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Tragédie en vers

Annibal

Pierre de Marivaux· créée en 1720, imprimée en 1727· 5 actes· 1 586 vers· 8 personnages

Représentée pour la première fois au Théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain par les Comédiens italiens le 16 décembre 1720.

Personnages

  • ANNIBAL
  • LAODICE, fille de Prusias
  • PRUSIAS
  • FLAMINIUS, ambassadeur romain
  • HIÉRON, confident de Prusias
  • AMILCAR, confident d'Annibal
  • FLAVIUS, confident de Flaminius
  • EGINE, confidente de Laodice

ACTE I

SCÈNE PREMIÈRE. Laodice, Egine.

LAODICE

Pourquoi faut-il que je le voie ! Sans lui j'allais, sans trouble, épouser Annibal. Ô Rome ! Que ton choix à mon coeur est fatal ! Écoute, je veux bien t'apprendre, chère Egine, Des pleurs que je versais la secrète origine : Trois ans se sont passés, depuis qu'en ces États Le même ambassadeur vint trouver Prusias. Je n'avais jamais vu de Romain chez mon père ; Je pensais que d'un roi l'auguste caractère L'élevait au-dessus du reste des humains : Mais je vis qu'il fallait excepter les Romains. Je vis du moins mon père, orné du diadème, Honorer ce Romain, le respecter lui-même ; Et, s'il te faut ici dire la vérité, Ce Romain n'en parut ni surpris, ni flatté. Cependant ces respects et cette déférence Blessèrent en secret l'orgueil de ma naissance. J'eus peine à voir un roi qui me donna le jour, Dépouillé de ses droits, courtisan dans sa cour, Et d'un front couronné perdant toute l'audace, Devant Flaminius n'oser prendre sa place. J'en rougis, et jetai sur ce hardi Romain Des regards qui marquaient un généreux dédain. Mais du destin sans doute un injuste caprice Veut devant les Romains que tout orgueil fléchisse : Mes dédaigneux regards rencontrèrent les siens, Et les siens, sans effort, confondirent les miens. Jusques au fond du coeur je me sentis émue ; Je ne pouvais ni fuir, ni soutenir sa vue. Je perdis sans regret un impuissant courroux ; Mon propre abaissement, Egine, me fut doux. J'oubliai ces respects qui m'avaient offensée ; Mon père même alors sortit de ma pensée : Je m'oubliai moi-même, et ne m'occupai plus Qu'à voir et n'oser voir le seul Flaminius. Egine, ce récit, que j'ai honte de faire, De tous mes mouvements t'explique le mystère.

LAODICE

J'ignore jusqu'ici si je touchai son âme : J'examinai pourtant s'il partageait ma flamme ; J'observai si ses yeux ne m'en apprendraient rien : Mais je le voulais trop pour m'en instruire bien. Je le crus cependant, et si sur l'apparence Il est permis de prendre un peu de confiance, Egine, il me sembla que, pendant son séjour, Dans son silence même éclatait son amour. Mille indices pressants me le faisaient comprendre : Quand je te les dirais, tu ne pourrais m'entendre ; Moi-même, que l'amour sut peut-être tromper, Je les sens, et ne puis te les développer. Flaminius partit, Egine, et je veux croire Qu'il ignora toujours ma honte et sa victoire. Hélas ! Pour revenir à ma tranquillité, Que de maux à mon coeur n'en a-t-il pas coûté ! J'appelai vainement la raison à mon aide : Elle irrite l'amour, loin d'y porter remède. Quand sur ma folle ardeur elle m'ouvrait les yeux, En rougissant d'aimer, je n'en aimais que mieux. Je ne me servis plus d'un secours inutile ; J'attendis que le temps vînt me rendre tranquille : Je le devins, Egine, et j'ai cru l'être enfin, Quand j'ai su le retour de ce même Romain. Que ferai-je, dis-moi, si ce retour funeste D'un malheureux amour trouve en moi quelque reste ! Quoi ! J'aimerais encore ! Ah ! Puisque je le crains, Pourrais-je me flatter que mes feux sont éteints ! D'où naîtraient dans mon coeur de si promptes alarmes ! Et si je n'aime plus, pourquoi verser des larmes ! Cependant, chère Egine, Annibal a ma foi, Et je suis destinée à vivre sous sa loi. Sans amour, il est vrai, j'allais être asservie ; Mais j'allais partager la gloire de sa vie. Mon âme, que flattait un partage si grand, Se disait qu'un héros valait bien un amant. Hélas ! Si dans ce jour mon amour se ranime, Je deviendrai bien moins épouse que victime. N'importe, quelque sort qui m'attende aujourd'hui, J'achèverai l'hymen qui doit m'unir à lui, Et dût mon coeur brûler d'une ardeur éternelle, Egine, il a ma foi ; je lui serai fidèle.

SCÈNE II. Laodice, Annibal, Egine, Amilcar.

ANNIBAL

Puis-je, sans me flatter, Espérer qu'un moment vous voudrez m'écouter ! Je ne viens point, trop fier de l'espoir qui m'engage, De mes tristes soupirs vous présenter l'hommage : C'est un secret qu'il faut renfermer dans son coeur, Quand on n'a plus de grâce à vanter son ardeur. Un soin qui me sied mieux, mais moins cher à mon âme, M'invite en ce moment à vous parler, Madame. On attend dans ces lieux un agent des Romains, Et le roi votre père ignore ses desseins ; Mais je crois les savoir. Rome me persécute. Par moi, Rome autrefois se vit près de sa chute ; Ce qu'elle en ressentit et de trouble et d'effroi Dure encore, et lui tient les yeux ouverts sur moi. Son pouvoir est peu sûr tant qu'il respire un homme Qui peut apprendre aux rois à marcher jusqu'à Rome. A peine ils m'ont reçu, que sa juste frayeur M'en écarte aussitôt par un ambassadeur ; Je puis porter trop loin le succès de leurs armes, Voilà ce qui nourrit ses prudentes alarmes : Et de l'ambassadeur, peut-être, tout l'emploi Est de n'oublier rien pour m'éloigner du roi. Il va même essayer l'impérieux langage Dont à ses envoyés Rome prescrit l'usage ; Et ce piège grossier, que tend sa vanité, Souvent de plus d'un roi surprit la fermeté. Quoi qu'il en soit, enfin, trop aimable Princesse, Vous possédez du roi l'estime et la tendresse : Et moi, qui vous connais, je puis avec honneur En demander ici l'usage en ma faveur. Se soustraire au bienfait d'une âme vertueuse, C'est soi-même souvent l'avoir peu généreuse. Annibal, destiné pour être votre époux, N'aura point à rougir d'avoir compté sur vous : Et votre coeur, enfin, est assez grand pour croire Qu'il est de son devoir d'avoir soin de ma gloire.

ANNIBAL

Non, je m'occupe ici de plus nobles projets, Et ne vous parle point de mes seuls intérêts. Mon nom m'honore assez, Madame, et j'ose dire Qu'au plus avide orgueil ma gloire peut suffire. Tout vaincu que je suis, je suis craint du vainqueur : Le triomphe n'est pas plus beau que mon malheur. Quand je serais réduit au plus obscur asile, J'y serais respectable, et j'y vivrais tranquille, Si d'un roi généreux les soins et l'amitié, Le noeud dont avec vous je dois être lié, N'avaient rempli mon coeur de la douce espérance Que ce bras fera foi de ma reconnaissance ; Et que l'heureux époux dont vous avez fait choix, Sur de nouveaux sujets établissant vos lois, Justifiera l'honneur que me fait Laodice, En souffrant que ma main à la sienne s'unisse. Oui, je voudrais encor par des faits éclatants Réparer entre nous la distance des ans, Et de tant de lauriers orner cette vieillesse, Qu'elle effaçât l'éclat que donne la jeunesse. Mais mon courage en vain médite ces desseins, Madame, si le roi ne résiste aux Romains : Je ne vous dirai point que le Sénat, peut-être, Deviendra par degrés son tyran et son maître ; Et que, si votre père obéit aujourd'hui, Ce maître ordonnera de vous comme de lui ; Qu'on verra quelque jour sa politique injuste Disposer de la main d'une princesse auguste, L'accorder quelquefois, la refuser après, Au gré de son caprice ou de ses intérêts, Et d'un lâche allié trop payer le service, En lui livrant enfin la main de Laodice.

SCÈNE III. Prusias, Annibal, Amilcar.

SCÈNE IV. Annibal, Amilcar.

ANNIBAL

Crois-tu que l'intérêt d'une amoureuse, flamme Dans cet égarement pût entraîner mon âme ! Penses-tu que ce soit seulement de ce jour Que mon coeur ait appris à surmonter l'amour ! De ses emportements j'ai sauvé ma jeunesse ; J'en pourrai bien encor défendre ma vieillesse. Nous tenterions en vain d'empêcher que nos coeurs D'un amour imprévu ne sentent les douceurs. Ce sont là des hasards à qui l'âme est soumise, Et dont on peut sans honte éprouver la surprise : Mais quel qu'en soit l'attrait, ces douceurs ne sont rien, Et ne font de progrès qu'autant qu'on le veut bien. Ce feu, dont on nous dit la violence extrême, Ne brûle que le coeur qui l'allume lui-même. Laodice est aimable, et je ne pense pas Qu'avec indifférence on pût voir ses appas. L'hymen doit me donner une épouse si belle ; Mais la gloire, Amilcar, est plus aimable qu'elle : Et jamais Annibal ne pourra s'égarer Jusqu'au trouble honteux d'oser les comparer. Mais je suis las d'aller mendier un asile, D'affliger mon orgueil d'un opprobre stérile. Où conduire mes pas ! Va, crois-moi, mon destin Doit changer dans ces lieux ou doit y prendre fin. Prusias ne peut plus m'abandonner sans crime : Il est faible, il est vrai ; mais il veut qu'on l'estime. Je feins qu'il le mérite ; et malgré sa frayeur, Sa vanité du moins lui tiendra lieu d'honneur. S'il en croit les Romains, si le Ciel veut qu'il cède, Des crimes de son coeur le mien sait le remède. Soit tranquille, Amilcar, et ne crains rien pour moi. Mais sortons. Hâtons-nous de rejoindre le roi ; Ne l'abandonnons point ; il faut même sans cesse, Par de nouveaux efforts, combattre sa faiblesse, L'irriter contre Rome ; et mon unique soin Est de me rendre ici son assidu témoin.

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE. Flavius, Flaminius.

FLAMINIUS

Nous sommes seuls, nous pouvons ne rien feindre. Annibal n'a que trop montré qu'il est à craindre. Il fuit, il est vaincu, mais vaincu par des coups Que nous devons encor plus au hasard qu'à nous. Et s'il n'eût, autrefois, ralenti son courage, Rome était en danger d'obéir à Carthage. Quoique vaincu, les rois dont il cherche l'appui Pourraient bien essayer de se servir de lui ; Et sur ce qu'il a fait fondant leur espérance Avec moins de frayeur tenter l'indépendance : Et Rome à les punir aurait un embarras Qu'il serait imprudent de ne s'épargner pas. Nos aigles, en un mot, trop fréquemment défaites Par ce même ennemi qui trouve des retraites, Qui n'a jamais craint Rome, et qui même la voit Seulement ce qu'elle est et non ce qu'on la croit ; Son audace, son nom et sa haine implacable, Tout, jusqu'à sa défaite, est en lui formidable, Et depuis quelque temps un bruit court parmi nous Qu'il va de Laodice être bientôt l'époux. Ce coup est important : Rome en est alarmée. Pour le rompre elle a fait avancer son armée ; Elle exige Annibal, et malgré le mépris Que pour les rois tu sais que le Sénat a pris, Son orgueil inquiet en fait un sacrifice, Et livre à mon espoir la main de Laodice. Le roi, flatté par là, peut en oublier mieux La valeur d'un dépôt trop suspect en ces lieux. Pour effacer l'affront d'un pareil hyménée, Si contraire à la loi que Rome s'est donnée, Et je te l'avouerai, d'un hymen dont mon coeur N'aurait peut-être pu sentir le déshonneur, Cette Rome facile accorde à la princesse Le titre qui pouvait excuser ma tendresse, La fait Romaine enfin. Cependant ne crois pas Qu'en faveur de mes feux j'épargne Prusias. Rome emprunte ma voix, et m'ordonne elle-même D'user ici pour lui d'une rigueur extrême. Il le faut en effet.

SCÈNE II. Prusias, Annibal, Flaminius, Flavius, suite du roi.

FLAMINIUS

Rome, qui vous observe, et de qui la clémence Vous a fait jusqu'ici grâce de sa vengeance, A commandé, Seigneur, que je vinsse vers vous Vous dire le danger où vous met son courroux. Vos armes chaque jour, et sur mer et sur terre, Entre Artamène et vous renouvellent la guerre. Rome la désapprouve, et déjà le Sénat Vous en avait, Seigneur, averti sans éclat. Un Romain, de sa part, a dû vous faire entendre Quel parti là-dessus vous feriez bien de prendre ; Qu'il souhaitait enfin qu'on eût, en pareil cas, Recours à sa justice, et non à des combats. Cet auguste Sénat, qui peut parler en maître, Mais qui donne à regret des preuves qu'il peut l'être, Crut que, vous épargnant des ordres rigoureux, Vous n'attendriez pas qu'il vous dît : je le veux. Il le dit aujourd'hui ; c'est moi qui vous l'annonce. Vous allez vous juger en me faisant réponse. Ainsi, quand le pardon vous est encore offert, N'oubliez pas qu'un mot vous absout ou vous perd. Pour écarter de vous tout dessein téméraire, Empruntez le secours d'un effroi salutaire : Voyez en quel état Rome a mis tous ces rois Qui d'un coupable orgueil ont écouté la voix. Présentez à vos yeux cette foule de princes, Dont les uns vagabonds, chassés de leurs provinces, Les autres gémissants abandonnés aux fers, De son devoir, Seigneur, instruisent l'univers. Voilà, pour imposer silence à votre audace, Le spectacle qu'il faut que votre esprit se fasse. Vous vaincrez Artamène, et vos heureux destins Vont mettre, je le veux, son sceptre dans vos mains. Mais quand vous le tiendrez, ce sceptre qui vous tente, Qu'en ferez-vous, Seigneur, si Rome est mécontente ! Que ferez-vous du vôtre, et qui vous sauvera Des traits vengeurs dont Rome alors vous poursuivra ! Restez en paix, régnez, gardez votre couronne : Le Sénat vous la laisse, ou plutôt vous la donne. Obtenez sa faveur, faites ce qu'il lui plaît ; Je ne vous connais point de plus grand intérêt. Consultez nos amis : ce qu'ils ont de puissance N'est que le prix heureux de leur obéissance. Quoi qu'il en soit, enfin, que votre ambition Respecte un roi qui vit sous sa protection.

ANNIBAL

Non, non, Flaminius, vous vous entendez mal A vanter le Sénat aux dépens d'Annibal. Cet état où je suis rappelle une matière Dont votre Rome aurait à rougir la première. Ne vous souvient-il plus du temps où dans mes mains La victoire avait mis le destin des Romains ! Retracez-vous ce temps où par moi l'Italie D'épouvante, d'horreur et de sang fut remplie. Laissons de vains discours, dont le faste menteur De ma chute aux Romains semble donner l'honneur. Dites, Flaminius, quelle fut leur ressource ! Parlez, quelqu'un de vous arrêta-t-il ma course ! Sans l'imprudent repos que mon bras s'est permis, Romains, vous n'auriez plus d'amis ni d'ennemis. De ce peuple insolent, qui veut qu'on obéisse, Le fer et l'esclavage allaient faire justice ; Et les rois, que soumet sa superbe amitié, En verraient à présent le reste avec pitié. Ô Rome ! Tes destins ont pris une autre face. Ma lenteur, ou plutôt mon mépris te fit grâce Négligeant des progrès qui me semblaient trop sûrs, Je laissai respirer ton peuple dans tes murs. Il échappa depuis, et ma seule imprudence Des Romains abattus releva l'espérance. Mais ces fiers citoyens, que je n'accablai pas, Ne sont point assez vains pour mépriser mon bras ; Et si Flaminius voulait parler sans feindre, Il dirait qu'on m'honore encor jusqu'à me craindre. En effet, si le roi profite du séjour Que les dieux ont permis que je fisse en sa cour, S'il ose pour lui-même employer mon courage, Je n'en demande pas à ces dieux davantage. Le Sénat, qui d'un autre est aujourd'hui l'appui, Pourra voir arriver le danger jusqu'à lui. Je sais me corriger ; il sera difficile De me réduire alors à chercher un asile.

SCÈNE III. Prusias, Flaminius, Hiéron.

FLAMINIUS

Rome ne le craint point, Seigneur ; mais sa pitié Travaille à vous sauver de son inimitié. Rome ne le craint point, vous dis-je ; mais l'audace Ne lui plaît point dans ceux qui tiennent votre place. Elle veut que les rois soient soumis au devoir Que leur a dès longtemps imposé son pouvoir. Ce devoir est, Seigneur, de n'oser entreprendre Ce qu'ils n'ignorent pas qu'elle pourrait défendre ; De n'oublier jamais que ses intentions Doivent à la rigueur régler leurs actions ; Et de se regarder comme dépositaires D'un pouvoir qu'ils n'ont plus dès qu'ils sont téméraires. Voilà votre devoir, et vous l'observez mal, Quand vous osez chez vous recevoir Annibal. Rome, qui tient ici ce sévère langage, N'a point dessein, Seigneur, de vous faire un outrage ; Et si les fiers avis offensent votre coeur, Vous pouvez lui répondre avec plus de hauteur. Cette Rome s'explique en maîtresse du monde. Si sur un titre égal votre audace se fonde, Si vous êtes enfin à l'abri de ses coups, Vous pouvez lui parler comme elle parle à vous. Mais s'il est vrai, Seigneur, que vous dépendiez d'elle, Si, lorsqu'elle voudra, votre trône chancelle, Et pour dire encor plus, si ce que Rome veut, Cette Rome absolue en même temps le peut, Que son droit soit injuste ou qu'il soit équitable, Qu'importe ! C'est aux dieux que Rome en est comptable. Le faible, s'il était le juge du plus fort, Aurait toujours raison, et l'autre toujours tort. Annibal est chez vous, Rome en est courroucée : Pouvez-vous là-dessus ignorer sa pensée ! Est-ce donc imprudence, ou n'avez-vous point su Ce qu'elle envoya dire aux rois qui l'ont reçu !

PRUSIAS

Annibal !

SCÈNE IV. Prusias, Hiéron.

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE. Laodice, Egine.

SCÈNE II. Laodice, Flaminius, Egine.

LAODICE

Non, n'allez pas plus loin ; Ne dites pas son nom : il n'en est pas besoin. Je dois beaucoup aux soins où le Sénat s'engage ; Mais je n'ai pas, Seigneur, dessein d'en faire usage. Cependant vous dirai-je ici mon sentiment Sur l'estime de Rome et son empressement ! Par où, s'il ne s'y mêle un peu de politique, Ai-je l'honneur de plaire à votre république ! Mes paisibles vertus ne valent pas, Seigneur, Que le Sénat s'emporte à cet excès d'honneur. Je n'aurais jamais cru qu'il vît comme un prodige Des vertus où mon rang, où mon sexe m'oblige. Quoi ! Le ciel, de ses dons prodigue aux seuls Romains, En prive-t-il le coeur du reste des humains ! Et nous a-t-il fait naître avec tant d'infortune, Qu'il faille nous louer d'une vertu commune ! Si tel est notre sort, du moins épargnez-nous L'honneur humiliant d'être admirés de vous. Quoi qu'il en soit enfin, dans la peur d'être ingrate, Je rends grâce au Sénat, et son zèle me flatte ! Bien plus, Seigneur, je vois d'un oeil reconnaissant Le choix de cet époux dont il me fait présent. C'est en dire beaucoup : une telle entreprise De trop de liberté pourrait être reprise ; Mais je me rends justice, et ne puis soupçonner Qu'il ait de mon destin cru pouvoir ordonner. Non, son zèle a tout fait, et ce zèle l'excuse ; Mais, Seigneur, il en prend un espoir qui l'abuse ; Et c'est trop, entre nous, présumer des effets Que produiront sur moi ses soins et ses bienfaits, S'il pense que mon coeur, par un excès de joie, Va se sacrifier aux honneurs qu'il m'envoie. Non, aux droits de mon rang ce coeur accoutumé Est trop fait aux honneurs pour en être charmé. D'ailleurs, je deviendrais le partage d'un homme Qui va, pour m'obtenir, me demander à Rome ; Ou qui, choisi par elle, a le coeur assez bas Pour n'oser déclarer qu'il ne me choisit pas ; Qui n'a ni mon aveu ni celui de mon père ! Non : il est, quel qu'il soit, indigne de me plaire.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Prusias, Annibal, Flaminius.

ANNIBAL

C'est moi.

FLAMINIUS

Annibal !

ANNIBAL

Oui, c'est lui qui défendra le roi ; Et puisque sa bonté m'accorde Laodice, Puisque de sa révolte Annibal est complice, Le parti le meilleur pour Rome est désormais De laisser ce rebelle et son complice en paix.

À Prusias.

Seigneur, vous avez vu qu'il était nécessaire De finir par l'aveu que je viens de lui faire, Et vous devez juger, par son empressement, Que Rome a des soupçons de notre engagement. J'ose dire encor plus : l'intérêt d'Artamène Ne sert que de prétexte au motif qui l'amène ; Et sans m'estimer trop, j'assurerai, Seigneur, Que vous n'eussiez point vu sans moi d'ambassadeur ; Que Rome craint de voir conclure un hyménée Qui m'attache à jamais à votre destinée, Qui me remet encor les armes à la main, Qui de Rome peut-être expose le destin, Qui contre elle du moins fait revivre un courage Dont jamais son orgueil n'oubliera le ravage. Cette Rome, il est vrai, ne parle point de moi ; Mais ses précautions trahissent son effroi. Oui, les soins qu'elle prend du sort de Laodice D'un orgueil alarmé vous montrent l'artifice. Son Sénat en bienfaits serait moins libéral, S'il ne s'agissait pas d'écarter Annibal. En vous développant sa timide prudence, Ce n'est pas que, saisi de quelque défiance, Je veuille encourager votre honneur étonné A confirmer l'espoir que vous m'avez donné. Non, je mériterais une amitié parjure, Si j'osais un moment vous faire cette injure. Et que pourriez-vous craindre en gardant votre foi ! Est-ce d'être vaincu, de cesser d'être roi ! Si vous n'exercez pas les droits du rang suprême, Si vous portez des fers avec un diadème, Et si de vos enfants vous ne disposez pas, Vous ne pouvez rien perdre en perdant vos États. Mais vous les défendrez : et j'ose encor vous dire Qu'un prince à qui le ciel a commis un empire, Pour qui cent mille bras peuvent se réunir, Doit braver les Romains, les vaincre et les punir.

SCÈNE V. Flaminius, Prusias.

FLAMINIUS

Gardez-vous d'écouter une audace frivole, Par qui son désespoir follement se console. Ne vous y trompez pas, Seigneur ; Rome aujourd'hui Vous demande Annibal, sans en vouloir à lui. Elle avait défendu qu'on lui donnât retraite ; Non qu'elle eût, comme il dit, une frayeur secrète : Mais il ne convient pas qu'aucun roi parmi vous Fasse grâce aux vaincus que proscrit son courroux. Apaisez-la, Seigneur : une nombreuse armée Pour venir vous surprendre a dû s'être formée ; Elle attend vos refus pour fondre en vos États ; L'orgueilleux Annibal ne les sauvera pas. Vous, de son désespoir instrument et ministre, Qui n'en pénétrez pas le mystère sinistre, Vous, qu'il abuse enfin, vous par qui son orgueil Se cherche, en vous perdant, un éclatant écueil, Vous périrez, Seigneur ; et bientôt Artamène, Aidé de son côté des troupes qu'on lui mène, Dépouillera ce front de ce bandeau royal, Confié sans prudence aux fureurs d'Annibal. Annonçant du Sénat la volonté suprême, J'ai parlé jusqu'ici comme il parle lui-même ; J'ai dû de son langage observer la rigueur : Je l'ai fait ; mais jugez s'il en coûte à mon coeur. Connaissez-le, Seigneur : Laodice m'est chère ; Il doit m'être bien dur de menacer son père. Oui, vous voyez l'époux proposé dans ce jour, Et dont Rome n'a pas désapprouvé l'amour. Je ne vous dirai point ce que pourrait attendre Un roi qui choisirait Flaminius pour gendre. Pensez-y, mon amour ne vous fait point de loi, Et vous ne risquez rien ne refusant que moi. Mon âme à vous servir n'en sera pas moins prête ; Mais, par reconnaissance, épargnez votre tête. Oui, malgré vos refus et malgré ma douleur, Je vous promets des soins d'une éternelle ardeur. A présent trop frappé des malheurs que j'annonce, Peut-être auriez-vous peine à me faire réponse ; Songez-y ; mais sachez qu'après cet entretien, Je pars, si dans ce jour vous ne résolvez rien.

SCÈNE VI.

PRUSIAS, seul

Il aime Laodice ! Imprudente promesse, Ah ! Sans toi, quel appui m'assurait sa tendresse ! Dois-je vous immoler le sang de mes sujets, Serments qui l'exposez, et que l'orgueil a faits ! Toi, dont j'admirai trop la fortune passée, Sauras-tu vaincre mieux ceux qui l'ont renversée ! Abattu sous le faix de l'âge et du malheur, Quel fruit espères-tu d'une infirme valeur ! Tristes réflexions, qu'il n'est plus temps de faire ! Quand je me suis perdu, la sagesse m'éclaire : Sa lumière importune, en ce fatal moment, N'est plus une ressource, et n'est qu'un châtiment. En vain s'ouvre à mes yeux un affreux précipice ; Si je ne suis un traître, il faut que j'y périsse. Oui, deux partis encore à mon choix sont offerts : Je puis vivre en infâme, ou mourir dans les fers. Choisis, mon coeur. Mais quoi ! Tu crains la servitude ! Tu n'es déjà qu'un lâche à ton incertitude ! Mais ne puis-je, après tout, balancer sur le choix ! Impitoyable honneur, examinons tes droits. Annibal a ma foi ; faut-il que je la tienne, Assuré de ma perte, et certain de la sienne ! Quel projet insensé ! La raison et les dieux Me font-ils un devoir d'un transport furieux ! Ô ciel ! J'aurais peut-être, au gré d'une chimère Sacrifié mon peuple et conclu sa misère. Non, ridicule honneur, tu m'as en vain pressé : Non, ce peuple t'échappe, et ton charme a cessé. Le parti que je prends, dût-il même être infâme, Sujets, pour vous sauver j'en accepte le blâme. Il faudra donc, grands dieux ! Que mes serments soient vains, Et je vais donc livrer Annibal aux Romains, L'exposer aux affronts que Rome lui destine ! Ah ! Ne vaut-il pas mieux résoudre ma ruine ! Que dis-je ! Mon malheur est-il donc sans retour ! Non, de Flaminius sollicitons l'amour. Mais Annibal revient, et son âme inquiète Peut-être a pressenti ce que Rome projette. Dissimulons.

SCÈNE VII. Prusias, Annibal.

SCÈNE VIII.

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II. Laodice, Annibal.

ANNIBAL

Enfin voici l'instant Où tout semble annoncer qu'un outrage m'attend. Un outrage, grands dieux ! À ce seul mot, Madame, Souffrez qu'un juste orgueil s'empare de mon âme. Dans un pareil danger, il doit m'être permis, Sans craindre d'être vain, d'exposer qui je suis. J'ai besoin, en un mot, qu'ici votre mémoire D'un malheureux guerrier se rappelle la gloire ; Et qu'à ce souvenir votre coeur excité, Redouble encor pour moi sa générosité. Je ne vous dirai plus de presser votre père De tenir les serments qu'il a voulu me faire. Ces serments me flattaient du bonheur d'être à vous ; Voilà ce que mon coeur y trouvait de plus doux. Je vois que c'en est fait, et que Rome l'emporte ; Mais j'ignore où s'étend le coup qu'elle me porte. Instruisez Annibal ; il n'a que vous ici. Par qui de ses projets il puisse être éclairci. Des devoirs où pour moi votre foi vous oblige, Un aveu qui me sauve est tout ce que j'exige. Songez que votre coeur est pour moi dans ces lieux L'incorruptible ami que me laissent les dieux. On vous offre un époux, sans doute ; mais j'ignore Tout ce qu'à Prusias Rome demande encore. Il craint de me parler, et je vois aujourd'hui Que la foi qui le lie est un fardeau pour lui, Et je vous l'avouerai, mon courage s'étonne Des desseins où l'effroi peut-être l'abandonne. Sans quelque tendre espoir qui retarde ma main, Sans Rome que je hais, j'assurais mon destin. Parlez, ne craignez point que ma bouche trahisse La faveur que ma gloire attend de Laodice. Quel est donc cet époux que l'on vient vous offrir ! Puis-je vivre, ou faut-il me hâter de mourir !

ANNIBAL

Et moi, je la refuse, adorable Princesse, Et je n'exige point qu'un coeur si vertueux S'immole en remplissant un devoir rigoureux ; Que d'un si noble effort le prix soit un supplice. Non, non, je vous dégage, et je me fais justice ; Et je rends à ce coeur, dont l'amour me fut dû, Le pénible présent que me fait sa vertu. Ce coeur est prévenu, je m'aperçois qu'il aime. Qu'il suive son penchant, qu'il se donne lui-même. Si je le méritais, et que l'offre du mien Pût plaire à Laodice et me valoir le sien, Je n'aurais consacré mon courage et ma vie Qu'à m'acquérir ce bien que je lui sacrifie. Il n'est plus temps, Madame, et dans ce triste jour, Je serais un ingrat d'en croire mon amour. Je verrai Prusias, résolu de lui dire Qu'aux désirs du Sénat son effroi peut souscrire, Et je vais le presser d'éclaircir un soupçon Que mon âme inquiète a pris avec raison. Peut-être cependant ma crainte est-elle vaine ; Peut-être notre hymen est tout ce qui le gêne : Quoi qu'il en soit enfin, je remets en vos mains Un sort livré peut-être aux fureurs des Romains. Quand même je fuirais, la retraite est peu sûre. Fuir, c'est en pareil cas donner jour à l'injure ; C'est enhardir le crime ; et pour l'épouvanter, Le parti le plus sûr c'est de m'y présenter. Il ne m'importe plus d'être informé, Madame, Du reste des secrets que j'ai lus dans votre âme ; Et ce serait ici fatiguer votre coeur Que de lui demander le nom de son vainqueur. Non, vous m'avez tout dit en gardant le silence, Et je n'ai pas besoin de cette confidence. Je sors : si dans ces lieux on n'en veut qu'à mes jours, Laissez mes ennemis en terminer le cours. Ce malheur ne vaut pas que vous veniez me faire Un trop pénible aveu des faiblesses d'un père. S'il ne faut que mourir, il vaut mieux que mon bras Cède à mes ennemis le soin de mon trépas, Et que, de leur effroi victime glorieuse, J'en assure, en mourant, la mémoire honteuse, Et qu'on sache à jamais que Rome et son Sénat Ont porté cet effroi jusqu'à l'assassinat. Mais je vous quitte, on vient.

SCÈNE III. Laodice, Flaminius.

FLAMINIUS

Mon devoir.

SCÈNE IV.

SCÈNE V. Prusias, Flaminius.

SCÈNE VI. Prusias, Annibal, Flaminius.

SCÈNE VII. Flaminius, Prusias.

SCÈNE VIII.

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE. Prusias, Hiéron.

SCÈNE II. Prusias, Annibal, Hiéron.

SCÈNE III.

SCÈNE IV. Laodice, avec un mouchoir dont elle essuie ses pleurs, Annibal.

SCÈNE V.

SCÈNE VI. Laodice, Flaminius, Flavius.

SCÈNE VII. Flaminius, Flavius.

SCÈNE VIII.

SCÈNE IX. Annibal, Flaminius.

FLAMINIUS

Ce que Rome en ces lieux m'a commandé de faire, Pour Annibal peut-être est encore un mystère. Seigneur, je viens ici vous demander au roi ; Vous n'en devez pas être irrité contre moi. Tel était mon devoir ; je l'ai fait avec zèle, Et vous m'approuverez d'avoir été fidèle. Prusias, retenu par son engagement, A cru qu'il suffirait de votre éloignement. Il a pensé que Rome en serait satisfaite, Et n'exigerait rien après votre retraite. Je pouvais l'accepter, et vous ne doutez pas Qu'il ne me fût aisé d'envoyer sur vos pas ; D'autant plus qu'Hiéron aux Romains de ma suite Promet de révéler le jour de votre fuite. Mais, Seigneur, le Sénat veut bien moins vous avoir Qu'il ne veut que le roi fasse ici son devoir : Et l'univers jaloux, de qui l'oeil nous contemple, De sa soumission aurait perdu l'exemple. J'ai donc refusé tout, et Prusias, alors, Après avoir tenté d'inutiles efforts, Pour me donner enfin sa réponse précise, Ne m'a plus demandé qu'une heure de remise. Seigneur, je suis certain du parti qu'il prendra, Et ce prince, en un mot, vous abandonnera. S'il demande du temps, ce n'est pas qu'il hésite ; Mais de son embarras il se fait un mérite. Il croit que vous serez content de sa vertu, Quand vous saurez combien il aura combattu. Et vous, que jusque-là le destin persécute, Tombez, mais d'un héros ménagez-vous la chute. Vous l'êtes, Annibal, et l'aveu m'en est doux. Pratiquez les vertus que ce nom veut de vous. Voudriez-vous attendre ici la violence ! Non, non ; qu'une superbe et pleine confiance, Digne de l'ennemi que vous vous êtes fait, Que vous honorerez par ce généreux trait, Vous invitant à fuir des retraites peu sûres, Où vous deviez, Seigneur, présager vos injures, Vous guide jusqu'à Rome, et vous jette en des bras Plus fidèles pour vous que ceux de Prusias. Voilà, Seigneur, voilà la chute la plus fière Que puisse se choisir votre audace guerrière. A votre place enfin, voilà le seul écueil Où, même en se brisant, se maintient votre orgueil. N'hésitez point, venez ; achevez de connaître Ces vainqueurs que déjà vous estimez peut-être. Puisque autrefois, Seigneur, vous les avez vaincus, C'est pour vous honorer une raison de plus. Montrez-leur Annibal ; qu'il vienne les convaincre Qu'un si noble vaincu mérita de les vaincre. Partons sans différer ; venez les rendre tous D'une action si noble admirateurs jaloux.

SCÈNE X et dernière. Tous les acteurs.

1 586 vers· cliquer un vers pour le scander· texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica