Comédie en prose· Comédie en un Acte, en Prose
La Dispute
Comédie en un acte et en prose représentée pour la première fois par les comédiens Français, le 19 Octobre 1744
Personnages
- HERMIANE
- LE PRINCE
- MESROU
- CARISE
- EGLÉ
- AZOR
- ADINE
- MESRIN
- MESLIS
- DINA
- La SUITE du PRINCE
LA DISPUTE
SCÈNE PREMIÈRE. Le prince, Hermiane, Carise, Mesrou.
HERMIANE
Où allons-nous, Seigneur, voici le lieu du monde le plus sauvage et le plus solitaire, et rien n'y annonce la fête que vous m'avez promise.
LE PRINCE, en riant
Tout y est prêt.
HERMIANE
Je n'y comprends rien ; qu'est-ce que c'est que cette maison où vous me faites entrer, et qui forme un édifice si singulier ? Que signifie la hauteur prodigieuse des différents murs qui l'environnent : où me menez-vous ?
LE PRINCE
À un spectacle très curieux ; vous savez la question que nous agitâmes hier au soir. Vous souteniez contre toute ma cour que ce n'était pas votre sexe, mais le nôtre, qui avait le premier donné l'exemple de l'inconstance et de l'infidélité en amour.
HERMIANE
Oui, Seigneur, je le soutiens encore. La première inconstance, ou la première infidélité, n'a pu commencer que par quelqu'un d'assez hardi pour ne rougir de rien. Oh ! Comment veut-on que les femmes, avec la pudeur et la timidité naturelles qu'elles avaient, et qu'elles ont encore depuis que le monde et sa corruption durent, comment veut-on qu'elles soient tombées les premières dans des vices de coeur qui demandent autant d'audace, autant de libertinage de sentiment, autant d'effronterie que ceux dont nous parlons ? Cela n'est pas croyable.
LE PRINCE
Eh ! Sans doute, Hermiane, je n'y trouve pas plus d'apparence que vous, ce n'est pas moi qu'il faut combattre là-dessus, je suis de votre sentiment contre tout le monde, vous le savez.
HERMIANE
Oui, vous en êtes par pure galanterie, je l'ai bien remarqué.
LE PRINCE
Si c'est par galanterie, je ne m'en doute pas. Il est vrai que je vous aime, et que mon extrême envie de vous plaire peut fort bien me persuader que vous avez raison, mais ce qui est de certain, c'est qu'elle me le persuade si finement que je ne m'en aperçois pas. Je n'estime point le coeur des hommes, et je vous l'abandonne ; je le crois sans comparaison plus sujet à l'inconstance et à l'infidélité que celui des femmes ; je n'en excepte que le mien, à qui même je ne ferais pas cet honneur-là si j'en aimais une autre que vous.
HERMIANE
Ce discours-là sent bien l'ironie.
LE PRINCE
J'en serai donc bientôt puni ; car je vais vous donner de quoi me confondre, si je ne pense pas comme vous.
HERMIANE
Que voulez-vous dire ?
LE PRINCE
Oui, c'est la nature elle-même que nous allons interroger, il n'y a qu'elle qui puisse décider la question sans réplique, et sûrement elle prononcera en votre faveur.
HERMIANE
Expliquez-vous, je ne vous entends point.
LE PRINCE
Pour bien savoir si la première inconstance ou la première infidélité est venue d'un homme, comme vous le prétendez, et moi aussi, il faudrait avoir assisté au commencement du monde et de la société.
HERMIANE
Sans doute, mais nous n'y étions pas.
LE PRINCE
Nous allons y être ; oui, les hommes et les femmes de ce temps-là, le monde et ses premières amours vont reparaître à nos yeux tels qu'ils étaient, ou du moins tels qu'ils ont dû être ; ce ne seront peut-être pas les mêmes aventures, mais ce seront les mêmes caractères ; vous allez voir le même état de coeur, des âmes tout aussi neuves que les premières, encore plus neuves s'il est possible.
À Carie et à Mesrou.
Carise, et vous, Mesrou, partez, et quand il sera temps que nous nous retirions, faites le signal dont nous sommes convenus.
À sa suite.
Et vous, qu'on nous laisse.
SCÈNE II. Hermiane, Le Prince.
HERMIANE
Vous excitez ma curiosité, je l'avoue.
LE PRINCE
Voici le fait : il y a dix-huit ou dix-neuf ans que la dispute d'aujourd'hui s'éleva à la cour de mon père, s'échauffa beaucoup et dura très longtemps. Mon père, naturellement assez philosophe, et qui n'était pas de votre sentiment, résolut de savoir à quoi s'en tenir, par une épreuve qui ne laissât rien à désirer. Quatre enfants au berceau, deux de votre sexe et deux du nôtre, furent portés dans la forêt où il avait fait bâtir cette maison exprès pour eux, où chacun d'eux fut ! logé à part, et où actuellement même il occupe un terrain dont il n'est jamais sorti, de sorte qu'ils ne se sont jamais vus. Ils ne connaissent encore que Mesrou et sa soeur qui les ont élevés, et qui ont toujours eu soin d'eux, et qui furent choisis de la couleur dont ils sont, afin que leurs élèves en fussent plus étonnés quand ils verraient d'autres hommes. On va donc pour la première fois leur laisser la liberté de sortir de leur enceinte, et de se connaître ; on leur a appris la langue que nous parlons ; on peut regarder le commerce qu'ils vont avoir ensemble comme le premier âge du monde ; les premières amours vont recommencer, nous verrons ce qui en arrivera.
Ici, on entend un bruit de trompettes.
Mais hâtons-nous de nous retirer, j'entends le signal qui nous en avertit, nos jeunes gens vont paraître ; voici une galerie qui règne tout le long de l'édifice, et d'où nous pourrons les voir et les écouter, de quelque côté qu'ils sortent de chez eux. Partons.
SCÈNE III. Carise, Eglé.
CARISE
Venez, Eglé, suivez-moi ; voici de nouvelles terres que vous n'avez jamais vues, et que vous pouvez parcourir en sûreté.
EGLÉ
Que vois-je ? Quelle quantité de nouveaux mondes !
CARISE
C'est toujours le même, mais vous n'en connaissez pas toute l'étendue.
EGLÉ
Que de pays ! Que d'habitations ! Il me semble que je ne suis plus rien dans un si grand espace, cela me fait plaisir et peur.
Elle regarde et s'arrête à un ruisseau.
Qu'est-ce que c'est que cette eau ne je vois et qui roule à terre ? Je n'ai rien vu de semblable à cela dans le monde d'où je sors.
CARISE
Vous avez raison, et c'est ce qu'on appelle un ruisseau.
EGLÉ, regardant
Ah ! Carise, approchez, venez voir, il y a quelque chose qui habite dans le ruisseau qui est fait comme une personne, et elle paraît aussi étonnée de moi que je le suis d'elle.
CARISE, riant
Eh ! Non, c'est vous que vous y voyez tous les ruisseaux font cet effet-là.
EGLÉ
Quoi ! C'est là moi, c'est mon visage ?
CARISE
Sans doute.
EGLÉ
Mais savez-vous bien que cela est très beau, que cela fait un objet charmant ? Quel dommage de ne l'avoir pas su plus tôt !
CARISE
Il est vrai que vous êtes belle.
EGLÉ
Comment, belle, admirable ! Cette découverte-là m'enchante.
Elle se regarde encore.
Le ruisseau fait toutes mes mines, et toutes me plaisent. Vous devez avoir eu bien du plaisir à me regarder, Mesrou et vous. Je passerais ma vie à me contempler ; que je vais m'aimer à présent !
CARISE
Promenez-vous à votre aise, je vous laisse pour rentrer dans votre habitation, où j'ai quelque chose à faire.
EGLÉ
Allez, allez, je ne m'ennuierai pas avec le ruisseau.
SCÈNE IV. Eglé, Azor.
Eglé un instant seule, Azor parait vis-à-vis d'elle.
EGLÉ, continuant et se tâtant le visage
Je ne me lasse point de moi.
Et puis, apercevant Azor, avec frayeur.
Qu'est-ce que c'est que cela, une personne comme moi ?... N'approchez point.
Azor étendant les bras d'admiration et souriant. Eglé continue.
La personne rit, on dirait qu'elle m'admire.
Azor fait un pas.
Attendez... Ses regards sont pourtant bien doux... Savez-vous parler ?
AZOR
Le plaisir de vous voir m'a d'abord ôté la parole.
EGLÉ, gaiement
La personne m'entend, me répond, et si agréablement !
AZOR
Vous me ravissez.
EGLÉ
Tant mieux.
AZOR
Vous m'enchantez.
EGLÉ
Vous me plaisez aussi.
AZOR
Pourquoi donc me défendez-vous d'avancer ?
EGLÉ
Je ne vous le défends plus de bon coeur.
AZOR
Je vais donc approcher.
EGLÉ
J'en ai bien envie.
Il avance.
Arrêtez un peu... Que je suis émue !.
AZOR
J'obéis, car je suis à vous.
EGLÉ
Elle obéit ; venez donc tout à fait, afin d'être à moi de plus près.
Il vient.
Ah ! La voilà, c'est vous, qu'elle est bien faite ! En vérité, vous êtes aussi belle que moi.
AZOR
Je meurs de joie d'être auprès de vous, je me donne à vous, je ne sais pas ce que je sens, je ne saurais le dire.
EGLÉ
Eh ! c'est tout comme moi.
AZOR
Je suis heureux, je suis agité.
EGLÉ
Je soupire.
AZOR
J'ai beau être auprès de vous, je ne vous vois pas encore assez.
EGLÉ
C'est ma pensée, mais on ne peut pas se voir davantage, car nous sommes là.
AZOR
Mon coeur désire vos mains.
EGLÉ
Tenez, le mien vous les donne ; êtes-vous plus contente ?
AZOR
Oui, mais non pas plus tranquille
EGLÉ
C'est ce qui m'arrive, nous nous ressemblons en tout.
AZOR
Oh ! Quelle différence ! Tout ce que je suis ne vaut pas vos yeux, ils sont si tendres !
EGLÉ
Les vôtres si vifs !
AZOR
Vous êtes si mignonne, si délicate !
EGLÉ
Oui, mais je vous assure qu'il vous sied fort bien de ne l'être pas tant que moi, je ne voudrais pas que vous fussiez autrement, c'est une autre perfection, je ne nie pas la mienne, gardez-moi la vôtre.
AZOR
Je n'en changerai point, je l'aurai toujours.
EGLÉ
Ah çà ! Dites-moi, où étiez-vous quand je ne vous connaissais pas ?
AZOR
Dans un monde à moi, où je ne retournerai plus, puisque vous n'en êtes pas, et que je veux toujours avoir vos mains ; ni moi ni ma bouche ne saurions plus nous passer d'elles.
EGLÉ
Ni mes mains se passer de votre bouche ; mais j'entends du bruit, ce sont des personnes de mon monde : de peur de les effrayer, cachez-vous derrière les arbres, je vais vous rappeler.
AZOR
Oui, mais je vous perdrai de vue.
EGLÉ
Non, vous n'avez qu'à regarder dans cette eau qui coule, mon visage y est, vous l'y verrez.
SCÈNE V. Mesrou, Carise, Eglé.
EGLÉ, soupirant
Ah ! je m'ennuie déjà de son absence.
CARISE
Eglé, je vous retrouve inquiète, ce me semble, qu'avez-vous ?
MESROU
Elle a même les yeux plus attendris qu'à l'ordinaire.
EGLÉ
C'est qu'il y a une grande nouvelle ; vous croyez que nous ne sommes que trois, je vous avertis que nous sommes quatre ; j'ai fait l'acquisition d'un objet qui me tenait la main tout à l'heure.
CARISE
Qui vous tenait la main, Eglé ! Que n'avez-vous a appelé à votre secours ?
EGLÉ
Du secours contre quoi ? Contre le plaisir qu'il me faisait ? J'étais bien aise qu'il me la tint ; il me la tenait par ma permission : il la baisait tant qu'il pouvait, et je ne l'aurai pas plus tôt rappelé qu'il la baisera encore pour mon plaisir et le sien.
MESROU
Je sais qui c'est, je crois même l'avoir entrevu qui se retirait ; cet objet s'appelle un homme, c'est Azor, nous le connaissons.
EGLÉ
C'est Azor ? Le joli nom ! Le cher Azor ! Le cher homme ! Il va venir.
CARISE
Je ne m'étonne point qu'il vous aime et que vous l'aimiez, vous êtes faits l'un pour l'autre.
EGLÉ
Justement, nous l'avons deviné de nous-mêmes.
Elle l'appelle.
Azor, mon Azor, venez vite, l'homme !
SCÈNE VI. Carise, Eglé, Mesrou, Azor.
AZOR
Eh ! C'est Carise et Mesrou, ce sont mes amis.
EGLÉ, gaiement
Ils me l'ont dit, vous êtes fait exprès pour moi, moi faite exprès pour vous, ils me l'apprennent : voilà pourquoi nous nous aimons tant, je suis votre Eglé, vous mon Azor.
MESROU
L'un est l'homme, et l'autre la femme.
AZOR
Mon Eglé, mon charme, mes délices, et ma femme !
EGLÉ
Tenez, voilà ma main, consolez-vous d'avoir été caché.
À Mesrou et à Carise.
Regardez, voilà comme il faisait tantôt, fallait-il appeler à mon secours ?
CARISE
Mes enfants, je vous l'ai déjà dit, votre destination naturelle est d'être charmés l'un de l'autre.
EGLÉ, le tenant par la main
Il n'y a rien de si clair.
CARISE
Mais il y a une chose à observer, si vous voulez vous aimer toujours.
EGLÉ
Oui, je comprends, c'est d'être toujours ensemble.
CARISE
Au contraire, c'est qu'il faut de temps en temps vous priver du plaisir de vous voir.
EGLÉ, étonné
Comment ?
AZOR, étonné
Quoi ?
CARISE
Oui, vous dis-je, sans quoi ce plaisir diminuerait et vous deviendrait indifférent.
EGLÉ, riant
Indifférent, indifférent, mon Azor ! Ah ! Ah ! Ah !... La plaisante pensée !
AZOR, riant
Comme elle s'y entend !
MESROU
N'en riez pas, elle vous donne un très bon conseil, ce n'est qu'en pratiquant ce qu'elle vous dit là, et qu'en nous séparant quelquefois, que nous continuons de nous aimer, Carise et moi.
EGLÉ
Vraiment, je le crois bien, cela peut vous être bon à vous autres qui êtes tous deux si noirs, et qui avez dû vous enfuir de peur la première fois que vous vous êtes vus.
AZOR
Tout ce que vous avez pu faire, c'est de vous supporter l'un et l'autre.
EGLÉ
Et vous seriez bientôt rebutés de vous voir si vous ne vous quittiez jamais, car vous n'avez rien de beau à vous montrer ; moi qui vous aime, par exemple, quand je ne vous vois pas, je me passe de vous, je n'ai pas besoin de votre présence, pourquoi ? C'est que vous ne me charmez pas ; au lieu que nous nous charmons, Azor et moi ; il est si beau, moi si admirable, si attrayante, que nous nous ravissons en nous contemplant.
AZOR, prenant la main d'Eglé
La seule main d'Eglé, voyez-vous, sa main seule, je souffre quand je ne la tiens pas et quand je la tiens, je me meurs si je ne la baise, et quand je l'ai baisée, je me meurs encore.
EGLÉ
L'homme a raison, tout ce qu'il vous dit là, je le sens ; voilà pourtant où nous en sommes, et vous qui. Parlez de notre plaisir, vous ne savez pas ce que c'est, nous ne le comprenons pas, nous qui le sentons, il est infini.
MESROU
Nous ne vous proposons de vous séparer que deux ou trois heures seulement dans la journée.
EGLÉ
Pas d'une minute.
MESROU
Tant pis.
EGLÉ
Vous m'impatientez, Mesrou ; est-ce qu'à force de nous voir nous deviendrons laids ? Cesserons-nous d'être charmants ?
CARISE
Non, mais vous cesserez de sentir que vous l'êtes.
EGLÉ
Eh ! Qu'est-ce qui nous empêchera de le sentir puisque nous le sommes ?
AZOR
Eglé sera toujours Eglé.
EGLÉ
Azor toujours Azor.
MESROU
J'en conviens, mais que sait-on ce qui peut arriver ? Supposons, par exemple, que je devinsse aussi aimable qu'Azor, que Carise devint aussi belle qu'Eglé.
EGLÉ
Qu'est-ce que cela nous ferait ?
CARISE
Peut-être alors que, rassasiés de vous voir, vous seriez tentés de vous quitter tous deux pour nous aimer.
EGLÉ
Pourquoi tentés ? Quitte-t-on ce qu'on aime ? Est-ce là raisonner ? Azor et moi, nous nous aimons, voilà qui est fini, devenez beau tant qu'il vous plaira, que nous importe ? Ce sera votre affaire, la nôtre est arrêtée.
AZOR
Ils n'y comprendront jamais rien, il faut être nous pour savoir ce qui en est.
MESROU
Comme vous voudrez.
AZOR
Mon amitié, c'est ma vie.
EGLÉ
Entendez-vous ce qu'il dit, sa vie ? Comment me quitterait-il ? Il faut bien qu'il vive, et moi aussi.
AZOR
Oui, ma vie, comment est-il possible qu'on soit si belle, qu'on ait de si beaux regards, une si belle bouche, et tout si beau ?
EGLÉ
J'aime tant qu'il m'admire !
MESROU
Il est vrai qu'il vous adore.
AZOR
Ah ! Que c'est bien dit, je l'adore ! Mesrou me comprend, je vous adore.
EGLÉ, soupirant
Adorez donc, mais donnez-moi le temps de respirer ; ah !
CARISE
Que de tendresse ! J'en suis enchantée moi-même ! Mais il n'y a qu'un moyen de la conserver, c'est de nous en croire ; et si vous avez la sagesse de vous y déterminer, tenez, Eglé, donnez ceci à Azor, ce sera de quoi l'aider à supporter votre absence.
EGLÉ, prenant un portrait que Carise lui donne
Comment donc ! Je me reconnais ; c'est encore moi, et bien mieux que dans les eaux du ruisseau, c'est toute ma beauté, c'est moi, quel plaisir de se trouver partout ! Regardez, Azor, regardez mes charmes.
AZOR
Ah ! C'est Eglé, c'est ma chère femme, la voilà, sinon que la véritable est encore plus belle.
Il baise le portrait.
MESROU
Du moins cela il représente.
AZOR
Oui, cela la fait désirer.
Il le baise encore.
EGLÉ
Je n'y trouve qu'un défaut, quand il le baise, ma copie a tout.
AZOR, prenant sa main, qu'il baise
Ôtons ce défaut-là.
EGLÉ
Ah çà ! J'en veux autant pour m'amuser.
MESROU
Choisissez de son portrait ou du vôtre.
EGLÉ
Je les retiens tous deux.
MESROU
Oh ! Il faut opter, s'il vous plaît, je suis bien aise d'en garder un.
EGLÉ
Eh bien ! En ce cas-là je n'ai que faire de vous pour avoir Azor ; car j'ai déjà son portrait dans mon esprit, ainsi donnez-moi le mien, je les aurai tous deux.
CARISE
Le voilà d'une autre manière. Cela s'appelle un miroir, il n'y a qu'à presser cet endroit pour l'ouvrir. Adieu, nous reviendrons vous trouver dans quelque temps, mais, de grâce, songez aux petites absences.
SCÈNE VII. Azor, Eglé.
EGLÉ, tâchant d'ouvrir la boîte
Voyons, je ne saurais l'ouvrir ; essayez, Azor, c'est là qu'elle a dit de presser.
AZOR l'ouvre et se regarde
Bon ! Ce n'est que moi, je pense, c'est ma mine que le ruisseau d'ici près m'a montrée.
EGLÉ
Ah ! Ah ! Que je voie donc ! Eh ! Point du tout, cher homme, c'est plus moi que jamais, c'est réellement votre Eglé, la véritable, tenez, approchez.
AZOR
Eh ! Oui, c'est vous, attendez donc, c'est nous deux, c'est moitié l'un et moitié l'autre ; j'aimerais mieux que ce fût vous toute seule, car je m'empêche de vous voir tout entière.
EGLÉ
Ah ! Je suis bien aise d'y voir un peu de vous aussi, vous n'y gâtez rien ; avancez encore, tenez-vous bien.
AZOR
Nos visages vont se toucher, voilà qu'ils se touchent, quel bonheur pour le mien ! Quel ravissement !
EGLÉ
Je vous sens bien, et je le trouve bon..
AZOR
Si nos bouches s'approchaient !
Il lui prend un baiser.
EGLÉ, se retournant
Oh ! Vous nous dérangez, à présent je ne vois plus que moi, l'aimable invention qu'un miroir !.
AZOR, prenant le miroir d'Eglé
Ah ! Le portrait est aussi une excellente chose.
Il le baise.
EGLÉ
Carise et Mesrou sont pourtant de bonnes gens.
AZOR
Ils ne veulent que notre bien, j'allais vous parler d'eux, et de ce conseil qu'ils nous ont donné.
EGLÉ
Sur ces absences, n'est-ce pas ? J'y rêvais aussi.
AZOR
Oui, mon Eglé, leur prédiction me fait quelque peur ; je n'appréhende rien de ma part, mais n'allez pas vous ennuyer de moi, au moins, je serais désespéré.
EGLÉ
Prenez garde à vous-même, ne vous lassez pas de m'adorer, en vérité, toute belle que je suis, votre peur m'effraie aussi.
AZOR
À merveille ! Ce n'est pas à vous de trembler... À quoi rêvez-vous ?
EGLÉ
Allons, allons, tout bien examiné, mon parti est pris : donnons-nous du chagrin, séparons-nous pour deux heures, j'aime encore mieux votre coeur et son adoration que votre présence, qui m'est pourtant bien douce.
AZOR
Quoi ! Nous quitter !
EGLÉ
Ah ! Si vous ne me prenez pas au mot, tout à l'heure je ne le voudrai plus.
AZOR
Hélas ! Le courage me manque.
EGLÉ
Tant pis, je vous déclare que le mien se passe.
AZOR, pleurant
Adieu, Eglé, puisqu'il le faut.
EGLÉ
Vous pleurez ? Eh bien ! Restez donc pourvu qu'il n'y ait point de danger.
AZOR
Mais s'il y en avait !
EGLÉ
Partez donc.
AZOR
Je m'enfuis.
SCÈNE VIII.
EGLÉ, seule
Ah ! Il n'y est plus, je suis seule, je n'entends plus sa voix, il n'y a plus que le miroir.
Elle s'y regarde.
J'ai eu tort de renvoyer mon homme, Carise et Mesrou ne savent ce qu'ils disent.
En se regardant.
Si je m'étais mieux considérée, Azor ne serait point parti. Pour aimer toujours ce que je vois là, il n'avait pas besoin de l'absence... Allons, je vais m'asseoir auprès du ruisseau, c'est encore un miroir de plus.
SCÈNE IX. Eglé, Adine.
EGLÉ
Mais que vois-je ? Encore une autre personne !
ADINE
Ah ! Ah ! Qu'est-ce que c'est que ce nouvel objet-ci ? Elle avance.
EGLÉ
Elle me considère avec attention, mais ne m'admire point, ce n'est pas là un Azor.
Elle se regarde dans son miroir.
C'est encore moins une Eglé... Je crois pourtant qu'elle se compare.
ADINE
Je ne sais que penser de cette figure-là, je ne sais ce qui lui manque, elle a quelque chose d'insipide.
EGLÉ
Elle est d'une espèce qui ne me revient point.
ADINE
A-t-elle un langage ?... Voyons... Êtes-vous une personne ?
EGLÉ
Oui assurément, et très personne.
ADINE
Eh bien ! N'avez-vous rien à me dire ?
EGLÉ
Non, d'ordinaire on me prévient, c'est à moi qu'on parle.
ADINE
Mais n'êtes-vous pas charmée de moi ?
EGLÉ
De vous ? C'est moi qui charme les autres.
ADINE
Quoi ! Vous n'êtes pas bien aise de me voir ?
EGLÉ
Hélas ! Ni bien aise ni fâchée, qu'est-ce que cela me fait ?
ADINE
Voilà qui est particulier ! Vous me considérez, je me montre, et vous ne sentez rien ? C'est que vous regardez ailleurs ; contemplez-moi un peu attentivement, là, comment me trouvez-vous ?
EGLÉ
Mais qu'est-ce que c'est que vous ? Est-il question de vous ? Je vous dis que c'est d'abord moi qu'on voit, moi qu'on informe de ce qu'on pense, voilà comme cela se pratique, et vous voulez que ce soit moi qui vous contemple pendant que je suis présente !
ADINE
Sans doute, c'est la plus belle à attendre qu'on la remarque et qu'on s'étonne.
EGLÉ
Eh bien, étonnez-vous donc !
ADINE
Vous ne m'entendez donc pas ? On vous dit que c'est à la plus belle à attendre.
EGLÉ
On vous répond qu'elle attend.
ADINE
Mais si ce n'est pas moi, où est-elle ? Je suis pourtant l'admiration de trois autres personnes qui habitent dans le monde.
EGLÉ
Je ne connais pas vos personnes, mais je sais qu'il y en a trois que je ravis et qui me traitent de merveille.
ADINE
Et moi je sais que je suis si belle, si belle, que je me charme moi-même toutes les fois que je me regarde, voyez ce que c'est.
EGLÉ
Que me contez-vous là ? Je ne me considère jamais que je ne sois enchantée, moi qui vous parle.
ADINE
Enchantée ! Il est vrai que vous êtes passable, et même assez gentille, je vous rends justice, je ne suis pas comme vous.
EGLÉ, à part
Je la battrais de bon coeur avec sa justice.
ADINE
Mais de croire que vous pouvez entrer en dispute avec moi, c'est se moquer, il n'y a qu'à voir.
EGLÉ
Mais c'est aussi en voyant, que je vous trouve assez laide.
ADINE
Bon ! C'est que vous me portez envie, et que vous vous empêchez de me trouver belle.
EGLÉ
Il n'y a que votre visage qui m'en empêche.
ADINE
Mon visage ! Oh ! Je n'en suis pas en peine, car je l'ai vu, allez demander ce qu'il est aux eaux du ruisseau qui coule, demandez-le à Mesrin qui m'adore.
EGLÉ
Les eaux du ruisseau, qui se moquent de vous, m'apprendront qu'il n'y a rien de si beau que moi, et elles me l'ont déjà appris, je ne sais ce que c'est qu'un Mesrin, mais il ne vous regarderait pas s'il me voyait ; j'ai un Azor qui vaut mieux que lui, un Azor que j'aime, qui est presque aussi admirable que moi, et qui dit que je suis sa vie ; vous n'êtes la vie de personne, vous ; et puis j'ai un miroir qui achève de me confirmer tout ce que mon Azor et le ruisseau assurent ; y a-t-il rien de plus fort ?
ADINE, en riant
Un miroir ! vous avez aussi un miroir ! Eh ! À quoi vous sert-il ? À vous regarder ? Ah ! Ah ! Ah !
EGLÉ
Ah ! Ah ! Ah !... N'ai-je pas deviné qu'elle me déplairait ?.
ADINE
Tenez, en voilà un meilleur, venez apprendre à vous connaître et à vous taire.
Carise paraît dans l'éloignement.
EGLÉ, ironiquement
Jetez les yeux sur celui-ci pour y savoir votre médiocrité, et la modestie qui vous est convenable avec moi.
ADINE
Passez votre chemin : dès que vous refusez de prendre du plaisir à me considérer, vous ne m'êtes bonne à rien, je ne vous parle plus.
Elles ne se regardent plus.
EGLÉ
Et moi, j'ignore que vous êtes là.
Elles s'écartent.
ADINE, à part
Quelle folle !
EGLÉ, à part
Quelle visionnaire, de quel monde cela sort-il ?
SCÈNE X. Carise, Adine, Eglé.
CARISE
Que faites-vous donc là toutes deux éloignées l'une de l'autre, et sans vous parler ?
ADINE, riant
C'est une nouvelle figure que j'ai rencontrée et que ma beauté désespère.
EGLÉ
Que diriez-vous de ce fade objet, de cette ridicule espèce de personne qui aspire à m'étonner, qui me demande ce que je sens en la voyant, qui veut que j'aie du plaisir à la voir, qui me dit : Eh ! Contemplez-moi donc ! Eh ! Comment me trouvez-vous ? Et qui prétend être aussi belle que moi !
ADINE
Je ne dis pas cela, je dis plus belle, comme cela se voit dans le miroir.
EGLÉ, montrant le sien
Mais qu'elle se voie donc dans celui-ci, si elle ose !
ADINE
Je ne lui demande qu'un coup d'oeil dans le mien, qui est le véritable.
CARISE
Doucement, ne vous emportez point ; profitez plutôt du hasard qui vous a fait faire connaissance ensemble, unissons-nous tous, devenez compagnes, et joignez l'agrément de vous voir à la douceur d'être toutes deux adorées, Eglé par l'aimable Azor qu'elle chérit, Adine par l'aimable Mesrin qu'elle aime ; allons, raccommodez-vous.
EGLÉ
Qu'elle se défasse donc de sa vision de beauté qui m'ennuie.
ADINE
Tenez, je sais le moyen de lui faire entendre raison, je n'ai qu'à lui ôter son Azor dont je ne me soucie pas, mais rien que pour avoir la paix.
EGLÉ, fâchée
Où est son imbécile Mesrin ? Malheur à elle, si je le rencontre ! Adieu, je m'écarte, car je ne saurais la souffrir.
ADINE
Ah ! Ah ! Ah !.. Mon mérite est son aversion.
EGLÉ, se retournant
Ah ! Ah ! Ah ! Quelle grimace !
SCÈNE XI. Adine, Carise.
CARISE
Allons, laissez-la dire.
ADINE
Vraiment, bien entendu ; elle me fait pitié.
CARISE
Sortons d'ici, voilà l'heure de votre leçon de musique, je ne pourrai pas vous la donner si vous tardez.
ADINE
Je vous suis, mais j'aperçois Mesrin, je n'ai qu'un mot à lui dire.
CARISE
Vous venez de le quitter.
ADINE
Je ne serai qu'un moment en passant.
SCÈNE XII. Mesrin, Carise, Adine.
ADINE, appelle
Mesrin !
MESRIN, accourant
Quoi ! C'est vous, c'est mon Adine qui est revenue ; que j'ai de joie ! Que j'étais impatient !
ADINE
Eh ! Non, remettez votre joie, je ne suis pas revenue, je m'en retourne, ce n'est que par hasard que je suis ici.
MESRIN
Il fallait donc y être avec moi par hasard.
ADINE
Écoutez, écoutez ce qui vient de m'arriver.
CARISE
Abrégez, car j'ai autre chose à faire.
ADINE
J'ai fait
À Mesrin.
Je suis belle, n'est-ce pas ?
MESRIN
Belle ! Si vous êtes belle !
ADINE
Il n'hésite pas, lui, il dit ce qu'il voit.
MESRIN
Si vous êtes divine ! La beauté même.
ADINE
Eh ! Oui, je n'en doute pas ; et cependant, vous, Carise et moi, nous nous trompons, je suis laide.
MESRIN
Mon Adine !
ADINE
Elle-même ; en vous quittant, j'ai trouvé une nouvelle personne qui est d'un autre monde, et qui, au lieu d'être étonnée de moi, d'être transportée comme vous l'êtes et comme elle devrait l'être, voulait au contraire que je fusse charmée d'elle, et sur le refus que j'en ai fait, m'a accusée d'être laide.
MESRIN
Vous me mettez d'une colère !
ADINE
M'a soutenu que vous me quitteriez quand vous l'auriez vue.
CARISE
C'est qu'elle était fâchée.
MESRIN
Mais, est-ce bien une personne ?
ADINE
Elle dit que oui, et elle en paraît une, à peu près.
CARISE
C'en est une aussi.
ADINE
Elle reviendra sans doute, et je veux absolument que vous la méprisiez, quand vous la trouverez, je veux qu'elle vous fasse peur.
MESRIN
Elle doit être horrible ?
ADINE
Elle s'appelle... Attendez, elle s'appelle...
CARISE
Eglé.
ADINE
Oui, c'est une Eglé. Voici à présent comme elle est faite : c'est un visage fâché, renfrogné, qui n'est pas comme celui de Carise, qui n'est pas blanc comme le mien non plus, c'est une couleur qu'on ne peut pas bien dire.
MESRIN
Et qui ne plaît pas ?
ADINE
Oh ! Point du tout, couleur indifférente ; elle a des yeux, comment vous dirai-je ? Des yeux qui ne font pas plaisir, qui regardent, voilà tout ; une bouche ni grande ni petite, une bouche qui lui sert à parler ; une figure toute droite, toute droite et qui serait pourtant à peu près comme la nôtre, si elle était bien faite ; qui a des mains qui vont et qui viennent, des doigts longs et maigres, je pense ; avec une voix rude et aigre ; oh ! Vous la reconnaîtrez bien.
MESRIN
Il me semble que je la vois, laissez-moi faire : il faut la renvoyer dans un autre monde, après que je l'aurai bien mortifiée.
ADINE
Bien humiliée, bien désolée.
MESRIN
Et bien moquée, oh ! Ne vous embarrassez pas, et donnez-moi cette main.
ADINE
Eh ! Prenez-la, c'est pour vous que je l'ai.
Mesrin baise sa main.
CARISE, lui ôtant la main
Allons, tout est dit, partons.
ADINE
Quand il aura achevé de baiser ma main.
CARISE
Laissez-la donc, Mesrin, je suis pressée.
ADINE
Adieu tout ce que j'aime, je ne serai pas longtemps, songez à ma vengeance.
MESRIN
Adieu tout mon charme ! Je suis furieux.
SCÈNE XIII. Mesrin, Azor.
MESRIN, les premiers mots seul, répétant le portrait
Une couleur ni noire ni blanche, une figure toute droite, une bouche qui parle... Où pourrais-je la trouver ?
Voyant Azor.
Mais j'aperçois quelqu'un, c'est une personne comme moi, serait-ce Eglé ? Non, car elle n'est point difforme.
AZOR, le considérant
Vous êtes pareille à moi, ce me semble ?
MESRIN
C'est ce que je pensais.
AZOR
Vous êtes donc un homme ?
MESRIN
On m'a dit que oui.
AZOR
On m'en a dit de moi tout autant.
MESRIN
On vous a dit : est-ce que vous connaissez des personnes
AZOR
Oh ! Oui, je les connais toutes, deux noires et une blanche.
MESRIN
Moi, c'est la même chose, d'où venez-vous ?
AZOR
Du monde.
MESRIN
Est-ce du mien ?
AZOR
Ah ! Je n'en sais rien, car il y en a tant !
MESRIN
Qu'importe ? Votre mine me convient, mettez votre main dans la mienne, il faut nous aimer.
AZOR
Oui-da ; vous me réjouissez, je me plais à vous voir sans que vous ayez des charmes.
MESRIN
Ni vous non plus ; je ne me soucie pas de vous, sinon que vous êtes bonhomme.
AZOR
Voilà ce que c'est, je vous trouve de même, un bon camarade, moi un autre bon camarade, je me moque du visage.
MESRIN
Eh ! Quoi donc, c'est par la bonne humeur que je vous regarde ; à propos, prenez-vous vos repas ?
AZOR
Tous les jours.
MESRIN
Eh bien ! Je les prends aussi ; prenons-les ensemble pour notre divertissement, afin de nous tenir gaillards ; allons, ce sera pour tantôt : nous rirons, nous sauterons, n'est-il pas vrai ? J'en saute déjà.
Il saute.
AZOR, il saute aussi
Moi de même, et nous serons deux, peut-être quatre, car je le dirai à ma blanche qui a un visage : il faut voir ! Ah ! Ah ! C'est elle qui en a un qui vaut mieux que nous deux.
MESRIN
Oh ! Je le crois, camarade, car vous n'êtes rien du tout, ni moi non plus, auprès d'une autre mine que je connais, que nous mettrons avec nous, qui me transporte, et qui a des mains si douces, si blanches, qu'elle me laisse tant baiser !
AZOR
Des mains, camarade ? Est-ce que ma blanche n'en a pas aussi qui sont célestes, et que je caresse tant qu'il me plaît ? Je les attends.
MESRIN
Tant mieux, je viens de quitter les miennes, et il faut que je vous quitte aussi pour une petite affaire ; restez ici jusqu'à ce que je revienne avec mon Adine, et sautons encore pour nous réjouir de l'heureuse rencontre.
Ils sautent tout deux en riant.
Ah ! Ah ! Ah !
SCÈNE XIV. Azor, Mesrin, Eglé.
EGLÉ, s'approchant
Qu'est-ce que c'est que cela : qui plaît tant ?
MESRIN, la voyant
Ah ! Le bel objet qui nous écoute !
AZOR
C'est ma blanche, c'est Eglé.
MESRIN, à part
Eglé, c'est là ce visage fâché ?
AZOR
Ah ! Que je suis heureux !
EGLÉ, s'approchant
C'est donc un nouvel ami qui nous a apparu tout d'un coup ?
AZOR
Oui, c'est un camarade que j'ai fait, qui s'appelle homme, et qui arrive d'un monde ici près.
MESRIN
Ah ! Qu'on a de plaisir dans celui-ci !
EGLÉ
En avez-vous plus que dans le vôtre ?
MESRIN
Oh ! Je vous assure.
EGLÉ
Eh bien ! L'homme, il n'y a qu'à y rester.
AZOR
C'est ce que nous disions, car il est tout à fait bon et joyeux ; je l'aime, non pas comme j'aime ma ravissante Eglé que j'adore, au lieu qu'à lui je n'y prends seulement pas garde, il n'y a que sa compagnie que je cherche pour parler de vous, de votre bouche, de vos yeux, de vos mains, après qui je languissais.
Il lui baise une main.
Mesrin lui prend l'autre main
Je vais donc prendre l'autre.
Il baise cette main, Eglé rit, et ne dit mot.
AZOR, lui reprenant cette main
Oh ! Doucement, ce n'est pas ici votre blanche, c'est la mienne, ces deux mains sont à moi, vous n'y avez rien.
EGLÉ
Ah ! Il n'y a pas de mal ; mais, à propos, allez vous-en, Azor, vous savez bien que l'absence est nécessaire, il n'y a pas assez longtemps que la nôtre dure.
AZOR
Comment ! Il y a je ne sais combien d'heures que je ne vous ai vue.
EGLÉ
Vous vous trompez, il n'y a pas assez longtemps que, vous dis-je ; je sais bien compter, et ce que j'ai résolu je le veux tenir.
AZOR
Mais vous allez rester seule.
EGLÉ
Eh bien ! Je m'en contenterai.
MESRIN
Ne la chagrinez pas, camarade.
AZOR
Je crois que vous vous fâchez contre moi.
EGLÉ
Pourquoi m'obstinez-vous ? Ne vous a-t-on pas dit qu'il n'y a rien de si dangereux que de nous voir ?
AZOR
Ce n'est peut-être pas la vérité.
EGLÉ
Et moi je me doute que ce n'est pas un mensonge.
Carise paraît ici dans l'éloignement et écoute.
AZOR
Je pars donc pour vous complaire, mais je serai bientôt de retour, allons, camarade, qui avez affaire, venez avec moi pour m'aider à passer le temps.
MESRIN
Oui, mais...
EGLÉ, souriant
Quoi ?
MESRIN
C'est qu'il y a longtemps que je me promène.
EGLÉ
Il faut qu'il se repose.
MESRIN
Et j'aurais empêché que la belle femme ne s'ennuie.
EGLÉ
Oui, il empêcherait.
AZOR
N'a-t-elle pas dit qu'elle voulait être seule ? Sans cela, je la désennuierais encore mieux que vous. Partons !
EGLÉ, à part et de dépit
Partons !
SCÈNE XV. Carise, Eglé.
CARISE, approche et regarde Eglé qui rêve
À quoi rêvez-vous donc ?
EGLÉ
Je rêve que je ne suis pas de bonne humeur.
CARISE
Avez-vous du chagrin ?
EGLÉ
Ce n'est pas du chagrin non plus, c'est de l'embarras d'esprit.
CARISE
D'ou vient-il ?
EGLÉ
Vous nous disiez tantôt qu'en fait d'amitié on ne sait ce peut arriver ?
CARISE
Il est vrai.
EGLÉ
Eh bien ! Je ne sais ce qui m'arrive.
CARISE
Mais qu'avez-vous ?
EGLÉ
Il me semble que je suis fâchée contre moi, que je suis fâchée contre Azor, je ne sais à qui j'en ai.
CARISE
Pourquoi fâchée contre vous ?
EGLÉ
C'est que j'ai dessein d'aimer toujours Azor, et j'ai peur d'y manquer.
CARISE
Serait-il possible ?
EGLÉ
Oui, j'en veux à Azor, parce que ses manières en sont cause.
CARISE
Je soupçonne que vous lui cherchez querelle.
EGLÉ
Vous n'avez qu'a me répondre toujours de même, je serai bientôt fâchée contre vous aussi.
CARISE
Vous êtes en effet de bien mauvaise humeur ; mais que vous a fait Azor ?
EGLÉ
Ce qu'il m'a fait ? Nous convenons de nous séparer : il part, il revient sur-le-champ, il voudrait toujours être là ; à la fin, ce que vous lui avez perdit lui arrivera.
CARISE
Quoi ? Vous cesserez de l'aimer ?
EGLÉ
Sans doute ; si le plaisir de se voir s'en va quand on le prend trop souvent, est-ce ma faute à moi ?
CARISE
Vous nous avez soutenu que cela ne se pouvait pas.
EGLÉ
Ne me chicanez donc pas ; que savais-je ? Je l'ai soutenu par ignorance.
CARISE
Eglé, ce ne peut pas être son trop d'empressement à vous voir qui lui nuit auprès de vous, il n'y a pas assez longtemps que vous le connaissez.
EGLÉ
Pas mal de temps ; nous avons déjà eu trois conversations ensemble, et apparemment que la longueur des entretiens est contraire.
CARISE
Vous ne dites pas son véritable tort, encore une fois.
EGLÉ
Oh ! Il en a encore un et même deux, il en a je ne sais combien : premièrement, il m'a contrariée ; car mes mains sont à moi, je pense, elles m'appartiennent, et il défend qu'on les baise !
CARISE
Et qui est-ce qui a voulu les baiser ?
EGLÉ
Un camarade qu'il a découvert tout nouvellement, et qui s'appelle homme.
CARISE
Et qui est aimable ?
EGLÉ
Oh ! Charmant, plus doux qu'Azor, et qui proposait aussi de demeurer pour me tenir compagnie ; et ce fantasque d'Azor ne lui a permis ni la main, ni la compagnie, l'a querellé et l'a emmené brusquement sans consulter mon désir : ah ! Ah ! Je ne suis donc pas ma maîtresse ? Il ne se fie donc pas à moi ? Il a donc peur qu'on ne m'aime ?
CARISE
Non, mais il a craint que son camarade ne vous plût.
EGLÉ
Eh bien ! Il n'a qu'a me plaire davantage, car à l'égard d'être aimée, je suis bien aise de l'être, je le déclare, et au lieu d'un camarade, en eût-il cent, je voudrais qu'ils m'aimassent tous, c'est mon plaisir ; il veut que ma beauté soit pour lui tout seul, et moi je prétends qu'elle soit pour tout le monde.
CARISE
Tenez, votre dégoût pour Azor ne vient pas de tout ce que vous dites là, mais de ce que vous aimez mieux à présent son camarade que lui.
EGLÉ
Croyez-vous ? Vous pourriez bien avoir raison.
CARISE
Eh ! Dites-moi, ne rougissez-vous pas un peu de votre inconstance ?
EGLÉ
Il me parait que oui, mon accident me fait honte, j'ai encore cette ignorance-là.
CARISE
Ce n'en est pas une, vous aviez tant promis de l'aimer constamment.
EGLÉ
Attendez, quand je l'ai promis, il n'y avait que lui, il fallait donc qu'il restât seul, le camarade n'était pas de mon compte.
CARISE
Avouez que ces raisons-là ne sont point bonnes, vous les aviez tantôt réfutées d'avance.
EGLÉ
Il est vrai que je ne les estime pas beaucoup ; il y en a pourtant une excellente, c'est que le camarade vaut mieux qu'Azor.
CARISE
Vous vous méprenez encore là-dessus, ce n'est pas qu'il vaille mieux, c'est qu'il a l'avantage d'être nouveau venu.
EGLÉ
Mais cet avantage-là est considérable, n'est-ce rien que d'être nouveau venu ? N'est-ce rien que d'être un autre ? Cela est fort joli, au moins, ce sont des perfections qu'Azor n'a pas.
CARISE
Ajoutez que ce nouveau venu vous aimera.
EGLÉ
Justement, il m'aimera, je l'espère, il a encore cette qualité-là.
CARISE
Au lieu qu'Azor n'en est pas à vous aimer.
EGLÉ
Eh ! Non, car il m'aime déjà.
CARISE
Quels étranges motifs de changement ! Je gagerais bien que vous n'en êtes pas contente.
EGLÉ
Je ne suis contente de rien, d'un côté, le changement me fait peine, de l'autre, il me fait plaisir ; je ne puis pas plus empêcher l'un que l'autre ; ils sont tous deux de conséquence ; auquel des deux suis-je le plus obligée ? Faut-il me faire de la peine ? Faut-il me faire du plaisir ? Je vous défie de le dire.
CARISE
Consultez votre bon coeur, vous sentirez qu'il condamne votre inconstance.
EGLÉ
Vous n'écoutez donc pas ; mon bon coeur le condamne, mon bon coeur l'approuve, il dit oui, il dit non, il est de deux avis, il n'y a donc qu'a choisir le plus commode.
CARISE
Savez-vous le parti qu'il faut prendre ? C'est de fuir le camarade d'Azor ; allons, venez ; vous n'aurez pas la peine de combattre.
EGLÉ, voyant venir Mesrin
Oui, mais nous fuyons bien tard : voilà le combat qui vient, le camarade arrive.
CARISE
N'importe, efforcez-vous, courage ! Ne le regardez pas.
SCÈNE XVI. Mesrou, Mesrin, Eglé, Carise.
MESROU, de loin, voulant retenir Mesrin, qui se dégage
Il s'échappe de moi, il veut être inconstant, empêchez-le d'approcher.
CARISE, à Mesrin
N'avancez pas.
MESRIN
Pourquoi ?
CARISE
C'est que je vous le défends ; Mesrou et moi, nous devons avoir quelque autorité sur vous, nous sommes vos maîtres.
MESRIN, se révoltant
Mes maîtres ! Qu'est-ce que c'est qu'un maître ?
CARISE
Eh bien ! Je ne vous le commande plus, je vous en prie, et la belle Eglé joint sa prière à la mienne.
EGLÉ
Moi ! Point du tout, je ne joins point de prière.
CARISE, à Eglé, à part
Retirons-nous, vous n'êtes pas encore sûre qu'il vous aime.
EGLÉ
Oh ! Je n'espère pas le contraire, il n'y a qu'à lui demander ce qui en est. Que souhaitez-vous, le joli camarade ?
MESRIN
Vous voir, vous contempler, vous admirer, vous appeler mon âme.
EGLÉ
Vous voyez bien qu'il parle de son âme ; est-ce que vous m'aimez ?
MESRIN
Comme un perdu.
EGLÉ
Ne l'avais-je pas bien dit ?
MESRIN
M'aimez-vous aussi ?
EGLÉ
Je voudrais bien m'en dispenser si je le pouvais, à cause d'Azor qui compte sur moi.
MESROU
Mesrin, imitez Eglé, ne soyez point infidèle.
EGLÉ
Mesrin ! L'homme s'appelle Mesrin !
MESRIN
Eh ! Oui.
EGLÉ
L'ami d'Adine ?
MESRIN
C'est moi qui l'étais, et qui n'ai plus besoin de son portrait.
EGLÉ le prend
Son portrait et l'ami d'Adine ! Il a encore ce mérite-là ; ah ! Ah ! Carise, voila trop de qualités, il n'y a pas moyen de résister ; Mesrin, venez que je vous aime.
MESRIN
Ah ! Délicieuse main que je possède !
EGLÉ
L'incomparable ami que je gagne !
MESROU
Pourquoi quitter Adine ? Avez-vous à vous plaindre d'elle ?
MESRIN
Non, c'est ce beau visage-là qui veut que je la laisse.
EGLÉ
C'est qu'il a des yeux, voilà tout.
MESRIN
Oh ! Pour infidèle je le suis, mais je n'y saurais que faire.
EGLÉ
Oui, je l'y contrains, nous nous contraignons tous deux.
CARISE
Azor et elle vont être au désespoir.
MESRIN
Tant pis.
EGLÉ
Quel remède ?
CARISE
Si vous voulez, je sais le moyen de faire cesser leur affliction avec leur tendresse.
MESRIN
Eh bien ! Faites.
EGLÉ
Eh ! Non, je serai bien aise qu'Azor me regrette, moi ; ma beauté le mérite ; il n'y a pas de mal aussi qu'Adine soupire un peu, pour lui apprendre à se méconnaître.
SCÈNE XVII. Mesrin, Eglé, Carise, Azor, Mesrou.
MESROU
Voici Azor.
MESRIN
Le camarade m'embarrasse, il va être bien étonné.
CARISE
À sa contenance, on dirait qu'il devine le tort que vous lui faites.
EGLÉ
Oui, il est triste ; ah ! Il y a bien de quoi.
Azor s'avance honteux ; Eglé continue.
Êtes-vous bien fâché, Azor ?
AZOR
Oui, Eglé.
EGLÉ
Beaucoup ?
AZOR
Assurément.
EGLÉ
Il y paraît, eh ! Comment savez-vous que j'aime Mesrin ?
AZOR, étonné
Comment ?
MESRIN
Oui, camarade.
AZOR
Eglé vous aime, elle ne se soucie plus de moi ?
EGLÉ
Il est vrai.
AZOR, gai
Eh ! Tant mieux ; continuez, je ne me soucie plus de vous non plus, attendez-moi, je reviens.
EGLÉ
Arrêtez donc, que voulez-vous dire, vous ne m'aimez plus, qu'est-ce que cela signifie ?
AZOR, en s'en allant
Tout à l'heure vous saurez le reste.
SCÈNE XVIII. Mesrou, Carise, Eglé, Mesrin
MESRIN
Vous le rappelez, je pense, eh ! D'où vient ? Qu'avez-vous affaire à lui, puisque vous m'aimez ?
EGLÉ
Eh ! Laissez-moi faire, je ne vous en aimerai que mieux, si je puis le ravoir, c'est seulement que je ne veux rien perdre.
CARISE et MESROU, riant
Eh ! Eh ! Eh ! Eh !
EGLÉ
Le beau sujet de rire !
SCÈNE XIX. Mesrou, Carise, Eglé, Mesrin, Adine, Azor.
ADINE, en riant
Bonjour, la belle Eglé, quand vous voudrez vous voir, adressez-vous à moi, j'ai votre portrait, on me l'a cédé.
EGLÉ, lui jetant le sien
Tenez, je vous rends le vôtre, qui ne vaut pas la peine que je le garde.
ADINE
Comment ! Mesrin, mon portrait ! Et comment l'a-t-elle ?
MESRIN
C'est que je l'ai donné.
EGLÉ
Allons, Azor, venez que je vous parle.
MESRIN
Que vous lui parliez ! Et moi ?
ADINE
Passez ici, Mesrin, que faites-vous là, vous extravaguez, je pense.
SCÈNE DERNIÈRE. Mesrou, Carise, Eglé, Mesrin, Le Prince, Hermiane, Adine, Meslis, Dina, Azor.
HERMIANE, entrant avec vivacité
Non, laissez-moi, Prince je n'en veux pas voir davantage ; cette Adine et cette Eglé me sont insupportables, il faut que le sort soit tombé sur ce qu'il y aura jamais de plus haïssable parmi mon sexe.
EGLÉ
Qu'est-ce que c'est que toutes ces figures-là, qui arrivent en grondant ? Je me sauve. Ils veulent tous fuir.
CARISE
Demeurez tous, n'ayez point de peur ; voici de nouveaux camarades qui viennent, ne les épouvantez point, et voyons ce qu'ils pensent.
MESLIS, s'arrêtant au milieu du théâtre
Ah ! Chère Dina, que de personnes !
DINA
Oui, mais nous n'avons que faire d'elles.
MESLIS
Sans doute, il n'y en a pas une qui vous ressemble. Ah ! C'est vous, Carise et Mesrou, tout cela est-il hommes ou femmes ?
CARISE
Il y a autant de femmes que d'hommes ; voilà les unes, et voici les autres ; voyez, Meslis, si parmi les femmes vous n'en verriez pas quelqu'une qui vous plairait encore plus que Dina, on vous la donnerait.
EGLÉ
J'aimerais bien son amitié.
MESLIS
Ne l'aimez point, car vous ne l'aurez pas.
CARISE
Choisissez-en une autre.
MESLIS
Je vous remercie, elles ne me déplaisent point, mais je ne me soucie pas d'elles, il n'y a qu'une Dina dans le monde.
DINA, jetant son bras sur le sien
Que c'est bien dit !
CARISE
Et vous, Dina, examinez.
DINA, le prenant par-dessous le bras
Tout est vu ; allons-nous-en.
HERMIANE
L'aimable enfant ! Je me charge de sa fortune.
LE PRINCE
Et moi de celle de Meslis.
DINA
Nous avons assez de nous deux.
LE PRINCE
On ne vous séparera pas ; allez, Carise, qu'on les mette à part et qu'on place les autres suivant mes ordres.
Et à Hermiane.
Les deux sexes n'ont rien à se reprocher, Madame : vices et vertus, tout est égal entre eux.
HERMIANE
Ah ! Je vous prie, mettez-y quelque différence : votre sexe est d'une perfidie horrible, il change à propos de rien, sans chercher même de prétexte.
LE PRINCE
Je l'avoue, le procédé du vôtre est du moins plus hypocrite, et par là plus décent, il fait plus de façon avec sa conscience que le nôtre.
HERMIANE
Croyez-moi, nous n'avons pas lieu de plaisanter. Partons.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0· édition originale sur Gallica