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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Comédie en vers

Le Véritable Capitan Matamore ou Le Fanfaron

André Mareschal· imprimée en 1640· 5 actes· 1 853 vers· 9 personnages

Personnages

  • MATAMORE, Capitan Gascon
  • PHYLAZIE, Sa captive, Maîtresse de Placide
  • PLACIDE, Amant de Phylazie
  • PERIMENE, Bourgeois de Paris
  • ARTELESE, Damoiselle, sa Nièce
  • PHYDIPPE, Sa Suivante
  • PALESTRION, Valet de Placide, qui sert le Capitan
  • SCELEDRE, Autre valet du Capitan
  • ARTOTROGUE, Filou, Suivant du Capitan
MONSEIGNEUR,

À TRÈS GÉNÉREUX ET TRÈS ILLUSTRE SEIGNEUR HENRY LE BOUTILLIER DE SANLIS, COMTE DE VINIEUL, BARON DE RANZIER, Seigneur de Moussy, Manier, Brin, Boulange, etc.

Puisqu'au lieu où vous êtes il ne vous peut arriver de divertissement qui vous soit inutile, et que pour chasser la mélancolie d'une prison de trois ans, l'esprit le plus réservé et le plus tendu à la considération de sa disgrâce se relâcherait, et se laisserait doucement tenter à des objets pour rire ; trouvez bon, s'il vous plaît, que Matamore vous aille chercher jusques dans la Bastille. Il vous entretiendra comiquement de ses imaginaires aventures, et si vous vous hasardez d'ouïr ses débites, il va perdre l'haleine plus de mille fois dans de nouveaux et agréables efforts de mémoire, pour vous montrer la gentillesse de son esprit et de son humeur. Pour peu que vous lui permettiez de se familiariser avec vous, vous aurez du plaisir de l'entendre exalter sa magnificence invisible, faire une pompe de sa Grandeur chimérique, et pour vous en donner des marques de plus près et plus sensibles, vous dire par rodomontades que l'Arsenal est son cabinet, et la Bastille son lit de repos. Je sais bien, MONSEIGNEUR, que vous n'y trouvez pas le vôtre, et pour vous parler sérieusement, que ce vous est un extrême regret, de voir enfermé dans de si étroites bornes un courage aussi grand que vous êtes malheureux, et qui n'aurait pas trop de l'Allemagne entière, et de tous les pays de nos ennemis pour son étendue. De vrai c'est où je trouve le plus à plaindre de perdre en des épreuves de patience et de fermeté, une jeunesse si noble et si généreuse, et tant de nobles qualités contraires à cet indigne exercice, qui auraient pu vous signaler dans nos Armées, et vous rendre par vos services recommandable auprès de sa Majesté. C'est un objet d'étonnement et de pitié ensemble, de voir cette douceur d'esprit que vous avez à souffrir vos disgrâces, cette déférence et parfaite résignation aux souveraines volontés, de qui le pouvoir absolu vous arrête en ce lieu pour vous punir plutôt que pour vous perdre ; et c'est une merveille de constance que j'ai cent fois admirée en vous, qui nous présente un Caton confirmé dans les premiers revers de la fortune, et dans une jeunesse de vingt et trois ans. Il n'est point de faute en cet âge, qui ne fût expiée à plein par une si rare vertu, qui n'est que l'héritage des plus vieux, et dont encore la pratique leur en est si difficile. Aussi j'espère, MONSEIGNEUR, qu'elle sera considérée et vous mettra dans peu en état d'en exercer d'autres ; sans faire languir plus longtemps vos bons desseins, et consommer en des obscurités l'honneur d'une Maison illustre, et presque aussi ancienne que la Monarchie. Ce sont les justes voeux que fait pour vous une personne qui ne vous est pas tout à fait inconnue, et que le Ciel confirmera par quelque heureux événement, s'il n'est contraire à tout ce qu'on doit espérer de sa Justice et de votre mérite. Cependant pour vous divertir, et pour détacher votre esprit des choses qui le peuvent ennuyer, écoutez ce Poltron insigne que je vous présente pour vous faire rire, et parmi tant de vanités et mensonges qui sont dans ce Livre, considérez au moins une soumission entière, et une vérité sans feinte lorsque je me dis,

MONSEIGNEUR,

Votre très humble et très véritable serviteur

A. MARESCHAL.

AVERTISSEMENT

Lecteur, sans me flatter d'une trop bonne et peut-être trop vaine opinion de cette Pièce, et sans t'entretenir de son mérite par des éclaircissements ou des éloges inutiles ; je te donne avis d'une chose que je n'ai pu taire sans m'offenser et te faire tort. C'est que je dois te déclarer à la décharge de ma conscience, que je renonce généreusement, et avecque raison, à tout ce qui m'aurait été donné de louange ou de blâme, sur l'impression d'une Comédie qui porte quasi le même nom que celle-ci, et qui fut exposée en vente il y a plus d'un an, sous le titre du Capitan, ou du Miles Gloriosus de Plaute. L'Auteur, que j'estime habile homme, et que toutefois je ne connais point, semble avoir eu dessein de n'être pas connu aussi, puisqu'il nous cache son nom. Je pense qu'il a des raisons ; où je ne prétends point d'entrer, non plus que dans ces vains soupçons qu'il ait voulu se servir d'un peu de bruit et de réputation, que mon Capitan a acquis sur le Théâtre ; ou essayer de faire passer l'un pour l'autre en supprimant son nom, que je veux croire lui avoir dû être plus glorieux que le mien, dont plusieurs ont baptisé cet enfant abandonné. Cette adoption présomptive favorable ou non, s'est faire au moins sans mon consentement, et ne se peut attribuer à mon avis qu'au rapport du titre et du sujet d'une telle Pièce avecque le VÉRITABLE CAPITAN MATAMORE. Je mets en oeuvre cette distinction de Libraire, qui toute mauvaise qu'elle est, a été reçue en beaucoup d'autres Ouvrages, pour faire différence des pièces représentées d'avec celles qu'on appelle contrefaites, et qui n'ont jamais connu le Théâtre ni l'éclat des flambeaux en plein jour. Donques le VÉRITABLE CAPITAN, pour me servir des termes usités, Comédie de ma façon que je te donne ici, est celle qui depuis deux ans a été tant de fois représentée, et j'ose bien dire avec applaudissements, sur le THÉÂTRE ROYAL du Marais. J'avoue que je tiens de Plaute ce sujet, mais que je l'ai traité diversement et à ma mode ; que l'autre Auteur et moi avons puisé tous deux dans une même source, mais que nous en avons fait des ruisseaux bien différents. Je te laisse juger avecque liberté lesquelles de ces eaux sont les meilleurs à ton goût, si le Théâtre ancien de Plaute sec et décharné, comme l'autre Auteur l'a laissé, vaut mieux que l'embonpoint du nôtre , et s'il n'est pas plus difficile et agréable aussi, de donner la jeunesse et les traits de la mode à un visage de 18. cents ans, que de le peindre avec ses rides et ses cheveux gris. Nous avons tous deux suivi Plaute, mais l'un servilement et par des chaînes qui montrent encore la rouille du vieux temps ; l'autre avecque la liberté de notre siècle, et si je ne parlais pas de moi-même, je dirais peut-être avec quelques grâces et beauté de notre Poésie. Je n'ai point introduit sur le Théâtre un PYRGOPOLINICES plus badin que Fanfaron, mais j'ai tâché de peindre au naturel ce vivant MATAMORE du Théâtre du Marais, cet Original sans copie, et ce Personnage admirable qui ravit également et les Grands et le Peuple, les doctes et les ignorants. J'ai purgé ma scène au possible des personnages infâmes et honteux ; des vilenies les plus crues j'en ai fait un jeu d'esprit qui ne peut blesser ni les yeux ni les oreilles ; et j'ai si apparemment habillé ce vieil Auteur à la moderne, qu'à peine connaîtrait-on Plaute dans une pièce de Plaute. Je n'ai point corrompu la Scène, mais je l'ai adoucie, et approchée bien plus près de nous ; en un mot je l'ai changée en la nôtre. Au lieu d'Éphèse pour le lieu j'ai pris Paris, le sujet des rodomontades de notre histoire et de notre temps, afin qu'elle fussent mieux entendues plus sensibles et plus agréables : j'ai observé la liaison des Scènes, qui n'est point dans Plaute même ; j'ai revêtu son sujet de moyens et de raisons où il semblait les avoir oubliées, j'ai coloré de quelques apparences ce qui paraissait trop nu, et donné à des crudités une digestion plus douce et plus facile. Toute l'action ne s'étend point au-delà d'une heure, et ne demande qu'autant de temps qu'il en faut pour la représenter. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est que la Comédie comme je l'ai ajustée à son sujet, est du jour même qu'on la joue, au moins tant que la guerre durera entre les deux couronnes de France et d'Espagne. Il me reste à t'exposer une de mes méditations sur Plaute, qui n'a jamais mieux réussi qu'en ces trois pièces des semblables, qu'il nomme l'Amphitryon les Menechmes et le Capitan. Dedans les deux premières il y a des fautes si étranges et en telle quantité, qu'il faudrait faire un livre entier pour les spécifier. Mais on peut dire véritablement, pour ce qui concerne la ressemblance et les rapports, qu'en la dernière seule il a trouvé ce qu'il cherchait dans les deux autres. Là il se tue à donner un même visage à deux personnes différentes, jusqu'à y faire entrer de la Divinité en l'une ; ici seulement il a trouvé ses mesures, où une même Fille se présente soi-même, et contrefait sa soeur jumelle qu'on décrit lui ressembler en tout ; et où même j'ai plus travaillé à laisser quelques marques pour les discerner l'une de l'autre, que Plaute n'eut de peine à inventer leur ressemblance. En voilà plus LECTEUR, que je n'avais envie de te dire ; et si j'ai été plus long que je ne croyais, j'attends que tu me pardonneras cette faute que j'ai faite à bon dessein, et seulement pour servir à ma décharge et à ton instruction. Considère la volonté que j'ai de t'agréer, en me taisant où j'ai encore tant à dire, et supplée à mes fautes autant qu'à celles de l'Imprimeur, qui certes en a fait d'horribles, et dont tu pourras ici en remarquer quelques-unes.

ACTE I

SCÈNE I. Matamore, Artotrogue, Phylazie.

On ouvre la toile qui couvre deux maisons, représentées par deux chambres, qui paraîtront au fonds du Théâtre, divisées par une tapisserie qui les sépare.

SCÈNE II. Palestrion, Phylazie, Matamore, Artotrogue.

PALESTRION

J'ai, comme vous voyez, rompu cette cloison : Passez, j'amuserai Scélèdre en la maison.

Palestrion rentre, et elle passe par la fente de la tapisserie d'une maison à l'autre.

ARTOTROGUE

De beaucoup ; reprenez la mémoire ; Elle ne fut jamais le prix d'une victoire ; Nous l'avons enlevée à Mastricht en passant.

Mastricht : Nom propre d'une ville des Pays-Bas, située dans le Limbourg Hollandois sur la Meuse, à quatre lieues au-dessous de Liège. [T]

ARTOTROGUE

Cette Médée est fine.

Médée : Nom propre de femme. Medea. Elle était fille d'Éeta Roi de la Colchide, Hypsée, ou Idyie, était sa mère. [T]

MATAMORE

Et j'en suis le Jason. Mais vois comme Paris est fatal aux grands hommes ! Je deviens casanier depuis que nous y sommes ; Toutefois, quoique tard, je vais faire ma main, Lever l'arrière ban du Faubourg Saint-Germain, Soldats de la moustache, et de la courte épée, Dont l'insigne valeur n'est qu'au meurtre occupée ; Je t'établis déjà sur eux mon Lieutenant.

Jason : Fils d'Éson Roi de Thessalie, et d'Alcimède, fut élevé par le Centaure Chiron comme Achille, équipa le fameux navire nommé Argo, passa en Colchide avec une cinquantaine d'autres Héros, ou Aventuriers, dont il fut le chef, et qu'on nomme Argonautes, pour conquérir la toison d'or, tua par le secours de Médée le dragon qui gardait ce trésor, et l'enleva. [T]

Main : Fig. et familièrement. Faire sa main, piller, dérober, faire des profits illicites. [L]

ARTOTROGUE

Monsieur.

MATAMORE

Admire, Myrmidon, sa superbe structure : Que n'étais-je du temps de la Rébellion ! L'un de mes bras est Osse, et l'autre est Pélion, La troisième Montagne, Olympe, c'est ma tête ; J'eusse attaqué le Ciel, il était ma conquête ; Plus Géant qu'Encelade, afin de l'écheler, Je n'eusse eu qu'à lever et tête et bras en l'air, Ou, comme à coups de Monts il lui faisait la guerre, J'eusse d'un coup de pied lancé toute la terre.

Ici il tombe en levant le pied.

Pélion : Mont touchant les montagnes d'Ossa et d'Olympe, et dominait le golfe Pélasgique, qu'on nomme aujourd'hui le golfe d'Armino. [T]

Ossa : Montagne de Thessalie, fameuse dans les fables des Poètes. [T]

Encelade : Un des Géants qui firent la guerre à Jupiter. [T]

Echeler : Vieux mot qui a été dit pour Escalader. [Th.C.]

ARTOTROGUE

Le Colosse de Rhode aurait moins fait de bruit, Phaéton est tombé, Nature se détruit, Le vent a renversé la Tour de Babylone, Le Soleil a vu choir Matamore en personne ; Ci-gît.

Rhodes : Nom propre de la ville capitale de l'île de Rhodes. La colosse de Rhodes, disparu, est une des sept merveilles du monde.

Phaëton : Fils du Soleil et de la nymphe Clymene. Phaëton eut une querelle avec Épaphus fils de Jupiter, qui lui reprocha qu'il n'était point fils du Soleil. [T]

ARTOTROGUE

Donc sous le Montgibel Encelade respire.

Mongibel : autre nom du mont Etna, volcan de Sicile.

ARTOTROGUE

Que vous êtes le Mars et l'honneur des Guerriers, Et que même Gâlas vous cède ses lauriers.

Gâlas : Il s'agit vraisemblablement de Gallas (Mathias), feld-maréchal des armées impériales de Ferdinand II, qui naquit en 1589, dans le comté de Trente. [Michaud]

MATAMORE

Tout cela n'est pour moi qu'une course de bague ; Si tu veux raconter l'honneur de mes combats, Parle de la Rochelle, ou bien ne parle pas.

Course de bague : signifie aussi L'anneau qu'on suspend vers le bout d'une carrière où se font des courses, et que ceux qui courent, tâchent d'emporter avec le bout de la lance. La plupart des courses de bague se font à cheval. [L]

MATAMORE

De vrai, je m'en souviens ; j'étais sur la mer Noire : Chairbieux, qu'il en prit bien à tous les Parpaillots ! Sans forts, redoutes digue, et sans brider les flots, Pour terminer ce siège...

Charbieu : Ce mot désigne une espèce de jurement. [SP]

Parpaillot : Nom injurieux qu'on a donné en quelques endroits de la France à ceux de la Religion prétendue Reformée. [F]

MATAMORE

De même à Pignerol, comme un monceau de paille, Je renversai d'un souffle un grand pan de muraille ; J'eusse encor fait sauter la Ville et le Rocher, Mais on l'ouvrit si tôt qu'on me vit approcher.

Pignerol : Nom propre d'une ville d'Italie Pinarolium. Elle est dans le Piémont, sur la rivière de Cluson, à quatre ou cinq lieues de Turin, du côté du couchant. Cette ville prise par le Cardinal Richelieu l'an 1630. [T]

ARTOTROGUE

Ce Dom Quichot déjà passe pour une mine, Je l'ai mis en beau train, suivons puisqu'il chemine : Le siège de Breda signala votre nom, Où l'un de vos regards fit plus que le Canon.

Don Quichotte : Héros du célèbre roman de Cervantes, qui va chercher des aventures à mener à fin et des torts à redresser. [L]

Breda : Ville des Pays-Bas. Breda. Elle est dans le Brabant Hollandais, et est Capitale d'une Baronnie qui entra par le mariage dans la Maison de Nassau Orange l'an 1404 ou 1405. [T]

MATAMORE

Non parbieu.

MATAMORE

Dois-je envier aux Dieux l'honneur de l'Univers ? Ils l'ont fait, et mon bras le peut mettre à l'envers ; Cadejou.

Cadejou : Jurement dans la bouche des Gascons et qui est dit pour la tête de Jupiter.

MATAMORE, retournant

Toutefois.

SCÈNE III. Palestrion, Artotrogue, Matamore.

SCÈNE IV. Phylazie, Périmène, Palestrion, Placide.

PHYLAZIE, dans le logis de Périandre

Voyez s'il est encore où je l'avais laissé.

PERIMENE

Oui.

Entrant au Théâtre.

Vois Palestrion, s'il passe.

PALESTRION

Il est passé.

PERIMENE

Quel bruit là-haut ?

Il entend de sa Cour du bruit au-dessus du toit de son logis.

PHYLAZIE, rentrant par la fente dans le logis du Capitan

Adieu ; tu prends trop de licence.

Il n'y a pas de vers qui rime avec licence.

ACTE II

SCÈNE I. Périmène, Placide.

SCÈNE II. Périmène, Palestrion, Placide.

PALESTRION

Non, Matamore.

PLACIDE

Quelle ?

PALESTRION

De la ravoir.

SCÈNE III. Palestrion, Scélèdre.

PALESTRION, lui passant la main devant les yeux

Un chat ne voit pas mieux.

PALESTRION

Quel crime ?

SCELEDRE

Elle-même.

SCÈNE IV. Palestrion, Phylazie, Scélèdre.

PALESTRION

Veux-tu là demeurer comme un terme planté ?

Être planté comme un terme, rester longtemps debout à la même place.

PALESTRION

Que fais-tu ?

SCELEDRE

Je ne sais.

PHYLAZIE

Quoi donc ?

SCELEDRE, se frottant les yeux

J'examine mes yeux.

PHYLAZIE

Et qui te coûteront mille coups d'étrivières.

Etrivières : Ce mot pour signifier les coups de fouët qu'on donne à quelqu'un n'a point de singulier. [R]

PHYLAZIE

Il doit être entendu : J'ai cru voir arriver en ce lieu ma germaine, Et qu'elle et son amant logeait chez Périmène.

Germain : Frère de père et de mère ; et il se dit à la différence des frères utérins, qui ne sont frères que du côté de la mère. [F]

PALESTRION

Là-dessus ?

SCÈNE V. Phylazie, Palestrion, Scélèdre.

PALESTRION

Scélèdre.

PALESTRION

Et moi ?

PALESTRION

Et quoi ?

SCELEDRE

Qui ?

PHYLAZIE, rêvant

Comme à moi.

ACTE III

SCÈNE I.

SCÈNE II. Périmène, Scélèdre, Placide.

PERIMENE

Holà.

SCELEDRE

Je croyais.

SCELEDRE

Vous-même.

PLACIDE

Avec qui ?

SCÈNE III. Scélèdre, Périmène.

SCELEDRE, sortant du logis de Périmène

Non, je ne pense pas que le Ciel soit capable.

SCELEDRE

Je ne sais.

SCELEDRE

Où ?

SCÈNE IV. Scélèdre, Périmène.

SCÈNE V. Périmène, Palestrion, Placide.

PALESTRION

Vous le saurez bientôt. Notre vain Capitaine Lance à chaque regard une fièvre quartaine ; Il le pense du moins, et que tel aujourd'hui Tout le sexe le court et meurt d'amour pour lui, Qu'il n'est coeur endurci qu'il ne réduise en cendre, Que sa moustache encore est celle d'Alexandre.

Fièvre quartaine : Une fièvre quarte est celle qu'on a tous les quatre jours, qui ne laisse que deux jours francs ; double quarte, qui revient deux fois dans ces quatre jours, qui n'en laisse qu'un de franc. [L]

PALESTRION

Qui ?

PERIMENE

Passons ; cela vaut fait.

Cela vaut fait : Tenir lieu de, avoir la signification de. [L]

SCÈNE VI. Phylazie, Palestrion, Placide.

SCÈNE VII. Périmène, Palestrion, Artelese, Phydippe.

ACTE IV

SCÈNE I. Matamore, Palestrion.

MATAMORE

Courage, tour va bien ; en moins d'un tour de ville Au seul bruit de mon nom j'en ai levé dix mille, Hommes faits, gens de coeur, et de bonne façon, Qu'un foudre ne pourrait ébranler de l'arçon ; Artotrogue laissé vers la Samaritaine, Sous mon nom les assemble et les tient en haleine : Avec eux j'ai couru cent fois tout l'Orient, Et je les mène aux coups d'un visage riant, Ils vivent dans Paris, l'un sur sa bonne mine, L'autre sur Durandal qui massacre, extermine, Ces Filous panachés, ces batteurs de pavé, Ces tireurs de manteaux ont le coeur relevé ; Au premier mandement, et selon mes coutumes, On me voit au milieu d'une forêt de plumes.

Foudre, au propre, est, dans le langage ordinaire, du féminin, mais le langage élevé et la poésie peuvent le faire masculin. [L]

Arçon : L'une des deux pièces de bois courbées en cintre, qui servent à faire le corps de la selle d'un cheval. On dit figurément, Être ferme dans ses arçons, sur ses arçons, pour dire, Être ferme dans ses opinions. [Acad 1762]

Durandal : Epée de Charlemagne et de Roland ; on a employé ensuite ce mot pour signifier "épée", en général.

PALESTRION

Sans compter les goujats.

Goujat : Valet de soldat. [F]

MATAMORE

Vous différez pourtant dans un semblable soin ; Vous me servez de près, eux me servent de loin, Vous dedans mon logis, où le devoir vous range, Et les Rois seulement dans un pays étrange : Rois, Sofis, Empereurs sont titres empruntés, Et leur pouvoir n'agit que sous mes volontés ; Je leur souffre le nom, combien qu'il me convienne ; Seul on me dût nommer Archiduc dedans Vienne, Aux Indes grand Mogor, au Catay le grand Chan, Et chez les Africains l'Abyssin Prête Jean, Chez les Turcs grand Seigneur, grand Duc en Moscovie, Empereur Marcoman dedans la Moravie, Satrape grand Vizir, Bacha, Moufty, Sultan, Sofi dedans la Perse, en Égypte Soudan.

Mogor : Mogol.

Catay : Toute la grande Tartarie ; et dans un sens particulier c'est la partie Septentrionale de la Chine. [T]

Prestre Jean : Empereur des Abyssins, parce qu'autrefois les Princes de ce pays étaient effectivement Prestres. [F]

Moscovie : État le plus oriental de l'Europe qu'on nomme aussi grande Russie. [T]

Marcoman : Nation Suève qui s'établit dans le pays que nous appelons aujourd'hui Bohème et Moravie. [T]

Satrape : Satrape est un mot Persan, qui dans son origine ne signifiait qu'Amiral, Général d'une armée navale, ensuite on l'étendit à tous les Gouverneurs des provinces. [T]

MATAMORE

Ouvre-le.

MATAMORE

Riche ?

MATAMORE

Sa soeur ?

MATAMORE, voyant Phydippe

Est-ce elle ?

SCÈNE II. Phydippe, Palestrion, Matamore.

MATAMORE

Son entretien est long avecque mon Valet ; Me voilà donc réduit à garder le mulet : Que dit-elle ? Es-tu sourd ?

Garder le mulet : Attendre longtemps quelqu'un avec ennui et impatience. [L]

PHYDIPPE

Paladin, grand Héros, des Princes le support.

Paladin : Héros, ou ancien aventurier ou Chevalier errant, dont il est fait beaucoup de mention dans les Romans, fondez sur ce que la plus-part étaient des plus notables Officiers de la Cour et du Palais de l'Empereur Charlemagne. [F]

MATAMORE, lui tenant la main

Bien parlé ; levez-vous.

PHYDIPPE, la lui baisant

Ah ! Seigneur, quelle grâce ! Telle fut autrefois la main du Dieu de Thrace, Et j'ose bien, profane, aujourd'hui la toucher ?

Thrace : Nom de peuple. Les Thraces tiraient leur origine et leur nom de Thiras leur Patriarche, fils de Japheth. Gen. X. 2.

PALESTRION

Cette Iris vient à vous de la part d'une Amante.

Iris : Divinité fabuleuse des Anciens, que les poètes ont feint être la messagère de Junon. [F]

PALESTRION

Quel ?

SCÈNE III. Placide, Palestrion, Artelese, Phydippe.

SCÈNE IV. Matamore, Palestrion, Artelese, Phydippe.

PHYDIPPE, bas à Palestrion

L'avons-nous bien joué ?

PALESTRION

Des mieux.

PHYDIPPE

Elle n'ose.

PHYDIPPE, lui faisant la révérence

Faites-la peu languir, Dieu des coeurs, l'invincible.

ACTE V

SCÈNE I.

SCÈNE II. Matamore, Phylazie, Placide, Palestrion.

PLACIDE

Je dois parler à vous, n'échauffez pas ma bile, Ou je vous montrerai que ma robe est habile, Qu'une plume en ma main fera bien plus d'effet Qu'une estocade au poing d'un maraud si parfait.

Maraud : Terme injurieux, qui se dit des gueux, des coquins, des fripons, des bélîtres, qui n'ont ni bien, ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés. [T]

MATAMORE

La voilà, je la rends librement Sans arrêt, sans exploit, et sans commandement.

Exploit : Terme de pratique. Acte que l'huissier dresse et signifie pour assigner, notifier, saisir. [L]

MATAMORE

Ces diables ont pour queue et Sergents et Records ; Je ne veux pas sur eux déshonorer mes armes ; Je me sens faible aussi, j'ai trop versé de larmes.

Queue : Avoir une queue, avoir des suites. [L]

Record : Terme de Coutume. Témoin qui se souvient d'une chose qui s'est passée. [T]

PALESTRION, bas

Arrêtez vos transports.

PHYLAZIE, le voyant entrer

Adieu Prince des fous.

SCÈNE III. Matamore, Périmène, Placide.

PERIMENE

Cessez.

SCÈNE IV. Palestrion, Périmène, Artelese, Matamore, Scélèdre, Placide, Phylazie, Phydippe.

PALESTRION, à Périmène

Bien battu ?

PERIMENE

D'importance.

MATAMORE, donnant du pied à Scélèdre

Lève-toi.

PHYLAZIE

Pour être connu mieux, il vous faut, maître fou, Bonnet vert, et marotte, et sonnettes au cou.

Bonnet : Prendre le bonnet vert, porter le bonnet vert, locution employée autrefois pour signifier faire cession de biens afin d'éviter d'être poursuivi comme banqueroutier : cela se disait ainsi parce que celui qui faisait cette cession était obligé de porter un bonnet vert. Cela se disait ainsi parce que celui qui faisait cette cession était obligé de porter un bonnet vert. [L]

Marotte : Ce que les fous portent à la main pour les faire reconnaître. C'est un bâton au bout duquel il y a une petite figure ridicule en forme de Marionnette coiffée d'un bonnet de différentes couleurs. [F]

MATAMORE

Comment ?

PLACIDE

Allons.

PHYLAZIE

Entrons, mon coeur.

Placide, Phylazie, Périmène, Palestrion, et les valets rentrent.

1 853 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica