Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers· Ou la Satire du Temps

Le Railleur

André Mareschal· créée en 1636, imprimée en 1638· 5 actes· 1 695 vers· 8 personnages

Représenté pour la première fois en 1636.

Personnages

  • CLARIMAND, Le Railleur
  • CLORINDE, Sa Soeur, Maîtresse d'Amédor
  • AMEDOR, Financier, Amant de Clorinde
  • CLYTIE, Sa Soeur, Amante de trois
  • TAILLEBRAS, Capitan, Amant de Clytie
  • BEAUROCHER, Volontaire
  • LA DUPRÉ, Courtisane, sa Maîtresse
  • DE LYZANTE, Poète, Amant de Clytie
MONSEIGNEUR,

À MONSEIGNEUR L'ÉMINENTISSIME CARDINAL DUC DE RICHELIEU.

Ce n'est pas pour me fortifier de votre jugement, qui s'est déclaré en faveur de cette Pièce à sa première vue, ni pour prévenir celui de toute la France qui doit suivre légitimement le vôtre, que je publie qu'elle n'a point déplu à VOTRE ÉMINENCE. J'ajoute que c'est bien encore moins pour m'en glorifier ; puisque les faveurs que vous faites sont des grâces purement divines, que votre bonté donne sans qu'on le mérite, et qu'on ne peut mériter qu'en s'en confessant indigne. C'est donc un acte de reconnaissance, et non pas un effet de vanité ; et si LE RAILLEUR s'offre pour la seconde fois à V. É. C'est pour vous rendre grâces seulement de l'honneur qu'il a reçu de votre approbation, et non pas pour s'en prévaloir. En ceci, MONSEIGNEUR, mes sentiments sont justes et peut-être généreux, quand je dis que la gloire la plus grande qu'un Esprit se puisse proposer pour le fruit de ses veilles, est l'honneur de vous plaire ; que ce prix doit contenter la plus haute ambition,, et qu'on reçoit infiniment de vous, lorsque l'on vous a donné quelque chose qui vous peut être agréable. Vos plaisirs font notre plus belle récompense, puisqu'ils nous laissent une marque de vertu, et que tout ce qui est assez parfait pour servir à vos divertissements, sert aussi de beaucoup à notre réputation. En effet MONSEIGNEUR, qui peut conter entre ses biens l'honneur de votre estime n'en doit point souhaiter d'autres, quoique vos libéralités préviennent les désirs, et surpassent les espérances de tous ceux qui les méritent. Pour moi, qui n'aspire point à ceux-ci, que je n'ai jamais mérités, et qui regardent mon devoir et vos vertus plutôt que vos grandeurs et ma fortune, je m'attache aux premiers dont je me trouve encore plus indigne ; et je ne considère la faveur que vous avez faite au RAILLEUR de l'estimer, que comme un bien qui vient de pure grâce, que vous lui avez bien donné, mais qu'il n'a point acquis. Après cela, de vous payer à l'ordinaire de louanges qui le plus souvent offensent votre modestie et vos oreilles, et qui sont toujours au-dessous de vos Vertus ; et de se montrer téméraire de peur de paraître ingrat, ce serait un effort qui me ferait rougir de ma faiblesse, et vous de ma présomption. L'humilité auprès de vos pareils, est une louange muette qui s'exprime et qui s'entend par le respect, qui sans parole parle mieux que la plus flatteuse éloquence, et qui dans le silence et parmi la confusion témoigne une reconnaissance discrète et sans fard. J'ai cherché quelque fois, pour vous louer, des termes assez relevés : mais il faut confesser que je vous voyais toujours plus haut et plus glorieux, dans vos propres effets que dans mes Vers. Je vous ai dépeint souvent dans mes ouvrages sous le nom d'un autre, pour m'ôter cette crainte que j'avais de profaner des choses si sacrées comme sont vos qualités et vos louanges, et pour m'essayer dans ce jeu d'esprit à me familiariser avecque vos Vertus. J'aurais fort peu de grâce à rapporter ici ce que j'ai condamné : et toutefois il faut que j'implore pardon pour quatre qui me vont échapper, et que j'ai inséré dans une Pièce de Théâtre, où je tâchais de décrire un puissant Ministre, et un homme aussi grand et aussi parfait que vous l'êtes. Jugez s'il vous plaît si l'on peut parler de vous en d'autres termes.

Il est dans le Conseil ce qu'il est dans la guerre, Et partout Compagnon des Maîtres de la Terre, Des Monarques voisins c'est l'amour ou l'effroi, Enfin l'on trouve en lui ce qu'on cherche en un Roi.

Tout cela, MONSEIGNEUR, ne m'a point satisfait, partout je demeure infiniment au-dessous de ce que je conçois de vous, le trop de sujet cause ma stérilité : et lorsque j'ai bien travaillé et fait beaucoup de vers à votre honneur, souvent je n'en laisse pas un, et il ne reste sur mon papier que ces mots en prose : Je suis,

MONSEIGNEUR,

De votre Éminence

Le très humble et très obéissant serviteur

A. MARESCHAL.

AU LECTEUR

C'est presque sans sujet que je te veux éclaircir le Sujet de cette Pièce, puisqu'il est assez facile et assez net pour se faire entendre de soi-même dans la suite, et que j'ai jugé qu'un Argument ne lui serait qu'inutile. Ce que j'ai à te dire, est que je te donne en Français une agréable Comédie à l'Italienne, et le tout pourtant de ma seule invention ; qui te dois plaire davantage quand tu considéreras que je n'ai rien emprunté d'étranger, et que Paris m'a fourni toutes mes Idées. Pour faire la Satire, et railler avec quelque grâce, j'ai pris pour objets cinq ou six conditions assez comiques pour te faire rire, et trop communes en ce temps pour n'être pas connues. J'ai pensé qu'une Courtisane plus adroite que vilaine, et un Filou son protecteur, valaient mieux qu'un Parasite et qu'une effrontée dedans Plaute, et chez les Italiens : j'ai cru qu'un Financier, aussi vain que riche et prodigue, ne tiendrait pas mal sa partie en la Satire, que la Muguette et la Niaise donneraient beaucoup d'éclat à la Gaillarde, et dans leurs accords ou dans leurs disputes j'ai dépeint les fantaisies et les esprits de nos Dames. Au reste pour ne désobliger personne en particulier, quoi que je touche en général, j'ai décrit mille humeurs et mille vices Poétiques sous le nom d'un Poète seul ; et pour n'irriter aucun de nos Fanfarons, qui se fussent imaginés qu'on eût dû lire leur nom dessous le Tableau du Capitan, je l'ai fait Espagnol originaire, combien que sa vanité soit française autant que son langage. Je serais aussi vain que lui, si je voulais louer cette Comédie, et c'est moins pour l'estimer que pour la justifier, que je dis qu'elle est dans toutes les règles. Le sujet est petit, aussi la Comédie n'en demande pas un grand ; et ceux qui l'ont vu représenter au Louvre, à l'Hôtel de Richelieu, et aux Marais, n'ignorent point comment il a été reçu, et la raison qui a fait cesser cette représentation. Je suis bien plus en peine de savoir comme tu la dois recevoir, puisqu'il est vrai qu'aux pièces purement Comiques comme est celle-ci, le papier ôte beaucoup de leur grâce, et que l'action en est l'âme. Ces vers coupés, et tous ces petits mots interrompus qui sont du jeu Comique, et qui pour être familiers entrent si facilement dans l'imagination, lorsqu'ils sont poussés chaudement ; languissent lorsqu'ils sont écrits. Toutefois on me surprendra rarement en ce défaut, et mon Hylas a montré que mes vers en leur naïveté sont plus élevés que rampants. Je t'en laisse le jugement en cette Pièce, et s'il m'est favorable comme je l'espère, tu m'obligeras à te faire voir de suite le Chef-d'oeuvre de mes comédies, sous le nom du Capitan ou du Fanfaron, que j'ai tiré de Plaute et accommodé à notre Théâtre aussi bien qu'à notre Histoire et à notre temps. Le premier que j'ai inséré dedans cette Satire n'est qu'un essai et qu'une ébauche pour l'autre que je te promets, et je dirai pourtant en sa faveur que c'est le premier Capitan en vers qui a paru dans la Scène Française, qu'il n'a point eu d'exemple et de modèle devant lui, et qu'il a précédé (au moins du temps) deux autres qui l'ont surpassé en tout le reste, et qui sont sortis de deux plumes si fameuses et Comiques, dans l'Illusion et dans les Visionnaires. Ce n'est pas pour venir en concurrence avecque ces puissants Génies que je te promets ce dernier Capitan, mais seulement pour réparer les fautes que tu pourras connaître en celui-ci, et te porter à me les pardonner. Excuse-les, afin de me donner envie de t'en montrer un meilleur, qui autrement ne paraîtra qu'afin de me venger de ta rigueur ou de ta médisance.

ACTE I

SCÈNE I. Clarimand, Clorinde.

SCÈNE II. Clarimand, Amédor, Clorinde.

CLORINDE, se levant avec une grande révérence

Je vous cède, Monsieur, et n'ose repartir.

CLORINDE, voyant qu'Amédor relève son masque qu'elle avait laissé tomber

Que de peine ! Monsieur ; c'est un masque tombé.

AMEDOR, considérant le masque

Les yeux sont bien fendus, le front fait à garcette.

Garcette : Disposition de cheveux abattus et coupés au niveau du front, comme les portent les garçons. [F]

AMEDOR, lui tendant son masque et lui prenant un noeud

Souffrez qu'en vous rendant...

AMEDOR

Je prenne ce galon.

Galon : Ruban assez épais et peu large, qui sert à border ou à orner les habits. [F]

CLORINDE, le voyant levé pour s'en aller

Cette cause aurait-elle un si mauvais effet ?

SCÈNE III. Clarimand, Clytie.

CLYTIE

Grande, et qui méritait de me mettre en cervelle ; On ne me vit jamais triste à si bon marché, Même on tient que je ris quand je pleure un péché.

Cervelle : On dit proverbialement, qu'on a mis quelqu'un en cervelle, qu'on le tient en cervelle, pour dire, qu'on l'a mis en peine, en inquiétude, quand on lui a fait espérer quelque chose dont il attend impatiemment le succès. [F]

CLARIMAND

Ils n'ont dans ce combat épargné que du sang :

Le Capitan et le poète viennent l'un par une porte, et l'autre par une autre en tenant chacun sa gravité.

Les voici ; mais voyez comme ils tiennent leur rang.

SCÈNE IV. Taillebras Capitan, Lyzante Poète, Clytie, Clarimand.

TAILLEBRAS

M'interrompre ? Parler ? Ah ! Ventre ! Quelle audace : Jette ce Mirmidon jusques dessus Parnasse ; Que là, de ses désirs amoureux et hautains Il aille entretenir ses neuf vieilles Putains, Et que ce farfadet pour guérir sa migraine Boive tout l'Hélicon, puise tout l'Hippocrène :

Puis parlant à soi-même.

Coeur royal, sois moins noble, et daigne le haïr ; Il monterait Pégase en vain pour me fuir ; Ah ! Que s'il méritait... Mais excusez, ma Reine ; L'amour demande seul et mes feux et ma peine, Le respect qui me lie oblige mon courroux D'épargner des transports qui ne sont dus qu'à vous ; Sans cela...

En frappant de sa gaule sur sa jambe par bravade.

Mirmidon : Peuple de Thessalie, dont on dit être nés de fourmis. Signifie un homme fort petit, ou qui n'est capable d'aucune résistance. [T]

Neuf putains : Les neuf muses.

Farfadet : Petit Demon ou Esprit folet qui fait peur aux personnes simples, qui croyent le voir ou entendre la nuit. [F]

Hélicon : Ancien nom propre d'une montagne de Béotie. Helicon. Elle était près de celle de Cithéron et du Parnasse, et elle était consacrée aux Muses, de même que cette dernière. On y voyait la fontaine d'Hippocrène. [T]

CLARIMAND, se moquant de lui

Vos regards le réduiraient en poudre.

TAILLEBRAS

Amant ? C'est le flatter ; et tout autre est indigne D'un titre qui n'est dû qu'à mon amour insigne : Et souffrir mon mérite être en comparaison Avec un ?...

En regardant Lyzante de travers par bravade.

Ah ! Monsieur, que vous avez raison ! Vous m'avez dérobé ce que je voulais dire ; Vous êtes galant homme, et propre à la Satire ; De parler après vous ? Dieu me damne, on ne peut ; Et celle-ci

Montrant et faisant arser son épée.

Pour moi parle quand elle veut : Au milieu d'une armée on s'anime à l'entendre, Où le canon, de peur fuit, et n'ose l'attendre ; Elle a mis sur les prés plus d'hommes à l'envers Que les Poètes du temps n'ont fagoté de vers, Plus épanché de sang à rougir mille plaines Qu'eux d'encre à charbonner des feuilles toutes pleines ; Seule, et sans implorer ces vendeurs de renom, Au Temple de Mémoire elle a gravé mon Nom ; On le lit à l'entour des Colonnes d'Hercule, Peint en lettres de feu dessus le Mont qui brûle ; Sur le Caucase aussi les neiges de cent ans Le gardent par respect à l'épreuve du temps ; C'est de lui qu'on oit bruire et le Gange, et l'Euphrate ; Ce nom de Taillebras dans tout le monde éclate ; Il n'est point de pays qui lui soit étranger, Il est Turc à Byzance, et More dans Alger ; Les États n'ont de loi qu'il ne leur ait permise, Il fait les Rois en France, et les Ducs à Venise : L'Espagne m'a nourri moins de lait que d'orgueil, L'honneur de mon berceau m'affranchit du cercueil ; Ou, si je dois mourir, c'est d'un coup de tonnerre, Il faut pour mon sépulcre un tremblement de terre.

Arser : Brûler, briller. [SP]

ACTE II

SCÈNE I. Beaurocher Volontaire, La Dupré Courtisane.

LA DUPRÉ

Quoi ?

BEAUROCHER

De Cordons bleus, de panne, et de velours !

Panne : Étoffe toute de soie dont les filets traversants sont coupés et forment une espèce de poil qui est plus long que celui du velours, et plus court que celui de la peluche. [F]

SCÈNE II. Clarimand, La Dupré, Beaurocher.

CLARIMAND

Ce ne sont pas de ceux qui touchent votre coeur ; Ces grands conteurs ne font rien moins que votre conte, Qui laissent, au lieu d'or, du vent et de la honte : Le meilleur qu'il vous faut c'est un Comte Allemand ; Je veux qu'il soit cheval, et parle vieux Roman ; Et qu'il n'ait rien de noble, excepté la dépense ; Si la crasse en est jaune, on le frotte, on le panse ; On devient honnête homme à vos yeux par le coût : Est-il froid d'appétit, lui faut-il un ragoût ? Aussitôt on mettra la céruse en campagne, Les essences, le blanc et vermillon d'Espagne, Ou les plus raffinés qui baisent en Français, De peur de s'engraisser, n'y mettent pas les doigts. Si l'ennui du logis vous chasse dans le Temple, C'est pour mieux faire un mal dessus un bon exemple ; Au milieu du respect, des voeux, de l'oraison Vous mêlez des attraits, des feux, et du poison ; Vous savez mollement jouer de la prunelle, L'un des yeux contre terre, et l'autre en sentinelle ; Ne trouvant pas Roger, vous songez à Roland, Et vous allez à Dieu pour chercher un galant : C'est peu de se farder jusques dans les yeux même, Se pincer, s'embellir par un tourment extrême, Porter au lieu de mouche, et comme incisions, Des sièges sur la joue et des occasions ; Vous feriez comme Iris, qui docte en votre vie Se fit même fouetter pour en donner envie.

Roman : Qui signifiait autrefois le beau langage, ou le Romain, et était opposé à Wallon, qui était le vieux et l'originaire. [F]

BEAUROCHER

Ce plaisir m'est permis : Laissons toute riotte, et vivons en amis.

Riotte : Petite querelle ou difficulté qui arrive souvent dans le ménage, ou dans les sociétés. [F]

CLARIMAND

Ce dernier.

SCÈNE III. Clytie, Lyzante, Taillebras.

SCÈNE IV. Beaurocher, Clarimand, Taillebras, Clytie, Lyzante.

BEAUROCHER, voyant le Capitan qui s'ébranle à un bout du Théâtre

Ô le plaisant manège ! Et comme il tourne en rond !

CLARIMAND, après avoir parlé à Clytie longtemps à l'oreille

Le tout n'ira que bien ; laissez faire ; il faut rire.

CLARIMAND, lui donnant le sonnet

À lui-même sa voix, afin de s'accuser.

SONNET que Lyzante lit haut.

CLARIMAND, l'interrompant

Ah ! Quel ton ! Quel accent ! Ô Dieu ! Qu'il est plaisant ! Il mignarde sa voix, puis il fait le pesant, Il a les yeux ardents comme un chat que l'on berne, La hure d'un Lion qui sort de sa caverne ; Il fronce le sourcil, qui plus fier qu'un Huissier Semble dire Paix là, Silence, il est sorcier, Sans cracher, sans tousser écoutez ses Oracles ; Il faut après cela s'écrier, Aux miracles :

Il lui prend le sonnet pour le lire.

Donne ; ta voix m'écorche et l'oreille et les reins ; Il fallait une pause entre les deux quatrains.

SONNET que Clarimand recommence à lire.

DE LYZANTE.

De Lyzante ? Ah ! Ce (De) témoigne sa Noblesse : C'est où la vanité les séduit et les blesse ; Ils tranchent du Monsieur, et dans leurs vains projets Ils sont Nobles sans fiefs, et Seigneurs sans sujets.

BEAUROCHER

Fort peu.

CLARIMAND

Courage ; il couche gros ; dans l'humeur qui le pique Tous les termes suivront d'un dépit poétique.

Coucher gros : Terme de jeu. Mettre comme enjeu. Il est grand joueur, il couche mille écus sur une carte. Coucher gros, jouer très gros jeu, et fig. risquer beaucoup. [L]

ACTE III

SCÈNE I. Amédor, Clorinde.

SCÈNE II.

SCÈNE III. Clarimand, Lyzante.

LYZANTE

Mais...

LYZANTE

Quoi ? S'il ne va jamais sans une longue brette ?

Brette : Estocade, épée qui est plus longue que celle que les gentilshommes portent d'ordinaire. [F]

SCÈNE IV. Taillebras, Clarimand, Lyzante.

TAILLEBRAS

Arrête-toi ; Chapeau bas, à genoux, tremble en parlant de moi.

CARTEL DU CAPITAN TAILLEBRAS A BEAUROCHER.

CLARIMAND

Tout doux.

TAILLEBRAS

Ah ! Ah !

LYZANTE, mets les pieds sur la garde pour la tirer du fourreau

Tous mes efforts n'ont pu la convertir ; Elle est opiniâtre, et ne veut point sortir.

TAILLEBRAS

Que dis-tu ?

SCÈNE V. Amédor, Clorinde.

CLORINDE

Donnez dans l'entretien quelque chose à mes yeux ; Montez un peu plus haut, et je vous verrai mieux.

Il monte sur un perron pour atteindre jusqu'à la fenêtre.

SCÈNE VI. Clarimand, Amédor, Lyzante, Clorinde.

CLARIMAND

Le voilà ; je vous laisse.

Il s'en va.

CLORINDE, Amédor l'ayant baisée

L'excès de mes faveurs vous en fait abuser.

CLORINDE

Que cherche votre main dessus mon sein timide ? Mauvais, ce bracelet lui servira de bride.

Tandis qu'elle lui met ce bracelet au bras, elle donne le temps à Lyzante.

LYZANTE, regardant si Clarimand le vient secourir

Vient-il ? S'il n'ouvre tôt, je n'ai plus de courage.

CLARIMAND, sortant l'épée en main

Courage.

LYZANTE, le voyant

Ô doux Écho !

CLARIMAND, se portant contre Lyzante

Qu'il ne puisse échapper.

LYZANTE, se voyant attaqué par Clarimand

Loin de me secourir donc il me vient frapper ? Traître, au moins au besoin je saurai faire gille.

Faire gille : loc. populaire qui signifie se retirer, s'enfuir (gille ne prend point de majuscule en ce sens). [L]

CLARIMAND, relevant l'épée du fuyard

Recevez son épée : et ce lieu pour Asile.

SCÈNE VII. Taillebras, Beaurocher.

TAILLEBRAS

Hop ! Féa !

Féa : Terme improbable. Brebis en valdôtin (Suisse-Val d'Aoste).

BEAUROCHER, jetant son pourpoint

Je n'ai que la chemise, et ce pourpoint qui vole ; Je te laisse le busque à la mode Espagnole. Çà, disons en trois mots, en défense.

Busque : On appelle aussi busque, Certain treillis dur et piqué que les Tailleurs mettent au bas du pourpoint des hommes par devant, pour leur donner plus de fermeté. [F]

ACTE IV

SCÈNE I. Clytie, Amédor, Clarimand.

SCÈNE II.

SCÈNE III. La Dupré, Clorinde, Clytie.

CLYTIE

Vous le prenez, Clorinde, un peu trop sérieux, Cet entretien serait bientôt injurieux ; Leur conscience à part, et leur gloire asservie, Le siècle fait trouver des charmes en leur vie : Qu'appelez-vous ? D'avoir sur la bourse d'un Fou Des diamants aux doigts, et des perles au cou ? Posséder à grand train une Maison complète ? Faire piafe au Cours et la Reine Gillette ? Reposer à l'Église en faveur d'un carreau ? Marchant, avoir en main quelque Godelureau ? Ériger de son lit sa table, et son domaine ? Et compter de bon temps dix jours en la semaine ? De Pages, de Laquais, de carrosse suivant Faire fendre la presse et détourner le vent ? Tirer d'un Patient jusqu'au toit qui le couvre, Et plus de pensions qu'on en retranche au Louvre ? Porter dans les cheveux la rose de rubis ? En mettre cent à nu, pour payez deux habits ? Briller sous le drap d'or, et mépriser la soie ? Ne permettre qu'à peine aux fêtes qu'on la voie ? Affecter à son teint tout ce qui l'embellit, De jour le masque en chambre, et les gants dans le lit ? N'est-ce pas un péché d'une aimable teinture ? À leur faute une belle et rude couverture ?

Piafe : Mot vieux, bas et burlesque qui veut dire morgue. [R]

Reine Gillette : Quand on parle par dérision d'une femme parée qui fait la grande Dame. [T]

Carreau : Coussin carré dont on se sert pour s'asseoir, ou pour se mettre à genoux. [Acad. 1762]

Godelureau : Jeune fanfaron, glorieux, pimpant et coquet qui se pique de galanterie, de bonne fortune auprès des femmes, qui est toujours bien propre et bien mis sans avoir d'autres perfections. [F]

LA DUPRÉ

Les Dames d'autre part aussi nous contrefont, Jalouses de nous voir plus d'art qu'elles n'en ont ; Portent ainsi que nous la tête à la fantasque ; Ont rallongé la jupe, et retranché le masque ; Et si quelque Galant d'elles est visité, Prennent la Hongreline à la commodité, Le collet bas ouvert, la simarre à la mode, Et ce qui sur un lit n'est jamais incommode ; Même à l'occasion font servir le mimi, Afin de réveiller quelque chat endormi : Mais, ce qui plus encore est digne de risée, L'une voudra de l'autre être galantisée ; Entre elles on n'entend que ces infâmes noms D'amants, de serviteurs, de galants, de menons : Comment vous trouvez-vous aujourd'hui, (mon Fidèle ?) À peine en lui parlant croit-on que ce soit d'elle ; À lui voir la moustache et les yeux enhardis, Dom Quichot la prendrait pour une jeune Amadis, Et Marays la sifflant à la mode nouvelle La dirait Damoiseau plutôt que Damoiselle ; Pour montrer qu'elle est homme, au moins plus de moitié, Tous leurs mots sont d'amour, et pas un d'amitié ; Ce Galant contrefait cajole sa Compagne, Met toute à la louer l'éloquence en campagne, Flatte, caresse, admire, adore ses beautés, Languit, soupire, meurt par des maux inventés ; Et se feignant par jeu ce qu'en effet nous sommes, Elles se font l'amour ne l'osant faire aux hommes : Dirai-je les poulets, leurs lettres, leurs écrits ? À peindre leurs beautés ce qu'elles ont d'esprit ?

Hongreline : Sorte d'habillement de femme fait en manière de chemisette qui a de grandes basques. [T]

Simarre : Habit de femme qui a de longues manches pendantes. [F]

Menon : Animal terrestre à quatre pieds, semblable au bouc ou à la chèvre, qui se trouve particulièrement dans le Levant, de la peau duquel on fait le maroquin. [T]

CLYTIE

Quoi ?

SCÈNE IV. Taillebras, Clytie, Clorinde, La Dupré.

CLYTIE

C'est toi-même plutôt qui sors de la raison, More, à qui je défends ma porte et ma maison, Maître fou, qui devrais avoir place aux Petites, Portes-y cette épée et tes divins mérites.

Petites : ou Petites maisons, maison des fous créée en 1557 dans l'actuel quartier de Saint-Germain-des-Prés.

CLYTIE

Sans doute il met le Maître ici pour son cheval, Bucéphale à gourmette, au prix de son Rival. Mais le voici qui vient ; voyons chance nouvelle : Son seul abord l'effraie, et le tient en cervelle.

Cervelle : On dit proverbialement, qu'on a mis quelqu'un en cervelle, qu'on le tient en cervelle, pour dire, qu'on l'a mis en peine, en inquiétude, quand on lui a fait espérer quelque chose dont il attend impatiemment le succès. [F]

SCÈNE V. Amédor, Taillebras, Beaurocher, Clytie, Clorinde, La Dupré.

AMEDOR, montrant le Capitan à Beaurocher

Le voici justement où je l'ai demandé.

BEAUROCHER

Parle.

AMEDOR

Qu'il paraît effronté, même à faire le veau !

Veau : S'étendre comme un veau, faire le veau, se dit d'un homme qui se tient d'une manière nonchalante. [L]

TAILLEBRAS, remettant son épée au fourreau

Non ; Je suis, Dieu me damne ! Ennemi du désordre : Devant elles ce fer sait qu'il est défendu. Mille grâces à vous qui me l'avez rendu.

Après avoir fait une grande révérence à Amédor, et au reste de la compagnie, il s'en va.

ACTE V

SCÈNE I. Clarimand, Beaurocher.

BEAUROCHER, en tournant la feuille de papier, et présentant l'autre feuillet

...

Lacune.

BEAUROCHER

Oui, vous êtes déjà dans son lit, autant vaut.

Autant vaut : Cela vaut fait, ou, Cela est fait, autant vaut, pour dire, qu'une chose est presque achevée. [F]

SCÈNE II. La Dupré, Taillebras, Beaurocher.

LA DUPRÉ, montrant Beaurocher au Capitan

Voici votre ennemi, mais qui n'est plus à craindre :

TAILLEBRAS, le voyant partir

Adieu, mon Gentilhomme.

SCÈNE III. Clarimand, Beaurocher.

CLARIMAND

LETTRE SUPPOSÉE DE Clorinde à Amédor.

Que Clarimand lit haut.

Si ma honte ne cédait à vos charmes, et si mon amour n'était plus puissante que ma crainte, vous n'auriez pas ce témoignage que je vous envoie de votre victoire entière sur mes sens. Vous avez eu pourtant dans ce combat moins de force à me vaincre, que moi de volonté d'être vaincue : et j'ai cette assurance encore de vous appeler à mes dépouilles et à votre proie. Venez donc en ce lieu sur le Midi, cueillir les fruits d'une amour que mon Frère Clarimand n'approuve point, que l'honneur me défend, mais que ma passion plus forte ne peut refuser à Amédor.

CLARIMAND

Oui, Méchant... Mais Clytie accuse ma paresse Lisons ce cher écrit si longtemps différé, Et goûtons par les yeux un plaisir espéré.

LETTRE DE CLYTIE à Clarimand.

Quelque impression difficile, cher Amant, que votre humeur légère ait faite en mon esprit, et de quelque jeu dont le vôtre l'ait entretenu, je ne feins point aujourd'hui d'avouer, que j'ai quitté mes froideurs à mesure que vous êtes sorti de vos feintes. Les gages que vous m'envoyez, et les raisons de votre Confident, ont arraché comme par force de moi ce consentement, que ma seule inclination vous eût donné, si vous en eussiez recherché les formes par une affection toute ouverte. Maintenant que vous êtes déclaré, je n'attends qu'à vous recevoir entre mes bras, et vous montrer par mes caresses une amour qui fut toujours extrême, et qui n'a rien de comparable que votre mérite. Venez doncque vous assurer d'une possession acquise, et me faire trouver en vos effets un contentement qui achève celui des paroles.

CLYTIE.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Clarimand, Clytie.

SCÈNE VI. Clarimand, Beaurocher, Clytie, Amédor, Clorinde, La Dupré, Taillebras.

CLARIMAND, voyant Beaurocher suivi de quatre autres

À quoi traîner tout ce monde ? Où viens-tu, Beaurocher ?

CLORINDE, prenant la lettre que Clarimand lui tend

Un poulet ? De ma part ? Quelle malice ? Ô Dieu !

CLARIMAND, regardant le Capitan

Le poltron fit le mal ; j'en lave le péché.

LA DUPRÉ, le baisant et lui parlant bas

Et le reste ferait encore un bon partage.

BEAUROCHER

Je dirai la Chanson (Pensez à votre fait :) Je vais chercher Lyzante ; et si Phébus l'enflamme, Je l'amène au festin faire l'Épithalame.

Épithalame : Terme de poésie. Ce sont des vers faits à l'occasion d'un mariage de quelques personnes illustres, un chant de noces. [F]

1 695 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica