet de tes désirs ? Ne pouvais-tu trouver où prendre tes plaisirs Qu'en cherchant l'amitié de ce prince numide Qui te rend tout ensemble impudique et perfide, Vu que tu ne saurais l'aimer sans me haïr, Ni t'entendre avec lui sans me vouloir trahir ? Je n'ai pour mon malheur que trop de connaissance Du sujet dont ta flamme a tiré sa naissance : Tu l'as toujours aimé, depuis le jour fatal Qu'il te fut accordé par ton père Asdrubal, Et que de tes regards l'atteinte empoisonnée Me fit prendre pour moi ce funeste hyménée, heureux dans ce malheur, si le même flambeau Qui nous mit dans le lit nous eût mis au tombeau !

SCÈNE II. Philon, Syphax.

SCÈNE III. Sophonisbe, Phénice, Corisbé.

ACTE II

SCÈNE I. Sophonisbe, Corisbé, Phénice.

SOPHONISBE, seule

Ô sagesse ! ô raison ! adorables lumières, Rendez à mon esprit vos clartés coutumières, Et ne permettez pas que mon coeur endormi Fasse des voeux secrets pour son propre ennemi, Ni que mes passions aujourd'hui me réduisent À vouloir le salut de ceux qui me détruisent. Mais je réclame en vain cette faible raison, Puisque c'est un secours qui n'est plus de saison, Et qu'il faut obéir à ce Dieu qui m'ordonne De suivre les conseils que sa fureur me donne. Je ne puis ignorer qu'à ce même moment Que je passe ma vie avec tant de tourment, Ce jeune conquérant ne songe et ne travaille À joindre ma couronne au gain d'une bataille, Et qu'il ne fût ravi de m'avoir en ses mains, Pour servir de trophée aux triomphes romains. Cependant tant s'en faut que je brûle d'envie De conserver ma gloire aux dépens de sa vie, Qu'il est très assuré que je mourrais de deuil Si le glaive des miens l'avait mis au cercueil. Ô ! vous hommes vaillants de qui les funérailles Se font dans la mêlée au pied de nos murailles, Et qui faisant bouclier et rempart de vos corps, Soutenez du Romain les superbes efforts, Que vous employez mal cette valeur insigne, Pour un sujet ingrat, qui n'en fut jamais digne ! À quoi tant de combats, si grands et si connus, Avec tant de valeur donnés et soutenus, Si bien loin d'obliger, votre courage offense Celle dont votre zèle entreprend la défense, Puisque son intérêt en amour converti Lui fait aimer le chef d'un contraire parti ? Que vous sert de défendre avec tant de peine Les portes et les tours qui couvrent votre reine, Si déjà l'insensée aime tant son vainqueur Que d'en porter l'image au milieu de son coeur ? Que vous sert de défendre une place rendue, En voulant conserver sa liberté perdue ? Plutôt, braves sujets, armez-vous contre moi, Qui suis le plus mortel des ennemis du Roi, Et qui fais de mon coeur le temple et la retraite De celui qui poursuit votre entière défaite. Revenez du combat, ou vainqueurs ou vaincus, M'accabler sous le faix de vos larges écus, Moi qui trahis mon nom, ma gloire, et ma patrie, Pour aimer Massinisse avec idolâtrie. Ô funeste rencontre ! Ô malheureux moment Où le sort me fit voir ce visage charmant ! Quel orgueil vers le Ciel ou quelle ingratitude Avait pu m'attirer un châtiment si rude ? Quel crime envers l'Amour pouvais-je avoir commis, Qu'il a juré ma perte avec mes ennemis ? Enfin si ma défaite importait à sa gloire, Il pouvait l'établir par une autre victoire. Mais qui ne connaît pas qu'en cette occasion, Il la cherchait bien moins que ma confusion ? Était-ce, Sophonisbe, un crime nécessaire, D'aimer un Massinisse, un mortel adversaire, Un ami des Romains, et de qui la valeur Donne les derniers coups à mon dernier malheur, Puisqu'en ce même instant que je plains et soupire, Peut-être que Syphax a perdu son Empire, Et que dans peu de temps... Mais voici de retour Mes filles sans couleur, qui viennent de la tour ; Leur crainte me fait peur ; n'importe, allons entendre Ce qu'il faut que je sache, et que je n'ose apprendre. Eh bien qu'avez-vous vu ?

SOPHONISBE

Et le peuple ?

SCÈNE II. Caliodore, Sophonisbe, Corisbé, Phénice.

CALIODORE

Madame, il est bien vrai que le Ciel en courroux Frappe encore aujourd'hui visiblement sur nous, Et qu'il est malaisé de vaincre la Fortune, Quand elle veut montrer sa dernière rancune. Certes jamais l'espoir de voir notre vertu Relever aujourd'hui votre Empire abattu Ne flatta notre armée avec plus d'apparence Et ne la fit combattre avec plus d'assurance. D'abord tout a fait jour aux merveilleux efforts Dont nous avons couvert la campagne de morts. Deux fortes légions superbement armées, Et presque de tout temps à vaincre accoutumées, N'ayant pu soutenir nos bataillons pressés, Ont tombé sur les leurs, qu'elles ont renversés ; Et se montrant alors à la peur accessibles, Ont perdu contre nous le titre d'invincibles. À ce premier succès plus forts qu'auparavant, Nous poussons hardiment nos armes plus avant ; Le Roi tout le premier, payant de sa personne, Nous conduit à leur camp que l'on nous abandonne Par un combat si faible et si peu résolu Que nous pouvions juger qu'on l'avait bien voulu Et que ce stratagème était un coup de maître, Comme l'événement le fit bientôt paraître. Car au lieu d'achever l'ouvrage glorieux Qui devait couronner nos fronts victorieux, Le soldat en désordre imprudemment s'engage Tant à brûler le camp qu'à piller le bagage ; Et soûlant de butin son avare appétit, Ne sent pas que par là son ardeur s'alentit. Sur cet amusement l'ennemi se rallie ; D'un côté Massinisse, et de l'autre Lélie, Sans nous donner loisir de reprendre nos rangs, Viennent fondre sur nous, comme deux fiers torrents.

SCÈNE III. Caliodore, Sophonisbe, Corisbé, Phénice.

ACTE III

SCÈNE I. Massinisse, Philippe, Soldats romains.

SCÈNE II. Sophonisbe, Phénice, Corisbé.

SCÈNE III. Caliodore, Sophonisbe, Phénice, Corisbé.

SCÈNE IV. Massinisse, Sophonisbe, Phénice, Corisbé.

Réponse DE SOPHONISBE

C'est bien très justement, ô vainqueur magnanime, Que le monde est rempli du bruit de votre estime ; Vos rares qualités m'apprennent la raison Du malheur obstiné qui suit notre maison. Leur éclat est si grand que la Fortune même, Tout aveugle qu'elle est, les connaît et les aime, Et vous favorisant, agit si sagement Qu'elle montre en cela qu'elle a du jugement. Mais pour le juste prix d'une vertu si haute, Si par de plus grands biens que ceux qu'elle nous ôte L'inconstante n'ajoute à vos prospérités, Vous avez beaucoup moins que vous ne méritez. Assez de conquérants à force de puissance Rangent les nations à leur obéissance ; Mais fort peu savent l'art de vaincre les esprits Et de bien mériter le sceptre qu'ils ont pris. Il n'appartient qu'à vous de faire l'un et l'autre ; C'est la propre vertu d'un coeur comme le vôtre ; Même c'est un destin, que les rois ennemis Sont d'abord odieux à ceux qu'ils ont soumis, Où votre courtoisie, ô vainqueur débonnaire, Fait un miracle en moi qui n'est pas ordinaire. Tant s'en faut que votre heur m'oblige à murmurer, Que je demande aux Dieux de le faire durer ; Et vous n'aurez jamais une grandeur parfaite Que lorsque vous aurez ce que je vous souhaite ; Les présents que le Sort vous fait à mes dépens Ne sont pas le sujet des pleurs que je répands ; Je vois votre bonheur sans haine et sans envie, Et je plains seulement le malheur de ma vie, Qui m'est d'autant plus dur que, m'ayant tout ôté, Espérance, repos, fortune, liberté, Pour faire de tout point mon destin pitoyable, Il m'ôte le moyen de me rendre croyable. Dans la condition du temps où je me vois, Je vous serai suspecte, ou peu digne de foi. Mais n'ayant quasi plus qu'espérer et que craindre, Il me siérait fort mal de flatter ou de feindre ; Et je me haïrais, si j'avais racheté L'Empire de Syphax par une lâcheté.

ACTE IV

SCÈNE I. Massinisse, Sophonisbe, puis Ariston.

SOPHONISBE

Volontiers, je m'en vais vous l'apprendre. Vous savez qu'autrefois nous fûmes sur le point De conclure un hymen qui ne s'acheva point. Ce prince malheureux, à qui les Destinées Voulaient sacrifier mes premières années, Fut cause que mon père, à ses voeux complaisant, Rompit le noeud sacré qui nous lie à présent. Cependant, sous l'espoir d'être un jour votre femme, J'avais conçu pour vous une secrète flamme Et reçu dans l'esprit une douce langueur Dont le temps m'eût guérie avec sa longueur, Si l'étrange accident que vous allez entendre N'eût rallumé ce feu qui mourait sous sa cendre. Vous souvient-il du jour que Syphax et les siens Sortirent pour forcer vos Massessyliens ? Il se passa pour vous avec tant de gloire Que vous en devez bien conserver la mémoire, Car par votre vertu les nôtres repoussés Vous laissèrent venir jusqu'au bord des fossés, Où je vous vis combattre avec tant de vaillance Que j'eus déjà pour vous assez de bienveillance Pour ne souhaiter pas qu'un succès malheureux Achevât à mes yeux vos exploits valeureux. Mais lorsque de la tour où je m'étais placée, Je vis de votre armet la visière haussée Que pour vous rafraîchir vous levâtes exprès, Et qu'il me fut permis d'observer d'assez près Ce visage où l'Amour et le Dieu de la Thrace Mêlent tant de douceur avec tant d'audace, De là je commençai de vendre mon pays, Et de là dans mon coeur les miens furent trahis ; D'une flèche de feu j'eus l'âme outrepercée, De sorte que de tous je fus la plus blessée. il est vrai qu'à présent mon mal est apaisé Par la main de celui qui me l'avait causé Et que la guérison qui s'en est ensuivie Me le fera bénir tout le temps de ma vie.

MASSINISSE

Ô Dieux !

SCÈNE II. Scipion, Lélie.

SCÈNE III. Massinisse, Scipion.

SCIPION

Il est vrai que toujours j'ai gardé ma franchise De se prendre aux filets où la vôtre s'est prise, Et toujours évité ces folles passions Comme un chemin contraire aux belles actions. Ce n'est pas que mon sein soutienne un coeur de roche, Impénétrable aux traits que l'amour nous décoche ; La main qui fit le vôtre a fait le mien aussi, Et la seule vertu me le rend endurci. C'est avec ce bouclier qu'il fallait se défendre, Et mon exemple seul vous le devait apprendre. Ha ! mon cher Massinisse, il fallait en effet, Vous défendre un peu mieux que vous n'avez pas fait. Je sais que dès longtemps les histoires sont pleines Des transports amoureux des meilleurs capitaines ; Mais où trouvera-ton que les plus signalés Puissent être en fureur aux vôtres égalés ? Massinisse, en un jour, voit, aime, et se marie. A-t-on jamais parlé d'une telle furie ? Bien plus, l'aveuglement de sa raison est tel Qu'il entre dans le lit d'un ennemi mortel, D'un Syphax, d'un tyran, de qui l'injuste épée A sur son père mort la couronne usurpée. Certes si, pour venger la mort de nos parents, Il fallait épouser les veuves des tyrans, Les vôtres qu'il perdit ont toute l'allégeance Qu'ils pourraient désirer d'une telle vengeance. Il est vrai que chacun en son propre intérêt Se rend compte à soi-même, et fait comme il lui plaît ; Et par cette raison vous avez cru possible Qu'en cette affaire-ci tout vous était loisible. Mais à mon jugement, il est bien malaisé Que le vôtre en ce point ne se soit abusé. Peut-être croyez-vous que par cet hyménée Sophonisbe soit vôtre ; et qui vous l'a donnée ? Par quelle autorité prenez-vous le butin Qui doit appartenir à l'Empire latin ? Ne savez-vous pas bien que c'est là son partage, Et qu'il vous rétablit dedans votre héritage ? Par le congé de qui l'avez-vous entrepris ? Non, non, notre allié, rappelez vos esprits ; La plus courte fureur est toujours la meilleure. Quittez donc Sophonisbe, et la rendez sur l'heure ; C'est par là seulement que vous seront rendus Le repos et l'honneur, que vous avez perdus.

SCÈNE IV. Lélie, Scipion, Massinisse.

ACTE V

SCÈNE I.

MASSINISSE, seul

Que les Dieux, tout parfaits de nature qu'ils sont, Témoignent d'inconstance aux présents qu'ils nous font ! Qu'il est aisé de voir, au malheur de ma vie, Que nos prospérités leur causent de l'envie, Et qu'ils ne donnent point un plaisir sans douleur, De peur qu'un bien entier ne soit semblable au leur ! En vain dans le destin des affaires humaines, D'autres se promettront des voluptés certaines, Si je montre aujourd'hui que le même soleil Qui vit hier mon bonheur à nul autre pareil, Comme déjà son char s'allait cacher sous l'onde, Me trouve à son retour le plus triste du monde. Que me sert la puissance et le titre de roi, Si dans mon propre État on me donne la loi ? Que me sert le laurier qui me couvre la tête, S'il ne peut empêcher la prochaine tempête Dont s'en va foudroyer ma gloire et mes plaisirs Ce mortel ennemi des amoureux désirs, Ce naturel chagrin qui, n'aimant rien lui-même, Ne saurait approuver ni souffrir que l'on aime ; Enfin, de quoi me sert l'audace et la valeur, Si j'ai les bras liés en ce dernier malheur ? Hélas ! si ce trésor de beautés et de charmes, Comme je l'ai gagné par la force des armes, Par les armes aussi se pouvait conserver, Que ne ferais-je point afin de le sauver ? S'il me fallait dompter le monstre d'Andromède, Mon malheur en ma main trouverait son remède ; S'il me fallait encore aller contre les morts, Sur les pas d'un Hercule éprouver mes efforts, Et l'arracher des fers comme un autre Thésée, Mon amour me rendrait cette entreprise aisée. Mais ayant à combattre un monstre renaissant, Une fière Harpie, un aigle ravissant De qui le vol s'étend par tout notre hémisphère, Que pourrais-je entreprendre ou que pourrais-je faire Qui n'excédât l'effort et le pouvoir humain ? Forcerai-je moi seul tout un peuple romain ? Ou ferai-je moi seul ce qu'en seize ans de guerre N'a pu faire Hannibal, ni par mer ni par terre ? Non, non, ma Sophonisbe, il n'y faut plus penser, Notre sort n'est pas tel qu'on puisse le forcer ; C'est la seule douceur qui vous peut rendre mienne ; Hors cela, mon espoir n'a rien qui le soutienne. Possible que Lélie aura mieux réussi Que je n'ose espérer. Ô grands dieux ! Le voici, Qui me vient prononcer ma dernière sentence. Sus, mon coeur, à ce coup arme-toi de constance.

SCÈNE II. Lélie, Massinisse.

SCÈNE III. Caliodore, Lélie, Massinisse.

MASSINISSE

N'importe.

MASSINISSE

Et pourquoi ?

SCÈNE IV. Sophonisbe, Corisbé, Phénice.

SCÈNE V. Caliodore, Sophonisbe, Corisbé, Phénice.

SCÈNE VI. Scipion, Massinisse, Lélie.

SCÈNE VII. Caliodore, Massinisse, Scipion, Lélie.

SCIPION

Je crains que cette vue éveille sa furie.

La chambre paraît. Ici Caliodore rentre.

MASSINISSE

Ô vue ! ô désespoir ! regardez maintenant, Ô vous consul romain, et vous son lieutenant, Si je vous ai rendu l'aveugle obéissance Que votre autorité veut de mon impuissance. Ai-je été, qu'il vous semble, ou rebelle, ou trop lent À l'exécution de ce coup violent ? Ôtez-vous tout sujet de soupçon et de crainte, Et voyez si sa mort est point une mort feinte. Voyez si de son teint les roses et les lis Dans l'hiver de la mort sont bien ensevelis ; Observez ces yeux clos, considérez-la toute, Tant qu'il ne vous demeure aucun sujet de doute. Mais sans considérer ses yeux ni sa couleur, Il ne faut regarder que ma seule douleur ; Il ne faut qu'observer le deuil qui me transporte, Pour croire assurément que Sophonisbe est morte. Elle est morte, et ma main par cet assassinat M'a voulu rendre quitte envers votre Sénat ; Si la reconnaissance aux bienfaits se mesure, Cette seule action le paie avec usure. Par cet acte témoin de votre cruauté, J'ai mis dans le tombeau l'amour et la beauté ; Enfin par cette mort qui fait votre assurance, Vous n'avez plus de peur, ni moi plus d'espérance. Ne me dites donc plus que je serais ingrat Et bien peu soucieux du bien de mon État, Si je vous obligeais par quelque violence À retrancher pour moi de votre bienveillance. Quant à moi désormais tout m'est indifférent, Et quant à mon État ma douleur vous le rend. Après m'avoir ôté le désir de la vie, Vos biens, ni vos honneurs ne me font point envie. Usurpez l'univers de l'un à l'autre bout, Je n'y demande rien, je vous le cède tout. Rendez-moi seulement une chose donnée Par Hymen, par l'Amour, et par la Destinée : En un mot, donnez-moi ce que vous craignez tous, Et je serai plus riche et plus content que vous. Rendez-moi Sophonisbe.

SCÈNE VIII.

Plainte de Massinisse sur le corps de Sophonisbe.

MASSINISSE, seul

Miracle de beauté, Sophonisbe mon âme, Que je n'ose appeler de ce doux nom de femme, Tant les chastes plaisirs d'Hymen et de Junon M'ont duré peu de temps pour te donner ce nom, Vive source autrefois d'amour et d'éloquence, Où la mort maintenant a logé le silence, Belle bouche, beaux yeux de tant d'attraits pourvus, Par mon contentement et trop et trop peu vus, Vous avez donc perdu ces puissantes merveilles Qui dérobaient les coeurs et charmaient les oreilles ? Clair soleil, la terreur d'un injuste Sénat, Et dont l'aigle romain n'a pu souffrir l'éclat, Donc votre lumière a donné de l'ombrage ? Donc vous êtes couvert d'un éternel nuage, Et sans aucun midi, la Mort et le Destin Confondent votre soir avec votre matin ! Triste et superbe lit presque en même journée Témoin de mon veuvage et de mon hyménée, Fallait-il que le Ciel à ma perte obstiné M'ôtât si tôt le bien que tu m'avais donné ? Félicité ravie aussitôt que connue, Sophonisbe, en un mot, qu'êtes-vous devenue ? Mais Dieux ! que ma demande a bien peu de raison Puisque ma propre main a fourni le poison Qui fait qu'elle m'attend sur le rivage sombre Où mon fidèle esprit va rejoindre son ombre ; C'est là, cruel Sénat, que tes superbes lois Ne feront point trembler les misérables rois. Un poignard, malgré toi, trompant ta tyrannie, M'accorde le repos que ta rigueur me nie. Cependant, en mourant, ô peuple ambitieux J'appellerai sur toi la colère des Cieux. Puisses-tu rencontrer, soit en paix, soit en guerre, Toute chose contraire, et sur mer, et sur terre. Que le Tage et le Pô contre toi rebellés, Te reprennent les biens que tu leur as volés ; Que Mars faisant de Rome une seconde Troie Donne aux Carthaginois tes richesses en proie, Et que dans peu de temps le dernier des Romains En finisse la race avec ses propres mains. Mais consumer le temps en des plaintes frivoles Et flatter sa douleur avec des paroles, C'est à ces lâches coeurs que l'espoir de guérir Persuade plutôt que l'ardeur de mourir. Meurs, misérable prince, et d'une main hardie, Ferme l'acte sanglant de cette tragédie.

Il tire le poignard caché sous sa robe.

Sophonisbe en ceci t'a voulu prévenir ; Et puisque tes efforts n'ont pu la retenir, Donne-toi pour le moins le plaisir de la suivre, Et cesse de mourir en achevant de vivre. Montre que les rigueurs du Romain sans pitié Peuvent tout sur l'amant, et rien sur l'amitié.

Il se tue.

1 821 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica