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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers· Ou le Triomphe d'Amour

La Généreuse Allemande

André Mareschal· imprimée en 1631· 5 actes· 2 263 vers· 16 personnages

Personnages

  • CLORIANDE
  • CORYLÉON
  • L'ÉCUYER
  • ROSELINE
  • ARISTANDRE
  • L'EXEMPT, et ses Gardes
  • CAMILLE
  • MÉNIPE
  • FELISMON
  • LE GEÔLIER
  • ADRASTE
  • LE MÉDECIN
  • GARDE I
  • GARDE II
  • GARDE III
  • ÉLYSE
MONSIEUR,

À MONSIEUR MONSIEUR DE LAUNAY.

Je vous paye en partie, ce que je commençai à vous devoir, dès le jour même que j'eus cet honneur d'entrer en votre connaissance ; et vous présente ici le premier fruit de tant de voeux, dont j'ai forcé la stérilité plutôt que l'ingratitude. Oui, MONSIEUR, il est vrai, et je donne ce mot à votre satisfaction aussi bien qu'à ma honte, que depuis quelques mois votre amitié a souffert courageusement les importunités et les persécutions de la mienne, qui m'a forcé à vous donner plus de peine en ami, pour vouloir trop vous obliger et ne le pouvoir pas, que ne vous en ferait un ennemi. Comme vous êtes doux, facile, officieux pour tout le monde, et obligeant en mon endroit jusques à la profusion, je suis témoin aussi de le plus belle patience qui puisse honorer et faire estimer un supplice volontaire, moi, qui vous ai fait cent fois mon Martyr en vous aimant, et qui puis prendre vanité d'être le seul qu'on a fait aveugle à son avantage. C'est un aveuglement qui réussit au bien de celui qui l'endure, et qui vous en renvoie toute l'incommodité, à vous qui le causez, et qui ne vous pouvez empêcher de faire du bien, quelque mal qui vous en advienne. Vous êtes si parfait et généreux en vos affections, et si entier en vos vertus, que depuis ce moment que vous m'avez absolument acquis, vous n'avez pas osé entendre la voix de mon coeur, qui vous parlait de vos mérites, et de mon admiration à leur sujet ; ni vous arrêter au service que j'étais honteux de ne pouvoir vous rendre, et pour lequel je vous faisais des plaintes, de peur d'y regarder votre intérêt. Ainsi tout ce qui pouvait faire à ma décharge vous charmait, et était même ce qui vous offensait plus ; par où vous avez témoigné que la Vertu et votre amitié ne sont qu'une chose, qu'elles ont également leur fondement noble ; que comme celle-là ne peut être réduite à l'emprunt du dehors, et n'a point de plus belle récompense que soi-même, celle-ci ne fait jamais du bien pour en recevoir. Enfin après avoir bien recherché les moyens de n'être pas inutile à votre gloire, puisque je l'étais si fort à votre amitié, voici le lieu seul où l'ai pu accorder mon affection avecque vos mérites. Quiconque me croira, s'il nous connaît bien l'un et l'autre, jugera que c'est un honneur que je reçois de vous, en vous l'offrant ; et s'il y a pour vous quelque avantage, que vous ne l'acceptez que comme n'ayant pu honnêtement le refuser, et toute votre recherche n'a été que de le mériter. Mais, MONSIEUR, je passerai plus avant, et finirai sur cette confession que je fais, de vous devoir encore après ceci plus que je ne saurais jamais vous rendre ; et qu'il faut que je meure ingrat, quand je vous aurais fait vivre éternellement en cet Ouvrage, et que je serais, comme je proteste d'être, encore après la vie,

MONSIEUR,

Votre bien humble, et très affectionné serviteur,

A. Mareschal.

PRÉFACE

Qu'on ne s'étonne point que j'aie remis en ce lieu les raisons que j'ai à donner sur cet Ouvrage, pour en justifier ensemble et ses moindres parties et tout le dessein. J'ai laissé lire expressément la première Journée, afin qu'on pût en reconnaître les défauts, avant que je les dise : et comme il est de nature et de l'ordre des choses de pécher avant que de s'en confesser ; je prétends aussi que ma confession me serve d'excuse, et que la raison qui ne peut faillir tienne partie en mon erreur. Je parle hardiment, et de la même sorte que j'ai bien osé commettre un crime contre les maximes de l'ancienne Poésie, qui se plaindra que je viole avec effronterie de certaines lois pour le Théâtre, que les plus doux Esprits ont révérées, et que les plus forts ont reçues. Toutefois quelque plainte qu'elle fasse, je ne saurais me repentir d'un péché que je trouve raisonnable, et n'ai pas voulu me restreindre à ces étroites bornes ni du lieu, ni du temps, ni de l'action ; qui sont les trois points principaux que regardent les règles des Anciens. Qu'ils me soutiennent que le sujet de Théâtre doit être un en l'action, c'est à dire être simple en son événement, et ne recevoir d'incidents qui ne tendent tous à un seul effet d'une personne seule ; je leur déclarerai que le mien en a deux diverses. Qu'ils soutiennent encore que la Scène ne connaît qu'un lieu, et que pour faire quelque rapport du spectacle aux spectateurs qui ne remuent point, elle n'en peut sortir qu'en même temps elle ne sorte aussi de la raison ; j'avouerai que la mienne du commencement et pendant les deux premiers Actes est en la Ville de Prague, et presque tout le reste est celle d'Aule, en un mot qu'elle passe de Bohème en Silésie. De plus qu'ils jurent qu'un sujet, pour être juste ne doit contenir d'actions qui s'étendent au-delà d'un jour, et qui ne puissent être faites entre deux Soleils ; je ne suis pas pour cela prêt à croire que celles que j'ai décrites, et qui sont véritables, pour avoir franchi ces limites aient plus mauvaise grâce. Si l'on ne trouve que ces fautes dans mes deux Poèmes, je n'en rougirai point ; puisque ce sont des vices agréables quand ils sont dans un bon ordre, et qu'ils ne jettent point un sujet dedans la confusion. Et c'est, à mon avis, ce qu'on voulu éviter les Anciens par tant de règles ; mais ils se sont montrés encore plus sévères que subtils, employant cette rigueur contre eux-mêmes, qui souvent de peur de rendre un sujet confus, le mette à la gêne. Que doncque l'on n'espère pas que je soutienne autrement une Pièce que j'avoue irrégulière, qu'en publiant que c'est une faute ingénieuse et préméditée que j'ai voulu faire, par d'autres règles plus sensibles et plus fortes qui m'obligent davantage, qui sont celles du devoir et de l'amitié. Il me fallait être mauvais Ami, pour paraître bon Poète, et quitter la Philosophie des honnêtes gens, qui est la plus solide et la plus juste, pour suivre celle qui n'a point de corps, et qui n'est qu'en l'imagination. Pour moi qui ne m'arrête pas volontiers à des songes ridicules, et qui ne saurais mettre de fondement sur des rêveries, je traite dans ces Vers une Histoire aussi véritable qu'elle est belle et glorieuse, et n'ai pas voulu laisser à la conscience seule des témoins, qui vivent encore et la savent, la plus agréable partie des effets que la sévérité des règles m'eût obligé de couper. L'honneur qu'on doit généralement à la vérité, et celui que j'ai voué de particulier à ce Seigneur, qui tire sa naissance de la fin de cette Histoire, et qui l'achève encore tous les jours par la plus noble vie qu'Aristandre pouvait souhaiter à un si digne successeur, m'ont demandé également ces circonstances nécessaires à l'intelligence et à la beauté de la Pièce, qu'un autre que moi plus exact et moins considéré, eût retranchées pour habiller à l'antique un sujet de ce temps. La Poésie que j'estime et que je tiens être une chose fort honnête, ne me forcera jamais d'en faire une qui ne la soit point ; et le respect que je porte aux Anciens ne me dis pense pas de celui que je dois à Aristandre, ou du moins à ce généreux Seigneur, qui en est la vivante Image aussi bien que le Fils. J'honore la mémoire des premiers ; mais ils me permettront de n'oublier rien de tout ce qui peut servir à relever celle d'un Héros que notre siècle a perdu et si j'ai péché contre leurs préceptes, ce n'est que par une autre bienséance plus haute et plus importante aussi que celle qu'ils ont observée. Je leur déferre tout, pourvu que ce soit sans rien ôter à la gloire d'Aristandre ; mais qu'en la liberté de son humeur et de la mienne, je le fasse servilement dépendre de certaines règles qu'ils nous ont prescrites, pour effacer tout l'éclat et toute la force d'un sujet, c'est un point sur lequel sans hérésie on peut se retirer de la créance de nos Pères, et ou je manque de religion, je le confesse, pour les imiter. Ils me pardonneront bien cette licence judicieuse ; et si les rigueurs de la mort ne leur ont point ôté le sentiment des douceurs de la vie, ils avoueront que l'amitié fait les dispenses et les règles d'elle-même ; que par une façon subtile et qu'ils n'ont pas connue, on peut louer un Mort pour les intérêts et la gloire d'un Vivant ; que le devoir est plus fort qu'une loi imaginaire ; qu'il y a des péchés qu'on peut faire de bonne grâce ; et qu'il ne s'en trouvera point dans toutes les observations de la Poésie, qui puisse détourner un honnête homme de témoigner son affection. Si je puis me réconcilier avec eux, et trouver lieu d'accommodement et de paix auprès de cette rigoureuse Antiquité, de qui la vieillesse est capricieuse, et se donne autorité sous le droit d'aînesse, avecque des scrupules si sévères au Théâtre, qu'elle y faisait passer pour crime toutes nouveautés aussi bien qu'à l'État ; je n'aurai qu'un léger combat à rendre contre les Esprits du temps, et tiens déjà plus de moitié la partie avancée. Que s'il s'en trouve de ceux-ci qui blâment mon sujet, et la licence que j'ai prise de le mettre hors des règles des Anciens ; je n'ai qu'à dire que c'est une Histoire de ce siècle, qui ne relève point du leur ; que nous avons un Peuple des Esprits et des façons contraires ; que mon Aristandre est Français moderne, que je parle à ceux qui le sont ; et que de tous les mauvais jugements qu'on pourrait faire j'en appelle à leurs humeurs qui n'ont point de borne en leurs changements, bien loin de souffrir celle du temps qu'on réduit à vingt-quatre heures, encore moins celle du lieu, puisqu'elles semblent ne reposer qu'en allant : enfin que j'ai voulu tracer ici le Tableau du Français, et d'écrire les actions d'un seul, pour plaire à ses semblables. Mais afin de donner quelques clartés à ces raisons, pour les rendre plus fortes, je laisse à considérer aux meilleurs Esprits la différence qu'il y a entre une Histoire et une Fable ; car tout le monde sait qu'Aristote a baptisé de ce nom, tous les sujets sur qui les Grecs et les Latins ont travaillé, pour faire des Poèmes Dramatiques ou Épiques. Je sais bien que ce mot de Fable est pris par ce savant génie en autre sens que le vulgaire ne l'entend, qui croit que toute fable ne soit qu'un mensonge ; et qu'Aristote par là veut signifier la constitution des choses qui font la matière du Poème, feintes ou véritables. Mais où trouvera-t-on ces vérités ? Parmi l'Idolâtrie et les erreurs continuelles d'un Peuple gâté, où le mensonge était en prix, et où la Fable faisait les Héros aussi bien que les Dieux : et qui ne voit, s'il y en a, que c'est un Soleil parmi les nuages, qui emploie sa lumière à la perdre, et de qui les rayons ne s'éclaircissent que dans l'ombre, au lieu de la chasser. À leur façon il n'est rien d'impossible qui ne soit faisable ; un Oracle, un Dieu de machine, une Sorcière accordent tout. Pour faire mourir Hippolyte, il faut que Thésée implore Neptune, et que Neptune qui n'est qu'un homme ou qui ne fut jamais du tout, soit Dieu, et père d'un Mortel, à qui il a promis l'effet et l'accomplissement de trois souhaits qu'il aurait remis à son choix : qui croira que cela soit une histoire, où tout est impossible ? Avouons que Médée tua ses enfants, et qu'elle fut plus forte seule que tout un Palais ; Sénèque toutefois se trouvera bien empêché de l'en faire sortir : elle est furieuse, elle est Magicienne, son désespoir lui peur servir d'armes et de courage, elle peut renverser du Peuple et des soldats tous effrayés ; mais le chemin qu'il lui fait prendre est bien hardi, tant pour lui que pour elle, c'est celui des Oiseaux. En quel lieu de réserve tenait-elle cachés ces Dragons volants et ce Chariot sur qui elle s'enleva dans l'air, elle qui ne trouva qu'à peine où faire ses deux meurtres ; sans avoir autre loisir de les méditer qu'en les exécutant, dont le dernier fut achevé sur le haut d'une Tour, où sa furie la porta et non pas son conseil ? Comme aujourd'hui notre créance ne peut rien admettre de cela, elle nous permet aussi de chercher d'autres moyens et d'autres voies pour aller à cette vraisemblance, qui répond aux humeurs de nos Français et aux façons du temps, et qui donne une face bien plus gaie et bien plus juste à nos Poèmes. En effet si la fin du Dramatique est l'action, ce que son nom semble porter, même au sentiment d'Aristote ; et si la différence du Théâtre moderne à l'antique consiste en ce point, que celui-ci raconte seulement, et que le nôtre veut toujours agir dans les diversités, qui pourraient ennuyer si elles n'étaient que simplement racontées ; on doit juger que le moderne atteint la fin plus agréablement. Or est-il que de leur temps et du nôtre le Théâtre n'est destiné qu'au plaisir, que c'était le jeu des Anciens, tout sérieux, tout noble, et passe encore pour le divertissement le plus beau des Français, et le plus honnête et le plus subtil des Italiens. La fin de cette sorte de Poème est doncque tout à fait d'agir, et celle de l'action est de plaire ; encore qu'Aristote en son Art Poétique nous en donne deux contraires, qui sont la compassion et la crainte. J'avoue que ces deux se doivent ordinairement rencontrer en la Tragédie, qui finit toujours en des choses misérables et terribles : mais sans mentir tout cela est si voisin de l'horreur, que même les anciens Auteurs, qui voyaient comme ils se contredisaient en leur fin propre, et que l'esprit pouvait s'effaroucher plutôt que de se rendre à la peur ou à la compassion, ont réduit pauvrement la Catastrophe, qui devrait être toute en action, à raconter des plaies et des morts qu'ils n'osaient faire voir ; et auraient désiré de pouvoir faire massacrer ; sans répandre le sang, qu'ils pensent dérober de notre imagination, comme ils le cachent à nos yeux. C'est ce qui a plus décrié l'ancienne Tragédie, pour laquelle il faut avoir un goût âpre, et contraire aux délicatesses de nos Peuples d'aujourd'hui, qui sur la compassion et la crainte que leur donnent les objets funestes, ont voulu prendre de la consolation et de la joie, par un agréable passage de la douleur au plaisir, et un changement de succès heureux que le Ciel ou la seule patience fait trouver à la Vertu tant de fois traversée. Voilà cette troisième fin de l'action qui contient et suppose les deux autres, et qui a donné jour aux Italiens d'inventer un nouveau Poème, ajoutant aux premiers la Tragi-Comédie que l'Antiquité n'avait jamais connue, et qui est la perfection des autres à mon sentiment. Si l'on me dit que ceux-là mêmes qui ont trouvé ce chemin nouveau, toutefois ne le suivent que sur les pas des Anciens ; je ferai voir que s'ils ne l'ont rompu, ils l'ont bien étendu, et que partout cette nouvelle fin de plaire les a fait gauchir aux règles, lorsqu'elles lui étaient contraires. Pour le connaître, et pour me croire, il ne faut que considérer deux des meilleures Pièces que nous puisse vanter l'Italie : La Phyllis de Scyre a pour but deux actions diverses, le mariage de Phyllis avec Tyrcis, et celui de Célie avec Aminte ; c'est un péché contre les règles d'Aristote qui n'en souffrent qu'une seule. La Pasteur fidèle a perdu pour ce regard la fidélité qu'il devait à ces préceptes, et tout parfait comme on nous le décrit, est tombé dans ce vice ; en faveur duquel je dirai que si c'est une faute, et que la vertu soit contraire, sans mentir le vice est plus beau que la vertu, et il y a des fautes qui valent mieux qu'elle. J'en pourrais rapporter un nombre d'autres, qui sont moins travaillées et moins délicates, et dont les fautes aussi sont bien plus grossières ; mais c'est mon dessein d'épargner celles de notre temps, puisque leurs péchés sont les miens ; encore que plusieurs aient commis par ignorance ce que j'ai fait par considération. Revenons aux Anciens. Je n'ai pas résolu de les combattre ces puissants Génies, à qui nous devons du moins cette gloire de nous avoir ouvert le chemin aux grandes choses : les moindres de l'Antiquité me passeront toujours pour excellents ; mais les plus excellents aussi me permettront de dire qu'ils n'ont pu s'empêcher de faillir. Sophocle le plus juste des Poètes Grecs, Euripide qui lui dispute cette gloire, Eschyle, Ménandre, et tous les autres seraient contraints de me l'avouer, si je n'avais peur que ma témérité leur tournât à honte, de leur montrer dans leurs Écrits, des fautes qui ont été des exemples d'imitation à la postérité. Mais sans faire injure à l'Antiquité, celui qui dedans la Préface de Tyr et Sidon lui a découvert presque tout le sein à nu, pour couvrir les défauts judicieux de son Ami, nous fait voir assez clairement que ceux qui ont fait les préceptes ne les ont pu suivre, encore que leurs sujets semblent avoir été faits plus pour les règles, que les règles pour eux. Comme ce n'est pas mon dessein, de rechercher l'enfance de la Poésie, ni d'entrer dans son berceau qu'il nous a ouvert, je tire le rideau sur les Grecs pour en venir aux latins, et dire quelque chose qu'il nous a laissée à remarquer plutôt qu'il n'a omise. Sénèque est-il plus réglé que les autres ? Il n'est personne qui le nie ; cependant il y a deux actions diverses dans la Tragédie Agamemnon ; la mort de ce Roi malheureux, et celle de Cassandre : il y en a autant dans la Troade ; Astyanax est précipité d'une Tour, et Polyxène immolée au Tombeau d'Achille : L'Hyppolite est de même ; Phèdre s'y tue pour avoir causé la mort de son Beau-Fils ; La Thébaïde était en danger de courir le même sort, si on l'eût achevée, à cause qu'Étéocle et Polynice y devaient demeurer, et se faire encore la guerre après la mort par les flammes de leur bûcher. J'appelle cette Pièce ainsi honteusement tronquée, un beau corps qui n'a point de tête ; je pense que Sénèque n'osa lui en faire, pour ce qu'il lui en fallait deux, et c'eût été un monstre. Mais voyant que sa plus belle partie est encore à éclore, et demeure enfermée dans l'esprit de son Auteur, je dis qu'elle est pareille aux Enfants conçus dans cette imperfection qu'apporte la Nature, qui sont coupables avant que de naître. De tout ceci on peut connaître que Sénèque n'est pas d'accord avec Aristote, qui veut qu'il n'y ait qu'une action principale, où toutes les autres s'unissent comme dans leur centre : mais bien loin de les accorder j'ajoute encore à la sévérité de ce savant Législateur que notre Auteur latin, qui partout ailleurs me semble admirable ne se peut laver de cette faute, puisque les règles étaient parmi eux ce que nous sont aujourd'hui les articles de la Foi, où qui pèche en un, pèche en tout. Outre ce que j'ai remarqué qui choque cette règle de l'unité d'action, je trouve que pour faire l'unité de lieu dans Hercule Oetæan, Sénèque introduit Philoctète qui raconte la mort de ce Héros invincible, au lieu qu'il nous le devait faire voir combattre sa douleur et ses furies, et surmonter la mort même en mourant : mais cela demandait la montagne et la forêt d'Oeta, qui eût fait un lieu différent de toute la Pièce. Si chacun était de mon sentiment, il eût été plus à propos de relâcher un peu de la sévérité des règles, et nous faire voir cette mort, que nous sommes contraints d'apprendre d'un Messager par Gazette. En effet y a-t-il rien de si importun que ces rapports et ces longues narrations, qui feraient mourir d'ennui la plus ferme patience, qui nous surchargent la mémoire de paroles sans effets, nous ravissant par un tissu de longs discours tout le plaisir qu'on recevrait des actions ? Et quelle faute ne doit-on pas rechercher, pour fuir celle-là ? Ces actions pour peu qu'elles soient disposées par une discrète économie, font plus de prise dans l'esprit, et valent mieux que les messages et les narrations les mieux travaillées. Ils tiennent pour perdu le temps que nous employons à agir ; et je tiens pour injurieux ; et pour trop long encore le peu qu'ils en prennent pour nous ennuyer, et pour nous rendre malheureux par les oreilles. Ils dépouillent tout un sujet, pour le revêtir à leur mode ; s'il a de diverses rencontres et d'incidents agréables, qui font les beautés naturelles, ils font passer les règles par-dessus, comme un rasoir qui en retranche jusqu'à la racine, et ne lui laisse rien d'entier bien souvent que le nom. J'apprendrais volontiers, s'ils eussent eu à traiter quelque Histoire autrement que de Fable, par quel droit ils auraient ôté ces circonstances que la vérité demande ; si le noeud d'une intrigue qui se lie par une chaîne étendue d'accidents divers, qui vraisemblablement, ou en effet, regardent une suite de journées, se peut faire comprendre en un instant, et résoudre en un autre. Mais s'ils ont cultivé cette hérésie avecque tant de religion et de soins, qu'ils l'ont fait passer jusqu'à nous, pour en gâter un nombre d'Esprits difficiles, qui pensent acquérir un grand renom d'une petite et vaine curiosité, comment auront-ils pu souffrir l'Amphitryon de Plaute, où au lieu d'enfermer l'action dans les vingt-quatre heures, un Enfant est conçu et né dans une même Pièce, sans préjudice des neuf mois ? Ne faut-il pas que le Théâtre Latin en rougisse, ou qu'il abjure avecque nous cette créance ridicule, contre laquelle pèchent aussi bien ceux qui en ont donné les lois, que tous ceux qui les ont conçues ? Sénèque n'est pas moins aveugle que Thyeste en cette Tragédie qui porte ce nom, quand après l'avoir fait rechercher par son Frère Atrée, qui l'appelle à la moitié du Royaume par la voix de se propres Enfants, il fait venir ce misérable Prince d'un lieu éloigné, hors du Royaume, où son crime et la peur qu'il avait de son Frère le retenaient en exil. Jamais l'impatience et la crédulité n'ont fait aller si vite un Malheureux à sa propre perte, que celui-ci ; qu'il faut croire avoir été porté par les vents, pour arriver d'heure, et se trouver présent à sa propre Tragédie ; ou certes qu'il y a d'autres Royaumes qu'Yvetot, que l'on peut traverser de l'oeil, et passer en ce peu de temps que demande sur le Théâtre un Acte fini pour commencer l'autre. Allons d'un pied égal, et passons outre. Pour se réduire dans le temps prescrit, ils nous donnent bien d'autres actes de leur diligence ; ils feront venir sans marcher un homme de quatre cents lieues, qui sans admis sans apparence sans dessein, et le plus souvent sans raison, en un moment qu'on lui dirait être assigné, nous apparaît comme tombé des nues : et sans ce personnage que l'on voit venu, combien qu'on n'ait pu le faire venir, toute la Pièce en désordre. Si cela se peut dire juste, il n'est rien qui ne le soit au Théâtre : et certes je crois que les meilleurs jugements seront de mon côté, et trouveraient avec moi plus de plaisir et de raison, de voir venir cet homme à ses journées, ou du moins dans le dessein de les entreprendre, que de le jeter par force et à l'étourdi sur le Théâtre. Où est cette apparence qui doit être l'âme de toutes les actions ? Ne vaudrait-il pas mieux tirer des règles un sujet, pour le mettre en la vraisemblance ? Voilà un noeud bien délié. Nous autres prenons du lieu du temps et de l'action, ce qu'il nous en faut pour le faire curieusement, et pour le dénouer avecque grâce, en surprenant les esprits par des accidents, qui sont hors d'attente et non point hors d'apparence : eux ne le démêlent point, ils le coupent. Et qu'on ne pense pas nous faire passer leur scrupule pour vertu. La simple imagination porte autant mon esprit, mais bien moins agréablement, aux pays d'Orient, et dans les Villes qu'Alexandre subjugua, quand on m'en fait seulement la narration pour la joindre à la dernière Journée de sa vie, que quand je le vois sur le Théâtre en personne, ici combattre Darius, là pleurer sur la perte de son Ennemi ; témoigner en un Acte son courage, en l'autre sa continence et la force de son coeur à surmonter tous les appas d'une Beauté parfaite ; promener par toute la Perse sa valeur, et enfin prendre Babylone pour en faire son tombeau. La description m'importune en sa longueur, l'action me recrée ; celle-là n'appartient qu'à l'Histoire ou bien au Poème Épique ; celle-ci donne la grâce au Théâtre, qui nous peut faire voir en raccourci les lieux, le temps, les actions qui concernent l'essence d'un sujet, sans préjudice de ces règles ombrageuses, qui ne sont point du temps, ne doivent point obtenir de lieu parmi nous, et pour lesquelles on ne peut avoir d'action contre nous qu'en l'autre Monde. Mais là nous aurons des lumières et une raison plus haute, qui nous feront voir que tout n'est que vanité, que notre vie n'est qu'un songe, et nos raisonnements des rêveries de malades ; que les Anciens ont commencé les fautes, et nous les achevons ; qu'en pensant donner du jour à l'erreur, eux et nous avons mis l'erreur au jour. Enfin nous pourrons nous accorder en ce point, que nous nous moquerons également de ces douces folies : et de moi je ne crois pas que j'attende jusqu'à ce temps-là, de rire du soin inutile que j'ai pris de former ce discours, pour soutenir ou reprendre des fautes que les ignorants n'entendront point, et que les plus savants mépriseront quand ils auront dessein de me flatter, prenant ceci comme une chose superflue, et qui ne peut servir qu'à ceux qui voudront faillir comme moi.

Parmi les fautes que mon ignorance a laissées dans ces vers, il ne m'en est échappé qu'une seule de l'Impression que j'aie su connaître, et que je prie le Lecteur de remarquer : c'est en la première ligne de la page neuvième de la Préface, où il faut lire des plaies et des morts.

ACTE I

SCÈNE I. Cloriande, Coryléon.

CLORIANDE, seule

Dois-je me réjouir ? Ou si je dois me plaindre D'avoir pu par malheur à mes souhaits atteindre ? Est-ce pour m'obliger, ô sort injurieux, Qu'armé pour mon désir tu parais furieux ? Un effet si sanglant, m'est-il doncque propice ? Fallait-il, Roseline, après ton précipice Voir encore deux coeurs au mien sacrifiés, Deux esprits par le mien honteusement liés ? Le destin, pour ôter à mes veux tout obstacle, Pour moi d'un seul malheur a fait double miracle ; L'un mettant l'autre à mort m'en décharge par là, La mort de celui-ci m'arrête celui-là ; Vachles m'importunait, Aristandre l'outrage, Aristandre fuyait, et Vachles me l'engage ; Pour mon bien leur malheur semble avoir combattu, Je tire également profit de leur vertu, (S'il faut ainsi nommer une action trop prompte,) Vainqueur, comme vaincu, moi seule je les dompte : Je doute si mon coeur est plus_ou_moins affligé, Ou plus content de voir Aristandre engagé, Si je dois plus avoir de pitié de sa peine, Que de bénir son mal, et d'adorer la chaîne (Toute rude qu'elle est) qui le tient en prison, Qui de sa cruauté me fera la raison, Qui me pourra prêter le temps et l'industrie De l'obliger d'avoir pitié de ma furie, Pour sortir de son mal, d'entrer dedans le mien, De faire l'un pour l'autre, avançant notre bien : Que j'aime son malheur, à qui je dois mes larmes ! Que mon sort et le sien, tous cruels, ont de charmes ! Que son mal me plaira, quand je le souffrirai ! Au-devant des travaux la première j'irai, J'irai ? Quoi ? Sur ce point encore je demeure ? Non non, c'est déjà trop, s'il a souffert une heure : Dormez-vous, mon amour, et ma fidélité ? Sus, il faut le tirer de sa captivité ; Je veux pour l'obliger, faire en sorte qu'il tienne Sa liberté de moi, qui lui tendrai la mienne, Et mon coeur, pour le prix de son dégagement, Je veux même en perdant profiter sagement : Que Vachles soit tué, Roseline captive, Cela me touche peu, pourvu que l'autre vive, Aristandre, pourvu que tu pusses aimer, Je verrais sans regret le monde s'abîmer, Je verrais… Mot ; voici qui me ferme la bouche ;

Le Prince arrive tout triste et tout en colère.

Je vais bien adoucir ce visage farouche. Doncque toujours ainsi je vous verrai troublé ?

SCÈNE II. Écuyer, Coryléon, Cloriande, Roseline.

ÉCUYER

De Persin.

CORYLÉON

Donne, retire-toi.

En ouvrant la lettre.

Que je suis curieux ! Mon coeur impatient est jaloux de mes yeux.

Il regarde à la signature au bas, et dit.

On signe ici ma mort sous le nom d'Aristandre.

Il commence à lire, et s'arête au premier mot.

L'AMOUR. Après ce mot, ô Dieu ! Que dois-je attendre ? Toutefois avalons le reste du poison.

LETTRE D'ARISTANDRE À ROSELINE.

L'AMOUR, et vos désirs ont forcé la raison, L'ambition cède à vos larmes, Je viens de rompre la prison, Pour n'avoir désormais que celle de vos charmes. Je reviens par devoir, et par nécessité Reprendre où je laissai la vie, Jouir d'une félicité Qui surpasse mon sort, et non pas mon envie. Il redit ces deux Vers en cette sorte. Reprendre où tu laissas la vie ? Jouir d'une félicité ? C'est trop, malheureux Prince, à quoi lire le reste ? Un mot dit tout mon mal, à la fin cette peste Qu'un traître sein couvait, s'étend et se fait voir, Tu m'as trahi, méchante ! Ô rage ! Ô désespoir ! Éclate, ma fureur, je vois que tu te joues, Sus, apprête des feux, des potences, des roues, Invente à cette fin des supplices nouveaux, Qu'on me fasse venir des fers, et des bourreaux : Que n'ai-je votre esprit, Cannibale, Buzyre, Pour trouver à mon choix quelque nouveau martyre ! Çà, je me veux baigner les mains dedans leur sang, Oui, je leur veux porter le couteau dans le flanc : Non, ce coup est trop prompt et trop doux, ce me semble : Je veux que de leurs mains ils s'égorgent ensemble ; Qu'ils se mangent les yeux l'un de l'autre. Ah ! Voici Ma paillarde, qui vient d'un oeil tout éclairci, J'y vois même à travers la luxure, et sa flamme : Effrontée, impudique, et tu parais, infâme ?

SCÈNE III. Aristandre, Exempt et ses Gardes.

ARISTANDRE, seul

À la fin je respire après tant de travaux, Un espoir assuré dissipe tous mes maux ; J'éprouve en mon malheur qu'il n'est rien qui ne serve, L'amour ici me perd, et l'amour me conserve : Celle dont j'ai souvent rejeté l'amitié, Ne l'ayant pu d'amour, m'oblige de pitié ; Son courage amoureux plus fort que mon offense A prévenu mes voeux, on s'arme à ma défense, Je pense qu'elle veut mon salut plus que moi ; Par elle ma prison est remise à ma foi, Et le Prince qui n'a de créance qu'en elle Perd sa haine envers moi, qui la crus éternelle ; Ici j'ai pour prison la Cour, et le Château, Lieu de captivité qui ne m'est pas nouveau ; La Cour n'est-elle pas au plus libre un servage, Une prison superbe, un honnête esclavage ? Ah ! Que j'y trouverais mes désirs satisfaits, N'était que ma Camille ignore ces effets : Auprès de l'Empereur elle poursuit ma grâce ; Mon amour voit ses pleurs, et la suit à leur trace, J'entends tous ses soupirs du lieu même où je suis, Avec elle je marche, et sens tous ses ennuis ; Elle insiste, je presse, elle implore, je prie. Mais je m'afflige en vain dans cette rêverie ; Le Ciel en fin se change, il flatte ses malheurs, Je trouve les plaisirs au milieu des douleurs, Et ma captivité sans puissance ni charmes Ôte à mes ennemis la rigueur et les armes : Jamais plus de douceur ne suivit tant de bruit, Ni jamais plus beau jour une si noire nuit ; Amour fit cet orage, et lui-même l'apaise. Mais ma Garde revient, il faut que je me taise.

L'Exempt et ses Gardes arrivent.

Ami, que je dirai compagnon de mon sort, Et bien, que fait le Prince ?

L'EXEMPT

Suivez-nous.

SCÈNE IV. Camille, Ménipe, Félismon.

CAMILLE, seule, retournée de Prague, avec la grâce d'Aristandre, et des défenses de l'Empereur

Exécrable Tyran, qui nage dans mes pleurs, De qui la cruauté se rit de mes douleurs, Dont l'orgueil insolent ne reconnaît personne, Ni Loi, ni Majesté, ni Sceptre, ni Couronne ; Qui pour nous ruiner, d'une égale fureur, Ne craint point sa ruine, offensant l'Empereur, Qui met en même rang ma plainte, et sa défense, Et ne redoute rien, pourvu qu'il nous offense ; Qui ne respire plus que le sang généreux De celui dont le sort rend le mien malheureux ; Qui veut sur un Ami soumis à sa puissance Entretenir la rage, et punir l'innocence, Éteindre ses vertus par un injuste effort, Et me faire mourir mille fois en sa mort : Toute faveur me nuit, tout obstacle l'irrite, Ta perte, cher Amant, dans son coeur est écrite, Sa Majesté le peut à peine différer ; Moi, pour nourrir mon mal, j'ose encore espérer ? J'aurais mis hors des fers les Tyrans en campagne, Arraché le Géant du faix de sa montagne, De son tombeau fumeux Encelade tout vif ; Et je te laisse encore Aristandre captif ? Peux-tu souffrir, Nature, un Soleil dans l'abîme ? Faut-il qu'à ce Tyran il serve de victime ? Non, Camille, préviens toi-même son dessein ; Va plutôt lui porter un poignard dans le sein : De longtemps à ce coup ma valeur est instruite, Je n'y manquerai pas à l'extrême réduite, Le Barbare saura ce que pèse ma main ; Eût-il le coeur ensemble, et le corps tout d'airain, Je trouverai le lieu, par où ma rouge lame Fera, pour en sortir, un passage à son âme ; Bien que fille, je tiens sa vie à mon pouvoir. Mais, le faible penser qui me vient décevoir ! Ton Trépas, Aristandre, hélas ! Pourrait-il être Pleinement expié par celui de ce Traître ? Non, d'un si triste coup l'Univers gémirait, Le Soleil aurait peur, la .Lune blêmirait, Le Ciel fondrait en pleurs, et toute la Nature Se vêtirait de deuil pour plaindre cette injure ; L'Enfer même sensible aux cris de la pitié Prêterait ses fureurs à ma sainte amitié, Et pour punir l'auteur d'un si sanglant outrage Le Ciel à cette fois rendrait juste la rage. Mais quand tout s'armerait à sa punition, Que les Dieux prendraient part à mon affliction, Je doute si ta mort serait assez vengée, Et ma juste douleur dignement soulagée : Il faudrait qu'à l'entour de ton flottant tombeau Le Soleil dans mes pleurs éteignît son flambeau, Que la Nature même expirât sur ta cendre, Qui t'aurait vu détruire, et ne te pourrait rendre. Ô Ciel ! Dois-je noyer la terre dans mes pleurs ? Et si tu les prévois, détourne ces malheurs, Accorde à ma constance une fin glorieuse, Après tant de combats rends-moi victorieuse : Encore n'ai-je pas le courage abattu Jusqu'à n'espérer point ce bien à ma vertu, Qu'un jour mon beau Soleil ne montre sa lumière, Qu'un jour il ne revienne à sa gloire première ; Tu ne lui dois pas moins, juste Ciel. Mais je vois Ménipe de retour qui s'en vient devers moi.

CAMILLE

Bon Dieu !

MÉNIPE, s'en allant avec Félismon

Nous allons travailler à ce commandement.

ACTE II

SCÈNE I.

ARISTANDRE, dans un cachot

Me voici donc enfin jeté dedans ce lieu D'où ne pourrait sortir non pas mêmes un Dieu, Où mes pas sont bornés de l'ombre de ma chaîne ; Déplorable jouet d'une secrète haine, Qui fait un crime en moi d'avoir été vainqueur, Ah ! Que ces fers aux pieds me pèsent dans le coeur ! Voici doncque le prix que j'ai de ma victoire ? Ce peu d'espace enferme enfin toute ma gloire ; Tous les jours à la veille, au combat de ma mort, Prêt de donner la tête à la rigueur du sort, Moi vivant, je verrai mon honneur en fumée ? Dois-je mourir ailleurs qu'au front de quelque armée ? Toi perfide Tyran, qui trahis ma vertu, Prince lâche, et sans foi, que ne me laisses-tu, Les armes à la main, mourir et me défendre ? Ta valeur ne l'eût pu, mais ta foi m'a su prendre ; Combattant pour la vie en une autre prison J'eusse fait mon tombeau de ma propre maison, Après t'avoir d'un coup arraché les entrailles, Enseveli les tiens sous les mêmes murailles, Percé de mille coups, de ma mort échauffé Dans mon sang et le leur je me fusse étouffé : Mais si je ne l'ai pas fait, et ta foi parjurée, Sous qui ma perte fut sourdement conspirée, Se servant contre moi des destins et du temps, Me livre mille morts, pour une que j'attends : C'est en vain que tu veux me déguiser ta rage, On sait assez d'où vient le vent de cet orage ; Vachles mort me revient dedans ton souvenir Qu'au sujet de ta femme, afin de me punir. Encore si tu veux, je repousse mes plaintes, Tu m'auras obligé dans toutes ces atteintes, Et la mort à mon choix ne me refuse pas, Et permets-moi de grâce un glorieux trépas ; Fais-moi tenir ici mon épée et mes armes, Jette-moi puis après dans l'horreur des alarmes, À mes pieds à mon front oppose, si tu veux, Ton peuple et tes Soldats, je me ferai dans eux À ma gloire en mourant un chemin honorable, Ma perte en cet état me sera favorable : Que n'as-tu ce dessein ? Traître, tu n'oserais ; Sur le ventre des tiens tout seul je passerais, De tes gens renversés je ferais une échelle Pour m'élever au Ciel d'une gloire immortelle, Je romprais tout obstacle, hommes, fossés, remparts. Mais je m'efforce en vain, tenu de toutes parts ; Je médite le Ciel, frappé de son tonnerre ; Je vole de l'esprit, les pieds pris à la terre : Non, c'est trop se flatter, mon coeur, il n'est plus temps, Tu dois mourir honteux. Mais qu'est-ce que j'entends ? Le bruit de ces verrous me coupe la parole, L'horreur me fait trembler, mon courage s'envole ; Et que serait-ce ? Il n'entre ici que des Lutins ; Faut-il ainsi languir en crainte des destins ?

SCÈNE II. Geôlier, Aristandre.

LE GEÔLIER, le menant du cachot sur le Théâtre où est représentée une salle

Sortez, venez à l'air.

LE GEÔLIER, lui donnant un bâton ferré au bout, et creusé au-dedans, où est resserrée et cachée une lettre

Tenez ce bâton : Camille vous l'envoie Pour vous servir d'appui.

LE GEÔLIER

Gylas exécuté.

ARISTANDRE

De ce destin mortel où me vois-je porté ? Qu'une tête innocente ait payé pour la mienne ? Ah ! Meurtriers ! Ah ! Bourreaux ! Je vengerai la sienne, Le premier qui viendra je le veux étouffer, L'immoler aux fureurs que je sens m'échauffer : Montrez-vous, approchez, venez, sanglants ministres, Satellites du sort et des Parques sinistres, Prince, Tyran, bourreaux, tous ensemble mêlés, Ouvrez, je vous attends : et quoi ? Vous reculez ? Supplices des humains, Érynnes de la terre, Qui ne soufflez qu'horreur, que souffre, que tonnerre, Pestes, qui ne vivez que de meurtre et de sang, Venez, pour vous saouler, je vous tendrai le flanc ; Ne saurais-je trouver un fer qui me soulage ?

Il cherche par tout le Théâtre quelque chose pour se tuer.

Prêtez donc, ô mes mains, vos ongles à ma rage, Mes charitables mains aidez à mon courroux, Sus, cherchez moi le coeur, et le crevez de coups : Peureuses, vous tremblez ; ah ! Ce respect m'irrite, Ma fureur vous absout, mon coeur vous sollicite ; Courage, arrachez-moi les yeux, et les cheveux, Ouvrez mon estomac, tuez-moi, je le veux : Qui des deux m'aime plus ? Que celle-là commence ; Plus chère m'est ici celle qui plus m'offense : Ma dextre, encore as-tu pour armes un bâton ; Pousse-le dans mon coeur, tires-en à tâtons L'âme chaude, bouillante, et toute rouge encore. Il se met à genoux regardant la petite pointe de fer qui est au bout du bâton, dont il se veut tuer. Avant que de mourir, petit fer, je t'adore, Beau présent de Camille ! Ah ! Je l'entends assez, Je vois pendre à ce bout tous mes malheurs passés ; Par là ne dis-tu pas, Camille, que je meure ? Oui, je t'obéirai jusqu'à la dernière heure ; Vois comme je chéris ce qui me vient de toi, Je l'envoie à mon coeur, c'est un coup de ma foi ; Enfonce là dedans, sois cruelle à me plaire, Pousse, ma main.

Parques : Chacune des trois déesses qui filaient, dévidaient et coupaient le fil de la vie des hommes

Erynnes : C'est le nom que les Grecs donnaient aux Furies. Elles avoient sous ce nom un temple à Athènes, proche de l'Aréopage.

ARISTANDRE

De mourir ?

ARISTANDRE

C'est trop.

Il se tirent ce bâton, qui étant creux et coupé par la moitié, chaque bout leur demeure à la main, et une lettre tombe au milieu d'eux, que le Geôlier relève.

Ah ! Qu'ai-je fait ? La ruse est découverte ; Mon imprudence en fin me causera ma perte, D'un côté je la cherche, et de l'autre elle vient ; La tienne préviendra, méchant, qui me retient ?

LE GEÔLIER, se jetant à genoux pour l'apaiser

Holà, Monsieur, pardon.

SCÈNE III. Coryléon, Cloriande, Roseline, Exempt et ses Gardes.

CORYLÉON

Change l'eau de ses yeux, et rougit ce torrent : C'est trop.

En la pensant frapper, le poignard lui tombe des mains.

SCÈNE IV. Le Geôlier, Camille, déguisée en Valet portant le tablier et la truelle de masson.

SCÈNE V. Aristandre, Camille, le Geôlier.

ARISTANDRE, seul, et dedans le Cachot

Misérable, es-tu mort ? Ou si tu pense vivre Parmi tant de travaux que le destin te livre ? Cette nuit, cette horreur, l'outrage, et le tourment, Font-ils pas de ce lieu l'Enfer d'un pauvre Amant ? S'il est privé de bien, de joie, et de délices, Tous les objets d'ici ne sont que des supplices ; Je me puis dire un Ombre, un fantôme amoureux, Ils parlent comme moi, moi je souffre comme eux ; Le Soleil chez les Morts ne peut jamais descendre, S'il éclairait ici, ce serait de la cendre ; La douleur et l'amour, de ce corps que j'avais Ne m'ont laissé du tout que le coeur et la voix, Et gardent à mes feux qu'ils ne peuvent éteindre Le coeur pour endurer, et la voix pour me plaindre ; Encore cette voix, afin de dire mieux, N'est qu'un Écho des cris que j'ai faits en ces lieux, Et ce coeur où l'amour a retiré mon âme, N'est rien qu'un feu d'essence, et l'esprit d'une flamme ; Tellement que n'ayant autre chose du mien, Sans aimer et souffrir, je ne serais plus rien : Ô Dieux ! Qui donnez cours à mon malheur extrême, J'aimerai de souffrir, et vous, souffrez que j'aime ; Non, je ne vous demande ou de vie ou de jour, Que ce qu'il en faudrait pour expirer d'amour, Et rendre à ma Maîtresse une preuve certaine De mon ressentiment, et du fruit de sa peine : Ou si c'est trop, ô Dieux ! Accordez à ma foi, Comme je vis en elle, et qu'elle meurt en moi, Si mon trépas devance ou borne sa victoire, Qu'à la fin mon tombeau soit le prix de sa gloire. Mais vous n'en ferez rien, Tyrans malicieux, De ce qu'on souffre en Terre, on en rit dans les Cieux ; Mon sort contagieux et qui se communique Fait de mon seul malheur une peste publique, Et parmi la rigueur de mes travaux divers Je suis, en me perdant, pour perdre l'Univers : Je rends de tous plaisirs une Cour orpheline, Mon destin a perdu Vachles, et Roseline, Par moi Coryléon ne vit plus qu'en fureur, Cloriande qu'en peine, et la Cour en horreur : Mais toi, de qui les soins davantage m'affligent, Qui pour trop m'obliger presque me désobligent, Camille, qu'attends-tu ? Mon malheur et tes voeux N'auront qu'un seul destin, pour nous perdre tous deux ; L'injustice et les Cieux ont arrêté ma perte ; Et n'osant t'assaillir par une force ouverte ; De peur que la vertu leur reprochât ce tort, On te bat de mes coups, pour mourir de ma mort : Cruel, injuste sort ! En ta rigueur extrême Faut-il pour me punir passer hors de moi-même ? De la faute d'un seul faire deux malheureux ?

Camille et le Geôlier seront au dessous de sa grille qui l'auront ouï dire tout.

ARISTANDRE, ne sachant d'où vient cette voix

Dieux ! Qui parle ?

CAMILLE, l'appelant

Aristandre !

CAMILLE

Mon âme !

LE GEÔLIER

Parlez bas, quittez-vous, on marche, j'ois frapper.

Ois : du verbe ouïr. Entendre.

SCÈNE VI. Cloriande, Geôlier, Camille, Aristandre.

CAMILLE, parlant bas

Justement à sa perte.

ARISTANDRE, parlant bas

Sans doute notre feinte.

CAMILLE, parlant bas, et l'écoutant

Il faudrait donc ôter celle que j'ai pour lui.

ARISTANDRE

Jamais.

CLORIANDE

Romps ce lien.

LE GEÔLIER, le voulant remettre à la chaîne

Rentrez, dépêchons-nous ; la Princesse m'attend.

SCÈNE VII. Adraste, Félismon.

ADRASTE

Mon courage m'inspire et médite autre chose : Toutefois je suivrai ce que l'on m'a mandé ; Qu'on sache qu'une fille enfin m'a commandé ; Oui, Je prends son désir pour le mien, et pour ordre, Son vouloir est ma loi, je n'en veux pas démordre. Ô divine Amazone ! Ô fille ! Que veux-tu ? Est-il encore au Monde une telle vertu ? Si le siècle en pouvait produire de semblables ; Le monde reviendrait à ses premières fables ; Comme jadis Hercule, Adraste filerait, À la honte du sexe, et Camille armerait ; Les maris deviendraient esclaves de leurs femmes, Portant le fer en main, et dans les yeux les flammes, Le courage, l'ardeur, le fiel, et le courroux, Tous détrempés d'appas, leur siéraient mieux qu'à nous ; La Beauté serait mâle, et l'horreur des alarmes Au milieu du carnage aurait même des charmes, Ce ne serait plus qu'un, la grâce et la valeur ; Sans épine on verrait nous rire toute fleur ; Les femmes n'auraient plus ni jaloux ni barbares, L'amour serait sans crainte, et leurs faveurs avares S'offriraient librement à qui plairait le mieux, Les moins parfaits seraient punis devant leurs yeux, Et le sot seulement se verrait misérable : Tu serais, Aristandre, un Dieu de cette fable ; Ces Dames, dont l'amour te perd en sa ferveur, Jouiraient du pouvoir, et toi de la faveur ; Elles me préviendraient à punir l'insolence Et l'humeur d'un Jaloux, de qui la violence Mérite d'éprouver les fureurs d'un destin Tel que souffrit Penthée en sa tragique fin. Mais c'est discourir ; Camille, je vais joindre La menace aux effets, et montrer qu'elle est moindre ; Va d'un proche secours de de pas l'avertir.

ACTE III

SCÈNE I. Camille, un Médecin.

SCÈNE II. Ménipe, Camille, Médecin.

CAMILLE

On n'en jouira pas.

Comme cet homme qui l'a amené, le veut mettre dans une chaise à bras, pour le faire reposer.

CAMILLE

Ménipe…

MÉNIPE, tombant dans la chaise

Non, je ne dirai mot, puisqu'en fin je suis mort.

Puis se relevant de la chaise.

Mais dites-moi premier en cette nuit profonde Si ce n'est pas dormir que de vivre en ce Monde, Faut-il fermer les yeux, puisque l'on n'y voit rien ? Arrête, vieux Charon, ah ! Je te connais bien ; Je sens que tu me mets doucement dans ta barque.

Ici cet homme le voulant remettre sans sa chaise, il fait des feintes comme s'il passait l'eau en ramant, et après s'être essuyé comme s'il eût été bien échauffé, on dirait qu'il prend de l'eau à deux mains pour boire et se rafraîchir.

Buvons à la santé de la plus belle Parque ; Je crois que l'eau du Styx est le vin des damnés.

Ici il s'imagine d'avoir passé le Styx, et d'être à l'autre bord dans l'Enfer, où il a toutes ces visions qui suivent.

Que ces lieux sont partout d'Ombres environnés ! Dieux ! Tout est en alarme en ces demeures sombres ; Un Hercule nouveau trouble encore les Ombres ; Les foudres ont trouvé le chemin d'ici-bas ; Les Titans déchaînés font de nouveaux combats ; Les Parques sont aux mains ; le désordre s'augmente ; Cerbère s'est caché de peur chez Radamante, Qui sous un corps fumant de souffre et de vapeur Fuit lui-même, et se met sous les lois de la peur ; Ici tombe de crainte Icare en l'onde noire ; Là Tantale en fuyant passe l'eau sans en boire ; Tityre à demi-mort, par de nouveaux efforts Fuit, et porte caché le Corbeau dans son corps ; Ixion tout lié court, et traîne sa roue. Je le vois, le voilà, ce Vainqueur qui se joue ;

Il court après le médecin qui est là, qu'il prend pour Aristandre en Enfer.

Ah ! Mon Maître, est-ce vous qui domptez les Esprits ?

Ici on le remet de nouveau dans la Chaise, où il s'endort.

Mais d'où vient qu'en leurs lacs je me retrouve pris ? Plongé dans l'eau d'oubli je sens qu'ils me renversent, Pour me faire dormir mille Démons me bercent.

Premier ; Adverbialement, d'abord.

Charon : Divinité des Enfers dont la charge était de faire passer les morts dans une barque le fleuve du Styx. [L]

MÉNIPE, se réveillant en sursaut

Si je ronfle, j'ai peur d'éveiller les Furies Dedans leur lit de fer.

En dormant il fait mille grimaces et milles postures ridicules, qui ressemblent à des convulsions.

LE MÉDECIN

Mon Prince ne veut pas, ni ma foi, que j'y pense : Qu'on ne l'éveille point.

Il sort, et amène quant et lui cet homme qui avait aidé Ménipe à Ménipe à marcher.

Quant et lui : Malherbe dit, quant et moi pour avec moi. On le disait de son temps, mais plusieurs écrivaient quand. [FC]

MÉNIPE, se relevant de sa chaise, tout éveillé, si tôt que le Médecin, est sorti

Non pas, qui dormirait ; Ô ! Le plaisant Docteur ! Hé Dieu ! Qui n'en rirait ?

SCÈNE III. Exempt et ses Gardes, Camille, Ménipe.

MÉNIPE, ayant regardé par-dessus la muraille

Nous sommes découverts, on nous donne des Gardes.

L'EXEMPT

Ouvrez.

CAMILLE

À qui ?

L'EXEMPT

C'est trop ; au Prince, et à son Exempt ; Son pouvoir en mes mains le rend comme présent.

Ici l'Exempt dispose ses Gardes à l'entour du logis.

MÉNIPE

Criez donc.

Il se jette du haut de la muraille dans la rue.

L'EXEMPT

Arrêtez-là, Madame ; il se met en colère ; Ce Fou se méprendrait, il croit être en Enfer : Orfus, qu'on lui saisisse et les mains et ce fer.

Tandis que les Gardes lui tirent la pertuisane, le Capitaine monte vers Camille, qui l'attend le pistolet et l'épée à la main sur le haut se l'escalier.

CAMILLE

Je sens enfin mon courage soumis ; Que ne peut la douceur même des ennemis !

Ils entrent dans sa chambre, où par subtilité l'Exempt et ses Gardes la désarment.

SCÈNE IV. Élyse, Exempt et ses Gardes, Camille.

GARDE II

Entrez.

ÉLYSE

Indiscrets.

En montant.

L'EXEMPT, sortant de la Chambre, et y laissant la moitié de ses Gardes

Tout vous sera permis, ce point seul excepté.

ÉLYSE

Ménipe…

ÉLYSE

Madame…

ACTE IV

SCÈNE I.

PLAINTE DE ROSALINE

Elle paraît dans une chambre tendue de noir où elle est condamnée à passer le reste de ses jours en prison perpétuelle.

SCÈNE II. Félismon, Gardes, Élyse, Camille.

FELISMON

Pourquoi ?

SCÈNE III.

CLORIANDE

Que de difficultés travaillent mon désir ! Qu'Amour cache de maux, pour montrer un plaisir ! Que d'épines autour d'une si tendre rose ! Que ses travaux sont grands, et ses biens peu de chose ! Qu'on se donne de peine à perdre son repos ! Depuis que son venin s'est coulé dans mes os, Je n'ai vu que malheur, je n'ai senti que rage, Mon esprit ne connaît qu'à peine mon courage, Il se trouve partout sans être en aucun lieu, Je porte dedans moi l'Enfer avec un Dieu ; Mêlé dans tous mes voeux cet Amour qui me brûle Les avance tantôt, et tantôt les recule, Toute faveur du sort ne m'est qu'illusion, Mon propre bien se tourne à ma confusion ; Et le moment plus doux, où mon âme surprise S'échappe dans la joie, en fureur la divise. Ma Soeur est en prison, pour jamais n'en partir ; Et moi, j'y suis plus qu'elle, et puis moins en sortir ; Une Rivale ôtée, une seconde arrive ; J'ôte le bien à l'une, et cette autre m'en prive, Je gagne d'une main, et de l'autre je perds : Mais (où mes mouvements se montrent moins experts) Tout le bien que je fais se tourne à mon dommage ; Aristandre deux fous a déjà vu l'image S'une mort qu'il n'eût pu sans moi-même éviter : Mais de quoi peut sa vie enfin me profiter ? De rien, qu'à me flatter d'une espérance vaine, Je travaille, et Camille a le fruit de ma peine : Par-dessus ma raison je sens une autre loi ; Aristandre, de peur que tu meurs pour moi, Je conserve ta vie, et seulement pour elle, Ma pitié qui vous sert, à moi seule est cruelle ; Ma facile douceur a des appas honteux, Mon courage pour moi n'est jamais que douteux, Et pour toi, cher Amant, j'embrasse toute peine, Je balance ta vie, et ma mort est certaine ; Moi-même je me bats, et de mes propres traits. N'importe ; cette mort enfin a des attraits : Dure-moi, ma fureur, que ma fin s'accomplisse, Je n'en saurais haïr l'auteur, ni le supplice.

SCÈNE IV. Coryléon, Exempt des Gardes.

CORYLÉON, ayant vu les dernières défenses de l'Empereur

Dois-je voir de mes mains mon tombeau préparé ? Ce mal opiniâtre est-il désespéré ? Ne peut-on pas trouver un port à ce naufrage ? Que je m'ensevelisse et les miens en ma rage ? Quelle bride, ô destins, donnez-vous à mes sens ? Faut-il que mes efforts se trouvent impuissants ? Qu'un orage si grand n'ait fait que de l'écume ? Qu'en voulant perdre deux, moi seul je me consume ? Ce coup ne peut-il pas jamais être achevé ? Depuis un si longtemps je tiens le bras levé, Pour montrer en tombant seulement sa faiblesse ; C'est un foudre qui gronde, et qui jamais ne blesse. Ô Dieux ! Qui vous riez là-haut des actions Où nous porte le vent de tant de passions, Dieux ! Qui savez tous seuls, par un puissant mystère, Venger sans passion, et punir sans colère ; J'apprends que la vengeance est un objet humain, Mais qu'elle n'appartient qu'à votre seule main ; Qu'elle est comme un torrent, dont la fureur extrême Ravit emporte tout, et s'emporte soi-même ; Que c'est un faux ami, qui nous tue, et nous rit, Un poison doux au coeur, et mortel à l'esprit. Mais qu'il est difficile à l'humaine Nature Ou d'être sans vengeance, ou d'être sans injure ! Celui n'est pas mortel qui vit exempt de soins, Qui les peut surmonter, il l'est encore moins ; Parmi tant d'accidents qui suivent notre vie, Entre l'ambition, la fortune et l'envie, La plus forte vertu s'irrite à tant de coups Qu'un sort continuel décharge dessus nous, Et notre fermeté durant cette secousse Branle, comme la Nef qu'un vent pousse, et repousse. Malheureux, je l'éprouve en mes maux aujourd'hui, Qui n'ai plus de pouvoir, ni d'espoir, ni d'appui, Qui vois dans mon État qu'un autre me commande, Que ma fureur ne peut ce que je lui demande ; Que l'Empereur plus fort, d'un pouvoir souverain Contre des Criminels me désarme la main ; Que mon courage ardent, et contraint de se rendre, Tout offensé qu'il est, n'ose rien entreprendre ; Que malgré moi Camille échappe de ses fers, Et que j'ai tout l'affront des maux qu'elle a soufferts : Quoi ? Faut-il à mes yeux qu'on suborne ma femme ? Qu'on trouble ma Maison, et qu'on la rende infâme ? Qu'on trahisse ma Ville, ouverte à tous efforts ? Qu'on choque mon pouvoir et dedans et dehors ? À ces extrémités pourrai-je me résoudre ? Mais quelle rage aussi, d'aller contre la foudre ? Cédons au plus puissant, mon courage, il le faut ; Il n'est point de pouvoir, qui n'en ait un plus haut ; Qui sait fléchir un temps, en un autre il commande : À point nommé l'Exempt vient comme je le commande. Et bien, ce grand courage est-il point abaissé ?

SCÈNE V. Félismon, Élyse, Camille, Gardes.

SCÈNE VI. Exempt et ses Gardes, Camille, Élyse.

L'EXEMPT, étant monté en haut

Madame…

ÉLYSE, avec les Papiers

Madame, les voilà.

ÉLYSE

Pourrai-je le tirer ?

Elle y va.

SCÈNE VII. Exempt et ses Gardes, Camille, Élyse.

L'EXEMPT

Nullement.

CAMILLE

Mourir ; vous le devez de courage, ou de honte, Qu'une fille, ô Tyrans, aujourd'hui vous surmonte.

L'original attribue les 3 vers à Exempt. Manifestement les deux derniers vers sont de Camille.

SCÈNE VIII. Plainte d'Aristandre dans son Cachot.

ARISTANDRE

STANCES.

ACTE V

SCÈNE I. Adraste, Ménipe, Felismon, Coryleon.

ADRASTE

Aux armes, à l'assaut, qu'on échelle la Ville.

Ici il se fait un grand tintamarre de Trompettes et de Tambours, ils tournent derrière le théâtre du côté du Château, et l'on entend que le bruit.

SCÈNE II. Aristandre, Camille.

ARISTANDRE

Dessous cette faveur j'attaquerais un Dieu.

Ici Camille aide à armer Aristandre sur le théâtre.

SCÈNE III. Cloriande, Aristandre, Camille, Adraste.

ARISTANDRE, étant en bas, et armé

Adraste, me voilà prêt à te secourir.

CLORIANDE, les ayant vus

Mais ne la vois-je pas là-bas, près d'Aristandre ? Va, Cloriande, cours ; elle semble t'attendre.

Elle descend sur le Théâtre par derrière la tapisserie, pour aller attaquer Cloriande.

CLORIANDE, la surprenant, elle lui tire un coup de pistolet

Arrête ; en ta victoire est le coup de ta mort.

Le Pistolet ayant manqué.

Ma main trahit mon coeur ; ah ! Le sort m'a trompée.

CAMILLE

Et moi, je ne la suis jamais de cette épée.

Ici elles se battent : Camille, après quelque légère résistance lui porte un dernier coup d'épée, qu'Aristandre rompt en l'empêchant de porter.

ARISTANDRE

C'est en vain.

CLORIANDE

Je mourrai.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Cloriande, Coryléon.

CLORIANDE

Et sans que l'Innocente eût de vices en elle, Ma jalouse fureur la rendit criminelle : Ainsi fais-je le mal, elle en a le tourment ; Et coupable je vis sans autre châtiment ? Non, mourons, ma raison me condamne et me juge, La mort est mon supplice, et sera mon refuge ; C'est par là que je veux, Amour, te surmonter ; Mais en ce cas, avant que de rien attenter, De crainte que ma mort demeure infructueuse, Je te veux décharger, Princesse vertueuse ; Entends ce qu'un bon sens me fait dire, et reçois Ce criminel aveu, ma Soeur, où que je sois Et toi, que je rendis ministre de ma rage, Que tardes-tu, mon Frère, à punir cet outrage ? N'est-il pas temps d'ouvrir les yeux à ton malheur ? Ma trahison n'a plus ni force ni couleur ; Voilà ton Palais pris, et ta Ville forcée, Ton pouvoir mis à bas, ta Grandeur renversée ; À mon occasion tout cela s'est commis ; N'en cherche point la cause, ou d'autres ennemis, C'est moi qui t'ai perdu, qui perdis Roseline, Qui mis dans ta Maison le discorde maline, Qui chassai de vos coeurs la paix, leur Élément, Qui volai son honneur, et ton contentement : Viens donc pour me punir, avant que je le fasse ; Mon repentir est grand, ma faute le surpasse ; Je ne me puis souffrir, et ne vis, mon Germain, Qu'en attendant la mort et le coup de ta main ; Prends ce qu'il faut de sang pour une double injure.

Germain : Il se dit des frères et soeurs nés d'un même père et d'une même mère, par opposition à ceux qui sont nés seulement de l'un ou de l'autre. [L]

CLORIANDE, le reconnaissant

Celui de ta colère et de mon repentir ?

CLORIANDE

Las !

CORYLÉON

Hélas !

CLORIANDE

Malheureuse !

SCÈNE VI. Camille, Roseline, Aristandre, Coryléon, Cloriande.

Ils passent sur le Théâtre, et vont du derrière, pour entrer dans la Prison où est Coryléon.

CAMILLE, menant Roseline d'une main, et Aristandre de l'autre

Allons, Madame, allons rendre la liberté, Et le jour à celui qui vous l'avait ôté.

CORYLÉON, parlant bas, et les voyant

À ce compte il nous est également propice.

SCÈNE VII. Adraste, Félismon, Cloriande.

ADRASTE

Voici le Prince.

Ici Coryléon paraît.

SCÈNE VIII. Roseline, Coryléon, Cloriande Aristandre, Adraste, Camille.

CAMILLE

Et sous telle promesse Je remets en vos mains la Ville, et la Princesse.

Elle lui présente les clefs de la Ville, et la Duchesse.

2 263 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica