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Tragi-comédie en vers· Tragédie Dédiée A Monseigneur le Duc D'Epernon

Le Dictateur Romain

André Mareschal· imprimée en 1646· 5 actes· 1 629 vers· 10 personnages

Personnages

  • PAPYRE, Dictateur Romain
  • CAMILLE, Consul de Rome
  • FABIE PÈRE, Sénateur
  • FABIE FILS, Lieutenant général
  • COMINE, Tribun militaire
  • MARTIAN, Tribun du Peuple
  • LUCILLE, Soeur de Camille et femme de Papyre
  • PAPYRIE, Fille d'elle et de Papyre
  • FLAVIE, Affranchie de Papyrie
  • GARDES, du Consul
MONSEIGNEUR,

À HAUT ET PUISSANT PRINCE BERNARD DE FOIX DE LA VALLETTE, DUC D'ESPERNON, DE LAVALLETTE, et de Cancale ; Pair et Colonel Général de France ; Chevalier des Ordres du Roy, et de la Jarretière ; Prince et Captal de Buch, Comte de Foix, d'Astarac, etc. Sire de l'Esparre, etc. Gouverneur et Lieutenant général pour le Roi en Guyenne.

Quand par une douce force vous n'auriez pas gagné tous mes voeux en un moment, dans l'accueil favorable avec lequel VOTRE GRANDEUR a daigné recevoir les offres de mes très humbles services : Quand votre Bonté n'aurait pas avecque joie accepté le don que je lui ai fait avec crainte et respect, de cette pièce de Théâtre, pour la faire passer heureusement de vos mains libérales en la bouche de ces comédiens destinés seulement aux plaisirs de V-G ; et dont la Troupe que vous avez enrichie par des présents magnifiques autant que par d'illustres acteurs, se va rendre sous vos faveurs et sous l'appui de votre Nom, si pompeuse et célèbre qu'on ne la pourra juger indigne d'être à Vous. Quand dis-je, MONSEIGNEUR, mes inclinations n'auraient pas tourné vers V-G ; quand mes intérêts propres ne m'auraient pas justement porté à chercher l'honneur de votre protection, en vous dédiant cet ouvrage ; la raison seule m'obligeait d'adresser un des plus grands héros et des plus vertueux de l'ancienne Rome, à un des plus généreux, des plus nobles et des plus parfaits de notre siècle. En effet, MONSEIGNEUR, qui est-ce qui pouvait plus noblement que vous faire honneur à ce grand PAPYRE ? Et par droit de bienséance accueillir un DICTATEUR ROMAIN, qu'un Colonel de France, de qui le commandement et l'autorité s'étend dans toutes nos Armées, et le fait autant de fois Capitaine qu'il y a de divers Régiments qui les composent ? C'est cette Charge Illustre que vous soutenez aussi glorieusement qu'elle soutient la Couronne, dont elle est aussi le plus fort et le plus nécessaire appui ; c'est elle par qui l'on peut dire que vous êtes, bien que quelquefois absent, toujours de toutes nos Armées, de nos combats, de nos victoires et de nos triomphes. Mais quoi que par elle VOTRE GRANDEUR paroisse si recommandable et d'une puissance si étendue, je vous regarde plus brillant du côté de vous-même et en votre personne ; et je vous trouve plus noble et plus admirable en votre courage et en vos vertus, que magnifique et pompeux en vos dignités. Vous vous êtes de tout temps montré digne fils, comme aujourd'hui l'on vous voit digne successeur du plus grand Homme que ce siècle puisse opposer à l'Antiquité, et que la France ose bien comparer aux Grecs et aux Romains ; que trois Rois avaient élevé et que pas un n'a ni abaissé ni détruit ; que le temps en n'osant toucher à ses années, a respecté aussi bien que la Cour, les Peuples et les Nations ; que la Fortune même a craint aussi bien que ses Ennemis ; que la bonne et la mauvaise toujours on trouvé égal ; et que toutes deux ont laissé dedans la gloire, et en la même assiette. Comme lui, MONSEIGNEUR, vous avez senti les trais de l'une et