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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers· Ou le Triomphe d'Amour

La Généreuse Allemande

André Mareschal· imprimée en 1630· 5 actes· 2 194 vers· 19 personnages

Personnages

  • ARISTANDRE
  • CAMILLE
  • ADRASTE
  • ROSELINE
  • CLORIANDE
  • CORYLÉON
  • GYLAS
  • LE TURC
  • PAGE
  • MIRONTE
  • TROUPE DE CITOYENS
  • VACHLES, et sa Troupe
  • ÉCUYER
  • MENIPE
  • FELISMON
  • GEOLIER
  • MÉDECIN
  • EXEMPT, et ses Gardes
  • ÉLYSE
ARGUMENT

LOUIS DU CHASTELET, quand il vivait fut Baron de Cirey, et pour dire tout en un mot, un des plus généreux Seigneurs, de tous ceux que la naissance et la gloire ont élevé et nourri sous cet honorable Nom. La plus vieille et longue mémoire témoignera que cette illustre Maison, pour être tirée de Princes et de ces Esprits puissants qui ne reconnaissent la terre que par où ils y commandent, n'a donné aux siècles passés, et au nôtre encore aujourd'hui, que de grands Personnages et de ces héros, que la flatteuse Antiquité aurait mieux appelés des Demi-Dieux. Il n'est pas de mon dessein ni de mon pouvoir en cet endroit, de rapporter les généreuses actions de celui-ci, ni ce qu'il fit aux guerres de Pologne et de Hongrie, la faveur qu'il eut auprès de l'Archiduc Maximilian, de ce temps-là Roi de Pologne, et de son frère l'Empereur Rodolphe, dont le premier le retint de sa Cour, autant pour l'admirer comme pour s'en servir, et l'éleva aux premiers et plus honorables degrés de l'ambition. La longue suite de périls et de travaux qui ont rendu encore sa gloire plus grande, demande un ordre moins contraint, et plus d'espace que ma plume n'en peut prendre ici, pour se jeter dans une course si haute et si belle. Mille actions où la gentillesse Française s'est jouée avecque la valeur, ont fait de sa vie une Histoire aussi diverse comme glorieuse, qui n'attend que les Livres et ce qu'il me faut de loisir pour les composer ; et j'ose dire qu'elle est telle, qu'on la ferait passer pour une de ces Fables agréables, qui furent le jouet des Curieux et l'ouvrage des Sages, et que sur ma parole notre siècle aurait bien peine d'approuver, s'il ne la prouvait et lui-même n'en était témoin. C'est assez que je die pour ce coup, que j'ai voulu couvrir toutes ses qualités et ses perfections sous le nom d'Aristandre, et dessous celui de Camille les vertus incomparables d'URSULE RUDES DE COLLEMBERG, sa femme, et l'honneur de toutes les autres. C'est elle qui a fait connaître à la postérité jusqu'où se peut porter l'esprit et le courage d'un sexe si faible ; qui pour être sortie d'une des premières Maisons de la Franconie, avecque cette grâce et sa beauté qui la rendaient recommandable aux yeux de toute l'Allemagne, fut autrefois tout l'ornement de la Cour de Rodolphe, et depuis par de plus fortes vertus, et par les effets généreux de son courage se fit reconnaître l'Amazone de l'Europe. La France qui semble être le berceau d'Amour, et le lieu où les Dames sont en leur plus vive force comme en leur plus grand éclat, ayant admiré en Camille des perfections, qui allaient autant au-delà de toute créance possible que des vertus ordinaires de son sexe et de sa Nation, ravit à l'Allemagne ce fruit étranger par les mains d'Aristandre. Ce Seigneur l'avait vue à Prague, chez son Oncle Mironte, homme d'autorité, puissant d'amis et de moyens, et sans parler de ses plus basses dignités, premier Conseiller de l'Empire. Aristandre après la vue en est amoureux, il la recherche, elle lui est promise. Mais comme il était pour faire hâter les apprêts de son mariage, Adraste son intime Ami et frère d'armes arrive en ce lieu, pour y lever quelques Troupes de gens de pied qu'il devait mener en Hongrie. Ce Colonel Polonais vient voir son Ami, et étonné de la résolution qu'il avait de se lier d'un noeud quelquefois aussi difficile à dénouer comme impossible à rompre, et toutefois insupportable à un homme comme lui, qu'il connaissait d'amoureuse complexion, autant facile comme changeant en amour, avecque peine le tire de Prague, pour lui faire voir encore une fois avant que de se marier, leur Maître commun Maximilian. Pour aller en Hongrie, ils tirent premier en Pologne, où les soldats d'Adraste avaient leur rendez-vous ; et pour aller en Pologne ils passent par le Duché de Silésie, et vont trouver le Duc qui se tenait pour lors dedans la Ville d'Aule. Là Aristandre est très bien reçu du Prince Coryléon, qui l'avait connu en Hongrie, et encore mieux de sa femme la Duchesse Roseline, qui l'aima jusques à ce point qu'il pouvait tirer d'elle tout ce qu'il en eût voulu. C'était peu toutefois, si l'amour ne se fût pas glisser plus avant. Coryléon avait une Soeur appelée Cloriande, belle et parfaite autant qu'elle la pouvait être pour ne céder en beauté à nulle autre qu'à Roseline, et sur laquelle pourtant elle l'emportait d'esprit et de subtilité, perfections qui lui faisaient un avantage glorieux sur toutes les Princesses de son siècle, et que la jalousie pour ce coup tourna à la malice. Roseline qui ne lui cachait rien, et qui pour l'avoir obligée par mille services vivait avec elle dans une assurée confidence, l'avait même employée en ses amours, qui jusques-là avaient bien réussi. Mais enfin Cloriande, par la communication trop familière qu'elle avait eue avec Aristandre, se sentant touchée pour lui du même mal qui possédait sa Belle-soeur, et n'en pouvant tirer la satisfaction qu'elle croyait que Roseline en recevait, pratique sa perte auprès de Coryléon. Elle prit son temps avecque mesure, et lorsque Aristandre était déjà parti de la Cour de Silésie, en intention de rejoindre Adraste, qu'il avait envoyé devant, et qui le devait attendre en Pologne. Le Prince averti par sa soeur, des plus secrètes actions qui s'étaient passées entre sa Femme et Aristandre, après avoir déchiré l'un et l'autre d'injures et de menaces, et jeté tout son fiel et sa furie contre Roseline, ne lui fait pourtant aucun mal, que de l'envoyer seule en une Maison forte, assez près de la Ville. Ce fut à la prière et par l'avis de Cloriande, qui ne voulut pas tant sa perte, comme l'empêcher de voir Aristandre à son retour, auprès duquel elle espérait de prendre cette même place que sa Soeur avait acquise. Pendant l'absence d'Aristandre elle est importunée des poursuites amoureuses d'un jeune Seigneur de Silésie, appelé Vachles, qui pour cet amour même qu'il lui portait trop audacieusement, avait été contraint de quitter son pays natal, afin d'échapper aux menaces de Coryléon, qui lui avait défendu absolument de porter ses yeux si haut. Ce malheureux Amant, disgracié de sa Maîtresse, et encore plus de son Prince, s'était jeté en la protection, et au service du Duc de Brunswick, auprès duquel il sut si bien ménager ses affaires, qu'il l'envoya depuis Ambassadeur en Silésie, où il eut encore moyen de continuer ses amours sous cette qualité qui le couvrait. Aristandre retourné dans la Ville d'Aule, et trouvant le tout changé contre l'ordre de ses espérances, trouve encore lors qu'il y pensait le moins, matière d'un combat contre l'Ambassadeur. Celui-ci prévenant par une lâcheté honteuse le généreux dessein de notre Français, l'attaque la nuit à main forte, à l'heure qu'il se retirait en son logis après le Bal, avecque tant de honte, et si peu de courage, qu'au lieu de l'assassiner comme il le prétendait, il demeura lui-même mort sur les carreaux, et cinq ou six des siens ou tués ou blessés. Toute la Ville est en tumulte ; Aristandre se fortifie en son logis, où sans doute sa résistance, et son courage qui le portait à tenir contre tant d'Ennemis, l'eussent fait perdre, s'il ne lui fût arrivé un secours comme divin, et d'où jamais il ne l'eût attendu. Ce fut Camille qui le tira de ce péril, travestie en homme pour le chercher, sur tant de mauvais songes qu'elle avait faits depuis son départ, qui ne lui prédisaient pas moins que sa ruine. Elle était arrivée ce jour même dedans Aule, où elle avait appris tout ce qui s'y était passé touchant les amours d'Aristandre, qu'elle vit même à ce Bal qui se tint la nuit, avecque tout loisir ou plutôt mille impatiences de considérer tant de pas et tant d'actions étudiées, où son perfide se porta afin de plaire à Cloriande, et qui furent le sujet de sa querelle avec l'Ambassadeur. Camille doncque revenant du Bal, entend le bruit que le peuple faisait autour du logis d'Aristandre : elle le voit combattre, le reconnaît ; et lorsqu'il était pressé de ses Ennemis, en sorte qu'il ne pouvait plus que mourir ou se rendre, malgré tout le dépit qu'elle avait contre lui, et qui lui avait fait jusqu'ici désirer sa perte, elle l'assiste néanmoins, fait cesser le combat, et va prendre parole de Coryléon, sur la foi duquel Aristandre se rend au Château qu'il reçoit pour prison. Cloriande fâchée et réjouie tout ensemble d'un si tragique succès, ne songe qu'à délivrer Aristandre, en justifiant l'innocence de sa Belle-soeur ; car combien qu'elle ne lui voulût pas de bien, elle jugea qu'elle ne pouvait sortir l'un, que par la décharge de l'autre. Comme pour l'intérêt de son amour elle n'avait pas feint de perdre Roseline, pour le même intérêt, elle ne feignit point de la défendre ; et sa subtilité renversant par d'autres raisons tout ce qu'elle avait fait contre elle, ne se fit pas connaître moins puissante à la sauver. Mais comme elle y avait disposé l'esprit de Coryléon, tout le malheur s'augmente par un accident étrange, qui fait que Roseline après n'avoir su mourir de la main de son Mari, à qui le poignard manqua non pas le courage, est par lui condamnée à vivre ou plutôt à mourir dedans une prison perpétuelle, et Aristandre d'une prison honorable réduit dedans un cachot, les fers aux pieds, sans espérance d'en sortir jamais que par le chemin de la mort. Camille voyant tout ceci, ne feint point de se déclarer ouvertement pour Aristandre, suivant cette coutume d'Allemagne, où l'on ne rompt que peu ou point la foi de mariage, et ces promesses que l'on donne pour assurance entre les Parties. Elle va trouver l'Empereur, se jette à ses genoux, et fait tant qu'il donne à ses larmes Aristandre. On doute si ce fut plus à ses pleurs, qu'à l'autorité de Mironte, ou au mérite même d'Aristandre que Rodolphe se laissa persuader ; mais il est vrai qu'elle en eut la plus grande peine, et n'avança rien pourtant de ce côté-là. Ces défenses qu'elle emporta, se trouvant inutiles et trop faibles contre l'excès de la violence de Coryléon, et sur d'autres encore qui n'eurent pas un meilleur effet, elle se résout enfin à tout perdre, et de délivrer Aristandre par la force, ne l'ayant pu par les vois plus douces. Ses inventions à cela, son déguisement en Maçon et en valet, pour voir son Aristandre à la faveur du Geôlier, qui s'était laisser gagné par pitié ; et les moyens qu'elle prend pour venir à bout d'une entreprise si haute et si difficile, me semblent trop longs et divers, pour les pouvoir déduire tous ici. Son intelligence avecque le Colonel Adraste, qui lui prête secours de trois mille hommes ; la généreuse, fidèle, et sage folie de Ménipe, tant à reconnaître les forces et les défauts de la Ville, qu'en la conduite de tout le dessein ; les stratagèmes, la jalousie, et le désespoir de Cloriande ; la prise de la Ville d'Aule, par l'ordre et le courage d'une Fille de seize ans ; le TRIOMPHE D'AMOUR en la réunion de ces Esprits, que l'amour l'innocence la colère la jalousie ou le désespoir avaient comme perdus ; la liberté de Roseline, qui la rend après à son Mari qui la lui avait ôtée ; les soudaines amours d'Adraste, qui trouvent leur fin dedans leur commencement, je veux dire qui se terminent presque dès le point de leur naissance par son mariage avecque la Princesse Cloriande ; celui d'Aristandre avecque Camille, qui goûte d'autant plus délicieusement cette félicité, qu'elle ne s'en croit redevable qu'au Ciel et à sa propre vertu ; et enfin tous ces grands miracles de sa généreuse affection, perdraient à mon avis en ce lieu quelque chose de leur grâce, et de l'ornement que je crois avoir donné dans mes Vers, si je voulais les raccourcir jusqu'à ce point que de les mettre dans deux lignes. J'aime bien mieux vous laisser sur la curiosité de les voir en leur place, que de les expliquer hors de saison. Ce n'est que sur les Fables qu'il faut donner ces grands éclaircissements, non pas sur une Histoire véritable comme est celle-ci, et qui a des témoins vivants encore pour me démentir, si je prêtais à la vérité autre chose qu'une couverture honnête, et une couleur agréable aux plus beaux traits,

Qui leur donne beaucoup, et ne leur ôte rien.

ACTE I

SCÈNE I. Aristandre.

ARISTANDRE

Quelle félicité flatte mon espérance ! Doux serments, beaux liens, agréable assurance, De quelles voluptés venez-vous me parler ? Ma passion me dit qu'on remarque voler D'une aile de plaisir Amour sur mon visage : Mes désirs en mon coeur ne font plus de nuage, Et ce contentement qui dans mes yeux est peint Donne l'âme à mes sens, la couleur à mon teint ; Un jour de ce plaisir en ces transports extrêmes Rend mon sort plus heureux que celui des Dieux mêmes ; Donne, Amour ! (Et ce point achève mon destin) À l'Aube de ce jour une pareille fin ; Si je le passe entier, je n'en veux jamais d'autre, Dieux, j'ai mon Paradis, je vous laisse le vôtre. Et que voudrais-je plus ? Ayant mos sous mes lois Une Beauté qui dût en donner à des Rois, Une, pour qui le Ciel fait l'amour à la Terre, Pour qui les Éléments s'accordent en leur guerre, Que la Nature admire, et n'ose en cet effet Douteuse en la voyant croire ce qu'elle a fait ; La Beauté la plus grande et la plus renommée Auprès d'un feu si beau ne serait que fumée, Ne serait, (je le dis hors de mes passions) Que pour servir de lustre à ses perfections : La vaine Antiquité qu'a-t-elle dans la fable D'orgueilleux ou de beau qui lui soit comparable ? Amour rit en sa bouche, et combat dans ses yeux ; Diane sur son front plus poli que les Cieux, Comme en un champ de neige, entre les lys se joue ; Et de honte et d'amour rougit dessus sa joue, Lorsqu'au lieu d'un Soleil, qu'on ne saurait toucher, Elle en baise ici deux qu'on ne lui peut cacher ; Junon lui céderait, quand superbe elle éclate Dedans sa majesté d'un orgueil qui nous flatte ; Vénus ne feindrait point, aux yeux mêmes de Mars, D'étudier ses traits, sa mine, et ses regards ; Et parmi tant d'appas ce grand Dieu de la Thrace Verrait en sa Valeur une quatrième Grâce ; L'honneur avecque lui tient son coeur balancé D'un mouvement égal de tous deux élancé : Bref, sans intéresser ni la foi, ni la fable, Tant de Divinités font un corps adorable : Tous ces Dieux de l'erreur, sous l'âge ensevelis, Camille les fait vivre, et les a recueillis Quelques-uns dans son coeur, d'autres en son visage, Où les perfections sont toutes en usage ; Oui, Nature la fit divine en qualité, Afin qu'on put sans crime adorer sa beauté. Doncque, si tu ne veux qu'un chacun te décrie, Pardonne, ô Ciel jaloux ! à mon idolâtrie : Veuille le Ciel, ou non, favorable, ou mutin, Je t'adore, Camille ; et voilà mon destin. Adorer un objet de grâce singulière, Une Divinité visible, et familière ? Beau péché ! Puisqu'on voit la Terre en ce dessein Pour elle se tirer l'or et l'argent du sein, La Mer, les diamants, et les perles, et l'ambre, L'air nourrir les Zéphyrs, et le musc en sa chambre, Et Flore sous ses pieds tapisser un chemin D'anémones, de lys, de roses, de jasmin. Le Soleil pour la voir seulement luit au Monde ; Lorsqu'elle se retire, il se plonge dans l'onde, Non pas (comme on le croit) afin de se coucher, Mais c'est que de regrets et il va se cacher ; L'Aurore en l'admirant tombe en gouttes menues, L'air enflammé d'amour ouvre et chasse les nues ; Tant d'étoiles qu'on voit briller dedans les Cieux, On les croit des flambeaux, ce ne sont que des yeux ; Les Sangliers et les Ours, qu'elle suit et terrasse, S'arrêtent en fuyant pour admirer sa grâce, Et prévenant le coup de son fer inhumain D'une langueur d'amour lui tombent sous la main ; Devant elle les Cerfs ne courent pas pour vivre, C'est pour lui présenter le plaisir de les suivre ; Tous ces pleurs aux abois qui les viennent saisir Sont des larmes de joie, ils meurent de plaisir. Rien ne meurt, ou ne vit, qu'à dessein de lui plaire, Tout rit à ses souhaits ; la fortune contraire, (Bien loin de l'attaquer) tremble en la regardant ; Le sort de qui l'offense à son fer est pendant ; Ces Démons de la Cour, la trahison, l'envie, N'ont autre mouvement que de plaire à sa vie : Tout adore un Soleil, qui ne luit que pour moi, Enfin tout obéit à qui je fais la loi. N'est-ce pas trop ? Amour ! L'oserais-je prétendre ? Tirer d'un feu si vif une si vive cendre, Joindre Camille et moi par un si doux lien N'est-ce pas pour te rendre envieux de mon bien. Amour ! Roi des Esprits, favorable Génie, Qui ne fais que d'appas ta douce tyrannie, Dieu des coeurs, d'union, de plaisir, et d'accord, Plus fort que la raison, plus puissant que la mort, De qui le philtre est doux et sa douceur enivre, Les peines sont plaisirs, et mourir n'est que vivre ; Achève donc, Amour, poursuis, hâte le temps Où repose l'espoir du bien que je prétends, Ne laisse plus languir mon âme en cette attente ; Soleil, heures, moments, que votre course est lente ! Pressez-vous, avancez, faites venir ce jour Qui nous doit faire voir LE TRIOMPHE D'AMOUR : Si pour vous émouvoir ma voix est inutile, Apprenez, (et c'est trop) le désir de Camile, Camille, qui peut rompre ordre, soir, et matin, Et de sa volonté faire un second Destin. Mais non, ne le fait pas, règle ma défiance, Excuse leur paresse, et mon impatience ; Chère Âme, c'est en vain que je voudrais presser Ou l'Amour, ou le Temps, on ne peut les forcer.

Ici Adraste sort.

Ma passion n'est plus de celles qui se plaignent ; Seul j'adore l'Amour, les malheureux le craignent, On le décrie à faux, dans son intégrité Se trouve le vrai point de la félicité ; Je veux, pour son honneur, présenter à l'envie En leur état présent ma fortune et ma vie, Combattre en sa faveur la malice du temps, Montrer que ses bienfaits et mes voeux sont constants.

SCÈNE II. Adraste, Aristandre.

SCÈNE III.

CAMILLE, attendant Aristandre à l'heure donnée

Quel sujet importun me dérobe ta vue ? J'en querelle déjà les Zéphyrs et la nue, Et comme s'ils devaient me répondre de toi, Je leur montre ta faute, et leur conte ma foi : C'est en vain que j'appelle en ces lieux Aristandre, Nul objet ne répond, et tous semblent m'entendre ; Il est bien vrai que l'air battu de mes soupirs, Si je me plains de toi, s'en plaint même aux Zéphyrs ; Ce grand Oeil, qui voit tout au Monde qu'il éclaire, Rend pour te découvrir sa lumière plus claire ; Mais je le vois rougir, et confesser ce point Qu'un chacun le peut voir, et qu'il ne te voit point ; Et pour me consoler au mépris de sa flamme, Tu le cherches, lui dis-je, et je l'ai dans mon âme ; J'ois l'Écho qui s'en rit, et te blâme pourtant Ou d'être paresseux, ou bien d'être inconstant ; Mais combien qu'après moi son langage t'accuse, Je ne le puis souffrir, je dis qu'elle s'abuse, Qu'un Dieu seul te retient, que dans l'or des maisons Les plus beaux lieux sans moi te seraient des prisons : C'est ainsi que je flatte et nourris ma créance ; Toutefois elle cède à mon impatience, Qui compte sans te voir les jours et les moments Pour des siècles entiers de peine et de tourments ; Qui tenant dans tes yeux mon amoureuse envie Fait de l'un de tes jours tout mon sort et ma vie, Dont un seul, à mon gré, porte plus et vaut mieux Que les ans du Soleil, et tout l'âge des Cieux ; Et cependant l'Ingrat qui connaît sa puissance Veut éprouver la mienne à souffrir son absence ; Arme-toi, mon esprit, pour venger ma langueur, Prépare à son retour une feinte rigueur, Soulage mon amour, et punis sa paresse. Que dis-je ? Une parole, ou la moindre caresse, Une oeillade, un souris, lorsqu'il retournera, Fera honte à ma plainte et la condamnera ; Sitôt que je le vois, je trouve dans sa grâce Je ne sais quoi de fier qui rabat mon audace, Je ne sais quoi de doux qui me charme les sens ; Et mes yeux qui partout se rendent si puissants, Ce coeur impérieux qui nourrit tant de gloire, Sans force et sans combat lui cèdent la victoire ; Si mon esprit médite un discours rigoureux, Ma bouche n'a pour lui que des mots amoureux, Et découvrant le vrai dans l'oubli de ma feinte Je lui parle d'amour au plus fort de ma plainte, Ma colère sans plus lui fait des compliments, Mon orgueil un respect de tous mes sentiments ; Il faut qu'à ses regards tous mes sens obéissent, Et mes propres appas révoltés me trahissent ; Mon visage rougit, mon esprit se confond, Mon coeur s'évanouit aux efforts qu'ils me font, Et ma bouche, qu'il tient sous la sienne pressée, Punit d'un long baiser ma jalouse pensée ; Je purge mon esprit dans ces feux innocents, Et je perds la colère où j'ai perdu les sens. Mais tandis que mon coeur parle à ma fantaisie Des secrets mouvements dont mon âme est saisie, L'heure passe, Amour seul me visite en ce lieu, Où sans lui je ne puis me plaire avec un Dieu, Où je donne à regret tous mes pas à mon ombre ; Il me faut retirer dans ce bocage sombre ; Là fuyant la rigueur d'un Soleil dangereux, J'attendrai d'un plus doux les rayons amoureux. Beau Parc, honneur des bois, fidèle secrétaire À qui mon coeur ouvert ne put jamais rien taire, Qui sais de mes pensers autant que mon esprit, Où se lit tout mon bien, et ma peine s'écrit ; Qui sèches, et reprends à tous coups ta verdure, Pour exprimer ma joie ou les maux que j'endure, Et sembles pour complaire à tous mes mouvements Rire de mes plaisirs, pleurer de mes tourments ; Toi, grand Chêne, que l'âge a rendu vénérable, Que Diane aimerait même hors de la fable, Et parmi la fraîcheur de ce lieu si charmant Viendrait se consumer aux yeux de mon Amant, Lorsque l'environnant de tes feuilles sans nombre Tu fais gloire d'avoir un Soleil sous ton ombre ; Que ne t'a le Démon qui préside à ce bois Permis en ma faveur l'usage de la voix ! Ô, bel Arbre, tu peux mériter ce miracle ; Et moi d'apprendre aussi de ton divin Oracle Le sujet ou le lieu qui retient hors d'ici Celui… Mais qu'aisément je flatte mon souci ! À des voeux superflus ma passion m'engage ; Les vieux troncs de Dodone ont perdu tout langage, Leurs Oracles, comme eux, sont du temps abattus, Leur nom gît dans la cendre avecque leurs vertus ; Ceux-ci n'ont que la foi de l'ombre et du silence ; Et c'est où mon amour endort sa violence ; Ici règne la paix, le repos, et la nuit, Ici le jour se trouve aussi peu que le bruit, Ici, mon paresseux, il faut que je t'attende ; Entrons, ce bois me rit, il semble qu'il m'entende.

Ici elle entre dans le Parc, et va jusque dessous le Chêne, où elle s'endort.

ACTE II

SCÈNE I. Aristandre, Adraste.

ADRASTE

Achevez ce miracle ; et suivant la raison, Premier que d'épouser cette aimable prison, Allons, mon frère, allons faire un tour en Hongrie ; Où l'Archiduc, jaloux qu'un autre vous marie, Libéral comme il est, à vous voir jugera Ce que vous demandez, et vous obligera ; J'entends que nous fassions ensemble ce voyage ; Vous me l'avez promis, votre foi vous engage ; Et je veux qu'on me donne un visage content. J'en aurai bien du mal ; je le ferai pourtant. Mais, tandis que tu tiens ma foi demi forcée, Ma Maîtresse m'attend, l'heure est plus que passée ; Dans ce beau petit Parc, d'arbres tout revêtu, C'est là… Dieux ! Cher Ami, viens à moi ; la vois-tu ? Cet arbre nous la cache, et on jaloux ombrage Défend à la chaleur de nuire à son visage ; Il considère Camille qui dort. Les Grâces et l'Amour reposent en ce lieu, C'est le même sommeil que voudrait prendre un Dieu ; Cependant qu'elle dort, la Nature qui veille Sous ce Chêne étendu conserve sa merveille : Il devient jaloux de cet arbre. Est-ce pour la couvrir, ou bien pour la baiser ? Dort-elle pour lui plaire, ou bien pour reposer ? Et moi, ne suis-je ici qu'à leur prêter la vue, Que pour injurier leur flamme à l'impourvue ? Téméraires pensers, feux de ma passion, Êtes-vous ennemis de la discrétion ? Où m'emporte l'excès de cette rêverie ? Qu'on te peut dire, Amour, une douce furie ! Mais quoi ? S'il faut en croire et mes sens et mes yeux, Vois-je pas que Zéphyr la caresse en ces lieux ? Il se joue aux cheveux, et se perd dans la robe ; Ce rayon tout tremblant la baise, et se dérobe ; C'est trop languir enfin, je vais les quereller. Camille en songeant se plaint et semble s'éveiller. Arrête un peu, mon coeur est allé l'appeler ; La voilà qui s'éveille et honteuse et saisie, Ou plutôt en courroux contre ma jalousie ; Quelque trouble de vrai sur son front est mêlé : Que ce Soleil est beau, même triste et voilé ! J'entrevois ses rayons comme dans un nuage.

SCÈNE II.

SCÈNE III.

ACTE III

Roseline, Aristandre, Cloriande, Coryléon.

SCÈNE I.

ROSELINE

Tu le sais, ma Raison, que je souffre un martyre, De tous les feux d'Amour le plus doux, et le pire, Un feu vif et malin, qui suborna mes sens, À ce premier éclat rendus obéissants Que les yeux du Français armés d'art et de flamme Entrèrent dans mon coeur pour combattre mon âme, Qu'Aristandre arriva nouveau dans cette Cour, Où vinrent sur ses pas les Grâces, et l'Amour ; Ah ! Que ce jour fatal fut d'une même voie Honteuse à ma vertu, favorable à ma joie ! Que j'eus d'un même coup de peine et de plaisir ! Que j'aimai de me perdre, et mourir à loisir Dans ces yeux où l'Amour à flammes redoublées Consumait ma pudeur et ma honte aveuglées ! Ce jour ma chasteté souffrit d'étranges coups, Ce jour certes j'appris à trahir mon Époux, À goûter le doux air d'une flamme étrangère, L'air d'une volupté contrainte et passagère ; Volupté, mais ingrate à mes sens envieux, Qui se borne aux appas de la voix et des yeux. Ma bouche, qu'as-tu dis ? Que veux-je davantage ? N'est-ce pas déjà trop à qui doit être sage ? Mais je ne la suis plus, en vain je combattrais ; Je ne manque pas seule, ici nous sommes trois À commettre un péché, moi, l'Amour, Aristandre ; Deux Dieux avecque moi, pourrais-je me méprendre ? Oui, je trouve, il est vrai, trop hardie à l'oser, Trois à faire le mal, mais nul à l'excuser. Ah ! Voilà mon Enfer, et tout ce qui m'afflige ; Rien ne me peut servir, et tout me désoblige ; Ma fortune et mon rang même dans mon bonheur S'accordent à me nuire, avecque mon honneur ; Ce Soleil de Grandeur d'une ingrate puissance Ne luit que pour m'ôter toute ombre d'innocence ; Que mon bien serait grand, l'étant moins aujourd'hui ! En ma condition moi-même je me nuis : Princesse, n'osant vivre ainsi que la commune, Morte à la liberté, ce grade m'importune : Réduite sous le joug d'un Prince mon Mari, À peine osai-je voir l'objet que je chéris ; Souveraine, je suis d'autant plus asservie ; Ô ! Que ces qualités font de tort à ma vie ! Que tu perds, Aristandre, au sort désordonné, Qui ne me laisse rien, pour m'avoir trop donné, Qui ne me laisse pas disposer de moi-même, Qui me couronne Esclave avec un Diadème, Injurieux fardeau qui me pèse aujourd'hui, Ma liberté soupire étreinte dessous lui ! Si faut-il qu'à la fin ma pauvre âme blessée Ouvre, ou ferme sa plaie, et règle ma pensée ; Que je trouve la mort, ou bien la guérison, Que je sorte de l'une ou de l'autre prison, Que mon extrême amour fasse un coup pour me plaire, Que tant d'espoirs trompés retirent leur salaire, Qu'Aristandre en un mot…

Il paraît au bout du Théâtre avecque Cloriande.

Mais le voici qui vient, Soleil, pour dissiper la crainte qui me tient ; Ou disons que Diane amène ici son frère.

SCÈNE II. Cloriande, Aristandre, Roseline.

CLORIANDE, menant Aristandre où la Duchesse sa soeur l'attendait

Pèse bien ces discours que ma foi me suggère, Et juge qui des deux te rendrait plus content.

ARISTANDRE

Madame.

SCÈNE III. Cloriande, Coryléon.

CLORIANDE, seule

Insensible Français, hôte pernicieux, Qui voles sans pitié nos âmes par les yeux, Qui semble né parfait à perdre des Princesses, Qui nous fait soupirer deux après tes caresses ; Quel dangereux Démon et de paix et d'amour Te retient, pour nous perdre, en ce fatal séjour ? Quelle affaire avais-tu dedans cette Province ? Faux Ami, quel honneur crois-tu faire à son Prince ? Qui lui voles d'un coup et sa femme, et sa soeur, Qui violes leur foi, même avecque douceur ; L'Empereur nous veut-il achever par ce reste ? Prague nous devait-elle encore cette peste ? La Pologne est ailleurs, son Roi n'est pas ici ; Que cherches-tu qu'à mettre une Cour en souci ? Retire-toi, premier que de nous mettre en cendre. Mais las ! Il n'est plus temps ; non, demeure Aristandre, Fais reluire sur nous les rayons de tes yeux, Beau Soleil, ne va point chercher d'autres Cieux ; Cette Cour t'arrêtant ne sera plus petite, Nous (ses Astres) prendrons éclat de ton mérite, Nos coeurs te fourniront d'assez douces Maisons, Pour y faire un printemps de toutes les saisons, Nos âmes recevront ta glorieuse trace ; Ce petit Monde ici n'aura plus qu'une face, La terre toute en fleurs, distillera le miel, L'air sera sans orage, et sans foudre le Ciel ; Cette Province ainsi n'aura point de pareille : Demeure donc à faire une telle merveille. Mais pourquoi le vouloir plus longtemps retenir ? Je l'ose demander, et crains de l'obtenir, Je me pense guérir, et je rouvre ma plaie ; Mes voeux ne sont que vent, et ma douleur est vraie ; Adorer un ingrat, qui méprise mon coeur, Qui refuit un combat, de peur d'être vainqueur, Qui néglige un bonheur, pour ce qu'on lui présente ? Cruel, que veux-tu plus ? Dis, que je te contente ; Faut-il à tes genoux te dire mes douleurs ? Faut-il te faire voir ma flamme dans mes pleurs ? Qu'au lieu de me prier, moi-même je te prie ? Qu'au lieu de mon amour je montre ma furie ? Que faut-il pour entrer dedans tes sentiments, Pour animer ton coeur sourd et sans mouvements ? Qu'est-ce que ma fureur à ce coup me fait dire ? Ce coeur, pour moi de fer, pour une autre est de cire ; Non, son esprit n'est pas si privé de raison, Enfermé dans une autre il refuit ma prison ; Je recherche son coeur, et ma soeur le possède, Je n'ai que la douleur, et ma soeur le remède ; Remède, qui nous fait également de tort, Tu la perds, ô remède ! Et me donnes la mort. Mais de qui justement ici me dois-je plaindre ? C'est moi-même qui veux en ces maux me contraindre, Sans découvrir mon feu, je tourne à l'environ ; Moi-même je l'ai mis dans son giron, Dedans son cabinet qui l'a mis que moi-même ? Contre moi je la sers ; ô la sottise extrême ! Il est temps, il est temps de travailler pour nous, Joignons au feu d'amour celui de mon courroux, Mon mal veut du secours, non pas qu'on le regrette ; Il me faut éventer leur pratique secrète, Jouer à la plus fine, et ménager mon jeu, Faire fumer le mien sous l'éclat de son feu. Le Prince me surprend ; commençons à nous taire.

SCÈNE IV. Aristandre, Coryléon, Cloriande.

CLORIANDE

Le perfide !

ARISTANDRE

Et sur quoi ?

ARISTANDRE

Vous tuer ?

CLORIANDE

Oui, meurtrier.

ARISTANDRE

Ah ! Madame.

CLORIANDE

Ah ! Moqueur.

ARISTANDRE

Ô Cieux ! Elle s'en va ; cette fureur l'emporte Ainsi qu'une Bacchante, ou de la même sorte Qu'une Biche fuirait, la flèche dans le sein ; Que sa défaite est vraie, et mon triomphe vain ! Malheureuse princesse, en ta perte certaine Que je te fais de mal, que tu me fais de peine ! Que tu te plais, Amour, à brouiller nos esprits ! Tu nous piques, malin, même quand tu nous ris : Ainsi dans mon bonheur tu me rends misérable, La fortune me nuit, m'étant trop favorable ; Deux Princesses m'aimer ? L'une et l'autre sans fruit ? Et voir que dans le choix, mon désir se détruit ? Tantale entre ces biens l'abondance me frappe, Cette eau flatte ma soif, et la flattant m'échappe. Perdrai-je ces deux fruits, faute d'en choisir un ? Ici le bien me charge, et me semble importun ; Celle-ci sans mari, jeune et de bonne mine ; Mais la plus belles aussi, vraiment c'est Roseline ; Sans chercher un Pâris on en peut bien juger ; Une Junon sur moi dût-elle se venger, Roseline à mes yeux a déplié le voile, Auprès de ce Soleil l'autre n'est qu'une Étoile. Laissons-nous donc aller où me portent mes sens ; Je suis à la plus belle, à la fin j'y consens ; Le droit, outre mon choix, me conserve pour elle ; Et déjà la Duchesse entre ses bras m'appelle, L'heure est prise à demain, qu'elle me doit livrer Cette faveur qui peut de plaisirs m'enivrer, Où tout voluptueux je dois mettre au pillage, Réduire à ma merci, soumettre à mon courage Mille beautés, sur qui le coeur se pâmera, L'oeil volera sans crainte, et la main nagera ; Ah ! L'ombre du plaisir y pensant me transporte ; Que feront les effets. Ai-je l'âme assez forte Pour supporter un bien ; dont le penser trop vain Me consomme aujourd'hui, sans attendre à demain ? Mais, où vont mes esprits ? Qui les porte à l'extrême ? Arrêtez-vous, mes sens, revenez en moi-même ; Est-ce comme tu sais, mon coeur, te souvenir Du seul objet d'amour qui dût m'entretenir ? Veux-tu faire à Camille une si grande offense ? Ne sais-tu pas quelle est sur cela ma défense ? Que m'avais-tu promis ? Me faut-il retomber Dedans ce précipice ? Y dois-je succomber ? Non, courage, mon coeur ; encore un peu de force ; Le charme se défait d'une si douce amorce. C'en est fait ; je reviens à mon dessein rendu ; C'est trop m'être égaré, c'est trop m'être perdu, Je te suis dès demain, Adraste, je le jure, Dans mon coeur contre moi ton absence murmure ; Je ne donne qu'à toi ma résolution. Tu peux plus que Camille en mon intention ; Bien qu'elle sût le tout, voudrait-elle, mauvaise, M'envier un bonheur, et dérober mon aise ? Non, non, elle sait mieux vivre selon le temps ; Ma foi seule pour toi rend mes voeux inconstants ; Outre que ce beau coup qu'Amour me fait attendre Demande plus de temps que je n'en saurais prendre ; Attendant que nos feux se pussent amortir, Chaque jour m'ôterait les moyens de partir ; Et je sens aujourd'hui que ton départ me presse, Que ma propre raison accuse ma paresse. Dieux ! Que c'est discourir vainement de ma foi ! Il semble que je veux me déguiser à moi, Je cherche des raisons pour me tromper moi-même ; Que l'Amour me punit, en faisant que l'on m'aime ! Lève, lève le masque ; au bien que l'on te veut Tu presses, on l'accorde, et cela ne se peut ; Bonheur injurieux, cause de ma tristesse, Qui me donne et ravit cette aimable Princesse ! Que ne vient ce bonheur plus_ou_moins attendu ! Que tout le bien d'amour m'est chèrement vendu ! Que mon mal est honteux ! Non non, c'est un vieux conte, Si j'en rougis, c'est plus de dépit que de honte ; L'amour, comme la guerre, a des coups de danger, Qui nous restent longtemps d'un plaisir passager ; Et c'est là mon malheur, de souffrir un martyre Que l'on ne peur celer, et que l'on n'ose dire ; J'en ai déjà trop dit, je crains que m'écoutant Mon ombre à ma Princesse en aille dire autant ; Un respect plus caché, qui me défend sa perte, Refuse à nos désirs la jouissance offerte ; Différons pour un temps ce doux combat d'amour ; Je remets, (il le faut) la partie au retour. Mais lui rendrai-je bien mon départ agréable ? Son esprit amoureux ne se paie point de fable ; Allons donc inventer quelque subtilité, Qui flatte mon dessein, et sa crédulité.

ACTE IV

SCÈNE I. Roseline, Aristandre.

ROSELINE

Enfin le jour paraît, mes voeux l'ont fait éclore, Et ma flamme aujourd'hui sert au monde d'Aurore ; Je t'adore, Vénus, avecque le Soleil, Belle Étoile, qui luis jusques à son réveil, Qui t'es fait voir à moi, seule depuis une heure, Pour m'aider à souffrir l'ennui de sa demeure ; Que j'ai trouvé charmant ton muet entretien ! Que mon espoir jaloux s'est flatté dans le tien ! Petit Astre tout clair, tu vaux plus que l'Aurore, Plus que tous les brillants, plus que la Lune encore ; Mais, pour te mieux nommer, douce Mère d'Amour, Je dois, belle Vénus, à toi seule ce jour ; Toi, qui veux à ce jour que mon amour te voue Qu'avecque mon Pâris Hélène je me joue ; Conduis notre dessein, comme tu fis le leur, Joins-y plus de plaisir, et bien moins de malheur. Mais le Soleil jaloux qu'en ces lieux j'entretienne L'Astre dont la clarté s'efface dans la sienne, Que devant lui j'honore un flambeau de la nuit, Avecque plus d'éclat m'environne, et reluit ; Tout seul il s'est levé, l'Aurore est prévenue ; Amour m'a fait venir, Amour l'a retenue ; Je t'adore à ton tour, bel Astre sans pareil, Sacré Père du jour, ennemi du sommeil ; Dans tes feux je recouvre et le jour et la vie, De crainte et de langueurs cette nuit poursuivie, Mes yeux perdus dans l'ombre et mon sens écarté Reprennent leur lumière avecque ta clarté. Voici l'heure à la fin que je crains, et désire, Où doit croître ma flamme, et finir mon martyre, Heure, qui doit, Amour, à mon sort combattu Témoigner ma faiblesse, et montrer ta vertu ; Pardon, ô Chasteté ! Si mon coeur te refuse ; Mon Amant dans ses yeux te montre mon excuse, Je ne fais qu'obéir soumise à son pouvoir, Il a forcé mes sens, il fausse mon devoir, Mes forces contre lui seraient vaines et molles. Mais ce temps est trop cher, pour le perdre en paroles, Il coule sans ressource ; et passe plus soudain Qu'un oiseau, qui lâché trompe l'oeil et la main ; Le Soleil sans m'ouïr suit sa route première, Il est déjà monté bien haut dans sa carrière ; Et moi, je suis encore à discourir ici ; Il faut que comme moi je me dépêche aussi ; Tout le Palais sans bruit sans soupçon, et sans crainte, Mon Mari le premier endormi dans ma feinte, Qui près de lui m'a fait un prétexte à sortir, Avecque peu de gens je pourrai bien partir, Afin que mes désirs de bonne heure me rendent Où ceux de mon Amant m'appellent et m'attendent ; Suivons ; mon coeur s'en va, je ne le puis tenir. Quoi ? Je l'allais chercher, et je le vois venir, Je le croyais bien loin, et le voici tout proche ; Mais que porte ce front que je vois tout de roche ?

SCÈNE II. Mironte, Camille.

SCÈNE III.

CLORIANDE

Il s'en est allé, le Tigre, sans me voir, Sans joindre autre faveur à celle du devoir ? Il s'en est donc allé ? Ce fugitif Énée Pour tromper deux Didons n'a pris qu'une journée : Cours, infidèle, cours : mais non, reviens ici ; Je suis plus que jamais soumise à ta merci, Ton départ me plaira, prends mon coeur à ta suite, Et laisse-moi le tien pour vivre dans ta fuite, Tout cruel, tout ingrat je ne le puis haïr, Tu portes un rocher, comment peux-tu fuir ? Le laissant, ton absence aura même mes charmes, Moi, je le nourrirai de mes feux, de mes larmes. Mais que veux-je ? Ou que dis-je ? Ah ! C'est battre le vent ; Ma Soeur l'a déchargé de ce fardeau vivant. Fais gloire de l'avoir, je te le veux bien vendre, Infâme à le laisser de même qu'à le prendre, De mort, ou de prison tu me le dois payer ; Ma passion se veut en ta perte égayer ; Il faut qu'à ma langueur tu serves de victime, Que du mal qu'on me fait je me venge en ton crime, Que j'allège en tes maux ma honte et ma douleur, Que sur toi enfin tombe tout ce malheur ; Mon frère instruit déjà de ses sourdes menées, À ma discrétion je tiens tes destinées ; Ta vie entre mes mains qui balancent ton sort N'attend plus qu'à mon gré les tourments, ou la mort ; Ton destin, ni ton Dieu n'est que ma fantaisie ; Jamais on ne trouva plus forte jalousie ; Je règne en mes desseins, je puis ce que je veux, Tout cède à mon esprit, s'il ne cède à mes feux ; J'ai de l'art à couver les feintes que je cache ; Je la ferai languir, sans que même elle sache D'où lui viendra ce coup, et cette charité. Quelle pointe de feu perce un coeur irrité ? Ah ! Trop mauvaise Soeur, qu'ai-je fait ? Et que dis-je ? Tout mon sang ou d'horreur ou de pitié se fige ; À ta perte, ma Soeur, ai-je pu consentir ? Le sang, et l'amitié ne peuvent pas mentir : Je sens mille serpents qui courent par mes veines, Et mon impiété de soi tire ses peines ; Trahir qui me chérit, une Amie, une Soeur, De qui l'esprit n'était que paix et que douceur, Une, qui ne vivait que dans ma confidence, Qu'on ne peut qu'en ce choix accuser d'imprudence ? Ô prodige ! Et, perfide, ai-je pu l'offenser ? L'amitié se doit-elle ainsi récompenser ? Et puis, que l'on s'y fie ; Ô quelle confidente ! Qu'on est malaisément amoureuse, et prudente ! Je serai l'une et l'autre ; et je crois que l'Amour, Puisqu'il me l'a fait faire, excusera ce tour ; À qui des deux enfin suis-je plus obligée ? Qu'en délivrant ma Soeur, je demeure engagée ? Si je ne la pouvais servit que contre moi ? Toujours notre intérêt fait la première Loi, Non, le bien d'un ami ne va qu'après le nôtre ; Faudrait-il nous haïr, pour bien aimer un autre ? Moi, j'attache à mon bien ma libre volonté, C'est avoir plus d'esprit, d'avoir moins de bonté ; Et puisque toutes deux nous sommes dans l'injure, Qu'une n'en peut sortir, sans que l'autre l'endure ; Échappe qui pourra, le sort est arrêté, Oui, que le dé demeure au point qu'on l'a jeté. Tais-toi, pitié, dans moi tes pointes sont faussées, Je ne t'écoute plus, j'ai bien d'autres pensées ; Et comme si l'Amour m'avait voulu choisir Pour un but à ses traits, je n'ai pas le loisir Se soupirer un mal, qu'un autre me fait plaindre, Toujours à les souffrir, ou toujours à les craindre : Aristandre me quitte, et Vachles me poursuit ; Cet Amant m'importune, et cet autre me fuit ; Ils font également le soin qui me dévore, Celui qui me dédaigne, et celui qui m'adore, L'absence et la présence affligent mes esprits ; Vachles n'est à mes yeux qu'un objet de mépris, Que sa témérité fit perdre dans ma vue, Et pour aimer trop haut, embrasser une nue, Une foudre plutôt, qui le précipita, Et, qui toujours perdu sans repos l'agita, Jusqu'à ce qu'un destin dissipant la tempête Dans Brunswick à couvert il put mette sa tête ; Depuis, à ce qu'il dit, cette agréable erreur Sans espoir a toujours augmenté sa fureur ; Tant qu'ayant pris enfin un sujet d'Ambassade, Il est venu chercher à son âme malade Le remède qu'il croit trouver dedans mes yeux, Papillon qui s'y brûle, et ne fait rien de mieux. Certes sa passion trouverait son estime Vers une autre que moi, qui la tiens pour un crime ; Il connaît bien sa perte, et demande à périr, Dans une belle Fable Icare il veut mourir ; Il mérite en sa foi : mais c'est trop entreprendre, Un Dieu n'irait que mal sur les pas d'Aristandre ; La grâce est en lui seul, hors de lui la beauté N'est qu'un Soleil sans force, et dans l'obscurité, La valeur est sans âme, et le feu n'est que glace ; Auprès de lui l'Amour aurait mauvaise grâce ; Et de voir après lui Vachles faire sa Cour, Dieu ! Qu'est-ce, que souffrir la nuit après le jour ? Autre que mon Français n'a d'appas, ni de piège ; Vachles pense me plaire, importun il m'assiège, Et l'ardeur qui le porte aux devoirs qu'il me rend Me donne plus de peine encore qu'il n'en prend ; Je souffre plus que lui, quand je fais qu'il endure, Plus je lui fais de mal, obstiné plus il dure ; Subtil il sait montrer et cacher son ardeur Sous cette qualité qu'il a d'Ambassadeur, Si bien qu'en même temps de deux traits combattue Mon amour me fait vivre, et la sienne me tue ; Punie en la fureur où je suis aujourd'hui, Cieux ! Ne me blessez pas des sottises d'autrui, Je prendrai mon tourment à faveur, et pour grâce. Mais quelque autre en mon coeur vient prendre encore place ; Ne voici pas le bras de mon impiété ?

SCÈNE IV. Coryléon, Cloriande.

SCÈNE V. Vachles, Coryléon, Cloriande.

VACHLES

Tel, qu'ils ont pu souvent faire même résoudre Jupiter à quitter et le Ciel et la foudre, Pour se perdre et ses feux dans un éclat si doux, Soumettre sa Grandeur à l'honneur de vos coups ; Tel, qu'aux moindres rayons que ses beaux yeux déplient Mille esprits tous de feu nous charment, et nous lient ; La force du Soleil nourrit tout ici-bas, Et de même vertu tout vit en vos appas ; La Nature eût donné du sentiment aux marbres, Aux bêtes la raison, et de l'esprit aux arbres, Seulement pour vous voir, vous plaire, et vous aimer, S'ils méritaient l'honneur qu'on a de s'enflammer À ces divins rayons qui dans vos yeux éclatent, Qui nous font vivre morts, et nous tuant nous flattent. Tout soupire après vous : je crois qu'en ce tableau

Il y aura un tableau de paysage pendu à la tapisserie.

Ces personnages morts, d'huile, de terre, et d'eau, Trompant le peintre et l'art, sous la couleur s'animent, Qu'ils ont l'âme, et le coeur, où vos beautés s'impriment : Ces Oiseaux que j'y vois, je pense les ouïr Qui chantent par amour, et pour vous réjouir ; Ces fleurs au naturel, que j'y vois parsemées, Ont plus que la peinture, elles sont animées ; J'y vois croître les lys, ces oeillets ont odeur ; Ces roses ne sont pas sujettes à l'ardeur Dont un Soleil les tue, ainsi que la froidure, Que leurs Astres, vos yeux, sauvent de toute injure ; Leur âme est au parfum, le corps en la couleur, De vos yeux elles ont la vie, et la chaleur, Votre haleine leur sert d'agréable Zéphyre, Sa fraicheur les nourrit, sa douceur les fait rire ; Mais malheureuses fleurs en ce point seulement, Qu'elles ne peuvent pas vous servir d'ornement, Vivre en ce front si beau, qui fait honte à l'Aurore ; Elle arrose les fleurs, vous les faites éclore ; Si ses doigts sont d'ivoire, et de roses sa main, Votre bouche est d'oeillets et de lys votre sein ; L'or, et les diamants en leur plus noble usage Valent moins qu'une fleur de votre beau visage. Mon_Dieu ! Qu'on est heureux et ravi de vous voir ! Je suis jaloux du vent, et de votre miroir, Que celui-ci vous serve, et celui-là vous touche ; Le musc en son odeur, et le vol d'une mouche Me dérobent un bien, s'ils vont jusques à vous, Le son de votre luth me rend même jaloux ; Si vous allez rêvant au bord d'une fontaine, Je crains quelques Acis, votre ombre me fait peine, L'eau qui vous rit, me blesse, et pour vous abuser Ne fait votre portrait, qu'afin de le baiser ; La Naïade en vos yeux vous adore, et se mire, Si l'eau fait quelque bruit, c'est elle qui soupire ; Votre portrait, (c'est trop) votre ombre lui plaît tant, Que pout l'entretenir sur son cristal flottant Elle arrête le cours de son eau complaisante, De crainte d'effacer votre image présente ; Vos yeux ont ce pouvoir, cette perfection, Qu'où leur pointe se jette, ils font impression ; Le miroir tout un jour retient votre figure, Qu'il a prise au matin ; et mon coeur en murmure, Jaloux qu'un tel objet, tout de feu, tout vivant, Dans la glace enchâssé ne soit qu'ombre que vent, Ou que n'ayant d'éclat que pour être insensible, Je baise là-dedans une roche visible ; Mon âme, qui n'est plus peinte que de vos traits, Se plaint qu'ils soient ailleurs que dans elle portraits ; Sans vous ôter beaucoup on ne peut vous portraire, Seul, et dedans mon coeur, mon esprit le peut faire.

ACTE V

SCÈNE I. Aristandre, Page, Turc, Gylas.

ARISTANDRE

Sur tes ailes, Amour, j'achève mon voyage, Énée enfin revient, je revois ma Carthage ; Sacrés murs, et tous d'or, témoins de mon retour, Belle Ville, (non pas, c'est le Temple d'Amour) Grands Palais, fortes Tours, Maisons, je vous salue ; Que ne puis-je, emporté dans le flanc d'une nue, Visible seulement à ma chère Didon, Aller rendre en ses yeux mon âme à Cupidon, Mourir d'un long baiser dessus sa belle bouche, Goûter entre ses bras les plaisirs de sa couche ! Arrête, mon désir, veux-tu me consumer ? Dans la Fable un tel coup aurait fait transformer Les Dieux en cent façons, tant ma fortune est grande ! J'aurais eu pour rival Jupiter, et sa bande ; Plus fort, plus glorieux, et plus puissant qu'eux tous, Mortel, sans autre effort, je fais bien d'autres coups ; Non, je ne cherche point de formes ni de nues ; Je ne sais point que c'est de façons inconnues ; Tout ouvert, en plein jour, ma présence et mes yeux Font plus, que déguisés n'auraient fait tous ces Dieux ; Je tiens à mon vouloir les âmes enchaînées, Mes pas font le bonheur, mes yeux des destinées : C'est par toi, petit Dieu, que je suis triomphant, Je relève, vainqueur, du pouvoir d'un Enfant ; Prends de nouveaux Autels, Amour, et te repose, Je te puis faire Dieu, quoi que le Ciel t'oppose, Fais état de me plaire, et crois qu'en mon bonheur Ce qui se fait pour moi s'adresse à ton honneur ; J'en attends le plaisir, et t'en donne la gloire. Mais je crois que Gylas a perdu la mémoire À mon commandement de revenir ici ; Sait-il bien, le cruel, qu'il me tient en souci ? Qu'ici je vis d'espoir, et meurs d'impatience ? Dans la Ville envoyé, pour y prendre science (Secrète néanmoins) de l'état de la Cour, Depuis l'heure il devrait être ici de retour ; Je compte tous ses pas, je le suis de pensée, J'ai toute avecque lui la Ville traversée, Le vent, un trait de feu me semblerait trop lent, Rien ne peux seconder mon désir violent ; Encore deux moments ; c'est trop. Page, aussi vite Que ma voix coupe l'air, et Zéphyre l'excite, Va trouver ma Princesse, et porte-lui mes voeux Là bien moins qu'en mon coeur peints en lettres de feux : Dis-lui que ce papier, (quand tu lui verras prendre) S'il ne brûle à ses yeux, c'est qu'il n'est plus que cendre ; Dépêche, n'es-tu pas encore de retour ?

SCÈNE II.

ROSELINE, dans un Château qu'elle a pour prison

Furieuse d'amour, d'espoir abandonnée, Qu'ai-je plus à traîner ma fière destinée ? À ma propre raison mon nom même odieux, Et mon ombre à moi-même objet injurieux, Ne saurais-je trouver, mes pleurs, où je me noie ? Horreur de tous les yeux, faut-il que je me voie ? Que ne m'a-t-on donné pour prison les Enfers ? Un Cachot couvrirait, et ma honte, et mes fers ; Que me vaut un Palais, où je ne vois personne, Où je mange ma voix, et l'air qui m'environne, Où je n'ai d'entretien qu'avecque mes douleurs, Je vis de mes soupirs, et ne bois que mes pleurs ? La grotte d'un Lion me serait moins sauvage, Un désert, un rocher, un barbare rivage ; En cet infâme état mon seul objet me nuit, Je ne fuis rien que moi, rien que moi ne me suit ; Réduite à soupirer seule entre ces murailles Je fais vivante ici mes propre funérailles, Mon âme est en mon corps comme dans un tombeau, Ma honte est mon supplice, et mon coeur le bourreau. Ô Mort ! C'est trop languir dans tes traits engagée, Achève, en me tuant tu m'auras obligée ; Dedans ta cruauté je cherche ta pitié, Et le coup de ma mort est un coup d'amitié ; Et vous Cieux, qui semblez entreprendre ma perte, Vous en dédirez-vous ? Elle vous est offerte ; Je vous tiens plus cruels si vous m'êtes plus doux, Je crains plus votre grâce encore que vos coups ; Toi, qui n'a rien d'humain que le visage d'homme, Barbare ! C'est trop peu, s'il faut que je te nomme ; Mon Mari ! Non, ta rage et ta brutalité T'ôtent ce nom, jamais tu ne l'as mérité ; Prince ! Il n'en fut jamais aucun de cette sorte, Voit-on qu'un tigre, un ours d'une lionne sorte ? Oui, trop indigne fruit ta race te dément ; Toi, que mon coeur ne peut appeler seulement, Toi doncque, qui me tient misérable, et captive, Qui ne veux que ma perte, et qui veux que je vive, Bourreau, viens m'égorger, viens, et ne me fais pas Pour un soupçon tout seul souffrir plus d'un trépas ; Que ne puis-je d'un coup achever ma misère ? Puissé-je me tuer moi-même en ma colère, Déchirer pièce à pièce un corps que la douleur Tient en état de vie et de proie au malheur. Mais je me tue à faux, et la Parque cruelle Pour mourir plus de fois me ferait immortelle ; Coryléon, la Mort, ma douleur, et les Cieux Ne savent point que c'est d'un acte officieux, Dedans leur cruauté s'ils me pensaient bien faire, On les verrait changer mon mal en un contraire, Ils me font de ma vie un Enfer rigoureux, Et je ne puis mourir, parce que je le veux. Ô Ciel ! Si je ne puis mériter un tonnerre, Au moins que sous mes pas s'ouvre, et crève la Terre, Je ferai, pour mourir, précipice de tout, Qu'on me laisse à mon choix, j'en viendrai bien à bout ;

Elle cherche partout de quoi se faire mourir.

Où pourrai-je trouver une mort toute prête ; Mais toujours un lien sensiblement m'arrête. Aristandre, c'est toi, c'est ta seule raison Qui m'a mise et retient vive dans ma prison ; Sans toi je n'oserais disposer de moi-même, Pour moi je hais la vie, et pout toi seule je l'aime ; Encore mon amour me permet de te voir ; Et je bénis mes maux, s'ils me font recevoir Ce bien qui dans l'Enfer me ferait des délices, Qui me rendrait heureuse au milieu des supplices ; Ma Soeur, que je puis dire au vrai mon seul appui, Doux Soleil qui m'éclaire en ce gouffre aujourd'hui, De qui tout le défaut n'est que d'avoir un frère, Et qui me tient encore en ces lieux bien plus chère, M'a promis que dans peu ce nuage écarté, Avecque mon honneur j'aurai la liberté : Ô Ciel ! À son respect sois-moi plus favorable. Ce doux espoir me rend déjà moins misérable, Je doute, et dans mes maux, si j'ai bien enduré, Je ne me souviens pas presque d'avoir pleuré, Et ces lieux destinés à mon inquiétude, Ma paraissent plus doux, comme une solitude ; Je m'y retire, et crois que c'est plus pour rêver On me les a donnés, que pour me captiver.

SCÈNE III. Aristandre, Gylas, Turc, Page, Vachles et sa Troupe.

VACHLES, mourant

Ah ! Je meurs.

LE SOLDAT, mourant

Ah ! Dieu !

SCÈNE IV.

CAMILLE, travestie en homme, et retournant du Bal où elle avait vu Aristandre caresser Cloriande

Qu'ai-je vu ? Qu'ai-je appris ? Ma flamme curieuse En m'obligeant me nuit, et m'est injurieuse ; Je l'ai vu, ce Parjure, au mépris de sa foi Caresser et tromper une autre devant moi ; Il est vrai que l'ingrat ne m'a point reconnue, Je suis en cet habit mieux que dans une nue ; Et l'Amour qui m'ôta d'entre les bras des miens, Pour chercher un trompeur chez les Silésiens, Lui qui sait mon dessein, lui qui me fait paraître, À peine en cet état m'aurait-il pu connaître ; À mon abord ici, j'ai su du même jour L'amour de mon Trompeur, son départ, son retour ; J'ai sous l'habit d'un homme appris que cet infâme N'a que l'esprit léger, et le coeur d'une femme : Étrange changement de son sexe et du mien ! Mon courage triomphe en la perte du sien, Nous nous trompons tous deux d'une contraire flamme, Ma feinte est en l'habit, et la sienne est en l'âme ; Oui, méchant, trompe-moi ; mais épargne deux Soeurs. Qu'attend votre courroux Célestes défenseurs ? Ne punissez-vous plus ces détestables crimes ? Enfers, n'avez-vous plus de gouffres ni d'abîmes ? Armez-vous, pour punir cette infidélité, Cieux, Enfers, Hommes, Dieux. Quoi ? Mon coeur agité Se relâche, et fait tort à mon courage extrême ; Non non, pour me venger, je ne veux que moi-même, Ces mains, ces propres mains. Mais où suis-je ? Et quel bruit ? Quelle nouvelle horreur se mêle dans la nuit ? Quelques coureurs de Ville ici font leur ravage ; Tirons-nous à l'écart, laissons passer l'orage.

Elle se couvre de la tapisserie.

SCÈNE V. Troupe de Citoyens, Aristandre, Gylas, Camille.

CITOYEN I, poursuivant avecque ses Compagnons Aristandre, qui se défend, et sort de son logis où il est assiégé

Main basse, tuons tout ; ce courage obstiné Ne peut plus éviter son trépas destiné ;

CAMILLE, repoussée par un second effort

Ah ! Traîtres, respectez celle que vous forcez, Ma valeur cède au nombre. Et toi, tu vas l'apprendre,

Elle les arrête tous saisis d'étonnement.

Trompeur, ingrat, perfide, et parjure Aristandre, Que ce n'est pas Amour qui te sauve aujourd'hui, Mais que je voudrais être aveugle comme lui, Pour n'avoir à témoins d'une faute si noire Ces yeux, que tu nommais les Dieux de ta mémoire.

Elle dit ceci en ôtant sa casaque, et son chapeau, et faisant tomber sa cotte, qui la fait reconnaître pour fille à ce peuple, qui la respecte étonné de sa valeur et de cet accident.

ARISTANDRE, parlant à ses Gardes qui le remettent au logis

Vous n'avez que le corps, ces autres ont mon âme.

2 194 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0