Comédie en prose· Comédie en Trois Actes et en Prose
L'Heureux Stratagème
Représentée pour la première fois par les comédiens Italiens le 6 juin 1733.
Personnages
- LA COMTESSE
- LA MARQUISE
- LISETTE, fille de Blaise
- DORANTE, amant de la Comtesse
- LE CHEVALIER, amant de la Marquise
- BLAISE, paysan
- FRONTIN, valet du Chevalier
- ARLEQUIN, Valet de Dorante
ACTE I
SCÈNE PREMIÈRE. Dorante, Blaise.
DORANTE
Eh bien ! Maître Blaise, que me veux-tu ? Parle, puis-je te rendre quelque service ?
BLAISE
Oh dame ! Comme ce dit l'autre, ou en êtes bian capable.
DORANTE
De quoi s'agit-il ?
BLAISE
Morgué ! Velà bian Monsieur Dorante, quand faut sarvir le monde, jarnicoton ! Ça ne barguine point. Que ça est agriable ! Le biau naturel d'homme !
DORANTE
Voyons ; je serai charmé de t'être utile.
BLAISE
Oh ! Point du tout, Monsieur, c'est vous qui charmez les autres.
DORANTE
Explique-toi.
BLAISE
Boutez d'abord dessus.
DORANTE
Non, je ne me couvre jamais.
BLAISE
C'est bian fait à vous ; moi, je me couvre toujours ; ce n'est pas mal fait non pus.
DORANTE
Parle...
BLAISE, riant
Eh ! Eh bian ! Qu'est-ce ? Comment vous va, Monsieur Dorante ? Toujours gros et gras. J'ons vu le temps que vous étiez mince ; mais, morgué ! ça s'est bian amendé. Vous velà bian en char.
DORANTE
Tu avais, ce me semble, quelque chose à me dire ; entre en matière sans compliment.
BLAISE
Oh ! C'est un petit bout de civilité en passant, comme ça se doit.
DORANTE
C'est que j'ai affaire.
BLAISE
Morgué ! Tant pis ; les affaires baillont du souci.
DORANTE
Dans un moment, il faut que je te quitte : achève.
BLAISE
Je commence. C'est que je venons par rapport à noute fille, pour l'amour de ce qu'alle va être la femme d'Arlequin voute valet.
DORANTE
Je le sais.
BLAISE
Dont je savons qu'ou êtes consentant, à cause qu'alle est femme de chambre de Madame_la_Comtesse qui va vous prendre itou pour son homme.
DORANTE
Après ?
BLAISE
C'est ce qui fait, ne vous déplaise, que je venons vous prier d'une grâce.
DORANTE
Quelle est-elle ?
BLAISE
C'est que faura le troussiau de Lisette, Monsieur Dorante ; faura faire une noce, et pis du dégât pour cette noce, et pis de la marchandise pour ce dégât, et du comptant pour cette marchandise. Partout du comptant, hors cheux nous qu'il n'y en a point. Par ainsi, si par voute moyen auprès de Madame_la_Comtesse, qui m'avancerait queuque six-vingts francs sur mon office de jardinier...
DORANTE
Je t'entends, Maître Blaise ; mais j'aime mieux te les donner, que de les demander pour toi à la Comtesse, qui ne ferait pas aujourd'hui grand cas de ma prière. Tu crois que je vais l'épouser, et tu te trompes. Je pense que le chevalier Damis m'a supplanté. Adresse-toi à lui : si tu n'obtiens rien, je te ferai l'argent dont tu as besoin.
BLAISE
Par la morgué, ce que j'entends là me dérange de vous remarcier, tant je sis surprins et stupéfait. Un brave homme comme vous, qui a une mine de prince, qui a le coeur de m'offrir de l'argent, se voir délaissé de la propre parsonne de sa maîtresse !... Ça ne se peut pas, Monsieur, ça ne se peut pas. C'est noute enfant que la Comtesse ; c'est défunte noute femme qui l'a norrie : noute femme avait de la conscience ; faut que sa norriture tianne d'elle. Ne craignez rin, reboutez voute esprit ; n'y a ni Chevalier ni cheval à ça.
DORANTE
Ce que je te dis n'est que trop vrai, Maître Blaise.
BLAISE
Jarniguienne ! Si je le croyais, je sis homme à li représenter sa faute. Une Comtesse que j'ons vue marmotte ! Vous plaît-il que je l'exhortise ?
DORANTE
Eh ! Que lui dirais-tu, mon enfant ?
BLAISE
Ce que je li dirais, morgué ! Ce que je li dirais ? Et qu'est-ce que c'est que ça, Madame, et qu'est-ce que c'est que ça ! Velà ce que je li dirais, voyez-vous ! Car, par la sangué ! J'ons barcé cette enfant-là, entendez-vous ? Ça me baille un grand parvilége.
DORANTE
Voici Arlequin bien triste ; qu'a-t-il à m'apprendre ?
SCÈNE II. Dorante, Arlequin, Blaise.
ARLEQUIN
Ouf !
DORANTE
Qu'as-tu ?
ARLEQUIN
Beaucoup de chagrin pour vous, et à cause de cela, quantité de chagrin pour moi ; car un bon domestique va comme son maître.
DORANTE
Eh bien ?
BLAISE
Qui est-ce qui vous fâche ?
ARLEQUIN
Il faut se préparer à l'affliction, Monsieur ; selon toute apparence, elle sera considérable.
DORANTE
Dis donc.
ARLEQUIN
J'en pleure d'avance, afin de m'en consoler après.
BLAISE
Morgué ! Ça m'attriste itou.
DORANTE
Parleras-tu ?
ARLEQUIN
Hélas ! Je n'ai rien à dire ; c'est que je devine que vous serez affligé, et je vous pronostique votre douleur.
DORANTE
On a bien affaire de ton pronostic !
BLAISE
À quoi sart d'être oisiau de mauvais augure ?
ARLEQUIN
C'est que j'étais tout à l'heure dans la salle, où j'achevais... Mais passons cet article.
DORANTE
Je veux tout savoir.
ARLEQUIN
Ce n'est rien... Qu'une bouteille de vin qu'on avait oubliée, et que j'achevais d'y boire, quand j'ai entendu la Comtesse qui allait y entrer avec le Chevalier.
DORANTE, soupirant
Après ?
ARLEQUIN
Comme elle aurait pu trouver mauvais que je buvais en fraude, je me suis sauvé dans l'office avec ma bouteille : d'abord, j'ai commencé par la vider pour la mettre en sûreté.
BLAISE
Ça est naturel.
DORANTE
Eh ! Laisse là ta bouteille, et me dis ce qui me regarde.
ARLEQUIN
Je parle de cette bouteille parce qu'elle y était ; je ne voulais pas l'y mettre.
BLAISE
Faut la laisser là, pisqu'alle est bue.
ARLEQUIN
La voilà donc vide ; je l'ai mise à terre.
DORANTE
Encore ?
ARLEQUIN
Ensuite, sans mot dire, j'ai regardé à travers la serrure...
DORANTE
Et tu as vu la Comtesse avec le Chevalier dans la salle ?
ARLEQUIN
Bon ! Ce maudit serrurier n'a-t-il pas fait le trou de la serrure si petit, qu'on ne peut rien voir à travers ?
BLAISE
Morgué ! Tant pis.
DORANTE
Tu ne peux donc pas être sûr que ce fût la Comtesse ?
ARLEQUIN
Si fait ; car mes oreilles ont reconnu sa parole, et sa parole n'était pas là sans sa personne.
BLAISE
Ils ne pouviont pas se dispenser d'être ensemble.
DORANTE
Eh bien ! Que se disaient-ils ?
ARLEQUIN
Hélas ! Je n'ai retenu que les pensées, j'ai oublié les paroles.
DORANTE
Dis-moi donc les pensées !
ARLEQUIN
Il faudrait en savoir les mots. Mais, Monsieur, ils étaient ensemble, ils riaient de toute leur force ; ce vilain Chevalier ouvrait une bouche plus large... Ah ! Quand on rit tant, c'est qu'on est bien gaillard !
BLAISE
Eh bian ! C'est signe de joie ; velà tout.
ARLEQUIN
Oui ; mais cette joie-là a l'air de nous porter malheur. Quand un homme est si joyeux, c'est tant mieux pour lui, mais c'est toujours tant pis pour un autre (montrant son maître), et voilà justement l'autre !
DORANTE
Eh ! laisse-nous en repos. As-tu dit à la Marquise que j'avais besoin d'un entretien avec elle ?
ARLEQUIN
Je ne me souviens pas si je lui ai dit ; mais je sais bien que je devais lui dire.
SCÈNE III. Arlequin, Blaise, Dorante, Lisette.
LISETTE
Monsieur, je ne sais pas comment vous l'entendez, mais votre tranquillité m'étonne ; et si vous n'y prenez garde, ma maîtresse vous échappera. Je puis me tromper ; mais j'en ai peur.
DORANTE
Je le soupçonne aussi, Lisette ; mais que puis-je faire pour empêcher ce que tu me dis là ?
BLAISE
Mais, morgué ! Ça se confirme donc, Lisette ?
LISETTE
Sans doute : le Chevalier ne la quitte point ; il l'amuse, il la cajole, il lui parle tout bas ; elle sourit : à la fin le coeur peut s'y mettre, s'il n'y est déjà ; et cela m'inquiète, Monsieur ; car je vous estime ; d'ailleurs, voilà un garçon qui doit m'épouser, et si vous ne devenez pas le maître de la maison, cela nous dérange.
ARLEQUIN
Il serait désagréable de faire deux ménages.
DORANTE
Ce qui me désespère, c'est que je n'y vois point de remède ; car la Comtesse m'évite.
BLAISE
Mordi ! C'est pourtant mauvais signe.
ARLEQUIN
Et ce misérable Frontin, que te dit-il, Lisette ?
LISETTE
Des douceurs tant qu'il peut, que je paie de brusqueries.
BLAISE
Fort bian, noute fille : toujours malhonnête envars li, toujours rudânière : hoche la tête quand il te parle ; dis-li : Passe ton chemin. De la fidélité, morguienne ; baille cette confusion-là à la Comtesse, n'est-ce pas, Monsieur ?
DORANTE
Je me meurs de douleur !
BLAISE
Faut point mourir, ça gâte tout ; avisons plutôt à queuque manigance.
LISETTE
Je l'aperçois qui vient, elle est seule ; retirez-vous, Monsieur, laissez-moi lui parler. Je veux savoir ce qu'elle a dans l'esprit ; je vous redirai notre conversation ; vous reviendrez après.
DORANTE
Je te laisse.
ARLEQUIN
Ma mie, toujours rudânière, hoche la tête quand il te parle.
LISETTE
Va, sois tranquille.
SCÈNE IV. Lisette, La Comtesse.
LA COMTESSE
Je te cherchais, Lisette. Avec qui étais-tu là ? Il me semble avoir vu sortir quelqu'un d'avec toi.
LISETTE
C'est Dorante qui me quitte, Madame.
LA COMTESSE
C'est lui dont je voulais te parler : que dit-il, Lisette ?
LISETTE
Mais il dit qu'il n'a pas lieu d'être content, et je crois qu'il dit assez juste : qu'en pensez-vous, Madame ?
LA COMTESSE
Il m'aime donc toujours ?
LISETTE
Comment ? S'il vous aime ! Vous savez bien qu'il n'a point changé. Est-ce que vous ne l'aimez plus ?
LA COMTESSE
Qu'appelez-vous plus ? Est-ce que je l'aimais ? Dans le fond, je le distinguais, voilà tout ; et distinguer un homme, ce n'est pas encore l'aimer, Lisette ; cela peut y conduire, mais cela n'y est pas.
LISETTE
Je vous ai pourtant entendu dire que c'était le plus aimable homme du monde.
LA COMTESSE
Cela se peut bien.
LISETTE
Je vous ai vue l'attendre avec empressement.
LA COMTESSE
C'est que je suis impatiente.
LISETTE
Être fâchée quand il ne venait pas.
LA COMTESSE
Tout cela est vrai ; nous y voilà : je le distinguais, vous dis-je, et je le distingue encore ; mais rien ne m'engage avec lui ; et comme il te parle quelquefois, et que tu crois qu'il m'aime, je venais te dire qu'il faut que tu le disposes adroitement à se tranquilliser sur mon chapitre.
LISETTE
Et le tout en faveur de Monsieur le chevalier Damis, qui n'a vaillant qu'un accent gascon qui vous amuse ? Que vous avez le coeur inconstant ! Avec autant de raison que vous en avez, comment pouvez-vous être infidèle ? Car on dira que vous l'êtes.
LA COMTESSE
Eh bien ! Infidèle soit, puisque tu veux que je le sois ; crois-tu me faire peur avec ce grand mot-là ? Infidèle ! Ne dirait-on pas que ce soit une grande injure ? Il y a comme cela des mots dont on épouvante les esprits faibles, qu'on a mis en crédit, faute de réflexion, et qui ne sont pourtant rien.
LISETTE
Ah ! Madame, que dites-vous là ? Comme vous êtes aguerrie là-dessus ! Je ne vous croyais pas si désespérée : un coeur qui trahit sa foi, qui manque à sa parole !
LA COMTESSE
Eh bien ! Ce coeur qui manque à sa parole, quand il en donne mille, il fait sa charge ; quand il en trahit mille, il la fait encore : il va comme ses mouvements le mènent, et ne saurait aller autrement. Qu'est-ce que c'est que l'étalage que tu me fais là ? Bien loin que l'infidélité soit un crime, c'est que je soutiens qu'il ne faut pas un moment hésiter d'en faire une, quand on en est tentée, à moins que de vouloir tromper les gens, ce qu'il faut éviter, à quelque prix que ce soit.
LISETTE
Mais, mais... De la manière dont vous tournez cette affaire-là, je crois, de bonne foi, que vous avez raison. Oui, je comprends que l'infidélité est quelquefois de devoir, je ne m'en serais jamais doutée !
LA COMTESSE
Tu vois pourtant que cela est clair.
LISETTE
Si clair, que je m'examine à présent, pour savoir si je ne serai pas moi-même obligée d'en faire une.
LA COMTESSE
Dorante est en vérité plaisant ; n'oserais-je, à cause qu'il m'aime, distraire un regard de mes yeux ? N'appartiendra-t-il qu'à lui de me trouver jeune et aimable ? Faut-il que j'aie cent ans pour tous les autres, que j'enterre tout ce que je vaux ? Que je me dévoue à la plus triste stérilité de plaisir qu'il soit possible ?
LISETTE
C'est apparemment ce qu'il prétend.
LA COMTESSE
Sans doute ; avec ces Messieurs-là, voilà comment il faudrait vivre ; si vous les en croyez, il n'y a plus pour vous qu'un seul homme, qui compose tout votre univers ; tous les autres sont rayés, c'est autant de mort pour vous, quoique votre amour-propre n'y trouve point son compte, et qu'il les regrette quelquefois : mais qu'il pâtisse ; la sotte fidélité lui a fait sa part, elle lui laisse un captif pour sa gloire ; qu'il s'en amuse comme il pourra, et qu'il prenne patience. Quel abus, Lisette, quel abus ! Va, va, parle à Dorante, et laisse là tes scrupules. Les hommes, quand ils ont envie de nous quitter, y font-ils tant de façons ? N'avons-nous pas tous les jours de belles preuves de leur constance ? Ont-ils là-dessus des privilèges que nous n'ayons pas ? Tu te moques de moi ; le Chevalier m'aime, il ne me déplaît pas : je ne ferai pas la moindre violence à mon penchant.
LISETTE
Allons, allons, Madame, à présent que je suis instruite, les amants délaissés n'ont qu'à chercher qui les plaigne ; me voilà bien guérie de la compassion que j'avais pour eux.
LA COMTESSE
Ce n'est pas que je n'estime Dorante ; mais souvent, ce qu'on estime ennuie. Le voici qui revient. Je me sauve de ses plaintes qui m'attendent ; saisis ce moment pour m'en débarrasser.
SCÈNE V. Dorante, La Comtesse, Lisette, Arlequin.
DORANTE, arrêtant la Comtesse
Quoi ! Madame, j'arrive, et vous me fuyez ?
LA COMTESSE
Ah ! C'est vous, Dorante ! Je ne vous fuis point, je m'en retourne.
DORANTE
De grâce, donnez-moi un instant d'audience.
LA COMTESSE
Un instant à la lettre, au moins ; car j'ai peur qu'il ne me vienne compagnie.
DORANTE
On vous avertira, s'il vous en vient. Souffrez que je vous parle de mon amour.
LA COMTESSE
N'est-ce que cela ? Je sais votre amour par coeur. Que me veut-il donc, cet amour ?
DORANTE
Hélas ! Madame, de l'air dont vous m'écoutez, je vois bien que je vous ennuie.
LA COMTESSE
À vous dire vrai, votre prélude n'est pas amusant.
DORANTE
Que je suis malheureux ! Qu'êtes-vous devenue pour moi ? Vous me désespérez.
LA COMTESSE
Dorante, quand quitterez-vous ce ton lugubre et cet air noir ?
DORANTE
Faut-il que je vous aime encore, après d'aussi cruelles réponses que celles que vous me faites !
LA COMTESSE
Cruelles réponses ! Avec quel goût prononcez-vous cela ! Que vous auriez été un excellent héros de roman ! Votre coeur a manqué sa vocation, Dorante.
DORANTE
Ingrate que vous êtes !
LA COMTESSE, rit
Ce style-là ne me corrigera guère.
ARLEQUIN, derrière, gémissant
Hi ! Hi ! Hi !
LA COMTESSE
Tenez, Monsieur, vos tristesses sont si contagieuses qu'elles ont gagné jusqu'à votre valet : on l'entend qui soupire.
ARLEQUIN
Je suis touché du malheur de mon maître.
DORANTE
J'ai besoin de tout mon respect pour ne pas éclater de colère.
LA COMTESSE
Eh ! D'où vous vient de la colère, Monsieur ? De quoi vous plaignez-vous, s'il vous plaît ? Est-ce de l'amour que vous avez pour moi ? Je n'y saurais que faire. Ce n'est pas un crime de vous paraître aimable. Est-ce de l'amour que vous voudriez que j'eusse, et que je n'ai point ? Ce n'est pas ma faute, s'il ne m'est pas venu ; il vous est fort permis de souhaiter que j'en aie ; mais de venir me reprocher que je n'en ai point, cela n'est pas raisonnable. Les sentiments de votre coeur ne font pas la loi du mien ; prenez-y garde : vous traitez cela comme une dette, et ce n'en est pas une. Soupirez, Monsieur, vous êtes le maître, je n'ai pas droit de vous en empêcher ; mais n'exigez pas que je soupire. Accoutumez-vous à penser que vos soupirs ne m'obligent point à les accompagner des miens, pas même à m'en amuser : je les trouvais autrefois plus supportables ; mais je vous annonce que le ton qu'ils prennent aujourd'hui m'ennuie ; réglez-vous là-dessus. Adieu, Monsieur.
DORANTE
Encore un mot, Madame. Vous ne m'aimez donc plus ?
LA COMTESSE
Eh ! Eh ! Plus est singulier ! Je ne me ressouviens pas trop de vous avoir aimé.
DORANTE
Non ! Je vous jure, ma foi, que je ne m'en ressouviendrai de ma vie non plus.
LA COMTESSE
En tout cas, vous n'oublierez qu'un rêve.
Elle sort.
SCÈNE VI. Dorante, Arlequin, Lisette.
DORANTE, arrête Lisette
La perfide !... Arrête, Lisette.
ARLEQUIN
En vérité, voilà un petit coeur de Comtesse bien édifiant !
DORANTE, à Lisette
Tu lui as parlé de moi ; je ne sais que trop ce qu'elle pense ; mais, n'importe : que t'a-t-elle dit en particulier ?
LISETTE
Je n'aurai pas le temps : Madame attend compagnie, Monsieur, elle aura peut-être besoin de moi.
ARLEQUIN
Oh ! Oh ! Comme elle répond, Monsieur !
DORANTE
Lisette, m'abandonnez-vous ?
ARLEQUIN
Serais-tu, par hasard, une masque aussi ?
DORANTE
Parle, quelle raison allègue-t-elle ?
LISETTE
Oh ! De très fortes, Monsieur ; il faut en convenir. La fidélité n'est bonne à rien ; c'est mal fait que d'en avoir ; de beaux yeux ne servent de rien, un seul homme en profite, tous les autres sont morts ; il ne faut tromper personne : avec cela on est enterrée, l'amour-propre n'a point sa part ; c'est comme si on avait cent ans. Ce n'est pas qu'on ne vous estime ; mais l'ennui s'y met : il vaudrait autant être vieille, et cela vous fait tort.
DORANTE
Quel étrange discours me tiens-tu là ?
ARLEQUIN
Je n'ai jamais vu de paroles de si mauvaise mine.
DORANTE
Explique-toi donc.
LISETTE
Quoi ! Vous ne m'entendez pas ? Eh bien ! Monsieur, on vous distingue.
DORANTE
Veux-tu dire qu'on m'aime ?
LISETTE
Eh ! Non. Cela peut y conduire, mais cela n'y est pas.
DORANTE
Je n'y conçois rien. Aime-t-on le Chevalier ?
LISETTE
C'est un fort aimable homme.
DORANTE
Et moi, Lisette ?
LISETTE
Vous étiez fort aimable aussi : m'entendez-vous à cette heure ?
DORANTE
Ah ! Je suis outré !
ARLEQUIN
Et de moi, suivante de mon âme, qu'en fais-tu ?
LISETTE
Toi ? Je te distingue...
ARLEQUIN
Et moi, je te maudis, chambrière du diable !
SCÈNE VII. Arlequin, Dorante, la Marquise, survenant.
ARLEQUIN
Nous avons affaire à de jolies personnes, Monsieur, n'est-ce pas ?
DORANTE
J'ai le coeur saisi !
ARLEQUIN
J'en perds la respiration !
LA MARQUISE
Vous me paraissez bien affligé, Dorante.
DORANTE
On me trahit, Madame, on m'assassine, on me plonge le poignard dans le sein !
ARLEQUIN
On m'étouffe, Madame, on m'égorge, on me distingue !
LA MARQUISE
C'est sans doute de la Comtesse dont il est question, Dorante ?
DORANTE
D'elle-même, Madame.
LA MARQUISE
Pourrais-je vous demander un moment d'entretien ?
DORANTE
Comme il vous plaira ; j'avais même envie de vous parler sur ce qui nous vient d'arriver.
LA MARQUISE
Dites à votre valet de se tenir à l'écart, afin de nous avertir si quelqu'un vient.
DORANTE
Retire-toi, et prends garde à tout ce qui approchera d'ici.
ARLEQUIN
Que le ciel nous console ! Nous voilà tous trois sur le pavé : car vous y êtes aussi, vous, Madame. Votre Chevalier ne vaut pas mieux que notre Comtesse et notre Lisette, et nous sommes trois coeurs hors de condition.
LA MARQUISE
Va-t-en ; laisse-nous.
Arlequin s'en va.
SCÈNE VIII. La Marquise, Dorante.
LA MARQUISE
Dorante, on nous quitte donc tous deux ?
DORANTE
Vous le voyez, Madame.
LA MARQUISE
N'imaginez-vous rien à faire dans cette occasion-ci ?
DORANTE
Non, je ne vois plus rien à tenter : on nous quitte sans retour. Que nous étions mal assortis, Marquise ! Eh ! Pourquoi n'est-ce pas vous que j'aime ?
LA MARQUISE
Eh bien ! Dorante, tâchez de m'aimer.
DORANTE
Hélas ! Je voudrais pouvoir y réussir.
LA MARQUISE
La réponse n'est pas flatteuse, mais vous me la devez dans l'état où vous êtes.
DORANTE
Ah ! Madame, je vous demande pardon ; je ne sais ce que je dis : je m'égare.
LA MARQUISE
Ne vous fatiguez pas à l'excuser, je m'y attendais.
DORANTE
Vous êtes aimable, sans doute, il n'est pas difficile de le voir, et j'ai regretté cent fois de n'y avoir pas fait assez d'attention ; cent fois je me suis dit...
LA MARQUISE
Plus vous continuerez vos compliments, plus vous me direz d'injures : car ce ne sont pas là des douceurs, au moins. Laissons cela, vous dis-je.
DORANTE
Je n'ai pourtant recours qu'à vous, Marquise. Vous avez raison, il faut que je vous aime : il n'y a que ce moyen-là de punir la perfide que j'adore.
LA MARQUISE
Non, Dorante, je sais une manière de nous venger qui nous sera plus commode à tous deux. Je veux bien punir la Comtesse, mais, en la punissant, je veux vous la rendre, et je vous la rendrai.
DORANTE
Quoi ! La Comtesse reviendrait à moi ?
LA MARQUISE
Oui, plus tendre que jamais.
DORANTE
Serait-il possible ?
LA MARQUISE
Et sans qu'il vous en coûte la peine de m'aimer.
DORANTE
Comme il vous plaira.
LA MARQUISE
Attendez pourtant ; je vous dispense d'amour pour moi, mais c'est à condition d'en feindre.
DORANTE
Oh ! De tout mon coeur, je tiendrai toutes les conditions que vous voudrez.
LA MARQUISE
Vous aimait-elle beaucoup ?
DORANTE
Il me le paraissait.
LA MARQUISE
Était-elle persuadée que vous l'aimiez de même ?
DORANTE
Je vous dis que je l'adore, et qu'elle le sait.
LA MARQUISE
Tant mieux qu'elle en soit sûre.
DORANTE
Mais du Chevalier, qui vous a quittée et qui l'aime, qu'en ferons-nous ? Lui laisserons-nous le temps d'être aimé de la Comtesse ?
LA MARQUISE
Si la Comtesse croit l'aimer, elle se trompe : elle n'a voulu que me l'enlever. Si elle croit ne vous plus aimer, elle se trompe encore ; il n'y a que sa coquetterie qui vous néglige.
DORANTE
Cela se pourrait bien.
LA MARQUISE
Je connais mon sexe ; laissez-moi faire. Voici comment il faut s'y prendre... Mais on vient ; remettons à concerter ce que j'imagine.
SCÈNE IX. Arlequin, Dorante, La Marquise.
ARLEQUIN, en arrivant
Ah ! Que je souffre !
DORANTE
Quoi ! Ne viens-tu nous interrompre que pour soupirer ? Tu n'as guère de coeur.
ARLEQUIN
Voilà tout ce que j'en ai : mais il y a là-bas un coquin qui demande à parler à Madame ; voulez-vous qu'il entre, ou que je le batte ?
LA MARQUISE
Qui est-il donc ?
ARLEQUIN
Un maraud qui m'a soufflé ma maîtresse, et qui s'appelle Frontin.
LA MARQUISE
Le valet du Chevalier ? Qu'il vienne ; j'ai à lui parler.
ARLEQUIN
La vilaine connaissance que vous avez là, Madame !
Il s'en va.
SCÈNE X. La Marquise, Dorante.
LA MARQUISE, à Dorante
C'est un garçon adroit et fin, tout valet qu'il est, et dont j'ai fait mon espion auprès de son maître et de la Comtesse : voyons ce qu'il nous dira ; car il est bon d'être extrêmement sûr qu'ils s'aiment. Mais si vous ne vous sentez pas le courage d'écouter d'un air différent ce qu'il pourra nous dire, allez-vous-en.
DORANTE
Oh ! Je suis outré : mais ne craignez rien.
SCÈNE XI. La Marquise, Dorante, Arlequin, Frontin.
ARLEQUIN, faisant entrer Frontin
Viens, maître fripon ; entre.
FRONTIN
Je te ferai ma réponse en sortant.
ARLEQUIN, en s'en allant
Je t'en prépare une qui ne me coûtera pas une syllabe.
LA MARQUISE
Approche, Frontin, approche.
SCÈNE XII. La Marquise, Frontin, Dorante.
LA MARQUISE
Eh bien ! Qu'as-tu à me dire ?
FRONTIN
Mais, Madame, puis-je parler devant Monsieur ?
LA MARQUISE
En toute sûreté.
DORANTE
De quoi donc est-il question ?
LA MARQUISE
De la Comtesse et du Chevalier. Restez, cela vous amusera.
DORANTE
Volontiers.
FRONTIN
Cela pourra même occuper Monsieur.
DORANTE
Voyons.
FRONTIN
Dès que je vous eus promis, Madame, d'observer ce qui se passerait entre mon maître et la Comtesse, je me mis en embuscade...
LA MARQUISE
Abrège le plus que tu pourras.
FRONTIN
Excusez, Madame, je ne finis point quand j'abrège.
LA MARQUISE
Le Chevalier m'aime-t-il encore ?
FRONTIN
Il n'en reste pas vestige, il ne sait pas qui vous êtes.
LA MARQUISE
Et sans doute il aime la Comtesse ?
FRONTIN
Bon, l'aimer ! Belle égratignure ! C'est traiter un incendie d'étincelle. Son coeur est brûlant, Madame ; il est perdu d'amour.
DORANTE, d'un air riant
Et la Comtesse ne le hait pas apparemment ?
FRONTIN
Non, non, la vérité est à plus de mille lieues de ce que vous dites.
DORANTE
J'entends qu'elle répond à son amour.
FRONTIN
Bagatelle ! Elle n'y répond plus : toutes ses réponses sont faites, ou plutôt dans cette affaire-ci, il n'y a eu ni demande ni réponse, on ne s'en est pas donné le temps. Figurez-vous deux coeurs qui partent ensemble ; il n'y eut jamais de vitesse égale : on ne sait à qui appartient le premier soupir, il y a apparence que ce fut un duo.
DORANTE, riant
Ah ! Ah ! Ah...
Je me meurs !
LA MARQUISE, à part
Prenez garde... Mais as-tu quelque preuve de ce que tu dis là ?
FRONTIN
J'ai de sûrs témoins de ce que j'avance, mes yeux et mes oreilles... Hier, la Comtesse...
DORANTE
Mais cela suffit ; ils s'aiment, voilà son histoire finie. Que peut-il dire de plus ?
LA MARQUISE
Achève.
FRONTIN
Hier, la Comtesse et mon maître s'en allaient au jardin. Je les suis de loin ; ils entrèrent dans le bois, j'y entre aussi ; ils tournent dans une allée, moi dans le taillis ; ils se parlent, je n'entends que des voix confuses ; je me coule, je me glisse, et de bosquet en bosquet, j'arrive à les entendre et même à les voir à travers le feuillage... La bellé chose ! la bellé chose ! s'écriait le Chevalier, qui d'une main tenait un portrait et de l'autre la main de la Comtesse. La bellé chose ! Car, comme il est Gascon, je le deviens en ce moment, tout Manceau que je suis ; parce qu'on peut tout, quand on est exact, et qu'on sert avec zèle.
LA MARQUISE
Fort bien.
DORANTE, à part
Fort mal.
FRONTIN
Or, ce portrait, Madame, dont je ne voyais que le menton avec un bout d'oreille, était celui de la Comtesse. Oui, disait-elle, on dit qu'il me ressemble assez. Autant qu'il sé peut, disait mon maître, autant qu'il sé peut, à millé charmés près qué j'adore en vous, qué lé peintre né peut qué remarquer, qui font lé désespoir dé son art, et qui né rélèvent qué du pinceau dé la nature. Allons, allons, vous me flattez, disait la Comtesse, en le regardant d'un oeil étincelant d'amour-propre ; vous me flattez. Eh ! Non, Madame, ou qué la pesté m'étouffe ! Jé vous dégrade moi-même, en parlant dé vos charmés : sandis ! Aucune expression n'y peut atteindre ; vous n'êtes fidélément rendue qué dans mon coeur. N'y sommes-nous pas toutes deux, la Marquise et moi ? répliquait la Comtesse. La Marquise et vous ! s'écriait-il ; eh ! Cadédis, où sé rangerait-elle ? Vous m'en occuperiez mille dé coeurs, si jé les avais ; mon amour ne sait où sé mettre, tant il surabonde dans mes paroles, dans mes sentiments, dans ma pensée ; il sé répand partout, mon âme en régorge. Et tout en parlant ainsi, tantôt il baisait la main qu'il tenait, et tantôt le portrait. Quand la Comtesse retirait la main, il se jetait sur la peinture ; quand elle redemandait la peinture, il reprenait la main : lequel mouvement, comme vous voyez, faisait cela et cela, ce qui était tout à fait plaisant à voir.
DORANTE
Quel récit, Marquise !
La Marquise fait signe à Dorante de se taire.
FRONTIN
Eh ! Ne parlez-vous pas, Monsieur ?
DORANTE
Non, je dis à Madame que je trouve cela comique.
FRONTIN
Je le souhaite. Là-dessus : Rendez-moi mon portrait, rendez donc... Mais, Comtesse... Mais, Chevalier... Mais, Madamé, si jé rends la copie, qué l'original mé dédommagé... Oh ! Pour cela, non... Oh ! Pour céla, si.
Le Chevalier tombe à genoux ;
Madame, au nom dé vos grâcés innombrables, nantissez-moi dé la ressemblance, en attendant la personne ; accordez cé rafraîchissement à mon ardeur... Mais, Chevalier, donner son portrait, c'est donner son coeur... Eh ! Donc, Madamé, j'endurérai bien dé les avoir tous deux... Mais... Il n'y a point dé mais ; ma vie est à vous, lé portrait à moi ; qué chacun gardé sa part... Eh bien ! C'est donc vous qui le gardez ; ce n'est pas moi qui le donne, au moins... Tope ! Sandis ! Jé m'en fais responsable, c'est moi qui lé prends ; vous né faites qué m'accorder dé lé prendre... Quel abus de ma bonté ! Ah ! C'est la Comtesse qui fait un soupir... Ah ! Félicité dé mon âme ! C'est le Chevalier qui repart un second.
DORANTE
Ah !...
FRONTIN
Et c'est Monsieur qui fournit le troisième.
DORANTE
Oui. C'est que ces deux soupirs-là sont plaisants, et je les contrefais ; contrefaites aussi, Marquise.
LA MARQUISE
Oh ! je n'y entends rien, moi ; mais je me les imagine.
Elle rit.
Ah ! Ah ! Ah !
FRONTIN
Ce matin dans la galerie...
DORANTE, à la Marquise
Faites-le finir ; je n'y tiendrais pas.
LA MARQUISE
En voilà assez, Frontin.
FRONTIN
Les fragments qui me restent sont d'un goût choisi.
LA MARQUISE
N'importe, je suis assez instruite.
FRONTIN
Les gages de la commission courent-ils toujours, Madame ?
LA MARQUISE
Ce n'est pas la peine.
FRONTIN
Et Monsieur voudrait-il m'établir son pensionnaire ?
DORANTE
Non.
FRONTIN
Ce non-là, si je m'y connais, me casse sans réplique, et je n'ai plus qu'une révérence à faire.
Il sort.
SCÈNE XIII. La Marquise, Dorante.
LA MARQUISE
Nous ne pouvons plus douter de leur secrète intelligence ; mais si vous jouez toujours votre personnage aussi mal, nous ne tenons rien.
DORANTE
J'avoue que ses récits m'ont fait souffrir ; mais je me soutiendrai mieux dans la suite. Ah ! L'ingrate ! jamais elle ne me donna son portrait.
SCÈNE XIV. Arlequin, La Marquise, Dorante.
ARLEQUIN
Monsieur, voilà votre fripon qui arrive.
DORANTE
Qui ?
ARLEQUIN
Un de nos deux larrons, le maître du mien.
DORANTE
Retire-toi.
Il sort.
SCÈNE XV. La Marquise, Dorante.
LA MARQUISE
Et moi, je vous laisse. Nous n'avons pas eu le temps de digérer notre idée ; mais en attendant, souvenez-vous que vous m'aimez, qu'il faut qu'on le croie, que voici votre rival, et qu'il s'agit de lui paraître indifférent. Je n'ai pas le temps de vous en dire davantage.
DORANTE
Fiez-vous à moi, je jouerai bien mon rôle.
SCÈNE XVI. Dorante, Le Chevalier.
LE CHEVALIER
Jé té rencontre à propos ; jé voulais té parler, Dorante.
DORANTE
Volontiers, Chevalier ; mais fais vite ; voici l'heure de la poste, et j'ai un paquet à faire partir.
LE CHEVALIER
Jé finis dans un clin d'oeil. Jé suis ton ami, et jé viens té prier dé mé réléver d'un scrupule.
DORANTE
Toi ?
LE CHEVALIER
Oui ; délivre-moi d'uné chicané qué mé fait mon honneur : a-t-il tort ou raison ? Voici lé cas. On dit qué tu aimes la Comtessé ; moi, jé n'en crois rien, et c'est entré lé oui et lé non qué gît lé petit cas dé conscience qué jé t'apporte.
DORANTE
Je t'entends, Chevalier : tu aurais grande envie que je ne l'aimasse plus.
LE CHEVALIER
Tu l'as dit ; ma délicatessé sé fait bésoin dé ton indifférence pour elle : j'aime cetté dame.
DORANTE
Est-elle prévenue en ta faveur ?
LE CHEVALIER
Dé faveur, jé m'en passe ; ellé mé rend justicé.
DORANTE
C'est-à-dire que tu lui plais.
LE CHEVALIER
Dès qué jé l'aime, tout est dit ; épargne ma modestie.
DORANTE
Ce n'est pas ta modestie que j'interroge, car elle est gasconne. Parlons simplement : t'aime-t-elle ?
LE CHEVALIER
Eh ! Oui, té dis-je, ses yeux ont déjà là-dessus entamé la matière ; ils mé sollicitent lé coeur, ils démandent réponsé : mettrai-je bon au bas dé la réquête ? C'est ton agrément qué j'attends.
DORANTE
Je te le donne à charge de revanche.
LE CHEVALIER
Avec qui la révanche ?
DORANTE
Avec de beaux yeux de ta connaissance qui sollicitent aussi.
LE CHEVALIER
Les beaux yeux qué la Marquisé porte ?
DORANTE
Elle-même.
LE CHEVALIER
Et l'intérêt qué tu mé soupçonnes d'y prendre té gêne, té rétient ?
DORANTE
Sans doute.
LE CHEVALIER
Va, jé t'émancipé.
DORANTE
Je t'avertis que je l'épouserai, au moins.
LE CHEVALIER
Jé t'informe qué nous férons assaut dé noces.
DORANTE
Tu épouseras la Comtesse ?
LE CHEVALIER
L'espérance dé ma postérité s'y fonde.
DORANTE
Et bientôt ?
LE CHEVALIER
Démain, peut-être, notre célibat expire.
DORANTE, embarrassé
Adieu ; j'en suis fort ravi.
LE CHEVALIER, lui tendant la main
Touche là ; té suis-je cher ?
DORANTE
Ah ! Oui...
LE CHEVALIER
Tu mé l'es sans mésure, jé mé donne à toi pour un siècle ; céla passé, nous rénouvellérons dé bail. Serviteur.
DORANTE
Oui, oui ; demain.
LE CHEVALIER
Qu'appelles-tu démain ? Moi, jé suis ton serviteur du temps passé, du présent et dé l'avénir ; toi dé même apparemment ?
DORANTE
Apparemment. Adieu.
Il s'en va.
SCÈNE XVII. Le Chevalier, Frontin.
FRONTIN
J'attendais qu'il fût sorti pour venir, Monsieur.
LE CHEVALIER
Qué démandes-tu ? j'ai hâte dé réjoindre ma Comtesse.
FRONTIN
Attendez : malepeste ! Ceci est sérieux ; j'ai parlé à la Marquise, je lui a fait mon rapport.
LE CHEVALIER
Eh bien ! Tu lui as confié qué j'aimé la Comtesse, et qu'ellé m'aime ; qu'en dit-ellé ? Achève vite.
FRONTIN
Ce qu'elle en dit ? Que c'est fort bien fait à vous.
LE CHEVALIER
Jé continuerai dé bien faire. Adieu.
FRONTIN
Morbleu ! Monsieur, vous n'y songez pas ; il faut revoir la Marquise, entretenir son amour, sans quoi vous êtes un homme mort, enterré, anéanti dans sa mémoire.
LE CHEVALIER, riant
Eh ! Eh ! Eh !
FRONTIN
Vous en riez ! Je ne trouve pas cela plaisant, moi.
LE CHEVALIER
Qué mé fait cé néant ? Jé meurs dans une mémoire, jé ressuscite dans une autre ; n'ai-je pas la mémoire dé la Comtesse où jé révis ?
FRONTIN
Oui, mais j'ai peur que dans cette dernière, vous n'y mouriez un beau matin de mort subite. Dorante y est mort de même, d'un coup de caprice.
LE CHEVALIER
Non ; lé caprice qui lé tue, lé voilà ; c'est moi qui l'expédie, j'en ai bien expédié d'autres, Frontin : né t'inquiète pas ; la Comtesse m'a reçu dans son coeur, il faudra qu'ellé m'y garde.
FRONTIN
Ce coeur-là, je crois que l'amour y campe quelquefois, mais qu'il n'y loge jamais.
LE CHEVALIER
C'est un amour dé ma façon, sandis ! Il né finira qu'avec elle ; espère mieux dé la fortune dé ton maître ; connais-moi bien, tu n'auras plus dé défiance.
FRONTIN
J'ai déjà usé de cette recette-là ; elle ne m'a rien fait. Mais voici Lisette ; vous devriez me procurer la faveur de sa maîtresse auprès d'elle.
SCÈNE XVIII. Lisette ; Frontin, Le Chevalier.
LISETTE
Monsieur, Madame vous demande.
LE CHEVALIER
J'y cours, Lisette : mais remets cé faquin dans son bon sens, jé té prie ; tu mé l'as privé dé cervelle ; il m'entretient qu'il t'aime.
LISETTE
Que ne me prend-il pour sa confidente ?
FRONTIN
Eh bien ! Ma charmante, je vous aime : vous voilà aussi savante que moi.
LISETTE
Eh bien ! Mon garçon, courage, vous n'y perdez rien ; vous voilà plus savant que vous n'étiez. Je vais dire à ma maîtresse que vous venez, Monsieur. Adieu, Frontin.
FRONTIN
Adieu, ma charmante.
SCÈNE XIX. Le Chevalier, Frontin.
FRONTIN
Allons, Monsieur, ma foi ! Vous avez raison, votre aventure a bonne mine : la Comtesse vous aime ; vous êtes Gascon, moi Manceau, voilà de grands titres de fortune.
LE CHEVALIER
Jé té garantis la tienne.
FRONTIN
Si j'avais le choix des cautions, je vous dispenserais d'être la mienne.
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE. Dorante, Arlequin.
DORANTE
Viens, j'ai à te dire un mot.
ARLEQUIN
Une douzaine, si vous voulez.
DORANTE
Arlequin, je te vois à tout moment chercher Lisette, et courir après elle.
ARLEQUIN
Eh pardi ! si je veux l'attraper, il faut bien que je coure après, car elle me fuit.
DORANTE
Dis-moi : préfères-tu mon service à celui d'un autre ?
ARLEQUIN
Assurément ; il n'y a que le mien qui ait la préférence, comme de raison : d'abord moi, ensuite vous ; voilà comme cela est arrangé dans mon esprit ; et puis le reste du monde va comme il peut.
DORANTE
Si tu me préfères à un autre, il s'agit de prendre ton parti sur le chapitre de Lisette.
ARLEQUIN
Mais, Monsieur, ce chapitre-là ne vous regarde pas : c'est de l'amour que j'ai pour elle, et vous n'avez que faire d'amour, vous n'en voulez point.
DORANTE
Non, mais je te défends d'en parler jamais à Lisette, je veux même que tu l'évites ; je veux que tu la quittes, que tu rompes avec elle.
ARLEQUIN
Pardi ! Monsieur, vous avez là des volontés qui ne ressemblent guère aux miennes : pourquoi ne nous accordons-nous pas aujourd'hui comme hier ?
DORANTE
C'est que les choses ont changé ; c'est que la Comtesse pourrait me soupçonner d'être curieux de ses démarches, et de me servir de toi auprès de Lisette pour les savoir : ainsi, laisse-la en repos ; je te récompenserai du sacrifice que tu me feras.
ARLEQUIN
Monsieur, le sacrifice me tuera, avant que les récompenses viennent.
DORANTE
Oh ! Point de réplique : Marton, qui est à la Marquise, vaut bien ta Lisette ; on te la donnera.
ARLEQUIN
Quand on me donnerait la Marquise par-dessus le marché, on me volerait encore.
DORANTE
Il faut opter pourtant. Lequel aimes-tu mieux, de ton congé, ou de Marton ?
ARLEQUIN
Je ne saurais le dire ; je ne les connais ni l'un ni l'autre.
DORANTE
Ton congé, tu le connaîtras dès aujourd'hui, si tu ne suis pas mes ordres ; ce n'est même qu'en les suivant que tu serais regretté de Lisette.
ARLEQUIN
Elle me regrettera ! Eh ! Monsieur, que ne parlez-vous ?
DORANTE
Retire-toi ; j'aperçois la Marquise.
ARLEQUIN
J'obéis, à condition qu'on me regrettera, au moins.
DORANTE
À propos, garde le secret sur la défense que je te fais de voir Lisette : comme c'était de mon consentement que tu l'épousais, ce serait avoir un procédé trop choquant pour la Comtesse, que de paraître m'y opposer ; je te permets seulement de dire que tu aimes mieux Marton, que la Marquise te destine.
ARLEQUIN
Ne craignez rien, il n'y aura là-dedans que la Marquise et moi de malhonnêtes : c'est elle qui me fait présent de Marton, c'est moi qui la prends ; c'est vous qui nous laissez faire.
DORANTE
Fort bien ; va-t-en.
ARLEQUIN, revient
Mais on me regrettera.
Il sort.
SCÈNE II. La Marquise, Dorante.
LA MARQUISE
Avez-vous instruit votre valet, Dorante ?
DORANTE
Oui, Madame.
LA MARQUISE
Cela pourra n'être pas inutile ; ce petit article-là touchera la Comtesse, si elle l'apprend.
DORANTE
Ma foi, Madame, je commence à croire que nous réussirons ; je la vois déjà très étonnée de ma façon d'agir avec elle : elle qui s'attend à des reproches, je l'ai vue prête à me demander pourquoi je ne lui en faisais pas.
LA MARQUISE
Je vous dis que, si vous tenez bon, vous la verrez pleurer de douleur.
DORANTE
Je l'attends aux larmes : êtes-vous contente ?
LA MARQUISE
Je ne réponds de rien, si vous n'allez jusque-là.
DORANTE
Et votre Chevalier, comment en agit-il ?
LA MARQUISE
Ne m'en parlez point ; tâchons de le perdre, et qu'il devienne ce qu'il voudra : mais j'ai chargé un des gens de la Comtesse de savoir si je pouvais la voir, et je crois qu'on vient me rendre réponse.
À un laquais qui paraît.
Eh bien ! Parlerai-je à ta maîtresse ?
LE LAQUAIS
Oui, Madame, la voilà qui arrive.
LA MARQUISE, à Dorante
Quittez-moi : il ne faut pas dans ce moment-ci qu'elle nous voie ensemble, cela paraîtrait affecté.
DORANTE
Et moi, j'ai un petit dessein, quand vous l'aurez quittée.
LA MARQUISE
N'allez rien gâter.
DORANTE
Fiez-vous à moi.
Il s'en va.
SCÈNE III. La Marquise, La Comtesse.
LA COMTESSE
Je viens vous trouver moi-même, Marquise : comme vous me demandez un entretien particulier, il s'agit apparemment de quelque chose de conséquence.
LA MARQUISE
Je n'ai pourtant qu'une question à vous faire, et comme vous êtes naturellement vraie, que vous êtes la franchise, la sincérité même, nous aurons bientôt terminé.
LA COMTESSE
Je vous entends : vous ne me croyez pas trop sincère ; mais votre éloge m'exhorte à l'être, n'est-ce pas ?
LA MARQUISE
À cela près, le serez-vous ?
LA COMTESSE
Pour commencer à l'être, je vous dirai que je n'en sais rien.
LA MARQUISE
Si je vous demandais : Le Chevalier vous aime-t-il ? Me diriez-vous ce qui en est ?
LA COMTESSE
Non, Marquise, je ne veux pas me brouiller avec vous, et vous me haïriez si je vous disais la vérité.
LA MARQUISE
Je vous donne ma parole que non.
LA COMTESSE
Vous ne pourriez pas me la tenir, je vous en dispenserais moi-même : il y a des mouvements qui sont plus forts que nous.
LA MARQUISE
Mais pourquoi vous haïrais-je ?
LA COMTESSE
N'a-t-on pas prétendu que le Chevalier vous aimait ?
LA MARQUISE
On a eu raison de le prétendre.
LA COMTESSE
Nous y voilà ; et peut-être l'avez-vous pensé vous-même ?
LA MARQUISE
Je l'avoue.
LA COMTESSE
Et après cela, j'irais vous dire qu'il m'aime ! Vous ne me le conseilleriez pas.
LA MARQUISE
N'est-ce que cela ? Eh ! Je voudrais l'avoir perdu : je souhaite de tout mon coeur qu'il vous aime.
LA COMTESSE
Oh ! Sur ce pied-là, vous n'avez donc qu'à rendre grâce au ciel ; vos souhaits ne sauraient être plus exaucés qu'ils le sont.
LA MARQUISE
Je vous certifie que j'en suis charmée.
LA COMTESSE
Vous me rassurez ; ce n'est pas qu'il n'ait tort ; vous êtes si aimable qu'il ne devait plus avoir des yeux pour personne : mais peut-être vous était-il moins attaché qu'on ne l'a cru.
LA MARQUISE
Non, il me l'était beaucoup ; mais je l'excuse : quand je serais aimable, vous l'êtes encore plus que moi, et vous savez l'être plus qu'une autre.
LA COMTESSE
Plus qu'une autre ! Ah ! Vous n'êtes point si charmée, Marquise ; je vous disais bien que vous me manqueriez de parole : vos éloges baissent. Je m'accommode pourtant de celui-ci, j'y sens une petite pointe de dépit qui a son mérite : c'est la jalousie qui me loue.
LA MARQUISE
Moi, de la jalousie ?
LA COMTESSE
À votre avis, un compliment qui finit par m'appeler coquette ne viendrait pas d'elle ? Oh ! Que si, Marquise ; on l'y reconnaît.
LA MARQUISE
Je ne songeais pas à vous appeler coquette.
LA COMTESSE
Ce sont de ces choses qui se trouvent dites avant qu'on y rêve.
LA MARQUISE
Mais, de bonne foi, ne l'êtes-vous pas un peu ?
LA COMTESSE
Oui-da ; mais ce n'est pas assez qu'un peu : ne vous refusez pas le plaisir de me dire que je la suis beaucoup, cela n'empêchera pas que vous ne la soyez autant que moi.
LA MARQUISE
Je n'en donne pas tout à fait les mêmes preuves.
LA COMTESSE
C'est qu'on ne prouve que quand on réussit ; le manque de succès met bien des coquetteries à couvert : on se retire sans bruit, un peu humiliée, mais inconnue, c'est l'avantage qu'on a.
LA MARQUISE
Je réussirai quand je voudrai, Comtesse ; vous le verrez, cela n'est pas difficile ; et le Chevalier ne vous serait peut-être pas resté, sans le peu de cas que j'ai fait de son coeur.
LA COMTESSE
Je ne chicanerai pas ce dédain-là : mais quand l'amour-propre se sauve, voilà comme il parle.
LA MARQUISE
Voulez-vous gager que cette aventure-ci n'humiliera point le mien, si je veux ?
LA COMTESSE
Espérez-vous regagner le Chevalier ? Si vous le pouvez, je vous le donne.
LA MARQUISE
Vous l'aimez, sans doute ?
LA COMTESSE
Pas mal ; mais je vais l'aimer davantage, afin qu'il vous résiste mieux. On a besoin de toutes ses forces avec vous.
LA MARQUISE
Oh ! Ne craignez rien, je vous le laisse. Adieu.
LA COMTESSE
Eh ! Pourquoi ? Disputons-nous sa conquête, mais pardonnons à celle qui l'emportera. Je ne combats qu'à cette condition-là, afin que vous n'ayez rien à me dire.
LA MARQUISE
Rien à vous dire ! Vous comptez donc l'emporter ?
LA COMTESSE
Écoutez, je jouerais à plus beau jeu que vous.
LA MARQUISE
J'avais aussi beau jeu que vous, quand vous me l'avez ôté ; je pourrais donc vous l'enlever de même.
LA COMTESSE
Tenez donc d'avoir votre revanche.
LA MARQUISE
Non ; j'ai quelque chose de mieux à faire.
LA COMTESSE
Oui ! Et peut-on vous demander ce que c'est ?
LA MARQUISE
Dorante vaut son prix, Comtesse. Adieu.
Elle sort.
SCÈNE IV.
LA COMTESSE, seule
Dorante ! Vouloir m'enlever Dorante ! Cette femme-là perd la tête ; sa jalousie l'égare ; elle est à plaindre !
SCÈNE V. Dorante, La Comtesse.
DORANTE, arrivant vite, feignant de prendre la Comtesse pour la Marquise
Eh bien ! Marquise, m'opposerez-vous encore des scrupules ?...
Apercevant la Comtesse.
Ah ! Madame, je vous demande pardon, je me trompe ; j'ai cru de loin voir tout à l'heure la Marquise ici, et dans ma préoccupation je vous ai prise pour elle.
LA COMTESSE
Il n'y a pas grand mal, Dorante : mais quel est donc ce scrupule qu'on vous oppose ? Qu'est-ce que cela signifie ?
DORANTE
Madame, c'est une suite de conversation que nous avons eu ensemble, et que je lui rappelais.
LA COMTESSE
Mais dans cette suite de conversation, sur quoi tombait ce scrupule dont vous vous plaigniez ? Je veux que vous me le disiez.
DORANTE
Je vous dis, Madame, que ce n'est qu'une bagatelle dont j'ai peine à me ressouvenir moi-même. C'est, je pense, qu'elle avait la curiosité de savoir comment j'étais dans votre coeur.
LA COMTESSE
Je m'attends que vous avez eu la discrétion de ne le lui avoir pas dit, peut-être ?
DORANTE
Je n'ai pas le défaut d'être vain.
LA COMTESSE
Non, mais on a quelquefois celui d'être vrai. Et que voulait-elle faire de ce qu'elle vous demandait ?
DORANTE
Curiosité pure, vous dis-je...
LA COMTESSE
Et cette curiosité parlait de scrupule ! Je n'y entends rien.
DORANTE
C'est moi, qui par hasard, en croyant l'aborder, me suis servi de ce terme-là, sans savoir pourquoi.
LA COMTESSE
Par hasard ! Pour un homme d'esprit, vous vous tirez mal d'affaire, Dorante ; car il y a quelque mystère là-dessous.
DORANTE
Je vois bien que je ne réussirais pas à vous persuader le contraire, Madame ; parlons d'autre chose. À propos de curiosité, y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu de lettres de Paris ? La Marquise en attend ; elle aime les nouvelles, et je suis sûr que ses amis ne les lui épargneront pas, s'il y en a.
LA COMTESSE
Votre embarras me fait pitié.
DORANTE
Quoi ! Madame, vous revenez encore à cette bagatelle-là ?
LA COMTESSE
Je m'imaginais pourtant avoir plus de pouvoir sur vous.
DORANTE
Vous en aurez toujours beaucoup, Madame ; et si celui que vous y aviez est un peu diminué, ce n'est pas ma faute. Je me sauve pourtant, dans la crainte de céder à celui qui vous reste.
Il sort.
LA COMTESSE
Je ne reconnais point Dorante à cette sortie-là.
SCÈNE VI. La Comtesse, rêvant ; Le Chevalier.
LE CHEVALIER
Il mé paraît qué ma Comtesse rêve, qu'ellé tombé dans lé récueillément.
LA COMTESSE
Oui, je vois la Marquise et Dorante dans une affliction qui me chagrine ; nous parlions tantôt de mariage, il faut absolument différer le nôtre.
LE CHEVALIER
Différer lé nôtre !
LA COMTESSE
Oui, d'une quinzaine de jours.
LE CHEVALIER
Cadédis, vous mé parlez dé la fin du siècle ! En vertu dé quoi la rémise ?
LA COMTESSE
Vous n'avez pas remarqué leurs mouvements comme moi ?
LE CHEVALIER
Qu'ai-jé bésoin dé rémarque ?
LA COMTESSE
Je vous dis que ces gens-là sont outrés ; voulez-vous les pousser à bout ? Nous ne sommes pas si pressés.
LE CHEVALIER
Si pressé qué j'en meurs, sandis ! Si lé cas réquiert uné victime, pourquoi mé donner la préférence ?
LA COMTESSE
Je ne saurais me résoudre à les désespérer, Chevalier. Faisons-nous justice ; notre commerce a un peu l'air d'une infidélité, au moins. Ces gens-là ont pu se flatter que nous les aimions, il faut les ménager ; je n'aime à faire de mal à personne : ni vous non plus, apparemment ? Vous n'avez pas le coeur dur, je pense ? Ce sont vos amis comme les miens : accoutumons-les du moins à se douter de notre mariage.
LE CHEVALIER
Mais, pour les accoutumer, il faut qué jé vive ; et jé vous défie dé mé garder vivant, vous né mé conduirez pas au terme. Tâchons dé les accoutumer à moins dé frais : la modé dé mourir pour la consolation dé ses amis n'est pas venue, et dé plus, qué nous importe qué ces deux affligés nous disent : Partez ? Savez-vous qu'on dit qu'ils s'arrangent ?
LA COMTESSE
S'arranger ! De quel arrangement parlez-vous ?
LE CHEVALIER
J'entends que leurs coeurs s'accommodent.
LA COMTESSE
Vous avez quelquefois des tournures si gasconnes, que je n'y comprends rien. Voulez-vous dire qu'ils s'aiment ? Exprimez-vous comme un autre.
LE CHEVALIER, baissant de ton
On né parle pas tout à fait d'amour, mais d'uné pétite douceur à sé voir.
LA COMTESSE
D'une douceur à se voir ! Quelle chimère ! Où a-t-on pris cette idée-là ? Eh bien ! Monsieur, si vous me prouvez que ces gens-là s'aiment, qu'ils sentent de la douceur à se voir ; si vous me le prouvez, je vous épouse demain, je vous épouse ce soir. Voyez l'intérêt que je vous donne à la preuve.
LE CHEVALIER
Dé leur amour jé né m'en rends pas caution.
LA COMTESSE
Je le crois. Prouvez-moi seulement qu'ils se consolent ; je ne demande que cela.
LE CHEVALIER
En cé cas, irez-vous en avant ?
LA COMTESSE
Oui, si j'étais sûre qu'ils sont tranquilles : mais qui nous le dira ?
LE CHEVALIER
Jé vous tiens, et jé vous informe qué la Marquise a donné charge à Frontin dé nous examiner, dé lui apporter un état dé nos coeurs ; et j'avais oublié dé vous lé dire.
LA COMTESSE
Voilà d'abord une commission qui ne vous donne pas gain de cause : s'ils nous oubliaient, ils ne s'embarrasseraient guère de nous.
LE CHEVALIER
Frontin aura peut-être déjà parlé ; jé né l'ai pas vu dépuis. Qué son rapport nous règle.
LA COMTESSE
Je le veux bien.
SCÈNE VII. Le Chevalier, Frontin, la Comtesse.
LE CHEVALIER
Arrive, Frontin, as-tu vu la Marquise ?
FRONTIN
Oui, Monsieur, et même avec Dorante ; il n'y a pas longtemps que je les quitte.
LE CHEVALIER
Raconte-nous comment ils sé comportent. Par bonté d'âme, Madame a peur dé les désespérer : moi jé dis qu'ils sé consolent. Qu'en est-il des deux ? Rien qué cette bonté né l'arrête, té dis-je ; tu m'entends bien ?
FRONTIN
À merveille. Madame peut vous épouser en toute sûreté : de désespoir, je n'en vois pas l'ombre.
LE CHEVALIER
Jé vous gagne dé marché fait : cé soir vous êtes mienne.
LA COMTESSE
Hum ! votre gain est peu sûr : Frontin n'a pas l'air d'avoir bien observé.
FRONTIN
Vous m'excuserez, Madame, le désespoir est connaissable. Si c'étaient de ces petits mouvements minces et fluets, qui se dérobent, on peut s'y tromper ; mais le désespoir est un objet, c'est un mouvement qui tient de la place. Les désespérés s'agitent, se trémoussent, ils font du bruit, ils gesticulent ; et il n'y a rien de tout cela.
LE CHEVALIER
Il vous dit vrai. J'ai tantôt rencontré Dorante, jé lui ai dit : J'aime la Comtessé, j'ai passion pour elle. Eh bien ! Garde-la, m'a-t-il dit tranquillement.
LA COMTESSE
Eh ! Vous êtes son rival, Monsieur ; voulez-vous qu'il aille vous faire confidence de sa douleur ?
LE CHEVALIER
Jé vous assure qu'il était riant, et qué la paix régnait dans son coeur.
LA COMTESSE
La paix dans le coeur d'un homme qui m'aimait de la passion la plus vive qui fut jamais !
LE CHEVALIER
Otez la mienne.
LA COMTESSE
À la bonne heure. Je lui crois pourtant l'âme plus tendre que vous, soit dit en passant. Ce n'est pas votre faute : chacun aime autant qu'il peut, et personne n'aime autant que lui. Voilà pourquoi je le plains. Mais sur quoi Frontin décide-t-il qu'il est tranquille ? Voyons ; n'est-il pas vrai que tu es aux gages de la Marquise, et peut-être à ceux de Dorante, pour nous observer tous deux ? Paie-t-on des espions pour être instruit de choses dont on ne se soucie point ?
FRONTIN
Oui ; mais je suis mal payé de la Marquise, elle est en arrière.
LA COMTESSE
Et parce qu'elle n'est pas libérale, elle est indifférente ? Quel raisonnement !
FRONTIN
Et Dorante m'a révoqué, il me doit mes appointements.
LA COMTESSE
Laisse là tes appointements. Qu'as-tu vu ? Que sais-tu ?
LE CHEVALIER, bas à Frontin
Mitigé ton récit.
FRONTIN
Eh bien ! Frontin, m'ont-ils dit tantôt en parlant de vous deux, s'aiment-ils un peu ? Oh ! Beaucoup, Monsieur ; extrêmement, Madame, extrêmement, ai-je dit en tranchant.
LA COMTESSE
Eh bien ?...
FRONTIN
Rien ne remue ; la Marquise bâille en m'écoutant, Dorante ouvre nonchalamment sa tabatière, c'est tout ce que j'en tire.
LA COMTESSE
Va, va, mon enfant, laisse-nous, tu es un maladroit. Votre valet n'est qu'un sot, ses observations sont pitoyables, il n'a vu que la superficie des choses : cela ne se peut pas.
FRONTIN
Morbleu ! Madame, je m'y ferais hacher. En voulez-vous davantage ? Sachez qu'ils s'aiment, et qu'ils m'ont dit eux-mêmes de vous l'apprendre.
LA COMTESSE, riant
Eux-mêmes ! Eh ! Que n'as-tu commencé par nous dire cela, ignorant que tu es ? Vous voyez bien ce qui en est, Chevalier ; ils se consolent tant, qu'ils veulent nous rendre jaloux ; et ils s'y prennent avec une maladresse bien digne du dépit qui les gouverne. Ne vous l'avais-je pas dit ?
LE CHEVALIER
La passion sé montre, j'en conviens.
LA COMTESSE
Grossièrement même.
FRONTIN
Ah ! Par ma foi, j'y suis : c'est qu'ils ont envie de vous mettre en peine. Je ne m'étonne pas si Dorante, en regardant sa montre, ne la regardait pas fixement, et faisait une demi-grimace.
LA COMTESSE
C'est que la paix ne régnait pas dans son coeur.
LE CHEVALIER
Cette grimace est importante.
FRONTIN
Item, c'est qu'en ouvrant sa tabatière, il n'a pris son tabac qu'avec deux doigts tremblants. Il est vrai aussi que sa bouche a ri, mais de mauvaise grâce ; le reste du visage n'en était pas, il allait à part.
LA COMTESSE
C'est que le coeur ne riait pas.
LE CHEVALIER
Jé mé rends. Il soupire, il régardé dé travers, et ma noce récule. Pesté du faquin, qui réjetté Madamé dans uné compassion qui sera funeste à mon bonheur !
LA COMTESSE
Point du tout : ne vous alarmez point ; Dorante s'est trop mal conduit pour mériter des égards... Mais ne vois-je pas la Marquise qui vient ici ?
FRONTIN
Elle-même.
LA COMTESSE
Je la connais ; je gagerais qu'elle vient finement, à son ordinaire, m'insinuer qu'ils s'aiment, Dorante et elle. Ecoutons.
SCÈNE VIII. La Comtesse, la Marquise, Frontin, le Chevalier.
LA MARQUISE
Pardon, Comtesse, si j'interromps un entretien sans doute intéressant ; mais je ne fais que passer. Il m'est revenu que vous retardiez votre mariage avec le Chevalier, par ménagement pour moi. Je vous suis obligée de l'attention, mais je n'en ai pas besoin. Concluez, Comtesse, plutôt aujourd'hui que demain ; c'est moi qui vous en sollicite. Adieu.
LA COMTESSE
Attendez donc, Marquise ; dites-moi s'il est vrai que vous vous aimiez, Dorante et vous, afin que je m'en réjouisse.
LA MARQUISE
Réjouissez-vous hardiment ; la nouvelle est bonne.
LA COMTESSE, riant
En vérité ?
LA MARQUISE
Oui, Comtesse ; hâtez-vous de finir. Adieu.
Elle sort.
SCÈNE IX. Le Chevalier, la Comtesse, Frontin.
LA COMTESSE, riant
Ah ! Ah ! Elle se sauve : la raillerie est un peu trop forte pour elle. Que la vanité fait jouer de plaisants rôles à de certaines femmes ! Car celle-ci meurt de dépit.
LE CHEVALIER
Elle en a lé coeur palpitant, sandis !
FRONTIN
La grimace que Dorante faisait tantôt, je viens de la retrouver sur sa physionomie.
Au Chevalier.
Mais, Monsieur, parlez un peu de Lisette pour moi.
LA COMTESSE
Que dit-il de Lisette ?
FRONTIN
C'est une petite requête que je vous présente, et qui tend à vous prier qu'il vous plaise d'ôter Lisette à Arlequin, et d'en faire un transport à mon profit.
LE CHEVALIER
Voilà cé qué c'est.
LA COMTESSE
Et Lisette y consent-elle ?
FRONTIN
Oh ! Le transport est tout à fait de son goût.
LA COMTESSE
Ce qu'il me dit là me fait venir une idée : les petites finesses de la Marquise méritent d'être punies. Voyons si Dorante, qui l'aime tant, sera insensible à ce que je vais faire. Il doit l'être, si elle dit vrai, et je le souhaite : mais voici un moyen infaillible de savoir ce qui en est. Je n'ai qu'à dire à Lisette d'épouser Frontin ; elle était destinée au valet de Dorante, nous en étions convenus. Si Dorante ne se plaint point, la Marquise a raison, il m'oublie, et je n'en serai que plus à mon aise.
À Frontin.
Toi, va-t'en chercher Lisette et son père, que je leur parle à tous deux.
FRONTIN
Il ne sera pas difficile de les trouver, car ils entrent.
SCÈNE X. Blaise, Lisette, le Chevalier, la Comtesse, Frontin.
LA COMTESSE
Approchez, Lisette ; et vous aussi, maître Blaise. Votre fille devait épouser Arlequin ; mais si vous la mariez, et que vous soyez bien aise d'en disposer à mon gré, vous la donnerez à Frontin ; entendez-vous, maître Blaise ?
BLAISE
J'entends bian, Madame. Mais il y a, morgué ! bian une autre histoire qui trotte par le monde, et qui nous chagraine. Il s'agit que je venons vous crier marci.
LA COMTESSE
Qu'est-ce que c'est ? D'où vient que Lisette pleure ?
LISETTE
Mon père vous le dira, Madame.
BLAISE
C'est, ne vous déplaise, Madame, qu'Arlequin est un mal-appris ; mais que les pus mal-appris de tout ça, c'est Monsieur Dorante et Madame la Marquise, qui ont eu la finesse de manigancer la volonté d'Arlequin, à celle fin qu'il ne voulît pus d'elle ; maugré qu'alle en veuille bian, comme je me doute qu'il en voudrait peut-être bian itou, si an le laissait vouloir ce qu'il veut, et qu'an n'y boutît pas empêchement.
LA COMTESSE
Et quel empêchement ?
BLAISE
Oui, Madame ; par le mouyen d'une fille qu'ils appelont Marton, que Madame la Marquise a eu l'avisement d'inventer par malice, pour la promettre à Arlequin.
LA COMTESSE
Ceci est curieux !
BLAISE
En disant, comme ça, que faut qu'ils s'épousient à Paris, a mijaurée et li, dans l'intention de porter dommage à noute enfant, qui va choir en confusion de cette malice, qui n'est rien qu'un micmac pour affronter noute bonne renommée et la vôtre, Madame, se gobarger de nous trois ; et c'est touchant ça que je venons vous demander justice.
LA COMTESSE
Il faudra bien tâcher de vous la faire. Chevalier, ceci change les choses : il ne faut plus que Frontin y songe. Allez, Lisette, ne vous affligez pas : laissez la Marquise proposer tant qu'elle voudra ses Martons ; je vous en rendrai bon compte, car c'est cette femme-là, que je ménageais tant, qui m'attaque là-dedans. Dorante n'y a d'autre part que sa complaisance : mais peut-être me reste-t-il encore plus de crédit sur lui qu'elle ne se l'imagine. Ne vous embarrassez pas.
LISETTE
Arlequin vient de me traiter avec une indifférence insupportable ; il semble qu'il ne m'ait jamais vue : voyez de quoi la Marquise se mêle !
BLAISE
Empêcher qu'une fille ne soit la femme du monde !
LA COMTESSE
On y remédiera, vous dis-je.
FRONTIN
Oui ; mais le remède ne me vaudra rien.
LE CHEVALIER
Comtesse, je vous écoute, l'oreille vous entend, l'esprit né vous saisit point ; jé né vous conçois pas. Venez çà, Lisette ; tirez-nous cetté bizarre aventure au clair. N'êtes-vous pas éprise dé Frontin ?
LISETTE
Non, Monsieur ; je le croyais, tandis qu'Arlequin m'aimait : mais je vois que je me suis trompée, depuis qu'il me refuse.
LE CHEVALIER
Qué répondre à cé coeur dé femme ?
LA COMTESSE
Et moi, je trouve que ce coeur de femme a raison, et ne mérite pas votre réflexion satirique ; c'est un homme qui l'aimait, et qui lui dit qu'il ne l'aime plus ; cela n'est pas agréable, elle en est touchée : je reconnais notre coeur au sien ; ce serait le vôtre, ce serait le mien en pareil cas. Allez, vous autres, retirez-vous, et laissez-moi faire.
BLAISE
J'en avons charché querelle à Monsieur Dorante et à sa Marquise de cette affaire.
LA COMTESSE
Reposez-vous sur moi. Voici Dorante ; je vais lui en parler tout à l'heure.
SCÈNE XI. Dorante, la Comtesse, le Chevalier.
LA COMTESSE
Venez, Dorante, et avant toute autre chose, parlons un peu de la Marquise.
DORANTE
De tout mon coeur, Madame.
LA COMTESSE
Dites-moi donc de tout votre coeur de quoi elle s'avise aujourd'hui ?
DORANTE
Qu'a-t-elle fait ? J'ai de la peine à croire qu'il y ait quelque chose à redire à ses procédés.
LA COMTESSE
Oh ! je vais vous faciliter le moyen de croire, moi.
DORANTE
Vous connaissez sa prudence...
LA COMTESSE
Vous êtes un opiniâtre louangeur ! Eh bien ! Monsieur, cette femme que vous louez tant, jalouse de moi parce que le Chevalier la quitte, comme si c'était ma faute, va, pour m'attaquer pourtant, chercher de petits détails qui ne sont pas en vérité dignes d'une incomparable telle que vous la faites, et ne croit pas au-dessous d'elle de détourner un valet d'aimer une suivante. Parce qu'elle sait que nous voulons les marier, et que je m'intéresse à leur mariage, elle imagine, dans sa colère, une Marton qu'elle jette à la traverse ; et ce que j'admire le plus dans tout ceci, c'est de vous voir vous-même prêter les mains à un projet de cette espèce ! Vous-même, Monsieur !
DORANTE
Eh ! Pensez-vous que la Marquise ait cru vous offenser ? Qu'il me soit venu dans l'esprit, à moi, que vous vous y intéressez encore ? Non, Comtesse. Arlequin se plaignait d'une infidélité que lui faisait Lisette ; il perdait, disait-il, sa fortune : on prend quelquefois part aux chagrins de ces gens-là ; et la Marquise, pour le dédommager, lui a, par bonté, proposé le mariage de Marton qui est à elle ; il l'a acceptée, l'en a remerciée : voilà tout ce que c'est.
LE CHEVALIER
La réponse mé persuade, jé les crois sans malice. Qué sur cé point la paix sé fasse entre les puissances, et qué les subalternes sé débattent.
LA COMTESSE
Laissez-nous, Monsieur le Chevalier, vous direz votre sentiment quand on vous le demandera. Dorante, qu'il ne soit plus question de cette petite intrigue-là, je vous prie ; car elle me déplaît. Je me flatte que c'est assez vous dire.
DORANTE
Attendez, Madame, appelons quelqu'un ; mon valet est peut-être là... Arlequin !...
LA COMTESSE
Quel est votre dessein ?
DORANTE
La Marquise n'est pas loin, il n'y a qu'à la prier de votre part de venir ici, vous lui en parlerez.
LA COMTESSE
La Marquise ! Eh ! Qu'ai-je besoin d'elle ? Est-il nécessaire que vous la consultiez là-dessus ? Qu'elle approuve ou non, c'est à vous à qui je parle, à vous à qui je dis que je veux qu'il n'en soit rien, que je le veux, Dorante, sans m'embarrasser de ce qu'elle en pense.
DORANTE
Oui, mais, Madame, observez qu'il faut que je m'en embarrasse, moi ; je ne saurais en décider sans elle. Y aurait-il rien de plus malhonnête que d'obliger mon valet à refuser une grâce qu'elle lui fait et qu'il a acceptée ? Je suis bien éloigné de ce procédé-là avec elle.
LA COMTESSE
Quoi ! Monsieur, vous hésitez entre elle et moi ! Songez-vous à ce que vous faites ?
DORANTE
C'est en y songeant que je m'arrête.
LE CHEVALIER
Eh ! Cadédis, laissons cé trio dé valets et dé soubrettes.
LA COMTESSE, outrée
C'est à moi, sur ce pied-là, à vous prier d'excuser le ton dont je l'ai pris, il ne me convenait point.
DORANTE
Il m'honorera toujours, et j'y obéirais avec plaisir, si je pouvais.
LA COMTESSE, rit
Nous n'avons plus rien à nous dire, je pense : donnez-moi la main, Chevalier.
LE CHEVALIER, lui donnant la main
Prénez et né rendez pas, Comtesse.
DORANTE
J'étais pourtant venu pour savoir une chose ; voudriez-vous bien m'en instruire, Madame ?
LA COMTESSE, se retournant
Ah ! Monsieur, je ne sais rien.
DORANTE
Vous savez celle-ci, Madame. Vous destinez-vous bientôt au Chevalier ? Quand aurons-nous la joie de vous voir unis ensemble ?
LA COMTESSE
Cette joie-là, vous l'aurez peut-être ce soir, Monsieur.
LE CHEVALIER
Doucément, diviné Comtesse, jé tombe en délire ! jé perds haleine dé ravissément !
DORANTE
Parbleu ! Chevalier, j'en suis charmé, et je t'en félicite.
LA COMTESSE, à part
Ah ! L'indigne homme !
DORANTE, à part
Elle rougit !
LA COMTESSE
Est-ce là tout, Monsieur ?
DORANTE
Oui, Madame.
LA COMTESSE, au Chevalier
Partons.
SCÈNE XII. la Comtesse, la Marquise, le Chevalier, Dorante, Arlequin.
LA MARQUISE
Comtesse, votre jardiner m'apprend que vous êtes fâchée contre moi : je viens vous demander pardon de la faute que j'ai faite sans le savoir ; et c'est pour la réparer que je vous amène ce garçon-cI. Arlequin, quand je vous ai promis Marton, j'ignorais que Madame pourrait s'en choquer, et je vous annonce que vous ne devez plus y compter.
ARLEQUIN
Eh bien ! Je vous donne quittance ; mais on dit que Blaise est venu vous demander justice contre moi, Madame : je ne refuse pas de la faire bonne et prompte ; il n'y a qu'à appeler le notaire ; et s'il n'y est pas, qu'on prenne son clerc, je m'en contenterai.
LA COMTESSE, à Dorante
Renvoyez votre valet, Monsieur ; et vous, Madame, je vous invite à lui tenir parole : je me charge même des frais de leur noce ; n'en parlons plus.
DORANTE, à Arlequin
Va-t'en.
ARLEQUIN, en s'en allant
Il n'y a donc pas moyen d'esquiver Marton ! C'est vous, Monsieur le Chevalier, qui êtes cause de tout ce tapage-là ; vous avez mis tous nos amours sens dessus dessous. Si vous n'étiez pas ici, moi et mon maître, nous aurions bravement tous deux épousé notre Comtesse et notre Lisette, et nous n'aurions pas votre Marquise et sa Marton sur les bras. Hi ! Hi ! Hi !
LA MARQUISE et le CHEVALIER rient
Eh ! Eh ! Eh !
LA COMTESSE, riant aussi
Eh ! Eh ! Si ses extravagances vous amusent, dites-lui qu'il approche ; il parle de trop loin. La jolie scène !
LE CHEVALIER
C'est démencé d'amour.
DORANTE
Retire-toi, faquin.
LA MARQUISE
Ah çà ! Comtesse, sommes-nous bonnes amies à présent ?
LA COMTESSE
Ah ! Les meilleures du monde, assurément, et vous êtes trop bonne.
DORANTE
Marquise, je vous apprends une chose, c'est que la Comtesse et le Chevalier se marient peut-être ce soir.
LA MARQUISE
En vérité ?
LE CHEVALIER
Cé soir est loin encore.
DORANTE
L'impatience sied fort bien : mais si près d'une si douce aventure, on a bien des choses à se dire. Laissons-leur ces moments-ci, et allons, de notre côté, songer à ce qui nous regarde.
LA MARQUISE
Allons, Comtesse, que je vous embrasse avant de partir. Adieu, Chevalier, je vous fais mes compliments ; à tantôt.
SCÈNE XIII. Le Chevalier, la Comtesse.
LA COMTESSE
Vous êtes fort regretté, à ce que je vois, on faisait grand cas de vous.
LE CHEVALIER
Jé l'en dispense, surtout cé soir.
LA COMTESSE
Ah ! C'en est trop.
LE CHEVALIER
Comment ! Changez-vous d'avis ?
LA COMTESSE
Un peu.
LE CHEVALIER
Qué pensez-vous ?
LA COMTESSE
J'ai un dessein... il faudra que vous m'y serviez... Je vous le dirai tantôt. Ne vous inquiétez point, je vais y rêver. Adieu ; ne me suivez pas...
Elle s'en va et revient.
Il est même nécessaire que vous ne me voyiez pas si tôt. Quand j'aurai besoin de vous, je vous en informerai.
LE CHEVALIER
Jé démeure muet : jé sens qué jé périclite. Cette femme est plus femme qu'une autre.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE. Le Chevalier, Lisette, Frontin.
LE CHEVALIER
Mais dé grâce, Lisette, priez-la dé ma part que jé la voie un moment.
LISETTE
Je ne saurais lui parler, Monsieur, elle repose.
LE CHEVALIER
Ellé répose ! Ellé répose donc débout ?
FRONTIN
Oui, car moi sors de la terrasse, je viens de l'apercevoir se promenant dans la galerie.
LISETTE
Qu'importe ? Chacun a sa façon de reposer. Quelle est votre méthode à vous, Monsieur ?
LE CHEVALIER
Il mé paraît qué tu mé railles, Lisette.
FRONTIN
C'est ce qui me semble.
LISETTE
Non, Monsieur ; c'est une question qui vient à propos, et que je vous fais tout en devisant.
LE CHEVALIER
J'ai même un petit soupçon qué tu né m'aimes pas.
FRONTIN
Je l'avais aussi, ce petit soupçon-là, mais je l'ai changé contre une grande certitude.
LISETTE
Votre pénétration n'a point perdu au change.
LE CHEVALIER
Né lé disais-je pas ? Eh ! pourquoi, sandis ! Té veux-jé du bien, pendant qué tu mé veux du mal ? D'où mé vient ma disposition amicale, et qué ton coeur mé réfuse lé réciproque ? D'où vient qué nous différons dé sentiments ?
LISETTE
Je n'en sais rien ; c'est qu'apparemment il faut de la variété dans la vie.
FRONTIN
Je crois que nous sommes aussi très variés tous deux.
LISETTE
Oui, si vous m'aimez encore ; sinon, nous sommes uniformes.
LE CHEVALIER
Dis-moi lé vrai : tu né mé récommandes pas à ta maîtresse ?
LISETTE
Jamais qu'à son indifférence.
FRONTIN
Le service est touchant !
LE CHEVALIER
Tu mé fais donc préjudice auprès d'elle ?
LISETTE
Oh ! Tant que je peux : mais pas autrement qu'en lui parlant contre vous ; car je voudrais qu'elle ne vous aimât pas ; je vous l'avoue, je ne trompe personne.
FRONTIN
C'est du moins parler cordialement.
LE CHEVALIER
Ah çà ! Lisette, dévénons amis.
LISETTE
Non ; faites plutôt comme moi, Monsieur, ne m'aimez pas.
LE CHEVALIER
Jé veux qué tu m'aimes, et tu m'aimeras, cadédis ! Tu m'aimeras ; jé l'entréprends, jé mé lé promets.
LISETTE
Vous ne vous tiendrez pas parole.
FRONTIN
Ne savez-vous pas, Monsieur, qu'il y a des haines qui ne s'en vont point qu'on ne les paie ? Pour cela...
LE CHEVALIER
Combien mé coûtera lé départ dé la tienne ?
LISETTE
Rien ; elle n'est pas à vendre.
LE CHEVALIER lui présente sa bourse
Tiens, prends, et la garde, si tu veux.
LISETTE
Non, Monsieur ; je vous volerais votre argent.
LE CHEVALIER
Prends, té dis-je, et mé dis seulement cé qué ta maîtresse projette.
LISETTE
Non ; mais je vous dirai bien ce que je voudrais qu'elle projetât, c'est tout ce que je sais. En êtes-vous curieux ?
FRONTIN
Vous nous l'avez déjà dit en plus de dix façons, ma belle.
LE CHEVALIER
N'a-t-ellé pas quelqué dessein ?
LISETTE
Eh ! Qui est-ce qui n'en a pas ? Personne n'est sans dessein ; on a toujours quelque vue. Par exemple, j'ai le dessein de vous quitter, si vous n'avez pas celui de me quitter vous-même.
LE CHEVALIER
Rétirons-nous, Frontin ; jé sens qué jé m'indigne. Nous réviendrons tantôt la recommander à sa maîtresse.
FRONTIN
Adieu donc, soubrette ennemie ; adieu, mon petit coeur fantasque ; adieu, la plus aimable de toutes les girouettes.
LISETTE
Adieu, le plus disgracié de tous les hommes.
Ils s'en vont.
SCÈNE II. Lisette, Arlequin.
ARLEQUIN
M'amie, j'ai beau faire signe à mon maître ; il se moque de cela, il ne veut pas venir savoir ce que je lui demande.
LISETTE
Il faut donc lui parler devant la Marquise, Arlequin.
ARLEQUIN
Marquise malencontreuse ! Hélas ! Ma fille, la bonté que j'ai eue de te rendre mon coeur ne nous profitera ni à l'un ni à l'autre. Il me sera inutile d'avoir oublié tes impertinences ; le diable a entrepris de me faire épouser Marton ; il n'en démordra pas ; il me la garde.
LISETTE
Retourne à ton maître, et dis-lui que je l'attends ici.
ARLEQUIN
Il ne se souciera pas de ton attente.
LISETTE
Il n'y a point de temps à perdre : cependant va donc.
ARLEQUIN
Je suis tout engourdi de tristesse.
LISETTE
Allons, allons, dégourdis-toi, puisque tu m'aimes. Tiens, voilà ton maître et la Marquise qui s'approchent : tire-le à quartier, lui, pendant que je m'éloigne.
Elle sort.
SCÈNE III. Dorante, Arlequin, la Marquise.
ARLEQUIN, à Dorante
Monsieur, venez que je vous parle.
DORANTE
Dis ce que tu me veux.
ARLEQUIN
Il ne faut pas que Madame y soit.
DORANTE
Je n'ai point de secret pour elle.
ARLEQUIN
J'en ai un qui ne veut pas qu'elle le connaisse.
LA MARQUISE
C'est donc un grand mystère ?
ARLEQUIN
Oui : c'est Lisette qui demande Monsieur, et il n'est pas à propos que vous le sachiez, Madame.
LA MARQUISE
Ta discrétion est admirable ! Voyez ce que c'est, Dorante ; mais que je vous dise un mot auparavant. Et toi, va chercher Lisette.
SCÈNE IV. Dorante, la Marquise.
LA MARQUISE
C'est apparemment de la part de la Comtesse ?
DORANTE
Sans doute, et vous voyez combien elle est agitée.
LA MARQUISE
Et vous brûlez d'envie de vous rendre !
DORANTE
Me siérait-il de faire le cruel ?
LA MARQUISE
Nous touchons au terme, et nous manquons notre coup, si vous allez si vite. Ne vous y trompez point, les mouvements qu'on se donne sont encore équivoques ; il n'est pas sûr que ce soit de l'amour ; j'ai peur qu'on ne soit plus jalouse de moi que de votre coeur ; qu'on ne médite de triompher de vous et de moi, pour se moquer de nous deux. Toutes nos mesures sont prises ; allons jusqu'au contrat, comme nous l'avons résolu ; ce moment seul décidera si on vous aime. L'amour a ses expressions, l'orgueil a les siennes ; l'amour soupire de ce qu'il perd, l'orgueil méprise ce qu'on lui refuse : attendons le soupir ou le mépris ; tenez bon jusqu'à cette épreuve, pour l'intérêt de votre amour même. Abrégez avec Lisette, et revenez me trouver.
DORANTE
Ah ! Votre épreuve me fait trembler ! Elle est pourtant raisonnable et je m'y exposerai, je vous le promets.
LA MARQUISE
Je soutiens moi-même un personnage qui n'est pas fort agréable, et qui le sera encore moins sur ces fins-ci, car il faudra que je supplée au peu de courage que vous me montrez ; mais que ne fait-on pas pour se venger ? Adieu.
Elle sort.
SCÈNE V. Dorante, Arlequin, Lisette.
DORANTE
Que me veux-tu, Lisette ? Je n'ai qu'un moment à te donner. Tu vois bien que je quitte Madame la Marquise, et notre conversation pourrait être suspecte dans la conjoncture où je me trouve.
LISETTE
Hélas ! Monsieur, quelle est donc cette conjoncture où vous êtes avec elle ?
DORANTE
C'est que je vais l'épouser : rien que cela.
ARLEQUIN
Oh ! Monsieur, point du tout.
LISETTE
Vous, l'épouser !
ARLEQUIN
Jamais.
DORANTE
Tais-toi... Ne me retiens point, Lisette : que me veux-tu ?
LISETTE
Eh, doucement ! Donnez-vous le temps de respirer. Ah ! Que vous êtes changé !
ARLEQUIN
C'est cette perfide qui le fâche ; mais ce ne sera rien.
LISETTE
Vous ressouvenez-vous que j'appartiens à Madame_la_Comtesse, Monsieur ? L'avez-vous oubliée elle-même ?
DORANTE
Non, je l'honore, je la respecte toujours : mais je pars, si tu n'achèves.
LISETTE
Eh bien ! Monsieur, je finis. Qu'est-ce que c'est que les hommes !
DORANTE, s'en allant
Adieu.
ARLEQUIN
Cours après.
LISETTE
Attendez donc, Monsieur.
DORANTE
C'est que tes exclamations sur les hommes sont si mal placées, que j'en rougis pour ta maîtresse.
ARLEQUIN
Véritablement l'exclamation est effrontée avec nous ; supprime-la.
LISETTE
C'est pourtant de sa part que je viens vous dire qu'elle souhaite vous parler.
DORANTE
Quoi ! Tout à l'heure ?
LISETTE
Oui, Monsieur.
ARLEQUIN
Le plus tôt c'est le mieux.
DORANTE
Te tairas-tu, toi ? Est-ce que tu es raccommodé avec Lisette ?
ARLEQUIN
Hélas ! Monsieur, l'amour l'a voulu, et il est le maître ; car je ne le voulais pas, moi.
DORANTE
Ce sont tes affaires. Quant à moi, Lisette, dites à Madame_la_Comtesse que je la conjure de vouloir bien remettre notre entretien ; que j'ai, pour le différer, des raisons que je lui dirai ; que je lui en demande mille pardons ; mais qu'elle m'approuvera elle-même.
LISETTE
Monsieur, il faut qu'elle vous parle ; elle le veut.
ARLEQUIN, se mettant à genoux
Et voici moi qui vous en supplie à deux genoux. Allez, Monsieur, cette bonne dame est amendée ; je suis persuadé qu'elle vous dira d'excellentes choses pour le renouvellement de votre amour.
DORANTE
Je crois que tu as perdu l'esprit. En un mot, Lisette, je ne saurais, tu le vois bien ; c'est une entrevue qui inquiéterait la Marquise ; et Madame_la_Comtesse est trop raisonnable pour ne pas entrer dans ce que je dis là : d'ailleurs, je suis sûr qu'elle n'a rien de fort pressé à me dire.
LISETTE
Rien, sinon que je crois qu'elle vous aime toujours.
ARLEQUIN
Et bien tendrement malgré la petite parenthèse !
DORANTE
Qu'elle m'aime toujours, Lisette ! Ah ! C'en serait trop, si vous parliez d'après elle ; et l'envie qu'elle aurait de me voir en ce cas-là, serait en vérité trop maligne. Que Madame_la_Comtesse m'ait abandonné, qu'elle ait cessé de m'aimer, comme vous me l'avez dit vous-même, passe : je n'étais pas digne d'elle ; mais qu'elle cherche de gaieté de coeur à m'engager dans une démarche qui me brouillerait peut-être avec la Marquise, ah ! C'en est trop, vous dis-je ; et je ne la verrai qu'avec la personne que je vais rejoindre.
Il s'en va.
ARLEQUIN, le suivant
Eh ! Non, Monsieur, mon cher maître, tournez à droite, ne prenez pas à gauche. Venez donc : je crierai toujours jusqu'à ce qu'il m'entende.
SCÈNE VI. Lisette, un moment seule ; la Comtesse.
LISETTE
Allons, il faut l'avouer, ma maîtresse le mérite bien.
LA COMTESSE
Eh bien ! Lisette, viendra-t-il ?
LISETTE
Non, Madame.
LA COMTESSE
Non !
LISETTE
Non ; il vous prie de l'excuser, parce qu'il dit que cet entretien fâcherait la Marquise, qu'il va épouser.
LA COMTESSE
Comment ? Que dites-vous ? Epouser la Marquise ! Lui ?
LISETTE
Oui, Madame, et il est persuadé que vous entrerez dans cette bonne raison qu'il apporte.
LA COMTESSE
Mais ce que tu me dis là est inouï, Lisette. Ce n'est point là Dorante ! Est-ce de lui dont tu me parles ?
LISETTE
De lui-même ; mais de Dorante qui ne vous aime plus.
LA COMTESSE
Cela n'est pas vrai ; je ne saurais m'accoutumer à cette idée-là, on ne me la persuadera pas ; mon coeur et ma raison la rejettent, me disent qu'elle est fausse, absolument fausse.
LISETTE
Votre coeur et votre raison se trompent. Imaginez-vous même que Dorante soupçonne que vous ne voulez le voir que pour inquiéter la Marquise et le brouiller avec elle.
LA COMTESSE
Eh ! laisse là cette Marquise éternelle ! Ne m'en parle non plus que si elle n'était pas au monde ! Il ne s'agit pas d'elle. En vérité, cette femme-là n'est pas faite pour m'effacer de son coeur, et je ne m'y attends pas.
LISETTE
Eh ! Madame, elle n'est que trop aimable.
LA COMTESSE
Que trop ! Êtes-vous folle ?
LISETTE
Du moins peut-elle plaire : ajoutez à cela votre infidélité, c'en est assez pour guérir Dorante.
LA COMTESSE
Mais, mon infidélité, où est-elle ? Je veux mourir, si je l'ai jamais sentie !
LISETTE
Je la sais de vous-même. D'abord vous avez nié que c'en fût une, parce que vous n'aimiez pas Dorante, disiez-vous ; ensuite vous m'avez prouvé qu'elle était innocente ; enfin, vous m'en avez fait l'éloge, et si bien l'éloge, que je me suis mise à vous imiter, ce dont je me suis bien repentie depuis.
LA COMTESSE
Eh bien ! Mon enfant, je me trompais ; je parlais d'infidélité sans la connaître.
LISETTE
Pourquoi donc n'avez-vous rien épargné de cruel pour vous ôter Dorante ?
LA COMTESSE
Je n'en sais rien ; mais je l'aime, et tu m'accables, tu me pénètres de douleur ! Je l'ai maltraité, j'en conviens ; j'ai tort, un tort affreux ! Un tort que je ne me pardonnerai jamais, et qui ne mérite pas que l'on l'oublie ! Que veux-tu que je te dise de plus ? Je me condamne, je me suis mal conduite, il est vrai.
LISETTE
Je vous le disais bien, avant que vous m'eussiez gagnée.
LA COMTESSE
Misérable amour-propre de femme ! Misérable vanité d'être aimée ! Voilà ce que vous me coûtez ! J'ai voulu plaire au Chevalier, comme s'il en eût valu la peine ; j'ai voulu me donner cette preuve-là de mon mérite ; il manquait cet honneur à mes charmes ; les voilà bien glorieux ! J'ai fait la conquête du Chevalier, et j'ai perdu Dorante !
LISETTE
Quelle différence !
LA COMTESSE
Bien plus ; c'est que c'est un homme que je hais naturellement quand je m'écoute : un homme que j'ai toujours trouvé ridicule, que j'ai cent fois raillé moi-même, et qui me reste à la place du plus aimable homme du monde. Ah ! Que je suis belle à présent !
LISETTE
Ne perdez point le temps à vous affliger, Madame. Dorante ne sait pas que vous l'aimez encore. Le laissez-vous à la Marquise ? Voulez-vous tâcher de le ravoir ? Essayez, faites quelques démarches, puisqu'il a droit d'être fâché, et que vous êtes dans votre tort.
LA COMTESSE
Eh ! Que veux-tu que je fasse pour un ingrat qui refuse de me parler, Lisette ? Il faut bien que j'y renonce ! Est-ce là un procédé ? Toi qui dis qu'il a droit d'être fâché, voyons, Lisette, est-ce que j'ai cru le perdre ? Ai-je imaginé qu'il m'abandonnerait ? L'ai-je soupçonné de cette lâcheté-là ? A-t-on jamais compté sur un coeur autant que j'ai compté sur le sien ? Estime infinie, confiance aveugle ; et tu dis que j'ai tort ? Et tout homme qu'on honore de ces sentiments-là n'est pas un perfide quand il les trompe ? Car je les avais, Lisette.
LISETTE
Je n'y comprends rien.
LA COMTESSE
Oui, je les avais ; je ne m'embarrassais ni de ses plaintes ni de ses jalousies ; je riais de ses reproches ; je défiais son coeur de me manquer jamais ; je me plaisais à l'inquiéter impunément ; c'était là mon idée ; je ne le ménageais point. Jamais on ne vécut dans une sécurité plus obligeante ; je m'en applaudissais, elle faisait son éloge : et cet homme, après cela, me laisse ! Est-il excusable ?
LISETTE
Calmez-vous donc, Madame ; vous êtes dans une désolation qui m'afflige. Travaillons à le ramener, et ne crions point inutilement contre lui. Commencez par rompre avec le Chevalier ; voilà déjà deux fois qu'il se présente pour vous voir, et que je le renvoie.
LA COMTESSE
J'avais pourtant dit à cet importun-là de ne point venir, que je ne le fisse avertir.
LISETTE
Qu'en voulez-vous faire ?
LA COMTESSE
Oh ! Le haïr autant qu'il est haïssable ; c'est à quoi je le destine, je t'assure : mais il faut pourtant que je le voie, Lisette ; j'ai besoin de lui dans tout ceci ; laisse-le venir ; va même le chercher.
LISETTE
Voici mon père ; sachons auparavant ce qu'il veut.
SCÈNE VII. Blaise, La Comtesse, Lisette.
BLAISE
Morgué ! Madame, savez-vous bian ce qui se passe ici ? Vous avise-t-on d'un tabellion qui se promène là-bas dans le jardin avec Monsieur Dorante et cette Marquise, et qui dit comme ça qu'il leur apporte un chiffon de contrat qu'ils li ont commandé, pour à celle fin qu'ils y boutent leur seing par-devant sa parsonne ? Qu'est-ce que vous dites de ça, Madame ? Car noute fille dit que voute affection a repoussé pour Dorante ; et ce tabellion est un impartinent.
LA COMTESSE
Un notaire chez moi, Lisette ! Ils veulent donc se marier ici ?
BLAISE
Eh ! Morgué ! sans doute. Ils disont itou qu'il fera le contrat pour quatre ; ceti-là de voute ancien amoureux avec la Marquise ; ceti-là de vous et du Chevalier, voute nouviau galant. Velà comme ils se gobargeont de ça ; et jarnigoi ! Ça me fâche. Et vous, Madame ?
LA COMTESSE
Je m'y perds ! C'est comme une fable !
LISETTE
Cette fable me révolte.
BLAISE
Jarnigué ! Cette Marquise, maugré le marquisat qu'alle a, n'en agit pas en droiture ; an ne friponne pas les amoureux d'une parsonne de voute sorte : et dans tout ça il n'y a qu'un mot qui sarve ; Madame n'a qu'à dire, mon râtiau est tout prêt, et, jarnigué ! J'allons vous ratisser ce biau notaire et sa paperasse ni pus ni moins que mauvaise harbe.
LA COMTESSE
Lisette, parle donc ! Tu ne me conseilles rien. Je suis accablée ! Ils vont s'épouser ici, si je n'y mets ordre. Il n'est plus question de Dorante ; tu sens bien que je le déteste : mais on m'insulte.
LISETTE
Ma foi, Madame, ce que j'entends là m'indigne à mon tour ; et à votre place, je me soucierais si peu de lui, que je le laisserais faire.
LA COMTESSE
Tu le laisserais faire ! Mais si tu l'aimais, Lisette ?
LISETTE
Vous dites que vous le haïssez !
LA COMTESSE
Cela n'empêche pas que je ne l'aime. Et dans le fond, pourquoi le haïr ? Il croit que j'ai tort, tu me l'as dit toi-même, et tu avais raison ; je l'ai abandonné la première : il faut que je le cherche et que je le désabuse.
BLAISE
Morgué ! Madame, j'ons vu le temps qu'il me chérissait : estimez-vous que je sois bon pour li parler ?
LA COMTESSE
Je suis d'avis de lui écrire un mot, Lisette, et que ton père aille lui rendre ma lettre à l'insu de la Marquise.
LISETTE
Faites, Madame.
LA COMTESSE
À propos de lettre, je ne songeais pas que j'en ai une sur moi que je lui écrivais tantôt, et que tout ceci me faisait oublier. Tiens, Blaise, va, tâche de la lui rendre sans que la Marquise s'en aperçoive.
BLAISE
N'y aura pas d'aparcevance : stapendant qu'il lira voute lettre je la renforcerons de queuque remontration.
Il s'en va.
SCÈNE VIII. Frontin, Le Chevalier, Lisette, La Comtesse.
LE CHEVALIER
Eh ! Donc, ma Comtessé, qué devient l'amour ? À quoi pensé lé coeur ? Est-ce ainsi qué vous m'avertissez dé venir ? Quel est lé motif dé l'absence qué vous m'avez ordonnée ? Vous né mé mandez pas, vous mé laissez en langueur ; jé mé mande moi-même.
LA COMTESSE
J'allais vous envoyer chercher, Monsieur.
LE CHEVALIER
Lé messager m'a paru tardif. Qué déterminez-vous ? Nos gens vont sé marier, le contrat sé passe actuellement. N'userons-nous pas de la commodité du notaire ? Ils mé délèguent pour vous y inviter. Ratifiez mon impatience ; songez qué l'amour gémit d'attendre, qué les besoins du coeur sont pressés, qué les instants sont précieux, qué vous m'en dérobez d'irréparables, et qué jé meurs. Expédions.
LA COMTESSE
Non, Monsieur le Chevalier, ce n'est pas mon dessein.
LE CHEVALIER
Nous n'épouserons pas ?
LA COMTESSE
Non.
LE CHEVALIER
Qu'est-ce à dire "non" ?
LA COMTESSE
Non signifie non : je veux vous raccommoder avec la Marquise.
LE CHEVALIER
Avec la Marquise ! Mais c'est vous qué j'aime, Madame !
LA COMTESSE
Mais c'est moi qui ne vous aime point, Monsieur ; je suis fâchée de vous le dire si brusquement ; mais il faut bien que vous le sachiez.
LE CHEVALIER
Vous mé raillez, sandis !
LA COMTESSE
Je vous parle très sérieusement.
LE CHEVALIER
Ma Comtessé, finissons ; point dé badinage avec un coeur qui va périr d'épouvante.
LA COMTESSE
Vous devez vous être aperçu de mes sentiments. J'ai toujours différé le mariage dont vous parlez, vous le savez bien. Comment n'avez-vous pas senti que je n'avais pas envie de conclure ?
LE CHEVALIER
Lé comble dé mon bonheur, vous l'avez rémis à cé soir.
LA COMTESSE
Aussi le comble de votre bonheur peut-il ce soir arriver de la part de la Marquise. L'avez-vous vue, comme je vous l'ai recommandé tantôt ?
LE CHEVALIER
Récommandé ! Il n'en a pas été question, cadédis !
LA COMTESSE
Vous vous trompez ; Monsieur, je crois vous l'avoir dit.
LE CHEVALIER
Mais, la Marquise et lé Chevalier, qu'ont-ils à démêler ensemble ?
LA COMTESSE
Ils ont à s'aimer tous deux, de même qu'ils s'aimaient, Monsieur. Je n'ai point d'autre parti à vous offrir que de retourner à elle, et je me charge de vous réconcilier.
LE CHEVALIER
C'est une vapeur qui passe.
LA COMTESSE
C'est un sentiment qui durera toujours.
LISETTE
Je vous le garantis éternel.
LE CHEVALIER
Frontin, où en sommes-nous ?
FRONTIN
Mais, à vue de pays, nous en sommes à rien. Ce chemin-là n'a pas l'air de nous mener au gîte.
LISETTE
Si fait, par ce chemin-là vous pouvez vous en retournez chez vous.
LE CHEVALIER
Partirai-jé, Comtessé ? Séra-ce lé résultat ?
LA COMTESSE
J'attends réponse d'une lettre ; vous saurez le reste quand je l'aurai reçue : différez votre départ jusque-là.
SCÈNE IX. Arlequin, et les acteurs précédents.
ARLEQUIN
Madame, mon maître et Madame la Marquise envoient savoir s'ils ne vous importuneront pas : ils viennent vous prononcer votre arrêt et le mien ; car je n'épouserai point Lisette, puisque mon maître ne veut pas de vous.
LA COMTESSE
Je les attends...
À Lisette.
Il faut qu'il n'ait pas reçu ma lettre, Lisette.
ARLEQUIN
Ils vont entrer, car ils sont à la porte.
LA COMTESSE
Ce que je vais leur dire va vous mettre au fait, Chevalier ; ce ne sera point ma faute, si vous n'êtes pas content.
LE CHEVALIER
Allons, jé suis dupe ; c'est être au fait.
SCÈNE X. La Marquise, Dorante, La Comtesse, Le Chevalier, Frontin, Arlequin, Lisette.
LA MARQUISE
Eh bien, Madame ! Je ne vois rien encore qui nous annonce un mariage avec le Chevalier : quand vous proposez-vous donc d'achever son bonheur ?
LA COMTESSE
Quand il vous plaira, Madame ; c'est à vous à qui je le demande ; son bonheur est entre vos mains ; vous en êtes l'arbitre.
LA MARQUISE
Moi, Comtesse ? Si je le suis, vous l'épouserez dès aujourd'hui, et vous nous permettrez de joindre notre mariage au vôtre.
LA COMTESSE
Le vôtre ! Avec qui donc, Madame ? Arrive-t-il quelqu'un pour vous épouser ?
LA MARQUISE, montrant Dorante
Il n'arrive pas de bien loin, puisque le voilà.
DORANTE
Oui, Comtesse, Madame me fait l'honneur de me donner sa main ; et comme nous sommes chez vous, nous venons vous prier de permettre qu'on nous y unisse.
LA COMTESSE
Non, Monsieur, non : l'honneur serait très grand, très flatteur ; mais j'ai lieu de penser que le ciel vous réserve un autre sort.
LE CHEVALIER
Nous avons changé votre économie : jé tombé dans lé lot dé Madame la Marquise, et Madame la Comtessé tombé dans lé tien.
LA MARQUISE
Oh ! nous resterons comme nous sommes.
LA COMTESSE
Laissez-moi parler, Madame, je demande audience : écoutez-moi. Il est temps de vous désabuser, Chevalier : vous avez cru que je vous aimais ; l'accueil que je vous ai fait a pu même vous le persuader ; mais cet accueil vous trompait, il n'en était rien : je n'ai jamais cessé d'aimer Dorante, et ne vous ai souffert que pour éprouver son coeur. Il vous en a coûté des sentiments pour moi ; vous m'aimez, et j'en suis fâchée : mais votre amour servait à mes desseins. Vous avez à vous plaindre de lui, Marquise, j'en conviens : son coeur s'est un peu distrait de la tendresse qu'il vous devait ; mais il faut tout dire. La faute qu'il a faite est excusable, et je n'ai point à tirer vanité de vous l'avoir dérobé pour quelque temps ; ce n'est point à mes charmes qu'il a cédé, c'est à mon adresse : il ne me trouvait pas plus aimable que vous ; mais il m'a cru plus prévenue, et c'est un grand appât. Quant à vous, Dorante, vous m'avez assez mal payée d'une épreuve aussi tendre : la délicatesse de sentiments qui m'a persuadée de la faire, n'a pas lieu d'être trop satisfaite ; mais peut-être le parti que vous avez pris vient-il plus de ressentiment que de médiocrité d'amour : j'ai poussé les choses un peu loin ; vous avez pu y être trompé ; je ne veux point vous juger à la rigueur ; je ferme les yeux sur votre conduite, et je vous pardonne.
LA MARQUISE, riant
Ah ! Ah ! Ah ! Je pense qu'il n'est plus temps, Madame, du moins je m'en flatte ; ou bien, si vous m'en croyez, vous serez encore plus généreuse ; vous irez jusqu'à lui pardonner les noeuds qui vont nous unir.
LA COMTESSE
Et moi, Dorante, vous me perdez pour jamais si vous hésitez un instant.
LE CHEVALIER
Jé démande audience : jé perds Madame la Marquise, et j'aurais tort dé m'en plaindre ; jé mé suis trouvé défaillant dé fidélité, jé né sais comment, car lé mérite dé Madame m'en fournissait abondance, et c'est un malheur qui mé passe ! En un mot, jé suis infidèle, jé m'en accuse ; mais jé suis vrai, jé m'en vante. Il né tient qu'à moi d'user dé réprésailles, et dé dire à Madame_la_Comtesse : Vous mé trompiez, jé vous trompais. Mais jé né suis qu'un homme, et jé n'aspire pas à cé dégré dé finesse et d'industrie. Voici lé compte juste ; vous avez contrefait dé l'amour, dites-vous, Madame ; jé n'en valais pas davantage ; mais votre estime a surpassé mon prix. Né rétranchez rien du fatal honneur qué vous m'avez fait : jé vous aimais, vous mé lé rendiez cordialement.
LA COMTESSE
Du moins l'avez-vous cru.
LE CHEVALIER
J'achève : jé vous aimais, un peu moins qué Madame. Jé m'explique : elle avait dé mon coeur une possession plus complète, jé l'adorais ; mais jé vous aimais, sandis ! Passablement, avec quelque réminiscence pour elle. Oui, Dorante, nous étions dans lé tendre. Laisse là l'histoire qu'on té fait, mon ami ; il fâche Madame qué tu la désertes, qué ses appas restent inférieurs ; sa gloire crie, té rédémande, fait la sirène ; qué son chant té trouve sourd.
Montrant la Marquise.
Prends un regard dé ces beaux yeux pour té servir d'antidote ; demeure avec cet objet qué l'amour venge dans mon coeur : jé lé dis à régret, jé disputerais Madame dé tout mon sang, s'il m'appartenait d'entrer en dispute ; possède-la, Dorante, bénis lé ciel du bonheur qu'il t'accorde. Dé toutes les épouses, la plus estimable, la plus digne dé respect et d'amour, c'est toi qui la tiens ; dé toutes les pertes, la plus immense, c'est moi qui la fais ; dé tous les hommes, lé plus ingrat, lé plus déloyal, en même temps lé plus imbécile, c'est lé malheureux qui té parle.
LA MARQUISE
Je n'ajouterai rien à la définition ; tout y est.
LA COMTESSE
Je ne daigne pas répondre à ce que vous dites sur mon comte, Chevalier : c'est le dépit qui vous l'arrache, et je vous ai dit mes intentions, Dorante ; qu'il n'en soit plus parlé, si vous ne les méritez pas.
LA MARQUISE
Nous nous aimons de bonne foi : il n'y a plus de remède, Comtesse, et deux personnes qu'on oublie ont bien droit de prendre parti ailleurs. Tâchez tous deux de nous oublier encore : vous savez comment cela fait, et cela vous doit être plus aisé cette fois-ci que l'autre.
Au notaire.
Approchez, Monsieur. Voici le contrat qu'on nous apporte à signer. Dorante, priez Madame de vouloir bien l'honorer de sa signature.
LA COMTESSE
Quoi ! Si tôt ?
LA MARQUISE
Oui, Madame, si vous nous le permettez.
LA COMTESSE
C'est à Dorante à qui je parle, Madame.
DORANTE
Oui, Madame.
LA COMTESSE
Votre contrat avec la Marquise ?
DORANTE
Oui, Madame.
LA COMTESSE
Je ne l'aurais pas cru !
LA MARQUISE
Nous espérons même que le vôtre accompagnera celui-ci. Et vous, Chevalier, ne signerez-vous pas ?
LE CHEVALIER
Jé né sais plus écrire.
LA MARQUISE, au notaire
Présentez la plume à Madame, Monsieur.
LA COMTESSE, vite
Donnez.
Elle signe et jette la plume après.
Ah ! Perfide !
Elle tombe dans les bras de Lisette.
DORANTE, se jetant à ses genoux
Ah ! Ma chère Comtesse !
LA MARQUISE
Rendez-vous à présent ; vous êtes aimé, Dorante.
ARLEQUIN
Quel plaisir, Lisette !
LISETTE
Je suis contente.
LA COMTESSE
Quoi ! Dorante à mes genoux ?
DORANTE
Et plus pénétré d'amour qu'il ne le fut jamais.
LA COMTESSE
Levez-vous. Dorante m'aime donc encore ?
DORANTE
Et n'a jamais cessé de vous aimer.
LA COMTESSE
Et la Marquise ?
DORANTE
C'est elle à qui je devrai votre coeur, si vous me le rendez, Comtesse ; elle a tout conduit.
LA COMTESSE
Ah ! Je respire ! Que de chagrin vous m'avez donné ! Comment avez-vous pu feindre si longtemps ?
DORANTE
Je ne l'ai pu qu'à force d'amour ; j'espérais de regagner ce que j'aime.
LA COMTESSE, avec force
Eh ! Où est la Marquise, que je l'embrasse ?
LA MARQUISE, s'approchant et l'embrassant
La voilà, Comtesse. Sommes-nous bonnes amies ?
LA COMTESSE
Je vous ai l'obligation d'être heureuse et raisonnable.
Dorante baise la main de la Comtesse.
LA MARQUISE
Quant à vous, Chevalier, je vous conseille de porter votre main ailleurs ; il n'y a pas d'apparence que personne vous en défasse ici.
LA COMTESSE
Non, Marquise, j'obtiendrai sa grâce ; elle manquerait à ma joie et au service que vous m'avez rendu.
LA MARQUISE
Nous verrons dans six mois.
LE CHEVALIER
Jé né vous démandais qu'un termé ; lé reste est mon affaire.
Ils s'en vont.
SCÈNE XI. Frontin, Lisette, Blaise, Arlequin.
FRONTIN
Épousez-vous Arlequin, Lisette ?
LISETTE
Le coeur me dit que oui.
ARLEQUIN
Le mien opine de même.
BLAISE
Et ma volonté se met par-dessus ça.
FRONTIN
Eh bien ! Lisette, je vous donne six mois pour revenir à moi.
texte établi par Paul Fièvre (Théâtre classique), balisage FreDraCor, licence CC BY-NC-SA 4.0