de l'autre ; et vous les avez soutenus généreusement comme lui. Je vois reluire dans toutes vos actions, outre la grandeur de courage, cette assurance et fermeté de coeur qui lui était si naturelle, et qu'il semble avoir inspirée au votre, aussi bien que ce noble et généreux sang qu'il vous a donné. Digne sang qui vous a causé tant de gloire et d'honneur, et à qui vous n'en avez pas moins apporté ; illustre sang encore qui vous a joint à nos Rois, puis que ces Princes de qui vous portez le Nom y touchaient de si près, eux qui ont donné des Reines à la Hongrie ainsi qu'à la Bohème, de qui descendent tant de têtes couronnées et ces rejetons de la Maison d'Autriche. Comme autrefois César, et devant lui mille autres courageux Romains, dont les esprits fermes et résolus étaient de la trempe du vôtre, se sont opposés à la fureur d'une populace, ou de tout un camp mutiné : de même, je vous vois avec cette même assurance, presque seul et en petit nombre, désarmer une populeuse et forte Ville, qui a souffert et repoussé l'effort de plus de soixante mille hommes. Je vous vois, MONSEIGNEUR, dans un péril, qui sans vous étonner étonna presque tout l'État, autant que les effets prodigieux qui l'affermirent par votre valeur et par votre conduite ; Je vous vois l'épée à la main, verser assez de sang pour éteindre un brasier qui dévorait votre Province, et à la tête de cette Noblesse, avec une poignée de soldats levés et armés à la hâte, défaire des rebelles soulevés sur un prétexte qui pouvait renverser cette Monarchie, et dissiper et réduire en fumée cette dangereuse Armée de mutins qui menaçaient d'y mettre le Royaume. Je vous vois dedans un détroit ouvrir un passage et les bornes de la France, et plus avant la rendre encore témoin de merveilles de votre valeur. Jusques-là, MONSEIGNEUR, tous ces grands effets de votre courage, et de cette constante fermeté qui n'est qu'aux coeurs des grands héros, ont eu leur jour, leur éclat, et leur pompe : et quoi que la fortune ou la malice de vos envieux ait tenté d'obscurcir en des occasions fâcheuses quelque peu votre gloire ; elle a toutefois conservé parmi les ombres qu'on y voulait opposer, cette secrète force de lumières qui partaient des rayons véritables de V.G. Mais ici je la vois fort oppressée, en cette prudente retraite que je nomme votre exil, et en cette dernière extrémité d'une fortune injurieuse, qui vous expose sur mer dans une frégate, ainsi que César à la merci des tempêtes ; et je vous vois à pied, dénué d'armes de pouvoir et d'assistance, au milieu de vos ennemis, au plus fort de vôtre disgrâce, entrer dedans votre maison comme en une place ennemie. Plus vous tâchez de vous rendre inconnu, et d'effacer le lustre de votre condition, plus cette audace presque téméraire et héroïque la fait éclater. Car c'est ici que je vous vois dedans une double et vertueuse action de courage et de piété, bien mieux et en plus grand péril qu'un fabuleux Énée, enlever votre femme, votre fille, et vos autre trésors, pour les sauver d'un embrasement général qui allait perdre et consommer votre maison. C'est par cette prévoyance et hardiesse admirable que vous l'avez conservée, et qu'il m'est permis de vous voir dans ce premier éclat où je vous considère et vous admire tout brillant et d'honneur et de gloire, et qui ayant attiré un Dictateur pour vous rendre hommage, me force même de me déclarer et de vous dire que je suis,

MONSEIGNEUR,

DE VOTRE GRANDEUR

Le très humble et très obéissant serviteur.

A. MARESCHAL

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Camille, Lucille, Papyrie.

CAMILLE

La victoire a forcé Papyre de partir ; C'est elle qui m'afflige, elle que j'appréhende ; La bataille gagnée en laisse une plus grande ; Les ennemis défaits me font peur à leur tour, Et changent en malheur la gloire de ce jour, Ce jour sera suivi des maux que je présage : Rome, tu te plaindras de ce triste avantage ; Les Samnites sont morts, tant de Peuples soumis ; Mais crains tes propres chefs plus que tes ennemis : Papyre a la victoire ; elle-même l'offense : Fabie a combattu ; mais contre sa défense. Je sais combien la gloire et l'amour de l'honneur Gouvernent puissamment et l'un et l'autre coeur. D'une illustre Maison Fabie a pour partage Les triomphes, l'honneur, le nom, et le courage ; Unique rejeton des trois cents Fabiens, Qui seul porte en son coeur les coeurs de tous les siens, Et qui digne héritier fait revivre en un homme Ces trois cents dans un jour sacrifiés pour Rome. Mais sans rien feindre aussi, sans flatter votre époux, Papyre est tout Romain, le plus grand d'entre nous ; Son adresse à la guerre et son expérience Le firent Dictateur, non pas notre alliance, Pour occuper un lieu qu'il remplit mieux que moi, M'acquitter envers Rome et dégager ma foi ; Quel homme à commander ! Observateur sévère Et de la discipline et de l'art militaire : De là jugez, ma soeur, ce qu'il faut aujourd'hui Espérer de Fabie, et craindre aussi de lui, Lui, qui dedans un rang à flatter son envie Voit sa charge offensée, et sa gloire ravie ; Que ne fera-t-il point ? Que n'est-il pas permis ? Que pourront ces grand Chefs, et tous deux ennemis ?

SCÈNE II. Le Garde, Camille, Lucille, Papyrie.

SCENE III. Comine, Lucille, Papyrie, Camille.

COMINE

Je sais tout ; mais écoutez comment. Peu devant ce combat, qui passa pour furie, Valère seul en tête à la cavalerie Avecque tout ce corps faisant ferme à ma voix Par ordre de Fabie et que je lui portais ; M'expose notre faute, et montre en confidence D'un jeune général l'insolente imprudence, Qui se portant sans crainte au combat défendu Meritait sa disgrâce, et d'être seul perdu ; Qu'à ne combattre point nous sauvions notre estime, Pour nous purger tous deux et de honte et de crime ; De honte, si l'on perd, jetant tout sur l'auteur ; Comme en gagnant, de crime envers le Dictateur. Pour ce coup ses raisons grandes et spécieuses Me parurent d'esprit, et non pas envieuses ; De son dessein caché ce voile me déçut ; Un ami les donnait, un ami les reçut : Mais au dernier combat, où poursuivant sa pointe Fabie à leur armée avait la notre jointe, Et poussant les fuyards des champs Pycéniens Avait trouvé plus loin les derniers Samniens, Vingt mille, et retranchez assez proche d'Ortone, Où pour dernier effort la bataille se donne : À tous ses intérêts me croyant attaché Valère à cette fois m'en montre un plus caché, Me découvre son coeur, me fait lire en son âme Ses voeux pour Papyrie, et sa jalouse flamme ; Qu'une égale fureur contre son général L'embrasait justement et contre son rival ; Qu'auteur de la première et seconde bataille Pour le faire périr à toute heure il travaille, À dessein de le perdre en cette jeune ardeur Ou dedans les combats, ou près du Dictateur.

COMINE

Le voici.

SCÈNE IV. Flavie, Camille, Lucille, Papyrie, Comine.

SCÈNE V. Papyrie, Flavie.

FLAVIE

Quoi ?

PAPYRIE

Que je l'aime aussi. Que nos pères d'accord attendent la journée Qu'un prompt retour assigne à ce grand hyménée ; Que le Sénat peut-être en ce pompeux accueil Qui le doit justement enfler d'un noble orgueil Vient offrir, par honneur accompagnant son père, Ce vainqueur au Consul, et ce Gendre à ma mère : C'est elle qui tantôt m'obligeant à l'aimer Nous a tout découvert, afin de m'enflammer ; Qui s'est en sa faveur ouverte et déclarée ; Qui m'a par sa louange à l'hymen préparée ; Qui de ma crainte a fait un légitime espoir, De ma flamme un respect, de mes voeux un devoir ; Et couronnant mes maux d'une fin glorieuse A fait de mon amour une vertu pompeuse : Vertu, devoir, respect, espoir, flamme, et langueur, Et dignes de Fabie, et dignes de mon coeur, C'est à vous maintenant que sans crainte et sans blâme Je résigne mon coeur, j'abandonne mon âme : Enfants doux et secrets d'un violent transport, Que ma foi, que l'honneur vient de mettre d'accord, À ce bonheur si grand que le destin m'envoie Ouvrez, désirs, ouvrez tous mes sens à la joie ; Ah ! Si par un excès on [en] a vu périr, Agréable trépas ! Qu'il est doux d'en mourir ! Qu'à l'aspect de Fabie elle soit redoublée ; Allons mourir de joie et de plaisirs comblée, Achever son triomphe et ma vie à ses yeux. Non ; vivons pour sa gloire, et pour lui plaire mieux ; Modérons mes transports, suspendons cette joie : Respect, couvre ma flamme, et fais que je le voie : Allons donc recevoir triomphant, couronné Cet époux que mon père et les Dieux m'ont donné.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Lucille, Papyrie.

PAPYRIE

Quelle vertu contrainte, et quelle obéissance ! Puis que ne l'aimer pas n'est plus en ma puissance : Pourrais-je l'avoir vu, ce Mars humilié, D'un coeur doux, sans orgueil, de soi-même oublié, Applaudi du Sénat, au milieu de sa gloire, Demander au Consul pardon de sa victoire, Mettre tout son triomphe à fuir le trépas, Se montrer si louable à ne se louer pas, Envers Rome excuser un mal si profitable ? Et ne lui garder pas une amour véritable ? Pourrais-je d'autre part voir un père offensé, Un chef désobéi, dans son camp délaissé S'armer contre son crime ? Et de haine incapable Moi, voir son ennemi ? Moi, chérir le coupable ? Tous mes sens en désordre osent donc me trahir ; Je le tiens odieux, et ne le puis haïr ; Je ne le puis aimer, et je le trouve aimable ; Il me paraît horrible, et me semble agréable ; Mon père et mon amant combattent dans mon coeur, L'un mon trop de tendresse, et l'autre ma rigueur ; Ils m'accusent tous deux, et tous deux me font craindre ; Ils me blessent tous deux, et tous deux me font plaindre : Fabie, ah ! C'est mon père ; et tu peux l'offenser ? Papyre, ah ! C'est ton gendre ; et tu peux le chasser ? Arrêtez ; tous vos coups retombent sur moi-même ; Vous ne pouvez blesser un de vous que je n'aime : Ô Papyre ! Ô Fabie ! Ô coeurs trop animez ! Vous montrez bien tous deux combien peu vous m'aimez ; Un vain désir d'honneur vous force, et me surmonte ; Et tous ces grands combats ne seront qu'à ma honte : Je vois déjà l'orage élever mille flots, Et Rome divisée entre ces deux héros ; Je vois mon père armé de sa toute puissance Combattre un digne effet d'une indigne licence, Fabie environné de gloire et de faveur Opposer le Sénat contre le dictateur : Que de divisions pour une chère vie Et trop fort défendue, et trop fort poursuivie !

SCÈNE II. Fabie, Camille, Lucille, Papyrie.

FABIE

Quel malheur glorieux qui me fait voir encore Tout ce que je respecte, et tout ce que j'adore ! Tout mon mal-heur, Madame, est dans mon action, Comme toute ma gloire en votre affection : Le père me poursuit ; j'évite sa colère, Et prends pour me punir et la fille, et la mère, Le beau-frère pour juge en ce grand intérêt, Sa maison pour refuge, et sa voix pour arrêt. Le Sénat me protège, et le Peuple m'honore : Mais vous êtes le seul digne que je l'implore, Camille, je remets ma vie entre vos mains, Comme au plus généreux et plus grand des Romains ; Toute cette faveur, que brigue en vain mon Pere, Je la trouve en vous seul, c'est en vous que j'espère ; Et je n'espérerais rien de vous, ni des Cieux, Si mon crime n'était et noble, et glorieux ; Il peut sans honte errer dedans votre mémoire, Il vous est familier ; c'est même la victoire : Craindrais-je votre arrêt, ni d'être condamné, Pour les mêmes succès qui vous ont couronné ? Et si cet attentat que veut punir Papyre Fait moins ma gloire encor que celle de l'Empire ? J'ai l'honneur du combat ; Rome en a tout le fruit ; Ce combat la maintient ; ce combat me détruit ; Et pour un haut exploit, dont la gloire est complice, Au lieu d'une couronne, on m'apprête un supplice, Une honteuse mort pour un fait vertueux : À peine ai-je évité ce foudre impétueux, Qui même dans le camp fumant de ma victoire Allait faire tomber, et ma tête, et ma gloire : Maintenant je la donne, et ne me défends pas ; Je fuis l'ignominie, et non point le trépas : Si vous, si le Sénat ordonne que je meure ; Prononcez ; je suis prêt d'expirer à cette heure ; Ce bras victorieux par un coup noble et beau Versera mieux mon sang que la main d'un bourreau, Et ce sang généreux offert comme en victime Lavera ma victoire, et ma honte, et mon crime ; Il est pur, il est noble.

SCÈNE III. Flavie, Papyrie, Fabie, Lucille, Camille.

SCÈNE IV. Fabie, Papyrie, Flavie.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Papyre, Camille, Lucille.

SCÈNE II. Papyrie, Papyre, Flavie, Lucille, Camille.

LUCILLE, S'en allant avec sa fille

Cruel, va l'immoler ; dans peu nous le suivrons.

SCÈNE III. Flavie, Camille, Fabie, Papyre, Comine.

SCÈNE IV. Papyre, Fabie père, Camille, Fabie fils, Comine.

FABIE père

Oui, Cruel ; mais ici rien n'est désesperé : À t'ouir, on croirait son trépas préparé ; Tu crois que le Sénat selon tes voeux l'apprête ; Tu refuses sa main, pour mieux avoir sa tête ; Ce n'est pas de son bras que tu veux obtenir Une mort qui te venge et le puisse punir : Ta douceur n'est que feinte, et je vois ta malice ; Tu retardes sa mort, pour hâter son supplice ; C'est dessus son honneur que tu veux te venger : Mais le Sénat est juste, et doit le protéger : Tu n'en veux qu'à son nom, tu n'en veux qu'à sa gloire ; Ta jalousie est claire, et ta malice est noire ; Ton lâche procédé, violent, factieux Met son crime si haut qu'il t'en montre envieux ; Son crime, qui t'offense, est si beau, qu'il nous flatte ; Nous eussions tû sa gloire, et tu fais qu'elle éclate ; Rome, qu'elle enrichit, porte au dessus des lois Ce crime, qui n'est plus crime que dans ta voix ; Que ta voix anoblit, que ta rigueur illustre, Qu'elle fera passer de l'un à l'autre lustre ; Ce crime, honneur de Rome, et dont l'accusateur, Ou plutôt l'envieux, est un grand Dictateur ; Ce crime, qui la sauve, et que le Camp renomme ; Pour qui l'on dût ouvrir tous les temples de Rome, Pour faire sacrifice, et rendre grâce aux Dieux Des victoires qui vont perdre un victorieux : Je ne le nomme point ton ami ni ton gendre ; Je retire mon sang quand tu le veux répandre : Veux-tu, pour confirmer l'alliance et l'accord, Le signer par son sang, l'arrêter par sa mort ? Tigre, va le répandre, et tigre, va le boire : Mais révère son nom, punissant sa victoire ; Songe au sang précieux, qu'elle-même épargna, Que tu la pouvais perdre, et qu'il te la gagna : Vois...

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE. Lucille, Papyrie.

SCÈNE II. Lucille, Flavie, Papyrie.

SCÈNE III. Papyre, Fabie fils.

FABIE

Non ; que je n'aie enfin obtenu cette grâce Qu'il faut qu'en sa colère un ennemi me fasse : Un ennemi ? Que dis-je ? un père, un Souverain ; Dont mon destin implore ou le coeur, ou la main ; Le coup, ou la pitié ; la mort, ou la tendresse ; Je ne dois qu'à vous seul, à vous seul je m'adresse : En vain j'ai vu pour moi le Sénat agité : Flatté par mille amis, par mon père excité, Encor que mon respect vous déplaise, et l'offense, Je n'ai pas daigné dire un mot en ma défense ; Défendrais-je mon sang, si vous le demandez ? Attendrais-je un arrêt, si vous ne le rendez ? Le Sénat respectant ma tête, et vôtre foudre ; Ne m'a pu condamner, et n'ose pas m'absoudre, Comme il n'accorde rien, il n'a rien refusé ; Quoi qu'il m'ait par prière envers vous excusé, Quand mes Juges soumis priaient pour le coupable J'accusais dedans moi leur zèle favorable ; Ils cherchaient mon salut ; et mon coeur généreux Dans ces communs souhaits était même contre eux ; Eux regardaient ma vie, et moi votre colère, Sachant que je ne puis et vivre, et vous déplaire ; Que sans rentrer en grâce, et dans votre amitié, Le jour m'est odieux, ainsi que leur pitié ; Un seul moyen rendra leur assistance vaine ; Demeurez en colère, et ma mort est certaine : Quoi ? Perdre Papyrie, et perdre mon amour ? C'est pis que perdre ensemble et la gloire et le jour : Est ce de votre foi ce que je dûs attendre ? Qu'est devenu ce coeur, qui fut pour moi si tendre ? Lui, qui m'a tant aimé, pourrait-il me haïr ?

FABIE Fils

L'avantage de Rome offert presque à mes yeux Ne me semblait venir que de la main des Dieux ; Et contre un ordre étroit ayant l'âme trop haute, J'ai cru qu'une victoire effacerait ma faute. Mais puisque je ne puis éviter le trépas ; Que la loi, comme vous, est sourde et n'entend pas ; Que sans rien expliquer elle ordonne, et décide ; Qu'elle et vous me défend d'être mon homicide : Quittez ce grand courroux, armez vous de la loi ; Et je vais contenter vous, les Dieux, elle, et moi. Pour montrer qu'on m'en veut, et non pas à ma gloire, Punissez donc mon crime, et non pas ma mémoire ; Il est, vous le savez, noble et victorieux ; Que je soufre un trépas, comme lui, glorieux ; Éloignons en ces noms de honte, et de supplice ; En vainqueur j'ai failli, qu'en vainqueur je périsse ; Que je meure en Fabie, et qu'il me soit permis D'aller chercher la mort parmi nos ennemis ; Ainsi que j'ai failli, que je meure en grand homme ; Que mon dernier soupir donne un triomphe à Rome ; Que j'ajoute, en mourant, quelque lustre à son sort ; Qu'elle admire ma vie, et profite en ma mort : Les Samnites encor de reste ont quelque Ville ; Que j'aille les forcer jusques dans leur asile, Expirer au dessus de leurs derniers remparts, Percé comme couvert de piques et de dards ; Que sur un tas de morts le dernier des Fabies Tombe avec ce grand nom qui les veut pour hosties ; Sous votre ordre une fois combattant à vos yeux Que j'aille demander un trépas glorieux À ceux que j'ai vaincus contre votre défense, Que ma valeur expie un crime de vaillance : Puisqu'il faut par la loi périr, je périrai ; Vous serez satisfait ; et je triompherai ; Souffrez...

PAPYRE

Quoi ? Ce triomphe ? Il n'est pas légitime ; Ce serait couronner non pas punir le crime ; Voilà, pour vous flatter, un grand et vain effort ; C'est choisir son naufrage, et chercher un beau port, Un criminel jamais s'est-il fait son supplice ? La vertu seule attend ce qu'il donne à son vice : C'est gloire que d'avoir des remparts à forcer ; La loi vous doit punir, non pas récompenser : Ces portes de la mer, ces villes des Samnites, Matières de triomphe à ma charge prescrites, Attendent que mon bras qui portera leur sort Fasse en ces lieux voler et notre aigle, et la mort ; Et m'offrent un triomphe, et des honneurs suprêmes, Que vous avez souillés par vos victoires mêmes : Contre elles j'arme aussi, non ma sévérité, Mais les lois, pour punir votre témérité : Attendez même sort qu'eut le fils de Manlie ; Votre crime est plus grand, un moindre noeud nous lie ; Son sang n'eut par sa mort qu'un combat à laver ; Mais le vôtre en a deux, et se peut moins sauver. Ce n'est pas qu'en effet mon amitié blessée Ne combatte pour vous encore en ma pensée ; Je sais ce que je perds, et Rome, en vous perdant : Mais Rome et moi perdrions bien plus en vous gardant. J'oi la force des lois, qui languit et soupire ; Le pouvoir souverain , l'intérêt de l'Empire Gémit par cet avis dans mon coeur entendu ; Perds un homme, Papyre ; ou bien tout est perdu. Ô lois ! Apaisez vous ; sa perte est assurée ; L'Empire la demande, et mon coeur l'a jurée ; Votre victime attend, et le supplice est prêt. Mais Dieux ! mon amitié s'oppose à mon arrêt : Perdre un gendre, un héros, un démon de vaillance ? Quel sang ! Quel crime aussi ma justice balance ! Rome à Rome s'oppose en un coup si fatal ; Le sauver ? Que de bien ! Le sauver ? Que de mal ! Mais c'est trop balancer ; la chose est résolue ; Ton intérêt l'emporte, ô Puissance absolue ! Il mourra. Mais pourtant lorsque je le promets Défendez vous, Fabie, et je vous le permets : L'appel en est au peuple, où déjà l'on s'assemble ; Votre père... Il paraît, et les tribuns ensemble : Prévenez mon courroux, allez seul les trouver ; Tâchons, moi de vous perdre ; et vous de vous sauver ; Mon coeur, qui vous perdra, montre bien qu'il vous aime, De vous encourager encor contre moi-même.

L'aigle romaine, l'étendard de la République et de l'Empire. [L]

SCÈNE IV. Fabie père, Papyre, Comine, Martian, Fabie.

MARTIAN

Voyez...

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Papyre, Camille.

SCÈNE II. Comine, Papyre, Camille.

SCÈNE III. Lucille, Papyre, Papyrie, Flavie, Camille.

SCÈNE DERNIÈRE. Fabie père, Fabie fils, Papyre, Comine, Martian, Camille, Lucille, Papyrie, Flavie.

FABIE père

Non, quand il n'aurait point ni de coeur, ni de bras ; Quand mon bras, quand mon coeur se trouverait si lâche De souffrir en mon sang cette honteuse tache ; J'espérerais au Ciel, et croirais que les Dieux, Pour l'enlever là haut, descendraient en ces lieux ; Ou, si j'espère trop, lanceraient une foudre, Pour laisser de ses os une honorable poudre : Le sang des Fabiens est trop noble et trop beau, Pour craindre le supplice, et la main d'un bourreau : On n'en voit point la trace ailleurs qu'à la campagne ; La victoire le suit, ou l'honneur l'accompagne ; Il ne saurait couler si ce n'est noblement, Pour servir son pays, dont il est l'ornement ; Il fut toujours de Rome un glorieux partage, Ou pour la secourir, ou pour son avantage. Pour la servir encore en cet événement, Pour empêcher son crime et son soulèvement, Au milieu de Tribuns, dans la place publique Ce bras n'allait-il pas tuer mon fils unique ? Mon courage l'eut fait, et le doit faire ici : Pour vous j'ai calmé Rome ; et c'était mon souci. Maintenant c'est mon coeur, c'est Rome repentie Qui donne en sacrifice une si grande hostie : Mais Rome à se punir veut quelque coup nouveau, Un Sacrificateur, et non pas un bourreau : Autre que moi ne peut lui rendre cet office ; J'ai droit sur la victime, et sur le sacrifice ; Mon bras seul peut verser un sang que j'ai donné ; Que par lui soit son sort et mon nom terminé ; Ma maison par soi-même est digne de s'éteindre : Ce coup ne me verra ni pleurer, ni me plaindre ; Et j'aurai pour le moins ce triste réconfort Que le Nom Fabien par un Fabie est mort : Pour expier ton crime, et le sien que je loue, Un père tue un fils, ô Rome, et te le voue. C'en est fait ; il le faut : prononcez donc l'arrêt ; Et vous verrez bientôt comme mon bras est prêt.

LUCILLE, lui présentant sa fille

Vous deviez l'acquérir un peu plus sûrement.

FABIE Fils

Moi plutôt...

1 629 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica