Tragi-comédie en vers· Ou l'Arcadie de Messire Philippes Sidney. Tragi-Comédie
La Cour Bergère
Personnages
- BAZYLE, Roi d'Arcadie
- GYNÉCIE, La Reine
- PAMELE, Fille aînée du Roi
- PHYLOCLÉE, Seconde fille du Roi
- PYROCLE, OU ZELMANE, Prince et Cousin de Lyzidor
- LYZIDOR, OU LYCAS, Prince et Cousin de Pyrocle
- DAMETAS, Grand Bouvier
- CALANDER, Seigneur Arcadien
- AMPHYALE, Prince d'Arcadie
- CECROPIE, Mère d'Amphyale
- TROUPE de Soldats
- COURRIER
MONSEIGNEUR,
À TRÈS ILLUSTRE SEIGNEUR MESSIRE ROBERT SIDNEY, COMTE DE LEYCESTRE, VICOMTE DE L'ISLE, BARON DE LENS-HURST, etc. CONSEILLER AU CONSEIL PRIVÉ, ET AMBASSADEUR EXTRAORDINAIRE DU ROI DE LA GRANDE-BRETAGNE VERS LE ROI TRES-CHRETIEN.
Cette pièce est si légitimement à VOTRE EXCELLENCE, puisqu'elle porte cet illustre et glorieux Nom de SIDNEY, et qu'elle est même de votre Maison ; que si je la dédiais à quelque autre, je penserais payer du vôtre et l'enrichir de votre bien, et croirais avoir un larcin à vous restituer. Outre cette raison si forte et si particulière, j'en ai encore d'autres, MONSEIGNEUR, qui ne sont guères moins puissantes quoiqu'un plus générales ; pour faire voir que la protection de ce Livre est en votre bienséance. En effet qui saura que le divin sujet de cette Tragi-Comédie est ce fameux Roman de L'ARCADIE de Messire PHILIPPES SIDNEY, ce chef d'oeuvre miraculeux qui passe pour l'Héliodore d'Angleterre ; ne pourra point douter que vous qui en êtes l'honneur, et la merveille généralement de tout ce qu'il y a de bons Esprits dedans l'Europe, ne soyez le seul à qui je devais consacrer cet Ouvrage. Je sais en quelle estime, ou plutôt vénération, un si célèbre Auteur est auprès de V. E. et je ne veux rien ajouter à sa louange, et à l'honneur que toute l'Angleterre rend encore à sa mémoire, que de déclarer à la France que vous êtes son digne Neveu. Comme vous, MONSEIGNEUR, il s'est vu honoré et chargé des affaires les plus importantes du Royaume ; comme vous il s'est rendu nécessaire à son Roi et à son Pays ; et comme vous enfin plein d'esprit, de courage, et de fidélité, il a trouvé l'art dans ses Ambassades de se montrer agréable aux Princes étrangers. J'ose bien ajouter encore à l'avantage d'une vie qui lui fut et si courte et si glorieuse, qu'il l'avait commencée, et que vous-même l'achevez ; que vous continuez sa vie en la correspondance de vos actions aux siennes ; que vous marchez pompeusement sur les pas d'un Héros ; et que vous succédez à sa gloire et à ses vertus, aussi bien qu'à son Nom et à ses Armes. Plût à Dieu MONSEIGNEUR, que vous pussiez connaître à quel point je révère l'Oncle et le Neveu, combien m'est chère la mémoire d'un si grand Esprit, et combien je respecte en la personne de V. E. ce puissant Génie, et ces illustres qualités qui semblent être un héritage légitime de votre Maison. Vous sauriez pour le moins qu'il n'entre point de flatterie en mes paroles, que ces paroles sont les véritables Enfants de mon coeur, et qu'elles ne sont pourtant que de faibles expressions de mes sentiments, ou au plus de légères marques de ce culte que je vous rends à tous deux. Vous apprendriez encore, MONSEIGNEUR, que je n'ai travaillé à cette Tragi-Comédie, que pour faire revivre l'un dans ses Écrits et dessus nos Théâtres, et me donner accès auprès de l'autre, lui fournissant un agréable divertissement dans la lecture du Poème que je lui présente. Je ne vous entretiendrai point de son mérite : c'est assez que le bruit que le Théâtre Français en a fait, et les applaudissements qu'il en a reçus lui servent de témoins sans moi de ce qu'il vaut, et justifient l'espérance que j'ai qu'il ne déplaira point à votre V. E. J'ai tâché du moins de ne faire point de honte à mon Auteur, et de n'en recevoir non plus : je l'ai suivi d'assez près dans les plus belles matières, et ne l'ai point abandonné que la bienséance et les rigueurs du Théâtre ne m'y contraignissent. Vous en serez le Juge et le Patron ; vous, MONSEIGNEUR, qui avez la doctrine et les lumières pour en faire le discernement, et assez de bonté aussi pour excuser quelques défauts, quand vous en trouveriez ; en considération de l'honnête désir que j'ai de vous plaire, et de montrer à tous combien j'estime les belles reliques d'un Esprit divin, et qui vous touche de si près. Comme c'est de lui que j'attends le peu de réputation que cet Ouvrage me peut apporter ; aussi n'est-ce qu'en sa faveur que j'espère entrer en vos bonnes grâces. Son portrait semble n'être mis au front de cette Lettre, que pour vous faire voir qu'il considère quel accueil vous nous ferez, et pour vous tenter doucement par cet Objet, dont le moindre crayon vous est si vénérable, à recevoir et reconnaître mes voeux et ma passion, et me permettre l'honneur de me dire,
MONSEIGNEUR,
DE VOTRE EXCELLENCE,
Le très humble et très affectionné serviteur
A. MARESCHAL.
ACTE I
SCÈNE I. Calander, Lyzidor, Pyrocle.
Dedans un cabinet, où Pyrocle s'arrête à considérer le portrait de Phyloclée.
CALANDER
Ne parlez plus, amis, des maux qui sont passés, Vos glorieux exploits les ont tous effacés, N'accusez point le Ciel, les vents, ni la fortune Qui vous comble d'honneur, et vous fut importune ; Vous êtes obligés au malheur en ce point ; Le sort vous sépara, la vertu vous rejoint : Ah ! Je dois bien plutôt seul au Ciel rendre grâce, Qui vous a destinés au salut de ma race ; La Mer vous revomit et jeta dans ce bord Pour délivrer mon Fils des fers et de la mort ; Ce naufrage est pour moi d'autant plus favorable Que sans votre malheur j'eusse été misérable, J'avais part aux dangers qu'on vous a vu courir, Et vous n'étiez perdus que pour me secourir ; Ô merveille ! Je tiens après un tel orage Pour auteurs de mon bien la guerre et le naufrage.LYZIDOR
Le naufrage et la guerre ont conspiré pour nous ; Nous en avons le bien d'être connus de vous.CALANDER
Sans cette connaissance et fatale et prospère Je n'aurais plus de fils, il n'aurait plus de père ; Vous nous avez rendu cet office commun, Et d'un même secours conservé deux en un : Donner à vos vertus quelque connaissance, Ô Ciel ! Qui le pourrait ? Il n'est qu'en ta puissance.CALANDER
Je ne puis, pour répondre à ce bienfait extrême, Chers Hôtes, vous offrir que mon fils et moi-même ; Encore ce que j'offre est beaucoup au-dessous ; De lui dépend ma vie, et lui la tient de vous.LYZIDOR
Cette offre en tire une autre où le devoir nous range, Heureux de nous donner nous-mêmes en échange.PYROCLE, bas
Quel présent est celui que tu lui fais de moi ? Hélas ! Peut-on donner un qui n'est plus à soi ?Regardant le portrait de Phyloclée.
Beau portrait, dont l'éclat a mon âme asservie, Peut-on prendre sans toi quelque droit sur ma vie ? Agréables transports ! Importune raison !LYZIDOR
Achevez, cher Cousin.PYROCLE
Amoureuses furies !PYROCLE
Divine Phyloclée !CALANDER
Et mille fois plus belle Que tout ce qu'un pinceau nous représente d'elle ; Consultez ses attraits dedans ce vain tableau C'est chercher le Soleil en image et dans l'eau.CALANDER
Et l'objet plus parfait surpasse la figure : Ainsi les plus hardis dans les portraits qu'ils font Représentent les dieux, mais non pas comme ils sont.CALANDER
Sa Soeur, dont la beauté n'est pas moins adorable ; Voyez.Découvrant le portrait de Pamele.
LYZIDOR
La vertu paraîtrait sous un même visage, L'honneur a mis ici tous ses traits en usage ; Elle porte en ses yeux son coeur et son esprit, Sérieuse, et pourtant on dirait qu'elle rit.LYZIDOR, bas
Qui me donnent au coeur une sensible atteinte.CALANDER
Leurs diverses beautés s'accordent en merveille, Et dans ces deux tableaux, où la grâce est pareille.CALANDER
Phyloclée est la jeune, et Pamele est l'aînée, À qui cette Couronne un jour est destinée : Le Roi, qui n'a de soin que de ce double fruit, Sans pompe les nourrit hors du monde et du bruit, Et craignant un malheur dont le sort le menace, Il prévient la tempête et cherche la bonace ; Il a rompu sa Cour, et pour se dégager, Sa peur l'a transformé de Monarque en Berger ; Son esprit aveuglé du soin de sa famille Captive lui, sa femme, et l'une et l'autre Fille ; Dans des Loges enclos, dont il fait son séjour, De crainte de le perdre il a perdu le jour, Pour garder un Royaume, il le quitte et s'en prive, Et souffre son malheur même avant qu'il arrive.Bonace : Calme de la mer, qui se dit quand le vent est abattu, ou a cessé. La bonace trompe souvent le Pilote. [F]
LYZIDOR
Encore que craint-il ?CALANDER
Une captivité, Qui l'a, pour l'éviter, dans un autre jeté, Pour conserver un Sceptre il a pris la houlette, Et craint de voir enfin sa Couronne sujette ; Il en est menacé par un arrêt des Cieux : Mais l'Oracle entendu vous éclairera mieux : Le voici donc.ORACLE.
Grand Roi, ta fertile Arcadie, Si dedans quelque temps ton soin n'y remédie, Arrosera de sang tout ce qu'elle a de fleurs ; On verra ta Maison toute en feu, toute en pleurs ; Ton héritière aura l'échafaud pour un trône ; Ton Gendre ayant brûlé la Reine, et ta personne, Vous serez trois Captifs d'un Prince triomphant, Et père, et mère, et l'autre enfant.Houlette : Bâton que porte le berger, et au bout duquel est une plaque de fer en forme de gouttière, qui sert pour lancer des mottes de terre aux moutons qui s'écartent, et de la sorte les faire revenir. Fig. Poétiquement, l'état, la condition de berger. [L]
LYZIDOR
Cet Oracle est cruel.CALANDER
Et nourrissant sa peine, Lui cause un mal présent d'une peur incertaine, Comme il ne sait que craindre il appréhende tout ; Les honneurs, les plaisirs lui sont de mauvais goût ; La Cour est trop suspecte, et lui semble un abîme, Son Royaume un Autel qui l'attend pour victime ; Sa qualité de Roi ne sert qu'à l'affliger ; Sa Couronne, il l'adore, et n'ose s'en charger ; Il s'est défait de tout, si ce n'est de sa crainte : Deux Tours ou deux tombeaux témoignent sa contrainte, Où vivant enfermé comme s'il était mort, Il a de sa demeure interdit tout abord.PYROCLE, bas
Ô malheur ! Que ferai-je ?LYZIDOR, bas
Hélas ! Je désespère.CALANDER
Mille innocents ébats rendent leurs soins légers, Et quelquefois l'entrée est permise aux Bergers.LYZIDOR, bas
J'expirais, et ce mot vient de me rendre l'âme. Mais cachons les desseins que m'inspire ma flamme.CALANDER
Ainsi ne pouvant voir ni la Cour ni le Roi, Vos divertissements, chers hôtes, sont chez moi : Quelque humeur qui vous tienne, et quelque temps qu'il fasse, Je crois que vous prendrez du plaisir à la chasse ; Allons donc où mon Fils nous attend à courir.LYZIDOR
Allons.Bas.
Ah ! Faut-il courre alors qu'on va mourir.Courre : Infinitif ancien du verbe courir. [L]
SCÈNE II. Le Roi, Dametas Pamele.
LE ROI, en Berger
Vous le voulez, Destins, et c'est votre rigueur, Que je traîne incertain ma vie et ma langueur ; Dans un état si bas et contraire à ma gloire, En m'ôtant ma grandeur, ôtez-m'en la mémoire : Vous qui me possédiez, soupçons, craintes, effroi, Parmi si peu d'éclat connaissez-vous un Roi ? Puisque vous n'en voulez, Destins, qu'à ma puissance, Je suis nu, je vous cède, épargnez l'innocence ; Pour divertir l'effort de vos traits inhumains Sans Sceptre je vous tends mes innocentes mains ; Ces cheveux gris sont-ils le but d'une tempête ? Conservez la Couronne, et perdez-en la tête : Ma Fille, en me plaignant du sort et de ses coups, Je parle de moi-même, et ne crains que pour vous.DAMETAS
Moi, je crains pour tous deux, quoiqu'avec assurance Que ma fortune un jour vous rendra l'espérance, Votre malheur vaincu, parmi sa cruauté Respectera ce ferUne hache.
que je porte au côté ; Le Destin m'obéit et n'ose me déplaire, Je le ferais fuir si j'étais en colère : Pamele s'est rendu les Astres complaisants Depuis qu'on m'établit dessus ses jeunes ans ; Voyez en peu de temps comme elle est grande et belle ; Ma génisse, après tout, n'est pas plus blanche qu'elle ; J'ai compté ses cheveux, elle a toutes ses dents, Je mets à l'engraisser mes soins les plus ardents ; Elle a plus de seize ans et n'a pas une ride : Le bétail est-il gras dessus qui je préside ? Je prends le même soin d'elle que de vos boeufs, Depuis qu'en titre j'ai l'intendance sur eux ; Que ferait ma valeur en son injure offerte, Si ses ongles rognés me semblent quelque perte ? Doncques ne craignez plus, attendez le bonheur Que cause à votre Fille un pareil gouverneur : Avez-vous pris de moi des mouvements si lâches ? Petit coeur. Mais rentrez, je vais compter mes vaches.PAMELE
Gouvernement honteux et difficile à croire, Qui m'offense les yeux et blesse votre gloire ; Sire, n'était-ce pas assez d'une prison ? Un mur retient mon corps, ce Bouvier ma raison ; Je suis de tous côtés captive, infortunée, Et je n'ai rien à moi, si ce n'est d'être née.LE ROI
Si pour vous tout donner on vous a tout ôté, Blâmez mon amitié, non pas ma cruauté ; Et c'est, à mon avis, quelque nom qu'on lui donne, Une douce prison qui garde une Couronne ; Ce lieu vous la conserve, et votre liberté : Le Captif est prudent qui l'est de volonté ; Pour prévenir un coup de mauvaise fortune Le sage s'accommode à ce qui l'importune : Vous en avez l'exemple en moi, qui dans mes soins Ai choisi cet état où l'on la craint le moins ; Si quelque autre bonheur ne suit ma solitude, J'aurai pris de la voir le temps et l'habitude ; J'ai changé ma Couronne en une autre de fleurs ; Ma tête a moins d'éclat, aussi moins de douleurs ; Celle d'or par son poids est sujette à ruine, De celle-ci mes mains en ont tiré l'épine ; Ou si quelqu'une reste à tant de soins prudents, Je la porte au dehors, les Princes en dedans ; Je me range en ce choix, et dans mon aventure Plus loin de la fortune, et plus près de la Nature ; Cette condition me semble soulager ; Le Sceptre est moins pesant dans la main d'un Berger.LE ROI
La sûreté d'un Roi n'est pas en l'apparence ; Tout ce pompeux éclat fait ombre aux envieux, Sert d'aile à la fortune, et lui donne des yeux : Mais le repos se prend des mains de l'innocence ; En elle de soi-même on a la jouissance ; Cette douceur de vie, où je mets le vrai bien, M'enseigne que j'ai tout, et que je n'avais rien : D'autres dans leurs palais plus hauts que les montagnes, Sont Rois d'un Cabinet ; je le suis des campagnes ; Ils respirent un air qu'infecte la grandeur ; Moi, celui que la rose a parfumé d'odeur ; L'orgueil souffle auprès d'eux, où la malheur soupire ; Et je n'ai de tous vents ici que le Zéphire. C'est le fruit que produit cet heureux changement, Que je laisse goûter à votre jugement ; Et tandis que ces bois, dont ma vue est bornée, Demandent au Soleil une belle journée, Pour en jouir ensemble avecque plus d'appas, Allez prendre la Reine, et venez sur mes pas.SCÈNE III.
PYROCLE, en Amazone
À la fin j'ai trompé leur adresse et leurs yeux, Pour me rendre inconnu dans ces aimables lieux ; Ils ont lancé le Cerf, moi sans bruit et sans suite J'en emprunte les pieds pour aider à ma fuite ; Cet habit, que j'ai pris, et que j'avais caché, Lui qui le doit couvrir me montre mon péché : Lyzidor, cher Cousin, il est vrai, je t'offense ; Ton respect à mes voeux dût faire une défense : Mais le même respect que je te porte aussi, De peur de t'offenser, te cache mon souci : Je sais qu'en amitié c'est une faute extrême, Qu'on ne te peut quitter qu'avec la vertu même, Et que dedans le cours d'un glorieux projet Pyrocle, cet ingrat, dût l'avoir pour objet : Mais l'Amour est aveugle, et contre ses merveilles Pour ouïr la raison ce Dieu n'a point d'oreilles ; Ainsi de deux côtés je souffre également, Je suis Ami perfide, et trop fidèle Amant. Doncque, cher Lyzidor, cesse tant de reproches, Dont l'entends les Échos jusques dedans ces roches : En quittant ta présence et ton affection, Vois que ma propre faute est ma punition ; Ou si cela ne peut te satisfaire encore, Vois comme je la hais, vois comme je l'abhorre : Mon courage honteux en délaissant le bien Prend un sexe emprunté, comme indigne du mien ; Mon amitié pourtant ne perd rien de sa flamme, Tu tiens le vrai Pyrocle, et l'Amour cette Femme : Tous ces faux ornements, qui démentent mon coeur, N'ont pas encore éteint sa force et sa vigueur ; De mêmes soins Alcide ayant l'âme occupée Emprunta la quenouille, et je retiens l'épée ; Pallas en cet habit... Mais quel aveuglement ! Je remets ma vertu dans mon habillement : Alcide eut mille feux ; mais le seul qu'on renomme, De mortel le fit Dieu, le mien me rend moins qu'homme. Las ! Je connais ma faute, et ne la puis fuir ; Je ressens un tourment que je ne puis haïr ; J'adore le poison, et la main qui me tue ; Je t'aime Phyloclée, et je ne t'ai pas vue : Si ton portrait me blesse, et m'a le coeur ôté, Dieux que feront tes yeux, ta grâce, et ta beauté ? Je cherche dans ces lieux une mort légitime, Et je me suis paré pour être ta victime.Dametas paraît chantant.
Mais quel est ce fâcheux, qui dans ces bois secrets Ose mêler sa voix avecque mes regrets ? Il s'arrête ; voyons ; c'est un Berger sans doute.Lancer le cerf : Terme de vénerie. Lancer la bête, le cerf, le sanglier, etc. les faire sortir de l'endroit où ils sont, pour leur donner les chiens. [L]
Alcide : C'est un nom d'Hercule, qui marque sa force ; car il vient du Grec, force. [T]
Quenouille : Sorte de petite canne faite le plus souvent, dans le midi de la France, avec la tige d'un roseau (arundo donax), et dont une extrémité est entourée de soie, de chanvre, de lin, de laine, etc. pour filer. [L]
Pallas : Déesse, fille de Jupiter, du cerveau duquel elle sortit toute armée, ce qui la fit regarder comme la Déesse de la Guerre. [T]
SCÈNE IV. Dametas, Pyrocle.
DAMETAS
Oui, je suis Dametas.PYROCLE
Suivons une autre route.DAMETAS
En toute l'Arcadie autre ne l'est que moi. Mais ce fantasque objet m'a donné de l'effroi. Poursuivons la Fuyarde. Elle revient ; je tremble. Qui que tu sois, garçon, femme, ou les deux ensemble, Ne me fais plus de peur, cache-toi, fuis d'ici ; Le Prince le commande, et je le veux ainsi.PYROCLE
Dieux ! Quel extravagant dans ces bois se retire ? J'y cherche mon soleil, et j'y trouve un satyre.DAMETAS
Cette dryade est folle, et me croit un Soleil : En effet nous avons quelque office pareil ; Sous cette qualité je souffre qu'elle m'aime ; Apollon fut bouvier, et je le suis de même : Admète fut grand roi, le nôtre le vaut bien.Dryade : C'était autrefois une fausse Divinité que les païens croyaient habiter dans les bois, et se cacher sous l'écorce d'un chêne, que les Grecs nomment drys. [T]
Admète : Roi de Phères en Thessalie, fut un des Argonautes, et un des Chasseurs de Calydon : il était cousin de Jason. Apollon ayant été chassé du Ciel, fut contraint de se mettre au service de ce Prince, pour avoir soin de ses troupeaux, etc. [T]
DAMETAS
Indigne d'une femme, ou plutôt d'une vache, Qui doit craindre en ces lieux l'ombre de cette hache.PYROCLE
Quoi ? Tu jappes, mâtin ? Et sans craindre mes coups... Mais, ô Dieux ! Comme il fuit : ce rustre est de ces fous Dont les pieds sont légers autant comme la tête : Gardons à d'autre proie une plus digne quête.DAMETAS, couvert entre les arbres
Accourez, on me tue, à l'aide, je suis mort.SCÈNE V. Bazyle, Pyrocle, Dametas.
BAZYLE
Quel effroyable cri dans ce feuillage sombre Avecque les oiseaux chasse la paix de l'ombre ? Quel accident ici fait perdre le respect * Que le moindre Zéphire avait à mon aspect ? La feuille en a tremblé, le silence s'éveille, L'Écho s'en plaint encore et trouble mon oreille.DAMETAS, se levant et parlant au Roi
À peine en vous voyant je sors de cet effroi.BAZYLE
Et que craint Dametas ?PYROCLE, bas
Voici l'occasion à son point attendue.BAZYLE
Beauté, l'honneur du Ciel, et du Ciel descendue, Quel encens vous serait agréable en ces lieux, Si pour les honorer vous délaisses les Cieux ? Je vous entends, Destins, ce n'est pas sans mystère Que je trouve Diane en ce bois solitaire : Sacrés bois, Prince heureux, de la voir entre nous, Et qu'il me soit permis d'embrasser ses genoux.PYROCLE
Tirez-vous de l'erreur où votre esprit se plonge ; Cette Divinité, grand Roi, n'est qu'un beau songe.PYROCLE
Mortelle ainsi que vous et sujette au trépas, C'est profaner en moi ce haut nom de Diane, Je suis fille, Amazone , et mon nom est Zelmane. Ayant donné des lois où je reçus le jour, J'ai quitté le Strymon, et la Thrace, et ma Cour ; Mon courage, plus grand que les bornes de la Thrace, Veut ajouter du lustre aux grandeurs de ma race, Et dedans ce désir de gloire et de vertu De mille beaux lauriers mon front s'est revêtu. Mais quelqu'un nous surprend.Strymon : Noms d'une rivière de la Macédoine. Strimon. [T]
SCÈNE VI. Gynécie, Bazyle, Dametas, Pyrocle, Pamele, Phyloclée.
GYNÉCIE
Avancez, Dametas, et nous montrez le lieu Où sous un front humain l'on peut connaître un Dieu.BAZYLE
Tournez les yeux, Madame, et d'un transport extrême Sous des habits de fille admirez l'Amour même. Voyez que la valeur et la grâce à leur tour Montrent dans un objet et la guerre et l'amour.DAMETAS
Parler de la valeur encore, et de la guerre ? C'est m'envoyer plus loin qu'au centre de la terre : Ah ! Si la moindre mouche animait son courroux, Ce Dieu que vous nommez serait Diable en ses coups, Et j'en ai presque fait tantôt l'expérience.DAMETAS
Avance qui voudra ; je vous verrai de loin, Et mes pieds, s'il le faut, m'aideront au besoin.BAZYLE
Gloire de l'Univers, belle et divine Dame, Dont le corps cède encore aux merveilles de l'âme ; Adorer vos vertus autant que vos beautés, C'est vous donner bien moins que vous ne méritez : Un Prince vous offrant sa famille Royale, S'il a votre présence, est-ce un prix qui l'égale ? Pour accorder ce bien aux prières de tous, Et nous faire l'honneur de vivre parmi nous, Considérez les Dieux, ô merveille adorable ! Lorsqu'ils cherchaient en terre un séjour agréable ; Ils vivaient par amour avecque les mortels, Et prisaient plus le coeur que non pas les Autels.PYROCLE
De cette ambition je suis trop retirée ; Ces offres, sur un point que votre espoir tend, Me feraient prendre plus s'ils ne donnaient pas tant : Le sexe me permet un peu de flatterie ; Mais parler çà mes yeux avec idolâtrie ?...PHYLOCLÉE
Jurer que vos vertus méritent de l'encens, Et porter nos esprits à des voeux innocents, Ce n'est pas un effet d'une injuste licence, Ni qu'on doive à ce coup punir de votre absence.PYROCLE
Chef-d'oeuvre de Nature, adorable Beauté, Enfin toute la force est de votre côté, Je cède à vos désirs, et devant tant de charmesÀ genoux.
Pour la première fois je tremble, et rends les armes. Ne vous étonnez point, Princesses, de me voir, Moi, qui pus craindre tout, soumise à son pouvoir ; J'adore la Beauté dans sa parfaite image, Et révère un Soleil beau, pur, et sans nuage.PYROCLE
Et ce discours flatteur passe la bienséance ; Laissons telle louange à d'autres entretiens, Je renvoie à ses yeux tout ce qu'on donne aux miens.BAZYLE
Non pas ce vif éclat, dont l'agréable force À nos coeurs emportés sert de frein, et d'amorce, Non pas ce doux orgueil, ce dédain amoureux Qui menace en flattant, qui blesse et rend heureux.ACTE II
SCÈNE I.
LYZIDOR, en berger
Achève cet Ouvrage, et conduis le dessein Que tes flammes, Amour, inspirent dans mon sein ; En ce douteux combat, où la raison plus forte De mon coeur assailli te disputait la porte, Tu sais que pour aider à tes traits impuissants J'ai contre elle animé la force de mes sens, Que ta gloire se lit dedans sa résistance, Que j'ai tout employé pour perdre sa constance, Et que pour t'acheter ce titre de vainqueur Je t'ai fourni des traits aux dépens de mon coeur ; Superbe après ce coup, impérieux, et brave, Tu la tiens à tes pieds cette rebelle Esclave ; Pamele, au lieu de fers, à tes soins curieux Offre, pour l'enchaîner, un rayon de ses yeux : Je pense ouïr sa voix qui dit en sa victoire, Çà ton coeur, Lyzidor ; c'est mon prix, c'est ma gloire : Déjà mes sens ravis d'aise et d'étonnement, Promettent à mes feux un bon événement, Et dans ce doux transport qui flatte ma pensée, Mon espérance naît, et ma crainte est passée : Ma fuite dérobée, un habit emprunté Favorise mes voeux, l'orage est surmonté ; Et le même sujet du soin qui me dévore, L'absence de Pyrocle est favorable encore. Mais ce Château m'arrête, et mon espoir est vain : Amour est bien entré dans le Château d'airain ; Moi, par l'invention que ce Dieu m'a montrée, Je veux ici me faire une facile entrée. Dieux ! Quel objet nouveau vient du fonds de ce bois ? Il parle ; cachons-nous, pour entendre sa voix.SCÈNE II. Zelmane, Lyzidor.
ZELMANE
STANCES EN DIALOGUE.
Beaux arbres, en ce doux séjour, Qui ne nous dérobez le jour Que pour rendre à nos yeux les objets les plus aimables ; Et vous petits Zéphyrs, Fûtes-vous les témoins jamais au temps des fables D'une amour plus étrange, et de plus vrais soupirs ?LYZIDOR, lui répond
Amis de l'ombre et de la paix, Qui sous votre feuillage épais Rafraîchissez l'ardeur de ma flamme secrète ; Et vous petits Oiseaux, Faites taire, en respect de ma feinte discrète, Vos voix, l'Écho, les vents, les feuilles, et les eaux.ZELMANE
Quelle voix me ravit l'esprit et les oreilles, Qui jointe à mes soupirs fait des plaintes pareilles ? Elle dépeint au vrai les feux que je ressens, Parle de mas désirs, et s'accorde à mon sens ; Serait-ce point ici mon amoureux Génie ?LYZIDOR, répond
L'accord de nos deux coeurs produit cette harmonie.ZELMANE
En ce nouveau déguisement, Qui flatte et nourrit mon tourment, De mon sexe à mes yeux et de moi-même à peine La vérité fait foi ; Mes voeux sont plus confus, que ma feinte n'est vaine ; Je déçois tout le monde, et ne trompe que moi.LYZIDOR, répond
En cet état si différent Où l'amour aujourd'hui me rend Ma honte me présente à ma propre mémoire, Qui me fait un refus, Et ne saurait permettre à ma raison de croire Ce qu'à présent je suis, ou bien ce que je fus.ZELMANE
Hélas ! Qu'ai-je entendu ? N'est-ce pas là tout dire, Et figurer au vrai ma honte, et mon martyre ? Cet aveugle Démon qui me tient sous ses lois M'a dérobé les sens, et me prête sa voix : Amour !...LYZIDOR, bas
Tu connais mal le souci qui me touche ; Il est plus dans mon coeur encore qu'en ma bouche.ZELMANE, continue
Toi, qui lis dedans mes désirs, Qui sais ma peine, et mes plaisirs, Inspire à Phyloclée un mouvement de flamme ; Afin qu'à ce moment Qu'elle saura Pyrocle en ces habits de femme, Elle en estime moins le Prince que l'Amant.LYZIDOR, répond
Auteur et témoin de mes pleurs, Qui sais ma joie et mes douleurs, Rends, Amour, rends Pamele à mes voeux exorable, Perce-la d'un trait d'or ; Qu'elle sache, ayant vu mon état déplorable, Aussitôt que le nom de l'amour de Lyzidor.LYZIDOR, se présentant
Mais il faut, le voyant, mourir en cette place.ZELMANE
Le voir ? Dieux ! Il est vrai ; c'est lui-même, c'est lui : En quel état nous joint le Destin aujourd'hui !LYZIDOR
Pyrocle !ZELMANE
Lyzidor !LYZIDOR
Mon doux espoir !ZELMANE
Ma vie ! Hélas ! Qu'entre tes bras ne m'est-elle ravie ? Sans m'accuser du tort de t'avoir délaissé, Déjà ce faux habit te l'a trop confessé ; Et de plus à tes yeux il m'en reproche un autre.LYZIDOR
Quel accident jamais se vit pareil au nôtre ? C'est un secret d'Amour que nous n'entendions point ; Lui seul nous sépara, lui-même nous rejoint ; Ton amour m'a quitté, la mienne te retrouve : J'aime... Hélas ! Cher Cousin, cet habit te le prouve ; Arbres, dites le reste, ou rougissez pour moi ; S'il faut te l'avouer, j'aime aussi bien que toi ; C'est le premier tourment qui doit suivre mon crime, Que ton oeil voit ma faute, et ma bouche l'exprime.ZELMANE
Si cette faute, hélas ! T'engendre ces remords, Il faut qu'à ton aspect j'endure mille morts ; Ce honteux changement qui t'offense, me blesse ; Pardonne à ma douleur, et punis ma faiblesse.LYZIDOR
Telles soumissions ne font que m'affliger, C'est me traiter en Prince, et je suis un Berger ; Mon coeur en cet habit fait honte à ma naissance ; Pardonner et punir sont termes de puissance.LYZIDOR
Qui n'en a point sur soi n'en peut prendre sur vous. Mais c'est mettre trop le fer en cette plaie ; Ainsi que le péché la douleur en est vraie : Retournons à l'amour, et tâchons seulement D'étouffer ou guérir notre commun tourment.ZELMANE
Cette douce parole enfin me ressuscite, Votre aveu me rendrait toute chose licite. Sachez donc en trois mots qu'un étrange bonheur M'a mis dans ce Château bien moins que dans l'honneur ; S'il faut nommer ainsi l'accueil et les caresses Du Roi, de Gynécie, et de nos deux Maîtresses : Leurs esprits attirés et soumis à mes lois Sont toujours dans mes yeux, ou pendent à ma voix ; Trompé par cet habit le Roi m'aime de sorte Qu'en son coeur, au Château, j'ouvre et ferme la porte : Et même Dametas...LYZIDOR
Le Bouvier ? Arrêtez ; J'avais auprès de lui mes desseins apprêtés ; Et vous pouvez beaucoup aider à l'entreprise Qu'aveuglé de l'amour sous cet habit j'ai prise : Ô Cieux ! N'écoutez point cet indigne propos : Je mets à le servir ma gloire et mon repos ; Pour jouir de l'aspect du Soleil qui m'enflamme Que tout autre ait mon corps, si Pamele a mon âme.LYZIDOR
C'est celui d'un Amant : Qui s'oppose à mes voeux augmente mon tourment ; Souffrez que mon amour, qui n'eut jamais d'exemple, De ce coeur abaissé fasse son plus haut Temple.SCÈNE III.
AMPHYALE
Malheureux Amphyale, où te porte un destin Qui te poursuit partout, et n'a jamais de fin ? Après avoir défait les monstres de la Grèce, Ne peux-tu pas dompter un Tyran qui te presse ? Regarde ce vainqueur, dont l'orgueil insolent Plus il te voit souffrir devient plus violent ; Il tient devant tes yeux sa flèche encore teinte De ton sang qui se plaint d'une mortelle atteinte, D'un sang qui fume encore, et rougit doublement Plus de ta lâcheté que naturellement : Oui, mon extrême amour, comme elle est déréglée, Obscurcit mon renom, et m'a l'âme aveuglée ; Le seul soin de nourrir en moi ce vipereau Tient mon bras en écharpe, et mon fer au fourreau ; La Terre, qui s'en plaint, de monstres se diffame, Et loin de l'en purger j'en loge un dans mon âme. Mais que dis-je ? Insensé ; Dois-je nommer ainsi Une amour si parfaite, un si digne souci ? Ma qualité permet ce dessein légitime ; Adorer Phyloclée, est-ce commettre un crime ? Oui ; puisqu'à mon malheur les hommes et les Dieux Opposent à mes voeux un obstacle envieux ; Le Roi dans ses soupçons refuit mon alliance, L'Oracle moins que moi le tient en défiance ; Il pense voir déjà son Sceptre dans ma main, Ce qu'il tient aujourd'hui qu'il le perdra demain Je suis ce Conquérant, dont l'ardeur échauffée Se doit de sa famille ériger un trophée, C'est mon bras (comme il croit) dont il est menacé, C'est par moi que son front doit être terrassé : Ainsi de sa personne, un naturel de roche M'éloigne d'autant plus que mon sang m'en approche ; Ainsi devant le mal sa crainte me punit, Ceux que le sang a joints le sang les désunit ; Ma Grandeur est mon crime, un Roi m'ose défendre, Pour être son Neveu, l'espoir d'être son Gendre ; Et je ne suivrai pas le généreux dessein Que ma Mère à tous coups m'inspire dans le sein ? Elle, dont le courage accuse ma faiblesse, Qui tient à mon pouvoir le coeur de la Noblesse, Et qui de la Discorde allume le flambeau Pour me conduire au trône, et Bazyle au tombeau. Que dis-je ? Furieux ; sortez de ma pensée Indiscrets mouvements d'une amour offensée : Ma fureur me trahit, et dedans ma langueur Ma bouche et mon esprit ont démenti mon coeur ; Que je gagne la Fille en la perte du Père ? Que je doive à sa mort le bonheur que j'espère ? Si mon désir y pense, il est trop criminel, Je choisirais plutôt un tourment éternel ; J'attendrai constamment que le Destin s'apaise ; Phyloclée, à mon bien je préfère ton aise.Vipereau : La petit de la vipère. [F]
SCÈNE IV. Gynécie, Pamele, Phyloclée.
SCÈNE V. Dametas, Gynécie, Zelmane, Lyzidor en Lycas, Pyrocle, Phyloclée, Pamele.
DAMETAS
Recevez-le, Mignonne ; il a l'esprit ouvert, Et vous parlerez peu s'il ne vous prend sans vert ; Admirez sa démarche, et sa façon gentille, Qui ne démentent point son ancienne famille.LYCAS, à genoux
Princesse, à qui mon Maître et le Ciel m'ont donné.LYCAS
Vous, de qui la vertu par mile attraits vainqueurs Se lit sur votre front, et s'écrit dans nos coeurs, Belle et première fleur du jardin d'Arcadie.DAMETAS
Dieux ! Pour la mieux louer que voulez-vous qu'il die ? Ce terme de Berger sent son extraction.LYCAS
Permettez cet honneur à ma fidèle envie D'employer à vous plaire et mes soins et ma vie, Heureux d'avoir vos yeux pour témoins de ma foi.PHYLOCLÉE
Que dites-vous ? Ma Soeur ; vous êtes son Idole, Ne lui rendrez-vous point au moins une parole ?PAMELE
Levez-vous, mon berger.LYCAS, à Pamele
Sa valeur en son sang l'aura déjà trempée : Rassurez-vous, Madame, et n'ayez plus de peur, Ce danger a le cours d'une faible vapeur : Laissons courre la bête à travers cette plaine ; Et voyez Dametas, qui sans pouls, sans haleine, Les yeux clos, et son corps insensible étendu, Croit être tout vivant au tombeau descendu.PAMELE
Lycas, et qu'a-t-il moins de coeur, ou de cervelle ? Mais, ô Dieux ! Quel sujet d'une crainte nouvelle.LYCAS, voyant venir un Ours à lui
Madame, sans frayeur tenez-vous à couvert. Qu'un beau chemin, Lycas, à ta gloire est ouvert !Prenant la hache.
Ces armes d'un poltron, que le destin me laisse, Reprochent en mes mains sa honte et sa faiblesse.PAMELE, tandis qu'il combat
Qu'un Berger ait ce coeur ? Ce coeur tant de vertu ? Quelle ardeur au combat ! Voilà l'Ours abattu. Courage, Dametas.PAMELE
L'Ours est mort.PAMELE
Le voici, que la gloire environne, Et qui vient recevoir de vos mains la Couronne : Sus doncque, levez-vous, apprêtez un laurier.DAMETAS, se relevant tout bouffi de vanité
Et vous aussi la palme à ce vaillant guerrier : Je remporte un honneur d'éternelle mémoire ; Puisqu'il est mon Valet, c'est à moi sa victoire.LYCAS
Oui, Madame ; ou plutôt, si j'ose dire mieux, Je dois cette victoire au pouvoir de vos yeux ; Cette bête en respect ayant changé sa rage A plus senti leurs traits que ceux de mon courage : Recevez-en la patte, et par ce même don De ma témérité je demande pardon ; Ce présent est indigne, et n'est pas moins étrange Que d'offrir au Soleil du sable et de la fange, Lui, dont la force fait l'or et les diamants, Lui qui nous montre en vous de plus beaux ornements.DAMETAS
Tu nous mène bien loin pour nous faire un beau conte Ta vanité, Lycas, m'offense et te surmonte ; Comme si tel honneur allait jusques à toi ? Rends ces armes, poltron ; sont-elles pas à moi ?LYCAS
D'obéir à vos lois.DAMETAS
C'est comme je l'entends.LYCAS, regardant Pamele
Et de plaire à l'objet qui rend mes voeux constants.SCÈNE VI. Bazyle, Gynécie, Zelmane, Phyloclée, Dametas, Pamele, Lycas.
ZELMANE
Louer ainsi l'effort le moindre que j'ai fait ? Je crois qu'on me reproche un si léger effet.PHYLOCLÉE
À qui doncque la rendre ?DAMETAS
Et qui dans le combat vous ont laissé la honte De voir que Dametas aujourd'hui vous surmonte : Considérez cet Ours dans son sang tout noyé.PAMELE, montrant Lycas
Mais ce bras les portait.DAMETAS
Cela n'est pas croyable.PAMELE
Tandis que Dametas caché, pâle, et tremblant N'osait ouvrir les yeux à ce combat sanglant : Je ne dois qu'à Lycas ma vie et ma défense.DAMETAS
Cet honneur qu'on lui rend me déplaît et m'offense ; Mais quoi ? Je suis son maître, et ce titre important Fait que de sa louange il m'en revient autant.LYCAS
En cette occasion que le Ciel a fait naître, Sire, un pauvre Berger admire son bonheur, Et met à vous servir son plus parfait honneur.DAMETAS
Me voilà sans valet d'une seule parole ; Cet oiseau rompt sa cage, il prend l'air et s'envole : Pour ton aile, Lycas, cet essor est trop grand.BAZYLE
La main qui vous l'a pris, Dametas, vous le rend : Que ne vous dois-je pas pour un si bon office ?ZELMANE
Et moi dedans l'ardeur de ma flamme amoureuse Que j'aimerais le sien ! Qu'il me rendrait heureuse ! Que ne suis-je Lycas !PHYLOCLÉE
À quelle intention ?ZELMANE
Pour mettre mon amour en sa perfection ; Son sexe et ma constance enfin me pourrait rendre Ce que le mien ingrat me défend de prétendre.PHYLOCLÉE
Prétendre ? Et Quoi ? Madame.ACTE III
SCÈNE I. Phyloclée, Pamele.
PHYLOCLÉE
Quelle tristesse suit la fin d'un beau conte ? Ah ! Ma Soeur, que l'amour se rit de votre honte ! C'est de cette façon qu'il faudrait s'affliger, Si Lycas n'aimait point, ou n'était qu'un Berger ; Mais qu'il soit Lyzidor, Prince de Thessalie, Et se plaindre d'un bien, ô Dieux ! Quelle folie ! Que son coeur vous adore, et le déguise ainsi ? C'est un sujet de joie et non pas de souci.PAMELE
Si je l'aime en Berger, mon amour est honteuse ; Et si je l'aime en Prince, hélas ! Qu'elle est douteuse ! Je ne puis éviter, ou la honte ou la peur.PHYLOCLÉE
Pyrocle, ainsi que lui, serait donc un trompeur ; En Zelmane j'aimai sa grâce, et sa personne ; Mais il me plairait moins s'il n'était qu'Amazone : Admirons leur amour en ces déguisements ; On ne pourrait trouver deux plus parfaits Amants : Craindre dessous leur feinte une embûche dressée, Leur front démentirait cette vaine pensée ; Tous deux d'un soin pareil ont caché leurs amours, Tous deux dans les dangers ont conservé nos jours ; Et quelle gratitude aujourd'hui nous convie De refuser un coeur à qui il doit la vie ?PAMELE
Ce refus, chère Soeur, n'est plus en mon pouvoir, Mon amour a passé les termes du devoir ; Lyzidor reconnut une pareille atteinte Lorsqu'il m'ouvrit son âme, et découvrit sa feinte ; Son coeur faisant parler l'amour et le respect, Fit naître dans le mien un mouvement suspect ; Je cachais ce transport, mais dans sa violence Mes soupirs, et mes yeux trahirent le silence ; Enfin...PHYLOCLÉE
Vous faites bien, ma Soeur, c'est ainsi qu'il faut dire : Je ne suis point d'humeur à cacher mon martyre ; Pyrocle découvert se trouva plus chéri, Je ne l'aimais qu'en femme, et l'aime pour mari ; Ma pitié, qui suivit le récit de sa peine, Lui fut de mes désirs une preuve certaine ; Il accusait sa faute, et mon front à son tour Pensant rougir de honte en rougissait d'amour ; Mes sens étaient confus, et dans cette contrainte Ma bouche refusait et cherchait une plainte ; Les propos qu'elle tint, l'oeil les désavouait, Elle accusait Pyrocle, et mon coeur le louait ; Toutes ses actions me montraient quelque grâce, Je trouvais des appas même dans son audace ; S'il parlait, j'estimais son ardeur en ce point, Et je nommais respect quand il ne parlait point Que vous dirai-je plus ? Mais il nous vient surprendre, Ce qui reste, en ses yeux vous le pourrez apprendre.SCÈNE II. Lycas, Phyloclée, Zelmane, Pamele.
ZELMANE
Vous voyez, nous tentons ce combat hasardeux ; Mais c'est sans avantage, et de deux contre deux.PAMELE
Berger, et Cavalier, l'avantage est trop grand ; M'attaquer à deux fronts ? À cet assaut je tremble ; Puis-je vaincre Lycas et Lyzidor ensemble.LYCAS
Vous ne pouvez sur eux perdre aucun de vos coups ; Tous les deux n'ont qu'un coeur, et ce coeur est à vous : C'est où l'Amour lui-même a gravé votre image, Où mon devoir vous rend un éternel hommage : Prince, ou Berger, n'importe, en cet habillement Vous voyez un Esclave, un vertueux Amant : Accusez Lyzidor ainsi qu'un téméraire ; Mais louez en Lycas une vertu contraire ; L'un vous montre ma faute, et l'autre mon respect ; Je suis en même temps trop vain et circonspect ; Et si votre justice à l'égal se dispense, L'un demande pardon, l'autre une récompense.ZELMANE
Et moi...PHYLOCLÉE
N'achevez point ; à vous voir on entend Que Zelmane et Pyrocle en demandent autant ; Ma voix prévient la vôtre et celle de Pamele, Comme nos sentiments notre intérêt se mêle ; Je sais que plus sévère et plus ferme que moi, Elle vous eût prescrit une plus dure loi : Princes, tous deux parfaits, autant que nous heureuses De connaître et nourrir vos flammes amoureuses, Apprenez qu'un Destin qui gouverne nos coeurs S'est montré plus puissants que vous sur nos rigueurs, Et pour n'abuser point d'une victoire exquise ; Pesez ce qu'elle coûte avant que d'être acquise ; Pour mériter ce bien, qui vous semble si doux, L'Amour vous a rendus comme indigne de nous ; Votre gloire s'acquiert par un état infâme, Et l'on voit triompher un Berger, une Femme : Après beaucoup de soins, après beaucoup de maux, Ne perdez pas un fruit promis à nos travaux ; Que toujours la prudence en ce dessein vous serve, Une vertu nous gagne, une autre nous conserve, À faute de respect tous deux vous nous perdez ; Voyez en cet état ce que vous hasardez.SCÈNE III. Gynécie, Zelmane.
GYNÉCIE, couchée à l'ombre dans le bois
Zelmane !ZELMANE
C'est la Reine ; ah ! Qu'il me faut contraindre ! Que dois-je faire ? Amour ; te louer, ou me plaindre ? Ton pouvoir en ces lieux et m'oblige, et me nuit, Ta grâce m'accompagne, et ta grâce me fuit ; Cette Reine m'aimer ? Ô l'étrange manie ! Et tu tiens nos esprits sous cette Tyrannie ? Phyloclée a mon coeur, et d'un fâcheux souci Bazyle veut l'avoir, et Gynécie aussi ; Que cet habit me cause et de joie et de peine ! Il peut trop sur le Roi, mais trop peu sur la Reine.GYNÉCIE
Ah ! Zelmane ! Je meurs.GYNÉCIE
Quelle sauvage humeur de mes yeux se retire ? Pourquoi refuses-tu d'entendre mon martyre ? Mais tu le connais trop, mes yeux t'en ont parlé, Ce que cachait le coeur ils te l'ont révélé ; Tu me fuis, je m'en plains, tu t'en ris, et je pleure, Je t'aime ? Entends ce mot, après dis que je meure ; Si tu voyais ici l'état de mes ennuis.ZELMANE
Elle ne me croit pas si proche que je suis, Ses voeux qui m'ont présent me parlent en pensée : Fuyons ; mais il est trop tard, et sa vue est haussée.GYNÉCIE
Quel démon favorable en ces lieux l'a rendu ? Sais-tu mon mal enfin, l'as-tu bien entendu ? Et bien qu'ordonnes-tu ? Que faut-il que je fasse ? Que j'avance ma mort, ou recherche ta grâce ?SCÈNE IV. Bazyle, Zelmane, Gynécie.
BAZYLE
Enfin je trouverai...ZELMANE
Plus que vous ne cherchez.GYNÉCIE
Et qu'à regret je cède.BAZYLE
À regret ; vous l'oyez, et vos charmes puissants Touchent, ainsi qu'à moi, son esprit et ses sens ; Nous n'en aurons pourtant aucune jalousie, De bon coeur je la laisse en cette fantaisie ; Je ne l'accuse ici, qu'afin de m'excuser, Montrer par son abus si j'ai dû m'abuser ; Tenez-vous criminel un désir qui m'entraîne ? Condamnez Phyloclée, et condamnez la Reine ; Tous trois pour vous aimer sommes vos ennemis, Blâmez-vous en un seul ce que trois ont commis ?ZELMANE
Ah ! Vieillard insensé, Apprends combien ce mot a mon coeur offensé ; Quelle horreur ! Un vieux corps sans force, et qui se couche, A la mort sur le front, et l'amour en la bouche.ZELMANE, bas
Il tremble ; c'est assez, il est temps qu'on le flatte : Pardonnez cet excès à ma juste fureur, Qui commet sur la vôtre une plus grande erreur ; Le respect qu'on vous doit accuse mon courage.BAZYLE
Bien donc, au lieu d'amour, appelons-la, Madame, Désir, foi, passion, voeu, prison, chaîne, et flamme.ZELMANE
Ils auraient quelque grâce.BAZYLE
Me refuser ce bien de dire ma langueur ? Employer autre bouche où vous parle mon coeur ? Cruelle ! Mais c'est plus que ne mérite encore Un vieillard que l'amour à petit feu dévore : Gardez que Phyloclée, après un tel effort, Au lieu de mon amour vous parle de ma mort ; Je m'en vais de ce pas implorer sa puissance.SCÈNE V. Cécropie, Amphyale.
AMPHYALE
L'honneur, qui me défend d'attaquer des prisons ; Laissons vivre Bazyle en son humeur craintive, Il est assez puni, lui-même se captive.CECROPIE
Tirez-le par sa mort de prison et des fers ; Puisqu'il fuit ses États, ils vous semblent offerts.AMPHYALE
Je veux que ma fortune à ma vertu réponde, Je n'achèterais pas à ce prix tout le Monde ; Un Sceptre mal acquis ne me saurait flatter.AMPHYALE
Lui disputer un bien ?CECROPIE
Qui suit votre naissance, Dont un autre à vos yeux a pris la jouissance ; Et vous avez du coeur ?AMPHYALE
Il est si généreux, Que le malheur d'autrui ne me peut rendre heureux ; Et bien que mon désir choque un Père et l'étonne, Je recherche sa fille, et non pas sa Couronne.CECROPIE
Appelez-vous un crime, un effet de pitié, Que le pays attend de ma ferme amitié ? Mon Fils, tout le Royaume à cela vous convie, Et son consentement préviendra votre envie.CECROPIE
Le succès rend tout juste à qui sait bien tenir ; En matière d'État la justice est trompée, Le plus fort a raison, et le droit suit l'épée.AMPHYALE
Et moi, de quelque effort dont je sois combattu, Je ne suivrai jamais qu'Amour et la vertu : Madame, retranchez cette poursuite vaine.CECROPIE
Que votre amour est faible !CECROPIE
Ainsi que vos soupirs.AMPHYALE
Ah ! Ne me tentez plus, Laissez-moi sans espoir soupirer et me plaindre, Et n'espérez jamais à ce point me contraindre.Il s'en va.
CECROPIE, seule
J'espère d'amollir un courage obstiné, Et le porter au trône où je l'ai destiné ; Qu'il est doux de trouver, quoi qu'un esprit raisonne, Une Femme en son lit, au front une Couronne ! Le moins ambitieux souffrirait cet effort, Et ne se plaindrait pas d'un favorable tort : Aussi, quoiqu'il résiste à cette douce force, J'ai connu que mon Fils en a goûté l'amorce : Changeons-lui la pilule ; et que sa passion Tire ce qu'il refuse à son ambition ; Enlevons les deux Soeurs ; ma victoire est visible, Et mon courage ardent ne croit rien d'impossible ; Sa Maîtresse en ses mains l'oblige par ce bien, Et d'amour et d'honneur à défendre le sien, Le plaisir de l'avoir, le regret de la rendre Lui feront voir aisé ce qu'il n'ose entreprendre ; Je donnerai couleur à sa rébellion, Et vengerai la mort de l'Ours et du Lion ; Oui, ces deux animaux, dont j'employai la rage, Et qui fut sans effet, cèdent à mon courage ; En vain j'avais remis à leur brutalité Ce que je dois tirer de ma subtilité, C'est elle qui promet d'une action hardie Phyloclée à mon Fils et toute l'Arcadie.SCÈNE VI. Phyloclée, Zelmane.
PHYLOCLÉE
Que la Reine vous aime ? Et que son feu nouveau Ait découvert l'Amour à travers son bandeau ? Qu'elle ait su pénétrer et son voile et le vôtre ? Qu'elle vous ait dépeint et sa flamme et la nôtre ? Que le roi soit tombé dans un même souci ? En ce dédale, ô Dieux ! Quel filet ?ZELMANE
Le voici : Bazyle a reconnu quelque feu de la Reine, Et comme il me croit fille, il se rit de sa peine ; Elle, qui d'autre part me connaît mieux que lui, Voit et souffre qu'il m'aime, et n'en a point d'ennui ; Mais le meilleur du jeu, c'est de nous voir ensemble, Qu'au lieu de s'opposer, leur amour nous assemble ; Déjà ce vieil Amant, de mon désir instruit, Par votre seul moyen en recherche le fruit, Et dedans ce dessein détourne Gynécie, Qui reste sur mes voeux assez mal éclaircie : Ainsi dans cette erreur qui les tient en suspens Nous pouvons vivre ensemble et rire à leurs dépens.PHYLOCLÉE
En effet je ne puis dans mes plus vives craintes Que je ne rie un peu d'Amour, et de vos feintes ; Que votre esprit est fort ! Qu'il a su dextrement Tromper les yeux du Roi ; comme son jugement ! Ma Fille, (m'a-t-il dit) voyez ma mort prochaine, Allez, trouver Zelmane, et lui montrer ma peine, Empruntez tous les traits d'Amour et de pitié, Pour lui faire agréer ma constante amitié ; Dites-lui qu'on ne peut résister à ses charmes : Cependant il versait un gros fleuve de larmes : Moi, qui me contraignais en l'oyant soupirer, Je ne pensais que rire, et me sentis pleurer ; Et presque en ce désir oubliant qui vous êtes, Je vous faisais pour lui des prières secrètes.ZELMANE
Telles que mon amour vous peut faire aujourd'hui De m'accorder un point que vous cherchiez pour lui.PHYLOCLÉE
C'est Pamele qui vient.SCÈNE VII. Pamele, Zelmane, Soldats, Phyloclée.
PAMELE
Et quoi ? Quelle paresse encore vous retient ? Huit Nymphes dans ce bois déjà se sont rendues, Où sans plus toutes trois nous sommes attendues ; Voulez-vous pas, Zelmane, assister à leur jeu ? J'y menais Phyloclée.ZELMANE
Avancez donc un peu.PAMELE
Un moment.PHYLOCLÉE
Il vous serait plus chère auprès de votre amant ; Si Lycas nous suivait, attendant sa venue Vous conteriez vos pas et cette herbe menue, Un autre jeu plus doux flatterait votre esprit, N'en faites pas fine ! Ah ! Du moins elle en rit.PHYLOCLÉE
Car j'ai ma compagnie, et tu n'as pas la tienne ; Ton oeil dit que ton coeur en est un peu jaloux.ZELMANE
Ah ! Traîtres.PAMELE
Ah ! Ma soeur.PHYLOCLÉE
Ah ! Zelmane ! On m'enlève.ACTE IV
SCÈNE I. Cécropie, Amphyale.
CECROPIE
Après un bien acquis ainsi l'on le néglige ? En cette étrange humeur, qui vous sert vous afflige ; Phyloclée est à vous.AMPHYALE
Hélas ! Moins que jamais.AMPHYALE
Tous mes devoirs offerts son courroux les refuse, Elle a toujours raison, et je n'ai point d'excuse ; Je tremble en lui parlant, mon visage pâlit.CECROPIE
Il me la faudra mettre encore en votre lit ; Peureux, c'est en ce point qu'elle vous mésestime, Et votre honte rend sa vigueur légitime ; Au lieu de ses faveurs vous cherchez un pardon, Gagnez-les par effort, si ce n'est pas un don.AMPHYALE
Oui ; mais dans cet effort je n'aurai d'autres armes Que mes soumissions, que mes voeux, et mes larmes ; Ses soupirs font les miens, ses plaintes mes douleurs, Je ne lui puis montrer ma flamme qu'en mes pleurs : À chaque fois qu'Amour me reporte auprès d'elle Ses beaux yeux font aux miens une plainte nouvelle, À force de l'aimer je crains de l'affliger, Et si je la priais je croirais l'outrager ; Même souvent j'oublie, à l'objet de sa peine, Avecque mon tourment le dessein qui m'amène : Mais tout ce vain respect ne touche point son coeur, Il accroit sa colère et nourrit ma langueur.CECROPIE
Dites de vrai qu'il perd ce qu'obtient la licence ; Montrez-lui son devoir, comme votre puissance.AMPHYALE
Son plus juste devoir serait de vous punir De l'avoir mise ici, moi de l'y retenir ; Et ma puissance en vain combat la destinée, Qui m'ôte cette proie.CECROPIE
Et ne l'a pas donnée ; C'est moi qui l'ai ravie, et qui la maintiendrai. Moi qui ferai tourner les Destins à mon gré : Que ce Roi fainéant, qu'un siège m'épouvante ? Je changerai l'État, c'est de quoi je me vante, Et de vous couronner encore malgré vous ; Dieux, Destins, Roi, mon Fils, je vous dompterai tous.AMPHYALE
Dans votre ambition superbe et déréglée Vous ferez plus encore, apaisez Phyloclée, Rompez-moi cette épine, adoucissez mes fers, Et ma valeur après vous promet l'Univers ; Vous lui pourrez offrir, si son coeur me seconde, Avecque mon amour la Couronne du monde ; Tandis qu'une victoire ailleurs attend mon bras, Allez vaincre pour moi sentiments ingrats.CECROPIE, seule
Courage, il est gagné, son esprit se résout, Quoi que j'ai entrepris nous en viendrons à bout ; Ce lâche nom de Mère eût toute autre asservie, Moi, j'aime beaucoup plus son honneur que sa vie, L'endurcir au travail, le voir dans les combats Tiendrait toute autre en peine, et ce sont mes ébats ; Son courage est ainsi difficile à résoudre, Mais poussé de la gloire il fait plus que la foudre, Je ne remarque en lui qu'un point défectueux, Qu'il est à mon humeur un peu trop vertueux ; Dans les plus grands desseins trop de foi nous peut nuire. Mais voici Phyloclée ; il me la faut réduire.SCÈNE II. Cécropie, Phyloclée.
CECROPIE
Ne donnerez-vous point quelque terme à vos pleurs ? Nourrirez-vous toujours ma peine, et vos malheurs ? Ma Fille, quelle humeur vous rend plus que barbare À fuir les douceurs qu'un mari vous prépare ?PHYLOCLÉE
D'une extrême rigueur me promettre un doux fruit C'est parler du Soleil au milieu de la nuit ; Vous m'offrez un lien pour sortir de servage, Et pour rompre mes fers un plus rude esclavage.PHYLOCLÉE
Comment nommerez-vous cette étrange poursuite Qui tient sous votre effort ma liberté réduite ? Qu'appelez-vous ce rapt, et ces enlèvements ?CECROPIE
C'est chercher sa santé.CECROPIE
Pour le bien de l'État.PHYLOCLÉE
Les tenir enfermés ?CECROPIE
Afin de les défendre.CECROPIE
Vous captivez son coeur.PHYLOCLÉE
Il captive mon corps.PHYLOCLÉE
La mienne est trop injuste, et la sienne est trop vaine ; Ce moyen plus honteux vaut moins que ma prison ; J'y rentre, et je la tiens douce à comparaison.CECROPIE
Rentres-y donc, ingrate, orgueilleuse, et rusée, Attends-y la pitié que tu m'as refusée ; La mort y dompterait tes esprits tous bouffis, Si cette cruauté ne touchait pas mon Fils : Il ne faut plus tenir mes desseins en balance ; On ne la réduira que par la violence : Courage, mon esprit, ou plutôt ma fureur M'inspire à cet effet un moyen plein d'horreur ; Je la tiens, je la vois déjà dans ces alarmes, Qui cède à mon désir et qui me rends mes armes ; Pleure, gémis, soupire ; il faut qu'à cette fois Ton orgueil abaissé reconnaisse mes lois.SCÈNE III.
LYZIDOR, armé
Promener mon tourment en quelque part que j'aille, Languir sans nul espoir au pied d'une muraille, Attendre qu'un long siège emporte ce Château, Pleurer, au lieu de sang ne verser que de l'eau, N'employer que des voeux où dût être occupée Depuis un si longtemps ma force, et mon épée ? C'est faible et vain Lycas, il faut qu'en ce malheur Lyzidor se déclare et montre sa valeur : Las de continuer ou ma vie, ou ma feinte, D'importuner les Cieux d'une trop lâche plainte, J'ai recours à moi-même, et j'attends de ma main Le secours que mes cris leur demandaient en vain ; Ce bras doit terminer une guerre fatale, Et noyer tous nos maux dans le sang d'Amphyale : Les clefs de ce Château sont mises dans ton sang, Traître, que tardes-tu de m'opposer ton flanc ? Un seul coup ouvrira du bout de cette lame La prison de Pamele, et celle de ton âme ; La victoire en son cours, après tant de Guerriers Étouffés de ta main, m'apprête tes lauriers, Et de mille combats ce siège mémorable En pourra contre toi trouver un favorable ; T'attendrai-je longtemps ? Non, le voici qui vient.SCÈNE IV. Amphyale, Lyzidor, Soldats.
AMPHYALE
Une troupe de Soldats suit Amphyale, et se cache.
Je te fais plus d'honneur qu'il ne t'en appartient, Cavalier, dont le nom, de même que la vie, Se peut dire inconnu, sinon dans cette envie Qui te fait pour ta gloire objet de ma vertu, Et rendra ton orgueil à mes pieds abattu ; Dans ce bruit si fameux que tu fus sa victime Par ta mort seulement ta vie entre en estime ; On dira...AMPHYALE
Mais que tu n'as reçu le jour qu'en le perdant.Ils se battent.
Dieux ! Quel puissant effort !LYZIDOR
Et quelle résistance !AMPHYALE
Tandis que ces ruisseaux se font ainsi la guerre, Prenons, avec le vent, nouvelle force en terre.AMPHYALE, voyant ses soldats qui s'étaient cachés courir contre Lyzidor
Où courez-vous, mutins ?AMPHYALE
Traîtres, arrêtez-vous.Il se lève et tombe.
Ah ! Dure extrémité ! Vous devez votre vie à mon infirmité : Je tombe, et meurs de rage autant que de faiblesse ; Hélas ! Plus que tes coups leur action me blesse ; Achève, Cavalier, tue, et ne charge pas De leur honteux effort mon généreux trépas ; Achève ta victoire.SCÈNE V. Phyloclée, Zelmane.
PHYLOCLÉE, dans une prison
Non, Zelmane, mourons ; ma mort est préparée ; Plutôt que ce conseil je l'aurais endurée : Que je feigne d'aimer un autre ?ZELMANE
Oui, pour un temps, Qui promet quelque issue à nos soins importants ; Donnez, pour vous titrer de ce péril extrême, Ce temps à Lyzidor, et donnez-le à moi-même.PHYLOCLÉE
Qu'il serait cher, ce temps, de la sorte acheté ! Pyrocle me porter à cette lâcheté ? Qu'on entende sortir ce propos de ma bouche Que j'aime autre que vous, qu'autre souci me touche ? Ou qu'Amphyale tire un regard seulement ? Dieux ! Si vous le voyez, augmentez mon tourment, Qu'on ajoute à mes fers ou la mort, ou la gêne, Et que cette prison me soit la moindre peine.SCÈNE VI. Phyloclée, Zelmane, Pamele, Prévôt.
Pamele paraît, les mains liées, les yeux bandés, la gorge nue, et un Bourreau derrière elle, qui tient un coutelas à la main, et suit deux hommes qui mènent cette Princesse au lieu du supplice, qui sera dans un lieu élevé au fonds du Théâtre, et qui se découvrira, la tapisserie étant levée.
PHYLOCLÉE, voyant Pamele en cet état
Ah ! Zelmane, je meurs.ZELMANE
Quel étrange spectacle !PHYLOCLÉE
Bourreaux, pour rendre à plein votre rage assouvie, Sus, venez prendre en moi la moitié de sa vie ; Apprenez que sans moi l'on la tue à demi ; Comme sans elle aussi le jour m'est ennemi.PAMELE, prête à être tuée
Hélas !PREVOT
Quittez les cris, et songez à votre âme : Achève, Exécuteur.Le Bourreau ayant levé le bras levé prêt à lâcher le coup, on laisse tomber la tapisserie, et Phyloclée s'évanouit.
PHYLOCLÉE
Ô Dieux ! Ce coup m'entame, Je meurs ; adieu ; mon coeur en deux parts s'est fendu, Et déjà près du sien mon esprit s'est rendu.ZELMANE
Ô sort injurieux ! Elle tombe pâmée, Sans pouls, sans mouvement, sa force est consommée : Et je pleure, et je crie, et je vis cependant ? Achevons par un coup ce tragique accident ; Arrache de tes mains ce coeur, et ces entrailles ; Fais servir au besoin contre toi ces murailles ; Que ta seule fureur te pouvant secourir Fasse de tous objets des armes pour mourir ; Combats contre toi-même, emploie en cet outrage Ta force pour te perdre et ton propre courage ; Anime à cet office et la tête et les mains ; Meurs, plombe-toi de coups. Quoi ? Mes efforts sont vains ? Je tombe, et ma langueur doublement s'évertue ; J'anime Phyloclée au point que je me tue.Il tombe sur Phyloclée, et cet effort la fait revenir de pâmoison.
PHYLOCLÉE
Qu'entends-je ? Malheureuse ; Et que vois-je aujourd'hui ? Te tuer ? Inhumain ! Que fais-tu ?ZELMANE
Je vous suis.PHYLOCLÉE
Quel furieux chemin prenais-tu pour me suivre ? Aussi bien qu'à mourir suis-moi donc à revivre ; Si morte j'eus sur toi cet absolu pouvoir, Qu'espéré-je en vivant ? En dois-je moins avoir ?ZELMANE
Revenez, mes esprits, la fureur m'abandonne, Rentrez donc en mon coeur ; ma Princesse l'ordonne.PHYLOCLÉE
Ainsi que je ne vis qu'afin que vous viviez, Il faut vous conservant que vous me conserviez ; Oui, combien que le jour soit contraire à mon aise, Je ne l'ose haïr, de peur qu'il vous déplaise ; Pour rendre du Destin plus sévère la loi Mourrai-je, sans mourir, en elle, en vous, en moi ?PHYLOCLÉE
Vous vivrez pour me plaire, et moi pour soupirer Une perte qu'il faut plus dignement pleurer : Pamele, tu n'es plus...Comme elle regarde l'échafaud, la tapisserie étant levée, elle voit le corps de Pamele tout ensanglanté, et la tête dans un bassin sur une table.
Ah ! Malheureuse vue ! Qu'une masse, d'esprits et d'âme dépourvue ; Donc mes sens assoupis n'ont repris ce réveil, Que pour me faire voir ce sanglant appareil ? De faiblesse et d'horreur à cet objet je tremble : Vois, regarde, Pyrocle ; et puis mourons ensemble.ZELMANE
Ô Destins !PHYLOCLÉE, retombant
C'en est fait, ma langueur me reprend.SCÈNE VII.
AMPHYALE, tout blessé, et le bras en écharpe
Donc un bras étranger, Amphyale, te dompte ? Ta renommée est morte, et tu vis à ta honte ? Et ce que mille exploits t'avaient acquis d'honneur, Un seul te le ravit, ton sang, et ton bonheur ? Par ces coups d'un Rival, vois par sa force ouverte, Les marques de sa gloire et celles de ta perte ; Si tu veux t'en remettre à la voix de ton coeur, Ta faiblesse t'accuse, et le montre vainqueur ; Tes blessures ne sont que des bouches nouvelles Qui parlent de sa gloire, et qui lui sont fidèles ; Ton sang, qui d'infamie est caché dans ton corps, En murmure au-dedans, et l'écrit au dehors, En ce honteux état vois qu'un Rival te presse De t'aller exposer aux pieds de ta Maîtresse ; Va trouver Phyloclée, et qu'en faveur d'autrui, La recherchant pour toi, tes coups parlent pour lui ; Apprends donc aujourd'hui, connais que c'est lui-même Qui possédant son coeur empêche qu'elle t'aime. Infâme, qu'espéré-je, après un tel affront ? Pourrais-je parler, ou regarder son front ? Non, non, il faut mourir, ma honte le demande, Sa justice le veut, et mon sort le commande ; Je condamne ma foi, j'approuve ses dédains ; Et que ferait mon coeur, où sont vaines mes mains ? De la fin de mes jours ma disgrâce est suivie, Indigne de l'amour, je le suis de la vie : Sus, mourons ; que mon bras par un coup généreux... Mais le lâche il me fuit, il tremble, il est peureux ; Ce fer le sollicite en vain de l'entreprendre, Il ne m'ose attaquer, et ne me pût défendre : Ouvrons, pour faire mieux et mourir plus soudain, Ces blessures qui sont d'une plus forte main ; Sur ce fleuve passons où la Parque demeure ; Coule, coule, mon sang, jusqu'au point que je meure : Reçois-le Phyloclée, et le vois rejaillir ; Que je sens de courage à me voir défaillir.SCÈNE VIII. Cécropie, Amphyale.
Tandis qu'il est en terre, couché, sans mouvement, Cécropie se fait voir sur une plateforme du Château.
CECROPIE
Que la mort de Pamele à ses yeux supposée, Que ma feinte effroyable, et sa vue abusée, Que tant de cruautés ne la réduisent point ? Que fais-tu, Cécropie, es-tu faible à ce point ? Ce théâtre sanglant n'était qu'en apparence, J'avais tendu ce piège à sa persévérance ; Mais quelque vaine horreur que je lui pusse offrir, Et ce que j'aurais craint, ses yeux l'ont pu souffrir ; Appelle à ton secours, avant que de te rendre, Des crimes que l'Enfer n'oserait pas apprendre ; Sois Médée aux tourments à les exécuter ; Et sois plus que Médée à les exécuter ; Fais venir de l'Enfer l'horreur, les barbaries ; Accrois de ta fureur le nombre des furies ; Que le feu, les poisons, et la peste soient moins Que ce qui doit borner sa constance, et tes soins.AMPHYALE
Ah !AMPHYALE, la voyant sur la plateforme
Malheureuse, est-ce toi, dont la voix me réveille ? Regarde en quel état tes desseins m'ont réduit, De ton ambition vois l'exécrable fruit.Puis se relevant.
Mais ma force revient, mon trépas se prolonge ; Recourons à ce fer, il faut que je le plonge...Il prend son épée, et court à la plateforme, où est sa mère, pour s'y tuer devant elle.
CECROPIE
Que veut-il dire ? Hélas ! Peut-être dans mon sang ; Approche, furieux ; oui, je tendrai le flanc ; Viens rendre dans mon sein ta fureur assouvie, Viens, apporte ici la mort où tu reçus la vie. Le voici, que la rage anime à cet effort.CECROPIE
Cruel, que veux-tu faire ?AMPHYALE
Apprends-le ici, Tigresse ; Expier tant d'efforts commis sur ma maîtresse, Te rendre un mauvais sang que tu m'avais donné. Il se tue ; et Cécropie reculant de peur, tombe de la plateforme en bas, sur le Théâtre.CECROPIE, en mourant
Je déteste le Ciel ; ah ! Je meurs enragée.SCÈNE IX.
LYZIDOR, donnant la chasse aux Soldats après le Château pris
Ah ! Poltrons, vous fuyez, et me laissez la place, Quoi ? Vous étiez tout feu, vous n'êtes plus que glace ; Indignes de ma peine, indignes de mes coups, Allez, faites venir Amphyale après tout, Tout un jour de combat accuse sa paresse ; Que sa perte l'anime, et que l'honneur le presse ; Le Château pris d'assaut dût enfin le montrer ; Qu'attend-il en ce lieu que de me rencontrer ? Qu'à mourir d'une main à qui sa vie est due ? Sa gloire, en la perdant de la sorte, est rendue : Amphyale, viens donc.SCÈNE X. Zelmane, Lyzidor, Phyloclée, Pamele.
ZELMANE, amenant les deux Princesses
Lui, Cécropie aussi Sont au lieu d'où jamais on ne revient ici : Tout est mort.PHYLOCLÉE
Dans tous ces accidents, et parmi cette feinte J'ai plus d'étonnement encore que de crainte ; Pamele n'est pas morte ?PAMELE
Au moins dans ce moment Si je ne meurs d'amour et de contentement ; Ma mort n'était que feinte, et ma tête exposée Près d'un corps emprunté vous tenait abusée, Moi bien plus, qui soumise au fer de l'Assassin Au lieu du coup mortel ne sentis qu'un bassin.LYZIDOR, l'ayant baisée
Tout mon sang ne vaut pas cette faveur suprême.LYZIDOR
Je m'en vais sous ce nom ennemi des alarmes En reprendre l'habit où j'empruntai ces armes : Déguisez bien au roi l'accident survenu, S'il demande l'Auteur ; un Guerrier inconnu, Dont le nom, le dessein, la qualité, la suite Se cachent jusqu'ici, de même que sa fuite ; Qu'on a rien su de lui que votre liberté : Allez ; tandis je prends ce chemin écarté ; Pour vous revoir plutôt souffrez que je vous quitte, Je retourne en Lycas.ZELMANE
C'est bien dit ; allez vite.ACTE V
SCÈNE I. Zelmane, Gynécie.
ZELMANE
Je ne vous tiendrai pas davantage en suspens, Si j'eus quelque rigueur, enfin je m'en repens, Je suis homme.ZELMANE
Homme, le moins heureux, le plus ingrat qui vive, Ingrat à vos désirs, malheureux seulement Dans le voeu qui me porte à ce déguisement ; L'amour de Phyloclée, il est vrai, je l'avoue, M'a mis en cet état, dont l'ingrate se joue : Mais je me lasse enfin de tant de cruautés, Et de poursuivre un bien que vous me présentez ; Mon coeur a trop souffert, il est temps qu'il repose, Que je quitte l'épine et choisisse la rose, Qu'il fasse succéder les faveurs au mépris.GYNÉCIE
Ô doux ravissement, qui saisit mes esprits ! Tous mes sens sont à vous, et mon âme s'envole, Trop de contentement m'interdit la parole ; Ah ! Mon coeur est muet sur un plaisir si grand ; Lisez dessus mon front les grâces qu'il vous rend.ZELMANE
J'y lis votre pudeur que la rougeur exprime, Et ce qu'elle a de force à combattre un doux crime ; Ma qualité le couvre, un voile de Grandeur, Qui rend mon feu plus digne, excuse votre ardeur ; La Macédoine m'offre un Sceptre que j'espère, Si Fils unique on doit l'attendre de son père, Evarchus est son nom, et Pyrocle le mien.GYNÉCIE
Pyrocle ? Ô l'heureux jour ! Agréable entretien ! Doncque nous possédions un bien sans le connaître ; Je sens à ce récit ma passion s'accroître ; Que l'on doit estimer mes voeux par leur objet ! Qu'il est doux de mourir pour un digne sujet ! Je trouve favorable et la main, et l'atteinte, Et pleure de regret d'avoir pleuré de crainte.ZELMANE
Dans nos heureux transports pleurons plutôt ce temps Qui manque à nos désirs pour les rendre contents.GYNÉCIE
Pour venir à ce point où tendent nos délices, Nous n'avons qu'à choisir l'heure et les lieux propices.ZELMANE
La Grotte dans le parc où je passe la nuit Peut cacher nos plaisirs, et nous joindre sans bruit ; Là ce soir, en mon lit, tout seul, et sans remise Je vous garde, Madame, une faveur promise.GYNÉCIE
Moi, je vais disposer et ma honte, et mes soins, Pour y venir sans crainte, à l'heure, et sans témoins.ZELMANE, seul
Sans témoins ? Ajoutez que les yeux de Bazyle ; Que mon intention est heureuse et subtile ! Ce Vieillard amoureux qui s'en promet autant Déjà dans ce lieu même à cet effet m'attend : C'est la fourbe qu'Amour et mon coeur ont choisie Pour guérir leurs esprits de cette frénésie ; C'est dedans nos erreurs trop longtemps nous flatter, Dissipons ce faux charme, il est temps d'éclater, Leur amour m'importune, et la mienne est trop forte, Pour sortir de nos maux j'ouvre à tous cette porte ; La Reine en son devoir, le Roi sans passion Céderont Phyloclée à ma discrétion ; Lyzidor à l'éclat d'une illustre naissance Emportera Pamele en sa reconnaissance ; Et Bazyle verra ce beau jour arrivé Qui lui rendra l'honneur dont il s'était privé.SCÈNE II.
BAZYLE
Nuit, favorable nuit, de mes voeux attendue, Où de mes longs travaux la moisson m'est rendue, As-tu jamais prêté pour un plus beau dessein À quelque heureux Amant tes voiles et ton sein ? Vous, qui suivez du Ciel la lumière seconde, Qui veillez seulement pour endormir le Monde ; C'est assez que l'Amour me prête son flambeau, Astres, pour vous cacher empruntez son bandeau ; Je tiens en ce chemin suspectes tant d'étoiles, Je ne veux de la nuit que ses plus sombres toiles, Je me fâche à mon ombre et crains qu'elle ait des yeux, Je fuis ceux de la terre, et je suis vu des Cieux, Chaque étoile est d'un Dieu l'oeil qui veille à sa garde, Je crois que chacun d'eux maintenant me regarde, Et que dans mon bonheur qui les rend envieux Ils vont descendre en terre, et moi monter aux Cieux : Je leur laisse pourtant le Ciel qui les enserre ; Zelmane m'en promet un plus beau dans la terre, Et l'autre tourne ainsi tous ses yeux contre nous Pour se mirer en elle, et voir des feux plus doux : Cédez donc au beau feu dont l'éclat vous surmonte, Cachez-vous de respect, si ce n'est pas de honte, Plongez-vous dans la mer, allez, petits flambeaux, Souffrez que cette nuit ait des Astres plus beaux ; Le monde a trop de feux lorsque Zelmane veille, Allez chez l'Océan conter cette merveille, Entretenez l'Aurore, et de quelques moments Prolongez cette nuit et mes contentements ; Dites-lui que Zelmane obtient cette licence, Louez-lui ses beautés, vantez-lui sa puissance, Qu'auprès de son Aurore et sur un beau téton L'on verra cette nuit rajeunir un Tithon ; Qu'elle porte en ses yeux une vertu secrète Qui me rend la vigueur qu'au sien elle souhaite, Qu'à nous voir elle doit mêler au point du jour Des pleurs de jalousie à ses larmes d'amour : Allons, je pense voir déjà dans cette guerre L'une pleurer au Ciel, l'autre rire en la terre ; Donnons à mes plaisirs le temps de l'affliger ; Entrons, la nuit se passe, il la faut ménager.Tithon : Nom propre d'un homme fabuleux. Tithonus. Il était fils de Laomédon Roi de Troie, et était très bien fait ; l'Aurôre l'aima et l'enleva dans son char en Éthiopie. [T]
SCÈNE III.
PHYLOCLÉE
Mes soupirs, arrêtez, et vous larmes trop vaines, Qui coulez de mes yeux comme de deux fontaines, Vous ne m'entretenez que de plainte et d'ennuis, Et du honteux état où mes voeux sont réduits ; En vain vous reprochez à mon ferme courage Que je suis trop constante, et Pyrocle volage, Qu'il n'a plus, cet ingrat, de soins qu'à me trahir ? Je sais sa perfidie, et ne le puis haïr : Ma Mère tient partie encore dans sa faute, Loin d'agir pour mon bien, c'est elle qui me l'ôte, Leurs transports déréglés n'épargnent pas mes yeux, Je ne les vois qu'ensemble, et c'est presque en tous lieux ; La Nature et l'Amour, par une injure égale, Me font chérir un Traître, honorer ma Rivale, Et mon affection est contrainte à ce point De feindre en les voyant que je ne les vois point : Je souffre cependant un outrage sensible, Et je conserve encore une amour invincible, Dans un si grand malheur j'ai trop de fermeté, L'excès de ma constance est une lâcheté ; Cette fâcheuse nuit, où sans cesse je pleure, Aux voeux de ces Amants peut-être la meilleure ; Et l'Aurore déjà me semble reprocher Que le monde s'éveille, et que je vais coucher : Mais que peut faire un lit ? Il augmente ma peine : Allons nous divertir plutôt dans cette plaine ; C'est peu qu'en ma fureur ce tourment non pareil, S'il doit m'ôter le jour, m'ôte aussi le sommeil.SCÈNE IV. Pyrocle, Phyloclée.
PYROCLE, en homme
Avecque cet habit prends un nouveau visage ; À peine il me souvient de son premier usage.PHYLOCLÉE
À peine il te souvient de tes premiers serments, Perfide ! Qui te porte à tant de changements ?PYROCLE
L'amour.PHYLOCLÉE
Qui me trahit.PYROCLE
Que j'ai pour vous, Madame.PYROCLE
Non pas, mais au dessein qu'Amour fait aujourd'hui D'accomplir nos désirs et nous tirer d'ennui.PHYLOCLÉE
Vos désirs sont flattés d'espérance certaine ? J'ai tort, en cet habit vous alliez voir la Reine.PYROCLE
Ajoutez, de mon coeur ; ah ! Que je trouve doux, Et qu'aisément j'entends vos mouvements jaloux !PHYLOCLÉE
Dites, à les nourrir, à me perdre, Infidèle : J'entends mieux le dessein qui vous tire auprès d'elle.PYROCLE
Cacherais-je un plaisir qui dans mes yeux se lit ? Je vais trouver la Reine, et même dans mon lit. Mais cessons à la fin tant de fausses alarmes ; Doutez-vous de ma foi, non plus que de vos charmes ? À mes sens aveuglés quel étrange conseil Ferait prendre une Étoile, et quitter un Soleil ? Vous changer, Phyloclée ? Et vous l'avez pu croire ? Ah ! Que ce coup me blesse, et vous ravit de gloire !PHYLOCLÉE
À quoi donc employer, sinon pour me trahir, Ces soins qui vous faisaient la suivre, et me fuir ?PYROCLE, en riant
Pour la mettre en mon lit.PYROCLE
Vos yeux gais et riants sont ennemis des pleurs, Votre humeur les dissipe et chasse les douleurs ; Venez voir dans la Grotte, en ma chambre nouvelle Gynécie...PHYLOCLÉE
Ah ! Qu'entends-je ?PYROCLE, en riant
Et Bazyle avec elle : C'est où leur vain espoir qui les attire à moi, Pour les mieux réunir, leur fait rompre leur foi ; Leur passion honteuse, à tous deux reconnue Rendra libre la nôtre à son point parvenue : Il est temps, ou jamais, de découvrir nos voeux ; Voyez l'occasion qui nous tend ses cheveux ; Résolvez-vous, allons ; sur un fait qui vous touche Vos yeux vous pourront mieux éclaircir que ma bouche.SCÈNE V. Gynécie, Bazyle.
GYNÉCIE, au sortir de la grotte
Confessez librement une chose certaine ; Pensiez-vous cette nuit coucher avec la Reine ?GYNÉCIE, bas
Qu'il l'eut été bien plus, Pyrocle, avecque vous ! Mais c'en est fait ; donnons un voile à ma surprise. Ayant connu les feux dont votre âme est éprise, Pour vous remettre au train d'une plus juste amour, J'ai disposé Zelmane à vous jouer ce tour : Que votre passion est digne de risée ! Est-ce ainsi que pour elle on m'avait méprisée ? Vous lui réserviez donc ce reste de vigueur ? Et vous n'aviez pour moi qu'une froide langueur ? Vos baisers, qui ne sont que de glace en ma couche, Peuvent être de feu dessus une autre bouche ? Jamais je n'ai trouvé meilleure occasion, Ni rien de si réel qu'en votre illusion ; Je me tiendrais beaucoup à vos feux obligée Toujours à mon profit d'être ainsi négligée ; Mon bonheur est plus grand, pour ce qu'il est déçu ; On me volait un bien lorsque je l'ai reçu.BAZYLE
Et Zelmane avouerait à nos esprits jaloux Qu'elle se rit de moi, pour se moquer de vous ; Notre intérêt commun nous défend les reproches. Mais quelqu'un nous surprend ; tirons-nous de ces roches.GYNÉCIE
C'est Zelmane elle-même.BAZYLE
En quel état ? Ô Dieux !SCÈNE VI. Bazyle, Pyrocle, Lyzidor, Gynécie.
PYROCLE, à genoux
Ce jour a destiné la fin d'un artifice Qui recherche une grâce, ou demande un supplice ; Pardonnez, ô grand Roi, sur tant d'effets produits, Par l'état où je fus, à l'état où je suis.BAZYLE
Un pardon ?SCÈNE VII. Pamele, Phyloclée, Bazyle,Lyzidor, Calander, Courrier, Gynécie, Pyrocle.
BAZYLE
Que vois-je ? Qu'ai-je ouï ? L'Oracle véritable Ouvre de mes malheurs la course inévitable. Quel désordre ? En ces lieux des hommes inconnus ?LYZIDOR
Sur les ailes d'Amour ils y sont parvenus, Inconnus par dessein, mais non pas de naissance ; Dont ce Courrier vous peut donner la connaissance.CALANDER, présentant au Roi et le Courrier et ses paquets
Sire, ces deux paquets qui vous sont envoyés Vous en éclairciront ; prenez, et les voyez.BAZYLE, lisant la suscription
Evarchus à Bazyle. À ce nom plein de gloire Notre vieille amitié me revient en mémoire.COURRIER, s'adressant à la Reine, tandis que le Roi lit
Par mots exprès, Madame, une Reine aujourd'hui Vous recommande un Fils qui fut tout son appui.GYNÉCIE
Lyzidor ?PAMELE
Et pour l'amour de moi.BAZYLE
Comme d'un long sommeil ce papier me réveille : Que Pyrocle en Zelmane ait pu se transformer ? Je ne sais sous quel nom je vous dois plus aimer ; Ah ! Mon Fils.BAZYLE
J'y consens de bon coeur, et connais que les Dieux Me réservaient par vous ce destin glorieux ? Fuir une alliance et si noble, et si chère ? Et refuser ce point aux voeux de votre Père ? Non, je l'honore trop ; ses desseins sont les miens, Qui joindront l'Arcadie aux Macédoniens.PYROCLE
Mes peuples, qui suivront toujours votre puissance, Apprendront leur devoir en mon obéissance ; Je vous offre leur coeur par ma bouche.BAZYLE
Ce Héros ?PAMELE
Celui que je vous dis, ce Chevalier errant, Qui me tira depuis d'un danger apparent, Qui me sacrifia tout le sang d'Amphyale, Et rompit à la fin notre prison fatale.BAZYLE
Dieux ! Cet effet m'étonne, et me charme l'esprit : Lyzidor ? Mais voyons ce que sa Mère écrit.PHYLOCLÉE
Votre destin, ma soeur, est dedans cette lettre ; Qu'est-ce que votre coeur vous en ose promettre ? Si l'on peut dans vos yeux lire vous mouvements, Le pouls vous doit bien battre à ces chatouillements.PAMELE, ayant lu
Dans le port aisément on se rit du naufrage, Vous verriez sans regret vos Amis dans l'orage.PHYLOCLÉE
Le danger n'est pas grand, perdez-vous la vigueur ? Je vous tiens par la main, un autre par le coeur.BAZYLE
D'offre et d'affection toute la lettre est pleine ; Votre désir est juste, il me plaît, belle Reine : Que j'embrase à ma fois deux Princes généreux, De qui le rare appui rendra mon âge heureux ;Les embrassant.
Pyrocle ! Lyzidor ! Ah ! Lycas ! Ah ! Zelmane ! Nom sensible et divin que ma bouche profane ; Ô beau nom, que mon coeur a souvent réclamé, Nom, qui m'enflamme encore, et que j'ai tant aimé, Nom qui devait produire ici tous ces miracles Qui me font voir le jour dans le sens des Oracles : Je tiens entre mes bras ce Prince triomphant Qui nous a captivés, Père, Mère, et l'Enfant : Que votre loi, Destins, est infaillible et sainte ! Ce jour me rend la vie, et dissipe ma crainte ; Qu'à jamais l'Arcadie adore ce beau jour, Que nous devons bien moins au Soleil qu'à l'Amour : L'Oracle me faisait fuir la multitude ; Et j'en trouve l'effet dedans ma solitude ; Solitude, où le sort aveugle mon désir, Qui commence en tristesse et finit en plaisir. Qu'on aille de ma joie épandre la nouvelle. Mais voici Dametas, qui vient tout en cervelle.SCÈNE VIII. Dametas, Pamele, Gynécie, Bazyle, Lyzidor, PyrocleCalander, Phyloclée, Courrier.
DAMETAS
D'où se sont introduits tant d'hommes que je vois ? Quoi ? Faire une assemblée, en ces lieux, et sans moi ? Vous en riez encore, et me fuyez, Mauvaise, Croyez-vous donc qu'ainsi ma colère s'apaise ? Vous dérober de moi ? Sortir contre mes voeux ? Courir seule en ces champs plus matin que nos boeufs ? Retournez au logis, que votre obéissance M'ôte le souvenir d'une telle licence.PAMELE
Demandez à Lycas...GYNÉCIE
Non, ce Prince le peut.BAZYLE
Moi dans vos voeux communs à présent je lui donne Ma fille, et le pouvoir que j'ai sur sa personne.PHYLOCLÉE
À Dametas.LYZIDOR
À votre Majesté.DAMETAS
Qu'il possède ma place ? Un Valet ? Ah ! Le traître ! Ce n'est pas le premier qui débusque son maître.Débusquer : Chasser d'un poste avantageux. [FC]
LYZIDOR
Tu vois, c'est à mon tour aussi d'être le tien ; Mais cette perte un jour doit accroître ton bien.LYZIDOR
Lyzidor en Lycas.DAMETAS
Et Pyrocle en Zelmane.DAMETAS
Puis-je croire mes yeux ? Quel sort a pu changer En cet homme une Fille, en ce prince un Berger ?BAZYLE
L'Amour ; qui des Mortels conduit les destinées, Et qui fait en un jour deux heureux hyménées.CALANDER
Mais, pour rendre le tout conforme à leurs Grandeurs, Donnez un peu de temps à des Ambassadeurs, Que ce Courrier devance, et qui feront paraître... Cet éclat que leurs fronts nous font assez connaître : Mon Fils vient avec eux ; ces Princes reconnus, Pour être à leur abord dans ma maison venus, L'ont commis pour le mieux à cet heureux affaire.Affaire : C'est un gasconisme de faire ce mot masc. [FC]
1 702 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica