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un seul est le mot juste.

Tragi-comédie en vers· Tragicomédie

Le Mauzolée

André Mareschal· imprimée en 1642· 5 actes· 1 893 vers· 10 personnages

Personnages

  • ARTÉMISE, Reine de Carie
  • DORALIE, sa Fille
  • HYPÉRIE, esclave, Confidente
  • CÉNOMANT, Roi, Amant de Doralie
  • ALCANDRE, Général d'armée d'Artémise
  • CÉOBANTE, Prince de Lycie, Neveu d'Artémise
  • TYRENE, Lieutenant d'Alcandre
  • LYZIDAN, Capitaine Lycien
  • GARDES, et suite d'Alcandre
  • L'ÉCHANSON, de la Reine
MONSIEUR,

À MONSIEUR DE MONTARON.

Jugez si ma témérité n'est pas extrême. Je m'adresse au plus riche, au plus magnifique, au plus libéral du monde ; pour lui faire un présent ; et encore d'une Nature si étrange, que si avecque ces premières qualités, il n'avait celles d'un courage et d'une générosité sublime, ce serait assez pour lui faire horreur, puisque je ne lui offre qu'un tombeau. Toutefois c'est le plus superbe que l'Antiquité ait jamais vu, et qui ayant passé pour une des sept merveilles du monde, et pour le reste le plus raisonnable des siècles passés ; ne pouvait être plus justement adressé qu'à la huitième, et à la véritable merveille de notre siècle. Ce serait offenser votre courage que de chercher des exemples et des persuasions dedans la même Antiquité, pour le fortifier contre ce qu'il y a d'horrible en ce présent ; et pensant l'adoucir à dessein de vous le rendre agréable, ce serait vous traiter de délicat, lorsque je n'ai dessein que de vous considérer généreux. Que les Égyptiens, par une coutume mystérieuse, au milieu de leurs festins et de leur réjouissance fissent apporter une tête de Mort, afin de se la rendre familière dans la joie : qu'au plus haut faste et au couronnement des Rois de Perse elle leur fut mise en spectacle, et qu'on ne les éveillât qu'au son de ces paroles, (Souvenez-vous qu'il faut mourir.) C'est, Monsieur, ce qu'un autre vous rapporterait, pour vous rendre plus familier un don qui n'est de dégoût qu'aux timides et aux délicats. Moi, je vous traite bien plus dignement ; je ne cherche point ces exemples spécieux pour en couvrir et dorer mon présent, afin de le faire trouver plus doux et plus agréable à vos mains mais je porte ouvertement à vos yeux, et présente à votre courage les marques de celle qu'il n'a jamais crainte et qui fait trembler tout le monde. Vous l'avez vue en vos plus jeunes ans, je ne dirai pas sans effroi, mais plutôt avec une ardeur bouillante qui vous la faisait chercher au milieu des rangs et des bataillons, lorsque portant les armes pour le Roi, vous le serviez en homme de votre naissance et de votre condition. Je ne vous représente tel en cet endroit, qu'en faveur de votre courage, et de ces fortes et vaillantes qualités, que couvre maintenant une occupation plus douce, mais non moins épineuse, utile, et nécessaire au Roi et à l'État. Encore est-ce bien moins pour vous louer en l'une et en l'autre profession ; puisque c'est un trop vaste champ pour une lettre de si petite étendue, et qui ne pourrait contenir dedans ses justes bornes la moindre de ces rares vertus, qui vous rendent recommandable à sa Majesté autant qu'à son Éminence, considérable aux Princes et à tous les Grands de ce Royaume, utile au Conseil et agréable aux Ministres, enfin admirable à toute la France. C'est donc seulement pour montrer à ceux qui n'ont pas si bien que moi étudié votre vie, et qui n'en gardent et n'en admirent que l'éclat présent, que ce que j'ai dit de votre courage ne va point au-delà de votre profession et que si vous allez aujourd'hui à la gloire de Nestor, ce n'est que sur les pas d'Achille. Qu'un autre vous admire libéral, courtois, prudent, adroit, pompeux, magnifique, et dans toutes ces vertus plus douces, qui vous font aimer généralement et de l'un et de l'autre sexe : ce n'est que comme généreux que je vous considère ici, pour vous faire sans frayeur et sans délicatesse accepter un ultime tombeau. Ne vous alarmez point, Monsieur ; c'est le plus digne présent que je pouvais faire à un homme si digne, et ce qui reste à désirer à celui qui possède, et se doit voir continuer dans le beau cours de ces longues années tous les trésors d'une glorieuse vie. Comme la vôtre est le plus bel objet des plus beaux voeux : chacun l'admire ; beaucoup de plumes l'ont louée ; et moi je la viens couronner : puisque je lui présente ce qui dans sa fin ne lui en promet point, et qui lui réserve une durée éternelle. Enfin c'est ce qu'attendent tant de grandes et vertueuses actions, et ce qui doit enfermer avec autant de respect que de magnificence, V. N., dont le nom ne doit point avoir d'autre tombeau que tout l'Univers. Voilà le MAUZOLÉE que doit espérer un si grand NOM, et cet illustre NOM doit rendre ce MAUZOLÉE plus durable et plus merveilleux que l'autre, si vous lui permettez l'honneur incomparable qu'il aura de le porter, et à moi celui de me dire,

MONSIEUR,

Votre très humble et très affectionné serviteur,

A. MARESCHAL.

AU LECTEUR

Sans t'entretenir plus particulièrement de mes affaires, ou de cette prodigieuse nonchalance que j'ai eue à produire et faire connaître cette Pièce, qui n'a pris son éclat par la Troupe royale en son Hôtel, que quatre ans après sa naissance ; je te dirai que c'est la même longueur ou paresse qui te la donne imprimée, près de deux ans depuis qu'elle est sur le Théâtre. Je t'épargnerais même ce discours, si je ne la devais justifier de quelques incidents, que tu auras peut-être lus presque pareils en d'autres Pièces ; dont toutefois celle-ci n'a rien emprunté ; puisqu'elle les a précédées sinon en l'impression, du moins en la présentation, ou dessus le papier, et qu'elle se peut prévaloir du droit d'aînesse. En ces matières, celui de la nouveauté lui étant préférable, ce n'est pas un grand trait de vanité de disputer de l'âge ; et si ce n'est pour les successions, il n'est point de beauté qui ne cède facilement le nom de vieille, et qui ne perde avecque joie un avantage si stérile, et une richesse incommode comme celle des années. Voici donc une Vieille qui prétend encore d'être belle, sous des traits agréables et nouveaux, puisque d'autres plus jeunes les ont affectées, et n'ont pas feint de les accommoder à leur jeunesse, et de se les approprier. Traite-la comme telle, cher Lecteur ; et considère que tu lui dois quelque sorte de respect, si tu peux lui refuser de l'amour. Lis ses défauts d'un esprit de douceur et de pardon, afin seulement de les exécuter ; et pour étendre ta grâce encore plus loin, lis les fautes qui suivent afin de les corriger.

AU MÊME ; Lui dédiant le MAUZOLÉE

SONNET.

Quels miracles produit ta vertu non commune : Je pense, en te voyant, en te voyant si propice aux humains, Que le Ciel a choisi tes libérales mains, Et veut tout enrichir de ta seule fortune. Tu réduis, MONTAURON, mille vertus en une ; Tes présents sont toujours aussi nobles que saints ; Alexandre en fit mille, et mille furent vains ; Le Ciel rend par les tiens sa faveur opportune. Qu'attendent tes bienfaits ? Qu'attend ta piété ? Quel autre prix attend ta générosité, Qu'un trône dans le Ciel, en terre un Mauzolée ? Te fais-je pas un don assez noble, assez beau ; S'il ne plus rester à ta vie immolée, Pour te rendre Immortel, qu'un illustre tombeau.

A. MARESCHAL.

ACTE I

La toile étant ouverte, sur laquelle est représentée en perspective la pyramide du Mauzolée, on découvrira le dedans du monument, au milieu duquel sera élevé un superbe tombeau, et au-dessus une petite urne de verre où sont les cendres de Mauzole.

SCÈNE I. Artémise, Céobante, Doralie, L'Échanson, Hypérie.

HYPÉRIE

Qu'elle lui donne encor le doux nom d'Ambroisie, C'est une étrange soif qu'ainsi l'on rassasie.

Ambroisie : Mets des divinités de l'Olympe. L'ambroisie donnait l'immortalité à ceux qui en goûtaient. [L]

CÉOBANTE

Quelle honte en effet de nous voir assiégés Par ceux que le destin sous vos lois a rangés ? Ces lâches Rhodiens, et cette populace, Dont l'orgueil ose bien attaquer cette Place, Sont-ce là vos Vaincus, qui dans Rhode autrefois Ont vu vos étendards, et plié sous vos lois ? Qui vous payaient tribut, qui vous ont implorée, D'une Statue à Rhode est d'encens honorée ? De qui la flotte aussi fut défaite en vos ports, Et qui vous ont connue invincible dehors ? Qu'aujourd'hui je vous vois d'humeur bien différente ! Vous triomphiez alors, vous étiez conquérante ; Et Xerxès, qui lui-même admirait vos exploits, Qui parmi ses soldats comptait plus de cent Rois, Pour ton digne second, (quelle gloire ! Madame,) Entre tant de Héros ne comptait qu'une Femme ; Et c'était Artémise, oui, Reine, c'était vous, Dont si souvent l'Asie à ressenti les coups : Mauzole déjà mort n'empêchait pas vos armes, Le sang des Rhodiens vous tenait lieu de larmes, Vous le pleuriez en Reine, et généreusement, Bien mieux dans les combats que dans ce monument ; On l'attaque aujourd'hui ; songez à le défendre.

Rhôdes : Nom propre de la ville capitale de l'île de Rhodes. [T] Cette île de 1408 km² est située au large (17km) de la Carie où se situe l'action.

Xerxès : Xerxès était fils de Darius. Il fut élevé sur le trône, préférablement à son frère aîné Artabazan, parce que Xerxès était porphyrogénète, et que son frère était né avant que son père fût Roi. Xerxès vint en Grèce avec dix-sept cens mille hommes, et fut vaincu aux Thermopyles. [T]

ARTÉMISE, voyant venir Alcandre

C'est assez ; je le vois.

SCÈNE II. Alcandre, Céobante, Artémise, Doralie, Hypérie, L'Échanson.

ALCANDRE

Autant que dans le Ciel ; repensez, grande Reine, Qu'une double courtine envisage la plaine, Qu'à l'endroit où nos murs peuvent être attaqués, Pour défense ils font voir deux bastions flanqués, Qui semblent défier les machines de guerre, Chercher en haut le Ciel, et l'Enfer en la terre, Dont la pointe s'étend, et regorge au dehors, Bat le long des fossés, et commande nos bords : Et c'est où Cénomant presse et bat davantage, S'obstine à faire brèche, et trouver un passage. La nature du lieu défend l'autre côté, Qu'on dirait à le voir, dans la roche planté, Lieu hors de batterie, et lieu hors d'escalade, Qui lasserait la foudre, et les bras d'Encelade ; C'est l'endroit le plus fort que jamais on ait vu ; Je le tiens presque aussi de soldats dépourvu.

Courtine : Terme de Fortification. C'est la partie de la muraille ou du rempart qui est entre deux bastions. [L]

Bastion : Boulevard, grosse masse de terre qui est souvent revêtue de brique, et quelquefois de pierre, qui s'avance en dehors de la place, pour la fortifier à la moderne. [T]

Encelade : Un des Géants qui firent la guerre à Jupiter. [T] Selobn la légence, il est enterré sous le mont Etna, les éruptions du volcan sont dûes à sa respiration. Il y a un bassin dans les jardins du Château de Versailles qui représente Encelade écrasé sous les rochers de l'Etna.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Doralie, Lyzidan.

DORALIE

Oui.

LYZIDAN

Comment ?

DORALIE

Écoute ici le plus beau trait du monde. Cette flotte paraît triomphante sur l'onde ; Rhode qui la connaît la salue au retour, N'entends que cris de joie éclater à l'entour, Et voit flotter au vent, d'une joie indiscrète, Ses propres étendards avecque ceux de Crète ; Pharnace sur la poupe, et cent Chefs prisonniers Venaient comme en triomphe, et couverts de lauriers : Tout le Peuple exaltait leur conquête apparente ; Mais la seule Artémise était la Conquérante ; Elle entra dedans Rhode en ce superbe train, Et la mit sous le joug d'un pouvoir souverain ; Sa douceur est extrême autant que son adresse : Pharnace est délivré, le Peuple la caresse ; Rhode reçoit ses lois, l'égale aux Immortels, Lui dresse une Statue, ou plutôt des Autels ; Elle emporta tribut de cette République. Cénomant souffre un temps cet affront qui le pique ; Mais comme il est hardi, prompt, jeune et valeureux, Ne pouvant oublier un sort si malheureux, Dessous un simple habit sa qualité voilée, Il vint en inconnu dedans le Mauzolée ; Ce n'était que pour voir les forces et les lieux, Et mon malheur voulut qu'il vit aussi mes yeux ; Quelque peu de beauté qui soit en mon visage, Il feint d'en être épris, il met tout en usage, Retourne, prie, écrit, déclare son amour Par des Ambassadeurs qu'il envoie à la Cour. Artémise indignée, et qui craint quelque ruse D'un Ennemi juré qui s'offre, le refuse ; Ce refus quoique juste attire son courroux, Et fait voir les desseins qu'il cachait contre nous, Il arme, et pour prétexte à son injuste envie Ligue, soulève, et veut venger Rhode asservie ; Pharnace à bras ouverts le reçoit, et le suit ; La Carie est en proie, on assiège, on détruit, On pille, on tue, on brûle, et pour dernière place Nous nous jetons ici, quittant Halicarnasse Que nous avons vu prendre et piller à nos yeux ; On abat nos Autels, on renverse nos Dieux, On voit luire partout et le fer, et la flamme : Te dirai-je le reste ?

LYZIDAN

Alcandre ?

SCÈNE V.

ACTE II

SCÈNE I. Hypérie, Doralie.

Doralie vient au théâtre par un côté, et Hypérie par l'autre.

HYPÉRIE

J'y vais.

SCÈNE II. Cénomant, Lyzidan, Doralie.

Au bout de la salle, donnant son épée à Lyzidan.

LYZIDAN, ayant l'épée

Vous pouvez avancer.

DORALIE, ayant parlé à l'oreille à Lyzidan

Retirez-vous, tenez la main à l'entreprise.

CÉNOMANT

Ô Dieux ! À cet abord que mon âme est surprise ! Madame, permettez qu'à vos pieds prosterné Je vous présente un coeur qui vous est destiné ; Et qu'au lieu d'excuser une faute si belle, Je proteste à vos yeux de la rendre éternelle : C'est le désir qui porte un Icare en ces lieux, Qui cherche par sa chute un tombeau glorieux, Qui méprise la mort, et votre courroux même ; Après vous avoir dit seulement (Je vous aime.) Apprenez mon amour, et vous offensez, Écoutez mes soupirs, et puis les punissez ; Je n'attends de pardon quoi que mon amour fasse, Et j'estime bien plus le crime que la grâce ; Votre présence rend mon courage affermi ; Voyez-moi comme Amant, et puis comme Ennemi. Comme Amant : il est vrai, je suis un jeune Prince, Qui laissai pour vous voir les soins de ma Province ; Qui pour juger d'un bien qu'on m'avait tant prisé Vins dans le Mauzolée en habit déguisé ; Qui piqué d'un refus, et ravi de vos charmes Voulus vous acquérir par la force des armes ; Qui n'ai pris ce pays, ni donné tant de coups, Que pour vous voir, Madame, et mourir devant vous ; Qui content d'avoir pu par une force extrême Vous perdre dans ce lieu, m'y viens perdre moi-même, Oui, tant d'efforts cruels ont précédé ce jour Que ce coup seul pouvait témoigner mon amour : Cette amour par écrit vous a sollicitée De recevoir ma tête en ces lieux apportée ; Cette amour vous présente un coeur tout embrasé, Pour le punir du mal que je vous ai causé, Non pas comme Ennemi, mais comme téméraire D'oser bien vous aimer, et ne pouvoir vous plaire.

Icare : fils de Dédale, célèbre par son habileté dans les Mécaniques. Icare ayant été enfermé avec son père dans le Labyrinthe que celui-ci avait construit dans l'Île de Créte, Dédale se fit à lui-même et à son fils des ailes pour se sauver en volant dans les airs. Mais Icare, contre l'avis de son père, s'étant approché trop près du soleil, et la cire qui tenoit les plumes de ses ailes s'étant fondue, il tomba dans la mer, et cet endroit de la mer prit son nom.

DORALIE

Levez-vous.

CÉNOMANT

Tuez-moi.

DORALIE

Je ne puis.

DORALIE, l'arrêtant, et tirant par le bout sa canne, dont il se veut frapper, il en sort un poignard qui lui demeure en main

Arrêtez.

DORALIE

Ô Dieux !

DORALIE

Non.

CÉNOMANT

J'ai cherché les combats, pour y trouver la paix : C'est pour vous mériter que j'ai fait cette guerre ; L'Amour, et non pas moi, désole cette terre ; Et j'atteste le Ciel, qu'en ce cruel dessein Mes coups mes propres coups retournent dans mon sein ; Je poursuis vos soldats, et lorsque je les blesse J'accuse mon courage autant que leur faiblesse, Je crains ma propre force, et doute en ce malheur Lequel m'est plus contraire ou mon bras, ou le leur ; J'ai pitié de leur sang alors que je le tire, Et ma victoire même augmente mon martyre, Le mal que je leur fais me punit doublement ; Mon coeur n'est pas cruel, ma main l'est seulement ; Hélas ! Je les attaque, et les voudrais défendre. Mais puisque je ne puis autrement vous prétendre, Que pour vous acquérir il faut vous ruiner, Ravir de force un bien qu'on me devrait donner ; Pardonnez, Doralie, à ma flamme innocente Le mal qu'un bras vous fait sans que l'âme y consente, Si pour vous tout donner je vous ai tout ôté, Accusez mon amour, non pas ma cruauté ; L'amour vous perd, l'amour m'a mis dans cette place ; Tout le mal que j'ai fait ce mouvement l'efface : Piqué sur un refus, pour me faire estimer, Oui, je me suis fait craindre à qui ne pût m'aimer : Mais vous voyant soumise à l'effort de mes armes, Je viens vous immoler le sujet de vos larmes ; Je ne vous poursuivais que pour m'en repentir, Et ne vous surmontais que pour m'assujettir, Le bien que je vous veux est cause de mes peines, Pour triomphe un Vainqueur vous demandes des chaînes ; Voilà tous mes efforts.

LYZIDAN, à ses soldats

Compagnons tous prêts.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Lyzidan, Doralie.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Doralie, Hypérie.

HYPÉRIE

Un mot seul.

HYPÉRIE

Dites.

DORALIE

Cénomant.

HYPÉRIE

Ce fléau de l'État ? Quoi ? Le Roi de Candie ?

Candie : Nom d'une île de la Méditerranée, aujourd'hui La Crète.

DORALIE

Oui.

ACTE III

SCÈNE I. Artémise, Alcandre, Doralie, Hypérie.

ARTÉMISE

Est-il mort ?

DORALIE

De qui ?

ALCANDRE

De Cénomant.

ALCANDRE

Le voyant résolu de faire une sortie, De nos meilleurs soldats j'ai pris une partie ; Qui rangés en bataille, et poussés tous ardents Contre un gros d'Ennemis, se sont jetés dedans : Rien n'a pu soutenir la première furie Tant de ses Lyciens que de ceux de Carie ; Jamais je ne fus mieux animé, ni suivi ; Nos gens pied contre pied combattent à l'envi ; Le bruit, les coups, les morts, et le sang où l'on nage Représentent sur terre un furieux naufrage : À ce choc violent les rangs sont éclaircis, Les champs couverts de sang, et les Cieux obscurcis ; Ils se font jour partout où l'ardeur les emporte, Rompent à coups de main la presse la plus forte : L'Ennemi craint nos coups, pas un ne les attend : Il fuyait, et déjà nous le menions battant ; Quand leur Cavalerie, ou peut-être pressée, Ou bien devers la roche en embûche dressée, Conduite par le Roi qu'en vain j'avais cherché Enferme Céobante au combat attaché. Suivant les Rhodiens de coups et de menace Je chassais d'autre part leur Général Pharnace ; Hors d'espoir de l'atteindre, et voyant ce renfort Que déjà s'avançait entre nous et le Fort, Content de ma victoire et de cette défaite Je regagne la porte, et je fais ma retraite ; Où Tyrène au galop entrant tout le dernier Donne avis que le Prince était fait prisonnier, Qu'emporté trop avant d'ardeur et de furie Il s'était vu saisi de la Cavalerie, Que Cénomant lui-même empêchant son trépas L'avais sauvé des coups et tiré de leurs bras.

SCÈNE II. Tyrène, Alcandre, Artémise, Doralie, Hypérie.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Cénomant, Hypérie, Doralie.

CÉNOMANT, au bout du théâtre en entrant

Quoi ? Tu dis qu'elle m'aime ? Ô Discours plein d'appas !

HYPÉRIE, après que Doralie lui a parlé à l'oreille

J'accomplis votre commandement.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Cénomant, Doralie.

SCÈNE VII. Hypérie, Cénomant, Doralie.

CÉNOMANT, donnant un diamant à Hypérie

Voici, pour toi, l'adieu que je te donne.

SCÈNE VIII. Alcandre, Doralie, Tyrène.

DORALIE, surprise, et après avoir rêvé

Pour Céobante.

DORALIE, en équivoque

Je l'attends.

SCÈNE IX. Hypérie, Alcandre, Tyrène.

HYPÉRIE

Un malheur.

ALCANDRE

Quel ?

ALCANDRE

Et quoi ?

ALCANDRE, tire une petite clef de sa poche, et en ouvre son collier et ses fers

Viens ; je t'accorde tout : enfin sachons sur quoi.

HYPÉRIE, tenant ses fers et son collier en ses mains

Hélas ! Que dois-je dire ?

HYPÉRIE

Cénomant.

ALCANDRE

Ici ?

TYRENE

Ce Roi.

HYPÉRIE

Non.

ALCANDRE, lui donnant la clef de ses fers

Oui : mais remets tes fers, pour ôter tout soupçon.

ACTE IV

SCÈNE I. Doralie, Céobante.

CÉOBANTE

Un moment.

SCÈNE II. Artémise, Doralie, Céobante, Alcandre.

On ouvre le Mauzolée, où l'on tient le Conseil de guerre, et Doralie y entre.

ALCANDRE

Et tout cela, mon Prince, enfin par Cénomant : Vous blâmez leur révolte ; et c'est lui qui les pousse ; Sa main rougit de sang ; et vous la nommez douce ; Ils nous sont Ennemis ; il les a soulevés ; Ils suivent ses desseins ; et vous les approuvez. De dire que l'amour le porte en cette terre, Qu'elle soit le sujet de cette injuste guerre ; Non, pourrait-on tirer un triste événement, Et tant de cruauté d'un si doux fondement ? Ô Dieux ! L'étrange amour ! Sachez, quoi qu'il publie, Qu'il aime cet État bien plus que Doralie : Avant que de l'aimer, et que d'être venu Dedans le Mauzolée en habit inconnu, Où lui-même nous dit que son feu prit naissance, N'avions-nous pas senti son injuste puissance ? Il n'aimait pas encore ; alors il déploya Mille voiles au vent qu'à Rhode il envoya, Qui depuis sous la main du Général Pharnace Vinrent fondre sur nous au port d'Halicarnasse : La Reine les défit, mit Rhode sous ses lois : Et ce Roi les soulève encore une autre fois ; Il reprend leur querelle, avec eux il s'allie, Pour prétexte nouveau feint d'aimer Doralie : Pourquoi, s'il n'est qu'Amant, joindre nos Ennemis ? Réveiller des Mutins, qui nous étaient soumis ? Pour juger du dessein, voyez la procédure, Il se plaint d'un refus, et poursuit leur injure : Que ne se couvre-t-il de son propre intérêt ? Prenant ainsi le leur, il montre ce qu'il est, Ennemi conjuré de toute la Carie, Qui sous un nom d'amour exerce sa furie.

SCÈNE III. Hypérie, Alcandre.

HYPÉRIE

Voici ce Roi.

SCÈNE IV. Lyzidan, Cénomant.

ALCANDRE, bas

Il en sait le chemin.

SCÈNE V. Alcandre, Lyzidan, Tyrène, Céobante, Gardes.

ALCANDRE

Qui ?

ALCANDRE, s'avançant à Céobante

La trahison, grand Prince, enfin est éclaircie.

LYZIDAN

J'obéis.

CÉOBANTE

Trop.

TYRENE

Il vient.

SCÈNE VI. Doralie, Cénomant.

DORALIE

Quel ordre.

SCÈNE VII. Céobante, Cénomant, Doralie, Alcandre, Tyrène, Lyzidan.

ALCANDRE, tirant l'épée

Tyrène, par ce fer vois mon intention.

DORALIE, voyant Alcandre et Tyrène qui surprennent Cénomant

Ah ! Prince, on vous surprend ; hélas ! Je suis perdue.

DORALIE, regardant et Céobante et Cénomant

Enfin souvenez-vous, qu'en vos mains je le laisse.

ACTE V

SCÈNE I. Artémise, Céobante, Tyrène, Hypérie.

ARTÉMISE

Que dit-il ?

CÉOBANTE

C'est peu.

ARTÉMISE

Sortez.

ARTÉMISE, s'en allant

Fais ce que je commande.

SCÈNE II. Alcandre, Hypérie.

ALCANDRE

Où ?

ALCANDRE, seul

Suis-je Amant ? Qu'ai-je fait ? Ah ! Je devais périr, Oui, je devais plutôt renoncer à ma flamme Que de lui procurer cette honte et ce blâme : Songe à son désespoir, figure-toi ses pleurs ; Et pense, ingrat Amant, que ce sont tes faveurs ; Compte tous ses soupirs, cruel, entends ses plaintes, Vois son coeur offensé dans ces vives atteintes, Peins-la dans ton esprit au milieu du tourment, Qui dit : voilà l'état où m'a mise un Amant. Amant ? Non non, ce titre est pour une Couronne, Par un reproche même en vain je me le donne, Je le perds ce beau nom après ce que j'ai fait, Je me le donne en songe, et me l'ôte en effet : Quand de ce haut désir mon âme fut flattée, Elle n'y monta point, elle s'y vit montée ; J'accusai ma fortune, et suivis ses appas, J'acceptai cet honneur, et ne l'espérai pas, Mon amour écouta la Reine et sa promesse, Sans croire par raison d'obtenir la Princesse : Songe enfin que ce rang ne t'est pas destiné, Qu'il faut avoir un Sceptre et se voir Couronné ; Vois comme Doralie est ailleurs engagée ; Vois les maux où l'amour et sa foi l'ont plongée ; Vois le choix qu'elle a fait, libre, mais glorieux ; D'un Roi, bien qu'Ennemi, grand et victorieux ; Vois la Reine, qui croit sa Fille déloyale ; Vois la combustion dans la Maison Royale ; Vous Céobante armé pour maintenir ce Roi ; Vois tous ces Lyciens révoltés contre toi. Quoi ? Par là mon ardeur est-elle divertie ? Mon honneur, mon devoir, quittez-vous la partie ? Abandonner la Reine en ce coup important ? Va les perdre plutôt. Ne le fais pas pourtant : Crois-tu servir la Reine, en perdant sa Famille ? Vois le bien de l'État, vois le bien de sa Fille ; Oui, pour la mieux servir, contre son propre voeu, Épargne donc sa Fille, épargne son Neveu ; Et puisque Cénomant veut rendre la Province, Pour le bien de l'État épargne encore ce Prince. Tu les peux perdre tous, résous-toi seulement : Sauve-les tous plutôt, suis ce bon mouvement ; Amoureux de l'État, non plus de la Princesse, Sauve-lui son Royaume : ô penser qui me presse ! Le ferai-je, mon coeur ? Ne le ferai-je pas ? Amour, honneur, devoir, que d'étranges combats ! Mais la Reine paraît ; elle vient toute armée Autant que de valeur de colère animée.

SCÈNE III. Artémise, Doralie, Alcandre, Hypérie.

ALCANDRE

Moins que l'honneur, et moins que sa foi qui l'oblige.

Il se fait du bruit derrière le théâtre, et Hypérie arrive.

ARTÉMISE

Un ennemi ?

SCÈNE IV. Tyrène, Artémise, Alcandre, Doralie, Hypérie.

ARTÉMISE

Courons-y ?

SCÈNE V. Lyzidan, Tyrène, Artémise, Doralie, Hypérie.

HYPÉRIE

Les voici.

SCÈNE VI. Alcandre, Artémise, Cénomant, Céobante, Doralie, Lyzidan, Hypérie, Tyrène.

ARTÉMISE, voyant Cénomant à genoux

Vous m'offensez, grand Roi, cet état me fait honte.

CÉNOMANT

C'est en cet état qu'il faut que je vous dompte : J'ai par tous les moyens cherché votre amitié, Et voici le dernier, je l'attends par pitié ; Ce que n'ont pu les feux, ni le sang, ni les armes, Un doux effort le peut, et c'est celui des larmes : Mais pour ne rendre pas mon courage suspect, Ce sont larmes d'honneur, et larmes de respect, Par qui mon coeur muet parle sur mon visage ; C'est la première fois que j'en trouve l'usage ; Ce ne sont pas des pleurs que l'honneur nous défend ; Je pleure ma victoire, et pleure en triomphant ; Je fais, mais dans l'honneur, ce qui nous déshonore ; Et c'est pour vous fléchir ; et c'est combattre encore ; Souvent pour les Vaincus les Vainqueurs ont pleuré ; Qui sans honte le fait n'est pas déshonoré : Prenez pour vos sujets, prenez pour la Carie, Prenez pour mon amour, prenez pour ma furie, Pour vos pertes, vos soins, vos maux, et vos malheurs, Ce qui vous rendra tout ; la gloire de mes pleurs. Voilà comme en ce lieu je viens vous satisfaire, De tant d'efforts cruels par un effort contraire ; L'oeil paye ici le sang que le bras a versé : Mais comme ce ruisseau coule d'un coeur percé ; Puisqu'on ne doit payer un sang que par un autre ; Les pleurs sont sang du coeur ; prenez-le pour le vôtre ; Et croyez que ce sang qui coule de mes yeux, Comme il me coûte plus, vous est plus glorieux ; Qu'il m'est plus difficile, et marque mieux mes peines, Que de tirer d'un coup tout l'autre de mes veines ; Et que pour réparer tout le mal enduré, C'est vous venger assez de dire : Il a pleuré.

ARTÉMISE

Que sens-je ?

ARTÉMISE

De quoi ?

1 893 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica